QUATRIÈME PARTIE
De l'usage des livres et du savoir dé Voet
Si vous eussiez voulu savoir ma véritable opinion sur les livres, vous n'aviez qu'à consulter mon Discours de la méthode, à la page 7 v vous y auriez vu que j'ai dit en termes exprès que nous retirons de la lecture des bons ouvrages autant de profit que de la conversation des grands hommes qui en ont été les auteurs, et peut-être même .davantage , puisque ceux-ci nous offrent dans leur corh r position , non pas toutes les pensées qui se présentent à leur esprit , ainsi qu'il arrive dans un entretien familier, mais bien seulement leurs pensées choisies; et peut-être aussi eussiez-vous retiré de cfe passage une utilité personnelle, en considérait, dans un, sens contraire, que la lecture trop fréquente des méchants livres' ri 'est guère moine ntiisible que ,1a société des méchants : car, autant que je peux en juger d'après les écrits que vous
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avez publics, vos lectures habituelles se composent principalement de trois sortes d'ouvrages, que la réflexion que nous venons de faire vous eût appris à ne toucher que rarement et avec précaution. La première sorte est celle des livres per** vers et futiles, que je réuinis dahs la même classe* parcequ'il est impossible qu'un livre entièrement futile ne renferme pas quelque mélange de perversité ; or tout ce qu'ont écrit les athées ou les incrédules, tous les rêves absurdes <de la cabale Vt de la sorcellerie, les ouvrages des imposteurs de tout genre , vous voulez paroître les avoir lus ; et à dire vrai , pour quelques uns d'entre eux, vôtis le pToûvefz sans réplique , en intercalant dans* vos écrits dés raisonnements qui leur appartiennent tout etïtiets. Là seconde -espèce est celle des livres de controverse^ dont souvent les autetfrg ! 9 - p'a'r esprit de parti, regardent coifrme un acte de piété de s'accabler mutuellement d'î» jures. Quant à ceux* Ci, Vous en citez un si grand nombre, que, h'eri eùssîez-vôûs lu qite le cjtiàrt, vous auriez encore passé là plus grahdfc partie de Votre vie au tAilièii des dîàputes et des querelles. Je ne dis pas sans doute qhe tous ces ouvrages soient mauvais : cétii qui combattent jJoiir là vérité, qui n'attaquent que le vice , sont dignes de nos éloges. Je crois cependant qu'on ne doit point en faire un trop fréquent usage : telle est en effet là foiblesse atta*
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chée à la nature humaine, que nous défendre le mal , c'est quelquefois nous exciter à l'aimer* Je ne prétends pas non plus qu'il ne soit jamais utile à des théologiens , ou à d'autres personnes , de counoître les mauvais livres qui paroissent , lorsqu'ils sont chargés de les réfuter ou de les corriger; mais cela n'arrive que rarement; et de même que l'on ne visite jamais un hôpital de pestiférés uniquement par plaisir, de même un homme véritablement pieux n'ira jamais , dans le seul désir de passer pour avoir une immense lecture , nourrir habituellement son esprit de mauvais livres. Us apportent toujours avec eux quelque funeste contagion. J'en fais dans ce moment une triste expérience: il m'a fallu, pour écrire cette lettre, parcourir quelques uns de vos ouvrages ; mon style en a pris aussitôt une âpreté qu'il m'est presque impossible d'adoucir, et c'est à ce titre que je réclame l'indulgence du lecteur , s'il trouve que j$ m'exprime ici avec un peu plus d'incorreotion et de dureté que de coutume. La troisième classe de vos livres favoris se compose de lieux cohh muns, de commentaires, d'abrégés, d'index, et d'autres recueils de ce genre , qui ne contiennent que des pensées détachées de différents auteurs, Je ne les mets pas at} rang des mauvais livres, je ne crois pas qu'il faille les dédaigner tout-à-fait; cependant ils ne sont bons, suivant moi, qu'à rap*
