‹ Œuvres de DelilleChapitre 8 sur 19 · AU DISCOURS DE 51. LE COMTE DE TRESSAN · texte numérisé non relu

AU DISCOURS DE 51. LE COMTE DE TRESSAN

( 25 janvier 1781. )

Monsieur ,

Le tribut d'éloge que vous avez payé à la mémoire de M. l'abbé de Condillac me dispenserait de rien ajouter à ce que vous en avez dit, si mon tlevoir et mon inclination ne m'avertissaient également de jeter aussi quelques fleurs sur son tombeau. Vous ne regrettez qu'un homme de lettres, et je regiette un confrère.

M. l'abbé de Condillac orna d'un style noble , clair et précis , différens objets de la métaphysique, cette science à la fois si vaste et si bornée : si vaste par son objet, si bornée par les limites prescrites à la raison. Placée entre les mystères augustes de la religion et les mystères impénétrables de la nature, entre ce qu'il est ordonné de croire et ce qu'il est impossible de connaître, elle peut creuser dans ce champ si étroit, mais elle ne peut l'élargir.

Abandonnés, par leur religion, à toute la liberté de leurs rêveries philosophiques , les anciens, si admirables d'ailleurs en morale et en politique, ne nous ont guère transmis, dans leur métaphysique , que des absurdités qui , pour l'honneur de la raison , devraient être dans un profond oubli, mais qu'un respect curieux pour tout ce ([u'a pensé l'antiquité a condamnées à rester immortelles.

Et cependant telle est la destinée des anciens, que dans presque tous les arts, presque toutes les sciences, les modernes se sont appuvés sur eux : ils n'ont pas achc\é tous les édifices des arts, mais ils ont posé les fondemens de tous; et le système de Locke n'est, comme on lésait, (pTun développement très neuf d'un axiome

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très ancien, que rien n'existe clans la pensée qui n'ait passé par les sens. C'est ce même axiome que M. l'abbé de Condillac a développé d'une manière encore plus lumineuse, en reprenant où Locke les avait laissées des idées dont il semblait avoir méconnu la fécondité , comme on voit dans les mines un ouvrier habile revenir sur les traces des premiers travaux , et saisir une veine abandonnée.

Tel est l'objet du beau Traité des Connaissances humaines, qui plaça tout d'un coup M. l'abbé de Condillac au rang des philosophes les plus distingués. Je ne m'étendrai pas sur ses autres ouvi-ages, que vous avez si bien appréciés; je ne me laisserai pas même séduire par cet ingénieux Traité des Sensations, dont il dut l'heureuse idée à une femme , et qui réunit à l'intérêt de la vérité le charme de la fiction ; mais je ne puis ne pas m'arrêter avec plaisir sur le moment où M. l'abbé de Condillac fut appelé sur un théâtre plus digne de ses vertus et de ses lumières, par le choix qu'on fit de lui pour être l'instituteur de l'infant de Parme. On a vu des philosophes célèbres refuser des propositions semblables, avec des conditions plus honorables encore et plus flatteuses, et défendre, contre la promesse de la plus haute fortune et des plus grands honneurs, leur repos honorable et leur douce médiocrité '.

L'abbé de Condillac n'avait pas les mêmes raisons de refus. Il s'agissait d'un enfant du sang de France , et le philosophe , en acceptant, fut encore citoyen. Eh ! qui convenait mieux à cette place que celui qui avait étudié si profondément l'esprit humain ? Mais il ne s'agissait plus de ces brillantes hypothèses , de cette statue animée par une ingénieuse fiction ; il s'agissait de former un enfant royal; il fallait épier, saisir, au moment de leur naissance, chacune de ses pensées, d'où devait dépendre un jour le sort de l'état, les diriger, les épurer, et, pour achever cette grande création, allumer dans cette âme un feu vraiment céleste, l'amour du bien public.

• D'Alembert venait de préférer son repos littéraire au tumulte des cours, en refusant de se rendre à Pétersbourg , pour y présider à l'éducation de l'iiéritier du trône de Russie.

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Lorsqu'on a dit d'un écrivain : Il fut grand orateur, grand poète, grand philosophe, le public entend dire encore avec plaisir: Il fut simple et bon. Tel fut M. l'abbé de Condillac. Pour le regretter autant qu'il mérite de l'être, il ne suffit pas^d'avoir lu- ses ouvrages, il faut avoir connu ses amis, ou l'avoir connu lui-même. Il fut pleuré... qu'ajouterais-je à ce mot?

Le public vous voit avec plaisir, monsieur, prendre ici la place de cet illustre académicien. Votre nom et votre rang ajoutent un nouveau lustre à vos lalens , et vos talens rendaient votre nom et votre rang inutiles.

Aux dons de la nature, vous avez ajouté ce goût exquis , perfectionné par le commerce des sociétés les plus brillantes, dont vous-même avez été l'ornement. On sait combien les agrémens de votre esprit ont embelli cette célèbre cour du feu roi de Pologne , composée des hommes et des femmes les plus distingués par la naissance, les grâces , le génie ; et qu'Auguste, maître du monde , eût enviée à Stanislas détrôné.

Depuis long-temps vous vivez dans une retraite philosophique, où les lettres font votre bonheur et votre gloire : il semble qu'elles veuillent vous paver aujourd'hui les heures que , dans vos plus belles années, vous avez dérobées pour elles aux plaisirs de la jeunesse et au tumulte des cours. Permettez-moi seulement de remarquer une chose très nouvelle dans ce partage que vous leur avez fait de votre vie. Dans votre jeunesse , vous vous êtes occupé de choses sérieuses ; et de savans mémoires sur quelques objets de la physique vous ont mérité l'adoption de l'Académie des sciences. ■ Dans un âge plus avancé, vous \ous êtes livré aux brillantes féeries des romans et aux enchantemens de la poésie. Digne rival des Chaulieu , des La Fare, de ce Saint-Aulaire , qui composa à quatre-vingts ans quelques vers qui l'ont immortalisé (car dans le plus petit genre la perfection immortalise ) , successeur de ces hommes aimables dans la célèbre société du Temple, vous avez hérité non seulement de leurs grâces et de leur urbanité, mais encore de l'art heureux détromper comme eux les ennuis de 1 âge parles prestiges

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dont vous entoure votre génie aimable et facile. Le talent le plus jeune vous envierait la fécondité de votre plume élégante ; et ce que vous appelez votre vieillesse , car ce mot semble ne devoir jamais être fait pour vous , ressemble à ces beaux jours d'hiver, si brillans mais si rares, dont la plus belle saison serait jalouse.

Peut-être tous ceux qui ne cultivent les lettres que comme im moyen de bonheur devraient-ils vous imiter ; peut-être faudrait-il que nos études , au lieu de suivre l'impression et le caractère de l'âge , luttassent contre son impulsion ; que , comme vous , monsieur, on opposât des méditations sérieuses et profondes à la bouillante effervescence et aux dangereuses erreurs de la jeunesse ; que, comme vous, on égayât des fleurs de la littérature la plus aimable ce déclin de l'âge où la raison chagrine ternit et décolore nos idées, et que par ce moyen on retint , du moins le plus long-temps qu'il serait possible , les douces illusions qui s'envolent. Mais pour cela , monsieur, il faudrait et ce fonds de raison qui vous a distingué de si bonne heure, et cette tournure d'imagination toujours jeune, toujours fraîche, qui, n'en déplaise à tous les romans possibles , est la véritable fée , la véritable enchanteresse. C'est par elle que vous avez rajeuni nos anciens contes de chevalerie ; ils ont acquis plus de goût et d'élégance , et n'ont presque rien perdu de leur antique naïveté.

On dit que nos anciens paladins , revenus de leurs expéditions valeureuses , dans l'oisiveté de leurs châteaux , se faisaient conter les exploits des braves les plus célèbres. Vous avez mieux fait encore, monsieur: dans la paix de votre retraite , vous avez célébré vous-même les exploits de ces anciens héros de notre chevalerie, à laquelle vous appartenez par votre naissance. C'est par ce même attrait sans doute que vous avez traduit le charmant poème de l'Arioste , archives immortelles de ces nobles extravagances de la bravoure chevaleresque, qui depuis, corrigée par le ridicule et réduite à son juste degré , est devenue le véritable caractère de la valeur française. Au reste , monsieur, cet esprit de chevalerie que nous croyons si moderne , peut-être remonte-l-il plus haut qu'on

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ne pense. Il me semble que la Grèce eut aussi et ses paladins et ses troubadours. Hercule , Pirithoûs, Thésée, allaient aussi cherchant les aventures, exterminant les' monstres, offrant leurs bras et leurs vœux à la l)eauté ; et Homère allait chantant ses vers de ville en ville. Enfin rien ne ressemble plus à l'héroïsme d'Homère que l'héroïsme du Tasse ; car votre Arioste, monsieur, a chanté sur un autre ton , ou , pour mieux dire , sur d'autres tons : en efïet, il les a tous.

Vous savez que lorsque son poème parut, quelqu'un lui demanda où il avait pris toutes ces folies. Vous, monsieur, qui l'avez reproduit dans notre langue , vous lui avez plus d'une fois demandé où il avait pris ce génie si souple et si facile , qui parcourt, sans disparates , les tons les plus opposés ; qui , par un genre de plaisanterie nouveau , ne relève les objets que pour mieux les abaisser; de l'expression sublime descend subitement, mais sans secousse, à rexpression familière, pour causer au lecteur, toutit-coup désabusé , la plus agréable surprise ; se joue du sublime, du pathétique , de son sujet , de son lecteur ; commence mille illusions qu'il détruit aussitôt ; fait succéder le rire aux larmes , cache la gaieté sous le sérieux, et la raison sous la folie, espèce de tromperie ingénieuse et nouvelle ajoutée aux mensonges rians de la poésie.

