DU VIDE
Vous assurez que non seulement il n'y a point de vide en la nature ^ mais même qu'il n'y en peut avoir : ce qui semble déroger à la toute-puissance de Dieu. Quoi donc , Dieu ne peut-il pas réduire au néant le vin qui est contenu dans un tonneau ^ et n'y produire aucun autre corps en sa place, ou ne pas souffrir qu'il y entre aucun autre, quoique ce dernier ne soit pas nécessaire , puisque le vin étant Une fois anéax^i , aucun autre corps ne pourroit rentrer en sa place qu'il ne laissât une autre place vide en la nature ? D'où il suit , ou que Dieu conserve nécessairement tous les corps , ou que s'il peut en réduire un au néant , il peut au^i y avoir du vide.
Mais, dites -vous, s'il y avoit du vide, ce vide auroit toutes les propriétés du corps , comme sont la longueur , la largeur , la profondeur , la divisi* t>ilité , et ainsi du reste , et par conséquent ce seroit un vi^ai corps.
Je réponds que ^ c^ Yide, qui e^t un néant n'g aucune propriété , mais seulement I^ concavité dix tonneau, dont les parties sont éloignée^ de tant de pieds lune de l'autre ; et certes J^ corps contenu entre les côtés de ce tonneau ne c<;>ntribue rieiità cela ; ce qui fait que ce n'est pas merveille $i <ce corps étant oté les mêmes propriétés convienneAt
encore à cette concavité. Car puisque le tonneau et le vin , ou quelque autre corps que ce puisse être qui soit contenu entre les côtés du tonneau , sont deux substances tout-à-fait diverses, chacune desquelles peut être conçue sans l'autre comme une chose complète ;' je vous demande si , lorsque je considère le tonneau séparément , je ne puis pas mesurer sa concavité , voir combien il y a de pieds depuis un fond jusqu'à l'autre , et quel est le diamètre de sa concavité cylindrique , et ainsi du reste. Aussi je prétends seulement que ces propriétés demeurent, le corps qui étoit contenu dedans étant anéanti , et non pas celles qui appartenoient particuUeFement à ce corps; comme par exemple, que ses parties pouvoient être séparées les unes des autres et être agitées en diverses façons.
Quoi qu'il en soit, j'aimerois mieux avouer mon ignorance ^ue de me persuader que Dieu conserve nécessairement tous les corps , ou du moins qu'il n'en peut anéantir aucun, qu'en même temps il n'en crée un autre.
Voilà , monsieur , ce que j'ai jugé avoir besoin d'une explication plus exacte en ce que vous avez écrit. Que si les prières d'un homme inconnu n'ont pas assez de force pour obtenir cela de vous, j'espère que le grand amour que j'ai pour la vérité , qui seule m'a donné la hardiesse de vous écrire , et qui vous fait aimer de tous ceux qui la chérissent,
1^6 LETTREES.
vom portera à m*accorder TefFét de ma prièlre , et k satisfaire à tous mes doutes , et même à ma eu* riosité. Je suis , etc.
RÉPONSE DE M. DËSCARTES *.
(Lettre 4 du tome II. Version.)
Monsieur,
Encore que l'auteur des objections qui me furent hier envoyées n'ait point voulu élre connu ni de nom ni de visage, toutefois il n'a |)usi bien se c;acher qu'il ne se soit fait connoître par la partie qui est en lui la meilleure, à savoir par l'esprit j et pourceque je reconaois qu'il est fort s\ibtil et fort savant, je n'aurai point de honte d'être vaincu et enseigné par un homme de sa sorte : mais pourcequ'il dit lui-même , qu'il ne s'est point adressé à moi- à dessein de contester, mais seulement par un pur désir de découvrir la vérité , je lui répondrai ici en peu de mots, afin de réserver quelque chose pour son entretien. Car je crois qu'on peut. agir plus sûrement par lettres avec ceux qui aiment la dispute; mais pour ceux qui ne cherchent que
« • Datée da iC juillet 1647. »
LETtRES. ,/,T
fav^ité, l'entrevue et la vive voix est bien cornmode.
