MÉPOXSE DR M. DESCARTES A LA LETTRE DE M. TIOBBE.V
(Lettre 35 du tome III.)
Mon révérend pere,
Ayant lu à loisir le dernier écrit de votre Anglois , je me suis entièrement confirmé en l'opinion que je vous mandai il y a huit jours* que jV vois de lui , et je juge que le meilleur est que je n'aie point du tout de commerce avec lui , et pour cette fin que je m'abstienne de lui répondre : car s'il est de l'humeur que je le juge , et s'il a les desseins que je crois qu'il a, il seroit impossible que nous eussions communication ensemble, sans devenir ennemis, et j'aime mieux qu'il en demeure où il en est. Je vous prie 1 seulement , si vous lui avez
« « Cette lettre est dn 4 mars 1641. Elle va assez bien jusqu'à la dernière ligne de la page 164. Il faut avoir recours à la copie de M. de Labire , qui est la 38' des manuscrits. -
• « Quinze. »
* - Je vous prie aussi de ne lui communiquer que le moins que -vous pourrez de ce que vous savez de mon opinion , et qui n'est point imprime . car je me trompe fort si ce n'est un homme qui cherche d'acquérir de la
réputation à mes dépens , rt par de mauvaises pratiques. Que si vous /tu 8. 5i
promis de nie faire faire réponse à ce dernier écrit, de lui dire que je vous ai mandé que ce qui m empêche d'y répondre , est que je me promets que vous me ferez la faveur de répondre pour moi, et que vous me défendrez beaucoup mieux que je ne me pourrois défendre moi-même , outre que j'ai des occupations qui ne me permettent en aucune façon de donner du temps à de telles conférences , en suite de quoi vous pourrez l'assurer, s'il y avoit encore par hasard quelque autre paquet de lui par les chemins, que je n'y répondrai pas un seul mot, et que ce seroit peine perdue de m'en envoyer davantage. Mais cependant, afin que vous ne pensiez pas que ce soit faute de savoir que dire que je m'abstiens de lui répondre , je mettrai ici mon sentiment touchant les quatre premiers points.
Premièrement, quand j'ai parlé d'esprit, j'ai entendu, dit-il, un corps subtil et fluide , donc c'est la même chose que sa matière subtile ; comme si toutes les choses qui conviennent ensemble sous un certain genre, ou sous quelque générale description, étoient pour cela absolument les mêmes; par exemple, un cheval est un animal à quatre pieds qui a une queue; et un lézard est aussi un animal
avez promis de me faire faire une réponse à ce dernier écrit , vous m'en excuserez , s'il vous plaît, envers lui, sur ce que je m'assure que vous me défendrez beaucoup mieux que je ne me pourrois défendre moi-même. Et afin que vous y ayez moins de peine, je m'en vais mettre ici mon sentiment de ses dix points. -
à quatre pieds qui a une queue; donc un cheval et un lézard sont la même chose.
Secondement , puisqu'il prétend que son esprit interne et ma matière subtile ne sont point différents, il a ici à prouver deux choses qui sont contradictoirement opposées ; c'est à savoir, que le même corps subtil en vertu de son agitation est la cause de la dureté, ainsi qu'il estime, et qu en vertu de la même agitation il est la cause de la mollesse, ainsi que je pense. Mais il change l'état de la question; et après avoir supposé que la dureté dépend d'un mouvement fort vite , et la mollesse au contraire dun mouvement plus lent, il prétend que cela suffit pour son dessein, quoique j'estime tout au contraire qu'un mouvement fort vite cause la mollesse, et que la dureté vient du repos des parties; à quoi il ajoute que je fais plutôt voir ici la volonté que la raison quej'ai de contredire, à cause que je ne veux pas croire que des choses qui sont tout-à-fait opposées soient une même chose. Mais n'est-ce pas lui au contraire qui fait voir qu'il ne lui importe pas quoiqu'il soutienne, pourvu seulement qu'il ait lieu de disputer? Car que fait cela à l'affaire, que son corps subtil soit la même chose que ma matière subtile, ou qu'elle ne le soit pas? vu principalement que si c'est la même chose, je puis dire qu'il a emprunté cela de moi , puisque j'en ai écrit le premier ; et qui
Si.
