‹ OEuvres de Descartes, publiéesChapitre 21 sur 22 · MONSIEUR ET RÉVÉREND PÈRE · texte numérisé non relu

MONSIEUR ET RÉVÉREND PÈRE

J'ai assez éprouvé combien vous favorisiez le désir que j'ai de faire quelque progrès en la recherche de la vérité, et le témoignage que vous m'en rendez encore par lettres m'oblige extrêmement. Je suis aussi très obligé au R. P. de la Barde pour avoir pris la peine de lire mes pensées de métaphysique, et m'avoir fait la faveur de les défendre

i "Je n'ai reçu aucuns exemplaires de Joli, et si tous lui parliez on faisiez parler, Je crois qu'on le pourrait avertir que je Vempécherois de jouir de mon privilège, puisqu'il n'a pas satisfait aux conditions par lesquelles je lui ai donné, et que j ai par écrit signées de sa main. Mandesmoi qui est maintenant général de l'Oratoire. Je suis , etc. «

1 « Point de doute que cette lettre ne soit adressée au P. Gîbienf, père de l'Oratoire. Elle est écrite depuis 1641 ; car M. Descartes y parle de M. Arnauld comme n'étant docteur que depuis peu , et il est constant que M. Arnauld n'a pris le bonmt qu'eu 164». -

LETTRES. 56fl

contre ceux qui m 'accusoient de mettre tout en doute : il a très parfaitement pris mon intention ; et si j'avois plusieurs protecteurs tels que vous et lui, je ne douterois point que mon parti ne se rendit bientôt le plus fort; mais quoique je n'en aie que fort peu , je ne laisse pas d'avoir beaucoup de satisfaction , de ce que ce sont les plus grands hommes et les meilleurs esprits qui goûtent et favorisent le plus mes opinions. Je me laisse aisément persuader que si le R. P. G. 1 eût vécu, il en auroit été des principaux, et bien qu'il n'y ait pas longtemps que M. Arnauld soit docteur, je ne laisse pas d'estimer plus son jugement que celui d'une moitié des anciens. Mon espérance n'a point été d'obtenir leur approbation en corps; j'ai trop bien su et prédit , il y a long-temps, que mes pensées ne seroient pas au goût de la multitude , et qu'où la pluralité des voix auroit lieu , elles seroient aisément condamnées. Je n'ai pas aussi désiré celle des particuliers, à cause que je serois marri qu'ils fissent rien à mon sujet qui pût être désagréable à leurs confrères , et aussi qu'elle s'obtient si facilement pour les autres livres, que j'ai cru que la cause pour laquelle on pourroit juger que je ne l'ai pas ne me seroit point désavantageuse ; mais cela ne m'a pas empêché d'offrir mes Méditations à votre

■ •« Gondrand ; le P. Gibieuf n'eat mort à Saint- Magloiie qne le 6 } mn

faculté, afin de les faire d'autant mieux examiner, et que si ceux d\in corps si célèbre ne trouvoient point de justes raisons pour les reprendre, cela me pût assurer des vérités quelles contiennent.

Pour ce qui est du principe par lequel il me semble connoître que l'idée que j'ai d'une chose, non redditur a me inadœquata per abslractionem intellectus, je ne le tire que de ma propre pensée; car étant assuré que je ne puis avoir aucune connoissance de ce qui est hors de moi que par l'entremise des idées que j'en ai en moi , je me garde bien de rapporter mes jugements immédiatement aux choses, et jle leur rien attribuer de positif que je ne l'aperçoive auparavant en leurs idées : mais je crois aussi que tout ce qui se trouve en ces idées est nécessairement dans les choses; ainsi pour savoir si mon idée n'est point rendue non complète, ou inadœquata , par quelque abstraction de mon esprit, j'examine seulement si je ne l'ai point tirée, non de quelque sujet plus complet, mais de quelque autre idée plus complète et plus parfaite que j'aie en moi, et si je ne l'en ai point tirée per abstractionem intcllectus , c'est-à-dire en détournant ma pensée d'une partie de ce qui est compris en cette idée complète, pour l'appliquer d'autant mieux, et me rendre d'autant plus attentif à l'autre partie, comme lorsque je considère une figure sans penser à la substance ni à la quantité dont elle

