‹ OEuvres de Descartes, publiéesChapitre 15 sur 22 · A UN R. P. DOCTEUR DE SORBONNE · texte numérisé non relu

A UN R. P. DOCTEUR DE SORBONNE

( Lettre 46 du tome IL )

Monsieur et révérend père,

L'honneur que vous m'avez fait, il y a plusieurs années , de me témoigner que mes sentiments touchant la philosophie ne vous sembloient pas incroyables, et la connoissance que j'ai de votre singulière doctrine , me fait extrêmement désirer qu'il vous plaise prendre la peine de voir l'écrit de métaphysique que j'ai prié le révérend père Mersenne de vous communiquer. Mon opinion est que le chemin que j'y prends pour faire connoître la nature de l'âme humaine, et pour démontrer l'existence de Dieu, est l'unique par lequel on en puisse bien venir à bout; je juge bien qu'il auroit pu être beaucoup mieux suivi par un autre, et que j'aurai omis plusieurs choses qui a voient besoin d'être expliquées,

• - Cette lettre est adressée à on P. de l'Oratoire. Elle est éeiite , comme la suivante, au P. Mersenne, le 11 novembre 1640, et comme la 48* envoyée le 19 novembre 1640. »

mais je me fais fort de pouvoir remédier à tout ce qui manque, en cas que j'en sois averti, et de rendre les preuves dont je me sers si évidentes et si certaines, qu'elles pourront être prises pour des démonstrations. 11 y manque toutefois encore un point, qui est que je ne puis faire que toutes sortes d'esprits soient capables de les entendre, ni même qu'ils prennent la peine de les lire avec attention , si elles ne leur sont recommandées par d'autres que par moi ; et d'autant que je ne sache personne au monde qui puisse plus en cela que messieurs de Sorbonne , ni de qui j'espère des jugements plus sincères , je me suis proposé de chercher particulièrement leur protection ; et pourceque vous êtes l'un des principaux de leur corps, et que vous m'avez toujours fait l'honneur de me témoigner de l'affection, et surtout à cause que c'est la cause de Dieu que j'ai entrepris de défendre , j'espère beaucoup d'assistance de vous en ceci, tant par votre conseil, en avertissant Je père Mersenne delà façon qu'il doit ménager cette affaire, que par votre faveur, en me procurant des juges favorables, et en vous mettant de leur nombre. En quoi vous m'obligerez à être passionnément toute ma vie, etc.

LETTRES. 3g5

AU R. P. MERSENNE

(Lettre 47 du tome II.)

Mon révérend pere,

Je vous envoie enfin mon écrit de métaphysique, auquel je n'ai point rais de titre , afin de vous en faire le parrain et vous laisser la puissance de le baptiser. Je crois qu'on le pourra nommer , ainsi que je vous ai écrit par ma précédente, Meditationez de prima philosophia ; car je n'y traite pas seulement de Dieu et de l'âme, mais en général de toutes les premières choses qu'on peut connoître en philosophant par ordre ; et mon nom est connu de tant de gens , que si je ne le voulois pas mettre ici, on croiroit que j'y entendrois quelque finesse , et que je le ferois plutôt par vanité que par modestie.

Pour la lettre à messieurs de Sorbonne, si j'ai manqué au titre, ou qu'il y faille quelque souscription ou autre cérémonie, je vous prie d'y vouloir suppléer , et je crois qu'elle sera aussi bonne étant écrite de la main d'un autre que de la mienne. Je vous l'envoie séparée du traité , à cause que si toutes choses vont comme elles doivent, il me sem-

5o,6 lettres.

ble que le meilleur seroit , après que tout aura été vu par le père G.1, et, s'il vous plaît, par un ou deux autres de vos amis, qu'on imprimât le traité sans la lettre, à cause que sa copie en est trop mai écrite pour être lue de plusieurs , et qu'on le présentât ainsi imprimé au corps de la Sorbonne avec la lettre écrite à la main. En suite de quoi il me semble que le droit du jeu sera , qu'ils commettent quelques uns d'entre eux pour l'examiner , et il leur faudra donner autant d'exemplaires pour cela qu'ils en auront besoin , ou plutôt autant qu'ils sont de docteurs, et s'ils trouvent quelque chose à objecter, qu'ils me l'envoient afin que j'y réponde, ce qu'on pourra faire imprimer à la fin du livre. Et après cela il me semble qu'ils ne pourront refuser de donner leur jugement, lequel pourra être imprimé au commencement du livre avec la lettre que je leur écris. Mais les choses iront peut-être tout autrement que je ne pense, c'est pourquoi je m'en remets entièrement à vous , et au père G. , que je prie par ma lettre de vous vouloir aider à ménager cette affaire : car la vélitation que vous savez m'a fait connoître que, quelque bon droit qu'on puisse avoir , on ne laisse pas d'avoir toujours besoin d'amis pour le défendre. L'importance est en ceci que , puisque je soutiens la cause de Dieu , on ne sauroit rejeter mes raisons , si ce n'est

• - Gibicnf. -

qu'on y montre du paralogisme, ce que je crois être impossible, ni les mépriser, si ce n'est qu'on n'en donne de meilleures, à quoi je pense qu'on aura assez de peine. Je suis , etc.

AU R. P. MERSENNE

(Lettre 48 du tome II.)

Mon révérend père,

Il y a huit jours que j'avois écrit les encloses pour vous être adressées par Zuytlichem avec ma Métaphysique , mais il passa par ici il y a deux jours pour aller à Groningue avec M. le Pr. * et me les rapporta, comme ne pouvant écrire en France de quelques semaines. J'ai fait prix avec le messager, qui ne doit avoir que trois livres de port. Je vous en ai déjà laissé payer beaucoup d'autres pour mes lettres , et je voudrois bien avoir occasion de vous les pouvoir rendre, ce sera quand il vous plaira me la donner. Je suis bien obligé à M. des Argues,

' « Cette lettre est datée le 19 novembre 1640. Il n'y a qu'à voir la date de la précédente avec les trois premières lignes dp cette lettre pour en être convaincu. »•

• - Prince d'Orange. »

3o8 LETTRES.

de ce qu'il lui a plu défendre ma cause contre le père B.1, et je suis très aise de ce que vous lavez fait témoin de notre procédé. Je ne puis croire qu'il désapprouve que vous fassiez voir ma dernière lettre latine à ceux de sa compagnie : car encore que le pèreB ne vous ait point prié de m'envoyer sa lettre françoise, toutefois ne vous ayant point aussi prié de ne me la pas envoyer , comme il n'a eu aucune occasion de le faire , vu qu'il vous Ta envoyée pour vous faire voir ce qu'il avoit eu intention de m écrire , et vous en ayant donné une autre pour moi , je ne vois pas qu'il puisse en aucune façon trouver mauvais que vous me l'ayez envoyée comme pour me témoigner la même chose qu'il avoit voulu vous témoigner par cette lettre , à savoir qu'il avoit pris la peine, il y a long-temps, de me répondre ; et ainsi vous pourrez dire que c'a été pour le gratifier que vous me l'avez envoyée. Au reste , tout bien considéré, je crois que je n'ai rien mis de trop en ma réponse; car, quelque amitié et douceur qu'ils fassent paroître, je suis assuré qu'ils m'observeront soigneusement, et qu'ils auront d'autant moins d'occasion de me nuire , qu'ils verront que je leur réponds plus vertement, et que si j'use ailleurs de douceur, c'est par modération, et non par crainte ni par foiblesse , outre que ce qu'a écrit le père B. ne mérite rien moins que ce que je lui

■ Boni «lin.

mande. J'ai reçu l'imprimé de M. des Argues, mais je n'en ai pu lire que l'exorde et la conclusion , à cause que je n'en ai pas encore les figures, et je crains de ne les avoir de long- temps, puisqu'elles viennent par M. Zuytlichem qui est en voyage.

Je vous remercie des passages de saint Thomas pour les vœux , bien que je n'en ai jamais été en peine , car la chose est trop claire , et ceux qui objectent de telles choses, comme aussi le fiât lux, dont vous m'écrivez, montrent qu'ils ont de la mauvaise volonté sans science. Et je crois que vous avez plus de raison de vous moquer d'eux de ce qu'ils veulent réfuter des choses qu'ils n'entendent pas par d'autres qu'ils entendent encore moins , qu'ils n'en peuvent avoir de vous brocarder. La réponse que vous leur avez donnée , à savoir que lorsque Dieu a dit fiât lux , il a fait mouvoir les parties de la matière, et leur a donné inclination à continuer ce mouvement en lignes droites, est bonne, car cela même est la lumière; mais je crois que vous ferez mieux de laisser telles gens sans autre réponse , sinon que, s'ils ont quelque chose à m'objecter, ils me le doivent envoyer, quand ce ne seroit qu'un seul mot , et que je le recevrai en bonne part , mais que je me moque de tous ceux qui parlent de ce que j'ai écrit sans m'en avertir , et que je publie partout que je les tiens pour médisants.

Il est certain que le poids C 1 ne pèse sur le plan AD que la différence qui est entre la force qu'il faut à le soutenir sur ce plan et celle qu'il faut pour le soutenir en l'air, comme s'il pèse cent livres et qu'il n'en faille que quarante pour le soutenir sur AD, ce plan AD en porte soixante seulement; et même la force d'un coup de canon ou de mousquet se peut mesurer ainsi , comme vous pouvez voir en ma Dioptrique, page 1 9, où l'eau se trouve assez forte pour résister à un coup de canon tiré obliquement; mais néanmoins il y a diverses choses à considérer en ceci auxquelles je ne puis peuser à présent, car je n'ai le temps que de vous dire que je vous suis, etc.

« Figure 18.

AU R. P. MER SENNE*

(Lettre 49 du tome II.)

Mon révérend père,

Je ne puis manquer de vous renvoyer la lettre franeoise du P. B., puisque vous la demandez ; mais je ne sais comment vous la lui pourrez rendre, à cause que vous avez écrit dessus, et qu'il y a aussi à la marge une apostille de ma main, que j'y ai mise ci-devant , en l'envoyant à un de mes amis pour la lui faire voir : car je ne vous puis celer que je l'ai montrée à plusieurs. Et comme les jésuites ont partout des intelligences, et même qu'il y en a un en cette ville fort familier à un de mes amis (duquel pourtant il n'a rien appris que l'autre ait cru être à mon préjudice, car c'est un ami qui m'est très fidèle), peut-être qu'ils savent déjà que vous m'avez envoyé cette lettre; c'est pourquoi, sauf meilleur avis, il seroit, cerne semble, aussi bon

» « Otte lettre est de dix-sept on' dix-huit jours plus tard que la 48*, fixement datée du nj novembre; car ne renvoyant pas la lettre du P. Bonrdin la première fois que le P. Mersenne lui en avoit parlé, il lni falloit bien dix -huit jours pour avoir la seconde réponse : ainsi cette lettre est, selon ma conjecture, du 6 décembre 1640. »

de lui dire franchement que vous me laviez envoyée pensant lui faire plaisir en cela : car, en effet, il ne peut y avoir aucune raison , au moins qui lui soit honnête à confesser, pour laquelle il puisse dire vous l'avoir envoyée, que pour la même il n'ait dû aussi trouver bon que je la visse; et il ne le peut trouver mauvais, qu'il ne témoigne par là que le sujet qui lui a fait écrire a été pour vous faire croire qu'il vouloit maintenir des choses contre moi, qu'il n'ose pourtant ni ne peut maintenir devant moi. Et cependant il en a composé de gros traités pour les débiter à ses disciples ; car un Danois m'a dît ici en avoir vu un entre les mains d'un des soutenants, nommé Potier, duquel il setoit promis d'avoir copie, mais il n'a pu; peut-être que le P. B. l'a empêché. Mais je vous envoie derechef la réponse que j'avois fai te à leur lettre latine, afin que vous leur puissiez faire voir toute seule, s'il vous plaît; car il me semble nécessaire qu'ils sachent en quel sens j'ai pris leurs paroles. Et si vous trouvez bon d'avouer au P. B. que vous m'aviez envoyé sa lettre, vous pourrez aussi lui faire voir en confidence la réponse que j'y avois faite, et lui dire que vous n'avez pas voulu lui montrer auparavant, à cause que vous la jugiez trop rude et craigniez que cela n'empêchât que nous ne pussions devenir amis; et enfin en confessant toute la pure vérité, je crois que vous ferez plaisir à l'un

LETTRES. /jOJ

et à lauire : car j'espère que, voyant que j'ai bec et ongle pour me défendre, il sera d'autant plus retenu quand il voudra parler de moi à l'avenir. Et bien qu'il me seroit peut-être plus avantageux «l'être en guerre ouverte contre eux, et que j'y sois entièrement résolu s'ils m'en donnent juste sujet, j'aime toutefois beaucoup mieux la paix, pourvu qu'ils s'abstiennent de parler.

Au reste, je suis extrêmement obligé à M. des Argues de ce qu'il veut prendre la peine de catéchiser le père B. : c'est la meilleure invention qu'il est possible pour faire qu'il chante la palinodie de bonne grâce , au moins s'il se veut laisser convertir; s'il le fait , je serai très aise de dissimuler le passé , et même d'être particulièrement son serviteur, et j'en aurai beaucoup meilleure opinion de lui et des siens.

Pour la musique de M. Bau. je crois qu'elle diffère de l'air de Bosset comme la criée d'un écolier qui a voulu pratiquer toutes les règles de sa rhétorique diffère d'une oraison de Cicéron, où il est malaisé de les reconnoître. Je lui en ai dit la même chose, et je crois qu'il l'avoue à présent; mais cela n'empêche pas qu'il ne soit très bon musicien, et d'ailleurs fort honnête homme et mon bon ami , ni aussi que les règles ne soient bonnes, aussi bien en musique qu'en rhétorique.

' - flannins, j«- crois... »

4o-| LETTRES.

Je vous remercie de la lettre qu'il vous a plu faire transcrire pour moi ; mais je n'y trouve rien qui me serve, ni qui ne me semble aussi peu probable que la philosophie de l'école. Pour votre difficulté, à savoir pourquoi les parties très subtiles s'aplatissent plus tôt pour remplir les angles des corps , que ne font celles qui sont plus grosses, nonobstant que la matière des unes et des autres ne diffère rien du tout, elle est aisée à résoudre par cette seule considération, que plus un corps est petit, plus il a de superficie à raison de la quantité intérieure de sa matière : comme , par exemple , un cube qui n'aura que la huitième partie d'autant de matière qu'un autre n'aura pas seulement un huitième de sa superficie, mais deux huitièmes ou un quart, et ainsi des autres figures : car c'est de la quantité intérieure que dépend la dureté ou résistance à la division , et c'est au contraire la grandeur de la superficie qui la facilite, et avec cela l'extrême vitesse de cette matière très subtile.

