A M. DESCARTES
i Lettre 1 5 du tome lï. Version.)
CRTTI LETTRE COUTIEHT PLUSIEURS OBJECTIONS COXTRE SE» MRD1TATIOM* ET LES RÉPONSES Qu'lfc AVOIT DEJA FAITES.
Monsieur,
Après avoir lu les réponses que vous avez faites aux difficultés qui vous ont été jusques ici proposées, je n'ai pas laissé d'en rencontrer encore par-ci par-là quelques unes que j'ai toutes ramas-
vous l'ait écrit pour me le mander ; mais je 'Vous puis dire entre nous que , bien que l'offre de ce seigneur me semble très grande pour lui à un homme qu'il n'a jamais vu , et que je lui en sois très obligé, elle est toutefois fort petite pour moi; et que, bien qu'il y ait plus de dix ans que foi eu envie d" aller en Angleterre , il me seroit néanmoins plus honnête d'y aller pour mon plaisir que d'y être attiré par telle promesse. J'oubliois à vous dire que la gageure dont M. Rivet vous avoit écrit est terminée , et perdue entièrement pour le badin qu'il vous mandoit vouloir disputer contre moi. Je suis , etc. »
» - Dom Porlier pense que cette lettre est de 1647, c»r on PrDt voir> par le commencement de la lettre, qu'elle ne peut être antérieure, puisque Tédition française, qui u'a paru qu'en 1647 , y est citée. »
Une seconde main :
« Cette lettre est d'un homme qui se faisoit appeler Hypcraspistés. Ces objection* sont écrite» du i" juillet. Voyea la preuve décela dans le nouveau cahier. »
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sées le mieux que j'ai pu, et que je prends la liberté de vous proposer aujourd'hui, comme le reste de ce qui peut vous être objecté. Ne dédaignez donc pas, s'il vous plaît, de vous éprouver contre moi, après avoir si souvent mesuré vos forces avec celles de tant de braves combattants. Et si par ma défaite, à laquelle je m'attends, vous mettez une fois fin à tant d'illustres et glorieux combats, tous les mortels vous rendront des grâces immortelles, de leur avoir fait connoître l'immortalité de leur âme, à laquelle tout le monde tâche autant qu'il peut de parvenir : voici donc les dernières objections qu'il me semble qu'on vous peut faire.
i. Je m'étonne fort de ce qu'en la page 54» de votre réponse à ce subtil philosophe Pierre Gassendi , et même aussi souvent en plusieurs autres lieux de la version françoise, vous avez osé assurer qu'il ne faut pas chercher dans les choses qui regardent la conduite de la vie une vérité aussi claire et aussi certaine que celle que vous voulez qu'on ait lorsqu'on s'applique à la contemplation de la vérité. Quoi donc, ne faut-il pas bien vivre ? Et comment pourrez-vous bien vivre, c'est-à-dire saintement , si vous ne dirigez vos actions selon la règle de la vérité ? La vérité doit-elle donc manquer aux actions morales de chrétiens? Certainement la vie d'un chrétien sera jugée très bonne s'il rapporte toujours toutes ses actions et sa personne
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même à la gloire de Dieu. Cela n'est-il pas aussi vrai qu'aucune autre chose que nous connoissions clairement et distinctement? Et ne se doit -il pas toujours abstenir de quelque action que ce soit, lorsqu'il croît qu'elle déplaira à Dieu? Et est-il jamais obligé de s'abstenir de quelque chose, s'il ne connoît clairement qu'il s'en faut abstenir? Et dans les choses où il est question d'agir , ne doit-il pas toujours faire ce qu'il voit clairement que Dieu demande de lui : car qui peut dire qu'il soit obligé de faire quelque chose par une autre raison? et partant , un chrétien n'étant jamais obligé de faire ou de s'abstenir de quelque chose sans cette lumière et clarté, pourquoi voulez-vous, ou plutôt pourquoi supposez-vous moins de vérité dans les mœurs que dans les sciences, puisqu'un chrétien se doit beaucoup moins soucier de faillir dans les sciences métaphysiques et géométriques que dans les mœurs? Mais, me direz-vous, si quelqu'un veut douter dans la conduite de sa vie de l'existence des corps et des autres objets qui se présentent à lui , comme dans la métaphysique, on ne fera presque rien. Qu'importe qu'on ne fasse rien, pourvu qu'on ne pèche point? Mais si cela est, vous me direz, par exemple, je n'entendrai donc point la messe un jour de dimanche , à cause que je puis douter si les murs de l'église , que je pense voir, sont de vrais murs ou plutôt , ainsi qu'il arrive or-