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peler à notre mémoire ce que nous avons précédemment appris dans les ouvrages classiques dont ils sont extraits. Négliger les véritables sources, et s'adresser , si je puis parler ainsi , à ces misérables ruisseaux , c'est vouloir ne puiser qu'une eau trouble, en d'autres termes, renoncer à toute instruction solide. Ce qu'il y a d'important et d'utile dans les livres des génies supérieurs ne consiste pas en telle ou telle pensée que l'on peut en extraire , le fruit précieux qu'ils renferment doit sortir du corps entier de l'ouvrage ; et ce n'est pas de prime-abord et par une seule lecture , mais peu à peu , par une lecture attentive et souvent répétée, que nous nous pénétrons sans nous en apercevoir des idées de ces grands hommes , que nous les digérons, que nous les convertissons en quelque sorte en notre propre substance. Pour vous , l'usage journalier que vous faites des lieux communs, des commentaires, des lexiques, et autres livres semblables , se reconnoît facilement aux nombreuses citations que l'on en remarque dans vos écrits. Je ne puis malheureusement dire qu'il en soit de même de ces auteurs du premier ordre , où se trouvent renfermées toutes les connoissaoces que l'on peut acquérir par la lecture. Vous les citez aussi quelquefois, il est vrai , mais la plu* part du temps assez mal à propos, et presque toujours pêle-mêle avec d'autres écrivains d'un
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rang tout-à-fait inférieur; en sorte que vous semblez ne les avoir pas lus 9 et vous être contenté de prendre leur texte dans quelque compilateur. Il y a plus : il est difficile qu'après avoir long-temps reposé sur des coussins parfumés on ne conserve point quelque chose de leyr douce odeur ; l'étude assidue des grands maîtres doit laisser de même dans le style quelque chose de lejir perfection. Eh bien! pardonnez à ma franchise , j'ai lu plusieurs de vos ouvrages, et je n'y aï jamais aperçu une seule pensée qui ne fût basse ou commune , une seule qui annonçât l'homme d'esprit ou le savapt. Observez que je dis le savant et non l'érudit ; car si par, le mot d'érudition vous entendez tout ce que l'on peut apprendre dans les livres , le mauvais comme le bon , je conviendrai facilement que vous êtes un grand érudit. Ne saisje pas que vous avez lu, et tous les contes que l'on a débités sur le Léviathan, et toutes les sottises impies de je ne sais quel Bonaventurç, de Périers , et cent autres chefs-rd'œuvre de cette espèce? Mais., moi , je ne donne le nom de savant qu'à L'homme qui, par de longues* études , par des efforts continuels , a su perfectionner son esprit et son cœur. Et la science , telle que nous la définissons ici , ce n'est point, je pense, en lisant indistinctement toute espèce de livres que l'on peut l'acquérir: c'est en ne lisant que les livres excellents en cha-
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que genre , et encore faut-il y revenir à plusieurs fois; c'est eq conversant, lorsque nous le pouvons, avec ceux qui* ont déjà mérité le nom de savant ; c'est en fixant sans cesse nos regards sur la vertu comme sur un divin modèle ; c'est en travaillant sans nous décourager à la recherche de la vérité.. Quant à ceux qui vont puiser la science daite les recueils de lieux communs, dans les index et les lexiques , ils peuvent en peu de temps remplir leur mémoire de beaucoup de choses; mais ils n'en deviennent ni plus éclairés , ni meilleurs: au contraire même, comme il n'y a dans ces sortes d'ouvçages aucun raisonnement suivi, que tout y est décidé par l'autorité, ou prouvé par de courts syllogismes, on y apprend bientôt à s'en rapporter également à tous les auteurs, quels qu'ils soient , à ne faire en^re eux aucune distinction , si ce u'est toutefois celle que peut commander l'esprit de parti; l'on perd ainsi peu à peu l'habitude de faire usage de la raison naturelle , çt on lui en substitue une autre tout artificielle et sophistique. Car, sacheswle bien, le véritable usage de la raison , sans lequel il n'y a ni science, ni bon sens, ni sagesse, ne consiste pas à faire ou à retenir des syllogismes isolés, mais à embrasser d'une manière exacte et complcte toutes les idées qui peuvent servir à la connoissance de la vérité que l'on recherche; et