Je ne connois pas assez la nature de for pour déterminer comment se meuvent ses parties dans Teau-forte autrement que par l'exemple de celles du sel, que j'ai décrites en mes Météores. Mais il y a un million d'expériences qui peuvent prouver le mouvement des parties de l'eau qu'on ne voit point à l'œil, comme quand on a dissous dedans du salpêtre, comment est-ce que toutes les parties de ce

sel se vont attacher en forme de bâtons au fond et aux côtés du vaisseau, si elles ne se remuent en y allant; enfin , jetez une goutte de vin rouge dans de l'eau, et vous verrez à l'œil comme il coule partout pour se mêler avec elle. Je crois bien que les parties de l'or et des autres corps durs ont quelque mouvement, à cause de la matière subtile qui passe par leurs pores, mais non pas qui les sépare, comme les feuilles et branches des arbres sont ébranlées par le vent sans en être détachées.

Pour la pression de la lune, elle ne peut être sensible sur les lacs, à cause qu'ils n'ont aucune proportion avec toute la masse de la terre à laquelle cette pression se rapporte.

Le sieur San mai se a grand tort s'il me prend pour ami de H. auquel je n'ai encore jamais parlé, et que j'ai su avoir aversion de moi il y a long-temps, à cause que j'étois ami de Balzac et qu'il est pédant. Mais M. Saum. est ingénieux à se forger des adversaires. H. a fait imprimer un vers à la fin de son livre sur le Nouveau Testament, composé en sa faveur par M. de Z ". 11 a déclamé contre ce vers en la préface de son second tome De mûris, que ceux qui flattent ainsi les auteurs des livres qu'ils n'ont point vus, ulrem inflare pergunt, etc. M. deZ. s'en plaignit à M. Rivet, auquel M. Sau. écrivit une lettre,

• - Zoyllichero. -

4o6 LETTRES.

non tant pour s'en excuser que pour se défendre : et M. de Z. a fait quelques remarques sur cette lettre , lesquelles il m'envoya pour me les faire voir , et je lui en mandai mon sentiment; en telle sorte que je suis assuré, bien que je ne me souvienne plus de ce qui étoit en ma lettre, qui étoit si peu étudiée que je n'en avois pas fait de brouillon , de n'y avoir rien mis au désavantage de M. de Saumaise , sinon peut-être qu'il étoit un peu trop aisé à offenser : ce qu'il vérifie en s'offénsant de moi pour cette lettre; car c'est celle qu'il dit avoir vue, et je n'ai d'ailleurs jamais eu grande familiarité avec lui.

Je ne suis pas marri que les ministres fulminent contre le mouvement de la terre, cela conviera peut-être nos prédicateurs à l'approuver : et à propos de ceci , si vous écrivez à ce M. 1 du C. de B. , jç. serois bien aise que vous l'avertissiez que rien ne m'a empêché jusqu'ici de publier ma Philosophie , que la défense du mouvement de la terre , lequel je n'en saurois séparer, à cause que toute ma physique en dépend, mais que je serai peut-être bientôt contraint de la publier , à cause des calomnies de plusieurs qui, faute d'entendre mes principes , veulent persuader au monde que j'ai des sentiments fort éloignés de la vérité ; et que vous le priiez de sonder son cardinal sur ce sujet,

» - Sandr , attache an cardinal de Baigné. ►

à cause qu'étant extrêmement son serviteur, je serois très marri de lui déplaire, et qu'étant très zélé à la religion catholique , jeu révère généralement tous les chefs. Je n'ajoute point que je ne me veux pas mettre au hasard de leur censure; car, croyant très fermement l'infaillibilité de l'église, et ne doutant point aussi de mes raisons, je ne puis craindre qu'une vérité soit contraire à l'autre.

Vous avez raison de dire que nous sommes aussi assurés de notre libre arbitre que d'aucune autre notion première , car c'en est véritablement une. Quand une chandelle s'allume à une autre, ce n'est qu'un même feu qui s'étend d'une mèche à l'autre , pourceque les parties de la flamme, agitées par la matière très subtile, ont la force d'agiter et de séparer celles de cette autre mèche, et ainsi ce feu s'augmente, puis il est divisé en deux feux quand on sépare ces deux mèches. Mais je ne puis bien expliquer le feu qu'en donnant toute ma philosophie, et je vous dirai entre nous que je commence à en faire un abrégé où je mettrai tout le cours par ordre, pour le faire imprimer avec un abrégé de la philosophie de l'école , tel que celui du P. Eust. sur lequel j'ajouterai mes notes à la fin de chaque question , qui contiendront les diverses opinions des auteurs , ce qu'on eu doit croire de toutes , et leur utilité ; ce que je crois pouvoir faire en telle sorte,

' m Enstarhr. -

4oS LETTRES.

qu'on verra facilement la comparaison de Tune avec l'autre, et que ceux qui n'ont point encore appris la philosophie de l'école l'apprendront beaucoup plus aisément de ce livre que de leurs maîtres, à cause qu'ils apprendront par même moyen à la mépriser : et tous les moindres maîtres seront capables d'enseigner la mienne par ce seul livre. Si le père E. à S. P.1 vit encore, je ne me servirai pas de son livre sans sa permission ; mais il n'est pas encore temps de la demander ni même d'en parler, à cause qu'il faut voir auparavant comment mes Méditations de métaphysique seront reçues.

Tout ce que vous m'écrivez touchant la réflexion et la réfraction est entièrement selon mes pensées, et je suis bien aise que ce qu'a écrit le père B. vous ait convié à les mieux examiner ; et ce que vous dites des deux diverses déterminations, l'une d'A " vers D qui demeure toujours la même, et l'autre d'A vers B, qui , changeant tant qu'on voudra , n'empêche pas que le mobile n'arrive toujours en temps égal à quelque point de la ligne DC, est une chose claire, et une si belle façon pour expliquer ma démonstration, que le père B. , ne l'ayant pas voulu entendre, a montré par là qu'il aime mieux que ce soit M. des Argues que vous qui ait l'honneur de sa conversion. Je crois que ce que je vous écris

i « Eustachius à Sancto Pau/o. »

• Figure 3g.

LETTRES. /jOO,

♦ pour eux en latin est suffisant pour l'obliger à m envoyer ses objections s'il en a envie, sans qu'il soit besoin que je lui en écrive plus particulièrement : car je mande que puisqu'il n'y a rien eu qui l'ait empêché de me les envoyer, sinon qu'il n'a voit pas lu la page 73 de ma préface ou de ma Méthode, je me promets qu'il n'y manquera pas dorénavant, puisqu'il sait ce qu'elle contient.

Je verrai S. Anselme à la première occasion; vous m'aviez ci-devant averti d'un passage de saint Augustin touchant mon ,je pense , donc je suis, que vous m'avez, ce me semble, redemandé depuis; il est au livre onzième De civilate Dei, chapitre ?.6. Je suis , etc.

AU R. P. MEKSENNE.

(Lettre 14 du tome III.)

Du 3 décembre 1640.

Mon révérend pere ,

Ce que vous me mandez de saint Augustin et de saint Ambroise , que notre cœur et nos pensées ne sont pas en notre pouvoir, et que mentent confundunt alioque trahunt, etc., ne s'entend que de la

c| I O LETTRES.

partie sensitive de I ame, qui reçoit les impressions des objets, soit extérieurs, soit intérieurs, comme les tentations, etc. Et en ceci je suis bien d'accord avec eux, et je n'ai jamais dit que toutes nos pensées fussent en notre pouvoir; mais seulement que s'il y a quelque chose absolument en notre pouvoir, ce sont nos pensées , à savoir celles qui viennent de la volonté et du libre arbitre, en quoi ils ne me contredisent aucunement; et ce qui m'a fait écrire cela , n'a été que pour faire entendre que la juridiction de notre libre arbitre n'étoit point absolue sur aucune chose corporelle, ce qui est vrai sans contredit.

J'admire qu'on vous ait fait lire le Pentaiogos, et si c'est le même qui vous recommande le livre allemand où il y a de si hautes pensées, je n'en puis avoir bonne opinion : en effet, je vois que si ceux des Petites-Maisons faisoient des livres, ils n'auroient pas moins de lecteurs que les autres; car je ne tiens pas l'auteur du Pentalogos en autre rang. C'est un chimiste bohémien demeurant à La Haye, qui me semble m'avoir fait beaucoup d'honneur, en ce qu'ayant témoigné vouloir dire de moi tout le pis qu'il pouvoit, il n'en a rien su dire qui me touchât.

Je suis extrêmement obligé à M. des Argues, et je veux bien croire que le père Bourdin n'avoit pas compris ma démonstration; car il n'y a guère de

LETTRES. 4n

gens au monde si effrontés que de contredire à une démonstration qu'ils entendent, quand ce ne seroit que de crainte d'être repris par les autres qui l'entendent aussi; et je vois que même vos grands géomètres MM. Fer. et Rob. n'ont pas vu clair en celle-ci : mais cela n'empêche pas que la vélitation du père Bourdin ne contienne des cavillatious, qui n'ont pas été inventées seulement par ignorance, mais par quelque subtilité que je n'entends point. Et pour son enclouure, que vous dites consister en ce qu'il ne pouvoit concevoir comment l'eau ne retarde point la balle de gauche à droite aussi bien que de haut en bas, il me semble que je l'avois assez prévenue, en ce que, page 1 8 , j'avois fait considérer la réfraction dans une toile, pour montrer qu'elle ne se fait point dans la profondeur de l'eau, mais seulement en sa superficie; et en ce que j'avertis expressément, à la fin de la page 18, qu'il faut seulement considérer vers quel côté se détermine la balle en entrant dans l'eau, à cause que par après, quelque résistance que l'eau lui fasse, cela ne peut changer sa détermination ; comme, par exemple, si la balle qui est poussée d'A 1 vers B , étant au point B, est déterminée par la superficie CBE à aller vers I, soit qu'il y ait de l'air au-dessous de cette superficie , soit qu'il y ait de l'eau, cela ne chaugera point sa dé-

» Figure 40.

4l3 LETTRES.

ternrination , mais seulement sa vitesse, qui diminuera beaucoup plus dans l'eau que" dans l'air. Mais je crois que ce qui l'aura aussi embarrassé sera le mot de détermination , qu'il aura voulu considérer sans aucun mouvement, ce qui est chimérique et impossible; au lieu qu'en parlant de la détermination vers la droite, j'entends toute la partie du mouvement qui est déterminée vers la droite. Toutefois je n'ai pas cru devoir faire mention du mouvement en cela, pour n'embarrasser point le lecteur de ce calcul surprenant de la vélitation où il dit que 5 et 4 font 5, et ne perdre point de paroles à l'expliquer ; car on peut assez voir en ce que j'ai écrit que j'ai tâché d'éviter les paroles superflues.

J'ai vu la philosophie de M. de Raconis, mais elle est bien moins propre à mon dessein que celle du père Eustache; et pour les conimbres, ils sont trop longs : mais je souhaiterois bien de bon cœur qu'ils eussent écrit aussi brièvement que l'autre, et j'aimerois bien mieux avoir affaire à la grande société qu'à un particulier. J'espère, avec laide de Dieu , que mes raisons seront aussi bien à l'épreuve de leurs arguments que de ceux des autres. Au reste, la dernière lettre que vous m'avez envoyée m'apprend la mort de mon père dont je suis fort triste, et j'ai bien du regret de n'avoir pu aller cet été en France, afin de le voir avant qu'il mou-

ne

rût; mais puisque Dieu ne Ta pas permis, je n« crois point partir d'ici que ma Philosophie ne soit faite. Je suis, etc.

A MONSIEUR

(Lettre 117 du tome IL Version.)

Monsieur ,

Vous me comblez toujours de tant de civilité «t de bons offices, que vous me réduisez au point de ne vous pouvoir jamais satisfaire : mais, à dire le vrai , ce m'est une chose bien agréable et bien avantageuse d'être vaincu de la sorte. Je suivrai le plus exactement qu'il me sera possible vos ordres et vos avis , principalement dans les choses qui regardent la théologie et la religion, où je ne pense pas qu'il y ait rien avec quoi ma philosophie ne s'accorde beaucoup mieux que la vulgaire. Et pour ce qui est de ces controverses qui s'agitent aujourd'hui dans la théologie , à cause des faux principes de philosophie sur lesquels elles sont fondées, je ne m'ingérerai point de les vouloir éclaircir, de peur de passer les bornes de ma profession : mais s'il arrive jamais que mes opinions soient reçues,

j'ose croire que toutes ces controverses cesseront, et quelles tomberont d'elles-mêmes. Il ne me reste plus à présent qu'un seul scrupule, qui est touchant le mouvement de la terre : et pour cela j'ai mis ordre à ce qu'on consultât pour moi un cardinal qui me fait l'honneur de m'avouer pour un de ses amis il y a plusieurs années, et qui est l'un de cette congrégation' qui a condamné Galilée; j'apprendrai volontiers de lui comment je me dois comporter en cela; et pourvu que j'aie de mon coté Rome et la Sorbonne, ou du moins que je ne les aie pas contre moi, j'espère de pouvoir tout seul soutenir sans beaucoup de peine tous les efforts de mes envieux. Quant aux philosophes, je ne leur déclare la guerre que pour les obliger à une paix : car, m'apercevant déjà que secrètement ils me veulent du mal , et qu'ils me dressent des embûches , j'aime bien mieux leur faire une guerre ouverte, afin qu'ils soient, ou victorieux, ou vaincus, que d'attendre à les recevoir à mon désavantage. Je ne pense pas aussi que ma philosophie me doive faire de nouveaux ennemis; bien au contraire, j'espère qu'elle me procurera de nouveaux amis et de nouveaux défenseurs; que si néanmoins le contraire arrivoit, mon esprit n'en sera point abattu pour cela, et je ne laisserai pas durant la guerre de jouir en mon intérieur d'une paix et d'une tran-

> « Bnrhei in , car Bagué n'en cloit pas. •

LETTRE S. j1")

quillité aussi profonde que j'ai fait jusqu'à présent au milieu de mon repos.

