SIXIÈME PARTIE
Du livre de Gisbert Voëtius contre la Confrérie
de Notre-Dame.
Le commencement de cette lettre étoit resté depuis long-teipps oublié sur mon bureau lorsque j'ai reçu à la fois, et .votre dernier ouvrage intitulé Confrérie de Notre-Dame , et la nouvelle que le reste de votre Philosophie cartésienne étoit livré k l 'impression , mais que l'édition avoit été suspendue pendant quelques mois , par les soins que vous donniez à cet autre ouvrage que vous désiriez; faire paroître auparavant. Dès lors il n'est plus besoin d'autre preuve pour constater que l'ouvrage n'appartient pas à celui dont il portera le nom , du moins qu'il ne l'a pas composé seul , mais que vous en êtes le principal auteur. Et certes, quiconque verra combien £ette Confrérie de Notre-Dame et la Philosophie cartésienne se ressemblent , non seulement par la forme donnée au titre, mais aussi par le caractère et l'esprit de l'auteur, ne pourra douter qu'elles ne soient filles jumeltes du même père. Mais comme je me trouve avoir en ce moment beaucoup de loisir, j'ai lu
76 DESCÀRTES A. VO£T„
en quelques heures votre Confrérie de Notre-Dame tout entière, et j'en dirai ici ma pensée: je ne parlerai pas toutefois de ce qui peut toucher à votre religion, je ne veux pas me mêler des affaires d'autrui ; mais j'examinerai dans cet ouvrage tout ce qui peut montrer qui vous êtes , et quelle confiance doivent inspirer vos écrits. Comme vous vous en déclarez ouvertement l'auteur, vous ne pouvez nier que vous ne soyez responsable de totft ce qu'ils contiennent. Pour votre Philosophie cartésienne, elle paroîtra sous le nom d'un autre, et vôu& aurez alors , pour ne pas ttépoudré <te ce qu'elle renferme , une excuse bien digne de votrfe probité et de votre bonne foi. Vous n'en serez pâ» l'auteur , et moi de mon côté je ne me commets pas volontiers avec des masques. Mai» quant à votre Confrérie de Notre-Dame, pour vous prouver que si j'en parte c'est avec connoissance de cause , je vais exposer en peu de mots à cgoelle occasion vous l'avez compoisée. '
Il existe, à Bois-le-Duc, une ancienne association qui porte le nom de la bienheureuse Vierge* et dans laquelle on n'admet que les premiers db fe ville; aussi est-elle très célèbre et très puissante. Dans l'origine elle n'étoit composée* que de catholiques romains^ mais comme dans une vilte assez récemment arrachée à l'Espagne tme association d'hommes puissants et élevés au- mi-
PESCARTES A VOIT. 77
lieu des ennemis ne paroissoit pas sans danger, que cependant on ne pouvoit l'empêcher puisque la liberté de ces associations étoit stipulée dans lacté de réunion , les fonctionnaires chargés de la garde de la ville jugèrent que , pour prévenir les soupçons, pour maintenir la paix et la concorde entre les citoyens, il étoit de la plus grande utilité qu'on les , admît dans cette confrérie conjointement avec les catholiques romains, mais à cette condition , que dans la suite on n'y fer oit rien qui fut contraire à leur religion. Cette demande ne put être refusée , parceque les conditions de l'acte de réunion , portant , que tous les biens ecclésiastiques rentreraient dans le domaine du trésor public, les anciens sociétaires n a voient pu conserver l'administration des biens de leur société qu'en la faisant considérer , no» comme spirituelle ou ecclésiastique, mais comme purement civile. Ainsi monsieur le bourgmestre, et avec lui treize personnes des plus recommandables de la ville, q»'il choisit pour associés, forent reçus dans la confrérie , et ils s'étudièrent avec tant de soin», de réserve , de scrupules , à n'y faire aueuae démarche condamnée par les principes de leur religion , que de ce côté-là seulement ils semblent avoir passé la mesure. Gependant ils n'ont pu em* pécher qu'à la première nouvelle de cet accord vous ne lanciez contre eux une dte ces thèses qui
sont vos armes ordinaires. Je ne me propose point d'écrire contre ces thèses ; je veux seulement en citer quelques passages, qui sont nécessaires pour l'intelligence de ce qui doit suivre; elles sont intitulées : Disputa tionis theologicœ ex posteriori parte theo logiez, 23; De idolairia direeta et indirect a , par $ tertia* etc.; et à la page 2 et suivantes on lit entre autres choses ce qui suit : Si une confrérie de ta Vierge peut en bonne conscience être tolérée publiquement par un. magistrat réformé, qui a le pouvoir de* ta détruire , et conservée par lui, bien entendu qu'elle sera purgée de l'idolâtrie papale; et si te magistrat la maintient, est-il permis à aucun ré* formé de s'affilier à cette confrérie , à condition qu'il ne sera porté aucune atteinte à la religion réformée? A la première question, dites-vous, je réponds négativement, pareequ'il participe grossièrement à l 9 idolâtrie d' autrui. Et un peu plus loin : Mais quelque connivence , quelque négligence que le magistrat puisse laisser voir en cette occasion , aucun homme attaché à l'église et à la religion réformée ne peut s'y adjoindre. Et plus bas: Ainsi donc 3 ils commettent ( ceux qui s'y adjoignent ) une idolâtrie plus qu'indirecte. Et encore : Quelques restrictions, exceptions s corrections qu'ils y mettent 3 l'existence de cette association est du moins un monument de l'idolâtrie et du pacte idolâtre en vigueur autrefois et encore aujourd'hui parmi les catholiques
romains dans les états du pape et ailleurs, pour conserver et propager le culte de Marie, soit ouvertement , soit en secret et d'une manière furtive. C'est ainsi que ces malheureux se glorifient dans la conduite charnelle des nôtres, s'affermissent dans leur idolâtrie , triomphent de la tiédeur ou de la folie fLes réformés , de la préférence qu' ils donnent aux chqses de ce monde sur Dieu ( v. 2 , ïimothée 5, 4? aux bab. de Philippes, 5> 19,) etmêlent à ce triomphe te rire , l'insulte et le dédain. S'il falloit participer à quelques travaux , à quelque cotisation; s'il n'y avoit que des frais à supporter ; si cette association n'amenoit pas à sa suite des repas somptueux , de bons revenus , des occasions fréquentes de participer à quelques profits, ils savent que ce nom seul de Notre-Dame, sans parler des règles et4es statuts de la confrérie ou du rosaire , eût empêché les réformés d'entrer dans cette association > etc. Et encore : Les insignes de la confrérie sont déjà changés. Le morceau d'étoffe rouge qu'ils portent sur l'épaule , surtout quand ils célèbrent les funérailles de quelqu'un des frères, est remplacé par la médaille quon doit attacher au bras, et qui portera cette inscription: Comme le lis entre les épines, etc. Et enfin : Comment les catholiques romains aur oient- ils pu triompher plus manifestement des nôtres, Iqs donner plus ridiculement en spectacle, en se moquant d'eux par-derrière ? Si le lis est ici l'emblème de l'église, comme il l'est pour les ré for-
mes et comme il l'en aus$i dans lu réaiité , il faut que tous les frères expliquent sans ambiguïté de quelle église ils entendent parler, de V église réformée de Bois4e-Duc , ou de V église papiste , que cette ville recèle.