Il semble que le peu d'importance qu'il parait allacher à toutes ces imaginations aurait dû désarmer la critique; cependant, à ce poète si peu sérieux , même quand il parait l'être le plus , elle a très sérieusement reproché le désordre de son plan. Vous savez mieux que personne, monsieur, combien ce désordre est piquant, combien il a fallu d'art pour rompre et relier tous ces fds ; pour faire démêler au lecteur cette trame , comme il le dit lui-même, d'évènemens entrelacés les uns dans les autres ; pour l'arrêter au moment le plus intéressant sans le rebuter; et, ce qui est le comble de l'adresse, entretenir toujours une curiosité toujours trompée.

Vous vous rappelez la fameuse (lucrcllc des iuiriens et des modernes. Connaissez - vous un auteur qui eût pu mettre un plus

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grand poids dans la balance ? Les modernes , qu'on opposait aux anciens , devaient aux anciens mêmes une partie de leur force. L'Arioste seul, vraiment original, pouvait lutter contre eux avec ses propres armes; et ces armes, comme celles de ses héros , étaient enchantées.

Laissons à l'Italie cet éternel procès de la prééminence du Tasse et de l'Arioste, qui amuse la vanité nationale : leurs genres sont trop différens pour être comparés. Admirons la beauté noble, régulière et majestueuse de la poésie du Tasse ; adorons les caprices charmansjle désordre aimable et l'irrégularité piquante delà muse de l'Arioste. Une seule chose les rapproche, c'est le plaisir avec lequel on les lit;, même dans les traductions les plus faibles, où pourtant l'Arioste avait , quoique sous la même plume , perdu beaucoup plus que le Tasse; car quel style parmi les modernes égale celui de l'Arioste? Vous l'avez vengé, monsieur, de l'infidélité de ses premiers traducteurs, et je vous dirais volontiers , en stylede chevalerie : « Vous avez redressé les torts de vos prédécesseurs. »

Cependant , je vous crois déjà trop de dévouement à la gloire de l'Académie pour exiger que j'établisse votre supériorité aux dépens d'un homme estimable dont le nom est sur sa liste. L'ouvrage de M. de Mirabeau se lit avec intérêt; et, pour tout dire en un mot , il a traduit un roman , vous avez traduit un poème.

Quelle obligation n'avons-nous donc pas, monsieur, à voire \ ie retirée et paisible , puisqu'elle nous a valu des ouvrages aussi aimables ! Combien vous devez la chérir vous-même , puisqu'elle a tant contribué à votre gloire ! Cependant , monsieur, je ne puis m'empêcher de faire contre elle quelques vœux, non en faveur d'un monde souvent frivole qui ne vous offrirait aucun dédommagement des vrais plaisirs que vous auriez perdus, mais en faveur de l'Académie qui vous adopte. Vous voyez qu'on s'y occupe de tout ce que vous aimez : quittez donc quelquefois votre asile pour elle, et vous croirez ne l'avoir pas quitté.

On ne peut publier dans un moment plus favorable la traduction d'un ouvrage sur l'agriculture. Cette matière est devenue l'objet d'une foule de livres, de recherches et d'expériences. Dans toutes les parties du royaume je vois s'élever des sociétés d'agriculture. On a imaginé de nouvelles façons de labourer et de semer. Plusieurs citoyens ont eu la générosité de sacrifier des arpens de terre et des années de récolte à des essais sur l'économie rurale. L'agriculture, comme les autres arts, a ses amateurs. La mode a disputé à la philosophie l'honneur d'ennoblir ce que le luxe et l'orgueil avaient long-temps avili ; et la théorie de cet art occupe presque autant de têtes dans les villes que la pratique exerce de bras dans les campagnes. Il est vrai que lorsque j'ai interrogé les cultivateurs de profession , que nos cultivateurs de ville sont tentés de regarder comme des espèces de machines un peu moins ingénieuses que celles qu'ils ont imaginées, je leur ai entendu dire que toutes ces découvertes , faites dans le cabinet , souffraient de grandes difficultés sur les lieux. Cependant, malgré ces observations, malgré le ridicule de l'agromanie, il faut convenir que l'agriculture ne peut que gagner aux travaux des sa vans : par leur secours elle sortira insensiblement des sentiers étroits que lui a tracés la routine, et des ténèbres où la retient un instinct aveugrle.

On ne s'est pas contenté de cherclier des méthodes nouvelles ; on a voulu connaître celles des anciens. On sait combien l'agriculture était florissante et honorée parmi eux. Pour ne parler que des Romains, avec quel plaisir lisons-nous dans leur histoire les noms des consuls et des dictateurs qu'on allait prendre à la charrue, et qui , comme dit Pline , du Capitole où ils étaient montés iriomphans, retournaient dans leurs terres enorgueillies de se voir cultivées par leurs mains victorieuses I

L'agriculture a exercé non seulement les plus grands héros , mais encore les plus grands écrivains de l'antiquité. Parmi les Grecs, Hésiode, qui vivait un siècle après la guerre de Troie , a écrit un poème sur l'agriculture : Démocrite , Xénophon , Aristote , Théophraste , en ont traité en prose. Parmi les Romains, Caton , le fameiLX censeur, a composé un ouvrage sur l'économie rurale, et a été imité par le savant Yarron. Caton écrit comme un vieux cultivateur plein d'expérience : ses ouvrages abondent en sentences ; il entremêle aux leçons d'agriculture des préceptes de morale. Vai'ron montre dans ses écrits plus de théorie que de pratique ; il se livre à des recherches sur l'antiquité, remonte à l'étymologie des mots, et nous lui devons un catalogue de ceux qui ont écrit avant lui sur l'agriculture. L'ouvrage de Columelle est le plus considérable que les anciens nous aient laissé sur ce sujet. Plusieurs souverains ont aussi honoré l'agriculture en composant des traités sur cette matière. Si les rois sont dispensés aujourd'hui d'écrire sur cet art , ils ne le sont pas de le protéger.

Mais, parmi ces éirivains, Virgile tient , sans contredit, le premier rang, mciue indépendamment de la beauté du style. Lui-même cultiva ses terres près de Mantoue,

jusqu'à l'âge de vingt ans. Ce fut alors qu'il parut à Rome pour la première fois, et qu'il fut admis à la faveur d'Auguste. La longue durée des guerres civiles avait presque dépeuplé les campagnes, et Rome même l'était au point qu'Auguste se vit menacé de ne régner que sur des déserts et des tombeaux. Une grande partie des terres de l'Italie avait été partagée entre les soldats , qui s'étaient occupés trop long-temps à les ravager pour avoir appris à les cultiver. Il fallait donc ranimer parmi les Romains leur premier amour et leur premier talent pour l'agriculture. Mécène, qui mettait toute sa gloire à augmenter celle de son maître et de son ami, engagea Virgile à se charger de cette entreprise. On voit combien les arts, dans les anciens gouvernemens , influaient sur la politique. Réduits chez les peuples modernes à distraire l'oisiveté des riches, à exercer la critique des prétendus connaisseurs , à exciter l'envie des artistes , à faire de bas protégés et d'insolens protecteurs , ils étaient chez les anciens un ressort utile qui remuait puissamment les esprits de la multitude ; et les orateurs et les poètes furent en quelque sorte les premiers législateurs.

Virgile employa sept ans à la composition de cet ouvrage. On y reconnaît partout le dessein dans lequel il l'avait composé , et les vues de Mécène ; mais on le reconnaît surtout dans ces plaintes touchantes sur la décadence de l'agriculture, qu'on lit à la fin du premier livre ; encore plus dans ce bel éloge de la vie champêtre qui termine le second, et dans lequel Virgile semble avoir réuni toute la force et toutes les grâces de la poésie pour rappeler les Romains à leur ancien amour de l'agriculture.

Virgile fut le premier, parmi les Romains, qui introduisit trois genres de poésie empruntés de trois fameux

poètes grecs , Théocrite , Hésiode et Homère. Théocrite et Homère lui ont toujours disputé la palme , l'un dans le poème pastoral, et l'autre dans le poème épique; mais il a laissé Hésiode bien loin derrière lui dans le poème géorgique. Hésiode était plus agriculteur que poète ; il songe toujours à instruire , et rarement à plaire ; jamais une digression agréable ne rompt chez lui la continuité et l'ennui des préceptes. Cette manière de décrire chaque mois l'un après l'autre a quelque chose de trop uniforme et de trop simple , et donne à son ouvrage l'air d'un almanach en vers. On retrouve, il est vrai, la nature dans sa poésie ; mais ce n'est pas toujours la belle nature. Il n'est pas plus judicieux dans ses préceptes , qui souvent sont entassés sans choix , chargés de détails minutieux , et revêtus d'images puériles. Après tout, il faut regarder son ouvrage comme la première esquisse du poème géorgique : l'antiquité de ce monument nous offre quelque chose de vénérable. iMais si nous voulons voir cette esquisse s'agrandir, les figures devenir plus correctes , les couleurs plus brillantes, et le tableau parfait, il faut l'attendre de la main d'un plus grand maître.

Tel est le poème de Virgile. .Te crois devoir essayer ici de détruire quelques préjugés que j'ai trouvés répandus à ce sujet , même parmi un certain nombre de gens de lettres et de personnes éclairées. A quoi bon , m'a-t-on dit , traduire un ouvrage plein d'erreurs , écrit sans méthode , et dont le fond est peu intéressant?

1° Je crois que ceux qui regardent les Géorgiques comme un ouvrage rempli d'erreurs, en jugent moins d'après une connaissance exacte de ce poème, que d'après sa qualité de poème et son antic|uitc.

On s'imagine d'abord qu'un poète, même dans une

matière sérieuse , songe plus à plaire qu'à instruire , et sacrifie souvent une vérité ennuyeuse à une erreur agréable. Je crois Virgile absous de cette accusation par le respect avec lequel tous ceux qui , parmi les Romains , ont écrit après lui sur l'agriculture , parlent de ses ouvrages. Pline le naturaliste s'appuie souvent sur son autorité. Un pareil suffrage est assurément très décisif en faveur de Virgile. Si quelqu'un de nos premiers poètes avait écrit sur l'histoire naturelle , de quel poids ne serait pas pour lui l'avantage d'être cité par M. de Buffon! Il est vrai que Virgile n'est point entré dans les détails ; il n'a embrassé que les grands principes de l'agriculture ; et , comme ils sont à peu près les mêmes dans tous les lieux , c'est une preuve de plus en sa faveur.