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comme le plus, souvent il est impossible d'exprimer ces idées par des syllogismes, à moins d'en lier plusieurs entre eux, il est malheureusement certain que ceux qui ne procèdent que par syllogismes isolés lais^nt presque toujours échapper quelque partie de ce tout dont il falioit saisir l'ensemble d'un, même coup d'œil; ils s'accoutument ainsi à l'irréflexion , et voient diminuer peu à peu le bon sens que leur avoit donné la nature ; et comme d'un autre côté ils se croient très savants, parcequ'ils ont beaucoup retenu de ce qu'ont écrit les autres, et qu'ils y ajoutent une entière confiance, ils se gonflent d'une arrogance ridicule, et tout-à-fait pédantesque: si en outre ils viennent à lire habituellement des livres pervers , fiitiles et des ouvrages de controverse, alors de toute nécessité , et quand bien même ils n'auroient pas naturellement un mauvais cœur et un esprit très borné, ils deviendront, grâce à ce genre d'étude, méchants, sots et dangereux. Cependant, il faut le dire, ce qui contribue le plus à les rendre tels, c'est le caractère. Les diverses espèces de livres dont j'ai parlé sont souvent confondues; dans un même auteur on voit quelquefois réunis le mauvais , le frivole , le bon , soit que tout lui appartienne en propre, soit qu'il en ait tiré une partie d'autres écrivains; et les lecteurs y puisent selon leur caractère, semblables à l'abeille ou à l'araignée,
qui du suc des fleurs retirent , l'une son miel , l'autre son venin. C'est ainsi que l'étude rend meilleurs et plus éclairés ceux qui sont portés au bien , plus méchants et plus sots ceux qui n'ont de penchant que pour le mal. Et l'une des marques les plus certaines qui puissent servir à les distinguer les uns des autres, ce sont les ouvrages qu'ils préfèrent, chacun cherchant toujours le livre qui a le plus de* rapport avec son caractère. Mais ils ont encore bien d'autres traits distinctifs : ceuxci sont arrogants, entêtés, irascibles; ceux-là ne s'enorgueillissent jamais , ils connoissent toute la foiblesse de l'homme, ils regardent comme peu de chose ce qu'ils savent , et pensent que ce qu'ils ignorent est bien plus considérable : aussi se montrent-ils pleins de candeur et de docilité, et toujours prêts à accueillir avec reconnoissance toutes les vérités qui leur étoient inconnues. Comme ils savent que ce n'est point par la lecture seule que l'on peut acquérir la véritable science, ils joignent à la lecture la méditation, l'usage des affaires du monde, et la fréquentation des hommes; en un mot, ils ne restent pas continuellement ensevelis dans les livres : aussi le vulgaire ignorant n'a-t-il pas une haute idée de leur science. S'ils vivent dan» une condition privée, ou ils restent entièrement ignorés , ou ils n'ont d'autre réputation que celle de bons pères de famille et
d'hommes de bon sens; et c'est ainsi que souvent les, plus grands génies sont dérobés aux regards du monde. S'ils entrent dans les affaires publiques, on ne tarde pas à reconnoître en eux un esprit éclairé et un noble caractère , mais on attribue ces qualités moins à l'étude qu'à la nature. Enfin, s'ils sont appelés à remplir quelques fonctions dans l'enseignement public, il faut qu'avec une prudente insouciance ils évitent de paroître supérieurs à leurs collègues : c'est le seul moyen d'qchapper à leur jalousie et à leur haine. Ceux, au contraire, qui ont beaucoup et toujours mai étudié, ont ordinairement si peu de bon sens, que, quand ils ont le malheur d'être d'une basse condition , et qu'ils n'ont pas su faire leur fortune à l'aide de leurs connoissances dans les lettres, la multitude les méprise et dit qu'ils sont devenus fous à force de lire. Mais si dans leur jeunesse, et avant d'avoir pu être appréciés, ils ont obtenu quelque place de professeur ou de ministre, ils peuvent sans aucune peine acquérir la réputation de savant et le crédit qui en est la suite. D'abord il y a toujours parmi le peuple un préjugé en faveur de celui que le magistrat , ou toute autre personne préposée à cet effet, choisit pour instruire les autres. Puis, entre tous ceux qui ont été ainsi choisis, il est impossible que la multitude ne regarde pas comme le plus savant l'orateur qui parle avec le