dinairement dans les songes, s'ils ne sont rien. A cela je réponds que , tandis que vous douterez avec raison que ce soient de vrais murs et que ce soit une vraie église, pour lors vous n'êtes point obligé d y entrer; non plus que vous n êtes point obligé de manger, quelque éveillé que vous soyez, si vous ignorez que vous ayez du pain devant vous, et si vous croyez être endormi. Vous me direz, peutêtre , si vous agissez de la sorte , vous vous laisserez donc mourir de faim ; et moi je vous répondrai , que je ne suis point obligé de manger, s'il ne m'est évident que j'ai devant moi de quoi sustenter ma vie, laquelle, faute d'un aliment qui me soit clairement connu , je puis et je dois offrir en holocauste à Dieu , qui ne m'oblige point à agir, si je ne sais certainement que j'agis, et que les objets qui sont autour de moi sont réels et véritables. Vous n'avez donc point dû établir deux genres de vérité : et ne dites point que jamais on n'a ouï parler de semblables difficultés; car il seroit ici injuste de vouloir agir avec moi par des préjugés dont vous avez voulu vous-même que je me défisse entièrement, et que, malgré vous et tous ceux qui voudroient s'y opposer , je veux même rejeter dans les choses qui regardent la conduite de la vie, si vous ne me démontrez que cela ne se peut et ne se doit point faire. #
2. Lorsque vous dites, en la page 546*, qu'il ne s'ensuit pas que l'âme soit plus imparfaite de ce
qu elle agit pins imparfaitement dans un petit enfant que dans un adulte, il ne s'ensuit pas aussi qu'elle ne soit pas plus imparfaite ; tout de même aussi lorsqu'on dit que l'âme d'un enfant ne pense point pendant qu'il est au ventre de sa mère, encore que vous disiez le contraire, il ne s'ensuit pas qu'il pense; car vous n'apportez aucune raison ni expérience pour confirmer votre dire, et vous l'assurez seulement de ce que vous croyez que Pesprit, quelque part qu'il soit, pense toujours, encore qu'il ne se ressouvienne pas des pensées qu'il a eues, pourcequ'il n'en laisse aucuns vestiges dans le cerveau. L'opération de l'âme ou de l'esprit, qui est incorporelle, peut-elle donc imprimer de soi aucuns vestiges corporels? Car, puisque tout ce qui est
reçu dans un sujet y est reçu conformément à la nature de ce sujet , le cerveau dans lequel ils sont reçus étant corporel, il s'ensuit nécessairement que ces vestiges doivent être corporels. Mais il n'est pas moins impossible que l'esprit ait un vestige corporel, qu'il est impossible que le corps en ait un incorporel. De plus , comment ces vestiges corporels du cerveau nous feront-ils avoir une pensée incorporelle? Comment l'esprit peut-il contempler ces vestiges corporels? Est-ce par lui-même sans au- • cune image, comme vous croyez, ou même sans aucune espèce spirituelle? Mais les théologiens attribuent cette manière de contempler les choses
sans aucune espèce à Dieu seul. Vous direz peutêtre qu'il se sert d'une espèce incorporelle; mais par quelle cause sera produite cette espèce? Ce ne sera pas par le vestige du cerveau , puisqu'il est corporel; ce ne sera pas aussi par l'esprit seul, autrement pourquoi auroit-il eu besoin de vestige? Vous voyez donc dans quelles difficultés vous vous jetez pour défendre votre opinion.