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est figure, je fais une abstraction d'esprit que je puis aisément reconnoître par après, en examinant si je n'ai point tiré cette idée que j ai de la figure de quelque autre que j'ai eue auparavant, et à qui elle est tellement jointe, que , bien qu'on puisse penser à Tune sans avoir aucune attention à l'autre, on ne puisse toutefois la nier de cette autre lorsqu'on pense à toutes les deux ; car je vois clairement que l'idée de la figure est ainsi jointe à l'idée de l'extension et de la substance, vu qu'il est impossible que je conçoive une figure en niant qu'elle ait aucune extension, et en niant qu'elle soit l'extension d'une substance; mais l'idée, d'une substance étendue et figurée est complète, à cause que je la puis concevoir toute seule, et nier d'elle toutes les autres choses dont j'ai des idées. Or il est, ce me semble , fort clair que l'idée que j'ai d'une substance qui pense est complète en cette façon, et que je n'ai aucune autre idée en mon esprit qui la précède et qui lui soit tellement jointe, que je ne les puisse bien concevoir en les niant l'une de l'autre; car il ne peut y en avoir de telle en moi que je ne la connoisse. Et enfin ce ne sont que les modes seuls, dont les idées sont rendues non complètes par l'abstraction de notre esprit, lorsque nous les considérons sans la chose dont ils sont modes; car pour les substances elles ne peuvent n'être pas complètes , et même il est impossible de concevoir

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aucune de ces qualités qu'on nomme réelles, que par cela seul qu'on les nomme réelles, on ne les conçoive comme complètes , ce qui fait aussi qu'on avoue qu'elles peuvent être séparées de la substance, sinon naturellement , au moins surnaturellement, ce qui suffit. <fon dira peut-être que la difficulté demeure encore , à cause que bien que je conçoive l 'âme et le corps comme deux substances qui peuvent être Tune sans l'autre, je ne suis pas toutefois assuré qu'elles soient telles que je les crois. Mais il en faut revenir à la règle ci-devant posée, à savoir, que nous ne pouvons avoir aucune connoissance des choses que par les idées que nous en concevons, et que par conséquent nous n'en devons juger que suivant ces idées, et même penser que tout ce qui répugne à ces idées est absolument impossible et implique contradiction. Ainsi nous n'avons aucune autre raison pour assurer qu'il n'y a point de montagne sans vallée, sinon que nous voyons que leurs idées ne peuvent être complètes quand nous les considérons l'une sans l'autre, bien que nous puissions par abstraction avoir l'idée d'une montagne ou d'un lieu par lequel on monte de bas en haut, sans considérer qu'on peut aussi descendre par le même de haut en bas. Ainsi nous pouvons dire qu'il implique contradiction qu'il y ait des atomes ou des parties de matière qui aient de l'extension, et toutefois qui