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plus de confiance , qui prétend en savoir le plus , celui enfin que ses collègues louent le plus souvent et le plus volontiers : trois conditions qui se rencontrent presque toujours dans nos ignorants docteurs. En effet, comme ils ne sont pas dirigés par la raison , mais bien seulement par l'autorité, tout ce qu'ils trouvent dans les auteurs qu'ils ont pris pour guides est pour eux une chose certaine et démontrée , et ils le répètent avec assurance ; en second lieu , ne sachant pas ce qu'un savant peut ignorer sans déshonneur, et persuadés que la science universelle est renfermée dans les livres, ils veulent paroître savoir tout; enfin, ne louant euxmêmes que leurs pareils, ils en sont loués à leur tour ; ils le sont aussi quelquefois par des hommes de talent, qui, jaloux dune autre personne plus instruite, espèrent diminuer sa réputation, en lui préférant ceux-ci et en leur prodiguant des éloges exagérés. Ils se voient donc honorés du nom de savants, d'abord par le peuple seul, puis peu à peu par des gens plus instruits , qui , ne les connoissant pas par eux-mêmes , s'en rapportent à ce que l'on dit autour d'eux. Et certes , si parmi ces docteurs il s'en trouve un qui soit plus laborieux, plus actif, plus ardent, plus bavard que les autres, et qui soit habitué à manier la dialectique des sophistes, comme je sais que vous l'êtes; qui à la fois enseigne dans l'université et prêche dans le-
glise , comme vous faites depuis long-temps; qui , au lieu d'attaquer dans ses sermons les vices ordinaires à l'humanité, se déchaîne perpétuellement contre les adversaires de sa religion et contre les moindres actions des riches, et qui par des discours virulents ou des plaisanteries ridicules excite en tout sens les passions de son auditoire , comme j'ai appris que vous faisiez presque toujours; qui propose fréquemment des thèses dans l'université, qui invite les savants d'une opinion contraire à venir les combattre, et qui, s'ils ne viennent pas (et ils ne doivent jamais venir , s'ils ne veulent être accueillis par des sifflets et des huées) , s'enorgueillisse et chante victoire, comme on sait que vous avez fait dernièrement ; qui publie volumes sur volumes , mais dans un style si barbare, et entrecoupé de tant de citations , que personne , ne pouvant les lire sans dégoût, n'examine s'ils sont bons ou mauvais, comme il est arrivé à plusieurs des vôtres ; qui enfin attaque , comme un ennemi mortel, quiconque lui résiste en la moindre chose ou même se contente de ne pas l'applaudir; qui s'efforce de le diffamer et dans ses sermons et dans ses écrits , moyen dont vous vous êtes servi pour forcer plusieurs personnes à garder le silence sur votre compte , ou même à vous louer ; un tel homme , dis-je , et la chose est naturelle , doit parvenir au faîte de la réputation
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et du crédit, et s'y maintenir, tant que personne n'aura découvert les moyens qui l'ont porté si haut. Mais lorsque, aveuglé par l'excès de son bonheur, il pffensera tant de personnes que quelques unes sentiront la nécessité de lui arracher le masque qui le couvre, lorsqu'il commettra tant d'erreurs que les plus ignorants les reconnoîtront facilement, alors il seroit bien étonnant que l'on ne vît pas se crouler la réputation et la puissance qu'il avoil usurpée. Quand bien même en effet cet homme seroit cher à la plupart de ses auditeurs dans l'église, et de ses disciples dans l'université, s'ils remarquent une fois combien il peut leur faire de mal, Us concevront tous pour lui une profonde aversion. Je m'écarte de plus en plus , il est vrai , du sujet que je m'étois proposé en commençant cette quatrième partie. Mais peut-être ne vous en plaindrezvous pas. Lorsqu'en effet j'aurai encore ajouté quelques mots sur les sermons et sur l'instruction de la jeunesse , vous trouverez ici , renfermé dau§ un même paragraphe, tout ce que j'ai à dire sur votre érudition et votre habileté. Je continue donc. Les sermons du docteur dont je viens de tracer le portrait plaisent ordinairement à la multitude. Nous aimons naturellement les 'émotions vives , non seulement celles qui portent à la joie , mais encore plus celles qui attristent l'âme. Voilà pourquoi la tragédie réussit au théâtre pour le mpji)$
