‹ OEuvres de Descartes, publiéesChapitre 22 sur 22 · RÉPONSE A LA PREFACE · texte numérisé non relu

RÉPONSE A LA PREFACE

Que je loue si grandement sa civilité et sa courtoisie , de ce que, nonobstant le pouvoir que sa théologie , qui est la principale science, lui donne sur toutes les autres , et celui que sa qualité de recteur lui donne particulièrement en cette académie , il n'a pas voulu traiter de matière de physique sans user de quelques excuses envers les professeurs en philosophie et en médecine; que je suis fort d accord avec lui de ce qu'il blâme les adolescentes qui vix elementis philosophiœ imbuti absque evidenti et valida demonstrationum cmetione omnium scholarum philosophiam exsibilant antequam terminos ejus intellexerint , eorumque natione destituti, auctores superiorum facultatum sine fructu legant, lectionesque et disputationes tanquam mutœ personœ aut statuœ Dedaleœ audire cogantur. Que je blâme cet jeunes gens qui, à peine instruits

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des premiers éléments de la philosophie , et destitués de celte conviction que donne à l'esprit l'évidence et la force des démonstrations > sifflent tout ce qui est de la philosophie de l'école avant d'en avoir compris les termes, et qui, privés de la connoissance de ces choses , se voient dans la nécessité de lire sans fruit les auteurs qui traitent des sciences supérieures , et se voient réduits à écouter les leçons et les disputes qu'on y fait comme des personnes muettes et comme des statues de Dédale. Sed quia valde diligenler ipsos hoc in exordio admonet, ne tam faciliter id agant. Mais le soin qu'il prend de les avertir dans son exorde de se précautionner contre ces erreurs; et comme si c'était une faute fort ordinaire , laquelle toutefois a été inconnue jusqu'à présent, non îmmerito suspicor hoc de solis auditoribus mets intelligi; J'entre dans des soupçons légitimes que vous ne parlez ici que de ceux qui prennent mes leçons ; car j'ai déjà su que quelques uns étant jaloux de voir les grands progrès que mes auditeurs faisoicnt eh peu de temps, ont tâché de décrier ma façon d'enseigner, en disant que je négligeois de leur expliquer les termes de la Philosophie, et ainsi que je les laissois incapables d'entendre les livres et les autres professeurs; et que je ne leur apprenois que certaines subtilités dont la connoissance leur donnoit après cela tant de présomption, qu'ils osoient se moquer des opinions communes;

f)QO LETTRES.

et pour ce sujet me persuadent que M. Voètius (ou rector magnifiais, ou recteur magnifique, etc.; donnez-lui les titres les plus obligeants et les plus avantageux que vous pourrez), ayant été averti de cette calomnie, en a voulu toucher un mot ici en passant, afin de me donner occasion de m'en purger ; ce que je ferai facilement , en faisant voir que je ne manque pas d expliquer tous les termes de ma profession , lorsque les occasions s'en présentent , bien que j'aie encore plus de soin d'expliquer les choses ; et je veux bien confesser que d'autant que je me sers de raisons qui sont très évidentes et très intelligibles à ceux qui ont seulement le sens commun, je n'ai pas besoin de beaucoup de termes étrangers pour les faire entendre; et ainsi, qu'on peut bien plus tôt avoir appris les vérités que j'enseigne, et trouver son esprit satisfait touchant les principales difficultés de la philosophie, qu'on ne peut avoir appris tous les termes dont les autres se servent pour expliquer leurs opinions touchant les mêmes difficultés de la Philosophie, et avec tous lesquels ils ne satisfont jamais ainsi les esprits qui se servent de leur raisonnement naturel, mais les remplissent seulement de doutes et de nuages; et enfin que je ne laisse pas d'enseigner aussi les termes qui me sont inutiles, et que, les faisant entendre en leur vrai sens, celerius a me quam vulgo

ab aliis discuntur, on les apprend en moins de temps de moi que du commun des philosophes : ce que je puis prouver par l'expérience que plusieurs de mes auditeurs ont faite, et dont ils ont rendu preuve en disputant publiquement, après n'avoir étudié que tant de mois, etc. Or je m'assure qu'il n'y a personne de bon sens qui ose dire qu'il n'y a rien à blâmer en tout ceci, ni même qui ne soit grandement à priser : etsi enim sœpe hinc contingat, ut qui mea audiverunt , ea quœ ab aliis in contrarium docentur ut minus rationi consentanea, contemnant, vel etiamsi placet exsibilent : et s* il arrive souvent de là que ceux qui ont pris mes leçons méprisent ou , si vous voulez , sifflent ce que les professeurs enseignent de contraire à mes sentiments, comme moins conforme à la raison, on n'en doit pas rejeter la faute sur ma manière d enseigner, mais plutôt sur celle des autres, et les conduire à suivre la mienne autant qu'il leur sera possible, plutôt que de la calomnier, et velle ipsam calumnia sua obruere , et vouloir l'ensevelir sous des ruines si odieuses.

RÉPONSE A LA PREMIERE THESE, etC.

( Version. )

Je souscris ici volontiers au sentiment de M. le recteur, qui dit qu'il ne faut pas cbasser sans su-

jet de leur ancien domaine de pauvres innocents, c'est-à-dire ces êtres qu'on appelle formes substantielles et qualités réelles ; pour nous jusqu'ici nous ne les avons pas encore absolument rejetés. Nous déclarons seulement que nous n'avons pas besoin d'eux pour rendre raison des choses naturelles , et nous croyons que nos sentiments sont particulièrement recommandables, en ce qu'ils sont indépendants de ces êtres supposés incertains , et dont on ignore la nature : mais comme en cette occasion c'est presque la même chose de dire qu'on ne veut pas se servir de ces êtres , et de dire qu'on les rejette, parceque la seule raison qui les fait admettre aux autres est qu'ils les croient nécessaires pour expliquer la cause des effets naturels, nous ne ferons pas difficulté d'avouer que nous les rejetons entièrement , et M. le recteur ne nous fera pas un crime décela, comme je l'espère; car il y a déjà long-temps que nous sommes instruits, sinon parfaitement, du moins médiocrement, de la philosophie des collèges, et nommément de la logique, de la métaphysique ; et nous avons reconnu que ces misérables êtres ne sont d'aucun autre usage que d'aveugler l'esprit de la jeunesse , et de mettre à la place de cette docte ignorance, que M. le recteur rend si fort recommandable , une autre espèce d'ignorance pleine de vanité et de présomption : mais pour n être pas en reste de libéralité

LETTRES. 5g5

avec M. le recteur, je le loue aussi de vouloir ramener à l'étude de la philosophie les jeunes gens qui ajoutoient à leloignement et au mépris brutal qu'ils avoient pour elle une ignorance grossière, rustique et orgueilleuse ; et il ne sauroit m 'entrer dans l'esprit qu'il ait eu ici en vue les plaintes qu'il forme contre mes écoliers , comme je l'ai déjà dit, de ce qu'après avoir goûté ma philosophie ils n'ont que du mépris pour celle de l'école : car je croirois faire injure à sa piété, à l'éloignement infini qu'il a pour la médisance, et à l'amitié qu'il m'a toujours témoignée , de croire qu'il ait voulu se servir de termes si impropres pour mépriser la philosophie que j'enseigne , qui est si véritable et si claire, que dès qu'on l'a apprise on méprise les autres, pour la traiter d'idiote et de rustique et d'ignorance orgueilleuse; et pour appeler féroce et fuite de l'étude de la philosophie le mépris que l'on fait des opinions qui sont regardées comme très fausses et qui ne vient que de la connoissance d'une philosophie plus véritable, comme si par étude de la philosophie il ne falloit entendre que l'étude de ces controverses où ne se trouve jamais une vérité certaine, et non l'étude même de la vérité.

RÉPONS F. A LA «ECONDF. THfcSF., etc.

