‹ OEuvres de Descartes, publiées (volume 2)Chapitre 7 sur 47 · A GISBERT VOET · texte numérisé non relu

A GISBERT VOET

Sur deux livres récemment publiés à Utrecht par Toet, Tan sur la Confrérie de Marie, l'autre sur la Philosophie cartésienne»

Depuis que j'ai fait connoître par quelques essais la philosophie que je regarde comme véritable et comme utile à l'humanité, plusieurs gens de lettres, surtout parmi ceux qui passent pour les plus habiles et les plus savants, m'ont exhorté à la perfectionner, et à la publier en entier: plein de déférence pour leur opinion, je regarde cependant comme un témoignage

s plus fort en faveur de ma doctrine l'acharnement de quelques hommes, nourris dans les disputes des écoles, qui par leurs calomnies s'efforcent de l'accabler dans sa naissance. Les opinions philosophiques ont toujours été libres; beaucoup d'hommes ont erré dans la science de la nature, sans que personne en souffrît : si je me trompe après eux, ce sera sans péril pour le genre humain; mais si par hasard j'ai trouvé la vérité, j'aurai rendu un grand service. Voilà pourquoi sans doute les amis de la vérité, dans l'espérance foible et douteuse de la trouver dans mes écrits, m'invitent à les publier; mais je ne vois point par quels motifs d'autres personnes attaquent mes opinions avec tant d'aigreur, si ce n'est qu'obligées d'y donner leur assentiment, elles craignent que la vérité reconnue ne décrédite les controverses scolastiques, qui sont le fond de leur

\ doctrine. Comme elles ne m'opposent point de raisons, mais des personnalités, je me dispense de leur répondre; toutefois

Gisbert Voet ne m'accuse pas seulement, comme les autres, d'erreur et d'ignorance; il me charge d'imputations si odieuses, et m'attaque d'une manière si perfide, que je ne puis garder le silence*

L'année dernière, il publia, au nom de l'académie d'Utrecht, dont il étoit alors recteur, un jugement par lequel il condamnent ma philosophie, sous prétexte qu'elle conduisoit à des opinions fausses et absurdes , contraires à la théologie orthodoxe. Je fus obligé d'insérer ce jugement dans un écrit que j'avois alors sous presse, en y joignant une réfutation et un tableau des vertus de Voet : il m'opposoit non des raisons, mais son autorité; je voulois montrer quelle valeur on devoit y attacher, et l'obliger de produire ces opinions fausses et absurdes contraires à la théologie orthodoxe, qu'il prétendoit être les conséquences de ma philosophie. Car s'il n'est pas permis de demander compte de leurs jugements à ceux qui ont en main le souverain pouvoir, du moins celui qui ose condamner Un homme sur lequel il n'a aucun droit, et qui refuse de lui faire connoître, sur sa demande, les motifs de sa condamnation, se déclare par cela seul calomniateur. J'attendois donc de Voet une réponse où il montrât ces opinions contraires à la théologie orthodoxe , et où il repoussât le soupçon de calomnie, lorsqu'on publia pour lui un gros livre intitulé : Philosophie cartésienne 9 ou Méthode admirable de ta philosophie nouvelle de René Descartes. Mais cet ouvrage parut soûs le nom d'un de ses disciples , professeur de philosophie à Groningue, et au lieu de preuves ou d'excuses de son premier écrit, il ne contient que de nouvelles calomnies encore plus odieuses. Sans parler de l'insolence et de la bassesse de ses injures , il ne m'accuse de rien moins que d'enseigner l'athéisme perfidement et d'une manière insensible; et il donne pour toute preuve de ce qu'il avance que j'ai écrit contre les athées, et que bien des gens s'imaginent que je les ai solidement réfutés.