autant que la comédie, voilà pourquoi les anciens se précipitaient en foule aux jeux du cirque , pour y voir leurs semblables cruellement déchirés par des bêtes féroces , c'est pourquoi enfin , lorsqu'un prédicateur excite ses auditeurs à la colère et à la haine contre d'autres hommes ,' surtout contre des hommes riches et puissants, auxquels les dernières classes de la société ne sont que trop disposées à porter envie, ou contre des hommes d'une religion différente , que Ton hait déjà comme la cause de toutes les guerres , il a beau ne rien dire de remarquable , ne rien dire de bon , et souvent même son auditoire ne rien comprendre à la question : qu'il parle avec assurance , avec chaleur , et avec abondance; qu'il mêle à son discours de nombreuses injures , exprimées en style bas , ridicule , extraordinaire , et il sera mieux écouté par la multitude dévote , plus aimé, plus admiré, que d'autres beaucoup plus éloquents , mais qui , au lieu d'appeler sa haine sur les vices d'autrui , l'exhorteroient à se corriger des siens. Ces derniers traîteroient un sujet qui lui déplaît toujours ^ l'autre ne l'entretient que de ce qui lui plaît. C'est probablement une grande jouissance pour une populace sans méchanceté, je crois, mais malheureusement très ignorante , de pouvoir quelquefois se livrer à une pieuse indignation, à une pieuse haine contre les nobles et les riches : car tout ce qu'elle fait à la persua-
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sion ou à l'exemple d'un tel homme est à ses yeux un acte de piété. Elle entend dire à ses disciples qu'il est auteur d'un grand nombre d'ouvrages , et qu'il a cent fois vaincu ses adversaires dans des disputes publiques : elle ne peut donc fkmter qu'il ne -soit le plus savant des hommes, incapable qu'elle est de juger de ces matières. Elle croit de même que la violence de ses sermons , que son audace à censurer les principaux citoyens de la ville lui est inspirée par la piété la plus sincère et par un zèle digne des anciens prophètes. Elle le prend en conséquence pour conseiller et pour guide , quand il lui faut résister aux premières classes de l'état , ou combattre contre les ennemis de sa religion ; et tout ce qu'il désirera qu'elle fasse, elle, est prête à le faire avec ardeur. Est-il bien utile pour cette cité de renfermer dans son sein un prédicateur qui puisse exercer une pareille influence? Ce n'est point à moi à examiner cette question ; ceux qui sont à la tête des affaires peuvent seuls la décider. Je n'examine pas davantage s'il convient de livret à un auditoire sans instruction des controverses subtiles qui n'importent nullement à leur salut ; je n'examine pas s'il est possible que des sermons lui en donnent une idée bien juste et bien exacte; ni si l'on peut dire que le peuple reçoit une instruction véritable de ces docteurs moins occupés à exposer leurs preuves qu'à outrager les pet-
sonnes; ni enfin s'il est conforme à la piété, à l'humanité même , de haïr un de nos semblables , parcequ'il est d'une religion différente de la nôtre. Mais ce que nous pouvons affirmer, c'est que tout mouvement de colère et de haine , quelque légitime qu'en soit la cause, est toujours nuisible à celui qui l'éprouve. Telle sst en effet notre nature, que nous prenons prompiement l'habitude du mal ; et celui qui s'est une fois laissé aller à la colère pour un motif légitime est par cela même plus disposé à s'y livrer une autre fois à tort et sans raison. De pauvres femmes entendent à l'église un homme dont elles admirent la sagesse et la sainteté , déclamer , disputer , lancer mille invectives contre d'autres hommes ; le plus souvent elles ne comprennent pas ce dont il s'agit. Elles croient n'avoir rien de mieux à faire que d'imiter pieusement leur prédicateur , et d'exciter en ellesmêmes les passions dont il se montre animé :
aussi , de retour dans leurs maisons , les voit-on chercher querelle pour le moindre sujet à tous ceux qui le&^entourent. Les hommes n'en rapport tent pas de meilleurs fruits, ceux surtout qui, com-. prenant tant bien que mal le sujet de ces controverses, ne peuvent s'empêcher quelquefois de s'en, entretenir avec des parents ou des amis d'une autre religion (et dans ce pays c'est un cas qui se pré-, sente à chaque instant dans la société); de là nais-.