Quiconque sait lire peut voir que dans ces pas» sages vous nommez expressément la ville de BoisleJDuc et la confrérie de Notre-Dame j celle dont les membres portaient autrefois un manteau rouge dans les cérémonies funèbres. Votre ouvrage renferme encore plusieurs autres indications aussi précises ; mais il n'est pas besoin d'en citer davantage pour faire reconnoître à qui que ce soit, sans erreur et sans ambiguïté, tous ceux de vos coreligionnaires qui sont entrés dans cette confrérie, de sorte que vous les nommez, ott que voos les désignez nominativement, c'esf-àniire d'une ma-» nière certaine et explicite, tout aussi bien que si vous aviez ajouté à ces phrases leurs noms, prénoms et surnoms. Car il arrive quelquefois que plusieurs hommes portent le même nom; mais dans le monde entier , il n'y a pas deux villes de Bois-le-Duc où 1 on puisse trouver une semblable confrérie ; ainsi quand bous disons le roi de France , c'est la désignation nominale, aussi biet» que si nous disions Louis de Bourbon ; en appliquant le même principe à vos thèses, il est très vrai de dire que vous avez désigné n^mrtiémertt
DESCÀRTES A VOET. 8l
tous ceux qui se sont associés à la confrérie de Notre-Dame, comme H n'est pas moins vrai que vous les avez condamnés dans ces écrits, non seulement comme coupables et convaincus d'idolâtrie, mais encore comme livrés à un sordide amour du gain , et courant après la bonne chère. Car quel autre sens pourrez-vous donner à ces paroles , Ils commettent donc une idolâtrie plu* qu'indirecte , et à celles-ci , Si l'on ny, trouvait point des repas somptueux, de bons revenus, des occasions fréquentes de pa0ticifer à quelques profits , le* papistes savent que les ré formés ne croient pas entrés dans cette congregation ? Enfin il est encore incontestable que vous avez soumis à votre censure, non seulement ceux que vous regardez comme simples particuliers, quoique Ton compte parmi eux le gouverneur, le sous>- gouverneur et le bourgmestre, mais spécialement et nommément le magistrat de Bois-le- Duc : car lorsque vous demandez si la confrérie de Notre-Dame peut être tolérée par le magistrat, qui peut la détruire , etc., vous supposez qu'il peut le faire , sans dopée en employant la force , qui est votre moyen favori ; car sans cela vous n'eussiez pas dit, qui peut, mais s il peut la détruire. Et en conséquence vous condamnez ce magistrat, comme participant- grossièrement à l'idolâtrie d' autrui. Tout cela, à moins que mes yeux ne soient abusés par quelque prestige , à moins que je n'entende
82 dESCARTES A VOET.
pas le latin; tout cela, dis- je , je le trouve dans vos thèses: avez- vous eu tort ou raison de l'écrire, c'est ce 'que je n'examinerai pas , car mon intention, je l'ai déjà dit, n'est pas de combattre vos thèses; ruais je crois qu'il faut en prendre note avec le plus grand soin pour l'intelligence de ce qui va suivre.
Les notables de Bois-le-Duc , jugeant que ces atteintes portées à lear honneur ne pouvoient être suffisamment réparées que par un écrit public, en confièrent la rédaction i un (te leurs pasteurs, M. Samuel Desmarets* et en cela ils firent preuve d'une grande modération, ne voulant adopter pour défenseur qu'un de vos collègues, très favorablement disposé pour vous, et qui composa son livre de manière à mettre dans le jour le plus évident la piété et la bonne foi de ceux qu'il étoit chargé de défendre, à repousser loin d'eux tout soupçon des vices ou des mauvaises actions dont vous les aviez faussement accusés , mais en dissimulant toutefois là plus grande partie de vos torts , si bien qu'à tout prendre il n'a pas écrit contre vous , mais bien , comme il Ta déclaré lui-même , pour vous ; car il a supposé qu'on vous avoit donné de fausses hypothèses, c'est-à-dire qu'on vous avoit raconté le fait d'une manière inexacte , ajoutant qu'il étoit d'accord avec vous pour la thèse, c'est-à-dire pour la solution
DESCARTES A VOÉT. 83
générale de cette question : Est- il permis aux réfermés de participer aux cérémonies des catholiques romains ? Partout il parle de vous avec éloge et dans les, termes les plus honorables ; et ne pouvant garder le silence sur les misérables calomnies par lesquelles on ose noircir la réputation d'hommes recommandables 9 il fait tomber toute son indignation sur un être indéterminé, ou sur des personnages entièrement inconnus, aimant mieux vous reprocher un excès de crédulité que des calomnies; il a même entièrement laissé de côté la question la plus importante, à mon avis, dans toute cette affaire, c'est-à-dire celle de savoir si vous avieç le droit de condamner de votre autorité privée les notables et nommément les magistrats de cette ville , et cela dans un écrit public , et sans les avoir entendus, ni mêm^e avertis. Tout ce qu'il a dit de vous c'est que, dans l'opinion des gens sages y une thèse publique .soutenue dans votre université n'étoit pas un excellent moyen de ramener , s'il y avoit lieu , dans la bonne voie des habitants de Bois4e-î)uc , complètement ignorants des thèses que Ton pouvoit soutenir à Utrecht. On voulut même, par égard pour votre ministère, que le livre de M. Desmarets ne fût pas livré au public. On se contenta de le faire distribuer à quelques unes des personnes q*i avoient vu vos thèses. Cependant,
quand vous l'avez reçu vous avez montré la même
84 DESC>RTJBS A VOET*
fureur qui vous aypit transporté quelque temps auparavant à la vue de la réponse si modérée que M. Regius avoit faite à vos thèses sur les formes substantielles : c'est que vous sentiez votre conscience chargée d'une faute grave, et que vous ne vouliez ni là réparer, ni la reconnoître; aussi parut à l'instant une brochure, dont on vous croit Fauteur, car on y reconnoît clairement votre caractère et votre style: cette brochure étoit anonyme, on y faisoit parler un des ministres de Bois-le-Duc, qui disoit être celui-là même de qui M. Desmarets supposoit que vous aviez reçu ces fausses hypothèses. Or il est certain que M. Desmarets n'a désigné, à ce sujet, aucun ministre de l'Église; car on ne trouveroit pas dans son livre un seul passage qui ne s'appliquât aussi bien , et même mieux , à toute autre personne ; et dans la lettre qu'il vous a adressée il rejette expressément la faute sur ceux . ijui ont vu avec chagrin leur nom omis dans la liste des nouveaux confrères, ce qui ne peut s'entendre d'aucun des ministres de la parole évangélique. Ainsi vous n'avez mis ce ministre sur la scène que pour avoir, selon votre usage, quelqu'un qui partageât votre faute, et sous le nom duquel vous pussiez satisfaire avec plus de liberté et d'impunité votre goût pour l'invective. Mais son livre, ou plutôt le vôtre , fut jugé dès le principe diffamatoire, calomnieux et fait pour exciter à la sédition.