3. Lorsque vous dites, en la page 55 1 , art. 5, que c'est autre chose de dire que quelque chose vous appartient, et autre chose de dire qu'elle appartient à la connoissance que vous avez de vousmême, il semble que vous nous donniez à entendre que votre métaphysique n'établit rien du tout que les choses qui appartiennent à cette connoissance : en sorte que nous ne savons s'il y a en effet rie'n de réel dans les choses que vous pensez ou que vous feignez de contempler. Et partant, ou votre esprit ne sera point incorporel , ou du moins on ne saura pas certainement s'il est incorporel; mais il sera seulement vrai en votre pensée. Car il ne s'ensuit pas qu'une chose soit véritablement telle que vous la pensez être; mais seulement il est vrai que vous la pensez être telle , ou que votre esprit s'imagine quelque chose comme une chose vraie. Sur quoi je voudrois bien vous demander pour- . quoi vous vous servez plus souvent du mot de croire que de celui de-savoir, lors même qu'il semble
que vous deviez vous en servir. Car, à proprement parier, nous ne savons pas ce que nous croyons simplement, si ce n'est peut-être que vous vouliez dire qu'il ne faut jamais donner créance à une chose , si l'on ne voit clairement que la chose que l'on nous propose à croire est vraie, comme vous semblez dire dans votre réponse aux secondes objections , dans laquelle tout le monde s'étonne de ce que vous dites que la grâce éclaire quelquefois de telle sorte l'esprit de quelques uns qu'ils voient aussi clairement, voire même plus clairement , les vérités les plus obscures de notre créance qu'aucune vérité de géométrie, ou autre semblable. Mais qui est celui qui a jamais expérimenté cela en soi? Croyez-vous, par exemple, concevoir plus clairentent le mystère de la Trinité, ou que quelque autre le conçoive plus clairement que le contraire ne l'est par un juif ou par un arien? De plus, je vous demande, touchant ces personnes que vous dites au commencement de la page 556 être prêtes de mourir pour la défense de leurs fausses opinions , dont elles ne voient pas clairement la vérité, pensez-vous qu'elles soient de pire condition que les autres qui souffrent la mort pour de vraies, dont toutefois ils ne voient pas plus clairement la vérité que ceux-là celle de leurs fausses opinions? Car, ayant dit auparavant que la probabilité suffit pour la conduite de la vie, et les uns et les autres croyant
avoir cette probabilité, pourquoi la mort et les mérites ne seront-ils pas égaux ? Ce qui toutefois est absurde , autrement un hérétique aura autant de mérite dans le martyre qu'un orthodoxe. Que si vous refusez de répondre à cela pourceque vous n'êtes pas théologien, je vous dis que vous êtes chrétien; et même, comme vous pensez, orthodoxe, à qui la sainte Écriture ordonne d'être toujours prêt de rendre raison de sa foi ; mais vous ne devez pas refuser de me répondre, puisque dans vos réponses mêmes vous avez donné lieu à de telles difficultés.
