‹ OEuvres de Descartes, publiées (volume 2)Chapitre 39 sur 47 · HF.CHERCIXE DE LA V8R1TB · texte numérisé non relu

HF.CHERCIXE DE LA V8R1TB

. Polyàndus. Yoilà certes de grandes promesses , et elles valent bien te peine, pourvu que vous les accomplissiez, que nous vous accordions ce que vous demandez. Tenez donc vos promesses , nous vous tiendrons les nôtres,"

Eudoxe. Puis donc que vbu&ne pouvez nier qu^ vous doutiez, et qu'au contraire il est certain que vous doutez , et si certain que vous ne pouvez douter de cela même, il est vrai aussi que vpus êtes , vous qui doutez ; et cela est si vrai que vous n'en pouvez pas douter davantage.

PpLTA»Djt£. Je suis de votre avis ; car, si je n'étais pas , je ne pourrpi6 douter.

JBudoxb, Vous êtes donc, et vous savez que vous êtes, et vous le savez , parceque vous doutez,

Polyasdbe. Tout cela est très vrai.

Eudox$. M a i$ 9 pour que vous ne soyez pas détourné de votre dessein, avançons peu à peu, et, comme je vous l'ai dit, vous vous sentirez entraîné plus loin que vous ne croyez. Vous êtes, et vous savez que vous êtes , et vous savez cela parceque vous savez que vous doutez. Mais, vous qui doutez dé tout et qui ne pouvez pas douter de vous-même , qui êtes- vous?

Fox* ardre. La réponse n'est pas difficile, et je vofc hien que vous m'avez choisi au lieu d'Épis-» témon , pour que je pusse satisfaire à vos questions. Vous n'avez pas dessein d'en faire aucune

par Les lumières naturelles. $5$

à laquelle il ne fût très facile de répondre. Je yous dirai donc que je suis un homme.

' Eudoxe. Vous ne faites pas attention à ma question > et la réponse que vous me faites > quelque simple qu'elle vous paroisse , nous jetteroit dans un dédale de difficultés ,' si je voulois tant soit peti " la presser. Par exemple, si je demandois à Épistét mon lui-même ce que c'est qu'un homme , et qu'il me répondît, comme on fait dans leséfcoles, qu'ug homme est un animal raisonnable; et si outre cela* pour nous expliquer ces deux termes , qui ne sont pas moins obscurs que le premier, il nous conduisent par tous les degrés qu'on appelle métaphysiques , nous serions entraînés dans un labyrinthe duquel il nous seroit impossible de sortir. En effet, de cette question il en naît deux autres : la première * qu'est-ce qu'un animal ? la seconde, qu'est-ce que raisonnable ? Et de plus , si pour expliquer ce que c'est qu'un animal , il nous disoit que c'est quelque chose de vivant , que quelque chose de vivant est un corps animé, qu'un corps est une substance corporelle , vous voyez que les questions , comme les branches d'un arbre généalogique, iraient en s'augmetitant et en se multipliant; et, en définitive , toutes ces belles questions finiroient par une pure battologie, qui n'éclaireirok rien, et nous laisserait dans notre première ignorance.

Épistémoiv. J'ai peine à voir que vous méprisiez cet arbre de Porphyre qui a toujours excité l'admiration des érudijts, et je suis fâché que vous vouliez montrer à Polyandre quel il est, par une autre voie que celle qui depuis si long -temps est admise dans les écoles. Jusqu'à cfe jour, en effet, on n'y a pas trouvé de moyen meilleur ni plus propre à pous apprendre ce que nous sommes qu'en mettant successivement sous nos yeux tous les degrés qui constituent la totalité de notre nature, afin que par ce moyen , en remontant et en descendant par tous les degrés, nous puissions reconnoître ce que nous avons de commun avec les autres êtres, et ce. en quoi f nous en différons. C'est là le plus haut point auquel puisse atteindre notre science, ■ Ëudoxe. Je n'ai eu ni n'aurai jamais l'intention de blâmer la méthode qu'on emploie dans les écoles; c'est à elle que je dois le peu que je sais, et c'est de son secours que je me suis servi pour reconnoître l'incertitude de tout ce que j'y ai appris. Aussi, quoique mes maîtres ne m'afent rien en r seigné de certain , je leur dois toutefois des actions de grâceâ pour avoir appris d'eux à le reconnoître ; et je leur en dois de plus grandes , parce que les choses qu'ils m'ont apprises sont douteuses, que si elles eussent été plus conformes à la raison ; car, dans ce cas , je me fusse peut-être contenté du peu de raison que j'y aurois découvert, et cela