soient indivisibles, à cause qu'on ne peut avoir l'idée d'aucune extension , sans avoir aussi celle de sa moitié ou de son tiers, ni par conséquent sans la concevoir comme divisible en deux ou en trois ; car de cela seul que je considère les deux moitiés d'une partie de matière, tant petite qu'elle puisse être, comme deux substances complètes, et quarum ideœ non redduntur a me inadœquatœ per abstraclionem intelleclus , je conclus certainement qu'elles sont réellement divisibles; et si l'on me disoit que, nonobstant que je les puisse concevoir l'une sans l'autre , je ne sais pas pour cela si Dieu ne les a point unies ou jointes l'une à l'autre d'un lien si étroit qu'elles soient entièrement inséparables, et ainsi que je n'ai pas raison de l'assurer, je répondrois que, de quelque lieu qu'il puisse les avoir jointes, je suis assuré qu'il les peut séparer, et ainsi, absolument parlant, qu'elles peuvent être séparées, puisqu'il m'a donné la faculté de les concevoir comme séparées : et je dis tout de même de l'âme et du corps, et généralement de toutes les choses dont nous avons des idées diverses et complètes; mais je ne nie pas pour cela qu'il ne puisse y avoir dans l'âme ou dans le corps plusieurs choses dont je n'ai aucunes idées , je nie seulement qu'il y ait rien qui répugne^aux idées que j'en ai , car autrement Dieu seroit trompeur, et nous n'aurions aucune règle pour nous assurer de la vérité.

La raison pour laquelle je crois que lame pense toujours est la même qui me fait croire que la lumière luit toujours, bien qu'il n'y a point d'yeux qui la regardent; que la chaleur est toujours chaude , bien qu'on ne s'y chauffe point ; que le corps ou la substance étendue a toujours de l'extension, et généralement que ce qui constitue la nature d'une chose y est toujours pendant qu'elle existe; en sorte qu'il me seroit bien plus aisé de croire que l'âme cesseroit d'être quand on dit qu'elle cesse de penser, que non pas de concevoir qu'elle soit sans pensée. Et je ne vois ici aucune difficulté, qu'à cause qu'on juge superflu de croire qu'elle pense lorsqu'il ne nous en reste aucun souvenir par après; mais si on considère que nous avons toutes les nuits mille pensées, et même qu'en veillant nous en avons eu mille depuis une heure, dont il ne nous reste aucune trace, et dont nous ne voyons pas mieux l'utilité que de celles que nous pouvons avoir eues avant que de naître, on aura bien moins de peine à se le persuader, qu'à juger qu'une substance dont la nature est de penser, puisse exister et toutefois ne point penser. Je ne vois aussi aucune difficulté à entendre que les facultés d'imaginer et de sentir appartiennent à 1 ame , à cause que ce sont des espèces de pensées; et néanmoins elles n'appartiennent à l ame qu'en tant qu'elle est jointe au corps.

à cause que ce sont des espèces de pensées sans lesquelles on peut concevoir l'âme toute pure. Pour ce qui est des animaux, nous connoissons bien en eux des mouvements semblables à ceux qui suivent de nos imaginations ou sentiments, mais non pas pour cela des imaginations ou sentiments; et au contraire , ces mêmes mouvements se pouvant faire sans imagination, nous avons raison de croire que c'est ainsi qu'ils se font en eux, ainsi que j'espère faire voir clairement en décrivant par le menu toute l'architecture de leur corps, et les causes de leurs mouvements. Mais je crains que je ne vous aie déjà ennuyé par la longueur de cette lettre ; je me tiendrai très heureux si vous me continuez l'honneur de votre bienveillance et la faveur de votre protection, comme à celui qui est, etc.

A M. REGIUS •

(Lettre 90 du tome I. Version.) Monsieur,

Vous ne pouviez rien mettre de plus dur, et qui fût plus capable de réveiller les mauvaises intentions de vos ennemis, et leur fournir des sujets de plainte, que ce que vous avez mis dans vos thèses , que l'homme est un être par accident. Je ne vois pas de plus sûr moyen pour corriger cela que de dire que dans votre neuvième thèse vous avez considéré tout l'homme par rapport aux parties qui le composent , et que dans la dixième vous avez considéré les parties par rapport au tout; que dans la neuvième, dis-je, vous avez dit que l'homme est composé d'une âme , et d'un corps par accident, pour marquer qu'on pourrait dire en quelque façon qu'il étoit accidentaire au corps cl être uni à l'âme, et à l'âme detre unie au corps, puis-