sent les disputes, les inimitiés; de là quelquefois, parmi les dernières classes , on en vient aux coups. Je pourrais ajouter que souvent les dissensions publiques et les guerres n'ont pas d'autre origine, et que ceux-là sont toujours les plus exposés, qui, pleins de confiance en la sagesse de ces dangereux docteurs , ont suivi tous leurs conseils. Mais il y a peu de prédicateurs de ce genre; et je ne pense pas qu'un seul puisse inspirer tant de craintes, pourvu toutefois qu'il n'ait pas beaucoup de disciples qui lui ressemblent et qui viennent prêcher après lui.
J'ignore entièrement de quelle manière vous instruisez les jeunes gens confiés à vos soins , et je n'ai jamais eu la curiosité de prendre des renseignements à ce sujet ; mais la lecture de vos ouvrages m'a mis à même de découvrir les moyens dont vous vous serviez , et qui vous donnent auprès de la multitude ignorante la réputation de savant : ils sont de nature à pouvoir facilement être saisis par les esprits les plus vulgaires, et à faire beaucoup d'hommes capables de s'élever à votre niveau , mais jamais au-dessus. Le premier de ces moyens est cette dialectique puérile , à l'aide de laquelle les sophistes d'autrefois , sans posséder aucune instruction solide, dissertoient et disputaient avec une admirable abondance sur quelque sujet que ce fût. Elle se subdivise en trois parties ;
l'une contient les lieux communs où Ton doit puiser ses preuves; la seconde, les formes de syllogismes dont on doit revêtir ces preuves pour leur donner une plus grande apparence de force ; la troisième, les distinctions qui nous servent à éluder les arguments de notre adversaire. Assurément tous ceux qui ont une imagination vive mais peu de jugement , comme la plupart des jeunes gens , peuvent en quelques jours se familiariser avec cette méthode. Rien , en effet , n'est plus facile que de considérer séparément le nom de l'objet dont il s'agit, sa définition , son genre, son es-
. pèce, ses similitudes, ses différences , ses contraires , ses accessoires , ses antécédents , ses conséquents , et tous les autres lieux que l'on trouve ordinairement dans les topiques. Lorsqu'ils veulent seulement discourir , ils n'ont qu'à débiter à tort et à travers tout ce que leur fournit successivement chacun de ces lieux ; s'ils veulent soutenir et prouver une opinion , quelque invraisemblable qu'elle soit, ils pourront toujours tirer des mêmes sources une foule de preuves, sinon bien fortes, du moins qui feront nombre ; si enfin îl faut disputer, ils sauront les habiller convenablement en syllo-
. gismes. C'est encore d« là même manière qu'ils répondront à toute espèce d'objections > pourvu qu'ils soient munis de vingt à trente distinctions, telles qu'on peut en faire dans un même objet suc*
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cessivement considéré sous les rapports direct et indirect , spéculatif et pratique, extérieur et intérieur, et autres semblables, qui trouveront leur place dans toutes les questions, pourvu que Ton sache s'en servir hardiment et sans aucune honte. Mais si l'emploi de ce moyen est facile aux jeunes gens , ou à toute autre personne dont l'imagination est la faculté la plus active , il est certainement très difficile pour quiconque a du jugement pu du bon sens. En effet , toutes les preuves , toutes les réponses aux objections , qui , ne pouvant être tirées de la considération du sujet en lui-même, sont uniquement puisées dans ces lieux communs, sont presque toujours futiles et ridicules. Mais comme il n'y a que très peu d'auditeurs qui puissent en remarquer le vide et la nullité, surtout dans les questions de la philosophie d'aujourd'hui, où il est rare que l'on en donne de meilleures, ceux qui se servent habilement de ce moyen parviennent sans peine à une certaine réputation de savoir et d'esprit ; et c'est là ce qui rend cette méthode si funeste , non seulement aux hommes d'un âge mur , mais encore et surtout aux jeunes gens : ils en prennent l'habitude , s'enorgueillissent de cette réputation si facilement acquise , et gâtent entièrement leur raison naturelle, que l'âge eût, sans cela , mûrie et perfectionnée de plus en plus. Le second moyen dont je remarque l'emploi