m'eût rendu moins actif à la recherche de la vérité, l/àvertissement que j'ai donné à Polyandre sert moins à dissiper l'obscurité dans laquelle vous jette sa réponse, qu'à le rendre plus attentif à mes questions. Je reViens donc à mon sujet, et pour ne pas nous en écarter plus long-temps, je lui de* mande une seconde fois ce qu'il est , lui qui peut douter de toutes choses, et ne peut pas douter de lui-même.

Polyandre. Je croyois vous avoir satisfait en vous disant que j'étois un homme, mais je vois maintenant que je n'ai pas bien fait mon calcul. Je vois très bien que cette réponse ne vous satisfait pas , et, à vrai dire , j'avoue qu'elle ne me contente pas maintenant moi-même, surtout depuis que vous m'avez montré l'embarras et l'incertitude dans laquelle elle pourrait nous jeter , si nous voulions l'éclaircir et la comprendre. Ei% effet , quoi qu'en dise Épistémon, je vois- beaucoup d'obscurité dans tous ces degrés métaphysiques. Si Ton dit , par exemple , qu'un corps est une substance corporelle, sans dire ce que c'est qu'une substance corporelle, ces deux, mots ne nous apprendront rien de plus que le mot corps. De même si on dit que ce qui vit est un corpsanimé, sans avoir expliqué auparavant ce que c'est que corps, et ce que c'est qu'animé, et si Ton en agit ainsi pour tous les autres degrés métaphysiques , c'est là

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avancer des paroles peut-être même dans un cer-r tain ordre^ niais c'est ne rien dire} car cela ne signifie rien qui pyisse être conçu et former dans notre esprit une idée claire et distipcte. Même quand, pour répondre à votre question , j'ai dit que j'étois un homme , je ne p en sois pas à tous les êtres scojastiques que j'ignorois, dont jamais je n'avois entendu parler, et qui selon moi n'existent que dans l'imagination de ceux qui les ont inventés; mais j'ai parlé des choses que nous voyons , que nous touchons * que nous sentons , que nous éprour vons en nous-mêmes, en un mot des choses que sait le plus simple des hommes aussi bien que le plus grand philosophe du monde, c'est-à-dire que je suis un certain tout composé de deux bras , de deux jambes , d'une tête , et de toutes les parties qui constituent ce qu'on appelle le corps humain,^ qui en outre se nourrit, marche, sent et pense.

Eudoxe. Je voyois déjà par votre réponse que vous n'aviez pas bien saisi ma question, et que vous répondiez à plus de choses que je ne vous en avois demandé. Mais comme au nombre des choses dout vous doutez vous avez déjà mis le» bras, les jambes, la tête, et toutes les autres parties qui composent la nwichine du corps humain, je n'ai nullement, voulu vous interroger sur toute», ces choses, de l'existence desquelles vous n'êtes pas

PAR LES LUMIÈRES KATURELLES. 55q

sûr. Dites-moi donc ce que vous êtes proprement en tant que tous doutes. C'est sur ce seul point , le seul que vous puissiez connoître avec certitude, que je voulois vous questionner*

