PO LT ANDRE, ÉPISTÉMON, EUDOXE
Polyandre. Je vous trouve heureux d'aVoii* découvert toutes ces belles choses dans les livres grecs et latins , et il me semble que si j'avois donné autant de temps que vous à ces études , je serois aussi différent de ce que je suis maintenant que les anges le sont de vous. Et je ne peux excuser Terreur de mes parents, qui, persuadés que les lettres amollissent l'esprit, m'ont envoyé à la cour et dans les camps dans un âge si tendre , que j'aurois toute ma vie à gémir de mon ignorance, si je n'apprenois quelque chose dans vos entretiens.
Epistémoh. La meilleure chose que vous y puissiez apprendre* c'est que le désir de connoître, qui est commun à tous les hommes , est un mal qui ne peut pas se guérir. Car la Curiosité s'accroît avec la science ; et * comme nos défauts ne nous font de peine qu'autant que nous les connoissons, vous avez sur nous cette espèce d'avantage , de ne pas voir aussi clairement tout ce qui vous manque»
Eupoxe. Peut-il se faire , Épistémon , que vous, qui êtes si instruit, puissiez Croire qu'il est dans la nature un mal tellement universel qu'on ne puisse y apporter remède? Quant à moi je pense que, tout comme dans chaque pays, il est assez de fruits et de ruisseaux pour apaiser la faim et la soif de tous les hommes , de même il est assez de vérités que Ton peut connoître en chaque matière pour satisfaire la curiosité des esprits sains ; et je crois que le corps d'un hydropique n'est guère plus malade que l'esprit de ceux qui sont perpétuellement agités d'une curiosité insatiable.
Épistémon. J'ai bien, il est vrai , entendu dire autrefois que nos désirs ne pouvoient s'étendre jusqu'aux choses qui nous paroissent impossibles ; mais on peut savoir tant de choses qui sont évidemment à notre portée, et qui non seulement sont honnêtes et agréables, mais encore utiles pour la conduite de la vie, que je ne crois pas que jamais personne en sache assez pour ne pas avoir toujours des raisons légitimes d'en désirer savoir davantage.
Eudoxe. Que diriez-vous donc de moi, si je vous affirmois que je ne me sens plus aucun désir d'apprendre quoi que ce soit, et que je suis aussi content de ma petite science qu'autrefois Diogène de son tonneau , et cela sans que j'aie besoin de sa
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philosophie ?En effet la science de tnes voisins n'est pas la limite de la mienne, comme leurs champs qui entourent de tous côtés ce peu de terre que je possède ici; et mon esprit , disposant k son gré de toutes les vérités qu'il a trouvées , ne pense pas à en découvrir d'autres, et il joiiit du même repos que le roi d'un pays qui seroit assez isolé de tous les autres pour que ce roi s'imaginât qu'au-delà de ses frontières il n'y a que-des déserts stériles et des monts inhabitables.
Épistémow. Si tout autre homme que vous ihe parloit ainsi, je le regarderais comme un esprit superbe ou trop peu curieux; mais la retraite que vous avez choisie dans cette solitude , et le peu de soin que vous prenez pour briller , éloignent de vous tout soupçon d'ostentation, et le temps que vous avez jadis consacré à des voyages , à visiter les savants , à examiner tout ce que chaque science contenoit de plus difficile , nous assure que vous ne manquez pas de curiosité. Aussi ne puis-je dire autre chose sinon que vous êtes entièrement content , et que votre science est réellement supérieure à celle des autres.
Eudoxe. Je vous remercie de ta bonne opinion que vous avez de moi ; mais je ne veux pas abuser de votre politesse au point de vouloir que vous croyiez ce que je viens de dire uniquement sur la foi de mes paroles. Il ne faut pas avancer des opi-
nions si éloignées de la croyance vulgaire, sans pouvoir en même temps en montrer quelques effets 5 c'est pourquoi je vous prie tous deux de vouloir bien passer ici cette belle saison , pour que je vous puisse montrer une partie des choses que je sais. J'ose me flatter que non seulement vous reconnaîtrez que j'ai des raisons pour être content , mais qu'en outre vous serez vous-mêmes très contents de ce que vous aurez appris.
Épistémon. Je ne veux pas refuser une faveur que je souhaitois si ardemment.
Poly andre. Et moi j'aurai grand plaisir à assister à cet entretien , quoique je n'aie pas la conviction que je puisse en retirer aucun fruit.