dans vos ouvrages est celui qui vous met en état de composer sur un sujet quelconque des ouvrages que les ignorants regardent comme des chefsd'œuvre de science. Ce moyen , comme le premier, peut être mis en usage par vos disciples , sans qu'il soit besoin de la moindre instruction ; il suffit qu'ils parcourent les index de différents livres , surtout de ceux où l'on trouve de nombreuses citations d'autres livres ; et , après avoir rassemblé pêle-mêle tout ce qu'ils auront rencontré dans ces recueils sur le sujet qu'ils ont à traiter , ils disposeront ces matériaux, quels qu'ils soient, suivant l'ordre des lieux communs , en ayant soin d'y ajouter les noms de tous les auteurs dont ils auront emprunté quelques pensées , et des auteurs mêmes qui sont loués par les premiers. Ainsi , par exemple , veulent-ils écrire sur l'athéisme , ils copieront d'abord tout ce qui se trouve dans leurs compilations de relatif à la signification de ce mot ; dans un second paragraphe, ils mettront les synonymes; dans un troisième , les espèces ou degrés ; et ainsi de suite , les causes, les effets, les accessoires, lés signes , les contraires , etc. De cette manière , il n'est pas de mot tiré d'un de leurs auteurs , quel- . que peu important qu'il soit , auquel ils ne trouvent une place dans leur ouvrage. Ils pourront aussi y passer en revue tous les hommes qui auront été cités comme athées ; et s'ils ont lu quelques uns
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de leurs écrits , ils pourront en transcrire des arguments tout entiers, et même raconter à leur sujet des contes ou des historiettes , sans la moindre utilité. De plus , s'ils en veulent secrètement à quelqu'un , ils pourront , avec toute liberté , mettre au nombre des signes ou des causes de l'athéisme ce qu'ils sauront sur son compte, ou du moins ce que Ton en raconte. Peu importe que ces actions ou ces opinions soient honorables et éloignent de lui toute espèce de soupçon : ils sauront bien y ajouter de leur propre fonds quelque chose qui leur donnera l'apparence du mal. Ainsi , portentils de la haine à quelqu'un qui ait la réputation d'avoir un peu d'esprit, mais de faire peu de cas de la philosophie péripatéticienne, de lire rarement les ouvrages qui l'enseignent , de travailler à une méthode particulière pour faciliter la recherche de la vérité , et d'en avoir même déjà public quelques essais ; aussitôt ils diront que tous les athées sont des hommes d'esprit, d'un talent supérieur * et initiés aux mystères de la nature; et ils mettront au nombre des causes de l'athéisme la dangereuse méthode de ceux qui , se contentant en quelque sorte d'eux-mêmes et de leurs facultés naturelles , veulent fonder sur cette base toutes les connoissances humaines ; ils y mettront encore la prétendue liberté en philosophie , la promesse thimèrique d'un perfectionnement et d'un renouvellement général de