Polyandke. Je vois maintenant que je me suis trompé dans ma réponse, et que je suis allé plus loin qu'il ne falioit , parceque je n'avois pas bien compris votre pensée. Cela me rendra plus circonspect à 1 avenir, et me fait en même temps admirer l'exactitude de votre méthode , par laquelle vous nous conduisez peu à peu par des voies sirrt-» pies et faciles à la connaissance des choses que vous voulez nous apprendre. J'ai lieu cependant d'appeler heureuse l'erreur que j'ai commise, puis* que, grâce à elle, je connois très bien que ce que je suis en tant que doutant n'est nullement ce que j'appelle mon corps. Bien plus, je ne sais pasiqeme que j'ai un corps , car vous m'avez montré que je pouvois en douter. J'ajoute à cela que je ne puis pas même nier absolument que j'aie un corps. Ce* pendant , tout en laissant entières toutes ces suppositions , cela n'empêchera pas que je ne sois certain que j'existe. Au contraire 1 elles me confirment davantage dans cette certitude , que j'existe, et que je ne suis pas un corps; autrement, doutant de mon corps , je douterais en même temps de moi-même , ce que je ne puis; car je suis entièrement convaincu que j'existe, et j'en suis telle-

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ment convaincu, que je n'en puis nullement douter. ' Eudoxe. Voilà qui est parfaitement exposé, et vous vous en tirez si bien > que je ne dirois pas mieux moi-même. Je vois bien qu'il n'est plus besoin que de vous abandonner entièrement à vous-même, en ayant toutefois le soin de vous conduire dans la route. Il y a mieux; je pense que, pour trouver les vérités les plus difficiles, il n'est besoin, pourvu que nous soyons bien conduits, que du sens commun , comme on dit vulgairement» et comme je vous en trouve très bien pourvu, comme je l'espérois, je n'ai plus qu'à vous montrer la route que vous devez suivre désormais. Continuez donc à déduire de vous-même les conséquences qui sortent de ce premier principe.

Polyàbtore. Ce principe me paroît si fécond, et il s'offre à moi tant de choses à la fois, qu'il me faudroit, je crois, beaucoup de travail pour les mettre en ordre. Ce seul avertissement que vous m'avez donné d'examiner qui je suis, moi qui doute, et de ne pas me confondre avec ce qu'autrefois je croyois être moi , a tellement jeté de lumière en mon esprit, et dès l'abord tellement dissipé les ténèbres , qu'A la lueur de ce flambeau je vois plus exactement en moi ce qu'on n'y peut voir des yeux , et que je suis plus persuadé que je possède ce qui ne se touche pas, que je ne l'ai jamais été 4e posséder ui* corps.

Eudoxk. Cette chaleur me plaît infiniment, quoiqu'elle puisse déplaire à Épistémon , qui , tant que vous ne lui aurez pas enlevé son erreur, et que vous ne lui aurez pas içis sous les yeux une partie des choses que vous, dites être contenues dans ce principe, croira toujours* ou au moins craindra que le flambeau qui vous est offert né soit semblable à ces feux qui s'éteignent et s'évanouissent dès qu'on s'en approche, et qu'ainsi vous ne retombiez dans vos premières té«* nèbres , c'est-à-dire dans votre ancienne ignorance. Et certes ce seroit merveille que vous , qui> n'avez jamais étudié ni ouvert les livres des philosophes, devinssiez tout d'un coup savant à si peu de frais, Aussi ne devons-nous pas nous étonner qu'Épistémon juge de cette manière.

Épistémon. Oui , je l'avoue , j'ai pris cela pour de l'enthousiasme , et j'ai cru que Polyandre , qui jamais n'a médité sur les grandes vérités qu'enseigne la philosophie, étoit si transporté de la découverte de la moindre d'entre elles, qu'il n'a pu s'empêcher de vous le témoigner par les éclats de sa joie. Mais ceux' qui comme vous ont marché long-temps dans ce chemin, et ont dépensé beau-r coup d'huile et de peine à lire et relire les écrits des anciens, et à débrouiller et expliquer ce qu'il y a de plus embarrassé dans les philosophes , ne s'étonnent pas plus de cet enthousiasme et n'en font