a-t-il déplus hors déraison que de vouloir que pour lui applaudir, je confesse que je suis dans un sentiment que je n'ai point, et que j ai déjà plusieurs fois témoigné ne point avoir? Ce qu'il ajoute ensuite ne lest pas moins, et il m'attribue une opinion touchant la dureté, laquelle, comme vous savez, je nai jamais eue; mais je vous prie que par votre moyen il n'apprenne rien de plus de mes principes que ce qu'il en sait déjà.
Troisièmement, ce que j'ai avoué dans ma précédente se pouvoir dire, j'ai cru qu'il pouvoit être entendu en un sens auquel il seroit vrai ; mais qu'il pouvoit aussi être entendu en un autre sens, et même plus commun, auquel il sera faux; ce qui a fait que je n'ai pas voulu me servir de cette façon de parler, comme étant moins propre, et qui aurait pu donner aux lecteurs occasion de se tromper; et cela m'a semblé une raison très juste pour ne m'en pas servir; mais il me semble fort injuste de ne la vouloir pas recevoir pour une raison valable; et même je le trouve grandement importun de vouloir inférer de là que je n'ai pas bien entendu la chose, vu que lui-même ne l'entend pas bien encore, comme je ferai voir tout maintenant, et d'oser proposer ici pour démonstration une chose qui n'en a que l'apparence, pour surprendre ceux qui ne sont pas assez intelligents.
Car, premièrement, je voudrois bien savoir ce
qu'il suppose quand il dit que lavitessed'A ■ versB soit àla vitesse d'A vers C comme la ligne A B à (aligne AC y ces deux vitesses composent la vitesse qui est de B vers C. Car il ne peut pas supposer que la balle se meuve en même temps d'A vers B et vers C, puisque cela est impossible; mais sans doute qu'il a voulu dire la vitesse de B vers A et C; en telle sorte que Ton conçoive que la balle se meuve de B vers A sur la ligne BA , et que toute cette ligne BA se meuve vers NC; si bien qu'en même temps la balle parvienne de B en A, et la ligne BA à la ligne NC; car, parce moyen, le mouvement de la balle décrira la ligue BC ; mais peut-être qu'il a embarrassé cela tout exprès pour faire semblant de dire quelque chose , quoiqu'il ne dise pourtant rien qui ne soit inutile. Car pour prouver que la vitesse de B vers C est composée de celle de B vers A, et d'A vers C , il les divise toutes deux en disant , que parceque le mouvement d'A vers B (c'est-à-dire de B vers A) est composé des mouvements de F vers A et de F vers B, le mouvement composé AB ne contribuera pas plus de vitesse au mouvement de B vers C qu'en a contribué FA; ni le mouvement composé AC, plus qu'en a contribué AE, etc. D'où il eut dû conclure que BC étoit composé de FA et d'AE , et non pas de BA et d'AC : mais cela ne dit rien ; car la ligne FA et AE n'est autre que BC. En quoi il a fait de
■ Figure 47.
même que s'il eût voulu prouver qu'une cognée est composée d'une forêt et d'une montagne, à cause que la forêt a fourni le bois pour faire le manche , et que la montagne a fourni le fer qui a été tiré de ses mines. Et après tout cela il m'accuse fort civilement d'avoir commis un paralogisme; mais en quoi pensez-vous que consiste ce paralogisme ? en ce que j'ai dit que je n'a vois pas voulu me servir d'une façon de parler si impropre.
