‹ OEuvres de Descartes, publiéesChapitre 11 sur 22 · DU COLLEGE DE CLERMOXT · texte numérisé non relu

DU COLLEGE DE CLERMOXT

(Lettre 4 du tome III. Version.)

fin au juillet 1640.

Mon révérend père ,

Comme j'ai reconnu de tout temps dans les pères de votre société une très grande bonté et disposition à enseigner, et que je sais aussi que vous vous intéressez fort en tout ce qui regarde l'utilité publique , j'espère que votre révérence ne trouvera pas mauvais si je prends aujourd'hui la liberté de lui écrire , n'ayant autre dessein que de lui donner une occasion d'user de cette bonté envers moi , et par même moyen de veiller à l'utilité du public.

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C'est pourquoi je 11e lui ferai point ici d'excuses si, tout inconnu que peut-être je lui suis, j ose bien l'importuner de quelque prière; mais je dirai seulement que j'ai été averti qu'on soutint publiquement, il n'y a pas long-temps, dans votre collège de Paris , certaines thèses , lesquelles à la vérité je n'ai pas vues tout entières, mais dont on m'a seulement envoyé les extraits suivants :

De la page 1 1 . Comme il ne suffit pas pour expliquer l'action de la lumière et des couleurs sur les yeux, de dire qu'elle procède de la motion ou du mouvement d'une certaine matière aussi imaginaire que subtile répandue dans l'air ; de même aussi il est inutile de prétendre que par le mouvement de l'air on puisse expliquer assez clairement cette force tout-àfait admirable et cette action des sons sur l'oreille.

De la page 1 5. De vouloir expliquer l'action de la lumière et des couleurs sur les yeux 9 par le mou vement d'une certaine matière subtile répandue dans les pores de l'air et des autres corps transparents , que les corps qu'on nomme lumineux poussent vers nos yeux , et par le moyen de laquelle ils les touchent et les affectent en plusieurs diverses façons s et ne se pas vouloir servir pour cela des espèces intentionnelles, c'est en effet guérir une plaie par de nouvelles blessures , et prendre plaisir à s'embarrasser dans de nouvelles difficultés sans sortir de ses premières ténèbres; bref, c'est en faisant voir le peu d'éclaircissement

qu'on tire de cet espèces, montrer en même temps l'inutilité de cette matière subtile , et découvrant les défauts de nos philosophes , ne rien avancer qui vaille mieux.

Ce principe universel des réflexions , à savoir, l'angle tic réflexion est égal à l'angle d'incidence , semble devoir tirer sa preuve ou son explication d'ailleurs que de la distinction qui est entre ta force gui fait qu'une balle se meut , et sa détermination à se mouvoir plutôt vers un côté que vers un autre ; et même d'ailleurs que de la division de cette détermination, en une qui la porte en bas, et une autre qui la fait aller vers le côté droit : de toutes lesquelles choses, et autres semblables, si l'on n'ajoute rien de plus, on conclut manifestement le contraire. Il faut dire le même des principes que l'on apporte pour les réfractions; car si quelqu'un vouloit par là entreprendre d'en rendre raison , ilverroit que , se lais sant tromper par son analyse, il concluroit tout le contraire.

Mais d'autant que les opinions que l'on réfute dans ces thèses ne reconnoissent point , que je sache , d'autre auteur que moi , j'ai été très aise d'avoir eu de là occasion de vous prier , comme je fais très instamment , de vouloir prendre la peine dem'avertir de mes erreurs, et même une occasion si juste, qu'il est, ce me semble, de votre prudence et de votre charité de ne me pas refuser ; et certes,