On croit , en second lieu , que l'antiquité de ce poème le rend justement suspect d'erreur. Mais si on veut observer que l'agriculture était, après l'art de vaincre, l'art favori des Romains , qu'ils se vantaient de lui devoir leur grandeur, que l'art le plus honoré est toujours le mieux cultivé , que celui-ci était l'occupation de ce qu'il y avait de plus grand et de plus éclairé; si l'on songe , de plus, que Virgile avait pu recueillir les observations de plusieurs siècles , s'enrichir des remarques d'une foule d'écrivains , on conviendra qu'il est possible que le plus grand poète des Romains ait bien écrit sur un art cultivé , dès les premiers temps de la république , par le premier peuple du monde. La lecture de ses ouvrages , jointe à ces présomptions , achèvera d'en convaincre ceux qui pourraient en douter.

Je ne vois de répréliensible que quelques vers sur les lunaisons dans le premier livre , et quelques morceaux du quatrième; encore dans celui-ci les erreurs n'inté-

ressent-elles que les choses de pure curiosité et la partie physique, sur laquelle les anciens, faute d'instrumens propres à observer, étaient moins à portée que nous de s'instruire. La partie économique n'ofFre presque rien à réformer. La reproduction des abeilles est une tradition que Virgile adopta , sans doute , moins comme naturaliste que comme poète , parce qu'elle amène cette belle fable d'Aristée , qui est reconnue pour un chefd'œuvre de sentiment et de poésie, et dont on achèterait volontiers les beautés par quelques erreurs.

Est-il bien vrai , en troisième lieu , que les Géorgiques manquent de méthode? J'avouerai ici, puisque l'occasion s'en présente , que je trouve peu fondée la préférence que nous accordons en ce genre à nos ouvrages sur ceux des anciens ; et j'observe que ce préjugé a pris naissance dans un temps où Perrault censurait ce qu'il n'entendait pas , où La Motte défigurait Homère pour le corriger. Je crois qu'en fait d'écrits il y a deux sortes de méthodes : celle qui doit se trouver dans les ouvrages de raisonnement, et celle qu'on exige dans les ouvrages d'agrément. Dans les uns , l'esprit, déjà rebuté par la sécheresse des matières, ou fatigué de leur obscurité, veut au moins que l'ordre le plus méthodique, la filiation la plus exacte des idées , lui épargnent une attention trop pénible. Dans les autres , l'auteur doit songer d'abord à la suite naturelle des idées , sans doute ; mais un devoir non moins essentiel, c'est l'effet de la variété ; il faut qu'il place chaque objet dans son plus beau point de vue , qu'il le fasse ressortir par les oppositions, qu'il contraste les couleurs, qu'il varie les nuances , cpu^ le doux succède au fort , le riant au sombre , le pathétique aux descriptions. L'esprit, (pii veut être anuisé, ne de-

mande pas qu'on le traîne lentement sur toutes les idées intermédiaires , qu'on lui fasse compter, pour ainsi dire, successivement tous les anneaux de cette chaîne ; il veut voler d'objets en objets , faire une promenade et non pas une route. Voilà la méthode de Virgile.

Un exemple rendra la chose plus sensible ; prenons le commencementdupoèmedes G^orjO-i'igruf^. Le poète prescrit d'abord le temps du labour : nous voilà dans la sécheresse didactique. Il recommande ensuite d'étudier la nature du terrain , ce qui amène un morceau agréable et presque épisodique sur les diverses productions des différens sols. La généralité de ce précepte semblait devoir déterminer le poète à en faire la base des autres ; mais , comme il était plus susceptible de poésie que celui qui le précède, Virgile l'a placé le second, pour faire oublier la sécheresse du premier. Ce premier précepte lui-même ne contient que dix vers. Virgile veut nous accoutumer insensiblement à la sévérité du ton didactique ; et à peine l'a-t-il pris , qu'il l'abandonne aussitôt pour une description riante. Voilà, sijeneme trompe, l'art du grand poète , et c'est celui qui règne dans tout cet ouvrage.

On reproche aussi à Virgile le défaut de transitions. J'avoue qu'elles sont moins marquées que celles de nos ouvrages de philosophie , et même de poésie et d'éloquence. Elles consistent , pour l'ordinaire, dans une conjonction qui marque , entre ce qui précède et ce qui suit , ou une opposition , ou une ressemblance , ou quelque autre rapport. Cette conjonction tient peu de place : par ce moyen le style marche rapidement: point de vide d'idées, point de liaisons froides, alongées : où nous mettons une phrase, Virgile ne met

qu'un mot. Il doit en être d'un poème comme d'un tableau : les teintes qui séparent les différentes couleurs doivent être si légères , que l'œil le plus attentif, même en apercevant leur variété , ne puisse distinguer celle qui finit de celle qui commence. Mais, pour que les liaisons aient cette légèreté , il faut que les idées elles-mêmes se lient naturellement, et que, pour passer de l'une à l'autre , l'auteur n'ait pas besoin d'un long circuit. Personne n'a mieux connu cet art que Virgile : ses transitions sont dans les choses plus que dans les mots; et comme il n'y ajamais un grand intervalle entre l'idée qui suit et celle qui précède , il ne lui faut pas de longues transitions pour le remplir.

Un reproche bien plus grave , c'est le défaut d'intérêt. Deux choses sont nécessaires pour rendre un ouvrage d'esprit intéressant, l'agrément et l'utilité. Les poètes doivent non seulement peindre la nature , mais l'imiter dans ses procédés : partout elle réunit dans ses ouvrages l'agréable et l'utile : les Géorgiques réunissent ce double intérêt. L'auteur a pris pour sujet le premier de tous les arts, celui qui nourrit l'homme, qui est né avec le genre humain , qui est de tous les lieux , de tous les temps ; rien de plus utile. Pour l'agrément , je ne conçois pas de sujet plus heureux. L'attrait naturel de la campagne, les travaux et les amusemens champêtres , l'admirable variété des trésors qui couvrent la terre , l'abondance des moissons , la richesse des vendanges , les vergers , les troupeaux , les abeilles ; tous ces objets qui , malgré la dépravation de nos mœurs, les préjugés de l'orgueil, ont des droits si puissans sur notre âme , voilà ce que présente le poème de Virgile : il est riche comme la nature , il est inépuisable comme elle. .Joignez à cela les

idées d'innocence , de félicité , de tranquillité , attachées à la vie champêtre ; ce plaisir délicieux avec lequel nos yeux , fatigués de la pompe des villes et des merveilles des arts , se rejettent vers les beautés simples de la campagne et les prodiges variés de la nature : est-il rien de plus intéressant pour les dmes qui conservent encore quelque sensibilité? Les anciens nous ontlaissé despoèmes didactiques sur d'autres sujets. Théognis a écrit en vers sur la morale ; Aratus et Lucrèce sur la philosophie naturelle. Le sujet des Géorgiques me parait l'emporter de beaucoup pour l'agrément. Les préceptes moraux , indépendamment de l'aversion naturelle que nous avons pour eux , sont si éloignés de nos sens , que rarement ils fournissent au poète ces belles descriptions , ces images vives qui font l'essence de la poésie. La philosopliie naturelle présente , à la vérité , des objets sensibles ; mais souvent elle rebute le lecteur par la sécheresse des définitions , l'ennui des discussions et l'incertitude des systèmes. Le sujet que Virgile a choisi frappe sans cesse l'imagination , sans cesse il parle à notre dme par nos sens; les leçons y sont en images, et les préceptes en tableaux.

La forme n'est pas moins précieuse que le fond. Virgile ennoblit les opérations les plus simples et les instrumens les plus vils ; il parle aussi noblement de la faux du cultivateur que de l'épée du guerrier ; d'un char rustique que d'un char de triomphe ; il sait rendre la charrue digne et des consuls et des dictateurs. Enfin , on peut dire que non seulement il a surpassé les autres écrivains, mais qu'il s'est surpassé lui-même dans le style des Géorgiques ; la vivacité de ses images nous donne une idée plus claire que n'aurait fait la vue de ces choses mêmes, et l'objet décrit

nous aurait moins affectés que la description. Mais, de quelques couleurs que les préceptes soient revêtus , ils fatiguent à la longue , si le poète n'en corrige l'uniformité. Virgile , dans cette vue , entremêle à ses leçons d'agriculture des traits de morale. S'il conseille de transplanter un arbrisseau dans un terrain semblable à son sol natal, il ajoute noblement :

Tant de nos premiers ans l'habitude a de force !

Nous recommande-t-il de profiter de la jeunesse des troupeaux pour les multiplier , il y joint cette réflexion touchante :

Hélas! nos plus beaux jours s'euvolent les premiers!

Et comme les poètes qui écrivent sur la morale embellissent leurs vers d'images empruntées des objets physiques, Virgile , aux descriptions des objets physiques , mêle des traits de morale ; mais ces traits , vu leur brièveté , étant insuffisans pour le délassement du lecteur , souvent il abandonne son sujet pour détendre et amuser notre esprit par d'heureuses digressions. Car, si les épisodes sont nécessaires , même dans le poème épique, où le poète est soutenu par l'intérêt d'une action importante , ils le sont bien davantage dans le didactique , pour couper la monotonie et adoucir l'ennui des préceptes.