On prouve ici douze points auxquels M. le rec-

5p/f LETTRES.

teur a donné à juste titre, un peu auparavant, le nom de préjugés et de doutes, parcequ'ils ne donnent occasion de rien assurer, mais seulement de douter, à ceux qui sont plutôt entraînés par les préjugés que par les raisons, quoique ces doutes n'embarrassent pas beaucoup ceux qui examinent la force des raisons.

Dans la première, il demande fi on peut concilier avec l'Écriture sainte le sentiment de ceux qui nient les formes substantielles. On n'en sauroit douter, pourvu qu'on sache que les prophètes, les apôtres, et les autres écrivains sacrés, qui ont écrit par l'inspiration du Saint - Esprit , n'ont jamais pensé à ces êtres philosophiques et inconnus hors des écoles ; et pour ôter toute équivoque dans les mots, il faut observer que, par les formes substantielles que nous nions, on entend une certaine substance jointe à la matière, et qui compose avec elle un certain tout purement corporel, et qui n'est pas moins une substance ou un être qui subsiste par lui-même, que la matière; et l'on peut dire que c'est encore à plus juste titre, puisque l'on dit qu'elle est un acte, et que la matière n'est appelée que puissance. Or nous croyons que l'Écriture sainte ne fait nulle part mention de cette substance ou de cette forme substantielle , différente de la matière dans les choses purement corporelles; et pour faire connoître aux autres combien ces passages de l*Écri-

LETTRES. 5o,5

ture que M. le recteur nous oppose sont peu pressants, je crois qu'il suffira pour cela de les rapporter tous. Il est dit au premier chapitre de la Genèse, vers. 1 1 : Dieu dit encore que la terre pousse de l'herbe qui porte de la graine , et des arbres fruitiers qui portent des fruits chacun selon son espèce. Et vers. 21 : Dieu créa donc les grands poissons et tous les animaux qui ont la vie et le mouvement, que les eaux produisent, chacun selon son espèce, et il créa aussi tous les oiseaux selon leur espèce , etc. * Je vous • prie de mettre tous les autres passages; car je les » ai tous cherchés , et je ne vois rien qui serve aucu- » nement à ce sujet. » Car on ne peut pas dire que les mots de genre ou d'espèce désignent des différences substantielles , puisqu'il y a aussi des genres et des espèces d'accidents et de modes, comme la figure est genre à l'égard des cercles et des carrés, sans que personne s'avise jamais de croire que ces choses aient des formes substantielles , etc.

2. Il appréhende que si nous nions les choses substantielles dans les choses purement matérielles, nous ne puissions aussi douter s'il y en a une dans l% homme, et que nous ne puissions pas si heureusement et si sincèrement combattre l'erreur de ceux qui imaginent une âme universelle du monde , ou quelque chose de semblable, que les partisans des formes substantielles. On peut ajouter au second point, qu'au contraire le sentiment qui établit les formes substantielles

fSoG LETTRES.

peut très facilement nous faire tomber dans l'opinion de ceux qui disent que l'âme humaine est corporelle et mortelle , laquelle étant seule reconnue forme substantielle, et les autres ne consistant que dans la configuration et le mouvement des parties, cette seule prérogative quelle a sur les autres montre clairement qu'elle diffère des autres en nature , et cette différence de nature nous fournit un moyen très facile pour prouver son immatérialité et son immortalité, comme on peut voir dans les Méditations sur la métaphysique qu'on vient d'imprimer depuis peu; en sorte qu'on ne sauroit inventer là-dessus une opinion qui convienne mieux aux principes de la théologie.

Au cinquième. Ceux qui admettent les formes substantielles tombent dans une grande absurdité en disant qu'elles sont le principe immédiat de leurs actions : ce que l'on ne peut pas imputer à ceux qui ne distinguent point ces formes des qualités actives. Pour nous, nous ne nions pas les qualités actives , nous disons seulement qu'il ne faut pas leur attribuer aucune entité plus grande qu'une entité de mode; car on ne peut le faire sans les concevoir comme véritables substances. Nous ne nions pas aussi les habitudes ; mais nous les comprenons sous un double genre, les unes purement matérielles, qui dépendent de la seule configuration, ou autre disposition des parties ; et les autres im-

matérielles ou spirituelles, comme les habitudes de la foi , de la grâce, etc. , dont parlent les théologiens, qui ne dépendent point d'elle, mais qui sont seulement des modes spirituels existants dans 1 'âme , comme le mouvement ou la figure est un mode corporel existant dans le corps.

Au huitième. Je voudrois expliquer comment les automates sont aussi des ouvrages de la nature, et que les hommes en les fabriquant ne font qu'appliquer les choses actives aux passives, comme, par exemple, en semant du grain, ou en procurant la génération d'un mulet; ce qui n'apporte aucune différence essentielle, mais seulement naturelle. Cette différence pourtant du plus ou du moins est grande, comme vous dites, parceque le peu de roues qui composent une horloge ne peuvent entrer en aucune comparaison avec le nombre infini d'os et de nerfs, de veines, d'artères, etc., qui se trouvent dans le plus vil de tous les plus petits animaux. Ce seroit encore ici le lieu d'apporter tous les passages qu'il cite de l'Écriture sainte , afin que la calomnie parût, car ils ne forment pas la moindre preuve du monde.

Au dixième. Donc il faudroit rejeter la géométrie et toute la mécanique. On sent le ridicule de cela, et rien n'est plus déraisonnable. Je ne pourrois jamais passer cet article sans rire un peu à ses dépens; mais je ne vous le conseille pas.

f)Q8 LETTRES.

• A l'onzième. Nous ne disons pas que la terre se meuve par rapport à sa situation, à sa position et à sa figure, mais seulement quelle est disposée par là au mouvement. Ce n'est point non plus faire un cercle dans le raisonnement , de dire qu'une chose est mue par une cause, et qu'elle est disposée au mouvement par une autre; ce n'est point aussi un cercle vicieux qu'un corps en remue un autre, ce second un troisième , et ce troisième derechef le premier, si le premier cesse derechef d'être mû; comme ce n'est pas un cercle qu'un homme donne de l'argent à un autre, lequel le donne à un troisième, et ce troisième le redonne au premier.

Au douzième. Ceux qui se plaignent que nous n'expliquons rien par ces principes, n'ont qu'à lire nos Météores , et les confronter avec ceux d'Anstote; ils peuvent lire aussi ma Dioptrique, avec les écrits de ceux qui ont travaillé sur la même matière, et ils reconnoîtront sans peine que tout le déshonneur et toute la honte ne retomberont que sur des opinions qui sont si éloignées de la simple nature.

RÉPONSE A LA TROISIEME THESE, etc.

Toutes les raisons qui servent de preuves aux

formes substantielles se peuvent appliquer à la

forme de l'horloge, que personne ne dira jamais être substantielle.

LKTTKKS. t>C)9 &KFOH3E A LA QUATRIÈME THKSK, etc.