Je confesse avec vous qu'il y a en nous dfeu< «or tes de mémoires; mais je me persuade que Fânie d'un enfant n^a jamais eu de conceptions pures , mais seulement des s^nisations confuses; et encore que ces sensations confuses laissent quelques vestiges daas le cerveau, qui y demeurent durant tout le reste de la vie, ces vestiges néanmpins ne suffisent pas pour nous faire connoître que les sensations qui nous arrivent étant adultes soàt semblables à celles que nous avons eues dans le ventre de DOS mères, ni par conséquent pour nous en faire ressouvenir, à cause que cela dépeiKl de quelque réflexion de l'entendement, ou de la mémoire intellectuelle , dont on n'a pas l'usage quand on est au ventre de sa mère. Mais il me semble qu'il «st nécessaire que l'âme pense toujours actuellement, pourceque la pensée constitue son essence, ainsi que l'extension constitue l'essence du corps ; et la pensée n'est pas conçue comme un attribut q»i pent être joint ou séparé de la chose qui pease, ainslque l'on conçoit dans le corps la division des parties , ou le mouvement.
Ce que vous proposez ensuite touchant la durée et le tcm-ps est fondé sur l'opinion de l'école de laqMelle je suis fort éloigné ; à savoir que la durée du mouvement est d'uûe autre nature que
lO.
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la durée des choses qui ne sont point mues, ainsi que j'ai expliqué en Tarticle 67 de la première partie des Principes ; et quoiqu'il n'y eût point du tout de corps au monde, toutefois on ne pourroit pas dire que la durée de l'esprit humain fût tout à la fois tout entière, ainsi qu'on le peut dire de la durée de Dieu , pourceque nous connoissons manifestement de la succession dans nos pensées, ce que Ion ne peut admettre dans- les pensées de Dieu : et l'on conçoit clairement qu'il se peut faire que j'existe au moment auquel je pense à une certaine chose , et toutefois que je cesse d'exister au moment qui le suit immédiatement, auquel je pourrai penser à quelque autre chose, s'il arrive que j'existe.
Cet axiome , à savoir , que ce qui peut faire le plus peut aussi faire le moins , me semble clair de soi-même , lorsqu'il s'agit des causes premières et non limitées ; mais lorsqu'il s'agit d'une cause déterminée à quelque effet, l'on dit ordinairement que c'est quelque chose de plus , pour unç telle cause, de produire un autre effet que de produire celui auquel elle est déterminée par sa nature, auquel sens c'est une choçe plus grande à un homme de mouvoir la terre de sa place que d'entendre et de concevoir. C'est aussi une chose plus grande de se conserver que de se donner quelques unes des perfections que nous apercevons
qui nous jnanquent ; et cela suffit pour la force de mon argument, encore que pQut-^tre ce soit une chose moindre que de se donner la toute^ puissance et tontes les autres perfections divines.
Puisque le concile de Trente n'a pas vouhi expliquer de quelle façon le corps de Jésus-Christ est en l'Eucharistie , et quMl a dit qu'il y est d'une façon d'exister qu'à peine pouvohs^nous exprimer par des paroles, je craindrois d'être accusé de témérité si j'osois déterminer quelque chose là-dessus , et j'aimerois mieux en dire mes conjectures de vive voix que par écrit.*
Enfin pour ce qui est du vide, je n'ai presque rien à dire qui ne se trouve déjà qudque part dans mes Principes de philosophie; car ce que vous . nommez^ ioi là concavité du tonneau , à mon j.uge^ ment, est un corps qiii a trois dimensions, et que vous rapportez faussement aiix* côtés du tonneau comme si ce n'étoit rien qui fût différent d'eux.
Mais toutes ces choses se peuvent plus facilnment discuter dans une entrevue, à laquelle je •m'offre très volontiers , n'ayant que de l'amour et du respect. pour tous ceux que je vois disposée à suivre et embrasser la vérité. Je suis , etc.
l5o tBTTllES,