La lecture en fut interdite, et cette interdiction fut proclamée, comme vous le dites vous-même page 4^0, sur les places et carrefours de la ville, au son des tambours et des trompettes; j'ai même ici un exemplaire du jugement, dont voici les termes :
a Attendu que, depuis quelques jours, on a dis* » tribué dans cette ville certaine brochure bleue » intitulée Retorsio calumniarum , etc. , sans aucun » nom d'auteur, attendu qu'après examen de dif- »férents passages de cette brochure, il nous a *> paru qu'elle rènfermoit des calomnies révoltantes » contre plusieurs personnes en place; considérant » que l'impunité de pareils libelles , en troublant la «concorde et la tranquillité qui doivent être main- » tenues dans cette ville , l'exposeroit à des déchirements scandaleux, nuisibles k l'Église de Dieu »et au salut des citoyens, ce que nous désirons » prévenir, arrêtons, etc. »
Ainsi vous avez déjà été exemplairement et publiquement châtié à Bois -le -Duc, sous un nom d'emprunt ; mais cet échec ne vous a pas décour ragé , vous n'avez pas même tenu compte des \eU très que le sénat de cette dernière ville écrivit aux états de la province d'Utrecht , au sénat de la ville et même à vous, pour arrêter, comme vous vous en Vantez vous-même page 4* l > l'édition du nouveau livre que vous vous prépariez à publier sur
86 DESCAKTES A VOET.
ce sujet, c'est-à-dirè de votre confrérie de Notre- Dame ; mais , nonobstant toutes ces considération^ , vous descendez avec votre livre dans l'arène. Ce livre je l'ai parcouru tout entier dans mes moments perdus ; mais, pour dire franchement la vérité , je n'y ai rien trouvé qu'on puisse lire sans éprouver un mouvement de colère et d'indignation. Je ne puis ièi me faire violence au point d'employer des expressions flatteuses. Vous y poussez trop loin la malignité, l'absurdité, l'injustice, l'arrogance et l'opiniâtreté , qui sont les plus odieux de tous les défauts. JL.a malignité s'y montre en ce que vous avez fait cette laborieuse compilation , et composé cet énorme volume , non pour défendre votre cause , car cet écrit la rend plus mauvaise , mais parceqii'à défaut de preuves et de faits avérés , vous vouliez attaquer la réputation des notables de Bois-le- Duc et de M. Desmarets , en répandant ce torrent de calomnies, destiné à laisser de nombreuses traces dans l'esprit de vos lecteuts. Elle s'y montre encore en" ce que vous ne dites pas un mot de qui que ce soit qui ne tende à diminuer de manière ou d'autre sa réputation, et que vous n'épargnez pas même vos amis, au nombre desquels voué compteriez M. Desmarets , s'il y avoit en vous le moindre sentiment d'honnêteté ; car, en plaidant la cause qu'on lui avoit confiée , il vous a ménagé autant qu'il étoit possible de le faire, et s'est con-
D£SCART±.S A VOET. 87
duit en ami véritable. Mais je vous permets de lui en vouloir parcequ'il n'a pas approuvé tout ce que vous avez écrit ; je vous permettrai même de conserver le plus vif ressentiment contre les notables de Bois-le-Duc, parceque injustement attaqués dans un de vos ouvrages ils ont osé vous faire adresser en leur nom une réponse modérée ; mais que vous avoit fait celui sous le nom duquel vous avez publié votre réplique , et qui souffre pour vous, pour que vous lui donniez la réputation d'un ignorant , en disant , p. 4*6? qu'on refusoit de croire qu'il en fût Fauteur, parceque, disoit-on, il né toit pas assez habile latiniste: A quoi vous répondez froidement : Je pense que le ministre , en fait de latinité, de littérature, de langues et de théologie 3 n'est pas du tout ordinaire : j'en ai pu juger par moi-même. N'e*t-ce pas donner à entendre qu'il n'a pas même une instruction ordinaire , soit en latin , soit en théologie ? car il seroit plus difficile de croire qu'il en a une plus qu'ordinaire; et l'on pensera que, par un scrupule de conscience, vous avez préféré une phrase équivoque à un mensonge , quoique cette manière de vous exprimer achevât de prouver que vous êtes Fauteur de cette fameuse réplique» Je ne crois pas non plus que les autres pasteurs de la Belgique aient lieu d'être plus contents de vous , lorsqu'on leur adressant la parole, p. 27, vous dites: On me verra aussi satisfait que lorsque vos exhortations et
vos encouragements si publics et si fréquents, vos lettres collectives (jç ne dirai rien de plus, dans la crainte de passer pour un esprit vain ou d'éveiller l' envie) , medonnoient une nouvelle ardeur etm'animoient à tenter quelque chose 4e semblable ou mime de plus grand. . .
Croira-t-on que jamais ils vous aient excité à censurer publiquement dans vos thèses les notables et les magistrats d'une ville , et à devenir par cette conduite une cause de désordres ? je ne crois pas qu'un seul d'entre eux en convienne. J'aurois encore bien d'autres choses à remarquer; mais je ne veux pas entreprendre un examen complet de votre livre : c'est un soin que je laisse à M. Desmarets. Lé talent, la prudence et l'érudition dont il a déjà fait preuve dans sa défense, me sont garants qu'il fera en cette occasion tout ce qui sera convenable. Pour moi, je veux, en attendant, vous donner seulement quelques avis en peu de mots sur les passages qui s'offriront à ma mémoire. J'ai trouvé, dans tout ce que vous nous donnez pour des raisons, beaucoup d'absurdité jointe à l'injustice la plus révoltante; il ne vous arrive pas une seule fois de raisonner juste, et d'un bout à l'autre vous péchez contre cette règle, qui est le fondement de toute justice : on doit se soumettre soi-même aux principes que l'on invoque contre les autres. Ainsi, p. 24, vous rapportez ces paroles de M. Desmarets : J'aurois sou-*
DESCÀRTFS A VOET. 89
haité que, se renfermant dans la discussion générale , il eût évité de désigner par leur nom la ville de Boisle- Duc et les personnes dont il s'agit. À cela que répondez-vous? Et moi aussi, dites-vous, et avec moi tous ceux qui aiment ta vraie religion , la piété , la paix de l'Église, nous auriêns souhaité plus vivement encore qu'il n'eût pas attaqué des thèses sur l'idolâtrie , qu'il ne se fût pas déclaré le champion d'une telle cause , surtout dans un temps comme le nôtre et contre un livre de cette nature ; car s'il faut que des leçons, des corollaires, des thèses académiques, aient à subir la discussion , non pas seulement des adversaires , mais encore des amis , des concitoyens, des neutres , des anonymes , et de leurs inutiles et odieux libelles, où en serions-nous, bon Dieu, et quand pourrions-nom espérer d'en finir? Certes, on ne peut rien imaginer de plus absurde et de plus injuste qu'une pareille réponse. Quoi , vous voulez qu'il vous ait été permis de nommer dans vos thèses la ville de Bois-le-Duc , de troubler, autant qu'il et oit en vous, la paix de l'Église , en accusant ses magistrats et ses notables , et vous faites un reproche à M. Desmarets, à leur pasteur, d'avoir osé contredire ces thèses sacrées pour défendre l'innocence de ses concitoyens , et maintenir dans sa ville la paix de l'Église! De pareils traits d'injustice se rencontrent à chaque page dans votre livre, et telle en est souvent l'absurdité , qu'ils me rappellent la démence
gO 0ESCARTBS A VOET.
de ce Fimbria, qui * n'ayant réussi qu'à blesser Scévola au lieu de le tuer , comme il en avoit l'intention, voulut ensuite l'appeler en justice pour n'avoir pas reçu le coup tout entier. Peut-être cependant pourroit-on supporter votre injustice si elle n'étoit mêlée d'impertinenoe ; mais on ne sauroit voir sans une aversion prononcée avec quelle insolence et quel orgueil vous prenez toujours le ton d'accusateur ou de juge f quand vous êtes en effet accusé d'un fait qu'il vous est impossible d$ nier, et dont vous ne pouvez obtenir le pardon que par d'humbles excuses et des marques de repentir. Cette impertinence perce déjà dans le titre même de votre livre; vous n'y promettez ni excuses, ni justification , mais un Extrait des propositions , les unes douteuses et suspectes, les autres dangereuses, tirées du traité récemment publié en faveur des confréries de Notre-Dame > qu'on veut former ou introduire clandestinement parmi les réformés, eto. ; ce qui veut dire : censure des erreurs de M. Desmarets; de celles , bien entendu , que vous lui attribuez calomnieusement; et dans le titfemême vous donnez un échantillon de ces calomnies en disant que son livre est un traité en faveur de l'introduction dés confréries de Notre -Dame;' assertion que vous savez être fausse et de nature à le faire voir avec défaveur parmi vos co-religionnairés. Dans le reste de votre livre, de la page 28 à la page 76, et
DESCARTES A VOET. #)i'
ailleurs, vous interrogez M. Des m a rets comme si vous étiez le juge et lui l'accusé, ou comme un maître pourroit interroger son disciple, etc.; vous espérez par là faire naître dans l'esprit du lecteur quelques soupçons défavorables à votre adversaire. C'est là un de ces moyens adroits que vous employez pour calomnier impunément; car vous n'êtes pas tenu de prouver ce que vous n'affirmez pas , et ces faits présentés sous une forme interrogative peuvent obtenir autant de confiance que si vous en affirmiez la vérité.