Les raisons ou les démonstrations physiques contre les formes substantielles, que nous croyons capables de convaincre tout esprit qui aime la vérité, sont principalement les suivantes, tirées de la métaphysique ou théologie naturelle , et qu'on peut appeler a priori ( ou preuve d'un effet par ses causes ) : il est contre le bon sens que quelque substance que ce soit existe de nouveau, si Dieu ne l'a créée de nouveau ; cependant nous voyons tous les jours que plusieurs de ces formes qu'on nomme substantielles commencent d'être de nouveau , quoique ceux qui les admettent pour substances ne croient pas que Dieu les crée. Ils se trompent donc, ce qui est confirmé par l'exemple de l'âme, qui est la véritable forme substantielle de l'homme; car la véritable raison pour laquelle on croit que Dieu l'a créée immédiatement dans chaque corps, c'est qu'elle est une substance ; et par conséquent comme on ne croit pas que les autres soient créées de la même manière , mais seulement qu'elles sont tirées de la puissance de la matière, il ne faut pas croire aussi qu'elles soient substances. On voit par là clairement que ce n'est pas ceux qui nient les formes substantielles, mais plutôt ceux qui les admettent, qui méritent à plus juste titre, par une suite nécessaire de raisonnement , le nom de bètes et d'athées, .le ne vomi rois donc pas que vous re-

jetassiez la preuve tirée de l'origine des formes substantielles, et que vous l'appelassiez une preuve de Thersite , parcequ'elle y a du rapport , en ce qu'elle est donnée par des aveugles; je mettrois seulement que ce que les autres ont dit sur cela ne vous regarde point, parceque nous ne suivons point leur opinion. L'autre démonstration se tire de la fin ou de l'usage des formes substantielles; car les philosophes ne les ont introduites que pour rendre raison des actions propres des choses naturelles dont cette forme seroit le principe et la source, comme on voit dans la thèse précédente; mais ces formes substantielles ne sauroient nous fournir une raison solide d'aucune action naturelle , puisque leurs partisans avouent qu'elles sont occultes, et qu'ils ne les comprennent pas; car s'ils disent que quelque action procède d'une forme substantielle, c'est la même chose que s'ils disoient qu'elle procède d'une chose qu'ils ne comprennent pas , ce qui n'explique rien. Ainsi il ne faut se servir en aucune manière de ces formes pour rendre raison des actions naturelles; au contraire, les formes essentielles telles que nous les admettons, nous fournissent des raisons certaines et mathématiques pour rendre raison des actions naturelles , comme on le peut voir dans mes Météores touchant la forme du sel commun. Vous pouvez joindre ici ce que yous dites du mouvement du cœur.

LETTRES. 601 REPONSE A LA CINQUIÈME THESE, etc.

Ces mots , de docte ignorance , qu'il répète si souvent avec tant de plaisir, méritent une petite explication. Comme la science humaine est fort limitée, et que tout ce que l'on sait, comparé à ce que l'on ignore, n'est presque rien , c'est une marque de science d'avouer sincèrement qu'on ignore ce que Ton ignore véritablement, et c'est en cela que consiste principalement cette docte ignorance, parcequ'elle est particulière aux véritables savants ; car les autres, qui font profession de science sans être véritablement savants, n'ayant pas assez d'esprit pour faire le discernement nécessaire de ce que tout vrai savant sait, de ce dont le même savant avoue son ignorance sans craindre qu'il y aille de son honneur; ces faux savants, dis-je, se vantent de tout savoir également, et, pour rendre facilement raison de toutes choses ( si toutefois on peut dire qu'ils rendent raison des choses lorsqu'ils expliquent une chose obscure par une autre qui l'est encore plus), ils ont inventé les formes substantielles et les qualités réelles , en quoi leur ignorance n'est point accompagnée de science , et ne mérite que le nom d'orgueilleuse et de pédantesque : car l'orgueil consiste visiblement en ce qu'ignorant la nature de quelque qualité , ils concluent que c'est une qualité occulte, c'est-à-dire impénétrable à l'esprit

humain , comme si leur counoissance devoit être la règle de toutes les conuoissances humaines.

REPONSE A LA SIXIÈME THÈSE, etC.

Je ne vois pas quel est le raisonnement de cet homme, sur ce qu'il a mis à mon sujet. Il dit que, dans ma Dissertation sur la méthode , je n'ai pas donné une démonstration assez évidente de l'existence de Dieu : c'est ce que j'ai dit dans le même endroit. Que peut-il donc inférer à cet égard par ces paroles , je pense, donc je suis. Il cite, et il m'oppose là , bien mal à propos , le traité du père Mersenne et le sien, puisque le sien est encore en herbe, et que le père Mersenne n'a jamais rien fait imprimer de métaphysique que mes Méditations.

RÉPONSE A LA SEPT l KM K THESE, etC

Je dirois , en changeant un peu la phrase, nous n'avons cependant rien soutenu là-dessus qui soit conforme aux opinions de Taurellus ou de Gorleus , et tout ce que nous y avons avancé s'accorde parfaitement avec le sentiment le plus commun et le plus orthodoxe des philosophes ; car nous assurons que l'homme est un composé de corps et d'âme , non par la seule présence ou la proximité de l'un à l'autre, mais par une véritable union substantielle, pour laquelle, à la vérité, il faut na-

LETTRES. 6o7>

turellement une certaine situation et conformation dans les parties du corps; mais cette union est bien différente de celles qui n'ont pour principes que la situation , la figure , et d'autres modes purement corporels, parcequ'elle appartient non seulement au corps , mais encore à l'âme , qui est incorporelle. Quant à l'expression , bien quelle soit peut -être moins usitée, nous croyons pourtant qu'elle est propre pour signifier ce que nous voulons dire ; car nous ne disons pas que l'homme est un être par accident , si ce n'est à raison des parties qui le composent, je veux dire l'âme et le corps , voulant marquer par là qu'il est en quelque façon accidentel à ces deux parties d'être unies ensemble , parceque chacune d'elles peut subsister séparément: ce qui s'appelle un accident qui peut se trouver présent ou absent sans la corruption du sujet. Mais en tant que nous considérons l'homme totalement en lui-même, nous disons qu'il est un être existant par soi-même, et non par accident, parceque l'union qui joint le corps humain et l'âme ensemble n'est point accidentelle, mais essentielle, puisque sans elle l'homme n'est point homme. Mais parcequ'il y a plus de gens qui se trompent en ce qu'ils ne croient pas que l ame soit réellement distinguée du corps qu'en ce qu'après avoir admis cette distinction ils nient l'union substantielle, et que c'est un plus fort ar-

gument pour réfuter ceux qui croient l'âme mortelle, d'établir cette distinction des parties dans l'homme, que d'établir cette union ; j'espérois que les théologiens me sauroient meilleur gré en disant que l'homme est un être par accident pour marquer cette distinction ; que si , n'ayant considéré que l'union des parties, j'avois dit que l'homme est un être par soi : ainsi ce n'est pas à moi de répondre à ce que l'on objecte au long contre les opinions de Taurellus et de Gorleus, mais de me plaindre de ce qu'on me prête si injustement et 'avec tant de sévérité les erreurs d'autrui. Au reste , je me suis étendu plus que je ne voulois sur ces choses , et comme je ne sais point si vous ferez usage de cet écrit , je ne veux pas en écrire davantage ; mais si vous trouvez à propos de vous en servir, je vous prie de me le faire savoir au plus tôt , et j'achèverai sur-le-champ le reste jusqu'à la fin. Mandez-moi aussi en quelle langue vous aimez mieux que je vous écrive. Quand j'ai mis un etc. , ma pensée est qu'il manque quelque chose que vous devez suppléer. Vous communiquerez toutes ces choses , et , si vous le trouvez bon , à notre Achille et notre Nestor , M. V. L. 1 , et vous n'entreprendrez rien sans son conseil; et s'il y a quelque chose qu'il feigne de ne pas savoir, vous vous servirez du conseil de M. Émilius, dont la prudence

» « Van Leeuw. »

est égale à l'amitié dont il nous honore , et vous ajouterez plus de foi à leurs paroles qu'aux miennes, parcequ'ils ont plus d'esprit que moi, et qu'étant sur les lieux, ils sont plus en état de porter un jugement exact, que moi de deviner d'ici ce qu'il y aura à faire. Je ne crois pas que vous puissiez employer des termes trop honnêtes pour parler de Voétius. Je vous prie aussi de prendre garde de ne pas donner lieu de soupçonner que vous avez employé l'ironie, qu'autant quelle naîtra de la bonté de votre cause, afin que dans la suite, s'il nous contraignoit de changer de style, nous fussions d'autant plus en état de le faire et le rendre plus ridicule. Il est aussi important que votre réponse voie au plus tôt le jour , et avant la fin même des vacances, s'il est possible.