Je commence maintenant à m apercevoir que je ne suis pas tout-à-fait malheureux ; et je vous confesse que j'aurois tort de me repentir d'avoir mis mes écrits en lumière, sachant qu'une personne de votre mérite se donne la peine de les lire avec attention, s étudie à les bien comprendre, et me sait gré de les avoir publiés. Mais comme il y en a fort peu qui vous ressemblent en cela, j'ai sujet de vous rendre grâces, et vous suis infiniment obligé de l'insigne faveur que je reçois de vous, d'avoir bien voulu vous mettre de ce petit nombre , et même d'y paroître comme un des plus considérables, ce que je dis, non seulement eu égard aux assurances que vous me donnez de votre amitié , mais aussi pour les belles et savantes remarques dont vous avez accompagné votre lettre. Et véritablement mes pensées sont si conformes à celles qui sont couchées dans cet écrit, que je ne me souviens point d'avoir rien vu jusqu'ici où tout ce qu'il y a de moelle et de substance ( pour ainsi dire ) dans ma Métaphysique soit mieux compris et renfermé que là-dedans. Et afin que vous ne croyiez pas que je ne dis ceci que par manière de compliment et que je ne parle autrement que je ne pense, je marquerai ici deux ou trois endroits qui sont les- seuls où j'ai remarqué que vous vous étiez éloi-

4l6 LETTRES.

gné, non pas de mon sens, mais de la façon ordinaire dont je m'exprime. Il y en a deux en la quatrième colonne; le premier contient ces mots : ni Dieu n'a pas non plus la faculté de se priver de son existence ; car par ce mot de faculté nous entendons ordinairement quelque perfection ; or ce seroit une imperfection en Dieu de se pouvoir priver de sa propre existence : c'est pourquoi, pour obvier aux calomnies des médisants, je serois d'avis que vous vous servissiez de ces mots , et il répugne que Dieu se puisse priver de sa propre existence , ou qu'il ta puisse perdre d'ailleurs , etc.

Le second est où vous diles que Dieu est la cause de soi-même : mais pourceque ci-devant quelques uns ont mal interprété ces paroles, il me semble qu'il est a propos de les éclaircir en leur donnant l'explication suivante : être la cause de soi-même, c'est-à-dire être par soi et n'avoir point d'autre cause de soi-même que sa propre essence , que Con peut dire en être la cause formelle.

. Le troisième endroit que j'ai remarqué est vers la fin de vos annotations, où vous dites que la matière est la machine du monde; au lieu de quoi j'aurois mieux aimé dire que le monde , comme une machine, est composé de matière, ou bien que les choses naturelles n'ont point d'autre cause de leur mouvement que les artificielles, ou quelque chose de semblable.

LETTRES. 4l7

Mais ces fautes sont si légères et de si petite conséquence, que j'en trouve beaucoup plus à corriger toutes les fois que je repasse les yeux sur mes propres écrits; et nous ne pouvons jamais être si exacts en ce que nous faisons, que nous ne laissions aux chicaneurs aucune matière pour exercer leur style. Au reste, je ne pense pas qu'il y ait rien qui porte plus les hommes à une mutuelle amitié que la conformité de leurs pensées : c'est pourquoi , comme je me persuade aisément que vous tiendrez la promesse que vous me faites d'une parfaite amitié, de même aussi je vous prie de ne point douter du zèle et de l'affection que j'ai pour vous. Je suis , etc.

A MONSIEUR

(Lettre 1 18 du tome II.)

Monsieur,

Je suis bien aise que la liberté que j'ai prise de vous écrire mon sentiment ne vous ait pas été désagréable , et je vous suis obligé de ce que vous témoignez le vouloir suivre , nonobstant que vous ayez des raisons au contraire que je confesse être

très fortes : car je ne doute point que votre esprit ne vous puisse fournir de meilleurs divertissements que ne fait le tracas du monde; et bien que la coutume et l'exemple fassent estimer le métier de la guerre comme le plus noble de tous, pour moi, qui le considère en philosophe, je ne l'estime qu'autant qu'il vaut , et même j'ai bien de la peine à lui donner place entre les professions honorables, voyant que l'oisiveté et le libertinage sont les deux principaux motifs qui y portent aujourd'hui la plupart des hommes, ce qui fait que j'au rois un regret inconsolable s'il vous y mésarrivoit. Enfin j'avoue qu'un homme incommodé de maladie se doit estimer plus vieux qu'un autre, et qu'il vaut mieux se retirer sur son gain que sur sa perte. Toutefois, pourcequ'au jeu dont il est ici question je ne crois point qu'il y ait aucun hasard de perte, mais seulement de gagner ou ne gagner pas , il me semble qu'il est assez à temps de s'en retirer lorsqu'on n'y gagne plus. Et pourceque j'ai vu souvent des vieillards qui m'ont dit avoir été plus malsains en leur jeunesse que beaucoup d'autres qui sont morts plus tôt qu'eux, il me semble que, quelque foiblesse ou disposition du corps que nous ayons , nous devons user de la vie et en disposer les fonctions en même façon que si nous étions assurés de parvenir jusqu'à une extrême vieillesse: bien qu'au contraire, quelque force ou quelque santé que nous ayons ,

LETTRES. /jI9

nous devions aussi être préparés à recevoir la mort sans regret quand elle viendra, parcequ'elle peut venir à tous moments, et que nous ne saurions faire aucune action qui ne soit capable de la causer : si nous mangeons un morceau de pain , il sera peut-être empoisonné ; si nous passons par une rue, quelque tuile peut-être tombera d'un toit qui nous écrasera , et ainsi des autres. C'est pourquoi , puisque nous vivons parmi tant de hasards inévitables, il me semble que la sagesse ne nous défend pas de nous exposer aussi à celui de la guerre , quand une belle et j uste occasi on nous y oblige , pourvu que ce soit sans témérité, et que nous ne refusions pas de porter des armes à l'épreuve autant qu'il se peut. Enfin, je crois que, quelque agréables que soient lesdivertissements que nous choisissons de nous-mêmes, ils' ne nous empêchent point tant de penser à nos incommodités que font ceux auxquels nous sommes obligés par quelque devoir, et que notre corps s'accoutume si fort au train de vie que nous menons, qu'il arrive bien plus souvent qu'on s'incommode en sa santé lorsqu'on le change, que non pas qu'on la rende meilleure, principalement quand le changement est trop subit : c'est pourquoi il me semble que le meilleur est de ne passer d'une extrémité à l'autre que par degrés. Pour moi , avant que je vinsse en ce pays pour y chercher la solitude, je passai un hiver en France à la campagne,

où je fis mon apprentissage; et si j etois engagé en quelque train de vie dans lequel mon indisposition ne nie permît pas de persister long-temps, je ne voudrois point dissimuler cette indisposition , mais plutôt la faire paroître plus grande qu elle ne seroit, afin de me pouvoir dispenser honnêtement de toutes les actions qui lui pourroient nuire, et ainsi, prenant mes aises peu à peu, de parvenir par degrés à une entière liberté.

Je sais bien que vous n'avez point affaire de ces gros livres ; mais afin que vous ne me blâmiez pas d'employer trop de temps à les lire , je ne les ai pas voulu garder davantage : il est vrai que je ne les ai pas tous lus, mais je crois néanmoins avoir vu tout ce qu'ils contiennent. Ledit N. a quantité de forfanteries, et est plus charlatan que savant : il parle entre autres choses d'une matière qu'il dit avoir eue d'un marchand arabe , qui tourne nuit et jour vers le soleil. Si cela étoit vrai la chose seroit curieuse; mais il n'explique point quelle est cette matière. Le père Mersenne m'a autrefois mandé que c'étoit de la graine d'héliotropium , ce que je ne crois pas véritable , si ce n'est que cette graine ait plus de force en Arabie qu'en ce pays ; car j'eus assez de loisir pour en faire l'expérience , mais elle ne réussit point.

Pour la variation de l'aimant, j'ai toujours cru

qu'elle ne procédoit que des inégalités de la terre, en sorte que l'aiguille se tourne vers le côté où il y a le plus de la matière qui est propre à l'attirer, et pourceque cette matière peut changer de lieu dans le fond de la mer ou dans les concavités de la terre, sans que les hommes le puissent savoir, il m'a semblé que ce changement de variation, qui a été observé à Londres , et aussi en quelques autres endroits , ainsi que rapporte votre Kirkerus , étoit seulement une question de fait , et que la philosophie n'y avoit pas grand droit.

Vous m'avez obligé de ra'avertir du passage de saint Augustin auquel mon je pense, donc je suis, a quelque rapport ; je lai été lire aujourd'hui en la bibliothèque de cette ville, et je trouve véritablement qu'il s'en sert pour prouver la certitude de notre être , et ensuite pour faire voir qu'il y a en nous quelque image de la Trinité, en ce que nous sommes , nous savons que nous sommes , et nous aimons cet être et cette science qui est en nous ; au lieu que je m'en sers pour faire connoître que ce moi qui pense est une substance immatérielle, et qui n'a rien de corporel, qui sont deux choses fort différentes; et c'est une chose qui de soi est si simple et si naturelle à inférer, qu'on est, de ce qu'on doute, qu'elle auroit pu tomber sous la plume de qui que ce soit : mais je ne laisse pas d'être bien

aise d avoir rencontré avec saint Augustin , quand ce ne seroit que pour fermer la bouche aux petits esprits qui ont tâché de regabeler sur ce principe. Le peu que j'ai écrit de métaphysique est déjà en chemin pour aller à Paris, où je crois qu'on le fera imprimer; et il ne m'en est resté ici qu'un brouillon si plein de ratures, que j'aurois moi-même de la peine à le lire , ce qui est cause que je ne puis vous l'offrir; mais sitôt qu'il sera imprimé , j'aurai soin de vous en envoyer des premiers , puisqu'il vous plaît me faire la faveur de le vouloir lire , et je serai1 fort aise 'en apprendre votre jugement.

Encore* que la principale raison qui m'a fait vous importuner pour l'adresse de mes rêveries de métaphysique soit que j'ai recherché cette occasion pour les pouvoir soumettre à votre censure, et vous prier de m'en apprendre votre jugement, si est-ce que, pensant aux affaires infinies qui, si elles ne sont suffisantes pour vous occuper, ne peuvent au moins manquer de vous interrompre , j'appréhende bien fort que vous n'y puissiez prendre de goût ni

• « O dernier alinéa paroit être no fragment d'une lettre adressée à M. de Zuytlichem, d'antant que ce fut par son moyen et par son adresse que Descarte* voulut envoyer d'abord à Paris son Traité de Mètaphysiqjne. Voyez la lettre 48 de ce volume, datée du 1 1 novembre. Il paroit, par le commencement de ce fragment et de cette lettre 48 , que ce fragment est d'une lettre adressée à M. de Zuytlicbem, et datée du 1 1 novembre 1640.»

de plaisir , à cause que je ne me persuade pas qu'il soit possible d'y en prendre aucun, je dirois, à méditer sur les mêmes matières que j'ai traitées , si je ne craignois par là de vous en dégoûter de telle sorte que vous ne daignassiez les regarder; mais je dirai , si ce n'est qu'on prenne au moins la peine de lire tout d'une haleine les cinq premières méditations, avec ma réponse de ce qui est à la fin des sixièmes objections , et qu'on n'écrive brièvement sur un papier les principales conclusions , afin qu'on en puisse mieux remarquer la suite. Je serois malavisé de vous avertir de cela, îi je le faisois comme pour vous donner quelque instruction que vous pouvez prendre meilleure de vous -même; mais pourceque cette instruction vous coûteroit nécessairement le temps et la peine de parcourir une partie de cet écrit , et que je ne le fais que pour vous épargner l'un et l'autre, je m'assure que vous trouverez bon que je vous prie de ne point commencer à lire ces rêveries que lorsqu'il vous plaira y perdre deux heures de suite , sans être diverti par personne , et je serai toute ma vie , etc.

A MONSIEUR ***

(Lettre 3i du tome II.

Monsieur,

Si vous n'aviez jamais dit aucun bien de moi , je n'aurois peut-être jamais eu de familiarité avec aucun prêtre de ces quartiers, car je n'en ai qu'avec deux, dont l'un est M. Bannius, de qui j'ai acquis la connoissance par l'estime qu'il a voit ouï que vous faisiez du petit Traité de musique qui est autrefois échappé de mes mains ; et l'autre est son intime ami , M. Bloemert, que j'ai aussi connu par même occasion. Ce que je n'écris pas à dessein de vous en faire des reproches : car au contraire je les ai trouvés si braves gens , si vertueux et si exempts des qualités pour lesquelles j'ai coutume en ce pays d'éviter la fréquentation de ceux de leur robe, que je compte leur connoissance entre les obligations que je vous ai; mais je suis bien aise d'avoir ce prétexte pour excuser un peu l'importiinité de la prière que j'ai ici à vous faire en leur faveur. Ils désirent une grâce de son Altesse , et pensent la

» - ZuytJichmi, 1640. »

pouvoir obtenir de sa clémence par votre intercession. Je ne sais point le particulier de leur affaire; mais si vous permettez à M. Bloemert de vous en entretenir , je m'assure qu'il vous l'exposera en telle sorte, que vous ne trouverez rien d'incivil en sa requête, ni moins de prudence et de raison en ses discours qu'il y a d'art et de beauté dans les airs que compose son ami; et je dirai seulement ici que je crois les avoir assez fréquentés pour connoître qu'ils ne sont pas de ces simples qui se persuadent qu'on ne peut être bon catholique qu'en favorisant le parti du roi qu'on nomme catholique, ni de ces séditieux qui le persuadent aux simples, et qu'ils sont trop dans le bon sens et dans les maximes de la bonne morale. A quoi j'ajoute qu'ils sont ici trop accommodés et trop à leur aise dans la médiocrité de leur condition ecclésiastique, et qu'ils chérissent trop leur liberté , pour n'être pas bien affectionnés à l'état dans lequel ils vivent. Que si on leur impute à crime d'être papistes, je veux dire de recevoir leur mission du pape, et de le reconnoître en même façon que font les catholiques de France et de tous les autres pays où il y en a , sans que cela donne de jalousie aux souverains qui y commandent, c'est un crime si commun et si essentiel à ceux de leur profession , que je ne me saurois persuader qu'on le veuille punir à la rigueur en tous ceux qui en sont

coupables; et si quelques uns en peuvent être exceptés, je m assure qu'il n'y en a point qui le méritent mieux que ceux-ci , ni pour qui vous puissiez plus utilement vous employer envers son Altesse; et j'ose dire que ce seroit un grand bien pour le pays que tous ceux de leur profession leur ressemblassent. Vous trouverez peut-être étrange que je vous écrive de la sorte de cette affaire, principalement si vous savez que je le fais de mon mouvement , sans qu'ils m'en aient requis et nonobstant que je juge qu'ils ont plusieurs autres amis, dont ils peuvent penser que les prières auroient plus de force envers vous que les miennes, et même que je sais que l'un d'eux vous est très connu; mais je vous dirai qu'outre l'estime particulière que je fais d'eux , et le désir que j'ai de les servir , je considère aussi en ceci mon propre intérêt : car il y en a en France entre mes faiseurs d'objections qui me reprochent la demeure de ce pays , à cause que l'exercice de ma religion n'y est pas libre; même ils disent que je ne suis pas en cela si excusable que ceux qui portent les armes pour la défense de cet état, pourceque les intérêts en sont joints à ceux de la France, et que je pourrois faire partout ailleurs le même que je fais ici ; à quoi je n'ai rien de meilleur à répondre, sinon qu'ayant ici la libre fréquentation et l'amitié de quelques ecclésiastiques , je ne sens point que ma conscience

y soit contrainte. Mais si ces ecclésiastiques étoient estimés coupables, je n'espère pas en trouver d'autres plus innocents en ce pays, ni dont la fréquentation soit plus permise à un homme qui aime si . passionnément le repos qu'il veut éviter même les ombres de tout ce qui pourroit le troubler, mais qui n'est pas pour cela moins passionné pour le service de tous ceux qui lui témoignent de l'affection , et vous m'en avez déjà témoigné en tant d'occasions, qu'encore que je ne pourrois rien obtenir de vous en celle-ci, je ne laisserois pas d'être toute ma vie, etc.