En second lieu, l'impertinence la plus dégoûtante se montre encore dans toutes vos paroles ; comme lorsque vous dites à la page 5 que M. Des* marets veut se faire une réputation par quelque entreprise hardie et extraordinaire , sans doute en osant se mesurer avec un si grand homme; ou encore lorsque vous supposez que toutes les églises de la Belgique sont attaquées en votre personne , comme si elles ne pouvoient subsister sans vous, ou que vous y fussiez tout, et M. Desmare ts rien. N'est-ce pas le comble de l'arrogance que de vous obstiner à ne pas vous reconnoître le moindre tort, bien que vous soyez convaincu et pris sur le fait ; de persister, malgré les meilleures raisons et les plus puissantes autorités , à publier votre injurieux libellé ? J'ai relu deux fois ce que vous dites à la page 4^0 et dans les quinze suivantes, pour bien
comprendre les raisons qui doivent prouver, comme vous dites , que vous n'êtes pas un disputeur importun 9 un brouillon qui ne respecte ni le rang des personnes , ni l'autorité des assemblées ecclésiastiques / mais je suis resté stupéfait , car je n y Si rien trouvé qui ne prouvât au contraire l'esprit de chicane et le mépris de tout ordre et de toute supériorité sociale, de sorte que je ne sais plus quel a été votre projet, Peut-être, comme il faut une incroyable patience» pour lire avec une attention soutenue un livre si frivole, vous espériez persuader à un lecteur peu attentif que toutes vos expressions ambiguës couvroient quelques bonnes raisons qu'il n'avoit pas aperçues , ou plutôt vous vouliez montrer que vous êtes assez opiniâtre , assez rebelle à l'autorité , pour ne respecter ni magistrats ni synodes*, et vous obstiner à écrire , n'eussiez-vows à écrire que des calomnies ? Ce seroit un moyen de vous rendre redoutable aux yeux de tout le monde, d'empêcher que personne ne fût désormais assez hardi pour vous contredire, lors même que' vous auriez attaqué sa réputation , de peur que vous ne lanciez aussitôt contre lui un gros volume d'injures. Car quand vous vous êtes vanté, page 412, qu'on avoit tout mis en œuvre ppur arrêter la pu-* blication de votre ouvrage , et qu'à cette fin plusieurs lettres avoient été écrites à vous et à d'autres au nom du sénat de Bbis-le-Duc et par plusieurs
autres personnes, qui sans doute regardoient vos livres comme bien redoutables; quelles raisons dites-vous que Ton vous a données pour vous détourner d'écrire ? la première, c'est que cette défense ou cette apologie avoit été écrite en faveur de la con* frèrie , et que dans kt forme on l* appelait actuellement apologie des notables; et après avoir quelque temps plaisanté en demandant si ce toit ou non une apologie , vous concluez en disant que ce titre est un épouvantait bon pour faire peur aux petits enfants, et que cela ne vous ôte pas le droit d'attaquer le livre. L'autre raison que vous citez, page 427, est que la décision de cette affaire appartenait à des synodes et ne devoit pas être livrée à la polémique ; qu'il falloit donc la soumettre au jugement de ees assemblées et ne pas la discuter plus long-temps dans des pamphlets. On ajoutoit encore, dites-vous, ces motifs : 1 ° Que les membres de la confrérie de Notre-Dame déclarent qu'ils sont prêts à la soumettre aux synodes de la Belgique , même à celui d'Utrecht; 2° que le consistoire gallo-belge de Saisie- Duc avoit écrit à MM. CL DD. , professeurs de théologie dans l'académie de Leyde, qu'ils avoient décidé en faveur de la confrérie de Notre-Dame , mais qu'ils voulaient cependant soumettre leur décision au synode; 3° qu'il y auroit beaucoup moins de danger 9 d'inconvénient et de scandale à proposer vos raisons devant un synode que dans un écrit public.
g/f 1>ESCARTES A. VOET,
Malgré le soin que vous prenez de présenter ces raisons avec tant de nudité et de sécheresse, elles montrent cependant deux choses , d'abord que le fait des notables de Bois-le-Duc a du moins obtenu l'approbation de leur consistoire, dont l'autorité me paraît plus respectable c|pe celle d'un théologien isolé, comme vous; ensuite qu'ils n'ont cherché dans toute cette affaire que la vérité et la paix de l'Église ; qu'il n'y a eu dans leur fait aucune obstination, puisqu'ils consentent à reçonnoître l'autorité d'un synode quelconque , même de celui d'Utrecht dont vous faites vous-même partie. Mais vous , pour répondre k ces démarches pacifiques , pour montrer combien vous êtes pieux, humble de cœur, jaloux de maintenir la paix de l'Église-, vous citez d'abord l'exemple de Gomar, à qui, ditesvous, les partisans d'Arminius interdirent quelque temps d'écrire, ce qui le détermina à quitter l'académie. Tout ce que je sais de cette histoire, c'est qu'elle n'a aucun rapport avec le sujet qui nous occupe. Ensuite , page 429, vous vous exprimez en ces termes : De plus clairvoyants croient découvrir ici un autre mystère. Je ne saurois dire si le foyer du mal est parmi nous ou s'il agit à distance et dans les ténèbres; mais il y a des gens qui voudraient que Us professeurs de théologie fussent comme des enfants mineurs entièrement soumis à leur tutelle, et quil leur fût interdit de soutenir des thèses , dé
DESCARTES A VOET. g5
faire des leçons , de proposer des exercices , sans un examen ou une permission préalable de certains in~ specteurs ou censeurs. Je ne vois pas quel peut être le sens de ces paroles, à moins que vous ne vouliez insinuer qu'un professeur de théologie doit être indépendant des magistrats et des synodes, et qu'étant professeur en théologie , par la grâce de Dieu, vous pouvez écrire tout ce que bon vous semble. Il est vrai qu'un peu plus loia vous semblez reconnoître en partie et à certaines conditions l'autorité des synodes. Mais bientôt les exceptions arrivent, et vous ajoutez avec dérision , page 43 1 > Jusqu'à présent les synodes n'ont ici rien à semer ni à recueillir; et page 433, Je conclus, dites- vous, qu'en tout ceci je n'ai rien à démêler avec les synodes* Néanmoins pour bien faire sentir que cette suprême puissance de professeur de théologie ne doit appartenir qu'à vous seul , sans doute en qualité de grand archithéologien , vous dites , page 43s , en parlant àa livre de M. Desmarets, qui est aussi professeur et docteur en théologie : Il est indispensable d'examiner -en plein synode un livre qui est devenu occasion et matière de scandale et de censure; et page 456, Je ne saurois songer à déposer la plume s'il ne rétracte publiquement ce qu'il a dit dans son livre* ou s'il ne 4e corrige dans une seconde édition. Ainsi , quand vous avez calomnié des hommes de la première distinction , vous avez bien fait ; quand vous