encore que je ne sache ni le nom de celui qui a composé ces thèses , ni de quelle science il fait particulièrement profession , toutefois il est aisé de conjecturer par ce qu'il traite qu'il enseigne la physique ou les mathématiques: et comme je sais que tous ceux qui composent votre corps sont tellement unis ensemble , que jamais pas un d eux ne publie et ne fait aucune chose qui n'ait auparavant reçu l'approbation de tous les autres, ce qui fait que ce qui vient de quelqu'un des vôtres a bien plus d'autorité que ce qui ne vient que de quelques particuliers , ce n'est pas sans raison que je souhaite et que je me promets d'obtenir de votre révérence , ou plutôt de toute votre société , une chose qui a été publiquement promise par un des pères de votre compagnie. De plus, je vous déclare sincèrement que je ne suis point de ces opiniâtres qui ne veulent jamais démordre de leurs premiers sentiments; et que je ne pense pas qu'il y ait personne qui .soit plus disposé à enseigner que je le suis à apprendre. Ce que j'ai déjà assez déclaré dans le discours de la Méthode qui sert de préface à mes Essais, dans lequel, page 73, j'ai prié en termes exprès tous ceux qui auroient quelques objections à faire contre ce que j'ai écrit, de prendre la peine de me les envoyer. Or, entre les choses que j'ai proposées, une des plus considérables est cette matière subtile, de laquelle sans doute vous avez

démontré l'inutilité en présence de vos écoliers. Ce que j'ai aussi écrit de la réflexion et de la réfraction n'est pas des moindres; mais je ne fais point de doute que vous ne leur ayez aussi fait voir qu'en cela même j'ai été trompé par mon analyse : car je n'estime pas qu'il puisse entrer dans la pensée que de si grands hommes voulussent dans leurs thèses avancer des choses , et qu'ils les osassent même promettre à ceux qui assistent à leurs disputes, s'ils ne les savoient parfaitement , et s'ils ne les avoient auparavant enseignées à leurs disciples. Mais je vous prie que , puisqu'on n'a pas trouvé mes opinions indignes d'être réfutées publiquement dans vos écoles , vous ne me jugiez pas aussi indigne d'apprendre ce qui a été dit pour les réfuter, et de pouvoir, par ce moyen , être encore compté au nombre de vos disciples ; et pour vous convier à examiner avec soin , non seulement ce que vous avez déjà agité dans vos thèses, mais aussi le reste de mes écrits , et à réfuter par de bonnes raisons tout ce qui s'y trouvera de contraire à la vérité, je ne feindrai point de vous dire ici qu'il s'en trouve plusieurs, et même des meilleurs esprits, qui semblent incliner à vouloir suivre mes opinions. C'est pourquoi il importe beaucoup pour le bien commun de la république des lettres de les réfuter de bonne heure , si elles se trouvent fausses, pour empêcher qu'elles n'aient de la suite;

et à dire le vrai je ne pense pas que cela se puisse faire plus commodément que par les pères de votre société ; car vous avez parmi vous un si grand nombre de savants philosophes, que si chacun d'eux vouloit se donner la peine de me faire seulement une objection, je ne fais point de doute que toutes ensemble elles ne comprissent très aisément toutes celles que les autres me pourroient faire. C'est pourquoi vous me permettrez, s'il vous plaît, d'attendre cela de vous; et je vous confesse qu'il y a déjà quelque temps que je me l'étois promis , non seulement parceque cela me sembloit raisonnable , mais aussi parceque j'en avois déjà prié , il y a deux ou trois ans, quelques uns des vôtres, et principalement parcequ'ayant autrefois été instruit près de neuf ans dans un de vos collèges, j'ai conçu depuis ma jeunesse tant d'estime et j'ai encore maintenant tant de respect pour votre vertu et pour votre doctrine, que j'aime beaucoup mieux être repris par vous que par d'autres. Je suis, etc.

A MONSIEUR **'

(Lettre 107 du tome III.)

Monsieur ,

Je tiens à une extrême faveur que parmi tant de diverses occupations,* et tant d'importantes affaires qui doivent passer par votre esprit, vous daigniez encore vous souvenir d'une personne si inutile comme je suis , et je ne doute point que les lettres que vous avez pris la peine de procurer pour Le Tourneur n'aient porté coup; mais il n'en a pas encore senti les effets , sinon en tant que messieurs de cette ville n'ont jusqu'ici donné à personne la place qu'il désire, et que le visage de ceux auxquels il a parlé ne lui en a point ôté l'espérance. Je m'étonne qu'on vous ait dit que je faisois imprimer quelque chose de métaphysique, pourceque je n'en ai encore rien mis entre les mains de mon libraire , ni n'ai même rien préparé , qui ne