« « La thèse dont parle ici M. Descartes fut soutenue par un des écoliers de M. Leroy , ce qui ayant excite un grand bruit dans l'Université , M. Leroy en donna avis à M. Descartes par une lettre que nous n'avons pas, et M. Descartes lui récrivit celle-ci vers le i5 décembre 164 1 . «

que le corps peut exister sans l'âme, et l'âme sans le corps : car nous appelons accident tout ce qui est présent ou absent sans la corruption du sujet , quoique considéré en soi-même ce soit peut-être une substance, comme l'habit est accidentel à l'homme; mais que vous n'avez pas prétendu dire que l'homme soit un être par accident, et que vous aviez assez fait voir dans votre dixième thèse que vous entendiez qu'il est un être par soi-même; car vous y avez dit que l'âme et le corps par rapport à lui étoient des substances incomplètes, et dès là qu'elles sont incomplètes, il s'ensuit que le tout qu'ils composent est un être par soi-même ; et pour faire voir que ce qui est un être par soi-même peut devenir un être par accident , les rats , qui sont engendrés ou faits par accident des ordures, sont cependant des êtres par eux-mêmes. On peut seulement vous objecter qu'il n'est point accidentel au corps humain d'être uni à l'âme, mais que c'est sa propre nature ; parceque le corps ayant toutes les dispositions requises pour recevoir l'âme, sans lesquelles il n'est pas proprement un corps humain, il ne se peut faire sans miracle que l'âme ne lui soit unie. On nous objectera aussi qu'il n'est pas

accidentel à l'âme d'être jointe au corps, mais seulement qu'il lui est accidentel après la mort d'être séparée du corps, ce qu'il ne faut pas absolument nier, de peur de choquer derechef les théologiens;

niais cependant il faut répondre qu'on peut appeler ces deux substances accidentelles , en ce que ne considérant que le corps seul, nous n'y voyons rien qui demande d'être uni à l'âme, et rien dans 1 aine qui demande d'être uni au corps; c'est pourquoi j'ai dit un peu auparavant que l'homme est en quelque façon, et non absolument parlant, un être accidentel. L'altération simple est celle qui ne change point la forme du sujet, comme /quand le bois s'échauffe, et la génération est celle qui change la forme, comme quand le bois est consumé par le feu; et en effet, quoique l'un ne se fasse pas d'une autre manière que l'autre, il y a cependant une grande différence, soit dans la manière de concevoir, soit dans la vérité de la chose; car les formes, du moins les plus parfaites, sont un amas de plusieurs qualités qui ont la force de se conserver mutuellement ensemble; mais dans le bois c'est seulement une chaleur modérée à laquelle il retourne de soi-même, après qu'il s'est échauffé dans le feu; c'est une chaleur véhémente qu'il conserve toujours tant qu'il est feu. Vous ne devez pas être fâché contre le collègue qui vous conseilloit d'ajouter un corollaire pour expliquer votre thèse, il me paroit qu'il vous donnoit un conseil d'ami. Vous avez oublié un mot dans vos thèses manuscrites. Dans la dixième thèse, vous mettez ces mots toutes les autres , et vous ne dites point ce que c'est.

Vous voulez dire toutes les autres qualités. Je n'ai rien à dire sur tout le reste, car je vois quelles ne contiennent presque autre chose que ce que vous avez déjà mis autre part ; vous avez raison , car ce seroit un très grand travail de vouloir inventer toujours quelque chose de nouveau. Si vous venez me voir, vous me ferez toujours un très grand plaisir. Adieu.

A M. REGIUS '

( Lettre 89 du tome I. Version. )

Monsieur,

J'ai eu l'honneur de posséder toute cette aprèsdînée l'illustre M. Al. " ; il m'a entretenu fort longtemps des affaires d'Utrecht, avec une bonté et une sagesse qui m'ont charmé ; je suis tout-à-fait de son avis que vous devez vous abstenir durant

1 m D'abord Descartes recul la lettre de Leroy du 24 février, examina l'écrit qu'il lui envoyoit , lui en dit aon sentiment , et fit lui-même une antre réponse à ces thèses de Voeu us ; pendant qu'il travaillent à cela, M. Leroy , qui a'impatientoit , récrivit a M. Descartrs une seconde lettre, datée du 1 février. Cela hâta M. Descartes, et dès le 6 février il lui envoya son écrit et sa lettre , qui font la 89* de ce i'T volume. ».