les avez indignement injuriés, vous étiez sans reproche; et quoiqu'on ait lieu de craindre. que de vos écrits il ne résulte de grandes et fâcheuses dissensions y inimitiés , schismes dans une ville populeuse et frontière , on n'a pas le mot à vous dire. Mais quand M. Desmarets , de l'aveu des personnes offensées , et par devoir , comme pasteur de leur église, s'efforce de réparer autant qu'il est possible le mal que vous avez fait , son livre est une matière de scandale et de censure , il faut l'examiner, et, si l'on vous en croit , le condamner dans les synodes; et vous ne vous abstiendrez pas de le calojnnier publiquement, à moins qu'il ne rétracte ou ne corrige dans un écrit public ce qu'il a dit sur votre compte avec autant de justice que de vérité. Et même aux pages 434 et 435, après vous être plaint que M. Desmarets et les siens ont commencé par agir et s'en rapporter à leur jugement particulier, i° en publiant et répandant un livre contre vos thèses; 2 en sollicitant des suffrages à Utrecht, à Dordrecht 9 à Lcyde, à Amsterdam 9 àFranecker^ à La Haye; 5°en excluant provisoirement de la sainte table un ex-sénateur ( parcequ'il suivoit votre parti); 4* *« condasnnantvotre réplique; on finit aujourd'hui, dites- vous, par invoquer l'intervention des synodes ; on prétend que l'on s'en rapporte, pour les matières controversées ou les faits douteux K au jugement et à la décision des autorités ecclésiastiques; et cela lorsqu'on a sinon
DESCABTES A VOKT. 97
emporté, du moins essayé d'emporter gain de cause , en ouvrant la digue au torrent des opinions privées. Je ne doute pas que tous ceux des ecclésiastiques qui voient 4* un peu loin les choses, ne s aperçoivent ou tend cette manœuvre politique, et combien peu doit s'émouvoir celui que % depuis quelques années , on a tellement fatigué de remontrances , que , bon gré mal gré, il lui a fallu devenir un peu plus prudent. Et plus bas, en parlant de l'honorable sénat de votre ville , qui , ne voulant rien décider sur un sujet qui touchoit à votre théologie , et par conséquent vous commander le silence, vous engageoit néanmoins à ne pas écrire , Je lui ai répondu , dites-vous , que je ne pourvois défendre l'honneur de notre religion et des fonctions que f exerce si je ne dècidois dans un écrit public cette question, qui d'ailleurs est hypothétique. N'estce pas dire en d'autres termes que vous. n'êtes pas assez imprudent pour vous en rapporter au jugement des synodes , dans la certitude où vous êtes que vous y seriez condamné : j° parceque le livre* de M. Desmarets montre trop clairement vos torts; 2° parcequ'il a déjà pour lui le suffrage de bien des gens ; 3° 6t 4° parceque plusieurs personnes qui s'étoient prononcées trop ouvertement pour vous ont été déjà condamnées. Vous ne réussirez pas quand vous donnez à entendre que AL Desn?aret$ a écrit le premier contre vous , que ses écrits ont tellement prévenu en sa faveur les membres des
g8 ItESCART£6 A VOET.
synodes , que , malgré l'excellence* de votre cause , vous né deviez pas l'abandonner à leur décision > mais qu'il valoit mieux défendre par la voie de la presse votre réputation , que tous jugez inséparablement liée avec les intérêts de la religion «t Thon* neur de votre état. Toutes ces insinuations n'ont/ pas la moindre apparence de vérité. C'est vous qui le premier avez voulu par la publication dé'vo* thèses prévenir contre vos adversaires l'opinion générale. Et les notables de Bois-le-Duc , même en vous pardonnant cette offense comme individu , ce qu'ils ont fait autant qu'on peut en juger, puisque, au lieu de vous accuser , ils se sont contentés de se défendre, étoient obligés de rendre leur défense publique ; car , comme la paix et l'existence des états reposent sur l'estime des citoyens pour leurs magistrats, ceux qui sont appelés à l'administration des affaires ne sont pas maîtres de pardon*
* ner comme il leur plaît les injures qu'on leur a
* ^faites publiquement, et de négliger le soin de leur
réputation ; et dans un état il n'y a pas d'action plus condamnable et qui mérite de plus grands supplices que d'attaquer la réputation des gouvernants , et de rendre ainsi le peuple moins respectueux , moins soumis , moins disposé à se soumettre à leur autorité. Mais , vous devez en* convenir vous-même, il n'en est pas de votre honneur, ou, » vous voulez, de l'honneur de la religion et de votre
1>KS CARTES A VOST. 99
profession comme de celui d'un Magistrat politique. Votre cause fût-elle excellente , il vaudrait mieux pour vous et pour la gloire de la religion vous soumettre librement à la décision des synodes , à leur condamnation même , que de lutter avec tant d'obstination contre les autres théologiens et les consistoires, et de vous refuser au jugement des synodes. Il seroit honorable pour votre profession de ne pas imiter les ignorants, qui ont la prétention de pe sç tromper jamais. Assurément il ne sauroit y avoir rien de plus beau et de plus louable pour un théologien que de soumettre son jugement au jugement des antres, d avouer ingénument ses erreurs , puisque nous ne sommes tous que des hommes, de les réparer, et de donner ainsi l'exemple de là piété et de l'humilité chrétienne. Mais vous allez rire d'un homme assez grossier,, assez ignorant pour vous rappeler à ces vertus plébéiennes des hommes simples. On ne doit attendre de vous que ce qu'on en peut exiger à la rigueur. Eh bien , du moins , lorsque vous eûtes publié votre premier écrit et M. Desmarets le sien , chacun de vous ayant pris la plume à son tour, n'étoit-il pas juste qu'au lieu de la prendre une seconde fois , vous. attendissiez la décision des synodes? A qui persuaderez-vous que vous avez craint de voir la vérité tellement obscurcie par les artifices de If* Desraarets , que , malgré le puissant secours de vos talents, elle échapperait dans le
TOO DKSCARTKS A VOET.