Jamais la calomnie ne fut plus évidente et moins excusable. Cest ce qui m'impose la nécessité de la combattre par cet écrit, et d'implorer publiquement la protection des magistrats contre les outrages d'un calomniateur. En effet , comme il est payé par l'état pour instruire la jeunesse, et qu'il est professeur d'une académie, si, tout coupable qu'il est, il restoit impuni, •on croiroit qu'il est soutenu par l'autorité de ceux qui lui permettent de remplir ces fonctions. Aucun corps, aucune république n'est déshonorée, parcequ'il s'y trouve. un coupable; car si partout il y a des lois et des magistrats; c'est que partout il peut se commettre des crimes; et il faut louer, ceux qui les punissent aussitôt qu'ils sont connus. Il y. a quelques mois cent quarante-quatre pages , composant les six premières feuilles de ce libelle, m'ayant été envoyées d'Utrecht; où je savois que Voet en surveilloit la publication, j'y répondis à mes heures de loisir. L'impression fut ensuite interrompue à cause du livre sur la Confrérie de la Vierge, dont Voet pressoit davantage la publication, désirant qu'il parût avant le synode gallo-belge, tenu dernièrement à la Haye, où il croyoit qu'il serpit.question du fait qu'il aroit attaqué. J'ai pensé qu'il étoit de mon devoir d'examiner également cet ouvrage aussitôt qu'il fut mis au jour. J'ai évité avec le plus grand soin d'aborder la question religieuse dont il traite, et qui est étrangère à ma croyance, afin de ne point donner à mon adversaire un sujet de crier au scandale; mais j'ai profité des moyens qu'il m'offroit de démontrer sa malice et ses mensonges. Voet ne me combat que sous le masque: tantôt il lâche un de ses disciples, tantôt un autre, afin de n'être pas responsable de ce qu'ils auront écrit, et cependant d'y prêter l'appui de son autorité auprès de ceux qui, considérant qu'il est ministre de l'église, et que par conséquent il doit être honnête homme et ennemi du mensonge, ne croiront pas qu'il eut souffert que ses disciples, écrivant en son nom et .de cancer* avec lui, m'intentassent de «si graves ac~

cusàtions, si je ne les méritois pas : j'ai donc cru nécessaire de rabaisser cette autorité dont il use si mal, en faisant connoître par quelques traits sa conduite, sa doctrine et ses mérites, d'abord pour me délivrer de ses calomnies, et ensuite dans l'intérêt public; car ce n'est pas moi seulement quelles attaquent Je m'inquiète peu des plaintes absurdes par lesquelles je prévois qu'il tâchera de me rendre odieux, en disant que j'attaque en lui les autres théologiens, et que je me fais juge des controverses de sa religion; tous ceux qui me liront en reconnoîtront la fausseté, et verront au contraire avec quel soin j'ai évité d'y donner lieu. Bien plus, ayant appris ces jours derniers que ses partisans répandoient que le synode gallo-belge avoit rendu un jugement en sa faveur, j'ai examiné attentivement s'il n'y avoit pas dans cet écrit quelque point qu'il eût condamné 1 mais ayant lu, tous les articles du synode où il est question de ta confrérie de la sainte Vierge, loin <Fy rien- trouver qui favorisât Voet, j'ai reconnu qu'ils renfermoient sa condamnation formelle. Le synode dit, art. a4, qu'il n'approuve pas qu'un de ses prédicateurs ait soutenu l'affirmative de la question > de son propre mouvement, et sans demander ravis du synode, bien qu'il y ait été invité par ceux dont il a pris la défense; et il donne pour raison, non qu'il juge la cause mauvaise, non qu'il la trouve défendue par de mauvais moyens et des injustices, mais que cette question regarde toutes les églises en général. Par le même motif, art. a5, il en renvoie la décision à un synode général dans chaque pays, quoique l'église de Bois-le-Buc lui eût demandé de prononcer un jugement. Il est donc évident qu'il ne peut approuver que Voet,- de son propre mouvement > et sans demander l'avià du synode, ait soutenu publiquement la négative, non pour défendre, mais pour diffamer, et que seuHl fut plus hardi que tout le synode gallo-belge. Et il ne faut pas croire que cette assemblée ait plutôt favorisé la négative que l'affirmative, parcequ'elle a conseillé au nom des

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