Cependant Virgile , sage même dans ses écarts , a senti que les digressions , quelque agréables qu'elles fussent par elles-mêmes , ne devaient point être un hors-d'œuvre dans son poème ; que les fleurs y étaient nécessaires pour en couvrir les épines , mais qu'elles doivent naître du fond du sujet , et non y être transplantées; que, dans les épisodes les plus étrangers en apparence au sujet des Géor-

PRELIMINAIRE. Il

giques , on devait voir la campagne au moins en perspective. Voyez , à la fin du premier livre , comment , après avoir parlé de la mort de César, des batailles de Pharsale et de Philippes , il rentre ingénieusement dans son sujet, et intéresse le cultivateur au récit de ces grands évènemens , par ces vers admirables dans l'original :

Un jour le laboureur, dans ces mêmes sillons. Où dorment les débris de tant de bataillons. Heurtant avec le soc leur antique dépouille, Trouvera, plein d'effroi, des dards rongés de rouille. Verra de vieux, tombeaux sous ses pas s'écrouler ■ , Et des soldats romains les ossemens rouler.

Ainsi , s'il maîtrise partout son sujet, son sujet le domine partout.

Concluons que, si l'utilité, l'agrément du sujet, le génie et l'art du poète , peuvent rendre un poème intéressant, on ne peut refuser cet éloge aux Géorgiqiies. Je sais qu'elles ne peuvent avoir l'intérêt d'un poème dramatique; mais serait-il raisonnable de l'exiger? Qu'il me soit permis de remarquer ici que le goût exclusif de nos auteurs pour ce genre , leur inspire un dédain injuste pour les autres ; et c'est un véritable malheur pour notre littérature. Les Anglais , plus sensés que nous , encouragent tous les genres de poésie ; aussi ont-ils des poèmes agréables sur toutes sortes de sujets , et une littérature infuiiment plus variée que la nôtre ; mais , parmi nous , il est si difficile de faire lire des vers qui n'aient pas été récités sur le théâtre , que tous les jeunes talens se jettent dans cette carrière. D'ailleurs, on sait que le style de la tragé-

' L'auteur avait mis d'abord ces deux vers ;

Entendra retentir les casques des liéros, Et d'un œil effrayé contemplera leurs os.

die n'est guère que celui de la conversation noble ; le style de la comédie , celui de la conversation familière. Notre langue , resserrée jusqu'ici dans ces deux genres, est restée timide et indigente , et n'acquerra jamais ni richesse ni force , si , toujours emprisonnée sur la scène , elle n'ose se promener librement sur tous les sujets susceptibles de la grande et belle poésie. On ne peut donc savoir trop de gré à ceux qui , au lieu de grossir cette foule de drames platement imités, ou monstrueusement originaux , nous ont donné des poèmes sur les travaux des arts ou sur les beautés de la nature : c'est pour notre langue un monde nouveau , dont elle peut rapporter des richesses sans nombre.

Je crois qu'il est à propos de donner ici une idée des quatre livres des Géorgiques. Virgile , dans le premier, parle des moissons , du labourage , des instrumens nécessaires aux cultivateurs , de la connaissance de la sphère, des différentes saisons où il faut semer les différens grains, des signes qui annoncent l'orage ou les beaux jours. La variété des tableaux , la rapidité du style , caractérisent ce livre , qui est terminé par un magnifique épisode sur la mort de César.

Dans le second, on trouve plus d'art peut-être et plus de hardiesse que dans tous les autres. Le poète attribue à des arbres toutes les passions et les affections humaines, l'oubli, l'ignorance, le désir, l'étonnement. Le quatrième est riclie en métaphores , mais moins hardies que dans celui-ci ; car il est bien plus naturel de prêter les passions de l'homme à des animaux , comme les abeilles , qu'à des êtres inanimés , comme les arbres. On ne peut lire , à la (in du second livre , l'éloge de la vie champêtre dont j'ai déjà parlé , sans être tenté de vivre à la campagne et sans

préférer , contre le sentiment de Virgile lui-même , la vie d'un cultivateur à celle d'un philosophe.

Le troisième parait le plus travaillé de tous. Il règne une vigueur et une verve admirable dans la description du cheval et des courses de chevaux. La violence de l'amour y est représentée avec des expressions aussi brûlantes que l'amour même. L'hiver de la Scythie y est si bien peint , qu'on frissonne , pour ainsi dire , en le lisant. Dans la description de la peste , il s'est efforcé de surpasser Lucrèce ; et il faut avouer que , si dans l'un on aperçoit mieux le physicien , dans l'autre on reconnaît bien mieux le poète.

Mais Virgile semble n'avoir rien traité avec autant de complaisance que les abeilles. Il ennoblit toutes les actions de ces petits animaux, par des métaphores empruntées des plus importantes occupations des hommes. Il ne peint pas en vers plus forts les batailles d'Enée et de Turnus, que le choc de deux essaims. Si, dans V Enéide, il compare les travaux des Troyens à ceux des abeilles et des fourmis , ici il compare les occupations des abeilles à celles des Cyclopes. Enfin , le quatrième livre des Gcorgiques semble être un prélude de V Enéide : en parlant si magnifiquement d'un insecte , il nous annonçait sur quel ton il était capable de traiter un objet véritablement grand. En un mot les Géorgiqiies de Virgile ont toute la perfection que peut avoir un ouvrage écrit par le plus grand poète de l'antiquité , dans l'âge où l'imagination est la plus vive , le jugement le plus formé , où toutes les facultés de l'esprit sont dans toute leur vigueur et dans leur entière maturité.

Dans cet éloge, je ne crains pas d'être accusé de prévention par les véritables connaisseurs , ni d'avoir vu les

beautés de Virgile avec le mieroscope des coniiiientateurs et des traducteurs. Voulons-nous prendre de cet ouvrage unejuste idée ? consultons Virgile lui-même. C'était son ouvrage favori, celui sur lequel il fondait l'espoir de son immortalité. \J Enéide , malgré ses défauts , fait depuis plus de dix-sept cents ans les délices des amateurs de la poésie : cependant ce poème , admiré des Romains , immortel comme leur gloire , dont il est le plus beau trophée ; qui avait arraché à Octavie des larmes si célèbres ; qui valut à Virgile l'honneur d'être salué au théâtre comme l'empereur lui-même, il voulait le jeter au feu comme indigne de lui , malgré le faible des auteurs pour leur dernier ouvrage , tandis qu'il laissait subsister les Géorgiques , comme le plus beau monument de sa gloire. On peut dire que , s'il s'est trop défié de l'effet de son Enéide^ il n'a pas trop présumé de celui des Géorgiques. Je ne puis me dispenser de parler des poèmes dont Virgile a fourni l'idée ou le modèle. Le plus considérable de tous est le Prœdium Ruslicnm du P. Manière : il a traité dans le plus grand détail toutes les parties de l'agriculture; et c'est peut-être le défaut de son ouvrage. Il est plus abondant que Virgile ; Virgile est plus rapide que lui. Le poète romain est plus agréable dans les détails arides, que le poète toulousain dans les objets les plus rians. Celui-ci explique quelquefois prosaïquement les objets les plus poétiques ; l'autre revêt de la plus belle poésie les objets les plus simples. .Je remarque dans l'un une profusion souvent mal entendue; j'admire dans l'autre une économie toujourspleincdc goût. Enfin, on trouve plus de variété dans le petit terrain (pi'a défriché Virgile, (jue dans l'espace immense que Vanièrc a cultivé. Mais ce (|u'()n ne peut Iroj^ admirer dans celui-ci, c'est qu'il

PRELIMINAIHE. 15

loue la campagne de bonne foi , qu'il peint ce qu'il aime, et qu'il fait passer dans l'âme de ses lecteurs le sentiment qui l'anime.

Ces vers du quatrième livre des Géorgiqiies ,

Si mon vaisseau , long-temps égaré loin du bord ,

Ne se hâtait enfin de regagner le port,

Peut-être je peindrais les lieux chéris de Flore, etc.

ont fourni à Rapin l'idée de son poème sur les Jardins. Dryden prétend que cette esquisse de Yirgile , que je viens de citer, vaut mieux que tout l'ouvrage de Rapin. Ce jugement me parait injuste. Le poème des Jardins est plein d'agrémens et de poésie : je n'y trouve pas cependant la précision dont le loue l'abbé Desfontaines : il est moins long que Vanière ; mais ni l'un ni l'autre n'ont connu, comme Virgile, cette heureuse distribution, cette sage économie d'ornemens. L'harmonie imitative, cette qualité essentielle de la poésie , qui est portée à un si haut point par le poète romain , se trouve rarement dans les deux poètes modernes; et presque jamais ils n'ont eu ni sa force ni son élévation. Les épisodes des Géorgiqnes suffisentseuls pour mettre une dislance immense entre cet ouvrage et les deux autres , dont les digressions sont toujours froides. Virgile a encore un avantage sur Rapin, c'est l'importance de l'objet de ses leçons. L'art qui féconde les guérets est bien autrement intéressant que celui qui embellit les jardins; et l'on ne partage pas aussi volontiers les transports d'un fleuriste passionné, à la vue du plus beau parterre de fleurs , que ceux d'un laboureur , à la vue d'une abondante moisson.

Le poème de Thomson a été traduit dans notre langue. Comme Milton, il a secoué le joug de la rime : il a beaucoup de ressemblance avec ce grand poète ; il est abon-

Ifi DISCOURS

dant et fécond comme lui. Quelle profusion d'images ! quelle magnificence d'expressions ! Rien de si frais que son Printemps , de si brûlant que son Eté , de si riche que son Automne , de si sombre que son Hiver ! Les épisodes sont , en général , infiniment supérieurs à ceux de Vanière et de Rapin. Les mœurs et le séjour de la campagne ont dans son livre un attrait délicieux. Il ne s'est pas contenté de peindre le climat qu'il habitait : l'Afrique , l'Asie , l'Amérique , le monde entier, ont , pour ainsi dire , payé tribut à sa poésie. Mais il ne sait point s'arrêter; il n'abandonne jamais une idée sans l'avoir épuisée ; il manque d'ordre et de transitions ; il imite souvent Virgile , et l'imite mal ; et c'est surtout dans ces morceaux que l'on sent combien le poète latin connaissait mieux l'art d'écrire , combien ses images sont plus vraies, ses expressions plus justes , ses peintures moins chargées. D'ailleurs Virgile a un but , et Thomson n'en a point : dans Virgile , le retour successif des préceptes et des digressions forme une variété piquante ; dans Thomson , la continuité des descriptions rebute à la longue le lecteur, fatigué de cette multitude de tableaux. Quoi qu'il en soit, je conseillerais la lecture de ce poème, non seulement aux poètes, mais encore aux peintres, qui y trouveront partout les grands effets et les plus magnifiques tableaux de la nature.