synode à toutes les recherches de savants théologiens , tandis qu'il seroit beaucoup plus facile au premier venu de la découvrir en feuilletant votre brochure sur la confrérie. Assurément il est bien plus vraisemblable que si vous refuse» de soumettre votre cause aux synodes , c'est que vous la jugez si évidemment mauvaise , que vos confrères mêmes ne sauraient admettre vos excuses; Et comme, pour justifier votre dernière publication, vous ne donnez pas d'autres raisons que celles dont j'ai déjà fait mention tout à l'heure, il faut conclure, en se servant de vos expressions mêmes, que vous êtes undisputeur importun j un brouillon qui ne respecte ni le rangées personnes,* ni l'autorité des assemblées ecclésiastiques. Cependant on pourroit encore passer sur toutes ces choses, s'il y a voit dans votre livre un seul mot d'où l'on pût inférer que le fait des notables de Bois-le-Duc vous a paru véritablement répréhensibie , ou du moins si vous faisiez valoir quelque motif honorable pour justifier on faire excuser vos écrits précédents. Mais , malgré toute mon attention, je n'ai rien trouvé de semblable dans votre livre. Dans ce gros volume tout entier je n'ai rien vu qui contredit le fait d'une manière directe, si ce n'est à la page 47^ et suivantes , où je rencontre cet argument unique : Ceux qui conservent et le nom de cette confrérie et la chose mime, participent indirectement à l'idoéâ-
trie. Or, tel est te cas des notables. Donc, etc. Mais il n'est pas besoin de rien entendre à votre théologie pour concevoir qu'il faut ici distinguer ; car si sous ce mot la chose vous comprenez la plus petite pratique contraire à votre religion , on niera que dans ce sens la chose ait été conservée , comme le prouve clairement l'article 1 1 de l'acte de transaction cité par vous-même page 212, article par lequel sont abrogées toutes pratiques de cette espèce. Si par ce mot la chose vous entendez seulement ce que Ton a conservé , .comme il ne s'y trouve rien de contraire à votre religion , les réformés n'ont pas à craindre d'y rencontrer l'ombre même de l'idolâtrie. Et il ne faut pas croire que la confrérie ne sera plus rien si l'on en retranche tout ce qui est contraire à votre religion ; lisez l'art. 5 de la transaction, article cité par vous, p. 2 1 o , et dites-moi si la réunion seule des habitants dune même ville, dans l'intention de détruire toute trace de défiance causée par le mélange de populations différentes , et d'augmenter au contraire la confiance et l'union, en rendant les relations plus fréquente» { ce sont les termes mêmes de l'article ), ne constitue pas ce que vous appelez ta chose même, c'est-à-dire la nature et l'essence d'une association pieuse et extrêmement utile. Aussi ne pressez-vous pas beaucoup cette partie de votre argument; mais vous vous mettez aussitôt à disputer sur le nom ,
lOfi DESCARTES L VOETV
dispute qui remplit un grand nombre de pages et vous» conduit jusqu'à la fin du volume. Vous affirmez que ce nom est entaché d'idolâtrie ; vous produisez à ce sujet une foule de lieux communs, et tout cela pour arriver à cette conclusion, qu'on ne peut le conserver sans conserver en même temps une ombre d'idolâtrie. Un e ombre ! voilà donc où aboutit cette dispute si animéç ! Il est évident que votre seul prétexte pour attaquer cette confrérie c'est qu'elle a pris le nom de la Vierge mère du Sauveur, au lieu d'emprunter, comme vos livres , ceux de Thersite ou de Tertullus. Je dis prétexte : je ne durai pas motif ou raison , car vous savez qu'il y a dans ce pays nombre de temples auxquels on donne encore habituellement le nom des saints qu'on leur avoit autrefois imposé ; que , dans votre ville même, il y a un collège de chanoines qui porte le nom dé Notre-Dame. Vous ne vous croyez pas vous-même entaché d'idolâtrie pour avoir emprunté votre pré* nom à saint Gisbert, et cela conformément à l'usage de l'Église romaine, dans le baptême, qui renferme un pacte religieux tout-à-fait personnel. Il est donc évident que vous n'aviez pas une seule raiscto valide pour improuver la conduite des notables de Bois-le- Duc. Vous avez eu pourtant un motif pour Fimprouver : c'est qu'elle avoit été approuvée par d'autres. En effet, il est notoire que votre carac* tère* vous porte à saisir avec joie toutes les occa-
DKSCARTES éL VOET. 103
sions de contredire l'opinion d'autrui. Et nous voyons dans votre livre , page 4*8, que si Ton en croît certains bruits , vous-même , il .y a quelques aimées , étant à Bois-le-Duç, vous avez proposé en pleine assemblée de faire entrer les réformés dans cette confrérie. Je sais que vous vous en défendez avec force ; maïs puisque d'autres l'affirment, n'estil pas plus raisonnable de préférer le témoignage de plusieurs, le témoignage de gens qui n'ont pas d'intérêt à mentir , k celui d'un seul homme , de vous qui êtes partie intéressée ?
Mais examinons jusqu'à quel point les moyens de défense que vous alléguez en faveur de vos écrits précédents sont avoués par l'honneur et conformes à la vérité. Le principal reproche que vous fait M. Desmarets c'est d'avoir désigné nommément dans, vos thèses ceux des réformés de Bois-le-Duc qui sont entrés dans la confrérie de Notre-Dame, et de les avoir livrés au mépris public , comme entachés et accusés d'idolâtrie , comme livrés à une cupidité sordide et aux plaisirs de la table. Nous avons vu tout à l'heure de nos propres yeux que tout cela se trouvoit bien réellement dans votre ouvrage ; cependant vous soutenez hardiment le contraire ,et vous prétendez, page 9, que M. Desmarets, pour tirer cette conclusion de ce que vous avez dit, a recourt à une suite de conséquence* foreées et calomnieuses. Vous ajoutez , page 10: Ce sont d'atroces
lû/f DESCA.RTES A VOET.
calomnies , et il ne reste plus à M* Desmarets que d'avouer franchement son mensonge , et d'en faire amende honorable. Page 1 5 : Quant au reproche qu'il me fait d'avoir accusé nommément les notables, comme sij'étois payé pour attaquer leur réputation , il suffirait de me taire, et d'en appeler à l'analyse de mes thèses. Ou ai-je dit un seul mot de tout cela ( de ce que vous reproche M. Desmarets) ? Nulle part. Dirons-nous. donc que notre adversaire a été pris en flagrant mensonge, ou 9 pour mieux dire , dans une calomnie manifeste, construite déplorablement sur un appareil de conséquences anti-théologiques aussi semblables au jésuitisme 9 à l'ubiquiticisme 9 et au remonstr autisme , que le lait ressemble au lait , et par suite d'une syncope ou ellipse de jugement et dé savoir ?
Vous affirmez enepre que vos livres ne renferment aucune accusation personnelle , mais que vous décidez toujours d'une manière abstraite' et générale que telle, chose est illicite. Vous vous exprimez en ces termes : Je réponds en un mot que cela n'est que calomnie toute pure , et j'en appelle à l'analyse des tliéses; et vous répétez la même chose en mille endroits' différents. Mais dites-moi , je vous prie, mon cher monsieur Voet , n'est-ce pas là ou jamais qu'on p^ut appliquer les mots d'effronté et d'impudent menteur? On se fer oit bafouer honteusement si IVto irai toit \ un homme de menteur pour avoir
1XESCAHTES X VOET, Iû5
avancé un (ait faux, mais qu'il croyoit ou qu'il pouvoit croire vrai ; car toute parole fausse n'est pas un mensonge. Tout homme qui parle san$ intention de tromper ne peut être accusé que d'erreur ou d'ignorance. Mais quand . on traite un homme de menteur, sans pouvoir produire un seul mot de lui qui soit désavoué par sa conscience ou démenti par les faits, et c'est ce qui vous arrive fort souvent avec M. Desmarets et avec moi,. on n'est plus qu'un vil calomniateur sur qui retombe toute la honte. Si au contraire on démontre clairement qu'un homme a dit non seulement une fausseté, mais ce qu'il savoit parfaitement être une fausseté, on doit dire, pour parler avec franchise et liberté, comme il convient à un honnête homme , que c'est un menteur; et si on l'a pris souvent sur le fait, un insigne menteur, et même, comme le
mensonge est ce qu'il y a de plus honteux, de plus avilissant atfx yeux d'un honnête homme, quiconque s'est, rendu coupable de mensonges grossiers et réitérés doit être regardé comme le plus déhonté de tous les hommes. Or, non seulement il est faux que vous n'ayez rien dit . contre les notables de Bois-le-Duc , comme vous le prétendez dans cet ouvrage, mais il est clair comme le jour que vous saviez parfaitement combien cela étoit faux; car vous n'avez pu. oublier les expressions qu'on lit dans vos thèses : M. Desmarets vous les a feuffi-