Eudoxe. Bien au Contraire , Polyandre , croyez qu'il ne sera pas pour vous sans utilité , pareeque votre esprit n'est préoccupé d'aucun préjugé , et qu'il me sera plus facile d'amener au bon parti un esprit neutre qu'Epistémon , que nous trouverons souvent dans le parti contraire. Mais , pour vous faire comprendre plus facilement de quelle nature est la science dont je vais vous entretenir, permettez-moi , je vous prie , de noter une différence qui se trouve entre les sciences et les simples connoissances qui s'acquièrent sans le secours du raisonnement, telles que les langues, l'histoire, la géographie, et en général tout ce qui ne dépend que de l'expérience. Je veux bien accorder que la
vie d*un homme ne suffiroit pas pour acquérir l'expérience de tout ce que renferme le monde ; mais je suis persuadé que ce seroit folie que de le désirer, et qu'il n'est pas plus du devoir d'un honnête homme de savoir le grec ou le latin que le langage suisse ou bas breton , ni l'histoire de l'empire romano-germanique , que celle du plus petit état qui se trouve en Europe; et je pense qu'il doit seulement consacrer ses loisirs aux choses bonnes et utiles , et n'empUr sa mémoire que des plus nécessaires. Quant aux sciences" qui ne sont autres que des jugements que nous basons sur quelque connoissance précédemment acquise, les unes se déduisent d'objets vulgaires et connus de tous , les autres d'expériences plus rares et faites exprès. J'avoue qu'il est impossible que nous traitions en particulier de chacune de ces dernières ; car il nous faudroit d'abord èxaminer toutes les herbes et toutes les pierres que Ton apporte ici des Indes ; il nous faudroit avoir vu le phénix, en un mot n'ignorer aucun des plus merveilleux secrets de la nature. Mais je croirai avoir suffisamment rempli ma promesse , si , en vous expliquant les vérités qui peuvent se déduire des choses vulgaires et connues de tous , je vous apprends à trouver après cela toutes les autres de vous-mêmes, si vous croyez bon de les chercher.
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Polyandre. Je crois , pour moi, que c'est là tout ce que noué pouvons désirer; et je me contenterois que vous m'apprissiez un certain nombre dé ces propositions qui sont si célèbres que personne ne les ignore, telles que celles qui regardent la Divinité , l'âme , les vertus , leur récompense , etc. , propositions que je compare à ces ftrqilles antiques qui sont reconnues par tous pour très illustres, quoique leurs titres soient cachés sous ]e3 ruines des temps passés. Je ne doute pas eft effet que ceux qui les premiers portèrent le genre humain à croire à toutes ces choses n'aient employé d'excellentes raisons pour les prouver ; mais elles ont été depuis si rarement répétées que personne ne les sait : et cependant ce sont dçs vérités d'une telle importance que la prudence gous portç à y ayoij* une foi aveugle , au risque de nous tromper , plutôt que d'attendre la vie future pour en être mieux instruits.
ÉpiSTÉivf on. Pour ce qui me regarde , je suis On peu plus curieux, et je désirerais volontiers que vous m'expliquassiez certaines difficultés particulières qui s'offrent à moi dans chaque science, et principalement dans ce qui concerne les secrets de? arts , les apparitions , les prestiges , en qn mot tous les effets admirables qu'on attribue à la magie. Je pensée qu'il ,$st utile de connoître tout cela , non pour s'en servir , mais pour ne pas laisser sur-
prendre son jugement à l'admiration d'une chose inconnue.
Eudoxe. Je tâcherai de vous satisfaire l'un et l'autre ; et , pour nous servir d'un ordre que nous puissions garder jusqu'à la fin, je désire d'abord, Polyandre , que nous parlions de toutes les choses que renferme le monde, en les considérant en ellesmêmes ; et à condition qu'Épistémon interrompra notre discours le moins possible , parceque ses objections nous fprceroient souvent d'abandonner notre sujet. Ensuite nous considérerons de nouveau toutes. ces choses, mais sous une autre face , en tant qu'elles sont en rapport avec nous , et qu'elles peuvent être appelées vraies ou fausses , bonnes ou mauvaises. C'est là qu'Épistémon trouvera l'occasion d'exposer toutes les difficultés qui lui resteront des discours précédents.
Polyandre. Dites-nous donc quel ordre vous suivrez en expliquant chaque chose.