Quatrièmement, il montre ici qu'il se trompe en cela même où un peu auparavant il avoit dit, que je ne devois point avoir peur des paralogisme* que les autres pouvoient commettre : car il en commet un lui-même, en ce qu'il considère le mouvement déterminé au lieu de la détermination. Et pour bien entendre ceci , il faut savoir que le mouvement déterminé est à la détermination même du mouvement comme un corps plan est au plan ou à la surface de ce corps : car de même qu'une surface étant changée, il ne s'ensuit pas que les autres le soient aussi, ou qu'il leur arrive plus ou moins de corps, encore qu'elles soient dans le même corps, et qu'elles ne puissent être sans lui ; de même aussi de deux déterminations l'une étant changée, il ne s'ensuit pas que l'autre le soit aussi , ou qu'il lui arrive plus de mouvement ou de vitesse, encore que ni l'une ni l'autre ne puisse être sans mouvement. Que si notre philosophe avoit entendu cela, il ne
diroit pas comme il fait , que je dévots avoir démontré que la balle retenant toute la vitesse quelle avoil quand elle est venue a" A 1 vers B , il est impossible qu'elle puisse aller plus loin vers la même détermination , à savoir vers la droite , que jusqu'en E ; car il auroit vu que cela même avoit été démontré , de ce que j'avois prouvé que la détermination vers la droite n'étoit point changée ; car le mouvement ne peut être augmenté ou diminué vers ce côté-là, que cette détermination n'augmente ou ne diminue à proportion ; de même qu'un corps ne peut être changé en sa superficie, que sa superficie ne soit aussi en même temps changée; et néanmoins la détermination n'est pas le mouvement, non plus que la superficie n'est pas le corps. Et il' n'auroit pas dit après cela, maintenant, si les déterminations sont des mouvements , etc. ; car les déterminations ne sont pas plutôt des mouvements que les superficies sont des corps; mais il se trompe lui-même, en ce qu'il considère le mouvement déterminé au lieu de la détermination, ainsi que j'avois promis de faire voir. J aurois honte* de m'arrèter plus long-temps à réfuter le reste de ses discours et de perdre davantage de temps à une chose si inutile. C'est pourquoi je vous promets de ne répondre jamais plus
* Figure 48.
• « Le reste de cette lettre e.st dans la 38' de» manuscrite de Labiir , 4 mars 1641. ..
à tout ce que vous me pourriez envoyer de lui, et je ne me laisse nullement flatter par les louanges que vous me mandez qu'il me donne; car je conçois qu'il n'en use que pour £aire mieux croire qu'il a raison en ce où il me reprend , et où il m'impute faussement des fautes.
Tous1 vos amis ont bien parlé de l'arc; mais M. de Roberval a considéré le premier moment auquel la flèche commence à se mouvoir, et les autres ont çonsidéré celui auquel elle cesse d'être poussée par la corde. Je suis, etc.
>.T DANS UNE AUTRE LETTRE OH TROUVE CE QUI SUIT, DONT VOICI LA VERSION.
Quant à ce que vous me mandez de l'Anglois , qui dit que son esprit et ma matière subtile sont la même chose, et qu'il a expliqué par son moyen la lumière et les sons dès l'année 1 63o , ce qu'il croit être parvenu jusqu'à moi, c'est une chose puérile et digne de risée. Si sa Philosophie est telle qu'il ait peur qu'on la lui dérobe, qu'il la publie; pour moi je lui promets que je ne me hâterai pas d'un moment à publier la mienne à son occasion. Ses derniers raisonnements que vous m'écrivez sont aussi mauvais que tous les autres que j'ai vus de lui. Car, premièrement, encore que l'homme et Socrate ne soient pas deux divers suppôts, toute-
1 « Ce petit ahuea n'e»t pa» de cette lettre. »
fois ou signifie autre chose par le nom de Socrate que par le nom d'homme, à savoir les différences individuelles ou particulières; de même le mouvement déterminé n'est point différent du mouvement, mais néanmoins la détermination est autre chose que le mouvement.