» « Alphonsus. «

58o LETTRES.

un certain temps des disputes publiques, et vous donner bien de garde d'aigrir personne contre vous par des paroles trop dures. Je souhaiterois bien aussi que vous n'avançassiez aucunes opinions nouvelles; mais que vous vous tinssiez seulement de nom aux anciennes , vous contentant de donner des raisons nouvelles, ce que personne ne pourroit reprendre , et ceux qui prendroient bien vos raisons en concluroient d'eux-mêmes ce que vous souhaitez qu'on entende. Par exemple, sur les formes substantielles et sur les qualités réelles, quelle nécessité de les rejeter ouvertement? Vous pouvez vous souvenir que dans mes Météores , page 1 70 de l'édition françoise, j'ai dit en termes exprès que je ne les rejetois ni ne les niois aucunement , mais seulement que je ne les croyois pas nécessaires pour expliquer mes sentiments. Si vous eussiez tenu cette conduite, aucun de vos auditeurs ne les auroit admises, quand il se seroit aperçu qu'elles ne sont d aucun usage, et vous ne vous seriez pas chargé de l'envie de vos collègues : mais ce qui est fait est fait ; le seul remède que j'y trouve présentement est de défendre les propositions vraies que vous avez avancées, le plus modestement qu'il vous sera possible ; et s'il nous en est échappé quelques unes de fausses, ou qui ne soient pas assez exactes, vous les corrigerez sans entêtement. Vous devez être persuadé qu'il n'y a rien de plus louable à un

philosophe que d'avouer sincèrement ses erreurs. Par exemple, lorsque vous dites que l'homme est un être par accident , je sais que vous n'entendez que tout ce que les autres philosophes entendent , savoir qu'il est un composé de deux choses réellement distinctes : mais comme les écoles n'entendent pas ce mot, être par accident, dans le même sens , il est beaucoup mieux , supposé que vous ne puissiez pas vous servir de l'explication que je vous a vois insinuée dans mes précédentes ( car je vois que vous vous détournez un peu du sens que j'y donne, et que vous n'évitez pas tout-à-fait cet écueil dans votre dernier écrit), il est, dis-je, beaucoup mieux d'avouer bonnement que vous n'aviez pas tout-à-fait bien compris ce terme de l'école, que de déguiser la chose mal à propos, et qu'étant d'accord avec les autres pour le fond , vous n'avez été différent que pour les termes; ainsi, toutes les fois que l'occasion s'en présentera, vous devez avouer , soit en particulier, soit en public , que vous croyez que l'homme est un véritable être par soi et non par accident; et que l'âme est réellement et substantiellement unie au corps, non par sa situation et sa disposition ( comme vous dites dans votre dernier écrit , ce qui est encore faux et sujet à être repris selon moi ), mais qu'elle est, dis-je, unie au corps par une véritable union, telle que tous les philosophes l'admettent , quoiqu'on n'explique point

quelle est cette union, ce que vous n'êtes pas tenu non plus de faire. Cependant vous pouvez l'expliquer, comme je l'ai fait dans ma Métaphysique, en disant que nous percevons que les sentiments de douleur, et tous autres de pareille nature, ne sont pas de pures pensées de 1 'âme distincte du corps, mais des perceptions confuses de cette âme qui est réellement unie au corps : car si un ange étoit uni au corps humain , il n'auroit pas les sentiments tels que nous, mais il percevroit seulement les mouvements causés par les objets extérieurs , et par là il seroit différent d'un véritable homme.