Nous avons sous ce même titre deux poèmes. L'un des deux est attribué à une personne qui a passé quelques instans de sa vie à faire de beaux vers , et le reste à faire de belles actions ; il est plein de grâces , de fraîcheur, et de cette harmonie qu'on ne retrouve presque plus dans les poètes français.

L'autre est beaucoup plus considérable. L'auteur a les

grandes beautés de Thomson, et n'a point ses défauts. Il a donné un but moral à son poème , c'est d'inspirer l'amour de la campagne, et des sentimens d'humanité pour ceux qui la cultivent. Mais ce qui le caractérise surtout , c'est d'avoir toujours placé l'homme au milieu de ses descriptions, d'avoir su émouvoir à la fois l'imagination et le cœur. Il contraste ses tableaux , varie leurs couleurs , et tous les traits qui composent cliaque morceau concourent à produire un seul et unique sentiment : par là il a évité les peintures vagues, qui sont trop fréquentes dans les Saisons anglaises. Ces différens poèmes nous offriront de temps en temps des objets de comparaison.

Il me reste à parler de ma traduction et des difficultés que j'y ai rencontrées : comme ces difficultés viennent principalement de la différence des deux langues ^, elles m'ont conduit à quelques réflexions sur ce sujet , que je ne crois pas déplacées ici.

• M. Leibnitz avait formé le projet d'une langue universelle; mais malheureusement ce projet est plus séduisant que possible.

On demande comment les hommes, qui tmt eu la même origine , ont pu parler différentes langues; mais ou devrait demander plutôt comment il a été possible qu'une grande quantité d'hommes parlât la même langue. En effet, il se trouve une si grande différence dans la conformation de nos organes, la combinaison des sons est si variée, si infinie , qu'il est bien étrange qu'une multitude d'êtres se soit réunie constamment à articuler de la même façon une même suite de sons pour exprimer une certaine suite d'idées qui aurait pu être exprimée tout aussi facilement par une foule infinie d'autres combinaisons.

Les hommes concentrés dans un même canton ont pu , par la force d'une habitude continuelle, surmonter les obstacles que la nature et la foule des hasards mettaient à l'identité de leur langage ; mais, dès qu'ils se sont séparés, la nature a repris ses droits, le langage s'est altéré insensiblement ; et ces altérations ont augmenté de génération en génération , au point que le premier peuple n'a plus entendu la langue du second. Une colonie de Normands, sur la fin du siècle dernier, alla s'établir sur les côtes de Saint-Domingue, et forma les flibustiers et les boucaniers. Étant restés vingt ans sans avoir de relations avec

Chez les Romains , le peuple était roi ; par conséquent les expressions qu'il employait partageaient sa noblesse. Il y avait peu de ces termes bas dont les grands dédaignassent de se servir; et des expressions populaires n'auraient pas signifié , comme parmi nous , des expressions triviales. Voilà donc une foule de mots que leurs poètes pouvaient employer sans dégrader leiu* style. On peut en dire autant d'une multitude d'idées et d'images qui n'étaient point ignobles, parce que le caractère de seules Français , quoiqu'ils communiquassent entre eux , la langue qu'ils avaient tous apprise et parlée dès leur enfance se trouva tellement dénaturée, qu'il n'était plus guère possible de les entendre.

Non seulement les mots de la langue se sont corrompus, mais la nouveauté des objets y en a introduit de nouveaux. Par exemple, aurait-on pu parler la même langue en Espagne et à la Cliine, lorsque toutes les productions du pays , les plantes, les animaux, sont si différens ? Joignez à cela la différence des mœurs : comment est-il possible que la langue d'im peuple ichtyophage soit la même que celle d'un peuple chasseur ; celle d'un peuple chasseur, la même que celle d'un peuple pasteur ; celle d'un peuple pasteur, la même que celle d'un peuple guerrier ?

La différence des climats a dû aussi en apporter une considérable dans la langue. Dans les climats du nùdi , les organes ont toute leur souplesse : aussi les mots sont coulans , harmonieux , la douce influence de l'air invite à la gaieté , enflamme l'imaginatioa , augmente le babil ; les mots y sont alongés , abondans ; la nature ne présente que des objets rians ; les mots y sont doux et flatteurs. Dans les pays du nord, l'organe est resserré par le froid : aussi la prononciation est dure , paresseuse ; la nature n'y présente que des objets hideux, hérissés; la tristesse du climat se communique aux esprits, le silence lugubre de la nature produit la tacitumité, raccourcit les mots, multiplie les monosyllabes. Toutes les langues méridionales, composées de mots différens , ont à peu près le même caractère de douc«'nr et d'harmonie : celles du nord diffèrent de même par les mots , et se ressemblent également par l'àpreté des sons.

La différence des mots qui composent les langues amènera nécessairement celle du génie de ces langues. Ce qui fait les mots d'une langue, c'est la différente combinaison des sons; et ce qui fait son génie, c'est la différente combinaison des mots entre eux , leurs rapports avec les idées qu'ils expriment :

veraineté dont le peuple était revêtu imprimait un caractère de noblesse à toutes ses actions , et , par contrecoup, aux idées et aux images qui les exprimaient ou qui en étaient empruntées. Parmi nous , la barrière qui sépare les grands du peuple a séparé leur langage ; les préjugés ont avili les mots comme les bommes, et il y a eu , pour ainsi dire , des termes nobles et des termes roturiers. Une délicatesse superbe a donc rejeté une foule d'expressions et d'images : la langue , en devenant plus

rapports qui peuvent varier d'une infinité de manières , qui peuvent être plus directs ou plus réfléchis , plus justes ou moins exacts. Ce qui fait encore le génie des langues, c'est leur facilité ou difficulté à exprbner de certaines idées , leur richesse ou leur indigence , leur force ou leur faiblesse , leur précision ou leur prolixité. Mille causes peuvent varier leur génie ; plusieurs de celles qui varient les mots d'une langue varient son génie. Nous avons dit que dans telle langue il y aurait une foule de mots qui manqueraient à une autre; le genre de vie d'un peuple amène nécessairement vue foule de mots qui lui seront particuliers. On remarquera tous les objets qui frapperont continuellement; on observera toutes leurs nuances, tous leurs genres, toutes leurs espèces ; on aura des synonjmes : on observera toutes leurs qualités; on aura des adjectifs : on observera leurs différentes actions sur les corps ; on aura des verbes. Les Arabes ont cent cinquante mots pour exprimer le mot i.iow, et trois cents pour exprimer le mot serpent.

Nous avons dit aussi que les mots d'une langue seraient doux, que les autres seraient durs ; cela détermine encore le génie d'une langue. La première aura plus de facilité à exprimer des choses agréables et voluptueuses ; la seconde, des choses horribles et sombres. La peinture des jardins d'Armide appartenait à la langue italienne; celle de l'enfer et du combat des anges ne convenait guère qu'à la langue anglaise.

Le génie d'une langue est encore déterminé par celui de la nation ; et ce qui détermine le génie d'une nation, c'est d'abord le climat, ensuite le gouvernement. Dans les climats du midi , l'imagination , plus vive , plus exaltée , peindra les objets d'ime manière plus brillante ; les images seront plus fréquentes, plus hardies, le passage d'une idée à l'autre sera plus brusque. Dans les climats moins chauds , l'imagination , plus tempérée , produira des ouvrages plus froids et plus corrects. Dans les pays plus froids encore, l'imagination laissant plus de flegme , on raisonnera mieux , et on parlera moins bien ; on

décente , est devenue plus pauvre : et comme les grands ont abandonné au peuple l'exercice des arts , ils lui ont aussi abandonné les termes qui peignent leurs opérations. De là la nécessité d'employer des circonlocutions timides , d'avoir recours à la lenteur des périphrases ; enfin, d'être long de peur d'être bas : de sorte que le destin de notre langue ressemble assez à celui de ces gentilshommes ruinés qui se condamnent à l'indigence de peur de déroger.

A la pauvreté s'est jointe la faiblesse. Le peuple met dans son langage cette franchise énergique qui peint avec force les sentimens et les sensations : le langage des grands est circonspect comme eux. Aussi , dans tous les pays où le peuple donne le ton , on trouve dans les écrits des sentimens si profonds, si forts, si convulsifs, si j'ose m'exprimer ainsi , qu'il est impossible de les faire pas-

aura plus de profondeur qiie de saillie; la nation produira plus de philosophes que de poètes ; et ces poètes seront plus profonds , plus penseurs que ceux des autres nations.

Cependant ce qu'on dit ici des pays froids ne convient pas à tous les peuples, aux Anglais, par exemple, dont les ouvrages ont une effervescence et «ne force d'imagination prodigieuses. C'est ce qui prouve l'influence du gouremement sur le génie d'une nation, et, par contre-coup, sur celui delà langue. Dans un pays où tout le monde est libre , la langue est fière et précise. Dans les monarchies , où l'on dépend d'un prince à qui l'on doit du respect , et de supérieurs qu'on est forcé de ménager, la langue aura moins de fierté et de précision ; elle aura de la délicatesse , de l'élégance , de la finesse , qui consiste à ne laisser entrevoir que la moitié de ce qu'on dit. Dans les pays despotiques, où l'esclave n'ose parler à son maitrc. la langue prendra un ton allégorique et mystérieux, et c'est là que naîtront les apologues et le style figuré.