sauraient remis ea mémoire, quelquefois même vous les répétez dans votre livre. Il y a plus, page 3o6 , voais les mettez ridiculement dans la bouche des catholiques , et par conséquent , lorsque vous niez ensuite que vous les ayez écrites, il faut avouer absolument que vous êtes un menteur, et comme il vous arrive souvent de mentir de la même manière, un insigne menteur, et enfin un impudent menteur, puisqu'il est impossible de mentir plus évidemment; car vous en appelez à vos thèses, qui sont imprimées , que beaucoup de personnes ont entre les mains, et qui prouvent jusqu'à l'évidence que vous êtes un menteur. Mais vous faites encore mieux: non content d'en appeler à la lecture de vos thèses, quand vous savez à n'en pas douter qu'elles prononcent contre vous , vous avez l'insolence de traiter M. Desmarets comme un calomniateur pris sur le fait, lui qui n'a dit sue votre compte rien qui ne fût évidemment vrai , et vous lui appliquez faussement des épithètes qu'on vous appliquerait avec plus de justice. Cet inconcevable excès d'audace n'est-il pflfc une preuve safas réplique que vous êtes endurci dans le mensonge et te calomnie? Vous avouez, page 9, et encore pages ' 34o , 54 1 et ailleurs, que vous avez nommé Boisle-Duc; mais vous dites, page 340 , que ce nom ne se trouve ni dans le titre ni dans l'expression et la dé* termination du problème , mais seulement dans la ré-*
ponse à V avant- dernier e exception , parcequ'il t'est rencontré là sous votre plumé sans que vous l'ayez cherché..* Ce nom s'est-il donc glissé malgré vous dans yos thèses? Mais que diriez- vous, s'il arrivoit qu'ignorant cette circonstance, quelqu'un s'imaginât que vous avez à dessein réservé pour la fin le nom de la ville, afin qu'après avoir éveillé la curiosité du lecteur, le désir qu'il a de savoir qui vous désignez lui fît mieux remarquer le nom de Bois* le-Duc quand vous venee enfin à le citer, et reconnokre individuellement chaque personnage ? Peutêtre serait-ce un crime de penser que vous, la ' franchise même, vous , l'ami de la vraie religion, de la .piété, de la paix de l'Église , vous ayez voulu employer cet art perfide des calomniateurs? Un autre des principaux reproches de M. Desma»
rets , c'est que selon les lois de la charité et le précepte exprès de Notre Seigneur ( Matth. , xvni, 1 5 , \6),un avertissement particulier doit précéder la êensure publique, surtout à l'égard de personnes recomrtiandables qui auraient volontiers prêté Fo* reille à des avis donnés en particulier» À. cela vous répondez:, page 19, que vous ne connaissiez en <iu~ cttne manière ceux qui av oient besoin de ces oàis-; et c'est encore un mensonge évident, comme on peut s'en convaincre en lisant , page 4 1 3 de la lettre du ministre > l'avertissement suivant : Qu'il s'agissoit de membres recommandables de votre église, apparie*
nant presque tous à l'ordre sénatorial. C'était les désigner assez clairement pour que vous pussiez leur écrire si vous en aviez eu l'intention, attendre d'eux assez de déférence, à vos conseils , puisque c'étaient des membres recommandables de votre église, et en-t fin ne pas vous arroger le droit de les condamner puisqu'ils appàrtenoient à l'ordre des sénateurs. Mais sans doute vous ne voulez pas vous laisser enchaîner par ces règles de charité que dans le même passage, pages 19 et 20 , vous nommez des règles doucereuses. Vous n'osiez, dites-vous encore, prendre cette liberté envers des citoyens d'une' république étrangère. Quoi! vous n'osez les aHtertir en ami et à l'oreille ! mais vous avez bien osé les attaquer publiquement. Qui pourra vous écouter sans rire? Ainsi vous n'avez aucune excuse à donner, à moins d'abjurer tout sentiment de pudeur et de charité , car toutes vos réponses sont absolument de la même force.
Mais ^ bien loin de donner aucune excuse honnête , vous rejetez celle qtie vous offroit M. Desmarets , en disant que sans doute vous étiez mal informé, Non, vous ne voulez pas reconnoître que vous puissiez en rien vous tromper. Vous aimez mieux confondre ce qui se rapporte spécialement à la confrérie de Bois-le-Duc, avec cette question générale , Est-il permis d'instituer parmi tes réformés des confréries de Notre-Dame ? Et cela ,
non seulement pour montrer que M. Desmafets diffère avec vous d'opinion sur la thèse même, ce dont il s'étoit défendu par égard pour vous, mais surtout pour profiter, dans l'examen des faits particuliers , de cette liberté d'opinion que l'usage accorde pour les questions générales. Vous trouvez encore à cette marche un autre avantage.
Dans cettç même thèse où vous désignez certaines personnes , vous attaquez en même temps tous les vices qui vous semblent pouvoir s'accorder avec ce qu'elles ont fait; ainsi le lecteur est conduit à leur attribuer ces vices, et vous, ayec cette franchise et cette candeur qui vous caractérisent , vous pourrez dire que vous n'avez jamais appris ni pensé d'eux rien de semblable ; que vous avez seulement, avec cette liberté qu'autorisent vos usages académiques, suivi dans toutes ses circonstances le développement d'une question générale. Ainsi , par exemple , à la fin de vos thèses, vous nommez Bois-le-Duc, et vous dites que dans cette ville il existe une confrérie de Notre-Dame dans laquelle sont entrés des réformés , et dans le courant du même discours , vous aviez écrit un peu plus haut : S'il falloit participer à quelque cotisation, s'il ri y avoit que des frais à supporter, si cette association riamenoit pas à sa suite des repas somptueux, de bons revenus, des occasions fréquentes de participer à quelques profits, ils savent que ce
liO DESC^RTES A VOET.
nom seul de Notre-Dame* sans parler des règles et des statuts de la confrérie ou du rosaire, . eût empêché le$ réformés d'entrer dans cette association. Et ailleurs vous les traitez de gens stupides et d'imbéciles. Il n'est aucun lecteur qui n'applique Joutes ces imputations aux habitants de Bois-le-Duc ; et cependant vous, homme de bonne foi, vous n'y songiez pas le moins du monde : mais traitant d'une manière abstraite et indéfinie, avec tous ses antécédents, ses conséquents et ses circonstances, la question générale suivante , Est-il permis aux rèforwé$? etc., vous n'avez pu omettre un cas qui vous sembloit pouvoir se présenter dans une ville ou dans l'autre. S'il a plu à M. Des m a rets d'appliquer ce passage à ces notables , c'est sa faute et non pas la vôtre ; il agit mal envers eux et envers vous , comme on peut le voir page 1 84 et ailleurs. Encore si vous ajoutiez qu'ils sont à l'abri d'un pareil soupçon, puisque ces mêmes notables étant au nombre de 36 , comme je l'apprends dans votre livre, page 2i5, et les revenus de cette confrérie se montant à 5,ooo florins environ , comme je le vois page 4 12 > cette somme, quand même ils la partageroient entre eux , ne donneroit pas à chacun d'eux une part assez considérable pour éveiller la cupidité chez, des personnes de leur^ang; mais eliç est en entier distribuée aux pauvres: vous nous l'apprenez, page 229. Il faut donc, pour les
autres dépenses, qu'ils participent k des cotisations* St quant à leurs repas de corps , auxquels je vois , page 98 de votre livre , que président la dé* cence et la sobriété , comme ils y étoient toujours invités précédemment , c'est encore vous qui nous l'apprenez , ils ne pouvoient désirer d'y être admis. Si vous y ajoutiez, dis* je, ces observations, qui sont parfaitement vraies, et vous ne pouvez l'ignorer , puisque je les ai puisées dans votre livre, vous auriez au moins une excuse à donner ; mais au contraire , quand vous niez en avoir dit aucun mal , c'est de manière à faire croire que tout ce qu'on vous reproche d'avoir dit est vrai. Bien plus, vous voulez donner à croire que Dieu vous a révélé toutes ces choses comme à un prophète ; c'est ce qui résulte évidemment de ces paroles très remarquables que je trouve page 33o et 53 1 : // se peut qu'ignorant tout ce qui s 9 est passé dans cette ville , quand j'en suis venu à presser cette plaie , selon ma coutume et ma méthode ordinaire , à mettre le fait en lumière^ à le peindre avec ses véritables couleurs, j'aie paru en bien des endroits raconter une histoire et former une hypothèse : mes amis et tous ceux qui ont avec moi des relations habituelles peuvent attester que cela m'est plus d'une fois arrivé dans mes discours publics. &' ensuit-il qu'il fallût s'en rapporter à des soupçons téméraires , à des conjectures, au point de faire peser*sur un innocent de cruelles imputations?