J'ai été étrangement surpris de ce que vous m'écrivez que vous craignez pour votre chaire de professeur si vous faites une réponse à Voétius ; car je ne savois pas qu'il eût une autorité souveraine dans votre ville. Je croyois qu'elle jouissoit d'une plus grande liberté, et j'ai compassion d'elle, voyant qu'elle veut être sous l'esclavage d'un si vil pédagogue et d'un si misérable tyran : puisque vous êtes obligé d'y vivre, je vous exhorte à la patience, et de ne faire que ce que MM. vos magistrats trouveront bon; c'est pourquoi mon sentiment est qu'il faut non seulement ne pas répondre à Voétius par

i)Oti LBTTRKS.

vous-même, mais encore par quelque autre que ce soit, parcequ'il ne s'en sentiroit pas moins offensé. Je vous envoie pourtant ces petites notes que j'ai écrites sur-le-champ , et qui «e sont présentées à mon esprit comme je conférois votre écrit avec toutes ses thèses. Vous en ferez usage si vous le trouvez bon ; mais c'est foire outrage à notre philosophie de la produire à des gens qui n'en veulent point ; bien plus , de la communiquer à d'autres qu'à ceux qui la demanderont avec empressement. Je me souviens que vous m'avez autrefois remercié d'avoir eu par son moyen votre chaire de professeur, ce qui me faisoit croire qu'elle ne déplaisoit pas à vos magistrats. Si la chose est autrement , et s'ils aiment mieux que vous enseigniez ce qui plaît à Voê'tius que ce que vous croyez plus conforme à la vérité, je vous conseille d'obéir, et d'enseigner plutôt les Fables d'Ésope que de leur déplaire eu cela.

Je ne corn prends pas ce que vous dites à la fin de votre lettre sur les globules éthérés, parceque je ne crois pas qu'ils soient mus par la matière subtile , mais par eux-mêmes, puisqu'ils ont un mouvement qui leur a été communiqué dès le commencement du monde; je ne crois pas non plus que les plus grands aient un mouvement plus grand que celui des plus petits. Je pense absolument le contraire. J'ai dit à la vérité, dans les Météores, que les plus

grands étant plus agités, produisent une plus grande chaleur, mais ils ne sont pas mus pour cela avec plus de facilité. Adieu.

A M. REGIUS ■

( Lettre 9a du tome ï. Version. )

Monsieur,

J'apprends par mesamis que personne ne lit votre réponse à Voétius qu'il n'en soit très content, et qu'une infinité de gens l'ont lue. Ils ajoutent qu'il n'y a personne qui ne se moque de Voétius, et ne dise qu'il désespère de la bonté de sa cause, puisqu'il a eu recours à vos magistrats pour la défendre. Tout le monde siffle les formes substantielles; et l'on dit tout haut que si le reste de notre philosophie étoit expliqué comme cet article, chacun l'erohrasseroit. Vous ne devez pas être fâché de ce qu'on vous a interdit l'explication des problèmes de la physique. Je voudrois même qu'on vous défendît de les enseigner en particulier. Tout cela tournerait à votre honneur et à la honte de vos ad-

« « Ceat une réponse à la lettre de M. Leroy da 27 féviier 164a , c'est pourquoi je la date du i'T raar» 16 ^a. »

versaires. Pour moi, si jetois à la place de vos consuls, et que je voulusse ruiner Voëtius, je ne me comporterois pas autrement à son égard qu'ils font ; et qui sait ce qu'ils ont dans lame, au moins je ne doute point que M. V. H.' ne soit pour vous: vous devez suivre exactement ses conseils et ses ordres. Je suis ravi qu'il n'ait pas voulu que vous montrassiez à qui que ce soit les lettres que je vous écrivis dernièrement; car bien qu'avant de vous les envoyer j'eusse obtenu de moi-même d'effectuer, s'il étoit besoin, ce que je promettois par elles à Voëtius, j'aime cependant mieux que cela ne soit pas nécessaire. Bien des choses me détournent tous les jours de ma Philosophie, que j'ai pourtant résolu d'achever cette année ; au reste obéissez exactement et avec plaisir à tout ce que MM. vos magistrats vous ordonneront, et soyez assuré quïl ne sauroit vous en arriver aucun déshonneur. Méprisez les disputes que l'on fera contre vous; et dites seulement que s'ils ont quelque chose de bon à dire, ils n'ont qu'à vous le donner par écrit, et que vous ne pouvez y répondre autrement. Adieu.

1 « Van der Hoolck. -

AU R. P. MER SENNE

(Lettre 60 du tome II.)

Mon révérend père,

Je suis extrêmement obligé à M. de Sainte-Croix de la bonne volonté que vous me mandez qu'il me témoigne; j'estime beaucoup les conseils qu'il me fait la faveur de me donner, et je ne manquerai de les suivre, autant qu'il sera en mon pouvoir; et même je ne plaindrois pas d'aller faire un voyage en France tout exprès pour les pouvoir apprendre de sa bouche , mais la mer et les Dunkerquois ren-

• - Cette lettre n'est pas datée, mais je la crois certainement écrite le «o mars 164»; car si elle avoit été écrite pins tard, M. Descartes uW roit pas manqné d'avertir le P. Mersenne dn fameux jugement rendu contre Ini le r7 mars. Or, depni. le ,0 jusqu'au ,7 il n'y .voit point de jonr de poate; donc cette lettre e.t écrite le ,0 mars. Mais ce qni me détermine à croire qne cette lettre est écrite le ,0 mars, c'est que M Descartes y dit an P. Mersenne qu'il faut qn'il lui renvoie 1. réponse qu'il ■ faite a Voe-tius, et qu'il l'envoie par M. de Znytlichem. Or, M. de Znvt lichem, dans une lettre au P. Mersenne, datée du 7 avril ,64a, dit ce, paroîes : Par mes dernières vous aurez reçu la défense de 31. Descartes D'où je conclus que pour envoyer ces réponses de M. Descartes à M de Znytlichem , e, pour les envoyer au P. Mersenne , on peut bien remonter jusqu'au 10 mars , vu qu'on ne peut avancer cette lettre davantage.

6lO LETTRES.

dent maintenant le passage trop difficile et trop périlleux.

Pour ce qui est de témoigner publiquement que je suis catholique romain , c'est ce qu'il me semble avoir déjà fait très expressément par plusieurs fois, comme en dédiant mes Méditations à MM. de la Sorbonne, en expliquant comment les espèces demeurent sans la substance du pain en l'eucharistie, et ailleurs; et j'espère que dorénavant ma demeure en ce pays ne donnera sujet à personne d'avoir mauvaise opinion de ma religion , vu qu'il est le refuge des catholiques, témoin la R., qui y est arrivée depuis peu , et la R. qu'on dit y devoir bientôt retourner.

Je vous envoie les trois premières feuilles des objections du père B. : c'est la négligence du libraire qui est cause que je ne vous puis encore envoyer le tout. Je vous prie de garder la copie écrite à la main que vous en avez, afin qu'il ne puisse dire que j'ai fait changer quelque chose en sa copie, laquelle j'ai été soigneux de faire imprimer le plus correctement qu'il m'a été possible, et sans y changer une seule lettre. Vous vous étonnerez peut-être de ce que je l'accuse tant de fausseté, mais vous verrez bien encore pis au reste , et toutefois je l'ai traité le plus courtoisement qu'il m'a été possible, mais je n'ai jamais vu d'écrit si rempli de fautes ; j'espère toutefois séparer tellement sa cause de celle

LETTRES. 6ll

de ses confrères , qu'ils ne m'en pourront vouloir mal , si ce n'est qu'ils veuillent ouvertement se déclarer ennemis de la vérité , et fauteurs de la calomnie.