Secondement, il n'est pas vrai que la cause efficiente du mouvement soit aussi la cause efficiente de la détermination; par exemple, je jette une balle contre une muraille, la muraille détermine la balle à revenir vers moi, mais elle n'est pas la cause de son mouvement.
Troisièmement, il use dune subtilité très légère quand il demande si la détermination est dans le raouvëment comme dans un sujet; comme s'il étoit ici question de savoir si mouvement est une substance ou un accident; car il n'y a point d'inconvénient ou d'absurdité à dire qu'un accident soit le sujet d'un autre accident, comme on dit que la quantité est le sujet des autres accidents; et quand j'ai dit que le mouvement étoit à la détermination du mouvement comme le corps plan est à son plan ou à sa surface, je n'ai point entendu par là faire comparaison entre le mouvement et le corps comme entre deux substances, mais seulement comme entre deux choses concrètes, pour montrer qu'elles étoient différentes de celles dont on pou voit faire l'abstraction.
Enfin, c'est très mal à propos qu'il conclut qu'une détermination étant changée , les autres le doivent être aussi; parceque, dit-il, toutes ces déterminations ne sont qu'un accident sous divers noms : si cela est, il s'ensuit donc que selon lui l'homme et Socrate ne sont qu'une même chose sous deux noms différents, et partant pas une différence individuelle de Socrate ne sauroit périr, par exemple, la connoissance qu'il a de la philosophie, qu'en même temps il ne cesse d'être homme. Ce qu'il dit ensuite, à savoir qu'un mouvement n'a qu'une détermination , est le même que si je disois qu'une chose étendue n'a qu'une seule figure , ce qui n'empêche pas que cette figure ne se puisse diviser en plusieurs parties comme la détermination le peut aussi être.
Ce qu'il reprend en la Dioptrique, page 18. fait voir seulement qu'il ne cherche que les occasions de reprendre, puisqu'il me veut imputer jusqu'aux fautes de l'imprimeur; car j'ai parlé en ce lieu là de la proportion double , comme de la plus simple, pour expliquer la chose plus facilement , à cause que la vraie ne peut être déterminée , pourcequ'elle change à raison de la diversité des sujets. Mais si dans la figure, la ligne TIF n'a pas été faite justement double de la ligne AH, c'est la faute de l'imprimeur, et non pas la mienne. Et en ce qu'il dit être contre l'expérience, il se trompe entière-
ment, à cause qu'en cela l'expérience varie selon la variété de la chose qui est jetée dans l'eau, et de la vitesse dont elle est mue. Et je ne me suis pas mis en peine de corriger en ce lieu-là la faute de l'imprimeur, pourceque j'ai cru aisément qu'il ne se trouveroit point de lecteur si stupide, qu'il eût de la peine à comprendre qu'une ligne fut double d'une autre, à cause que la figure en représente une qui n'a pas cette proportion , ni qui fut aussi peu juste que de dire que pour cela je méritois d être repris. Enfin lorsqu'il dit que j'approuve cette partie de ces écrits que je ne reprends point, et dont je ne dis mot, il se trompe encore; car il est plus vrai que c'est que je n'en ai pas fait assez de cas pour croire que je dusse m'employer à la réfuter.
AU R. P. MEUSE N NE-
(Lettre 53 du tome II.)
Mon révérend père,
Ce mot n'est que pour vous dire que je n'ai pu encore pour ce voyage vous envoyer ma réponse
' - Cette leUrc rêpoudant à une du P. Merseime, dalcc du uj janvie r , doit rire du a8 février. »
aux objections, partie à cause que j'ai eu d'autres occupations qui ne m ont quasi pas laissé un jour libre , et partie aussi que ceux qui les ont faites semblent n'avoir rien du tout compris de ce que j'ai écrit, et ne l'avoir lu qu'en courant la poste, en sorte qu'ils ne me donnent occasion que de répéter ce que j'y ai déjà mis , et cela me fait plus de peine que s'ils m'avoient proposé des difficultés qui donnassent plus d'exercice à mon esprit : ce qui soit toutefois dit entre nous, à cause que je serois très marri de les désobliger , et vous verrez par le soin que je prends à leur répondre , que je me tiens leur redevable, tant aux premiers qu'à celui aussi qui a fait les dernières, que je n'ai reçues que mardi dernier, ce qui fut cause que je n'en parlai point en ma dernière , car notre messager part le lundi.