Enfin, le degré de civilisation d'un peuple influe beaucoup sur sa langue. J-cs peuples barbares ont une langue très grossière , presque tous les verbes à l'infinitif; point de ces mots abstraits qui lient les idées, qui expriment les propriétés générales des corps, oti les notions purement spirituelles; enfin, Is défaut d'idées amène la disette de» mots.

ser dans une langue qui exprime faiblement , parce que ceux qui donnent le ton sentent de même.

Il y a dans ces langues des idées qui manquent absolument d'expressions. Les Romains , pour rendre l'action de faire du bien , avaient une foule de mots : nous n'avons que depuis peu celui de bienfaisance. N'est-ce pas encore parce qu'à Rome c'était le peuple qui fixait la langue, et que parmi nous ce sont les grands?

Les mœurs n'influent pas moins sur la langue que le gouvernement. Les Romains se voyaient toujours en public, et pour ainsi dire en perspective ; nous nous voyons de plus près et plus en détail. Dans leurs assemblées tumultueuses , l'effervescence de l'ambition , l'enthousiasme de la liberté , faisaient fermenter avec violence leurs passions ; dans nos petites sociétés, l'envie de plaire, l'esprit de galanterie, les contraignent, les modifient ou les masquent. Les grands ressorts de l'âme , les grands éclats des passions , voilà ce qu'ils ont dû peindre avec force : les nuances de ces mêmes passions , la délicatesse des sentimens , et les fibres les plus imperceptibles de l'ame , voilà ce que notre langue sait rendre avec finesse. Ils vivaient davantage dans les campagnes , et nous davantage dans les villes ; ils ont dû peindre mieux les objets physiques , et nous avons dû mieux exprimer les idées morales ; ils ont eu des mots pour toutes les productions de la terre , et nous pour tous les mouvemens du cœur.

C'est sans doute ce qui a fait long - temps regarder comme étrangère à notre langue la poésie épique , qui vit d'images et de descriptions. Ronsard et quelques autres , imitateurs des anciens plutôt que peintres de la nature, ont écrit sans succès en ce genre, ont rempli leurs

poésies de descriptions , d'épithètes , dans le goût des Grecs et des Romains. Cette manière n'a eu qu'un temps. Est-ce , comme on l'a dit , parce qu'ils ont méconnu le génie de leur langue? Non, puisqu'elle n'était pas encore formée ; mais c'est qu'ils ont méconnu ce qui détermine ce génie , c'est-à-dire celui de la nation et l'influence des mœurs , qui , nous resserrant dans l'enceinte des villes , ont , par un ascendant invincible , détourné nos idées , et par conséquent notre langue , des objets physiques vers les objets moraux. Aussi un poème sur l'agriculture est-il bien plus difficile à écrire en français qu'un poème sur la morale.

Outre leur caractère général , les langues ont encore un génie particulier, dépendant des mots qui les composent, de leurs sons, de leurs combinaisons entre eux. A cet égard , la langue française , comparée avec la langue latine , perd encore au parallèle. En latin , la désinence des substantifs marque le cas et le nombre ; la désinence des verbes désigne le temps , la personne , le nombre et le mode. Les Français ont besoin, pour décliner, des articles de, du. etc., /e, la, etc.; pour conjuguer, des verbes auxiliaires être et avoir; quand les Latins en emploient un, nous en employons deux. Nous avons encore besoin , pour conjuguer, despronomsyV, tu, il, etc. Ainsi, tandis que la langue française , embarrassée d'articles , de prépositions, de verbes auxiliaires, se traîne lentement, la langue latine , que la désinence de chaque mot dispense de se charger de tout cet attirail , s'avance d'un pas rapide et dégagé.

Elle n'a pas moins de supériorité sur la nôtre par l'harmonie. En elfet, soit (pie l'on considère les mots pris séparément, notre langue est pleine d'e muets, de syllabes

sourdes , qui trompent l'oreille , amortissent les sons et interceptent l'harmonie ; soit que l'on considère les mots liés entre eux , l'inversion permet aux Latins d'essayer une foule de combinaisons, jusqu'à ce qu'ils aient assorti et marié les mots de la manière la plus flatteuse pour l'oreille : au contraire, l'obligation de ranger toujoui's nos phrases dans le même ordre de construction, donne plus rarement à l'écrivain l'occasion de faire entre les mots des alliances agréables, de varier le nombre du style et la cadence des périodes. Ajoutez que , dans une langue où l'inversion est permise, il est plus aisé de trouver non seulement la juste proportion qui doit régner dans la coupe des phrases, mais encore la gradation qui doit se trouver entre les idées.

Les règles de la poésie latine sont aussi bien plus faciles à observer que celles de la poésie française : la gêne qu'elle impose n'approche pas de l'esclavage où est réduit le poète français, par l'obligation de suspendre l'hémistiche, de remplir le nombre des syllabes, d'éviter le froissement des sons qui se heurtent désagréablement, et surtout de porter le joug de la rime, qui seul est plus pesant que toutes les entraves de la poésie latine.

Enfin , malgré cette gêne , l'observation des règles de notre poésie produit de moins grandes beautés que l'observation des règles de la poésie latine. Dans celle-ci , le mélange marqué des syllabes brèves et longues amène nécessairement le rhytlune : dans la nôtre , les règles ne prescrivent rien sur la durée des syllabes, mais seulement sur leur nombre arithmétique ; de sorte que des vers français peuvent être réguliers sans être nombreux , et satisfaire aux lois de la versification sans satisfaire à celles de l'harmonie.

Je n'ai parlé jusqu'à présent que de cette harmonie générale qui , par l'heureux choix , l'enchaînement mélodieux des mots , flatte agréablement l'oreille. Il est une autre espèce d'harmonie nommée imit.ative , harmonie bien supérieure à l'autre , s'il est vrai que l'objet de la poésie soit de peindre. Pope en donne l'exemple et le précepte à la fois dans des vers imités admirablement par l'abbé Duresnel , et que j'ai essayé de traduire :

Peins-moi léfjèrement l'ainant léger de Flore ;

Qu'un doux ruisseau murmure en vers pins doux encore.

Entend-on de la mer les ondes bouillonner?

Le vers , comme un torrent , en roulant doit tonner.

Qn'Ajax soulève un roc et le lance avec peine ;

Chaque syllabe est lourde, et cbaque mot se traîne :

Mais vois d'un pied léger Camille effleurer l'eau ;

Le vers vole et la suit, aussi prompt que l'oiseau.

Mais il faut en convenir, c'est peut-être à cet égard que la langue latine l'emporte le plus sur la nôtre. La quantité des syllabes , dont la brièveté ou la longueur précipite ou ralentit le vers, était déterminée chez les Latins. Nous avons aussi des brèves et des longues , mais beaucoup moins marquées ; notre prosodie n'est point décidée comme celle des anciens, et cette indécision laisse tout le jugement et tout le travail de l'harmonie à l'oreille et au goût du poète.

D'ailleurs, comme je l'ai déjà dit, nous avons dans notre langue trop peu de sons pleins , trop à'e muets , trop de syllabes sourdes. L'enjambement, les mots rejetés, plusieurs coupes de vers propres à l'harmonie imitative, sont proscrits dans nos grands vers. Peut-être aussi notre langue est-elle devenue moins favorable à cette harmonie que les langues anciennes , parce que nous-mêmes y sommes moins sensibles que les anciens. On sait combien ils étaient

heureusement organisés à cet égard. Il nous faut des sentimens pathétiques, des pensées fortes ; nous voulons que le poète aille droit à notre cœur , sans le secours de l'oreille : aussi n'avons-nous guère que des poèmes dramatiques.

Enfin, nos premiers poètes, Ronsard, Théophile, ont décrédité cette harmonie par l'usage barbare qu'ils en ont fait. Leurs successeurs ont été trop effrayés du ridicule qu'on ajustement attaché à certains vers imitatifs, où ces auteurs effarouchaient à la fois l'oreille, tourmentaient la langue , et choquaient le bon sens.

Par cette exposition des avantages que la poésie latine a sur la nôtre , on peut juger combien est difficile une traduction des Géorgiques en vers français. Cependant, j'ose le dire , j'ai cru sentir plusieurs fois que ces difficultés ne seraient pas invincibles pour un grandjécrivain, s'il voulait déroger jusqu'à traduire. Si le climat, le gouvernement , les mœurs , influent , comme je l'ai dit , sur les langues , le génie des grands écrivains n'y influe pas moins : c'est lui qui les dompte, les plie à son gré ; qui rajeunit les mots antiques , naturalise les nouveaux , transporte les richesses d'une langue dans uneautre, rapproche leur distance , les force , pour ainsi dire , à sympathiser ; rend fécond l'idiome le plus stérile, rend harmonieux le plus âpre , enrichit son indigence , fortifie sa faiblesse , enhardit sa timidité , met à profit toutes ses ressources , lui en crée de nouvelles, en fait la langue de tous les lieux, de tous les temps , de tous les arts.

La lecture de nos bons poètes en fournit une infinité d'exemples. Depuis que notre langue a été, j'ose ainsi parler , fécondée par ces grands génies , une foule d'idées , d'expressions , d'images , qu'il aurait paru impossible de

transporter dans notre langue , sont déjà adoptées , ou n'attendent pour l'être qu'un écrivain habile. Le briquet est aussi bien exprimé dans ces vers de Boileau ,

Et du sein d'un caillou qu'il frappe au même instant , Il fait jaillir un feu qui pétille en sortant,

que dans celui-ci de Virgile ,

<< Ac primum silicis scintillam excudit Achates. »

Le mot pavé semble être banni de la grande poésie : voyez quelle noblesse il emprunte de ces beaux vers où Racine l'a placé :

Tu le vois • tous les jours , devant toi prosterné , Humilier ce front de splendeur couronné , Et, confondant l'orgiieil par d'augustes exemples. Baiser avec respect le pavé de tes temples.

Dévorer un règne d'un moment , dans Corneille, de David éteint rallumer lejlambeau, dans Racine , sont-ils bien inférieurs pour la hardiesse à ce que les Latins ont de plus fort en ce geni'e?