AU K. P. MERSENNE ■

(Lettre 5o du tome II.)

Mon révérend pere.

Je ne viens que de recevoir vos lettres une heure ou deux avant que le messager doive retourner , ce qui sera cause que je ne pourrai pour cette fois répondre à tout ponctuellement; mais poureeque la difficulté que vous proposez pour le conarium

' - On voit bien qne cette lettre est écrite an mois de décembre 1640. Je h fixe an 3t décembre. »

semble être ce qui presse le plus , et que l'honneur que me fait celui qui veut défendre publiquement ce que j'en ai touché en ma Dioptrique m'oblige à tacher de lui satisfaire , je ne veux pas attendre à l'autre voyage à vous dire que glandula piluitaria a bien quelque rapport cum glandula pineali, en ce quelle est située comme elle entre les carotides et en la ligne droite par où les esprits viennent du cœur vers le cerveau , mais qu'on ne sauroit soupçonner pour cela qu'elle ait même usage, à cause qu'elle n'est pas comme l'autre dans le cerveau, mais au-dessous et entièrement séparée de sa masse dans une concavité de l'os sphénoïde qui est faite exprès pour la recevoir, etiam infra duram meningem, si j'ai bonne mémoire, outre qu'elle est entièrement immobile, et nous éprouvons en imaginant que le siège du sens commun, c'est-à-dire la partie du cerveau en laquelle l'âme exerce toutes ses principales opérations , doit être mobile. Or ce n'est pas merveille que cette glandula pituitaria se rencontre où elle est , entre le cœur et le conarium, à cause qu'il s'y rencontre aussi quantité de petites artères qui composent le plexus mirabilis, et qui ne vont point du tout jusqu'au cerveau; car c'est quasi une règle générale partout le corps , qu'il y a des glandes où plusieurs branches de veines ou d'artères se rencontrent; et ce n'est pas merveille aussi que les carotides en-

LETTRES. 4a9

voient en ce lieu-là plusieurs branches, car il y en faut pour nourrir les os et les autres parties , et aussi pour séparer les plus grossières parties du sang, des plus subtiles qui montent seules par les branches les plus droites de ces carotides, jusqu'au dedans du cerveau où est le conarium. Et il ne faut point concevoir que cette séparation se fasse autrement que mechanice, de même que s'il flotte des joncs et de l'écume sur un torrent , lequel se divise quelque part en deux branches, on verra que tous ces joncs et cette écume iront se rendre en celle où l'eau coulera le moins en ligne droite. Or c'est avec grande raison que le conarium est semblable à une glande, à cause que le principal office de toutes les glandes est de recevoir les plus subtiles parties du sang qui exhalent des vaisseaux qui les environnent, et le sien de recevoir en même façon les esprits animaux. Et d'autant qu'il n'y a que lui de partie solide en tout le cerveau qui soit unique , il faut de nécessité qu'il soit le siège du sens commun , c'est-à-dire de la pensée , et par con séquent de l'âme. Car l'un ne peut être séparé de l'autre; ou bien il faut avouer que 1 'âme n'est point immédiatement unie à aucune partiesolide du corps, mais seulement aux esprits animaux qui sont dans ses concavités, et qui rentrent et sortent continuellement ainsi que l'eau d'une rivière, ce qui seroit estimé trop absurde; outre que la situation du co-

narium est telle, qu'on peut fort bien entendre comment les images qui viennent des deux yeux, ou les sons qui entrent par les deux oreilles , etc. , se doivent unir au lieu où il est, ce quelles ne sauroient faire dans les concavités , si ce n'étoit en celle du milieu ou dans le conduit au-dessus duquel est le conarium, ce qui ne pourroit suffire, à cause que ces concavités ne sont point distinctes des autres où les images sont nécessairement doubles. Si je puis quelque autre chose pour celui qui vous avoit proposé ceci, je vous prie de l'assurer que je ferai très volontiers tout mon possible pour le satisfaire.

Pour ma Métaphysique, vous m'obligez extrêmement des soins que vous en prenez, et je me remets entièrement à vous pour y corriger ou changer tout ce que vous jugerez à propos ; mais je m'étonne que vous me promettiez les objections de divers théologiens dans huit jours , à cause que je me suis persuadé qu'il falloit plus de temps pour y remarquer tout ce qui y est; et celui qui a fait les objections qui sont à la fin l'a jugé de même. C'est un prêtre d'Alcmaer *, qui ne veut point être nommé; c'est pourquoi si son nom se trouve en quelque lieu, je vous prie de l'effacer. Il faudra aussi, s'il vous plaît, avertir l'imprimeur de changer les chiffres de ses objections où les pages des Méditations sont ci-

» « Sans doute M. Caterus. Voyez la lettre suivante. »

tées, pour les faire accorder avec les pages imprimées.

Pour ce que vous dites que je n'ai pas mis un mot de l'immortalité de l'âme, vous ne vous en devez pas étonner ; car je ne saurois pas démontrer que Dieu ne la puisse annihiler, mais seulement qu'elle est d'une nature entièrement distincte de celle du corps, et par conséquent quelle n'est point naturellement sujette à mourir avec lui , qui est tout ce qui est requis pour établir la religion ; et c'est aussi tout ce que je me suis proposé de prouver. Vous ne devez pas aussi trouver étrange queje ne prouve pointen ma seconde méditation que lame soit réellement distincte du corps, et que jeme contente de la faire concevoir sans le corps, à cause que je n'ai pas encore en ce lieu -là les prémisses dont on peut tirer cette conclusion; mais on la trouve après en la sixième méditation : et il est à remarquer en tout ce que j'écris, queje ne suis pas l'ordre des matières, mais seulement celui des raisons , c'est-à-dire que je n'entreprends point de dire en un même lieu tout ce qui appartient à une matière, à cause qu'il me seroit impossible de le bien prouver, y ayant des raisons qui doivent être tirées de bien plus loin les unes que les autres ; mais en raisonnant par ordre , a facilioribus ad difliciliora , j'en déduis ce queje puis, tantôt pour une matière, tantôt pour une autre, ce qui est à mon

avis le vrai chemin pour bien trouver et expliquer la vérité; et pour Tordre des matières, il n'est bon que pour ceux dont toutes les raisons sont détachées , et qui peuvent dire autant d'une difficulté que d'une autre. Ainsi je ne juge pas qu'il soit aucunement à propos, ni même possible , d'insérer dans mes Méditations la réponse aux objections qu'on y peut faire; car cela en interromproit toute la suite , et même ôteroit la force de mes raisons , qui dépend principalement de ce qu'on se doit détourner la pensée des choses sensibles , desquelles la plupart des objections seroient tirées : mais j'ai mis celles de Caterus à la fin , pour montrer le lieu où pourront aussi être les autres s'il en vient; mais je serai bien aise qu'on prenne du temps pour les faire , car il importe peu que ce Traité soit encore deux ou trois ans sans être divulgué: et pourceque la copie en est fort mal écrite, et qu'elle ne pourroit être vue que par un à la fois, il me semble qu'il ne seroit pas mauvais qu'on en fît imprimer par avance vingt ou trente exemplaires; et je serai fort aise de payer ce que cela coûtera, car je l'aurois fait faire dès ici , sinon que je ne me suis pas fié à aucun libraire, et que je ne voulois pas que les ministres de ce pays le vissent avant nos théologiens. Pour le style, je serois fort aise qu'il fut meilleur qu'il n'est; mais réservé les fautes de grammaire, s'il y en a , ou ce qui peut sentir la phrase françoise ,

comme in dubium ponete pour fevocare, je crains qu'il ne s'y puisse rien changer sans préjudice du sens, comme en ces mots , nempe quicquid hactenus ut maxime verum admisi, vel a sensibus vel per sensus accepi, qui ajouteroit falsum este, comme vous me mandez, changeroit entièrement le sens, qui est que j'ai reçu des sens ou par les sens, tout ce que j'ai cru jusqu'ici être le plus vrai. De mettre erutis fundamentis, au lieu de suffb&sis, il n'y a pas si grand mal , à cause que l'un et l'autre est latin et signifie quasi le même ; mais il me semble encore que le dernier n'ayant que la seule signification en laquelle je le prends, est bien aussi propre que l'autre, qui en a plusieurs. Je vous en-verrai peut-être dans huit jours un abrégé des principaux points qui touchent Dieu et l'âme, lequel pourra être imprimé avant les Méditations , afin qu'on voie où ils se trouvent ; car autrement je vois bien que plusieurs seront dégoûtés de ne

pas trouver en un même lieu tout ce qu'ils cherchent. Je serai bien aise que M des Argues soit aussi un de mes juges , s'il lui plaît d'en prendre la peine, et je me fie plus en lui seul qu'en trois théologiens. On ne me fera point aussi de déplaisir de me faire plusieurs objections, car je me promets qu'elles serviront à faire mieux connoître la vérité, et grâces à Dieu je n'ai pas peur de n'y pouvoir satisfaire : l'heure me contraint de finir. Je suis, etc.

ANNÉE l64l.

AU R. P. MERSENNE'

(Lettre 5i du tome II.)

Je n'ai point reçu de vos lettres à ce voyage, mais pourceque je n'eus pas le temps il y a huit jours de vous répondre à tout , j'ajouterai ici ce que j'avois omis. Et premièrement je vous envoie un argument de ma Métaphysique , qui pourra , si vous l'approuvez, être mis au-devant des six Méditations; ensuite de ces mots qui les précèdent, easdem quas ego ex Us conclu&iones deducturos , on ajoutera sed quia insex sequentibus M éd., etc. On pourra voir là en abrégé tout ce que j'ai prouvé de l'immortalité de l'âme, et tout ce que j'y puis ajouter en donnant ma Physique ; et je ne saurois sans pervertir l'ordre prouver seulement que l'âme est dis-

« « Cette lettre n'est pas datée, mais par les premières lignes on Toit qu'elle est de hait jours plus tard que la précédente, qui étant fixée an 3 1 décembre, fixe celle-ci au 8 janvier. »

tincte du corps avant l'existence de Dieu. Ce que vous dites , qu'on ne sait pas si l'idée d'un être très parfait n'est point la même que celle du monde corporel, est aisé à résoudre, par cela même qui provoque que l'âme est distincte du corps, à savoir, pareequ'on conçoit toute autre chose en l'un qu'en l'autre; mais il est besoin pour cela de former des idées distinctes des choses dont on veut juger, ce que l'ordinaire des hommes ne fait pas, et c'est principalement ce que je tâche d'enseigner par mes Méditations ; mais je ne m'arrête pas davantage sur ces objections , à cause que vous me promettez de m envoyer dans peu de temps toutes celles qui se pourront faire, sur quoi j'ai seulement à vous prier qu'on ne se hâte point : car ceux qui ne prendront pas garde à tout , et se seront contentés de lire la seconde méditation pour savoir ce que j'écris de l'âme , ou la troisième pour savoir ce que j'écris de Dieu , m'objecteront aisément des choses que j'ai déjà expliquées. Je vous prie, en l'endroit où j'ai mis juxta leges logicœmeœ, de mettre au lieu juxla itges verœ logicœ: c'est environ le milieu de mes réponses ad Calerum , où il m'objecte que j'ai emprunté mon argument de saint Thomas ; et ce qui me fait ajouter meœ ou verœ au mot logicœ, est que j'ai lu des théologiens qui, suivant la logique ordinaire, quœrunt prius de Deo quid sit9 quam quœstverint an sit. Vous avez raison qu'où j'ai mis quod

facilitât ideam Dei in se habendi esse non posset in nostro intellectu, si Me, etc. , au lieu de Me il vaut mieux dire hic; c'est environ la quatrième ou cinquième page de ma réponse aux objections , et il est bon aussi de mettre sui causant au lieu de causant en la ligne suivante, comme vous remarquez. Pour ce que je mets ensuite que nihil potest esse in me s hoc est in mente , cujus non sim conscius, je l'ai prouvé dans les Méditations, et ilsuit de ce que lame est distincte du corps , et que son essence est de penser. Pour la période où vous trouvez de l'obscurité , que ce qui a la puissance de créer ou conserver quelque chose séparé de soi-même, a aussi à plus forte raison la puissance de se conserver, etc., je ne vois guère de moyen de la rendre plus claire, sans y ajouter beaucoup de paroles qui n'auroient pas si bonne grâce en une chose dont je n'ai touché qu'un mot en passant. 11 est bon où je parle de infinito de mettre, comme vous dites , infinilum, quatenus infinilum est, nullo modo a nobis comprehendi; le monde fortasse limitibus caret ratione extensionis , sed non ratione potentiœ , intelligentiœ , etc. Et sic non omni ex parte limitibus caret. Un peu après on peut mettre, comme vous dites , qua de re nulium dubium esse potest , après le root aliquid reale s en l'enfermant entre deux parenthèses; mais il ne me semble pas obscur de la façon qu'il est, et on trouvera mille endroits dans Cicéron qui le sont plus.