J'ai cherché dans saint Augustin les passages que vous m'aviez mandés sur le psaume quatorzième , mais je ne les ai su trouver , ni rien de lui sur ce psaume. J'y ai aussi cherché les erreurs de Pelagius , pour savoir sur quoi se peuvent fonder ceux qui disent que je suis de son opinion, laquelle j'avois ignorée jusqu'à présent; mais j'admire que ceux qui ont envie de médire s'avisent d'en chercher des prétextes si peu véritables et si tirés par les cheveux. Pelagius a dit qu'on pouvoit faire de bonnes œuvres et mériter la vie éternelle sans la grâce , ce qui a été condamné de l'église; et moi je dis qu'on peut connoître par la raison naturelle que Dieu existe , mais je ne dis pas pour cela que cette connoissance naturelle mérite de soi, et sans la grâce , la gloire surnaturelle que nous attendons dans le ciel : car au contraire il est évident que cette gloire étant surnaturelle, il faut des forces plus que naturelles pour la mériter. Et je n'ai rien dit touchant la connoissance de Dieu, que tous les théologiens ne disent aussi ; mais il faut remarquer que ce qui se connoît par raison naturelle, comme qu'il est tout bon, tout-puissant, tout véritable, etc, peut bien servir à préparer les infidèles à recevoir

6l2 LETTRES.

la foi , mais non pas suffire pour leur faire gagner le ciel ; car pour cela il faut croire en Jésus-Christ, et aux autres choses révélées , ce qui dépend de la grâce.

Je vois qu'on se méprend fort aisément touchant les choses que j'ai écrites, car la vérité étant indivisible , la moindre chose qu'on en ôte ou qu'on y ajoute la falsifie, comme par exemple vous me mandez comme un axiome qui vienne de moi, que tout ce que nous concevons clairement est ou existe ; ce qui n'est nullement de moi : mais seulement que tout ce que nous apercevons clairement est vrai , et ainsi qu'il existe, si nous apercevons qu'il ne puisse ne pas exister, ou bien qu'il peut exister, si nous apercevons que son existence soit possible; car bien que l'être objectif de l'idée doive avoir une cause réelle, il n'est pas toujours besoin que cette cause la contienne fonnaliter, mais seulement eminenter.

Je vous remercie de ce que vous me mandez du concile de Constance sur la condamnation de Wiclef , mais je ne vois point que cela fasse rien du tout contre moi; car il auroit du être condamné en même façon, si tous ceux du concile eussent suivi mon opinion , et en niant que la substance du pain et du vin demeure pour être le sujet, des accidents , ils n'ont point pour cela déterminé que ces accidents fussent réels , qui est tout ce que j'ai

écrit n'avoir point lu dans les conciles : cependant je vous suis extrêmement obligé de tant de soin que vous prenez pour tout ce qui me regarde.

Je suis bien aise que M. de Z. ' vous ait fait voir l'imprudence de Voétius qui vous cite contre moi; j'avois eu envie de vous le mander, mais j'en avois fait si peu de cas, que je l'avois toujours oublié. Sa grande animosité contre moi vient de ce qu'il y a un professeur * à Utrecht qui enseigne ma philosophie : et ses disciples ayantgoûté ma façon de raisonner, méprisent si fort la vulgaire, qu'ils s'en moquent ouvertement , ce qui a excité une extrême jalousie contre lui de tous les autres professeurs dont V. est le chef, et ils importunent tous les jours le magistrat, pour lui faire défendre cette façon d'enseigner. Il faut que vous voyiez la réponse que j'ai faite à Voétius à quelques unes de ses thèses où il a compris tout ce qu'il a pu de ma Philosophie. Je les enverrai à M. de Z. pour vous les adresser , car autrement le port en coùteroit trop. Au reste j'ai lu le favorable jugement que M. Chanut a fait de moi, m'estimant capable de répondre aux objections du père B. Je tâcherai de faire voir qu'il est en cela aussi véritable que l'autre ne l'est pas , et je serai bien aise qu'il sache que je suis, etc.

» « Zuytlicbera. »

* • \sroy. m

A M. REGIUS '

(Lettre o3 du tome I. Version.)

Monsieur,

Je vous félicite de la persécution que vous souffrez pour la vérité; je vous en félicite, dis-je, de tout mon cœur, car je ne vois pas qu'il puisse vous arriver le moindre mal de tous ces troubles ; au contraire je prévois pour vous une augmentation de gloire. Vous devez vous réjouir de ce que Dieu a ôté à vos ennemis la prudence et le bon esprit. Vous voyez ce qu'ils ont gagné en faisant défendre votre livre; on n'est que plus empressé à l'acheter, on l'examine plus attentivement, la bonté de votre cause et la malignité de votre ennemi en sont connues d'un plus grand nombre de personnes. Plus de personnes s'apercevront désormais que ce n'est que par jalousie et sans sujet,qu'il vous a attaqué le premier avec aigreur et malignité, tandis que vous de votre côté, ayant tous les sujets du monde d'entrer dans une juste défense, lui avez répondu

• - Cette lettre sert de réponse a celle de M. Leroy , datée du 5 m»r» 164a. C'est pourquoi je la fixe au xa mars 164a. •

LETTRES. 6l 5

avec modestie, avec douceur, et même (triste situation pour un honnête homme) avec un respect qu'il ne mérite pas. Plus de personnes, dis- je, connoîtront la foiblesse des raisons avec lesquelles il attaque vos opinions, et en même temps la force de vos réponses. De là plus de personnes concluront qu'il n'a plus rien de bon à vous répondre> et seront justement indignées contre lui de ce qu'il a assez de pouvoir dans votre ville , contre toute justice, pour vous traiter impunément, dans un écrit public , d'athée et de béte, vous donner d'autres noms odieux, et employer mille mauvaises raisons pour vous charger de crimes supposés et débiter ses calomnies , tandis qu'il ne vous est pas permis d'avoir recours à la vérité, et de vous justifier en vous servant des termes les plus modestes. Je trouve en vérité admirable qu'il propose qu'il lui soit permis de disputer avec vous devant des commissaires qui puissent j uger du fond de l'affaire : apparemment que ses raisons sont de la nature de ces potions qu'il faut avaler toutes chaudes, et qui ne sont plus bonnes quand elles sont froides : véritable singe en cela, comme en plusieurs autres choses, de notre St.1 En bonne foi , jè ne vois pas que vous ayez rien à craindre d'un tel adversaire. Que peut-il faire contre vous davantage? vous faire peut-être défendre par le magistrat d'enseigner ce

* - Stampion. -

GlG LETTRES.

que vous avez coutume d'enseigner, ou de faire condamner votre doctrine comme fausse et hérétique; ou enfin, ce qui seroit de pis , vous obliger de vous démettre de votre chaire : mais je ne crois I «ii.s que vos consuls poussent leur complaisance pour lui jusqu'au point de statuer tout ce qui pourroit lui plaire. Bien plus, je ne crois pas qu'il y ait un seul d'eux tous qui ne sente les motifs qui poussent Voétius, et la plupart de vos autres collègues, à attaquer avec tant d'aigreur votre philosophie : je veux dire qu'elle est plus vraie qu'ils ne souhaiteroient, et que vos raisons sont si claires , qu'elles sapent jusques au fondement leurs opinions erronées , et les rendent même ridicules sans les attaquer; car enfin ils ne sauroient lui faire un crime de ce qu'elle est nouvelle, puisqu'ils mettent toute leur gloire à enfanter tous les jours de nouvelles opinions , sans que jamais aucun s'y soit opposé; et la raison pourquoi ils ne se portent aucune envie là-dessus, c'est qu'ils ne les croient pas véritables, et ils n'auroient aucune jalousie contre les vôtres, s'ils les croy oient fausses; mais du moins les magistrats qui ne les ont pas empêchés jusques ici d'enseigner ces opinions nouvelles et fausses, ne vous empêcheront pas, je pense, d'enseigner les vôtres qui sont nouvelles, mais véritables; et quoique peut-être quelques uns d'entre eux qui n'ont jamais appris toutes ces chicanes de l'école, comme