56a A*CH£RCHE DE LÀ YERITJK

pas plus de cas tjue du vain espoir qui saisit souvent en commençant les mathématiques, quand on n'a fait encore que saluer le seuil du temple. À peine avezvous donné à ces novices la ligne et le cercle, et montré ce que c'est qu'une ligne droite et une ligne courbe, qu'ils croient aussitôt qu'ils vont trouver la quadrature du cercle et la duplication du cube» Mais nous- avons tant de fois réfuté l'opinion des pyrrhoniens,et eux-mêmes ont retiré si peu de fruit de cette méthode de philosopher, qu'ils ont erré toute leur vie et n'ont pu sortir des doutes qu'ils ont introduits dans la philosophie; aussi paroissent-ih n'avoir travaillé que pour apprendre à douter: c'est pourquoi, avec la permission de Polyandre, je douterai s'il peut lui même en tirer quelque chose de meilleur,

EtJDOXÉ. Je vois bien que vous vous adresses à Polyandre pourm'épargner ; vos plaisanteries toute* fois m'attaquent évidemment ; mais laissons parler Polyandre, et après cela nous verrons qui de nous rira le dernier.

Polyandre. Je le ferai volontiers; aussi bien je crains que cette dispute ne s'échauffe entre vous deux, et que si vous reprenez les choses de trop haut, je finisse par n'y plus rien comprendre. Je perdrois aihsi le fruit que je me promets en revenant sur mes premières études. Je prie donc Épisté-r mon de me permettre de nourrir cet espoir, tant

qu'il plaira à Eudoxe de me conduire pjp la main dans la route où il m'a placé.

Eudoxê. Vous avez déjà bien reconnu, en tous considérant simplement comme doutant, que vous n'étiez pas corps , et que comme tel vous ne trou* viez en vous aucune des parties qui constituent la machine humaine , c'est-à-dire que vous n'aviez ni bras , ni jambes , ni tête , ni yeux , ni oreilles , m enfin aucun organe qui puisse servir à un sens quel qu'il soit. Mais voyez si de 1$ même manière vous ne pouvez pas rejeter toutes les choses que vous compreniez auparavant sous la description que > vous avez donnée de l'idée que vous aviez autrefois de l'homme. Car, comme vous l'avez judicieux sèment remarqué, c a été une heureuse erreur que celle que vous avez commise en dépassant les limites d»e ma question. Grâce à elle en effet , vous pouvez parvenir à la connoissance de ce que vous êtes, en éloignant et en rejetant tout ce qije vous voyez clairement ne pas vous appartenir, et en admettant seulement ce qui vous appartient si nécessairement, que vous en soyez aussi certain que de votre existence et de votre doute.

Pôlyahdre. Je vous remercie de me remettre ainsi dans mon chemin ; je ne savois déjà plus où j'en étois. J'ai dit d'ahord que j'étois un tout formé de bras, de jambes, d'une tête, de toutes les parties qui composent le corps humain , en outre que

je raarch^ que je me nourris , que je sens , que je pense. Il m'a été nécessaire,' pour me considérer simplement tel que je me sais être, de rejeter toutes Q3s parties ou tous ces membres qui constituent la machine humaine, c'est-à-dire il a fallu que je me considérasse sans bras, sans jambes, sans tête, en un mot sans corps. Or, il est vrai que ce qui en moi doute , n'est pas ce que nous disons être notre corps; donc il est vrai aussi que moi en. tant que je doute, "je ne me nourris pas, je ne marche pas; car .aucune de ces deux choses ne peut se faire sans le corps. Il y a plus ; je ne peux pas même affirmer que moi , en tant que je doute, je puisse sentir. Comme en effet les pieds servent pour marcher, ainsi les yeux pour voir, et les oreilles pour entendre. Mais comme je n'ai aucun de ces organes, parceque je n'ai pas de corps, je ne puis pas dire que je sentp. Outre cela , j'ai autrefois en rêve cru sentir beaucoup de choses que je ne sentois pas réellement , et comme j'ai résolu de n'admettre ici que ce qui est tellement vrai que je n'en puisse douter» je ne puis dire que je sois quelque chose de sentant, c'est-à-dire qui voie des yeux et entende des oreilles. Il poùrrbit se faire en effet que je crusse sentir, quoiqu'il ne se passât aucune de ces choses.