Il me semble bien clair quexistentia possibilis continetur in omni eo quod clare intelligimus , quia ex hoc ipso quod clare intelligimus, sequilur illudaDeo posse creari. Pour le mystère de la Trinité, je juge avec saint Thomas qu'il est purement de la foi, et ne se peut connoitre par la lumière naturelle ; mais je ne nie point qu'il n'y ait des choses en Dieu que nous n'entendons pas, ainsi qu'il y a même en un triangle plusieurs propriétés que jamais aucun mathématicien ne connoîtra, bien que tous ne laissent pas pour cela de savoir ce que c'est qu'un triangle. Il est certain qu'il n'y a rien dans l'effet quod non continealur forinaUler vel eminenter in causa efficiente et totali, qui sont deux mots que j'ai ajoutés expressément : or le soleil ni la pluie ne sont point la cause totale des animaux qu'ils engendrent. J'achevois ceci lorsque j'ai reçu votre dernière let* tre, qui me fait souvenir de vous prier de m écrire si vous avez su la cause pourquoi vous ne reçûtes pas ma Métaphysique au voyage que je vous l'avois envoyée, ni même sitôt que les lettres que je vous avois écrites huit jours après , et si le paquet n'avoit point été ouvert, car je Favois donné au même messager. Je vous remercie du majorent que vous avez changé en majus, comme il faïloit. Je ne m'étonne pas qu'il se trouve de telles fautes en mes écrits; car j'y en ai souvent rencontré moi-même de telles, qui arrivent lorsque j'écris en pensant

ailleurs; mais je m'étonne que trois ou quatre de mes amis qui ont lu cela ne m avoient pas averti du solécisme. Je ne serai pas marri de voir ce que M. Morin a écrit de Dieu , à cause que vous dites qu il procède en mathématicien , bien c\u inter nos je n'en puisse beaucoup espérer, à cause que je n'ai point ci-devant oui parler qu'il se mêlât d'écrire de la sorte, non plus que l'autre imprimé à La Rochelle. M. de Z. est de retour , et si vous lui envoyez cela avec le discours de l'Anglois je les pourrai recevoir par lui , pourvu toutefois qu'il soit prié de me les envoyer promptement , car il a tant d'autres affaires qu'il les potirroit oublier. Au reste, réservé ce qui touche ma Métaphysique , à quoi je ne manquerai pas de répondre sitôt que vous me l'aurez envoyé, je serai bien aise de n'avoir que le moins de divertissements qu'il se pourra, au moins pour cette année , que j'ai résolu d'employer à écrire ma Philosophie en tel ordre qu'elle puisse aisément être enseignée; et la première partie que je fais maintenant contient quasi les mêmes choses que les Méditations que vous avez, sinon qu'elle est entièrement d'autre style, et que ce qui est mis en l'un tout au long , est plus abrégé en l'autre, et vice versa.

Je crois n'avoir plus rien à répondre au père B. %

• Thomas Hobbe».

sinon que pour ce qu'il met que d'autres des leurs pourroient encore me réfuter devant leurs disciples, sans m'apprendre leurs réfutations , faute d'avoir lu le lieu de la Méthode où je les en prie , je tiens cela pour une défaite, et je vous assure que si je puis apprendre qu'aucun d'eux me fasse injustice , je le saurai faire éclater en bon lieu, et il faudra que je tâche d'avoir ce qu'il dicte maintenant touchant la réflexion à ses disciples. Pour le billet du pèreGib. je n'y réponds aussi encore rien ; car puisqu'il veut m'écrire et faire voir mes Méditations à leur général, je dois attendre cela , et je serai bien aise qu'ils ne se hâtent point. Je vous souhaite une heureuse nouvelle année.

Je ne manquerai d'envoyer un transport à M. Soly , pour le privilège, sitôt qu'il en sera besoin, et aussi la copie du privilège si vous ne l'avez. Je crois que dans l'impression il me faudra nommer Cartesius, à cause que le nom François est trop rude en latin. Je prie Dieu pour les âmes de MM. Dounot et de Beaugrand ; mais pour M. de Beaune je prie Dieu qu'il le conserve , car, puisque vous n'avez point de nouvelles de sa mort, je ne la veux pas croire ni m'en attrister avant le temps, et je le regretterois extrêmement, car je le tiens pour un des meilleurs esprits qui soient au monde. Je suis , etc.

• Gibieuf.

AU R. P. MKRSENNE \

( Lettre 5a du tome II. )

Mon révérend père,

Les glaces sont maintenant cause que notre messager arrive si tard, que je ne reçus il y a huit jours votre dernière, du troisième jour de 1 an , qu'à l'heure même que l'ordinaire devoit retourner. J'ai été bien aise d'avoir les objections que vous m'avez envoyées , et je suis obligé à ceux qui ont pris la peine de les faire. La lettre qu'on vous avoit adressée pour moi vient de Rennes, de celui auquel j'avois ci-devant écrit, qui vous en adressera encore ci-après plusieurs autres si cela ne vous importune, car c'est un mien intime ami', auquel j'ai résolu de laisser tout le soin des affaires que la mort de mon père me peut avoir laissées en ce pays-là, afin de n'être point obligé de partir d'ici que ma Philosophie ne soit achevée et imprimée.

1 « Cette lettre est do a i janvier ; car il y avoit huit jonrs que Descartes ■voit reçu la lettre do P. Merseune , do 3 de Tan, quand il écrivoit celleci ; or il falloit bien encore sept ou huit jours pour le chemin de U lettre. Donc celle-ci est du ai janvier 1641.-

• - M. de la Villeneuve du Bonéxrc. •

Je serai bien aise de recevoir encore d'autres objections des docteurs, des philosophes et des géomètres, comme vous me faites espérer; mais il sera bon que les derniers voient celles des premiers, et aussi celles qui m'ont déjà été envoyées, afin qu'ils ne répètent point les mêmes choses ; et c'est , ce me semble, la meilleure invention qu'il est possible pour faire que tout ce en quoi le lecteur pourroit trouver de difficulté se trouve éclairci par mes réponses; car j'espère qu'il n'y aura rien en quoi je ne satisfasse entièrement avec l'aide de Dieu ; et j'ai plus de peur que les objections que l'on me fera soient trop.foibles , que non pas qu'elles soient trop fortes. Mais, comme vous me mandez de saint Augustin , je ne pins pas ouvrir les yeux des lecteurs , ni les forcer d'avoir de l'attention aux choses qu'il faut considérer pour connoître clairement la vérité, tout ce que je puis est de la leur montrer comme du doigt. M. de Zuyt. m'envoya hier le livre de M. Morin avec les trois feuilles de l'Anglois : je n'ai pas encore lu le premier ; mais pour les dernières , vous verrez ce que j'y réponds. Je l'ai rais en un feuillet à part, afin que vous lui puissiez faire voir si vous le trouvez à propos ; et aussi afin que je ne sois point obligé de répondre au reste de la lettre que je n'ai pas encore: car, entre nous, je vois bien qu'il n'en vaudra pas la peine; et puisque c'est un homme qui témoigne

faire quelque état de moi , je serais marri de le désobliger. Je n'ai pas peur que sa philosophie semble la mienne , encore qu'il ne veuille considérer comme moi que les figures et les mouvements : ce sont bien les vrais principes, mais si on commet des fautes en les suivant, elles paroissent si clairement à ceux qui ont un peu d'entendement, qu'il ne faut pas aller si vite qu'il fait pour y bien réussir. Je prie Dieu qu'il vous conserve en santé : nous avons aussi eu ici plusieurs malades, et je n'ai été occupé tous ces jours qu'à en visiter et à écrire des lettres de consolation.

Je reviens à votre lettre du vingt-troisième décembre , à laquelle je n'ai pas encore fait réponse. Le passage de saint Augustin touchant ceci, à savoir, que Dieu est ineffable, ne dépend que d'une petite distinction qui est bien aisée à entendre : Non postumus omnia quœ in Deo sunt verbis complecti, née etiam mente comprehendere, ideoque Deus est ineffabilis et incomprehensibilis ; sed multa tamen sunt rêvera in Deo , sive ad Deum pertinent, quœ possumus mente attingere, ac verbis exprimere, imo etiam plura quam in ulla aliare, ideoque hoc sensu Deus est maxime cognoscibilis et effabilis. Tout ce que vous proposez ici de la réfraction est très vrai , à savoir, que si la balle qui vient d'A ' vers B perdoit en quelque point de la ligne AB tout le mouvement

• Figure 41.

qui la porte de gauche à droite, sans rien perdre de celui qui la porte de haut en bas, elle commencerait en ce point-la à descendre à plomb; et que si elle perdoit tout le mouvement qui la porte de haut en bas sans perdre l'autre , elle iroit horizontalement de gauche à droite : car perdant ce mouvement, on perd aussi la détermination qui lui est jointe, mais la détermination se peut bien perdre sans mouvement.

Assurez-vous qu'il n'y a rien en ma Métaphysique que je ne croie être vel lumine naturali notissimum , vel accuratc démons tratum ; et que je me fais fort de le faire entendre à ceux qui voudront et pourront y méditer mais je ne puis pas donner de l'esprit aux hommes, ni faire voir ce qui est au fond d'un cabinet à des gens qui ne veulent pas entrer dedans pour le regarder.

Je crois bien quinter corpora physica il n'y en a guère quœ non aller antur una ab aliis , quia constant ex particulis variarum figurarum , et fieri potest ut aeris vel ciijuslibet alterius tenuissimi corporis particula sîttalis figura, et incurrat tait modo in particulam aeris , vel cujuslibet alterius corporis densissimi aut durissimi , ut in illam possit agere ; mais ce n'est pas à dire pour cela que minima vis possit aliquantulum movete id quod maxime resistil; et aussi nullum corpus movet, nisi nwveatur; et votre instance de l'aimant ne presse pas ; car on peut dire que ce

n'est pas lui immédiatement qui tire le fer , mais qu'il le fait par l'entremise de quelque matière subtile qui se meut pour lui : sed et si hoc verum sit de corporibus, guis dixit illi authori idem esse de omni alia subslantia ? nempe nullam aliam agnoscit , sed in eo errât. De dire que les pensées ne sont que des mouvements du corps , c'est chose aussi apparente que de dire que le feu est glace ou que le blanc est noir, etc. , car nous n'avons point deux idées plus diverses du blanc et du noir que nous en avons du mouvement et de la pensée ; et nous n'avons point d'autre voie pour connoître si deux choses sont diverses ou une même que de considérer si nous en avons deux diverses idées ou une seule. Je ne serois pas marri de savoir qui vous a dit que j'avois ici des ouvriers : car bien que ce soit une chose si éloignée de la vérité qu'il n'y a personne qui me connoisse tant soit peu qui ne sache assez le contraire, je serois toutefois bien aise de savoir qui sont ceux qui se plaisent à mentir ainsi à mes dépens. Je suis marri de la mort du père Eustache , car encore que cela me donne plus de liberté de faire mes notes sur sa Philosophie, j'eusse toutefois mieux aimé le faire par sa permission , et lui vivant. Je vous prie d'assurer M. de Beaune que je suis extrêmement son serviteur, mais que je n'ai aucune espérance en ses verres concaves et convexes. Si je fusse allé en France l'été passé, comme

je pensois , il eût été lun des premiers que j'eusse été voir, car j'eusse pris mon chemin par Blois tout exprès, et peut-être que nous eussions pu aviser ensemble à quelque moyen pour les hyperboliques, plutôt en les rendant convexes des deux côtés; mais de faire un concave et un convexe, cest une chose qui me semble trop difficile. Je n'ai pas le loisir d'achever ma réponse aux objections contre ma Métaphysique, ce qui me contraint d'attendre au prochain voyage à vous les envoyer. Je suis, etc.

A MONSIEUR *** '

(Lettre 107 du tome I.)

Je viens d'apprendre la triste nouvelle de votre affliction, et bien que je ne me promette pas de rien mettre en cette lettre qui ait grande force pour adoucir votre douleur, je ne puis toutefois

• - Cette lettre est de M. Descartes à un gentilhomme qui avoit perdu wn frère. Comme Desrartes y dit qu'il avoit senti depuis pen la perte de deux personnes qui lai étaient très chères , on voit bien qu'il entend la f&ort de «on père et de sa fille, arrivée sur la fin de 1640. C'est pourquoi r plac* cette lettre le 10 janvier 164 1. »

m abstenir dy tâcher, pour vous témoigner au moins que j'y participe. Je ne suis pas de ceux qui estiment que les larmes et la tristesse n'appartiennent qu'aux femmes, et que pour paroître homme de cœur on se doive contraindre à montrer toujours un visage tranquille ; j'ai senti depuis peu la perte de deux personnes qui m'étoient très proches, et j'ai éprouvé que ceux qui me vouloient défendre la tristesse Pirritoient, au lieu que j etois soulagé par la complaisance de ceux que je voyois touchés de mon déplaisir. Ainsi je m'assure que vous me souffrirez mieux si je ne m'oppose point à vos larmes , que si j'entreprenois de vous détourner d'un ressentiment que je crois juste; mais il doit néan moins y avoir quelque mesure, et comme ce seroit être barbare de ne se point affliger du tout lorsqu'on en a du sujet, aussi seroit-ce être trop lâche de s'abandonner entièrement au déplaisir, et ce seroit faire fort mal son compte que de ne tâcher pas de tout son pouvoir à se délivrer d'une passion si incommode. La profession des armes en laquelle vous êtes nourri accoutume les hommes à voir mourir inopinément leurs meilleurs amis, et il n'y a rien au monde de si fâcheux que l'accoutumance ne le rende supportable. Il y a, ce me semble, beaucoup de rapport entre la perte d'une main et d'un frère : vous avez ci-devant souffert la première sans que j'aie jamais remarqué que vous en

fussiez affligé, pourquoi le seriez-vous davantage de la seconde? Si c'est pour votre propre intérêt, il est certain que vous la pouvez mieux réparer que l'autre, en ce que l'acquisition d'un fidèle ami peut autant valoir que l'amitié d'un bon frère; et si c'est pour l'intérêt de celui que vous regrettez, comme sans doute votre générosité ne vous permet pas d'être touché d'autre chose , vous savez qu'il n'y a aucune raison ni religion qui fasse craindre du mal après cette vie à ceux qui ont vécu en gens d'honneur, mais qu'au contraire l'une et l'autre leur promet des joies et des récompenses. Enfin, monsieur, toutes nos afflictions, quelles qu'elles soient , ne dépendent que fort peu de raisons auxquelles nous les attribuons, mais seulement de l'émotion et du trouble intérieur que la nature excite en nous-mêmes; car lorsque cette émotion est apaisée, encore que toutes les raisons que nous avions auparavant demeurent les mêmes, nous ne nous sentons plus affligés. Or je ne veux point vous conseiller d'employer toutes les forces de votre résolution et constance pour arrêter tout d'un coup l'agitation intérieure que vous sentez, ce seroit peut-être un remède plus fâcheux que la maladie ; mais je ne vous conseille pas aussi d'attendre que le temps seul vous guérisse , et beaucoup moins d'entretenir et prolonger votre mal par vos pensées; je vous prie seulement de tâcher peu

à peu de l'adoucir, en ne regardant ce qui vous est arrivé que du biais qui vous le peut faire paroître le plus supportable, et en vous divertissant le plus que vous pourrez par d'autres occupations. Je sais bien que je ne vous apprends ici rien de nouveau , mais on ne doit pas mépriser les bons remèdes pour être vulgaires, et m 'étant servi de celui-ci avec fruit, j'ai cru être obligé de vous l'écrire : car je suis, etc.