très peu utiles au gouvernement de la république, ne voient pas la bonté de votre cause, cependant je me repose tellement sur leur équité et leur prudence que je ne saurois croire qu'ils s'en rapportent plutôt au témoignage de vos adversaires qu'au vôtre, et je suis persuadé que le seul M. D. V1. , qui sans doute entend très bien le fond de la question , aura assez d'autorité sur l'esprit de ses collègues pour empêcher qu'il ne vous soit fait aucun tort. Mais quand la chose arriveroit autrement, et que par un événement aussi extraordinaire qu'absurde , et sans exemple , vous vous verriez privé de votre chaire de professeur, je ne crois pas que vous dussiez vous inquiéter le moins du monde. Je n'y vois aucun déshonneur pour vous , mais une honte éternelle pour les autres , et alors votre ville auroit le déplaisir de voir exposées aux yeux de l'univers, ou l'ignorance crasse, ou la haine de la vérité, ou un usage ridicule du pouvoir de ses magistrats. Bien plus, si j'étois à votre place, je voudrais savoir des consuls combien j'aurois de maîtres, et renoncer plutôt à mon emploi que de ramper devant Voètius. Je suis sûr qu'en peu de temps , si vous le vouliez , vous auriez facilement ailleurs une chaire de professeur plus honorable et plus utile, et on en trouverait plutôt mille qui enseigneraient les mêmes choses que vos adversaires, qu'un seul qui en-

» « Van lier Huok k.

tiiô LETTRES.

seignât ce que vous enseignez; el cependant ce seul homme seroit peut-être plus recherché par les amateurs de la science que tous les autres ensemble. Pour ce qui me regarde, j'ai cru jusques ici avoir une véritable obligation à vos magistrats, qui , sachant bien que vous n étiez pas éloigné de mes principes de philosophie, n'ont pas été moins disposés à vous donner une chaire de professeur, ou peut-être même y ont été principalement portés par ce motif, comme vous avez voulu me le persuader.

C'est ce qui m'a attaché d'une manière particulière à eux, et c'est ce qui fait que je souhaite passionnément que la postérité puisse dire que votre ville a été la première de toutes où notre philosophie ait été publiquement reçue, ce qui ne leur fera, comme je l'espère, aucun déshonneur; au lieu qu'il seroit honteux pour eux s'il étoit jamais dit qu'ils n'ont pas su vous mettre à couvert des mauvais traitements de vos ennemis. Car ceux qui vous ont nommé à la chaire du professeur ont dû savoir que les opinions que vous enseignez ne pouvoient avoir quelque chose d'excellent, sans exciter infailliblement l'envie de plusieurs de vos collègues qui n'avoient pas assez d'esprit pour embrasser les mêmes sentiments; ils ont donc dû être prêts à vous protéger contre eux.

Ce qui ne leur sera pas difficile; car enfin de

quoi la calomnie peut-elle vous accuser? Que vous enseignez des choses nouvelles, comme si ce n'étoit pas un usage commun dans la philosophie, que ceux qui ont quelque esprit inventent de nouvelles opinions, et cherchent par là à se faire un nom ; mais enfin ils ne se portent point naturellement envie, parcequils ne les croient pas véritables, comme on n'envieroit point les vôtres, si on les croyoit fausses. Mais quoi , est-il de la justice que , tandis qu'on souffre les opinions des autres , qui sont nouvelles et fausses , on rejette les vôtres, parcequ'elles sont nouvelles et véritables? On vous fait encore un grand crime d avoir écrit contre Voètius; mais pour peu de bon sens qu'on ait, on verra en lisant l'écrit de l'un et de l'autre, et sachant ce qui s'est passé auparavant de sa part, que c'est Voètius qui a écrit contre vous d'une manière très aigre et très piquante , et qu'il a tâché de vous perdre par ses calomnies, et que toute la faute qui se trouve en vous, c'est de lui avoir répondu avec trop d'honnêteté et trop de modération; de sorte qu'on pourroit vous comparer à un homme qui seroit poursuivi par un ennemi l'épée nue, et qui ne feroit que détourner avec la main le coup mortel, sans faire autre chose que de tâcher par des paroles très douces de ralentir sa colère, tandis que lui, plein de fureur et de rage, vous accuserait de ne vouloir pas souffrir qu'il

6ao i.kttrjîs.

vous tuât. Mais peut-être, dira-t-on, ce nest pas Voétius qui forme contre vous ces accusations, mais d'autres de vos collègues ; comme si l'on ne savoit pas bien qu'ils ne le font qu'en se conformant à ses desseins, et qu'ils sont tourmentés de la même jalousie, et comme si on avoit raison de vous faire un crime d'avoir repoussé celui qui vous attaquoit , enfin si on ne devoit pas le punir comme un véritable agresseur et un vrai calomniateur. Je lui donne le nom de calomniateur, parcequ'il vous a accusé méchamment d'avoir enseigné certaines propositions contraires à votre théologie, quoique vos opinions s'accordent mieux avec la théologie que les vulgaires; et il seroit facile de prouver par des conséquences certaines et évidentes tirées seulement de ses thèses que j'ai vues sur l'athéisme, qu'il est plutôt lui-même ce qu'il voudroit faire croire faussement de vous. Bien plus, s'il étoit nécessaire de le représenter tel qu'il est et de découvrir tous ses artifices, il paroitroit peut-être tel, que ce seroit un déshonneur pour votre ville de le conserver plus long-temps dans le poste de prédicateur et de professeur; car enfin la force de la vérité est grande. La dernière et la plus forte objection que Ton fait, est le dommage que votre académie recevrait, dit-on, des inimitiés qui se forment entrer les professeurs : mais je ne vois pas en quoi ces inimitiés peuvent nuire à votre université; au

contraire, il arriveroit de là que chacun en particulier craignant les reproches des autres, ils s'attacheroient avec d'autant plus de soin à leur devoir. D'ailleurs quand ces brouilleries nuiroient au corps, il faudroit déposer ceux qui sont les auteurs de ces inimitiés, et non pas ceux qui les fuient; du moins il ne diroitpas, je pense, que vos dogmes sont de nature à détourner les jeunes gens des études de votre académie, car je sais que vous avez grand nombre d'auditeurs et des plus illustres. Jusqu'ici nos opinions ont eu non seulement chez vous, mais dans tous les autres lieux, le bonheur d'être goûtées et estimées des plus grands génies, et si quelqu'un ne les a pas estimées, ce n'a été que les pédants qui savent n'être parvenus à quelque réputation d'érudition que par de faux artifices, et qui craignent de la perdre quand la vérité sera connue ; et si j'en dois croire mon pressentiment, je me flatte qu'un jour vous attirerez plus de monde que tous vos autres adversaires , à quoi peut-être ne nuira pas l'édition de la Philosophie que je prépare : en sorte que si les magistrats sont attentifs à l'utilité et à l'ornement de leur académie, ils ôteront plutôt vos ennemis de leurs postes que vous, car ils en trouveront plutôt mille autres qui enseignent les mêmes choses , que vous : d'ailleurs je ne crains pas que quelques uns de vos consuls , peu instruits des études académiques ,

comme très peu nécessaires pour le gouvernement, croient plutôt vos adversaires que vous , car je ne les crois pas assez peu fins pour ne pas s'apercevoir de leur jalousie. Outre cela le seul M. V. R., qui sait l'état de la dispute, qui connoît la bonté de votre cause , et qui est très versé dans toutes ces matières, aura assez d'autorité auprès de ses collègues pour vous mettre à couvert de tout ressentiment. Je sais qu'il est doué d'une intégrité et d'une prudence si rares, que je n'appréhende nullement qu'il favorise vos adversaires aux dépens de la vérité : enfin ce qui doit surtout vous faire plaisir, c'est que votre cause est de telle nature , qu'après qu'elle aura été jugée par vos magistrats, elle sera encore jugée par les habitants de toute la terre; et comme c'est ici une affaire d'honneur, si les premiers juges vous ôtent quelque chose de votre bon droit , les autres vous le rendront avec usure. Adieu.