A l'égard de votre écrit, quoique je ne voie pas bien ce que vous prétendez par là , il me semble cependant, pour vous avouer ingénument ma pensée, qu'il ne tend pas à votre but, et qu'il ne s'accorde nullement au temps présent, car vous y dites beaucoup de choses assez dures, et vous n'y expliquez pas assez clairement les raisons qui peuvent servir à la défense de la bonne cause ; en sorte qu'on diroit qu'en l'écrivant votre esprit est tombé dans une espèce de langueur que le chagrin ou l'indignation vous ont causée. J'espère que vous excuserez la liberté que je prends; et comme il me seroit plus difficile de vous dire ce que je pense sur chaque article de votre écrit, que de vous tracer un modèle semblable, je prendrai ce dernier parti;

et bien que je sois accablé dune multitude d'autres affaires, je donnerai un ou deux jours à ce travail. Je pense donc qu'il importe au bien de vos affaires que vous répondiez par un écrit public à l'appendix de Voètius, parceque si vous gardiez un profond silence là-dessus, vos ennemis pourroient peut-être vous insulter comme à un homme vaincu ; mais que votre réponse soit si douce et si modeste que vous n'irritiez personne , et en même temps qu'elle soit si solide , que Voëtius s'aperçoive qu'il est vaincu par vos raisons, et qu'il n'ait plus à l'avenir la démangeaison de vous contredire, pour n'être pas toujours vaincu , et qu'enfin il souffre que vous adoucissiez son humeur sauvage.

Je vais vous donner en gros le sujet de la réponse que vous devez lui faire , et telle que je la ferois moi-même si j'étois à votre place : je la mettrai partie en françois, partie en latin, selon que les termes se présenteront plus facilement à mon esprit, de peur que si j ecrivois seulement en latin vous ne voulussiez point changer mes paroles , et que mon style négligé ne fît méconnoître le vôtre.

L ETT R ES

RÉPONSE D'HENRI REGIUS, etc. A L/APPENDIX,

OU NOTES SUR l'aPPEUDIX, ET SUR LES COROLLAIRES DE THÉOLOGIE ET DE PHILOSOPHIE DE M. GISBERT VOETIUS, etc.

Je voudrois après commencer par une honnête lettre à M. Voètius, en laquelle je dirois, qu'ayant vu les très doctes, très excellentes et très subtiles thèses qu'il a publiées touchant les formes substantielles et autres matières appartenantes à la physique, et qu'il a particulièrement adressées aux professeurs en médecine et en philosophie de cette université , au nombre desquels je suis compris , j'ai été extrêmement aise de ce qu'un si grand homme a voulu traiter de ces matières , comme ne doutant pas qu'il n'auroit usé de toutes les meilleures raisons qui peuvent se trouver pour prouver les opinions qu'il défend , en sorte qu'après les siennes il n'en faudroit plus attendre d'autres, et même que je me suis réjoui de ce que la plupart des opinions qu'il a voulu défendre en ces thèses étant entièrement contraires à celles que j'ai enseignées, il semble que c'a été particulièrement à moi qu'il a adressé sa préface, et qu'il a voulu par là me convier à lui répondre, et ainsi m'inviter, par une honnête émulation, à rechercher d'autant plus curieusement la vérité ; que