A l'égard de l'harmonie , lisons les beaux morceaux de Boileau et de Racine; et nous serons étonnés de voir jusqu'à quel point le génie et le travail peuvent dompter l'inflexibilité d'une langue.

L'harmonie imitalive elle-même n'est pas exclue de nos vers. Je ne veux , pour le prouver, que ce beau récit tant critiqué dans Phèdre , et qu'on serait si fâché de n'y pas trouver: Racine semble l'avoir travaillé exprès pour prouver que, dans l'art de peindre les objets par des mots énergiques, des images fortes, des sons nombreux, et même des sons imitatifs , nous pouvons souvent lutter contre

' Louis XIV.

les anciens. C'est peut-être de tous les morceaux de notre poésie celui qui approche le plus des poésies de Virgile. Quel vers du poète latin est plus expressif que celui-ci?

Des coursiers attentifs le crin s'est hérissé.

On admirait dans Homère [t-iycf. S'ï^pa^t fr,yivoç a^wv. L'essieu crie vaut t^pax^ ; et se rompt vaut mieiLx assurément que (prîytvoç , qui est une épithète oiseuse.

Lorsque nous ne pouvons pas peindre par le son des mots, nous le pouvons par le mouvement du style, comme dans ces vers :

L'onde approche, se brise, et vomit à nos yeux , Parmi des flots d'écume, un monstre furieux.

Ou dans ce beau vers de Boileau ,

Soupire , étend les bras , ferme l'œil , et s'endort.

Notre langue , maniée avec adresse , subjuguée par le travail, peut donc descendre sans bassesse aux objets les plus communs , s'élever sans témérité jusqu'aux plus nobles , peindre presque tout par des images , des sons , ou des mouvemens.

C'est dans cette persuasion que j'ai hasardé une traduction des Géorgiques. Je crois devoir rendre compte au public des vues dans lesquelles j'ai entrepris cette traduction , des raisons qui m'ont décidé à la faire en vers , et du système de version que j'ai cru devoir suivre.

J'ai toujours regardé les traductions comme un des meilleurs moyens d'enrichir une langue. La différence de gouvernemens , de climats et de mœurs , tend sans cesse à augmenter celle des idiomes : les traductions , en nous familiarisant avec les idées des autres peuples , nous fa-

28 DISCOLRS

luiliarisent avec les signes qui les expriment ; insensiblement elles transportent dans la langue une foule de tours, d'images, d'expressions, qui paraissaient éloignés de son génie , mais qui , s'en rapprochant par le secours de l'analogie , quelquefois s'annonçant comme le seul mot , la seule expression , la seule image propre , sont soufferts d'abord, et bientôt adoptés. Tant qu'on écrit des ouvrages originaux dans sa langue , on n'emploie guère que des tours , des expressions déjà reçus ; on jette ses idées dans des moules ordinaires , et souvent usés : lorsqu'on fait une version, la langue dans laquelle on traduit prend imperceptiblement la teinture de celle dont on traduit. Ecrire un ouvrage original dans sa langue, c'est, si j'ose m'exprimer ainsi, consommer ses propres richesses ; traduire , c'est importer en quelque façon dans sa langue , par un commerce heureux, les trésors des langues étrangères. En un mot, les traductions sont pour un idiome ce que les voyages sont pour l'esprit.

La traduction des Géorgiques était plus propre qu'aucune autre, si elle eût été entreprise par un grand poète, à donner à notre langue des richesses inconnues. Une belle version de V Enéide l'enrichirait moins : les aventures héroïques s'éloignent moins de son génie. Les opérations champêtres , les détails de la nature phvsique , voilà ce qu'il fallait la forcer à exprimer noblement ; et c'eût été une véritable conquête sur sa fausse délicatesse et son dédain superbe pour tout ce que nos préjugés ont osé avilir.

J'ai préféré de traduire en vers, parce que, quoi qu'en dise l'abbé Desfontaines , la fidélité d'une traduction de vers en prose est toujours très infidèle.

Un des premiers charmes des vers est l'harmonie. Or,

l'harmonie de la prose ne saurait représenter celle des vers. La même pensée, rendue en prose ou en vers, produit sur nous un effet tout différent. Il y a dans LaBruyère et dans La Rochefoucauld , autant de pensées fines et vraies que dans Boileau. Or, on retiendra quarante vers de Boileau , contre dix lignes de ces deux auteurs. C'est que l'oreille cherche naturellement le rhythme , et surtout dans la poésie.

Un autre charme de la poésie , comme de tous les autres arts, c'est la difficulté vaincue. Une des choses qui nous frappent le plus dans un tableau , dans une statue , dans un poème , c'est qu'on ait pu donner au marbre de la flexibilité ; c'est qu'une toile colorée fasse illusion à la vue ; c'est que des vers , malgré la gène de la mesure , aient la même liberté que le langage ordinaire; et c'est encore un avantage dont le traducteur en prose prive son original.

Enfin le caractère de la prose diffère trop de celui des vers. Ceux-ci ont une hardiesse qui effraie la timidité de l'autre ; une vivacité de mouvement qui contraste avec sa pesanteur, une rapidité de marche que sa lenteur ne saurait atteindre. Ce qui n'est que saillant en vers , devient tranchant en prose ; ce qui n'est que fort , devient dur; ce qui n'est que vif, devient brusque ; ce qui n'est que hardi, devient téméraire. Le traducteur en prose , cédant, sans s'en apercevoir, au caractère de ce genre d'écrire , remplacera la force par la faiblesse , l'expression figurée par l'expression simple , le mètre par le discours non mesuré, le charme de la difficulté vaincue par l'insipidité d'une prose facilement écrite. Après cela, qu'il soit un peu plus fidèle au sens littéral de quelques mots , à la construction de quelques phrases , le traduc-

leur en vers lui abandonne sans peine cette apparente fidélité, qui ne saurait compenser des infidélités réelles, s'il est vrai que la hardiesse , le mouvement , l'harmonie , les figures, fassent le mérite de la poésie.

L'abbé Desfontaines, comme je l'ai dit, est celui qui a soutenu le plus vivement le système des traductions en prose. C'est assurément le meilleur traducteur de Virgile que nous ayons. Or, il est aisé de le réfuter par luimême , c'est-à-dire en citant quelques morceaux de sa traduction. Pour peu qu'on sente la beauté des vers de Virgile , on sera étonné des énormes infidélités qu'il a faites à son auteur.

u Mnltum adeo rastris glebas qui frangit inertes ,

>> Vimineasqiie traliit crates, juvat arva ; neque illum

» Flava Ceres alto nequiclquam spectat Olympo :

>> Et qui , proscisso quae snscitat aeqnore terga ,

>• Rursus in obliqxium verso perrumpit aratro ,

» Exercetqne frequens tellurem, atque imperat arvis. >•

« Cérès, du haut de l'Olympe , jette toujours un re- » gard favorable sur le laboureur attentif qui a soin de » briser avec la herse ou le ràteaules mottes de son champ; » elle ne favorise pas moins celui qui , avec le soc de sa » charrue , sait croiser les sillons , et qui ne cesse d'agi- » ter sa terre. »

De bonne foi , qui peut reconnaître Virgile dans cette prose? Où est l'harmonie, surtout l'harmonie imitative, qui , par des vers travaillés et im rhythme pénible , me peint si bien les efforts du laboureur qui tourmente sa terre pour la forcer à la fécondité? Où sont ces expressions si pittoresques ou si justes , glebas inertes y trahit crates, exercet tellurem , et surtout imperat arvisP Je sens combien mes vers sont au-dessous de ceux de Virgile ; mais ,

si j'ai été plus exact en vers que l'abbé Desfontaines en prose , j'aurai cause gagnée.

Voyez ce laboureur, constant dans ses travaux , Traverser ses sillons par des sillons nouveaux ; Ecraser sous le poids des longs râteaux qu'il traîne Les glèbes dont le soc a hérissé la plaine ; Gourmander sans relâche un terrain paresseux : Cérès à ses travaux sourit du haut des cieux.

« Ac, dum prima novis adolescit frondibus aetas » Parcendum teneris ; et, dum se loetus ad auras » Palmes agit , Iaxis per purum immissus habenis , » Ipsa acie nondum falcis tentanda ; sed uncis » Carpendae manibus frondes , interque legendae. » Inde ubi jam validis amplexa; stirpibus ulraos »Exierint, tum stringe comas, tum brachia tonde. » Ante reformidant ferrum : tum denique dura » Exerce imperia , et ramos compesce fluentes. »

« Dans le temps qu'elle pousse ses premières feuilles , » ménagez un bois si tendre ; et même lorsqu'il est de- » venu plus fort , et qu'il s'est élevé plus haut , abstenez- » vous d'y toucher avec le fer : arrachez les feuilles adroi- » tement avec la main. Mais quand le bois est devenu » ferme et solide , et que les branches de votre vigne com- » mencent à embrasser l'orme , alors ne craignez point » de la tailler : n'épargnez ni son bois , ni son feuillage : » elle ne redoute plus le fer. »

Je ne dis rien de la différence que met entre ces deux morceaux , d'un côté la mélodie la plus sensible , de l'autre le défaut total d'harmonie. Voyez seulement comment toutes les expressions figurées, toutes les images hardies , se sont évanouies dans la traduction :

« Prima aetas adolescit... Dum se Isetus ad auras palmes agit... Laxis per » purum immissus habenis... Nondum acie falcis tentanda... Dura exerce im- » peria... Ramos compesce fluentes... »

Enfin , la répétition de ces trois tmn , qui donne au vers

tant de mouvement et de vivacité.

Je demande encore pardon au lecteur de citer mes vers après ceux de Virgile ; mais si j'ai réussi à conserver la plupart de ses images , que n'aurait pas fait un poète qui aurait plus de talent que moi pour manier sa langue ?

Quand les premiers bourgeons s'empresseront d'cclore ,

Que l'acier rigoureux n'y touche point encore :

Même lorsque dans l'air, qu'il commence à braver.