4. Touchant ce que vous dites vers la fin de la page 577, je nie que la méthode que vous avez donnée , pour donner à connoître si nous concevons quelque chose clairement ou non , soit assez exacte; car, en effet, le plus haut point de votre certitude est lorsque nous pensons voir une chose si clairement, que nous l'estimons d'autant plus vraie que nous y pensons davantage : comme lorsque nous pensons à cet axiome, si des choses égales on ôte choses égales, les restes sont égaux, ou à cette proposition, qui selon vous est un axiome, à savoir que l'esprit humain est incorporel. Or est-il qu'il semble aussi clair à un Turc , ou à un socinien, qu'il implique contradiction que le Verbe, ou le fils de Dieu , ait de Dieu son père tout ce qu'il a , et que néanmoins il n'en dépende point , et ne soit point obligé de lui rendre grâce de l'essence ,
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ou de la nature qu'il a reçue de lui; comme aussi qu'il y ait trois personnes en la Trinité, et non pas trois essences, ou trois choses , ou trois êtres. Et il semble aussi clair à un calviniste qu'il implique que le corps de Jésus-Christ soit en deux ou plusieurs lieux : ce qui toutefois semble suivre du sacrement de l'Eucharistie. Et aussi clair à un déiste qu'il implique que la souveraine bonté de Dieu livre un homme aux peines éternelles ; et plusieurs choses de cette nature, lesquelles néanmoins vous croyez être très vraies, bien loin de penser qu'il y ait en cela de la contradiction. Vous direz : ces personnes-là ne conçoivent pas clairement et distinctement que ces choses enferment une contradiction; cependant ils pensent le bien concevoir, et soutiennent qu'il n'y a rien de plus clair dans la géométrie, ou dans la métaphysique. Voudriezvous donc éprouver si vous pourrez si bien répondre aux démonstrations qu'ils disent avoir, que vous leur fassiez clairement connoître qu'ils n'ont aucunes véritables démonstrations ?
5. En la page 557. Vous semblez nier qu'il soit nécessnire que vous conceviez ce que c'est qu'une chose, pour concevoir que vous êtes une chose qui pense. Se peut-il faire que vous conceviez une proposition , n'en concevant pas le sujet, ni le prédicat : je puis dire pourtant que vous ne savez pas ce que c'est qu'une chose . ec <|u<> c'est quYxrsn r
que c'est que la pensée; ou , si vous le savez, enseignez-moi si clairement ce que c'est , que je conçoive clairement la vérité de cette proposition , j e suis une chose qui pense. A quoi je puis ajouter que vous ne savez pas si c'est vous-même qui pensez, ou si c'est lame du monde qui est en vous qui pense, comme veulent les platoniciens. Mais posé que ce soit vous qui pensiez, si je vous interroge cent fois, et que vous me répondiez cent fois, vous ne penserez jamais à rien autre chose qu'à une chose corporelle , à la grandeur, ou aux parties de laquelle l'esprit ou la pensée s'applique, s'ajuste, el se proportionne. Vous voyez donc qu'il est nécessaire qu'à la façon d'une chose corporelle l'esprit s'étende à sa manière, afin qu'une partie de la pensée convienne à une partie de l'objet , et une autre partie à une autre partie; comme il se fait en l'œil, de qui chaque partie répond à chaque partie de l'objet.
6. Sur la page 56o. C'est en vain que vous dites que nous ne concevons pas l'infini par la négation du fini, ou de la limitation : car, puisque la limitation contient la négation de l'infini, il s'ensuit que la négation de la limitation contient la connoissance de l'infini ; car les choses contraires ont une cause contraire.
Et en la page 564- Vous avouez vous-même qu'il suffit, pour avoir la véritable idée de tout l'infini,
qu'une chose soit conçue n'avoir aucunes limites. Et partant ce raisonnement que vous improuviez est très bon; à savoir, cette chosen'a aucune limites donc elle est infinie; en sorte qu'il semble que vous vous contredisiez entièrement.
Et un peu plus bas , page 567 , vous dites que cette faculté de notre esprit par laquelle il agrandit les choses nous vient de Dieu. Mais vous ne le prouvez point, et ne l'avez prouvé nulle part. Ne peut-elle donc pas venir de l'esprit même, comme d'une substance éternelle et indépendante? car vous ne voyez pas plus clairement que votre esprit dépend d'autrui, que je vois que le mien n'en dépend point, puisqu'il ne s'ensuit pas qu'il doive avoir toutes sortes de perfections de ce qu'il est par soi , c'est-à-dire de ce qu'il ne dépend de personne, d'autant qu'il suffit que de sa nature il soit tel qu'il puisse agrandir par sa pensée quelque objet fini qu'on lui propose. Et même il se trouve des philosophes très subtils qui croient que les atomes et les premiers corps sont d'euxmêmes; que s'ils n'aperçoivent pas cela assez clairement aussi ne voient-ils pas clairement qu'ils dépendent d'autrui , si vous ne les obligez par une lumière plus forte à se départir de leur premier sentiment , pour suivre le vôtre , de quoi ils vous seront fort obligés.