J'ai parcouru le livret de M. Morin 1 , dont le principal défaut est qu'il traite partout de l'infini, comme si son esprit étoit au-dessus, et qu'il en pût comprendre les propriétés , qui est une faute commune quasi à tous , laquelle j'ai tâché d'éviter avec soin; car je n'ai jamais traité de l'infini que pour me soumettre à lui, et non point pour déterminer ce qu'il est ou qu'il n'est pas. Puis avant que de rien expliquer qui soit en controverse dans son seizième théorème, où il commence à vouloir
• Pe Dco. «
prouver que Dieu est, il appuie son raisonnement sur ce qu'il prétend avoir réfuté le mouvement de la terre , et sur ce que tout le ciel tourne autour d'elle , ce qu'il n'a nullement prouvé; et il suppose aussi qu'il ne peut y avoir de nombre infini, etc., ce qu'il ne sauroit prouver non plus, et ainsi tout ce qu'il met jusqu'à la fin est fort éloigné de l'évidence et de la certitude géométrique qu'il semble promettre au commencement. Ce qui soit dit aussi, s'il vous plaît, entre nous, à cause que je ne désire nullement lui déplaire.
Je viens de recevoir voire dernière du dix -neuvième janvier, avec le papier de M. des Argues , que je viens de lire tout promptement. L'invention en est fort belle, et d'autant plus ingénieuse , qu'elle est plus simple ; car il n'y a pas grande difficulté à reconnoître qu'elle est conforme à la théorie , en considérant seulement que ces trois premières verges représentent trois lignes droites en la superficie du cône que décrit l'ombre du soleil ce jour-là , et que leur rencontre est le sommet de ce cône : que le triangle est imaginé inscrit dans le cercle de l'équateur , duquel il trouve le centre par la rencontre des deux perpendiculaires sur les deux côtés de ce triangle, et que la ligne tirée de la rencontre de ces perpendiculaires à l'un des angles est le rayon de ce cercle, d'où le reste est évident.
Mais il me semble que pour la pratique, l'usage de ces deux fils de métal n'est pas si exact que s'il faisoit faire un triangle de carton ou autre matière, dont on appliqueroit les trois angles aux trois divisions marquées sur les verges , après y avoir fait un trou rond de la grosseur du style , dout le centre seroit en la rencontre des perpendiculaires; car en passant le style par ce trou et le haussant jusqu'à la rencontre des trois verges, on le poseroit en sa juste situation.
Je vous prie de l'assurer que je suis fort son serviteur, et le remercie de ce qu'il a souvenance de moi , pour m'envoyer de ses écrits. Je n'ai pu encore étudier son Traité pour la coupe des pierres, à cause que je n'en ai pas reçu les figures. Si vous m'apprenez quelque chose de ce qu'il dit avoir trouvé touchant l'algèbre, je pourrai peut-être juger ce que c'est en peu de mots; mais pour ce qui est de se servir en même façon du plus et du minus, c'est chose que nous avons toujours pratiquées. Je vous suis extrêmement obligé de tous les bons avis que vous me donnez touchant ma Métaphysique et autres choses.
Je prétends que nous avons des idées non seulement de tout ce qui est en notre intellect, mais même de tout ce qui est en la volonté : car nous ne saurions rien vouloir, sans savoir que nous le voulons , ni le savoir que par une idée , mais je ne
mets point que cette idée soit différente de l'action même.