N'étoit-ce pas plutôt le rôle du défenseur de faire admirer en cette occasion à ces généreux notables les voies merveilleuses de la providence, et de leur faire entendre ces paroles de l'apôtre ( I Cor. , 1 4, ^4* 3 ^) : // est signalé par tous et jugé par tous ; et ainsi ce qui est caché au fond de son cœur parott au grand jour ; et ainsi, tombant la face contre terre, il adorera Dieu, annonçant que Dieu est véritablement eç vous? Ainsi c'est l'esprit saint qui vous a dicté jusqu'au nom de la ville où se trouve avoir eu lieu ce que vous attaquez dans vos thèses; ainsi vous prophétisiez , car voici ce que dit l'apôtre saint Paul dans le passage que vous avez cité : Que tous prophétisent , et qu'un infidèle ou un insensé se présente , il est signalé par tous, etc. ; ainsi voilà M. Voet au rang des prophètes. Il est bon de remarquer en passant qu'il vous arrive souvent datis vos discours publics de décrire des faits particuliers, au point qu'on les attribue à tel ou tel, et qu'on prend vos paroles pour un récit; C'est ouvrir un champ bien libre et bien vaste à vos calomnies, et je m'étonnerois bien si l'autorité supérieure ne finit par y mettre ordre.
Mais bien qu'un prédicateur, de qui surtout on a droit d'attendre la vérité, se dégrade par le mensonge; qu'un homme qui fait profession de piété et de charité chrétienne se couvre de honte quand il ose , sous prétexte de censurer le vice , médire
DESCARTES A VOET. Il5
de son prochain et satisfaire des ressentiments secrets , je trouve encore quelque chose de plus révoltant dans votre conduite , c'est qu'après avoir soutenu que vous n'avez pas écrit ce que vous avez réellement écrit , que vous vous êtes borné à signaler certains vices d'une manière générale, quand vous les avez attribués à des personnages connus , vous allez encore plus loin , et vous osez prétendre , page 1 3 , page 34a et ailleurs , que vous avez eu tout droit de désigner par leurs noms et les notables et Bois-le-Duc : il est vrai que vous ne donnez pas une seule raison pour le prouver, cela vous seroit impossible ; vous vous contentez d'exemples ou peu concluants ou peu honorables, et avec cette manière de raisonner il n'est pas un crime qui ne soit permis. Mais ce qui est le comble du ridicule, c'est que, page 35o, vous vous autorisez de votre propre exemple, comme si, pour avoir mal fait impunément , il vous étoit toujours permis de mal faire. Cependant, vous allez plus loin encore, et, quoiqu'il y ait bien de la différence entre un N accusateur et un juge, il ne vous suffit pas de pouvoir nommer ceux qu'il vous plaît d'accuser publiquement , vous prétendez encore publier des décisions, des jugements sur leur compte, et, par une insolence qui passe toutes les bornes, vous voulez que ces jugements suprêmes, émanés de vous seul, aient autant d'autorité que s'ils
1 1<4 DJ2SCARTES A VOET,
étoient rendus par une faculté de théologie, un concile, et peut-être, en suivant rigoureusement les conséquences, par le Saint-Esprit lui-même. En effet, page 343, pour prouver qu'il vous étoit permis de nommer Bois-le-Duc , vous citez l'exemple de je ne sais quelle décision de messieurs les docteurs en théologie de Leyde 3 dans laquelle les ignorants mêmes et les bonnes femmes reconnoîtroient qu'on désigne non pas d'une manière indéterminée , mais expressément, les honorables magistrats et tout le sénat de je ne sais quelle ville. Du moins, c'est vous qui le dites; car, pour moi , je ne sais rien ni ne veux rien savoir de toute cette histoire. Ensuite, page 3/|4 > vous vous faites cette objection : mais les professeurs de Leyde ont rendu une décision commune au nom de la faculté de théologie , tandis que vous ne prenez, vous y qu'une résolution personnelle et privée. Pour répondre à cette objection , page 345, i° vous citez les noms de quelques particuliers qui, dites-vous, en ont agi de même; 2 c'est, ditesvous, montrer trop de curiosité pour tes affaires d'un état étranger, étrange curiosité sans doute que d'examiner si les conclusions que vous avez prises dans vos thèses , conclusions qui sans doute intéressent fort la chose publique , et font partie de ses secrets les plus importants, doivent avoir autant d'autorité que si elles étoient données au nom de toute la faculté de théologie de votre province.
DESCARTES A VOETi Il5
Or , voici comment vous prouvez au même endroit . qu'elles ont autant de valeur : Qu'ils sachent, s'il leur plait y dites- voys^ que les professeurs dt notre faculté sont tous animés d'un mêmi esprit dans, leur doctrine 3 dans leurs études et l'exercice de leurs fonctions , que les réponses et les thèses de chacun d'eux sont regardées comme revêtues de l'approbation générale , soit que leur publication ait été précédée d'un examen et d'une décision , soit que le défaut de temps ou quelque autre motif ait empêché de suivre cette marche. Excellent argument sans doute, et. bien digne de vous : vous êtes dans votre faculté de théologie trois professeurs, les deux autres ont peut-être de l'aversion pour les querelles, et ils ont grandement raison à mon avis; or, ils savent combien vous êtes amer, mondant, toujours prêt à. lancer de gros volumea d'injures contre quiconque vous fait éprouver \f. moindre coq tradition ; et, s'ils l'avoient ignoré jusqu'à ce jour, l'exemple de monsieur Desmarêts leur eût aisément appris que vous n'épargnez pas plus que les autres les théologiens réformés , même quand vous leur devez de la reconnoissance. Car, j'oserois l'affirmer, je n'ai pas vu que monsieur Desmarêts ait flatté personne dans son livre, excepté vous. Cela n'empêche pas qu'en cent passages différents vous ne l'appeliez injurieusement le flatteur de ses notables. Faut-il donc s étonner s'ils n'osent pas vous résister en face, et
It6 DESCARTES A VOET.
vous laissent ainsi maître absolu dans votre faculté. Or à vous trois vous composez la faculté de théologie et à ce titre l'église de votre province, si toutefois ce droit est reconnu par les prédicateurs et les autres réformés, ce que j'ignore. Mais quand ils le nieroient , vous le prouveriez aisément par l'Écriture sainte : car il est écrit que lorsque deux ou trois • sont réunis au nom du Seigneur , le Seigneur lui-même, ou du moins le Saint-Esprit, est au milieu d'eux. Ainsi , puisque seul vous avez le pouvoir de trois, que ces trois composent toute votre église, et qu'au milieu de l'église habite le Saint-Esprit, vous possédez le Saint-Esprit à vous seul si vos confrères en conviennent; je ne m'y oppose pas , je veux bien même que votre autorité soit plus grande que celle de tous les autres réunis , puisque, comme vous dites, vous n'avez rien à démêler avec les synodes. Il ne m'appartient point de me mêler de ce qui touche à votre religion mais il est dans la sphère de mes droits, peutêtre même de mes devoirs , de ne point taire ici ce qui ne sera pas , je crois , sans utilité pour le maintien de la paix et de la concorde dans ce pays-
DESCARTÈS A VOÏT. II7