Eudoxe. Je ne peux m'empêcher de vous arrêter ici , non pour vous détourner du chemin , mais

pour ygus encourager ^ et vous faire examiner ce que peut faire le bon sens , pourvu qu'il soit bien dirigé. En effet, dans tout ceci y a-t*il rien qui ne soit exact, qui ne soit légitimement conclu, ni bien déduit de. ce qui précède? Or, tout cela se dit et se fait sans logique, sans règle, sans formule d'argumentation, avec la seule lumière de la raison et avec un sens droit , qui, agissant seul et par lui-même, est moins exposé à l'erreur que quand il cherche avec inquiétude à suivre mille routes diverses, que l'art et la paresse humaine ont trouvées , moins pour le perfectionner que pour le corrompre. Épistémon même paroîtici de notre avis; en effet , en ne disant rien, il donne à entendre qu'jl approuve ce que nous avons dit. Continues donc, Polyandre, et montrez-lui jusqu'où le bon sens peut aller, et en même temps quelles conséquences on peut déduire de notre principe.

Polyandre. De tous les attributs que je m etois donnés , il n'en reste plus qu'un à examiner, c'est la pensée; et je vois que c'est le seul que je ne puisse séparer de moi-même. Car s'il est vrai que je doute, ce dont je ne puis douter, il est également vrai que je pense; car qu'est-ce que douter , si ce n'est penser d'une certaine ipanière? et de fait, si je ne pensois pas , je ne pourrois savoir si je doute, ni si j'existe. Je suis cependant, et je sais que je suis, et je le sais parceque je doute ,

c'est-à-dire parceque je pense. Il y a mieux, il se pourroit faire que si je cessoi6 un instant de peu* ser, je cessasse en même temps d'être. Aussi là seule chose que je ne puis séparer de moi , que je sais certainement être moi, et que je puis maintenant affirmer sans crainte de me tromper, cette seule chose, dis-je, c'est que je suis quelque chose de pensant.

Eudoxe. Que voua semble, Épistémon, de ce' que -vient de dire Polyandre? Troutez-vous dan» son raisonnement quelque chose qui cloche, où qdi ne soit pas conséquent? Au riez- vous cru qu'un homme illettré et qui n'avoit jatoais étudié dut raisonner si bien , et suivre ses idées avec tant de rigueur? Ici , si je ne me trompe, il faut cfue Voua commenciez à voir que celui qui saura se servir convenablement du doute , pourra en déduire des connoissances très certaines, il y a mieux, plus certaines et plus utiles que celles qu'on dérive de ce grand principe que nous établissons ordinairement comme la base ou le centre auquel tous les autres principes se ramènent et aboutissent , il est impossible qu'une seule et même chose soit et ne soit pas. J'aurai. peut-être occasion de vous en démontrer l'utilité. Mais n'interrompons pas le discours de Polyandre , et ne nous écartons pas de notre sujet; et vous, voyez si vous n'avez pas quelque chose à dire ou quelque objection à faire.

Épistémoh. Puisque vous me prenez à partie , ' et que même vous me piquez , je vais vous montrer ce que peut la logique irritée, et en même temps j'élèverai des embarras et des obstacles tels, que non seulement Polyandre, mais encore vous» même aurez bien de la peine à vous en tirer. N'allons donc pas plus loin, mais arrêtons-nous ici, et examinons sévèrement vos principes et vos conséquences. En effet, avec le secours delà vraie logique , d'après vos principes mêmes , je démontrerai que tout ce qu'a dit Polyandre ne repose pas sur un fondement légitime, et ne conclut rien. Vous dites que vous êtes , et que vous savez que vous êtes * que vous le savez parceque vous doutez et parceque vous pensez. Mais savez- vous ce que c'est que douter, ce tjue c'est que penser ? Et , comme vous ne voulez rien admettre dont vous ne soyez certain , et que vous ne connoissiez parfaitement, comment pouvez-vous être certain que vous êtes , en partant de données si obscures et conséquemment si peu certaines? Il auroit donc fallu d'abord apprendre à Polyandre ce que c'est que le doute, ce que c'est que la pensée , ce que c'est que l'existence , afin que son raisonnement pût avoir la force d'une démonstration , et qu'il pût d'abord se comprendre lui-même , avant de se donner à comprendre aux autres.