LETTRES. 6a5

A MONSIEUR *** '

(Lettre 106 du tome III.)

Monsieur,

Les nouvelles que j'apprends de divers lieux touchant ce qui se passe à Utrecht me donnent beaucoup de sujet d'admiration , quoiqu'elles ne m'étonnent ni ne rae fâchent en aucune façon , sinon en tant qu'elles touchent M. Leroy : car on ne dit rien moins à Leyde, sinon qu'il est déjà démis de sa profession ; ce que je ne puis toutefois croire, ni même m'imaginer que cela puisse jamais arriver, et je ne vois pas quel prétexte ses ennemis auroient pu forger pour lui nuire. Mais, quoi qu'il arrive, je vous prie de l'assurer de ma part que je m'emploierai pour lui en tout ce que je pourrai plus que je ne ferois pour moi-même, et qu'il ne se doit nullement fâcher, pourceque cette cause est si célèbre et si connue de tout le monde,

« « Cette lettre rat adressée à quelque ami qu'il avoit à Utrecht. Elle n'est pas datée, mais comme Descartes n'y paroit pas savoir encore positivement le jugement du sénat académique d'Utrecht , rendu le 1 7 mars 164a , on ne peut mal dater cette lettre en la datant du 8 .-irril 164a.

qu'il ne s'y peut commettre aucune injustice qui ne tourne entièrement au désavantage de ceux qui la commettroient, et à la gloire, et même peutêtre avec le temps au profit de ceux qui la souffriroient. Pour moi, jusqu'ici, en ne jugeant que des choses que je sais assurément , je ne puis tant blâmer MM. d'Utrecht, comme je vois que tout le monde les blAme, et il semble que ce qu'ils ont fait peut aisément tourner à bien , et faire qu'ils soient loués de tout le monde, en cas qu'ils se veuillent défaire de leur pédagogue prétendu , lequel , à ce qu'on me dit encore à présent , se mêle de prêcher contre eux , à cause qu'ils n'ont pas défendu mon livre ; car pour ces derniers bruits qui sont que M. Leroy est démis , je ne les crois point; mais on m'a assuré qu'ils ont fait une loi en leur académie , par laquelle ils défendent expressément qu'on n'y enseigne aucune autre philosophie que celle d'Aristote : je serai bien aise d'en avoir copie, s'il est possible, ce que je ne demanderois pas si je pensois qu'ils le trouvassent mauvais; mais puisqu'ils Font publiée, je crois qu'ils veulent bien qu'on la sache , et qu'ils sont trop sages pour suivre les impertinentes règles d'un homme qui me nomme in aliéna republica curiosus, et qui se plaint de tous ceux qui osent écrire les fautes qu'il ose faire en public. Toutefois je ne voudrois pas que mes amis m'écrivissent aucune chose qui ne pût être vue de

LETTRES. 6a5

tous , comme je n'écris rien que je ne veuille bien que tout le monde voie ; et surtout je vous prie de ne vous faire aucuns ennemis à mon occasion, je vous suis déjà trop obligé sans cela, et cela ne me serviroit point. Je suis , etc.

A M. REGIUS-

(Lettre g4 du tome I. Version.)

Monsieur ,

J'ai ri de bon cœur en lisant les lettres de Voëtius l'enfant, je veux dire Voëtius le fils, et en voyant le jugement de votre académie, à qui le nom d'enfant sied peut-être aussi bien. Je loue MM. iEmilius et Cyprien de n'avoir pas voulu prendre part à tant de puérilités; mais je suis en même temps un peu en colère contre vous de ce que vous prenez trop à cœur tout cela. Vous devriez plutôt être fort joyeux de voir que vos adversaires se percent par leurs propres armes : pour peu de bon sens qu'on ait, on s apercevra en lisant les écrits de vos adversaires qu'ils manquent de raisons pour réfuter les vôtres , et de prudence

1 « Réponse à la lettre de Leroy , dn 3 1 mars. CW ponrqnoi je la date du 8 d'avril 164a. »

6a6 LETTRES

pour couvrir leur ignorance. J'ai appris aujourd'hui pour la seconde fois que Lemoine prépare la réponse de votre Voëtius ; la nouvelle est certaine, et elle vient du libraire qui 1 imprime; elle sera environ de dix feuilles : l'appendix de Voëtius y sera une seconde fois imprimé avec notes : j'aime de tels écrivains , et vous devez aussi vous en réjouir. Rien de plus doux à mon sens et de plus sage que le décret de vos magistrats pour se délivrer des importunités de vos collègues. Si vous m'en croyez, vous acquiescerez à leurs ordres avec la dernière exactitude , et avec une espèce de satisfaction intérieure , et vous vous contenterez d'expliquer vos leçons de médecine selon les principes d'Hippocrate et de Galien, et rien plus; si quelques bons esprits vous en demandent davantage, vous vous en excuserez bien honnêtement , en leur disant qu'on vous la défendu , et vous éviterez surtout d'expliquer la moindre chose particulière , et vous direz, comme c'est la vérité, que ces choses sont tellement liées les unes avec les autres , que l'une se peut bien comprendre sans l'autre. Tant que vous vous comporterez de la sorte, si les choses que vous avez enseignées jusqu'ici sont dignes d'être apprises , et que vous trouviez des disciples dignes de les apprendre , je suis sûr qu'en peu de temps vous aurez toute permission de les enseigner publiquement à lilrecht ou ailleurs avec plus

d'honneur que vous n'avez eu encore; cependant je crois qu'il ne vous est arrivé aucun mal, au contraire beaucoup de bien ; car tout le monde vous loue et vous estime davantage qu'on "n'au roi t fait si vos ennemis se fussent tenus en repos : ajoutez à cela le loisir que vous gagnez , puisque vous êtes délivré d'une partie de votre travail , sans que vous perdiez rien de vos appointements: il ne vous manque qu'une chose , de prendre cela avec modération. Tranquillisez-vous donc, je vous prie, et riez de tout ceci : n'appréhendez pas que vos adversaires ne soient assez tôt punis de leur folie : enfin vous remporterez une pleine victoire si vous savez vous taire, au lieu que, si vous recommencez le combat , vous vous exposez derechef aux traits de la fortune. Adieu.

à M. REGIUS '.

Lettre 95 <lu tome I. Version.)

Monsieur,

Je suis ravi que notre histoire de Voètius n'ait

pas déplu à vos amis. Je n'ai encore vu personne ,

' « Réponse à la lettre de Leroy , datée du 1 er juin. Je la date du 8 juin 1643. -

pas même parmi les théologiens , qui n'ait été bien aise de lui voir donner sur les oreilles. On ne peut pas m'accuser d'avoir été trop piquant dans ma narration. Je n'ai fait que raconter la chose comme elle s'est passée. J'ai écrit encore avec plus de vivacité contre un père jésuite. J'ai lu en courant ce que vous m'avez envoyé, je n'y ai rien trouvé qui ne fût fort bon et qui n'allât droit à la chose , excepté ceci qui est peu de chose : 1 0 Le style n'est pas assez châtié en bien des endroits; outre cela, page 4 (5, où vous dites que la matière n'est pas un corps naturel, j ajouterais : selon le sentiment de ceux qui définissent le corps naturel de cette manière, etc. , car selon nous, qui croyons qu'elle est une substance véritable et complète , je ne vois pas pourquoi nous dirions que la matière n'est pas un corps naturel. Et, page 66, il paroît que vous établissez une plus grande différence entre les choses vivantes et celles qui ne le sont point, qu'entre une horloge ou tout autre automate , et une clef. Une épée, et tout autre instrument qui ne se remue pas de lui-même, ce que je n'approuve point; mais comme se mouvoir de soi-même est genre à l'égard des machines qui se remuent d'elles-mêmes , à l'exclusion des autres machines qui ne se remuent pas ainsi , de même la vie ne peut être prise pour le genre qui embrasse les formes de tous les êtres vivants. Et page 96, où vous dites, cerle multo ma-