Il n'y aura, ce me semble, aucune difficulté d'accommoder la théologie à ma façon de philosopher; car je n'y vois rien à changer que pour la transsubstantiation, qui est extrêmement claire et aisée par mes principes, et je serai obligé de l'expliquer en ma Physique, avec le premier chapitre de la Genèse , ce que je me propose d'envoyer aussi à la Sorbonne, pour être examiné avant qu'on l'imprime : que si vous trouvez qu'il y ait d'autres choses qui méritent qu'on écrive un cours entier de théologie , et que vous le vouliez entreprendre , je le tiendrai à faveur, et vous y servirai en tout ce que je pourrai.
J'ai connu autrefois un M. Chaveau, à la Flèche, qui étoit de Melun; je serai bien aise de savoir si ce ne seroit point celui-là qui enseigne les mathématiques à Paris; mais je crois qu'il s'alla rendre jésuite , et nous étions lui et moi fort grands amis. J'ai reçu il y a déjà quelques semaines le livre de M. de la N. , et un autre du dixième livre d'Euclide, mis en françois; mais, pour vous avouer la vérité, sur ceque M. de Z. m'avoit dit , avant que de me les envoyer, qu'ils ne contenoient rien de fort exquis , et que j'avois d'autres occupations, je les ai laissé reposer après avoir lu deux ou trois heures dans le premier , sans y rien trouver que des
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paroles. Je ne crois point qu'il faille rien changer de ce que j'ai mis au commencement de ma Métaphysique à l'occasion du sieur N. , car c'est le moins que j'ai pu et que j'ai cru avoir dû dire sur ce sujet ; car je me serois fait tort de n'en avoir point du tout parlé , vu que son écrit a été vu de plusieurs , et je vous assure que je me soucie aussi peu qu'il le fasse imprimer, que j'ai fait du pentalogos que vous avez vu. Je crois donc qu'en faisant imprimer ma Métaphysique, il sera bon d'y mettre ce commencement, afin qu'on voie que ce que j'avois écrit dans le discours de ma Méthode n'est que la même chose que j'explique plus au long; mais ii est vrai que pour faire écrire des copies ce sera assez de commencer par l'abrégé que je vous ai envoyé.
Je serai bien aise qu'on me fasse le plus d'objections, et les plus fortes qu'on pourra, car j'espère (jue la vérité en paroîtra d'autant mieux; mais je vous prie de faire voir ma réponse et les objections que vous m'avez déjà envoyées à ceux qui m'en voudront faire de nouvelles , afin qu'ils ne me proposent point ce à quoi j'aurai déjà répondu. J'ai prouvé bien expressément que Dieu étoit créateur de toutes choses , et ensemble de tous ses autres attributs ; car j'ai démontré son existence par l'idée que nous avons de lui, et même parcequ'ayant en nous cette idée nous devons avoir été créés par lui ; mais je vois qu'on prend plus garde aux titres
qui sont dans les livres qu'à tout le reste : ce qui me fait penser qu'au titre de la seconde méditation de mente kumana, on peut ajouter quod ipsa sit notior quam corpus , afin qu'on ne croie pas que j'aie voulu y prouver son immortalité, et après, en la troisième de Deo quod existât , et la cinquième de essenlia rerum materialium , et iterum de Deo quod existât, en la sixième rfe existentia rerum materialium , et reali mentis à corpore distinctione : car ce sont là les choses à quoi je désire qu'on prenne le plus garde; mais je pense y avoir rais beaucoup d'autres choses, et je vous dirai entre nous que ces six méditations contiennent tous les fondements de ma physique; mais il ne le faut pas dire s'il vous plaît, car ceux qui favorisent Aristoteferoient peutêtre plus de difficulté de les approuver; et j'espère que ceux qui les liront s'accoutumeront insensible* ment à mes principes, et en reconnoîtront la vérité avant que de s'apercevoir qu'ils détruisent ceux d'Aristote.
LETTRFS
AU R. P. MERSENNE '
(Lettre 109 du tome III.)
De Leyde, le 18 mars 1641.