Polyawdre. Gela passe ma portée , aussi j'aban*

donne la partie , vous laissant débrouiller ce nœud avec Ëpistémon.

Eudoxe. Cettefois je m'en charge avec pkûsir,mais à cette condition que vous serez juge de notre différent ; car je n'ose pas espérer qu'Épistémon se rende à mes raisons. Celui qui, comme lui, est plein d'opinions toutes faites et prévenu de cent préjugés, peut difficilement se livrer à 'la seule lumière de la nature ; il s'est depuis long-temps accoutumé à céder à l'autorité plutôt qu'à prêter l'oreille à la voix de sa propre raison. Il aime mieux interroger les autres , peser ce qu'ont écrit les anciens , que de se consulter lui-même sur le jugement qu'il doit porter ; et comme dès son enfance il a pris pour la raison ce qui n'étoit appuyé que sur l'autorité des préceptes , maintenant il donne son autorité pour une raison, et il veut se faire payer par les autres le tribut qu'autrefois il a. payé aux autres. Mais j'aurai lieu d'être content, et je croirai avoir suffisamment répondu aux ob* jections. que vous a proposées Épistémon, si vous donnez votre assentiment à ce que je dirai, et si votre raison vous en convainc.

Épistémon. Je ne suis pas si rebelle ni si difficile à persuader, et l'on n'a pas tant de peine à me satisfaire que vous le pensez. Bien plus, quoique j'aie des raisons pour me défier de Polyandre , je désire volontiers remettre notre procès à son arbi-

trage ; et aussitôt qu'il vous donnera les mains* je vous promets de m'avouer vaincu» Mais il faut qu'il se garde de se laisser tromper et de tomber dans Terreur qu'il reproche ara autres , c'est-à-dire de prendre pour un motif de persuasion l'estime qu'il a conçue pour vous*

Eudoxe. S'il venoit à s'appuyer sur un si foible fondement , il entendroit mai ses intérêts , et je promets qu'il y prendra garde. Mais revenons à notre sujet. Je suis bien de votre avis, Épistémon, qu'il faut savoir ce que c'est que le doute 4 ce que c'est que la pensée , avant d'être pleinement convaincu de la vérité de ce raisonnement , Je doute , donc je suis; ou, ce qui revient au même, «Té pense y donc je suis* Mais n'allez pas vous imaginer qu'il faille, pour le savoir, faire violence à notre esprit, et le mettre à la torture pour connoitre le genre le plus proche, et la différence essentielle > et. en composer une définition en règle. Il faut laisser tout cela à celui qui veut faire le professeur , ou disputer dans les écoles. Mais quiconque veut examiner les choses par lui-même , et en juger selon qu'il les conçoit , ne peut être assez privé d'esprit pour ne pas voir clairement , toutes les fois qu'il voudra y faire attention, ce que c'est que le doute, la pensée, l'existence, et pour avoir besoin d'en apprendre les distinctions. En outre , il est des choses que nous rendons plus obscures , en voulant les

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définir, parceque, comme elles sont très simples et très claires , nous ne pouvons pas les savoir et les comprendre mieux que par elles-mêmes. Il y a plus y il faut mettre au nombre des principales erreurs qui peuvent être commises dans les sciences, l'opinion de ceux qui veulent définir ce qu'on ne peut que concevoir , et distinguer ce qui est clair d'avec ce qui est obsour, et qui en même temps ne peuvent discerner ce qui pour être connu exige et mérite d'être défini de ce qui peut être parfaitement connu par soi-même. Or , au nombre des choses qui sont en elles-mêmes aussi claires, et peuvent être connues par elles-mêmes, il faut mettre le doute, la pensée , l'existence.