AU R. P. MERSENNE

( Lettre 3o du tome III. Version. )

Mon révérend père ,

J'ai lu une partie de la lettre qui vous a été envoyée d'Angleterre , que M. de Zuytlichem m'a fait la faveur de me prêter , et je me suis fort étonné de ce que celui qui Ta écrite, paroissant par son

• « Cette lettre est une réponse que Descartes fait aux objections qui venoient originairement de Thomas Hobbes, Anglois, et qui étant alors a Paris, les avoit formées à la sollicitation dn P. Mersennr. Cette lettre n'est pas datée , mais comme dans la lettre 5a du tome II, datée du ai janvier 1641 , et adressée au P. Mersenni- , Descartes lui marque qu'il lui envoie cette réponse , c'est une preuve évidente que cette réponse est da at janvier 164t. »

style homme d'esprit et savant, s'éloigne néanmoins de la vérité en tout ce qu'il propose de lui-même. Je ne répondrai point au commencement de sa lettre, où il parle de Dieu et de l'âme comme de choses corporelles , ni à ce qu'il dit de son esprit interne, et de beaucoup d'autres choses qui ne me touchent point : car bien qu'il dise que ma matière subtile soit la même chose que son esprit interne, je ne ïe puis néanmoins reconnoître; premièrement, parcequ'il veut que son esprit interne soit la cause de la dureté , quoique ma matière subtile au contraire soit plutôt la cause de la mollesse; et aussi parceque je ne vois pas par quel moyen cet esprit, qui de sa nature est très mobile, peut être si bien renfermé dans les corps durs qu'il n'en puisse jamais sortir, ni comment il se glisse et entre dans les corps mous, lorsqu'ils deviennent durs. Mais je viens aux raisons par lesquelles il tâche de réfuter ma Dioptrique. Premièrement , il dit que j'aurois parlé plus clairement, si , au lieu de dire la détermination, j'avois dit le mouvement déterminé, en quoi je ne suis pas de son avis : car encore bien que l'on puisse dire que la vitesse de la balle qui va d'A 1 vers B soit composée de deux autres vitesses, à savoir de celle d'A vers H , et de celle d'A vers C, j'ai cru néanmoins que je devois m abstenir de cette façon de parler, de peur que par là l'on en vînt à en-

« Figure 4a.

tendre que , dans le mouvement ainsi composé , la quantité de ces vitesses , et la proportion de Tune à l'autre demeure, ce qui n est nullement vrai : car si cela étoit, si nous supposions, par exemple, qu'une balle fut mue d'A vers la droite avec un degré de vitesse, et de haut en bas pareillement avec un degré , elle parviendra au point B avec deux degrés de vitesse, dans le même temps qu'une autre balle qui seroit aussi mue d'A vers la droite avec un degré de vitesse, et de haut en bas avec deux degrés, parviendra au point G avec trois degrés de vitesse, d'où il s'ensuivroit que la proportion de Ja ligne AB à la ligne AG seroit comme 2 à 5, laquelle toutefois est comme 2 à r. 10, etc.

Ce qu'il dit ensuite, à savoir, que la terre ôte ou fait perdre la vitesse qui portoit la balle en bas, est contre mon hypothèse; car j'ai supposé tout au contraire que la balle ne perdoit rien du tout de sa vitesse ; et même contre l'expérience; car autrement une balle tombant perpendiculairement sur la terre jamais ne rejailliroit; je ne vois donc point que ma démonstration pèche en quoi que ce soit : mais il s'est lui-même grandement trompé pour n'avoir pas distingué le mouvement d'avec la détermination ; car il est certain que le mouvement ne se doit en aucune façon diminuer , pour faire que la réflexion se fasse à angles égaux.

De plus, ce qu'il avance comme un principe, à

savoir que ce qui ne cède point à la inoindre force ne peut être emporté par quelque force que ce soit, n'a aucune apparence de vérité : car qui croira, par exemple , que le bassin d'une balance chargé de cent livres cède tant soit peu au poids d une livre qui est mis de l'autre côté , à cause qu'il cède et peut être enlevé par le poids de deux cents livres. Je demeure pourtant bien d'accord que la partie de la terre sur laquelle tombe une balle cède ou prête tant soit peu, comme aussi que la partie de la balle qui touche la terre se recourbe aussi quelque peu en dedans , et même de ce que la terre et la balle reprennent aussitôt après leur première situation , que cela est en partie cause du bond de la balle ; mais je soutiens que le bond qu'elle fait est toujours plus empêché de ce que la balle et la terre cèdent l'une et l'autre , qu'il n'est aidé par leur ressort ; et que de là l'on peut démontrer que la réflexion d'une balle, et des autres semblables corps qui ne sont pas entièrement durs, ne se fait jamais précisément à angles égaux ; mais cela se voit sans aucune démonstration par la seule expérience qui nous montre que les balles les plus molles ne rebondissent pas si haut ni par des angles si grands, que celles qui sont plus dures: d'où l'on voit combien vainement et inutilement il apporte pour raison de cette égalité des angles en la réflexion cette mollesse de la terre, vu principak-

|5i LETTRES.

ment que de là il s'ensuivroit , que si la terre et la balle étoient si dures qu elles ne pussent en aucune façon prêter ou se courber en dedans , il ne se feroit aucune réflexion , ce qui est incroyable et contre le sens commun; et cela fait voir aussi avec combien de raison j'ai supposé que la terre et la balle étoient parfaitement dures , afin de réduire la cbose à un examen mathématique.

Il n'est pas plus heureux en ce qu'il dit touchant la réfraction 1 , lorsqu'il distingue celle qui se fait quand le corps qui est mû parcourt les deux milieux , d'avec celle qui se fait quand il ne les parcourt pas ; car l'une et l'autre se fait d'un même côté par un corps de même nature : et il n'a pas assez bien conçu ce que j'ai écrit touchant cela; car je ne dis pas que la lumière se répande plus facilement dans un milieu dense que dans un rare, mais qu'elle se transmet plus aisément dans un corps dur que dans un mou , soit que celui-ci soit plus rare ou plus dense que l'autre, à cause que dans un corps dur la matière subtile ne communique pas de son mouvement aux parois des pores dans lesquels elle se trouve ; et j'ai de ceci l'expérience et la raisoa pour moi, tant en ce qui est de la lumière, qu'en ce qui est des autres corps sensibles et palpables ; et l'exception qu'il apporte, tirée de l'âpreté d'un tapis , n'est aucunement considérable ; car la même

• « Dnii* l'original de I.ahire : rrflexionem. -

chose arrivera dans un tapis de soie ou de cuir, qui n'aura aucune âpreté. Pour ce qu'il dit avoir été démontré par un sien ami, je ne l'ai point vu, et partant je n'en puis rien juger; mais j'admire grandement qu'après cela il ajoute que ma démonstration n'est pas légitime, quoique néanmoins il n'apporte autre chose pour la combattre, sinon qu'il dit qu'elle contient des choses qui ne s'accordent pas avec l'expérience, lesquelles néanmoins y sont très conformes et sont très véritables.

Mais il semble n'avoir pas bien remarqué la différence qui est entre la réfraction d'une balle ou des autres corps qui tombent dans l'eau, et celle de la lumière, quoique néanmoins il y en ait deux fort considérables. La première est, que celle de la lumière se fait en approchant de la perpendiculaire, et l'autre tout au contraire en s'en éloignant; et bien que les rayons de la lumière passent plus facilement au travers de l'eau que de l'air, de la troisième partie ou environ de l'effort ou de l'impétuosité de leur mouvement, on ne doit pas pourcela s'imaginer qu'une balle doive se ralentir ou être retardée par l'eau de la troisième partie de sa vitesse, n'y ayant aucun rapport ou convenance entre ces deux choses. La seconde est, qu'une lumière foible et débile souffre une pareille réfraction dans l'eau qu'une lumière plus forte; mais il n'en est pas de même d'une balle, laquelle étant jetée dans

l'eau avec grande force n'est pas retardée par elle d'une si grande partie de sa vitesse, que si elle étoit jetée avec une moindre force ; et partant ce n'est pas merveille s'il dit avoir expérimenté qu'un boulet de canon tiré à cinq degrés d'élévation étoit entré dans leau, et s'y étoit enfoncé au lieu de rejaillir, parcequ'alors peut être ne s'étoit-il pas affaibli de la millième partie de sa vitesse. Il veut après cela faire accroire que j'aie supposé que toute la perte de la vitesse de la balle doit être imputée au mouvement de haut en bas , où au contraire j'ai toujours dit que cette perte devoit être imputée à tout le mouvement pris et considéré simplement. Et quant au moyen dont il se sert pour expliquer la cause de la réfraction, il est aisé de voir qu'il n'est pas fort exact, puisqu'il répugne manifestement à ce qu'il a dit auparavant avoir été démontré par son ami ; c'est à savoir qu'en la réfraction , comme le sinus de l'angle d'une inclinaison est au sinus de l'angle de l'autre inclinaison, ainsi le sinus de l'angle rompu en une inclinaison est au sinus de l'angle rompu en l'autre inclinaison; car de son parallélogramme même il résulte tout une autre proportion entre les sinus que celle-là, et même une proportion fort irrationnelle. Je n'ai pas encore vu le reste de sa lettre, c'est pourquoi je ne puis ici y répondre. Je suis, etc.

AU R. P. MERSENNE

RÉPONSE DE M. UOfiBES A LA LETTRE PRECEDENTE ».

^Lettre 3a du tome III. Version.)

Mon révérend père,

J'ai bien du regret de ce que les difficultés que par votre ordre je vous avois proposées dans ma dernière n'ont pu plaire à M. Descartes, tant parceque je fais beaucoup d'estime de son esprit, que parceque je ne vois encore aucune raison pourquoi je doive changer ce qu'il reprend en ce que je vous ai écrit; et sans mentir je me corrigerois fort volontiers de mes fautes , si je pou vois reconnoître en quoi je me suis trompé; car jusques ici je n'ai encore rien donné au public, qui me puisse obliger à les défendre avec opiniâtreté, pour soutenir parlà en quelque façon mon honneur. Toutefois , afin que l'estime quelle qu'elle soit que vous pouvez faire de moi ne soit point opprimée par l'autorité d'un si grand homme, j'ai cru que je devois répondre ici, avec toute la clarté et la brièveté

» - Cette leUre ni dater de Paris le 7 février ir>4t

qu'il m'est possible, aux objections qu'il vous a faites , selon l'ordre que vous me les avez envoyées.

Vous dites premièrement que M. Descartes ne reconnoît point que cet esprit interne que je suppose soit la même chose que sa matière subtile.

A quoi je réponds , que par cet esprit j'ai dit que j'entendois un corps subtil et fluide; or je ne vois pas quelle différence il y a entre un corps subtil et une matière subtile.

En second lieu , vous apportez les raisons qu'il a de ne le pas reconnoître, qui sont deux; la première, que je dis que cet esprit interne est la cause de la dureté, là où il veut que sa matière subtile soit la cause de la mollesse; la seconde, parcequ'il ne voit pas comment cet esprit, qui de sa nature est très mobile, peut être si bien renfermé dans les corps durs qu'il n'en sorte jamais , ni comment il y entre pour les rendre durs.

Mais je vous demande, mon révérend père (car c'est vous seul que je tâche main tenant de satisfaire), vous est-il impossible de concevoir que cet esprit fluide et subtil puisse avoir un tel mouvement et si prompt , que ses parties feront plus de résistance, ou céderont moins à notre attouchement et impulsion , que si ces mêmes parties étoient mues d'une autre façon et moins vite? Or qu'est-ce qu'un corps

dur, sinon celui dont les parties , quand le tout subsiste, cèdent moins à l'effort du corps qui est poussé contre lui; et un corps mou, sinon celui dont les parties cèdent davantage? Que si cela est véritable, comme il le peut être (car j'ai seulement supposé cette diversité de mouvement dans les esprits comme une chose possible), il s'ensuivra que le même corps subtil, ou la même matière subtile, sera la cause de la dureté et de la mollesse, selon qu'elle se mouvra plus ou moins vite, et d'une certaine ou différente façon. Par conséquent la première raison qu'il allègue pour nier que cet esprit interne soit la même chose que sa matière subtile, fait plutôt voir la volonté que la raison qu'il a de contredire. Quant à la seconde , c'est à savoir, qu'il ne voit pas comment cet esprit, qui de sa nature est très mobile, peut être si bien renfermé dans les corps durs qu'il n'en sorte jamais , ni comment il y entre pour les rendre durs, je dis qu'elle n'est pas non plus suffisante pour le porter à contredire, mais bien pour faire qu'il examine la chose de plus près et avec plus de soin ; car je n'ai pas dit que les corps devenoient durs par l'entrée de ces esprits , ni qu'ils devenoient mous par leur sortie, mais que ces esprits subtils et liquides pouvoient, par la véhémence de leur mouvement, constituer des corps durs comme des diamants, et parleur lenteur pouvoient en constituer de mous,

comme de l'eau ou de l'air. Or cette hypothèse, qui, pour rendre raison de la dureté, suppose dans les corps durs plus de véhémence dans le mouvement des esprits que non pas dans les autres, ne me semble pas inférieure à celle de M. Descartes, qui la fait consister dans de certains entrelacements et entortillements de ses atomes , par le moyen desquels les parties des corps durs demeurent jointes et attachées les unes aux autres. Car si quelqu'un lui demandoit par quels liens et par quels nœuds les parcelles de ces plus grosses parties qu'il suppose être dans les corps durs se joignent ensemble, je m'assure qu'il auroit de la peine à répondre, et qu'il ne pourroit trouver un meilleur moyen pour se démêler d'une semblable question , qu'en supposant un certain mouvement de la matière subtile dans ces atomes mêmes qu'il dit être les plus petits.