Le rejeton moins frêle ose enfin s'élever ,

Pardonne à son audace en faveur de son âge ;

Seulement de ta main éclaircis son feuillage.

Mais enfin, quand tu vois ses robustes rameaux

Par des nœuds redoublés embrasser les ormeaux ,

Alors saisis le fer, alors sans indulgence

De la sève égarée arrête la licence ;

Borne des jets errans l'essor présomptueux.

Et des pampres touffus le luxe infructueux.

Qu'onn'imagine pas que j'ai choisi ces deux morceaux: toute la traduction de l'abbé Desfontaines est dans ce genre. Il y a sans doute de la faute du traducteur ; mais on sent , en le lisant , que presque partout la hardiesse du poète a effarouché la timidité du prosateur. On peut être plus fidèle que lui , même en prose : mais cette fidélité sera toujours très imparfaite ; et pour une image heureusement rendue , mille autres avorteront infaiUiblement , par l'effet de la circonspection timide nécessairement attachée à ce genre d'écrire.

A l'égard de ceux qui prétendent que la meilleure traduction en vers défigure les originaux et affaiblit leurs beautés, il me suffit de leur opposer celle d'Homère par le célèbre Pope. J'ai vu des personnes très instruites de la langue grecque convenir de bonne foi que la traduc-

tion leur avait fait infiniment plus de plaisir que l'original. Celle de Virgile , par Dryden , m'a paru moins nerveuse , moins brillante , plus négligée ; mais encore estil vrai qu'il nous fait mieux connaître Virgile que les meilleures versions en prose : c'est du moins un poète qui traduit un poète.

Il me reste à parler du système de traduction que j'ai suivi, et'des libertés que je me suis permises. J'ai toujours remarqué qu'une extrême fidélité en fait de traduction était une extrême infidélité. Un mot est noble en latin; le mot français qui y répond est bas : si vous vous piquez d'une extrême exactitude , la noblesse du style est donc remplacée par de la bassesse.

Une expression latine est forte et précise ; il faut en français plusieurs mots pour la rendre : si vous êtes exact , vous êtes long.

Une expression est hardie dans le latin . elle est tranchante en français : vous remplacez donc la hardiesse par la dureté.

Une suite de mots est harmonieuse dans l 'original ; ceux qui y répondent immédiatement peuvent n'être pas aussi mélodieux : l'âpreté de sons va donc prendre la place de l'harmonie.

Une image était neuve dans l'auteur latin ; elle est usée en français : vous rendez donc une image neuve par une image triviale.

Un détail géographique, une allusion aux mœurs, pouvait être agréable dans votre auteur au peuple pour lequel il écrivait , et ne l'être pas pour vos lecteurs : vous n'êtes donc qu'étrange , lorsque votre auteur est intéressant.

Que fait donc le traducteur habile? il étudie le carac-

tère des deux langues. Quand leurs génies se rapprochent, il est fidèle ; quand ils s'éloignent, il remplit l'intervalle par un équivalent qui, en conservant à sa langue tous ses droits, s'écarte le moins qu'il est possible du génie de l'auteur. Chaque écrivain a , pour ainsi dire , sa démarche et sa physionomie ; il est plus ou moins chaud, plus ou moins rapide , plus ou moins ingénieux : on ne prendra donc pas , pour rendre le style toujours vrai , toujours précis, toujours simple de \irgile, le style brillant, fécond et diffus d'Ovide.

On consultera ensuite le genre d'ouvrage. On ne traduira pas un poème didactique comme un poème épique ; les Géorgiques , par exemple, comme \ Enéide.

Chaque morceau de l'ouvrage a aussi son caractère dépendant du fond des idées et du mouvement du style. Les idées sont simples ou brillantes , gaies ou sombres , riantes ou majestueuses : le traducteur non seulement ne confondra pas ces différens tons, ces différentes couleurs, mais en saisira, autant qu'il lui sera possible, les nuances principales.

Le mouvement du style dépend surtout de la longueur ou de la brièveté des phrases. Le traducteur ne noiera pas dans de longues périodes des traits détachés qui doivent s'élancer avec vivacité ; il ne hachera pas non plus des périodes nombreuses, qui doivent rouler avec majesté.

Il sera surtout fidèle à l'harmonie : dans une traduction en vers , surtout dans une traduction de Virgile , il vaudrait mieux sacrifier quelquefois l'énergie et la justesse, que l'harmonie. Il en est de la poésie comme d'un instrument musical; il ne suffit pas que les tons soient justes, il faut qu'ils soient mélodieux. Lorsque Virgile a dit:

<■ Atque metns omnes et inexorabile fatum « Subjccit pedibiis; »

en vain vous rendrez la force de cette pensée , si vous ne représentez pas la majesté de l'harmonie.

Mais c'est surtout l'harmonie imitative qu'il faut s'attacher à rendre. J'avoue que c'est ce qui m'a le plus coûté dans cette traduction : notre langue à cet égard a si peu de ressources ! Aussi ai-je passé quelquefois sur les règles ordinaires qui ordonnent la suspension de l'hémistiche, et qui proscrivent l'enjambement. J'en citerai quelques exemples ; c'est aux connaisseurs à me juger. Lorsque Virgile a dit ,

« Et mortalia corda » Per gentes humilis stravit pavor ; ille flagrant! , etc. »

pour rendre cette suspension sublime , j'ai osé dire ,

L'univers ébranlé s'épouvante... le dieu , etc.

Lorsque Virgile , peignant un flot qui tombe , a fait ces vers admirables ,

« Ad ferras iminane sonat per saxa , nec ipso

» Monte minor procumbit ; at ima exaestuat unda , etc. ,

pour rendre la pesanteur de cette chute , j'ai cru pouvoir hasarder une coupe de vers nouvelle :

Soudain le mont liquide élevé dans les airs Retombe; un noir limon bouillonne au fond des mers.

Il n'y a pas dans Virgile un seul endroit imitatif , pour lequel je n'aie failles mêmes efforts : mais comme il n'est pas possible que j'aie toujours réussi , je m'en suis dédommagé , autant que je l'ai pu , en mettant l'harmonie imitative dans plusieurs vers, où Virgile n'en a point mis ; car il faut être quelquefois supérieur à son original, précisément parce qu'on lui est très inférieur.

Enfin , le iraductcur portera le scrupule jusqu'à conserver à chaque membre de phrase la place qu'il occupe, toutes les fois que la tjradation naturelle des idées l'exigera. Il s'attachera surtout à rendre chaque trait avec précision. Il ne mettra que rarement en deux vers ce que son auteur exprime en un. Plus un trait gagne en étendue , plus il perd en force : c'est une liqueur spiritueuse qui , lorsqu'on v verse de l'eau , diminue de qualité , en augmentant de quantité.

C'est surtout dans un ouvrage didactique , comme les Géorgiques de Virgile , que la précision est essentielle : un précepte exprimébrièvement se grave bien mi eux dans la mémoire, que lorsqu'il est nové dans une foule de mots qui la surchargent. C'est sans doute dans cette vue que Boileau a rempli son Art poétique de vers pleins de précision , et , par cette raison , faciles à retenir.

J'ai fait tous mes efforts pour être aussi précis que mon original : sur deux mille vers et plus, ma traduction n'excède guère que deux cent vingt ; et j'ai cherché en cela , non la gloire puérile de faire à peu près le même nombre de vers que Virgile, mais l'avantage d'égaler, autant qu"il m'a été possible, la rapidité de l'original, qui doit à cette qualité un de ses principaux charmes.

Mais le devoir le plus essentiel du traducteur, celui qui les renferme tous, c'est de chercher à produire dans chaque morceau le même effet que son auteur. Il faut qu'il représente , autant qu'il est possible , sinon les mêmes beautés, au moins le même nombre debeautés. Quiconque se charge de traduire, contracte une dette ; il faut, pour l'acquitter, qu'il paie, non avec la même monnaie , mais la même somme : quand il ne peut rendre une image, qu'il y supplée par une pensée; s'il ne peut peindre à l'oreille.

qu'il peigne à l'esprit ; s'il est moins énergique, qu'il soit plus harmonieux ; s'il est moins précis, qu'il soit plus riche. Prévoit-il qu'il doive affaiblir son auteur dans un endroit? qu'il le fortifie dans un autre ; qu'il lui restitue plus bas ce qu'il lui a dérobé plus haut; en sorte qu'il établisse partout une juste compensation, mais toujours en s'éloignant le moins qu'il sera possible du caractère de l'ouvrage et de chaque morceau. C'est pour cela qu'il est injuste de comparer chaque vers du traducteur au vers du texte qui y répond : c'est sur l'ensemble et l'effet total de chaque morceau , qu'il faut juger de son mérite.

Mais, pour traduire ainsi, il faut non seulement se remplir, comme on l'a dit si souvent, de l'esprit de son poète, oublier ses propres mœurs pour prendre les siennes, quitter son pays pour habiter le sien, mais aller chercher ses beautés dans leur source, je veux dire dans la nature : pour mieux imiter la manière dont il a peint les objets , il faut voir les objets eux-mêmes ; et , à cet égard , c'est composer jusqu'à un certain point , que de traduire.

C'est en voyant la campagne, les moissons, les vergers, les troupeaux, les abeilles, tous ces tableaux délicieux qui ont inspiré l'auteur des Géorgiques , que j'ai cru sentir quelque étincelle du feu nécessaire pour le bien rendre. Jamais je n'ai trouvé la nature plus belle , qu'en lisant Virgile; jamais je n'ai trouvé Virgile plus admirable, qu'en observant la nature : la nature , en un mot , a été pour moi le seul commentaire de celui de tous les poètes qui l'a le mieux imitée.

Yoilàles idées que je me suis faites de la traduction; je sens combien je suis loin de les avoir remplies ; mais j'ose dire que cet ouvrage serait parfait, s'il n'avait fallu, pour le rendre tel, qu'un goût vif pour la poésie, la plus grande

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