Je ne pense pas qu'il ait jamais existé quelqu'un d'assez stupide pour avoir eu besoin d'apprendre ce qae c'est que l'existence avant de pouvoir conclure et affirmer qui il est; il en est de même de la pensée et du doute. J'ajoute même qu'il ne peut se faire qu'on apprenne ces choses autrement que de soi-même, et qu'on en soit persuadé autrement que par sa propre expérience, et par cette conscience et ce témoignage intérieur que chacun trouve en lui-même quand il examine les choses. En vain nous définirions ce que c'est que le blanc pour le faire comprendre à celui qui ne verroit absolument rien , tandis que pour le connoître il ne fout "qu'ouvrir les yeUxet voir du blanc; de même,

pour connoître ce qu'est le doute et ce qu'est la pensée , il faut seulement douter et penser. Cela nous apprend tout ce que nous pouvons en savoir, et nous en dit plus que les définitions même les plus exactes. Il est donc vrai que Polyandre a dû connoître ces choses avant de pouvoir tirer les conclusions qu'il a avancées ; mais , putaque nous l'avons choisi pour juge , demandons4ui s'il a jamais ignoré Ce que c'est. <

Poltabtdre* Gertes j'avoue que tf*st avec le plus grand plaisir que je vous ai entendu discuter sur une chose que vous n'avez pu savoir que de moi , et ce n'est pas sans quelque joie que je vois, du moins en cette occasion , qu'il faut , moi , me recoiinoître pour votre maître, et vous * vous reconnoître pour mes disciples. Aussi , pour vous ôter tons deux de peine , et résoudre promptemènt votre difficulté ( on dit en effet d'une chose qu'elle est promptement faite lorsqu'elle arrive avant d'être espérée et attendue), je puis affirmer pour certain que je n'ai jamais douté de ce qu'est le doute , quoique je n'aie commencé à le connoître, ou plutôt à y penser , qu'au moment où Épistémon a voulu le mettre en doute. Vous ne m'avez pas plus tôt montré le peu de certitude que nous avons de l'existence des choses qui ne nous sont connues que pa*le témoignage des sens, que j'ai commencé d'en douter , et cela m'a suffi pour me

5jU RECHERCHE DÉ LA VÉRITÉ -

faire conuoître le doute et en même temps la certitude, de telle sorte que je puis affirmer qu'aussitôt que j'ai commencé à douter ,■ j'ai commencé à connaître avec certitude ; mais mon doute et ma certitude ne se rapportaient pas aux mêmes objets : mon doute ne regardoit que les choses qui- existaient hors de moi , ma certitude regardoit jpoi et mon doute. Eudoxe disoit donc vrai quand il avançoit qu'il est des choses que nous ne pouvons apprendre sans les voir; de même , pour apprendre ce qu'est le doute, ce qu'est la pensée, il

ne faut que penser et douter soi-même. Il en est ainsi de l'existence : il ne faut que savoir ce qu'on entend par ce mot; on sait tout aussitôt ce que c'est ,. autant du moins qu'on peut le savoir, et il n'est pas ici besoin d'une définition qui embrouilleroi t plutôt qu'elle n'éclairciroit la chose.

Épistémon. Puisque Polyandre est coûtent, je donne aussi mon assentiment , et je ne pousserai pas la. dispute plus loin. Cependant je ne vois pas que depuis deux heures que nous sommes ici et que nous raisonnons, il ait beaucoup avancé. Tout ce que Polyandre a appris à l'aide de cette belle méthode que vous vantez tant, consiste tout sim-plement en ce qu'il doute, en ce qu'il pense, et en ce qu'il est quelque chose de pensant. Belle connoissance , en vérité! Voilà bien des paroles pour peu de choses! on eût pu en dire autant en

quatre mots , et nous y eussions donné tous notre assentiment. Quant à moi, s'il mefalloit employer autant de paroles et de temps pour apprendre une chose d'une aussi petite importance, j'avoue que je ne m'y résignerons qu'avec peine. Nos maîtres nous en disent beaucoup plus; ils sont bien plus confiants: il n*est rien qui les arrête; ils prennent tout suf eux et décident de tout. Rien ne les détourne de leur dessein , rien ne les étonne , quoi qu'il arrive; lorsqu'ils se sentent trop pressés, une équivoque ou le distinguo les sauvent de tout embarras. Bien plus, soyez certain que leur méthode sera toujours préférée à la vôtre, qui doute de tout, et qui craint tellement de broncher, qu'en piétinant sans cesse -elle n'avance jamais. '