En troisième lieu , vous dites qu'il ne demeure pas d'accord qu'il eût parlé plus clairement, si, au lieu de dire la détermination , il avoit dit le mouvement déterminé, et voici sa raison. Car, dit-il, encore bien que l'on puisse dire que la vitesse de la balle qui va d'A vers B soit composée de deux autres vitesses, à savoir, de celle d'A vers H , et de celle d'A versC, j'ai cru néanmoins que je devois m'abstenir de cette façon de parler, de peur que l'on ne vint à entendre par là, que la quantité de

ces vitesses et la proportion de Tune à l'autre, demeurent dans le mouvement ainsi composé , ce qui n'est nullement vrai. Car si cela étoit,si nous supposions par exemple qu'une balle fut mue d'A vers la droite avec un degré de vitesse et de haut en bas pareillement avec un degré, elle parviendra au point B avec deux degrés de vitesse , dans le même temps qu'une autre balle qui seroit aussi mue d'A vers la droite avec un degré de vitesse, et de haut en bas avec deux degrés, parviendra au point G avec trois degrés de vitesse. D'où il s'ensuivroit que la proportion de la ligne AB à la ligne AG seroit comme 2 à 3, laquelle toutefois est comme 2 à r. 10.

Je réponds à cela , que puisque M. Descartes confesse qu'on peut dire que la vitesse de la balle qui va d'A vers B est composée de deux autres, à savoir de celle d'A vers H , et de celle d'A vers C, il devoit aussi confesser que cela est vrai, puisqu'il dit lui-même qu'un philosophe ne peut rien dire en bonne philosophie qui ne le soit. Mais il s'est abstenu de cette façon de parler, parceque de là il semble , dit-il , qu'on en peut conclure une chose fausse; c'est à savoir, que la raison de la ligne A B à la ligne AG n'est pas comme 2 à r. 10, mais comme 2 à 3. Toutefois je ne vois pas qu'en cela il ait eu raison : car si c'est à tort qu'on en infère cette fausseté, il ne devoit pas se mettre en pein<»

des paralogismes dans lesquels les autres pouvoient tomber. Aussi je ne puis croire que ce soit cela qui l'ait empêché de s'en servir; c'est plutôt qu'il a cru lui-même qu'on en pouvoit véritablement tirer cette conséquence ; car on voit en effet qu'il la tire, mais par un faux raisonnement, ainsi que je vais vous faire voir. Car bien que nous supposions qu'une balle soit mue d'A vers la droite avec un degré de vitesse, et de haut en bas avec aussi un degré, ce n'est pas à dire qu'elle parvienne en B avec deux degrés de vitesse; de même si elle est mue vers la droite avec un degré de vitesse, et de haut en bas avec deux degrés , elle ne parviendra pas en G avec trois degrés de vitesse , comme il le prétend ou le suppose. Et pour le prouver, supposons les deux lignes droites AB , AC, inclinées l'une vers l'autre en sorte qu'elles fassent un angle droit, et que fa vitesse d'A vers B soit à la vitesse d'A vers C comme AB est à AC, ces deux vitesses composent la vitesse qui est de B' vers C. Je dis que la vitesse de B vers C, est à la vitesse d'A vers C, ou bien à celle d'Avers B, comme la droite BC est à la droite AC, ou AB. Maintenant du point A soit menée la ligne AD perpendiculaire à BC , et par le même point soit menée la ligne FAE, parallèle à la même ligne BC ; puis des points B et C soient abaissées sur FE les perpendiculaires BF, CE; puis donc

» Figure 43.

LFTTKES. 4° »

que le mouvement d'A vers B est composé des deux mouvements d'F vers A et d'F vers B , le mouvement composé AB ne contribuera pas plus de vitesse au mouvement de B vers C, que lui en peuvent contribuer les deux dont il est composé, à savoir FA et FB. Mais celui de FB ne contribue rien au mouvement de B vers C, car il est déterminé vers le bas, et ne tend point du tout de B vers C. Il n'y a donc que celui de FA qui sert au mouvement de B vers C. De même on prouvera que le mouvement AC ne contribue au mouvement de D vers C que par celui de AE. Mais la vitesse que le mouvement AB tire de celui de FA, et par laquelle le mouvement AB contribue à celui de B vers C, esta la vitesse totale d'AB, comme FA ou BD est à AB. De même la vitesse que AC tire d'AE est à la vitesse totale d'AC comme AE ou DC est à AC. Par conséquent les deux vitesses qui contribuent au mouvement de B vers C, jointes ensemble, sont à la seule vitesse qui est AG, ou à celle qui est en AB, comme la toute BC est à la ligne AC ou AB. Et partant , en la figure précédente , les vitesses d'AB, AG seront entre elles comme les lignes mêmes AB, AG; c'est-à-dire comme r a à r 5, ou bien comme r 4 à r 1 o, ou enfin comme 2 à r i o, et non pas comme 2 à 5 ; ce qui montre que cette absurdité ne suit nullement de cette façon de parler, ainsi que le croyoit M. Descartes. Et, par là ,

vous voyez, mon révérend père, combien il est facile aux plus savants mêmes de tomber quelquefois en paralogisme par la trop grande confiance qu'ils ont en leur capacité.

En quatrième lieu, vous me mandez qu'il dit que je ne devois pas dire que la terre faisoit perdre la vitesse de la balle, parcequ'il avoit supposa le contraire, et que cela est contre l'expérience; autrement une balle tombant perpendiculairement sur la terre jamais ne rejailliroit.

Je réponds que dans ma lettre je n'ai point du tout changé ou détruit son hypothèse, mais j'ai dit que lui-même l'avoit renversée, et partant qu'il n'avoit pas dû s'en servir (car , quant à mon opinion, j'estime que le mouvement ne se peut perdre ou ôter ni pourtant diminuer). Mais afin que vous puissiez juger vous-même s'il a détruit ou non son hypothèse , servons-nous de sa figure. Il suppose qu'A1 se meut vers B, et qu'il va toujours d'égale vitesse , mais néanmoins qu'il ne suit pas toujours la même détermination, c'est-à-dire que le mobile va toujours aussi vite, mais qu'il ne va pas toujours par le même chemin ou par la même ligne de direction; je lui accorde. De plus, il dit que la détermination qui fait que le mobile va d'A vers B, est composée de deux autres, dont l'une le porte en bas, à savoir d'A vers C, et lau-

« Figure 44.

tre vers la droite ou d'A vers H ; je lui accorde aussi. De là, il croit prouver que le mouvement qui a fait aller la balle d'A jusqu'à B, la doit après cela faire aller de B vers F par l'angle FBE égal à l'angle ABC sans changer ou détruire son hypothèse; et c'est ce que j'ai nié. Car quand la balle qui se meut d'A vers B sera parvenue au point B, elle doit perdre la détermination qu'elle avoit d'aller en bas, c'est-à-dire d'AH vers CB ; il lui reste donc la détermination qu'elle avoit d'aller vers la droite , ou d'AC vers HB; or, selon lui , elle retient toujours le même degré de vitesse qu'elle avoit au commencement, elle ira donc dans le même temps au point G de la circonférence du cercle AFG. Il a donc dû montrer que la balle retenant toute la vitesse qu'elle avoit quand elle s'est mue d'A vers B, il étoit impossible qu'elle allât plus loin dans la détermination vers la droite que jusques en E, ce qu'il n'a pu faire sans prendre cette détermination d'A vers II ou vers la droite pour un mouvement. Aussi y a-t-il de l'apparence qu'il l'a prise pour un mouvement, puisque, dans la démonstration qu'il apporte, il lui attribue la quantité; car la détermination ou le chemin que suit la balle n'a point de quantité, sinon en tant que selon ce chemin elle décrit une ligne d'une telle ou telle longueur. Or maintenant, si ces deux terminations , l'une perpendiculaire et l'autre latérale, sont des mouve-

464 LfcTTRES.

raents, il est manifeste que quand la balle est par* venue au point B, elle perd cette partie de son mouvement qui la portoit d'A vers C, et partant après avoir rencontré la terre au point B elle va moins vite qu'elle n'alloit auparavant; ce qui renverse entièrement son hypothèse. Quant à ce qu'il ajoute, qu'il est contre l'expérience que la terre fasse perdre la vitesse qui portoit la balle en bas, puisque nous voyons que les corps qui tombent perpendiculairement sur la terre rejaillissent aussi perpendiculairement, je m'étonne comme il prétend que l'expérience nous puisse apprendre, savoir, si la réflexion qui se fait vers la perpendiculaire vient de ce que le mouvement ne se perd point, ou bien de ce qu'il se restitue par la force du ressort; car ce même effet se peut faire de ces deux manières. Et je demeure d'accord que l'expérience nous apprend que la réflexion se fait à angles égaux, mais elle ne nous apprend pas par quelle cause.

En cinquième lieu, vous dites que M. Descartes demeure volontiers d'accord que la partie de la terre sur laquelle tombe la balle cède tant soit peu , et que l'endroit de la balle qui touche la terre se courbe aussi un peu en dedans, et que l'une et l'autre , savoir la balle et la terre, se restituent en leur premier état, et que néanmoins il lui semble que cet axiome, à savoir, ce qui ne cède point à la

tnoindre force ne peut être emporté par quelque force que ce soit, n'a aucune apparence de vérité.

Réponse. J'avois pourtant montré que si cette moindre forcé ne fait tant soit peu céder le corps contre lequel elle heurte ou qu'elle rencontre, le double de cette même force ne sera pas suffisant, k cause que deux fois rien ce n'est rien ; et ainsi multipliez cette force tant qu'il vous plaira, ce ne sera toujours rien : ce qui sans doute est une démonstration dont il ne nous a point fait voir le vice. Mais il se contente de dire que cela répugne à l'expérience, parceque , si vous mettez dans une balance cent livres, ces cent livres seront mues et emportées par deux cents livres que vous mettrez de l'autre côté, et ne le seront point par une livre; comme si j'avois dit que la moindre force suffit pour mouvoir de sa place non seulement la partie qu'elle heurte et qu'elle touche , mais aussi tout le corps qui est attaché à cette partie. Quand il demeure d'accord que la partie de la terre que rencontre la balle cède quelque peu à son effort, entend-il que toute la terre change de place? Je ne le crois pas. Pourquoi donc nesera-ce pas assez, pour la preuve de ma proposition , de dire que de même que la terre est pressée et enfoncée en partie par l'effort d'une balle qu'on a jetée contre, de même aussi le fléau d'une balance est un peu tiré et déprimé ou abaissé en partie par le poids d'une balle qui y est sus-

pendue. Et de même que la force dont une balle est poussée contre la terre, étant multipliée, suffit pour mouvoir toute la terre; de même aussi la force du poids d'une livre ou d'une balle, ou si vous voulez même d'une plume, étant multipliée, suffit pour enlever le poids de cent livres.

En sixième lieu , quant à ce que vous dites qu'il soutient que le bond ou le rejaillissement d'une balle est toujours plus empêché de ce que la balle et la terre cèdent l'une à l'autre, qu'il n'est aidé par leur ressort ; et que de là , l'on peut démontrer que la réflexion d'une balle, et des autres semblables corps qui ne sont pas tout-à-fait durs, ne se fait jamais précisément à angles égaux : je réponds que cela est vrai à l'égard d'une balle et des autres semblables corps ; parceque , non seulement leur vitesse est continuellement diminuée par la pesanteur, mais aussi parceque les corps sur lesquels ils tombent ne récompensent jamais parfaitement la perte de cette vitesse; c'est pourquoi quand je me suis servi de l'exemple d'une balle pour le rapporter à la réflexion que fait la lumière, je supposois que son mouvement ne se diminuoit point en allant , et que celui qu'elle perdoit à la rencontre du corps qui lui fa i soit résistance lui étoit entièrement restitué. Mais quant à la lumière dont le mouvement n'est point empêché ou diverti ni par la pesanteur ni par la légèreté, e

matière est très mobile, et partant dont tout le mouvement peut très aisément être restitué par le corps qui lui fait résistance, il est évident que l'égalité des angles d incidence et de réflexion peut aisément être expliquée par ce ressort des corps.

En septième lieu, il dit que c'est vainement et inutilement que j'apporte pour raison de l'égalité des angles de réflexion cette mollesse de la terre, vu principalement que de là il s'ensuivroit que, si la terre et la balle étoient si dures qu'elles ne pussent en aucune façon se plier ou courber en dedans, il ne se feroit aucune réflexion ; ce qui est, dit-il , incroyable et contre le bon sens. Je réponds premièrement, que je n'attribue point la réflexion à la mollesse de la terre, non plus qu'à celle du verre ou de l'acier; mais que l'expérience m'a appris que plus les corps qui se rencontrent sont durs, et plus forte est la réflexion, pourvu que leur dureté ne soit pas actuellement infinie (ce qui est impossible) ; car si leur dureté n'est pas actuellement infinie, elle cédera à quelque force, et partant aussi 'à la moindre comme j'ai montré ci-devant; or les choses dures, plus dures elles sont, et plus fortement elles se restituent et font ressort, c'est pourquoi la réflexion en est d'autant plus grande ou plus forte. Que si quelqu'un vouloit supposer que la dureté fût actuellement infinie (ce que je tiens impossible), tant de la part du

corps qui en rencontre un autre que de la part de celui qui est rencontré, jamais personne ne pourra connoître par expérience s'il se feroit réflexion ou non. Car, par exemple, que le corps qui descend par la ligne AB" soit infiniment dur, et que celui sur lequel il descend, et qu'il rencontre au point B le soit aussi, quelle raison peut-il y avoir pourquoi il ne s'arrête pas en B, ou pourquoi (posé qu'il se puisse rompre) une partie ne se mouvra pas par la ligne BC, et l'autre par la ligne BD? Que s'il tombe obliquement sur CD par la ligne EB, qui empêche (posé qu'il se rompe) qu'une partie , et peut-être la plus grande , ne s'en aille par BC, et que la moindre aille par BD? car, de ce que nous voyous que cela se fait autrement, cela peut venir de ce qu'il n'y a point de corps qui soient infiniment durs.

En huitième lieu, quant à ce que vous dites qu'il n'approuve pas la distinction que j'ai apportée entre la réfraction des corps qui parcourent les deux milieux, comme quand une balle va et passe de l'air dans l'eau, et celle de ceux qui ne les parcourent point, à cause dit-il , qu'aux uns et aux autres la réfraction se fait vers le même endroit quand les corps sont de même genre; je réponds que je ne conçois pas bien quels sont les corps qu'il range sous un même ou sous un dif-

• Figure 4 5.

férent genre. Pour moi, je conçois deux différentes sortes de propagation du mouvement, quoique dans un même genre de corps. Car, par exemple , une balle peut rompre le corps dur quelle parcourt, et se faire passage au travers, et alors je dis que le chemin de la balle se rompt dans le corps dur en s'éloignant de la perpendiculaire; ou bien la même balle peut être repoussée par la dureté du corps où elle passe, en sorle néanmoins que le mouvement se répand et se continue successivement dans toute l'épaisseur de ce corps (ainsi que le mouvement se répand dans toute la cloche quand elle est frappée par un marteau, ou bien comme la lumière se répand quand elle passe dans un corps plus dur que celui d'où elle venoit); et alors j'ai dit que la réfraction se fait vers la perpendiculaire. Or M. Descartes n'a point réfuté cette distinction, et partant je ne dois point la changer s'il ne m'apporte quelque raison ou expérience au contraire : car pour les suppositions qu'il avance touchant les parois des pores par où la lumière passe , et touchant le plus ou moins de vitesse dans un corps dur que dans un mou, ou dans un dense que dans un rare (car je ne sais pas bien encore lequel des deux je dois dire, jusqu'à ce qu'il nous ait donné ses définitions du corps dur et du corps mou, comme aussi celles du dense et du rare, ce qu'il n a point encore fait dans les écrits qu'il nous a donnés), elles

ne sont rien moins à mon avis que des démonstrations, puisqu'elles n'en suivent pas les règles et la méthode.