je m estime bien glorieux de ce qu'il m'a voulu faire cet honneur; que je ne puis manquer de tirer de l'avantage de cette attaque , à cause que ce me sera même de la gloire si je suis vaincu par un si fort adversaire; que je lui en rends grâces très affectueusement, et mets cela au nombre des grâces que je lui ai, et que je reconnois être très grandes. Hic fuse commemorarem , quomodomejuverit , in professione acquirendo , quomodo miki patronus, miki fautor , miki adjutor semper fuerit, etc. Je m'étendrois ici sur l'obligation que je lui ai de ma chaire de professeur , avec quelle bonté il m'a toujours servi de patron et d'aide, etc.; enfin, que je n'aurois pas manqué de répondre à ses thèses , et de faire comme lui des disputes publiques sur ces matières , si je pouvois espérer une audience aussi favorable et aussi tranquille; mais qu'il a en cela beaucoup d'avantage par-dessus moi, à cause que le respect et la vénération qu'on a pour lui , non seulement à cause de ses qualités de recteur et de ministre, mais beaucoup plus à cause de sa grande piété, de son incomparable doctrine , et de toutes ses autres excellentes qualités , est capable de retenir les plus insolents , et d'empêcher qu'ils ne fassent aucun désordre aux lieux où il préside , au lieu que n'ayant pas le même respect pour moi, deux ou trois fripons que quelque ennemi aura envoyés à mes disputes

seront suffisants pour les troubler; et, ayant éprouvé cette fortune en mes dernières , je crois ra abaisser trop , et ne pas assez conserver la dignité du lieu que notre très sage magistrat m'a fait Thonneur de vouloir que j'occupasse en cette académie, si je m'y opposois dorénavant : non pas que je sois fâché pour cela, ni que je pense devoir aucunement être honteux de ce qui s'est passé ; car, au contraire, ces faiseurs de bruit ayant toujours interrompu mes réponses avant que de les avoir pu entendre, il a été très aisé à remarquer que nous n'avons point donné occasion à leur insolence par nos fautes, mais qu'ils étoient venus à nos disputes tout à dessein de les troubler, et d'empêcher que nous ne puissions avoir le temps de faire bien entendre nos raisons; et l'on ne peut juger de là autre chose, sinon que mes ennemis, se servant d'un moyen si séditieux et si injuste, ont témoigné qu'ils ne cherchent point la vérité, et qu'ils n'espèrent pas que leurs raisons soient si fortes que les miennes , puisqu'ils ne veulent pas qu'on les entende. Et quand on ne sauroit pas que ces troubles m'auroient été procurés par l'artifice d'aucuns ennemis, sed a sola juvenum aliquot lascivia , mais encore par la pétulance de quelques jeunes gens , on sait bien que les meilleures choses étant exposées au public sont aussi souvent sujettes à cette fortune que

les plus mauvaises et les plus impertinentes. Aussi on étoit autrefois fort attentif aux badineries d'un danseur de corde, là où ceux qui représentoient une très belle et très élégante comédie de Térence étoient cbassés du théâtre par de tels battements de mains; ainsi, etc. Ces raisons donc me donnent raison de publier plutôt cette réponse que de faire des thèses, joint aussi qu'on peut mieux trouver la vérité en examinant à loisir et de sang-froid deux écrits opposés sur un même sujet, que non pas en la chaleur de la dispute, où l'on n'a pas assez de temps pour peser les raisons de part et d'autre, et où la honte de paroître vaincu, si les nôtres étoient les plus foibles, nous en ôte souvent la volonté. C'est pourquoi je le supplie de la recevoir en bonne part, comme ne l'ayant fait que pour lui plaire , et lui témoigner que je ne suis pas si négligent que de manquer de satisfaire à l'honnête semonce qu'il m'a faite par ses thèses , de faire voir au public les raisons que j'ai pour soutenir les raisons qu'il a iinpugnées , et c'est pour le bien général totitu rei litterariœ, de la république des lettres, et particulièrement pour le bien et la gloire de cette université; et que je l'annoncerai et estimerai, ut patronum , fautorem amicissimum , etc. , comme un patron et un protecteur très zélé, etc. Vale. Adieu.

Tl88 LETTRES.

Après une lettre de cet argument, je ferois imprimer :

Domini Gisberti prœfatiuncula ad doctissimum , expertissimum medicum , etc. , usque ad thesim primam.

Petite préface de M. Gisbert Voétius, à M

très docte , très expérimenté médecin, etc., jusqu'à la première thèse.

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