Eudoxe. Il faudra commencer par l'âme de l'homme , parceque toutes nos connoissançes dépendent d'elle ; et , après avoir considéré sa nature et ses effets , nous arriverons à son auteur. Quand nous connoîtrons quel il est et comment il a créé toutes les choses qui sont dans le monde, nous no* terons ce qu'il y a de plus certain sur les autres créatures; nous examinerons comment nos sens perçoivent les choses', et comment nos connois-
sances deviennent fausses ou vraies. Ensuite je vous mettrai sous les yeux les travaux de l'homme sur les objets corporels ; et , après vous avoir frappé d'admiration à la vue des machines les plus puissantes, des automates les plus rares, des visions les plus spécieuses , et des tours les plus subtils que l'art puisse inventer, je vous en révélerai les secrets , qui sont si simples, que vous n'admirerez désormais plus rien dans les ouvrages de nos mains. J'arriverai après cela aux œuvres de la nature, et , après vous avoir montré la cause de tous ses changements , la diversité de ses qualités et la raison pour laquelle l'âme des plantes et des animaux diffère de la, nôtre, je vous donnerai à oonsidérer l'architecture des choses sensibles. Les phénomènes du ciel observés , et les conclusions certaines qu'on en peut tirer , déduites , je m'élèverai aux conjectures les plus saines sur ce que l'homme ne peut déterminer positivement, pour essayer de rendre compte de la relation des choses sensibles aux intellectuelles, et des unes et des autres au Créateur, de l'immortalité des créatures , et de leur état après la consommation des siècles. Ensuite nous viendrons à la deuxième partie de cet entretien, dans laquelle nous traiterons spécialement de toutes les sciences, choisissant dans chacune ce qu'elle a de plus solide , et frious proposerons une méthode pour les pousser beaucoup plus loin x
et trouver de nous-mêmes , avec un esprit ordinaire, ce que les plus fins peuvent découvrir. Après avoir ainsi préparé notre intelligence à juger parfaitement de la vérité, il faut encore nous accoutumer à diriger notre volonté en distinguant le bien du mal , et en observant la vraie différence qui est entre la vertu et le vice. Cela fait , j'espère que votre ardeur de connoître ne sera pas si violente, et tout ce que je vous dirai vous paroîtra si bien prouvé que vous viendrez à croire qu'un homme d'un esprit sain , eût-il été élevé dans un désert, et n'eût il été jamais éclairé que des lumières de la nature, ne pourroit, s'il pesoit les mêmes raisons, embrasser un avis différent du nôtre. Pour commencer ce discours, il faut examiner quelle est la première connoissance de l'homme , en quelle partie de l'âme elle réside , et pourquoi au commencement elle est si imparfaite.
Epistémon. Tout cela me paroît s'expliquer très clairement , si on compare l'imagination des enfants à une table rase sur laquelle nos idées, qui sont comme la vive image des objets, doivent se peindre. Les sens , les penchants de l'esprit , les maîtres et l'intelligence sont les divers peintres qui peuvent faire cette œuvre, et, parmi eux, ceux qui sont les moins propres à y réussir la commencent; c'est à savoir, les sens imparfaits,
l'instinct aveugle et de sottes nourrices.. Vient enfin le meilleur de tous, l'intelligence; et cependant est-il encore nécessaire qu'elle fasse un apprentissage de plusieurs années, et suive, long- temps l'exemple de ses maîtres , ayant d'oser rectifier une seule de leurs erreurs ; c'est là à mon sens une des principales causes de la difficulté que nous avons à parvenir à la science. Nos sens en effet ne perçoivent que ce qu'il y a de plus grossier et déplus commun; notre instinct est entièrement corrompu ; et quant aux maîtres , encore qu'on en puisse certainement trouver de bons , ils ne peuvent cependant nous forcer d'avoir foi en leurs raisonnements, et de les avouer avant de les avoir examinés avec notre intelligence, qui seule a le pouvoir de le faire. Mais elle est comme un peintre habile, qui, appelé pour mettre la dernière main à un tableau ébauché par des apprentis , awoit beau employer toutes les règles de l'art, corriger peu à peu, tantôt un trait, tantôt un autre, ajouter enfin tout ce qui y manque, ne pourroit cependant empêcher qu'il n'y restât encore de grands défauts, parceque dans le principe le tableau au*roit été mal esquissé , les personnages mal placés., et les proportions observées peu rigoureusement. Eudoxe. Votre comparaison nous met parfaitement sous les yeux le premier obstacle qui nous arrête ; mais vous ne montrez pas le moyen de l'évi-
ter. Or, selon moi, le voici : tout de même que votre peintre eût mieux fait, après avoir effacé tous les traits du tableau , de lé recommencer en entier , que de perdre son temps à le corriger ; de même tous les hommes arrivés à 1 âge où l'intelligence commence à être dans sa force, devraient former le dessein d'effacer de leur imagination toutes les idées inexactes qui sont venues s'y graver jusqu'alors, et appliquer sérieusement toutes les forces de leur intelligence à s'en former de nouvelles. Certes, si ce moyen ne les conduisoit pas à la perfection , au moins n'auroient - ils plus le droit d'en rejeter la faute sur la foiblesse des sens et les erreurs de la nature.