Eudoxe. Je n'ai jamais eu. dessein de prescrire à quelque homme que ce fât la méthode qu'il doit suivre dans la recherche de k vérité, mais seulement d'exposer celle dont je me suis servi, afin que, si on la trouve mauvaise, on la répousse; si on la trouve bonne et utile, d'autres s'en servent aussi; et j'ai toujours laissé au jugement de chacun liberté entière de la rejeter ou de l'admettre. Si l'on dit maintenant qu'elle m'a peu avancé, c'est à l'expérience d'en décider; et je suis certain, pour peu que vous continuiez de me prêter votre attention, que vous avouerez vous-mêmes que nous ne pouvons pas prendre trop de précautions pour

374 RECHERCHE Olîli VÉRITÉ

établir nos bases; et qu'une fois qu'elles seront bien fixées nous pousserons les conséquences plus loin et avec beaucoup plus de facilité que nous n'eussions osé nous le promettre; de telle sorte que je pense que toutes les erreurs qui arrivent dans les sciences viennent de ce que nous avons en commençant porté des jugements trop précipités , en admettant comme principes des choses obscures , et dont nous n'avions aucune notion claire et distincte. C'est là une vérité qui prouve le peu de progrès que nous avons faits dans les sciences dont les principes sont certains et connus de tous ; car au contraire, dans les autres, dont les principes sont obscurs ou incertains, ceux qui voudront sincèrement énoncer leur pensée seront forcés d'avouer qu'aptes y avoir employé beaucoup de temps et lu beaucoup de gros volumes, ils reconnoissent qu'ils ne savent rien et n'ont rien appris. Qu'il ne vous paroisse donc pas étonnant, mon cher Épi stémon, si, voulant conduire Polyandre dans la voie plus sûre qui m'a mené à la connoissance, je sois tellement soigneur et tellement exact que je ne tienne pour vrai que ce dont je suis certain , savoir les propositions suivantes , Je suis * Je pense , Je suis une chose pensante*

Épistémoit. Vous me paroissez ressembler à ces sauteurs qui retombent toujours sur leurs pieds , taiit vous revenez sans cesse à votre principe. Ce-

pendant si vous allez de ce pas vous n'irez ni loin , ni vite. Comment, en effet, trouverez-vous toujours des vérités dont vous soyçz aussi certain que de votre existence ?

Eudoxe. Cela n'est pas si difficile que vous le pensez; car toutes les vérités se suivent Tune l'autre, et sont unies par un lien Commun; tout le secret consiste seulement à commencer par les premières et les plus simples, et à s'élever peu à peu, et comme par degrés , aux plus éloignées et aux plus composées. Maintenant , qui doutera que ce que j'ai posé comme principe ne soit la première des choses que nous puissions connoître avec quelque méthode ? Il est constant que nous ne pouvons en douter , quand même nous douterions de toutes les autres choses qui sont dans le monde. Comme

• donc nous sommes certains d'avoir bien commencé, pour ne pas nous tromper dans la suite, il faut donner tous nos soins , et c'est en effet ce que nous faisons, à n'admettre comme vrai que ce qui n'est pas sujet au moindre doute. Dans ce

. dessein, selon moi, il faut que nous laissions parler Polyandre; comme il ne suit en effet d'autre marche que le sens commun , et que sa raison n'est corrompue par aucun préjugé, il est difficile qu'il soit trompé, ou au moins il s'en apercevroit facilement , et reviendroit sans peine dans le droit chemin. Écoutons-le donc parler, et développer les

376 RECHERCHE DE Là VÉRITF, etC.

choses qu'il dit lui-même être contenues dans notre principe.

Pojltawdre. Il y a tant de choses contenues, dans Tidée d'un être pensant , qu'il nous faudroit des jours entiers pour les développer. Nous ne traiterons que des principales, et de celles qui peuvent en rendre la notion plus claire \ et qui empêchent qu'on ne la confonde avec ce qui n'a pas de rapport avec «lie. J'entends par être pensant.... {Le reste manque. )

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