» « Cette lettre est adressée à M. de Zuytlichen ; voye*-en le commencement. Elle n'est pas datée ; mais, comme il dit an milieu qu'il a écrit an anpérienr des jésuites une lettre fixement datée du aa juillet (voyez les 3' et 4* de ce volume ) , je ne puis mettre cette lettre pins bant que le a 5 juillet 1640.-

LETTRES. 2(p

soit si peu, qu'il ne vaut pas le parler; el enfin, on ne peut vous en avoir rien rapporté qui soit vrai , si ce n'est ce que je me souviens vous avoir dit dès l'hiver passé , à savoir, que je me proposois d'éclaircir ce que j'ai écrit dans la quatrième partie de la Méthode, et de ne le point publier, mais d'en faire seulement imprimer douze ou quinze exemplaires, pour les envoyer à douze ou quinze des principaux de nos théologiens, et d'enattendre leur jugement : car je compare ce que j'ai fait en cette matière aux démonstrations d'Apollonius, dans lesquelles il n'y a véritablement rien qui ne soit très clair et très certain , lorsqu'on considère chaque point à part ; mais à cause qu'elles sont un peu longues, et qu'on ne peut y voir la nécessité de la conclusion, si l'on ne se souvient exactement de tout ce qui la précède, on trouve à peine un homme en tout un pays qui soit capable de les entendre ; et toutefois, à cause que ceux qui les entendent assurent qu'elles sont vraies, il n'y a personne qui ne les croie. Ainsi je pense avoir entièrement démontré l'existence de Dieu , et l'im-r matérialité de l'âme humaine; mais pourceque cela dépend de plusieurs raisonnements qui s'entre-suivent, et que si on en oublie la moindre circonstance , on ne peut bien entendre la conclusion , si je ne rencontre des personnes bien capables et de grande réputation pour la métaphysique, qui

Ugi> LETTRES.

prennent la peine d'examiner curieusement mes raisons, et qui, disant franchement ce qu'ils en pensent , donnent par ce moyen le branle aux autres pour en juger comme eux, ou du moins pour avoir honte de leur contredire sans raison , je prévois qu'elles feront fort peu de fruit; et il me semble que je suis obligé d'avoir plus de soin de donner quelque crédit à ce traité qui regarde la gloire de Dieu, que mon humeur ne me permettroit d'en avoir s'il s'agissoit d'une autre matière. Au reste, je crois que je m'en vais entrer en guerre avec les jésuites : car leur mathématicien de Paris a réfuté publiquement ma Dioptrique en ses thèses, sur quoi j'ai écrit à son supérieur , afin d'engager tout leur corps en cette querelle; car, bien que je sache assez il y a long-temps qu'il ne fait pas bon s'attirer des adversaires, je crois pourtant que, puisqu'ils s'irritent d'eux-mêmes et que je ne le puis éviter , il vaut mieux une bonne fois que je les rencontre tous ensemble, que de les attendre l'un après l'autre , en quoi je n'aurois jamais de fin. Cependant mes affaires domestiques m'appellent eu France, et si je puis trouver commodité pour y aller dans cinq ou six semaines , je me propose de faire le voyage; mais Vassenaer ne désire pas que je parte avant l'impression de ce que l'opiniâtreté de son adversaire l'a contraint d'écrire 1 , et quoi-

' « Staropiou. »

que ce soit une drogue dont je suis fort las, l'honneur toutefois ne me permet pas de m 'exempter d en voir la fin , ni le service que je dois à ce pays d'en dissimuler la vérité. Vous la trouverez ici dans sa préface, dont je lui ferai encore différer l'impression quinze jours, ou plus s'il est besoin, afin d'en attendre votre jugement , s'il vous plaît me faire la faveur de me l'écrire , et il nous servira de loi inviolable. Cependant je vous prie de croire très assurément que son adversaire a très bien su que tout son livre ne valoit rien, avant même que de le publier , comme les subterfuges de sa gageure l'ont assez montré, et qu'il a eu la science de Socrate, en ce qu'il a su qu'il ne savoit rien ; mais il a avec cela une impudence incroyable à calomnier, et à se vanter de savoir des choses impossibles et extravagantes , qui est à mon jugement la qualité la plus dangereuse et la plus nuisible qu'un homme de sa condition sauroit avoir; et je pense être obligé de vous mander en cela mon jugement, car je suis, etc.

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