Epistémon. Ce seroit le meilleur moyen si on pou* voit l'employer facilement; mais vous n'ignorez pas que les premières opinions que notre imagination a reçues y restent si profondément empreintes, que notre volonté seule , si elle n'imploroit le secours de quelques fortes raisons , ne pourroit parvenir à le$ effacer.
Eudoxe. C'est justement quelques unes de ces raisons que je prétends vous enseigner ; et si vous voulez retirer, quelque fruit de cet entretien , il faut que vous me prêtiez toute votre attention , et que vous me laissiez converser avec Polyandre, afin que je puisse en commençant renverser toute sa science acquise^ En effet, comme elle ne suffit pas à le
satisfaire, elle ne peut être que mauvaise, et je la compare à un édifice mal construit , dont les fondements ne sont pas assez solides. Je ne sais pas de meilleur remède que de le démolir et de le renverser de fond en comble, pour en élever un nouveau. Car, je ne veux pas être mis au nombre de ces artisans sans talents, qui ne s'appliquent qu'à restaurer de vieux ouvrages, parcequ'au fond ils sont incapables d'en achever de neufs. Mais, Polyandre, pendant que nous sommes occupés à détruire cet édifice , nous pouvons en même temps jeter les fondements qui peuvent servir à notre dessein , et préparer la matière la plus solide pour y réussir; pour peu que vous vouliez examiner avec moi quelles sont , de toutes les vérités que les hommes peuvent savoir, les plus certaines et les plus faciles à connoître.
Poltawôre. Y a-t-il quelqu*un qui doute que les choses sensibles (j'entends par là celles qui se voient et se touchent) ne soient de beaucoup plus certaines que les autres? Pour moi je m'étonnerois fort si vous me montriez aussi clairement quelques unes des choses qu'on dit de Dieu et de notre âme.
Eudoxe. C'est cependant ce que j'espère faire, et il me paroît surprenant que les hommes soient assez crédules pour baser leur science sur la certitude des sens , quand il n'est personne qui ignore qu'ils nous trompent quelquefois , et que nous avons de
bonnes raisons de nous en défier toujours , puisqu'une fois ils ont, pu nous induire en erreur.
Polyawdre. Je sajs bien q\xe les sens nous trompent quelquefois quand ils souffrent , ainsi un malade croit que tous les mets sont amers ; quand ils sont trop éloignés de l'objet, ainsi les étoiles ne nous paraissent jamais aussi grandes qu'elles sont réellement ; en général , quand ils n'agissent pas librement selon leur nature. Mais toutes leurs erreurs sont faciles à connoître, et n'empêchent pas que je ne sois persuadé que je vous vois, que nous nous promenons dans un jardin, que le soleil luit, en un mot, que tout ce que mes sens m'offrent habituellement , est vrai.
Eudoxe. Puisqu'il ne me suffit pas de vous dire que les sens nous trompent dans certains cas où vous vous en apercevez bien , pour vous faire craindre d'être trompé par eux dans d'autres occasions où vous ne le savez pas, j'irai plus loin, et vous demanderai si vous n'avez jamais vu un homme mélancolique de l'espèce de ceux qi^i se croient des vases remplis d'eau, ou qui pensent avoir une partie quelconque du corps d'une grandeur démesurée ; ils jureraient qu'ils voient cela et le touchent comme ils l'imaginent. Il est vrai toutefois que celui-là s'indignesoit auquel on viendroit dire qu'il n'a pas plus de raison qu'eux de croire son opinion certaine , puisque tous deux s'appuient
également sur lés données des sens et de l'imagination. Mais sans aller jusque là, vous ne pouvez vous fâcher si je vous demandois, ai vous n'êtes pas comme les* autres hommes sujet au sommeil , et si vous né pouvez pas penser en dormant que vous me voyez , que vous vous promenez dans ce jardin, que le soleil luit,, en un mot mille autres choses que vous pensez voir aujourd'hui très clairement. N'avez-vous jamais entendu dans les vieilles comédies cette formule d'étonnement , Estce que je dors ? Comment pouvez- vous être certain que votre vie ne soit pas un songe perpétuel , et que tout ce que vous apprenez par les sens n'est pas aussi Eaux que quand vous dormez, surtout sachant que vous avez' été créé par un être supérieur, auquel dans sa toute-puissance il n'eût pas été plus difficile de nous créer tels que je vous ai dit, que tels que vous croyez être ?