En neuvième lieu, vous dites que M. Descartes n'estime pas que j'aie rien dit contre sa démonstration touchant la réfraction , laquelle pourtant j'avois condamnée, et qu'il lui semble que je n'ai pas pris garde à la différence qui est entre la réfraction d'une balle et des autres corps qui tombent ou entrent dans l'eau, et celle de la lumière. Je réponds que j'ai fort bien remarqué cette distinction ; je l'ai même rapportée et soutenue en l'article précédent contre M. Descaries qui l'avoit condamnée. Maintenant de savoir si je n'ai rien dit contre son explication de la réfraction, c'est à vous, mon révérend père, à en juger, vous qui avez ma lettre entre les mains. Il confesse pourtant que je lui ai objecté quelque répugnance de son hypothèse avec l'expérience , et cela n'est pas peu de chose; cependant il n'y répond point. J'ai à la vérité observé dans les fleuves que l'eau alloit plus vite entre les bateaux qu'aux autres lieux où elle est libre et où elle n'est point empêchée ; mais cet exemple ne se peut appliquer à notre question , parceque dans les fleuves le mouvement plus rapide de l'eau qui coule entre des bateaux vient de son élévation ; et comme elle est en ces lieux-là plus chargée qu'ailleurs, sa pesanteur lui donne du

mouvement et de la vitesse; ce qui ne peut arriver à la matière subtile qui coule dans les pores des corps durs ; car il ne se fait là aucune élévation , et cette matière subtile n'a point de pesanteur. De même quand un corps pesant se meut plus lentement sur un tapis de soie que sur une table de marbre , cela vient de ce que les parties de devant du tapis, qui sont élevées, s'opposent au corps pesant qui les touche et qui les presse, et empêchent le mouvement du tout , à cause de l'union et de la consistance de ses parties ; mais cela ne peut arriver à la matière subtile qui est fort fluide et qui n'a point de pesanteur : ajoutez à cela qu'un corps plat se meut plus facilement sur un tapis de soie, du sens que ses petits poils sont couchés, que de l'autre, pourvu que l'extrémité du corps qui est mû soit tant soit peu élevée au-dessus de l'extrémité du tapis , et que ses petits poils ne fassent point d'effort pour se restituer en leur situation : tous lesquels empêchements ne se rencontrent point dans le mouvement de la matière subtile lorsqu'elle coule dans les pores des corps durs.

En dixième lieu , M. Descartes se plaint , ditesvous , que je lui veux faire accroire qu'il a imputé toute la perte de la vitesse au mouvement d'en bas, là où au contraire il a toujours très constamment dit que cette perte se doit imputer à tout le mouvement considéré simplement.

Réponse. J avoue qu'il a dit en termes exprès qu'il falloit imputer cette perte à tout le mouvement; mais ayant dit dans le premier exemple qu'il a apporté que la seule détermination perpendiculaire , et non la latérale ou vers la droite, étoit diminuée par la rencontre de la toile , il a dit par conséquent que tout le mouvement perpendiculaire étoit diminué : car la détermination le peut être, si par elle l'on n'entend le mouvement. Par conséquent , il n'a pas toujours constamment dit que la perte du mouvement se devoit imputer à tout le mouvement simplement pris. Si donc il se trouve avoir dit l'une et l'autre de ces deux choses contradictoires , il ne doit pas trouver mauvais si je lui en attribue l'une , et ce n'est point lui rien imposer ou attribuer à faux : de plus , s'il impute toute la perte de la vitesse à tout le mouvement , et s'il n'en impute aucune au mouvement latéral ou vers la droite , il faut par nécessité qu'il impute toute cette perte au seul mouvement perpendiculaire.

Vous voyez, si je ne me trompe, mon révérend père, par toutes ces réponses, qu'il ne m'a pas été difficile de répondre clairement et brièvement néanmoins à toutes ses objections ; d'où il est manifeste que cet homme savant et qui a beaucoup d'esprit, soit par négligence ou par prévention , n'a pas donné assez d'attention aux choses que j'avois écrites : je

veux bien pourtant que vous lui fassiez voir le reste du contenu en cette même lettre, qui concerne la réfraction ; car il verra par là que le parallélogramme dont je me suis servi pour expliquer la réfraction de la balle n'appartient point du tout à la réfraction de la lumière, comme il s'imagine. Pour ce qui est de cette démonstration de mon ami , si elle ne s'est perdue par l'accident que vous savez, j'espère l'avoir la semaine prochaine : si je l'ai, je vous la ferai voir, et je n'empêcherai point aussi que M. Descartes ne la voie. J'admire la force de son esprit, mais je souhaiterois qu'il apportât aux choses un peu plus de diligence, et si par votre moyen j etois si heureux qu'il la voulût employer à lire mes ouvrages , il n'y a personne à la censure de qui je voulusse plus volontiers les soumettre. Je suis, etc.

AU R. P. MERSENNE

(Lettre 34 du tome III. Version.)

Mon révérend père,

Quoique j'espérasse que ce que j'avois dernièrement répondu au commencement d'un certain écrit qui vous avoit été envoyé par un savant anglois me dût délivrer de la peine de répondre au reste, toutefois, pareeque j'en viens de recevoir tout maintenant de la part de votre révérence les huit dernières feuilles , et que j'apprends en même temps qu'il y en a quelques uns de ceux que Ton met au rang des doctes qui tiennent pour de vraies et légitimes démonstrations ce qui est contenu dans cet écrit, et qui est contraire à ce que j'ai publié depuis quelque temps touchant les réfractions , je pense qu'il est de mon devoir de faire voir ici en peu de mots par quelles marques on peut recon-

» • Descartes reçut i Leyde les trois premiers feuillets qui contenoient les premières objections de M. Hobbes , le ao janvier ; il y répondit le a 1 • 11 y a apparence qoe, -vers le 7 on 8 février, il reçut le reste, auqnel il fit la réponse qui fait la 33" et la 34"; c'est pourquoi je fixe cette lettre en réponse au 8 février 1641. «

noître , ce qui doit être pris en cette matière pour du verre ou pour des diamants.

A la fin de la troisième feuille, il se sert d'une raison très frivole pour réfuter ce que j'ai écrit dans la page 1 9 de la Dioptrique : car, dit-il , il s ' ensuivrai l qu'une balle auroit la connoissance des lois de la géométrie ; comme si de ce qu'une chose se fait dans la nature selon les lois de la géométrie, il s'ensuivoit pour cela qu'il y eût de l'entendement ou de la connoissance dans les corps où ces lois s'exécutent. Pour moi, j'ai toujours cru que c'étoit assez pour montrer ce qui se feroit, que de faire voir que les lois de la géométrie nous enseignoient qu'une telle chose se devoit faire ; et il ne dit rien du tout ici de nouveau , mais seulement il explique un peu plus au long la même chose que j'ai dite, en disant que lorsque l'inclination est grande, la résistance de l'eau est plus forte que l'impulsion vers le bas, ce que j'a vois négligé d'expliquer comme une chose que tout le monde peut facilement concevoir: mais cependant l'explication qu'il en a faite le jette par ses principes mêmes dans une grande difficulté : savoir est, comment, selon ses principes, la balle rejaillit à la rencontre de l'eau; car dirat-il que cela se fait à cause que la superficie de l'eau se courbe comme fait un arc , et qu'en reprenant sa première situation elle repousse la balle?

Dans tout le reste, il ne traite que de la réfraction i

et dans la première hypothèse il suppose une chose fausse,à savoir, que toute action est un mouvement local: car, par exemple, lorsqu étant appuyé sur un bâton je presse la terre , l'action de ma main est communiquée à tout le bâton et passe jusqu'à la terre, encore que nous supposions que ce bâton ne se meuve point du tout, non pas même insensiblement , comme il suppose un peu plus bas.

Pour sa cinquième hypothèse, à savoir, que l'air résiste moins au mouvement de la lumière que ne fait l'eau ou le verre, il ne la prouve point; et je demande ici à qui de nous deux on doit ajouter plus de créance , ou à lui qui n'apporte aucune raison de ce qu'il avance, ou à moi qui ai démontré le contraire dans ma Dioptrique. Et l'on ne doit pas s'imaginer qu'il y ait en cela quelque vraisemblance de ce que l'air résiste moins au mouvement de nos mains que ne fait l'eau ou le verre ; car l'action de la lumière n'est pas dans le corps de l'air et de l'eau, mais dans une matière très subtile qui est contenue dans leurs pores.

Je veux ici vous avertir par occasion que quand, dans ma lettre précédente, j'ai dit que la lumière se transmet ou se répand plus facilement dans les corps durs que dans les mous, cela se doit entendre de telle sorte, que cette dureté ne se rapporte pas à l'attouchement de nos mains , mais seulement au mouvement de la matière subtile, de peur que peut-

être quelqu'un ne se persuade qu'il s ensuit de là que la réfraction doit être bien plus grande dans le verre que dans l'eau; car, bien que le verre soit beaucoup plus dur que l'eau au respect de nos mains, toutefois il ne résiste guère davantage au mouvement de la matière subtile.

La première proposition est tout-à-fait imaginaire , et sa preuve se détruit , de ce qu'il se sert pour la prouver de sa première hypothèse, qui a déjà été réfutée.

Si dans sa seconde proposition , au lieu de dire que la balle est rejetée, on dit qu'elle est repoussée, en sorte que cela s'entende seulement de l'impulsion, et non pas du mouvement, cette proposition est vraie, et n'est point différente de la mienne.

Ce qu'il dit dans la troisième, touchant la systole, se détruit entièrement par ce qui a déjà été dit, comme aussi ce qu'il avance dans son corollaire touchant l'inclination à se mouvoir, qu'il veut être un mouvement, et cela par une fort belle raison, à cause , dit-il , que le principe du mouvement est un mouvement, car qui a jamais dit que l'inclination à se mouvoir fut le principe ou la première partie du mouvement?

Dans la quatrième proposition il parle mal, quand il dit que le rayon est un espace solide; il au roi t peut-être mieux parlé s'il eût dit que c'est une vertu ou une force répandue dans un espace so-

lide ; mais il auroit encore mieux fait si , avec tous les opticiens, il l'eût considéré seulement comme une ligne; car par après il ne se sert que de la largeur de ce rayon , comme aussi de sa ligne de lumière , pour fonder et établir ses raisons imaginaires.

Mais sa principale erreur est dans l'explication de la cause physique de la réfraction des rayons; car celle qu'il en apporte est non seulement chimérique , mais aussi contraire aux lois de la mécanique. Elle est chimérique, parcequ'elle est fondée sur la largeur qu'il attribue gratuitement aux rayons , et que par après il leur ôte dans sa quatorzième proposition^ néanmoinsil confesse qu'ils se rompent en même façon que s'ils en avoient; et aussi parceque, si cette cause étoit vraie , elle devroit plutôt avoir lieu dans le mouvement d'une balle que dans le rayon de lumière, ce qu'il a néanmoins nié auparavant, et qui est contre l'expérience: comme aussi la raison pour laquelle il a voulu ci-devant qu'une balle se rompît dans l'eau en s'éloignant de la perpendiculaire se peut mieux appliquer aux rayons de lumière ou du moins aussi bien qu'au mouvement d'une balle, car il n'y fait aucune mention du mouvement successif. La seconde cause physique qu'il apporte de la réfraction des rayons, dans laquelle il considère le mouvement successif d'un parallélogramme imaginaire,

LETTRES. 4^g

est contraire aux lois de la mécanique, tant parcer qu'il suppose que le mouvement de la partie D 1 du parallélogramme ABGD est autant retardé par lâ superficie de l'eau EDF, lorsqu'elle commence à la pénétrer , qu'un peu après, lorsque plusieurs parties de la ligne CD sont enfoncées dans l'eau , que parcequ'il veut que la vitesse du mouvement soit augmentée au passage que fait le rayon d'un milieu plus dense dans un plus rare. Et néanmoins il ne sauroit donner aucune raison de cette augmentation ; car on conçoit aisément que le mouvement est retardé par la densité du milieu, mais il ne s'ensuit pas qu'où il n'y a pas tant de densité le mouvement s'augmente, mais seulement qu'il est moins diminué; comme aussi pour d'autres raisons qu'il seroit trop long de rapporter ici.

Sa cinquième proposition , à savoir, que le rayon qui tombe obliquement doit être considéré comme ayant de la largeur , a déjà été réfutée et répugne à sa quatorzième proposition; et même la preuve n'en vaut rien , où il avance sans raison et gratuitement qu'on doit prendre garde que le rayon opère ou s'étend plus loin par une partie de son extrémité que par l'autre, ce que jamais personne ne lui ac cordera , qui voudra considérer le rayon sans aucune largeur.

Ce qui suit jusqu'à la quatorzième proposition

» Fignre *6.

/j80 LETTRES.

suit assez bien, comme je pense, de ses principes : je dis, comme je pense , parceque je ne lai pas lu avec assez d'attention pour l'oser assurer ; mais ce n'est pas merveille si la vérité suit quelquefois de fausses hypothèses; car il a accommodé ces hypothèses à la vérité qui lui étoit auparavant connue.

Sur la fin de cet écrit, il ne propose rien, touchaut les couleurs, que je n'aie écrit avant lui, si ce n'est qu'il n'explique pas assez cette matière. Et c'est fort mal à propos qu'il dit qu'en supposant comme j'ai fait de petits globes, j'ai détruit ma première hypothèse ; car en les décrivant je n'ai pas dit qu'il n'y avait rien dans les espaces que ces petits globes ne remplissent point, et je n'ai pas dû expliquer plus de choses qu'il n'en falloit pour mon dessein. Enfin , pour le dire en un mot , je n'ai pas trouvé <lans tout cet écrit la moindre raison qui fut différente des miennes , qu'on pût dire être vraie et légitime.

LFTTRKS.

AU H. P. MERSENNE

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