‹ OEuvres de Descartes, publiées (volume 5)Chapitre 11 sur 59 · DB L*E8PRIT HUMAIN · texte numérisé non relu

DB L*E8PRIT HUMAIN

Ce que vous ikvez écrit de la distinction qui est entre l'âme et le corps nie semble très clair, très évident , et tout divin , et comme il n*y a rien de plus ancien que la vérité , j'ai eu une singulière satisfaction de voir que presque les, mêmes choses avoient été autrefois agitées fort clairement et fort agréablement par saint Augustin , dans tout le livre X de la Trinité, mais principalement au chapitre X.

Je trouve seulement de la difficulté , en ce que , dans vos réponses aux cinquièmes objections, page 549 de l'édition françoise, vous dites que 1 ame pense toujours , à cause qu'elle est une substance qui pense ; et que ce qui fait que nous ne nous ressouvenons pas des pensées qu'elle a eues lorsque nous [étions dans le ventrç de nos mères , ou pendant une léthargie, vient de ce que pendant que Fânle est unie au corps, pour se ressouvenir de nos pensées, il est nécessaire qu'il en demeure quelques vestiges imprimés dans le cerveau , vers lesquels l'âme se touniant et s'y appliquailt, elle se ressouvient , et qu'on ne doit pas ti*ouver étrange si le cerveau d'un enfant ou d'un léthargique n'est pas propre à recevoir ces impressions.

LETTRES. iSg

Mais il faut, à mon avis, nécessairement admettre en notre esprit deux sortes de mémoires , Tune purement spirituelle , et l'autre qui se fasse par Tentremise d'un organe corporel: de même que Ton admet ordinairement deux manières ou deux facultés de penser ( ainsi que vous expliquez et prouvez vous-même admirablement ), Tune qui conçoit purement, et sans Taide d'aucune faculté corporelle, et l'autre qui s'applique aux images qui sont dépeintes dans le cerveau. De sorte qu'il faut confesser que pour ce qui est de ces dernières opérations de l'esprit , c'est à savoir des imaginations , il est impossible que nous nous en ressouvenions, s'il n'en demeure quelques vestiges imprimés dans le cerveau.

Mais il me semble que l'on doit dire tout le contraire à l'égard des conceptions pures, c'est à savoir que pour s'en ressouvenir il n'est nullement besoin qu'il y en ait aucuns vestiges dans le cerveau ; et même tandis qu'elles demeurent de pures conceptions il n'est pas possible que cela soit, puisqu'elles n'ont aucun commerce ni correspondance avec le cerveau, ni avec aucune autre chose corporelle.

Et véritablement qui croiroit que l'esprit peut concevoir sans l'aide du cerveau, et qu'il ne peut se ressouvenir de sa conception sans l'aide du cerveau? Et même si cela étoit, l'esprit ne pourroit

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en aucune façon raisonner des choses spirituelles et incorporelles, telle qu'est Dieu, et lui-même, .vu que tout raisonnement est composé d'un^ suite de plusieurs conceptions dont nous ne pour- ^ rions comprendre la liaison, si nous ne nous ressouvenions des premières lorsque nous formons les secondes. Mais quant aux premières, il n'en demeure aucun vestige dans le cerveau, puisque nous supposons qu'elles ont été de pures conceptions. L'esprit donc peut se ressouvenir de ses pensées , sans qu'il en soit resté aucuns vestiges dans le cerveau. Il faut donc chercher une autre raison pourquoi , s'il est vrai que l'âme pense toujours, personne néanmoins jusques ici ne s'est ressouvenu des pensées qu'il a eues tandis qu'il étoit au ventre de sa mère; vu principalement que ces pensées ont dû être très claires et très distinctes, si, comme vous dites en plusieurs endroits , et même à mon avis avec raison, il est véritable qu'il n'y a rien qui offusque davantage les lumières de notre âme que les préjugés des sens, desquels pour lors personne n'est prévenu:

Et même il ne me semble pas nécessaire que l'âme pense toujours , encore qu'elle soit une substance qui pense ; car il suffit qu'elle ait toujours en soi la faculté de penser , comme la substance corporelle est toujours divisible , encore qu*en effet elle ne soit pas divisée.

LETTRES. l4l

DB DISU.

Les raisons dont vous vous servez pour prouver l'existence de Dieu ne me semblent pas seulement ingénieuses, comme tout le monde l'avoue, mais aussi de vraies et de solides démonstrations , particulièrement les deux premières. Dans la troi* sième , il y a quelque chose que j'aurois bien voulu que vous eussiez expliqué plus exactement.

1. Toute la force de cette démonstration consiste principalement en ce que , comme le temps présent ne dépend point de celui qui le précède immédiatement , il ne Ê^ut pas une moindre pui^ sance pour conserver une chose que pour la créer la première fois. Mais on peut demander ici de quel tanps vous- entendes panier ; car.$i c'est de la durée de l'esprit même, que vous- appelez du ^om de temp$ ^ les philosophes et Im t\m>\Qg\e^s di^nt ordinairement que la durée d'une chosç. pepjD^r neote, et surtout d'une chos^e .spii^it;ueUe,}t^e qu'est l'esprit ou l'âme de Thomme, n'est pas successive « mais permanente et toute à la fois ( ce qui est très vrai de la durée de Dieu ) , et partant qu'on n'y doit point chercher des parties qui, çi'entre-*suivent les unes les autres sans être déqpiendantes ; ce qu'ils accordent seulement se pouvoir dire de la durée du nwmem^ni 3 qui seule est proprement ce qu'on appelle. («m/E»», Que si vous répon-

dez que vous entendez aussi proprement parler du temps , qui est la durée du mouvement , à savoir du soleil et desautresastreà , il semble que cela n'appartient en aucune façon à la conservation de notre esprit, puisque, bien que Foû supposât qu'il n'y eût aucun corps en la nature (ainsi que vous supposez en la troisième méditation ) par le mouvanekit duquel le temps se pût mesurer,, tout ce que vous dites de la nécessaire conservation de notre esprit ne laisseroit pas de se soutenir et avoir de la force. C'est pourquoi , afin que cette démonstration ait autant de force que les autres, il seroit besoin que Toud prissiez la peine d'expliquer ce qui suit :

1. Ce que c'est que la durée, et en quoi elle diffère de la chose qui dure.

2. Si la durée d'une chose permanente et spiri<^ tuelle est successive ou permanente. . ^

5. Ce que c'est proprement que le temps , et en quoi il diffère de la succession d'une chose permanente ; et si l'un et l'autre est une chose successive.

4. D'où le ten^ emprunte sa brièveté ou sa longueur, et d'où le mouvement emprunte sa tar* diveté ou sa vitesse.

Par après ^ au sujet même de la durée , vous établissez pour axiome que ce qui peut faire ce qui est plus grand ou plus difficile, peut faire aussi ce qui est moindre. Toutefois cela ne semble pas universellement vrai , ainsi que le requiert la na-

ture d'un axiome. Car, par exemple , je puis bien entendre et concevoir, mais je ne puis néanmoins Élire mouV(»r la terre de sa place, quoique pourtant le premier soit beaucoup plus grand que le dernier. Enfin, il semble que cène soit pas une chose plus grande de me conserver moi - même que de me donner les perfections que j'aperçois qui me manquent , puisque je sens que la toute-puissance et la science de toutes choses me manquent, lesquelles toutefois je ne pourrois me donner sans me £nre Dieu ; ce qui seroit beaucoup plus grand que de me conserver moi-même.

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