Poltandre. Voilà certes des raisons qui suffiroient pour renverser toute la science d*Épistémon, s'il y pouvoit donner toute son attention ; quant à moi je craindrois d'être tant soit peu fou, si, ne m'étant jamais appliqué à l'étude, ni accoutumé à détourner mon esprit des choses sensibles, j'ailois l'appliquer à des méditations qui surpassent mes forces.
Épistémon. Je pense qu'il est très dangereux de s'avancer trop loin dans cette manière de raison-
ner : les doutes universels de ce genre nous conduisent droit à l'ignorance de Socrate, ou à l'incertitude des pyrrhoniens , qui est comme une eau profonde où Ton ne peut trouver pied.
Eudoxe. J'avoue que ce n'est pas sans grand danger qu'on s'y hasarde sans guide, quand on n'en connoît pas le gué , et que beaucoup même s'y sont perdus ; mais vous ne devez rien craindre si vous suivez mes pas. Ce sont de telles craintes , en effet , qui ont empêché beaucoup d'hommes savants d'ac* quérir des connoissances assez solides et assez certaines pour mériter le nom de sciences; ils s'imaginoient qu'il n'y avoit rien de plus ferme et de plus solide sur quoi ils pussent appuyer leur foi que les choses sensibles ; aussi ont-ils bâti sur ce sable plutôt que de chercher en creusant, plus avant un terrain ferme. Ce n'est point ici qu'il faut nous arrêter. Il y a plus; quand vous n'examineriez pas ultérieurement les raisons que je viens de vous dire , elles auroient cependant rempli leur principal but* <telni que je voulois atteindre, si elles ont frappé votre esprit assez pour vous mettre sur vos gardes. " Elles montrent en effet que votre science n'est pas tellement infaillible que, vous ne deviez craindre d'en voir renverser les • fondements , puisqu'elles vous font douter de tout , et que vous doutez dès maintenant de votre science même. Elles prouvent ensuite que j'ai rempli mon
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but , qui étoit dé renverser votre science , en vous en montrant l'incertitude. Mais, de crainte quevous ne refusiez de me suivre plus loin , je vous déclare que ces doutes , qui en commençant vous ont fait peur, sont comme ce* fantômes et ces vaines images qui paraissent dans la nuit à la lueur incertaine d'une foible lumière. La peur vous poursuit si vous les fuyez, mais approchez-en, touchez-les, vous ne trouverez , que du vent, qu'une ombre , et vous serez rassuré pour toujours.
Polyanjdre. Soit : je désire donc, vaincu par vos raisons, me représenter toutes ce» difficultés, dans leur plus grande force possible i et m'appliquer à douter si par hasard je n ai pas été toute ma vie en délire, si même toutes ces idées que je croyois entrées dans mon esprit, pour ainsi dire, parla porte des sens , ne pourraient pas s'être formées d'elles-mêmes, tout comme se forment de semblables jidées quand je dors , ou que j'ai la certitude que mes yeux sont fermés, mes oreilles bouchées, en un mot qu'aucun de mes sens n'y est pour rien. De cette, façon je douterai non seulement si vous êtes dans le monde r s'il existe une terre , s'il est un soleil , mais encore si j'ai des yeux* des oreilles, un corps, si même je parle avec vous, si vous m'adressez la parole , en un mot je douterai de toutes choses. *
ëuooxe. Vous voilà très bien préparé, et c'est
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là que je voulois vous amener ; mais voici le moment de prêter votre \ attention aux conséquences que j'en veux tirer. Vous voyez bien que vous pouvez raisonnablement douter de toutes les choses dont la connoissance ne vous parvient que par les sens; mais pouvez -vous douter de votre doute , et rester incertain si vous doutez ou non ?
PoLïAKrtRE. J'avoue que cela m'étonne , et ce peu de perspicacité que me donne un assez mince bon sens fait que je ne me vois pas sans stupeur forcé à avouer que je ne sais rien avec certitude, mais que je doute de tput, et que je xiè suis certain d'aucune chose. Mais qu'en voulez-vous Conclure? Je ne vois pas à quoi pfeut servir cet étonnement universel, ni par quelle raison un doute de cette espèce peut être un principe qu'il nous faille déduire de éi loin. Bien au contraire vous avez donné pour but à cet entretien de*nous débarrasser de nos doutes , et de nous apprendre à trouver des vérités qu Épistémon, tout savant qu'il est , pourro'it bien ignorer. *
Eudoxje. Prêtez-moi seulement votre attention; je vais vous conduire plus loin que vous ne pensez. En effet, c'est de ce doute universel que, comme d'un point fixe et immuable , j'ai résolu de dériver la connoissance de Dieu, de vous-même, et de tout ce que renferme le monde.
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