LETTRES. 6aÇ)

jorem efficaciam , que son effet est beaucoup plus grand, etc. , j'aimerais mieux, certe non minorent efficaciam, etc. , que son effet n'est pas moindre; car il n'est pas plus grand dans l'un que dans l'autre. Enfin, page 106, vous dites que dans cet endroit de l'Ecciésiaste, Salomon fait parler les impies ; et moi, page 5o3, tome II, des Méditations, j'ai expliqué le même endroit prononcé par le même Ecclésiaste, en tant que pécheur lui-même; mais je ne vois pas de quelle utilité pourra être votre réponse, parceque le Cappadocien ne la mérite pas, à moins qu'il ne fasse quelque nouvelle équipée, et en ce cas-là elle pourroit paraître avec votre réponse à ce qu'il pourroit dire de nouveau sous le nom de quelqu'un de vos disciples. Présentement je crois qu'il faut se tenir en repos; vous ne devez pas même mêler dans vos leçons mes sentiments avec ceux de Galien et d'Aristote, à moins que vous ne sachiez que cela ne déplaît pas au magistrat qui vous protège. Jaimerois mieux que vous n'eussiez point d'auditeurs, et cela ne vous tournerait pas à déshonneur. Quant à la solution que vous demandez sur l'idée de Dieu, il faut remarquer qu'il ne s'agit point de l'essence de l'idée selon laquelle elle est seulement un mode existant dans l'âme ( ce mode n'étant pas plus parfait que l'homme ) , mais qu'il s'agit de la perfection objective, que les principes de métaphysique enseignent

devoir être contenus formellement ou éminemment dans sa cause. De même qu'il faudroit répondre à celui qui diroit que chaque homme peut peindre un tableau aussi bien qu'Apelles, puisqu'il ne s'agit que des couleurs diversement appliquées, et que chacun peut les mêler en toutes sortes de manières, il faudroit, dis-je, répondre à cette personne-là, que, lorsque nous parlons de la peinture d'Apelles, nous ne considérons pas seulement en elle un certain mélange de couleurs, mais ce mélange qui est produit par l'art du peintre pour représenter certaines ressemblances des choses, mélange par conséquent qui ne peut être exécuté que par les plus habiles de l'art. Je réponds au se cond , que , de ce que vous avouez que la pensée est un attribut de la substance qui n'enferme aucune étendue, et qu'au contraire l'étendue est l'attribut de la substance qui n'enferme aucune pensée, il faut par là que vous avouiez aussi que la substance qui pense est distinguée de celle qui est étendue; car nous n'avons point d'autre marque pour connoître qu'une substance diffère de l'autre que de ce que nous comprenons l'une indépendamment de l'autre; et, en effet, Dieu peut faire tout ce que nous pouvons comprendre clairement; et s'il y a d'autres choses qu'on dit que Dieu ne peut faire, c'est qu'elles impliquent contradiction dans leurs idées, c est-à-dire qu'elles ne sont pas

intelligibles. Or nous pouvons comprendre clairement une substance qui pense et qui ne soit pas étendue, et une substance étendue qui ne pense pas, comme vous l'avouez : cela étant, que Dieu lie et unisse ces substances autant qu'il le peut, il ne pourra pas pour cela se priver de sa toutepuissance, ni soter le pouvoir de les séparer, par conséquent elles demeureront distinctes.

Je n'ai pu remarquer dans votre écrit si par Cappadocien vous entendez Lemoine ou Voé'tius. J'ai trouvé cela bien. Se l'appliquera qui voudra, mais j'apprends qu'on ne sait pns le pays de Voé'tius; ainsi vous lui procureriez un bien de lui assigner la Cappadoce pour patrie. Vous avez beaucoup d'obligation au Moine de ce qu'il grossit votre auditoire. Au reste, j'ai appris de M. P. que vous aviez dessein de nous venir voir; je vous y invite de tout mon cœur, non seulement vous, mais madame votre épouse et mademoiselle votre fille : je me ferai un plaisir très sensible de vous recevoir. Les arbres sont déjà revêtus d'un nouveau feuillage, et bientôt nos cerises et nos poires seront mûres. Adieu, et aimez-moi toujours un peu.

A MONSIEUR *** '

(Lettre no du tome III.)

J employai la journée d'hier a lire les dialogues de Mundo , que vous m'avez fait la faveur de m envoyer , mais je n'y ai remarqué aucun lieu où l'auteur ait voulu me contredire: car pour celui où il dit qu'on ne sauroit faire des lunettes d'approche plus parfaites que celles que l'on a déjà, il y parle si avantageusement de moi, que je serois de mauvaise humeur si je le prenois en mauvaise part. Il est vrai qu'en plusieurs autres endroits il a des opinions fort différentes des miennes, mais il ne témoigne pas là qu'il pense à moi, non plus qu'en ceux où il en a de conformes à celles que j'ai ; et j'accorde volontiers aux autres la liberté que je leur demande pour moi , qui est de pouvoir écrire ce que l'on croit être le plus vrai , sans se soucier s'il est conforme ou différent de quelques autres.

.le trouve plusieurs choses fort bonnes dans ses

» .. Cette lettre est adressée à M. de Zuytlichem , du 8 octobre 164a. Voyez-en la raison daos le nouveau cahier. »

trois dialogues; mais pour le second, où il a voulu imiter Galilée , je le trouve trop subtil. Je voudrois bien pourtant qu'on publiât quantité d'ouvrages de cette sorte ; car je crois qu'ils pourroient préparer les esprits à recevoir d'autres opinions que celles de l'école , et je ne crois pas qu'ils puissent nuire aux miennes.

Au reste , monsieur , je vous suis doublement obligé de ce que ni votre affliction, ni la multitude des occupations qui , comme je crois , raccompagnent, ne vous ont point empêché de penser à moi, de prendre la peine de m'envoyer ce livre. Je sais que vous avez beaucoup d'affection pour vos proches , et que leur perte ne peut manquer de vous être extrêmement sensible ; je sais bien aussi que vous avez l'esprit très fort , et que vous n'ignorez aucun des remèdes qui peuvent servir à adoucir votre douleur; mais je ne saurois m'abstenir de vous en dire un que j'ai trouvé très puissant, non seulemei\t pour me faire supporter la mort de ceux que j'ai le plus aimés , mais aussi pour m empêcher de craindre la mienne, nonobstant que j'estime assez la vie ; il consiste dans la considération de la nature de nos âmes , que je pense connoître si clairement devoir durer après cette vie , et être nées pour des plaisirs et des félicités beaucoup plus grandes que celles dont nous jouissons en ce monde, pourvu que par nos dérèglements nous ne

nous en rendions point indignes , et que nous ne nous exposions point aux châtiments qui sont préparés aux méchants, que je ne puis concevoir autre chose de la plupart de ceux qui meurent, sinon qu'ils passent dans une vie plus douce et plus tranquille que la nôtre, et que nous les- irons trouver quelque jour, même avec la souvenance du passé; car je trouve en nous une mémoire intellectuelle, qui est assurément indépendante du corps: et quoique la religion nous enseigne beaucoup de choses sur ce sujet , j'avoue néanmoins en moi une infirmité, qui m'est, ce me semble, commune avec la plupart des hommes , à savoir, que, nonobstant que nous voulions croire et même que néus pensions croire très fermement tout ce qui nous est enseigné par la religion , nous n'avons pas néanmoins coutume d'être si touchés des choses que la seule foi nous enseigne , et où notre raison ne p**1* atteindre, que de celles qui nous sont avec cel* persuadées par des raisons naturelles fort évidentes. Je suis, etc.

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