toutes les sciences; l'espérance follement présomptueuse d'établir des méthodes admirables et jusqu'alors inouïes , des dogmes, des régies , et mille autres choses semblables, qui pourront leur servir plus tard à prouver que leur ennemi est un athée , appuyant ainsi une calomnie par d'antres calomnies. Qu'importe qu'ils se contredisent, en disant dans un endroit que dépouiller l'esprit de tous ses préjugés* et en faire, pour ainsi dire, comme une table rase, c'est le préparer à la doctrine de l'athéisme ; et, dans un autre endroit, que l'idée de Dieu est innée en nous, d'où il suit que les préjugés ne font qu'obscurcir cette idée,et qu'en débarrasser Pesprit c'est la rendre plus distincte et plus nette. Qu'importe que l'on puisse, par leurs propres paroles, les convaincre eux-mêmes d'athéisme, comme lorsqu'ils disent que les prétendues réfutations de l'athéisme, qui ont paru dans des livres sans talent, ne sont qu'un moyen subtil et dangereux dont se servent les athées pour répandre leur venin ; tandis qu'eux-mêmes , d'un autre côté , publient des livres sans talent , où l'on ne trouve pas un mot qui combatte l'athéisme, et où il y a beaucoup de passages qui pourraient en propager les principes? Ainsi ils nous disent que la plupart des athées sont doués d'un génie supérieur ; ils nous en donnent plusieurs exemples , rapportent les principales
preuves dont ils ont appuyé leur doctrine , et ne
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les réfutent nulle part. Us doivent seulement prendre une précaution, qui du reste est très facile pour des ignorants , c'est de ne mettre dans leur ouvrage, soit d'eux-mêmes, soit d'un de leurs auteurs, rien de remarquable, rien qui puisse instruire le lecteur. Il leur est sans doute permis, à propos d'une question sans importance et qui n'exigeroit que quelques mots pour être résolue , de discourir longuement , et d'employer toute leur dialectique à y jeter de l'embarras et de l'obscurité. Mais quand ils en viendront à la question principale, à celle de l'existence de Dieu , qu'ils reconnoissent à la vérité qu'on ne doit point la passer sous silence , ni la prouver par la seule autorité de l'Écriture sainte , qu'il faut surtout la démontrer par la méthode philosophique , qu'ils se gardent cependant d'en rien faire ; qu'ils imitent les mauvais médecins qui, dans leur ignorance des remèdes les plus simples et les meilleurs, accablent leurs malades sous une multitude de médicaments inutiles ou dangereux ;, que de même, une fois arrivés au véritable sujet de leur ouvrage, ils déclarent qu'uni foule de connoissances sont nécessaires pour résister à l'athéisme ; qu'outre une étude approfondie des saintes écritures, il faut posséder parfaitement la science universelle des universauXy surtout la métaphysique > la pneumatique, la physique > l'astronomie générale , la géographie ,
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l'optique , ta théorie des sons , de ta pesanteur, etc. , et de plus ta connoissance des sciences particulières , l'histoire ancienne et moderne ; et qu'enfin ils nous dressent un long catalogue de livres contre l'athéisme , dans lequel ils placeront quelques uns des auteurs qu'ils ont signalés, un instant auparavant, comme suspects de ces affreux principes : en observant avec soin toutes ces conditions > ils composeront des ouvrages parfaitement semblables aux vôtres , ainsi que pourront s'en convaincre ceux qui auront le courage de parcourir le traité que vous avez publié sur l'athéisme , et qui est divisé en quatre livres, ou tout autre écrit de votre façon. Mais qu'on n'aille pas s'imaginer qu'ils en seront plus estimables : ce seroit se tromper grossièrement. Je pourrois encore exposer quelques autres moyens que vous employez pour composer de gros volumes, plus remplis d'injures que de science ; mais comme ils touchent plutôt à votre caractère qu'à votre savoir , je n'en parlerai pas ici.