En la page 562 , vous dites qu'un sabot en pi-
rouettant en rondagitsur lui-même, quoique pourtant il n'agisse point, mais plutôt qu'il souffre par le fouet , quoique absent, dont le coup a contraint le sabot de tourner en rond : ce qui fait que le sabot est plutôt pâtissant que non pas agissant; comme une pierre qui est jetée en l'air, et un boulet qui sort d'un canon.
Enfin , un peu après vous faites voir que vous croyez que les idées des cboses corporelles peuvent venir de l'entendement, ou de l'esprit humain; comme il arrive dans les songes, ainsi que vous semblez dire ailleurs. Cela posé , il s'ensuit qu'encore que Dieu ne soit point trompeur, nous ne saurions savoir s'il y a quelque chose de corporel dans la nature : car si l'esprit forme une fois de lui-même l'idée de quelque chose de corporel, pourquoi non toujours? outre que, puisqu'une chose corporelle n'est pas plus noble que l'idée que l'esprit en a, et que l'esprit contient éminemment tous les corps , il s'ensuit que tous les corps , comme aussi tout ce monde visible , peuvent être produits par l'esprit humain ; et cela étant, voyez où vos opinions vous conduisent? Car pourquoi une cause ne pourroit-elle pas produire tout ce qu'elle contient éminemment? vu même que c'est la raison pourquoi nous croyons que Dieu peut créer le monde.
7. Vous niez en la page 565, article 9, qu'aucune chose puisse être conservée dans son être
sans le continuel concours de Dieu, tout de même que la lumière ne se conserve pas sans le soleil. Je dis premièrement que, dans une chambre fermée, la lumière du soleil peut être conservée sans la présence du soleil , par le moyen dune pierre de Boulogne, ainsi que je l'ai souvent expérimenté : par conséquent on peut aussi dire que chaque chose peut être conservée sans le concours de Dieu. De plus , encore que Dieu retirât son concours , notre esprit, ou le soleil, par exemple, s évanouiroient-ils, ou plutôt ne subsisteraient -ils pas encore ? Qui détruiroit donc leur substance? Et de vrai , puisqu'il est certain que de rien rien ne se fait , il est vrai aussi qu'aucune chose ne peut de soi-même être anéantie; ce que tous les êtres abhorrent et fuient autant qu ils peuvent. Que si vous dites que la créature n'est rien autre chose qu'une influence ou un écoulement de Dieu; donc la créature n'est pas une substance , mais seulement un accident, semblable au mouvement local , ce que personne ne dira jamais. Que si c'est une substance , elle peut donc subsister ; en quoi Dieu se montre très admirable , de ce qu'il a pu faire une chose si ferme et si stable, qu'elle n'a point besoin de son concours pour être conservée; et vous dérogez à cette puissance et à cette bonté de Dieu lorsque vous dites le contraire.
A cela vous objectez que Dieu tendroit au non-
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être s'il détruisoit la créature d'une autre manière que par la seule cessation de son coucours, où vous tombez en la fosse que vous aviez préparée : car ne tend-il pas au non-étre lorsqu'il cesse de prêter son concours, puisque pour lors il le détruit? En effet, il suffit qu une chose puisse être détruite par Dieu pour en être dépendante, de quelque manière qu'il la puisse détruire. Quoique pourtant il ne se faille pas beaucoup mettre en peine de la manière dont il peut détruire une chose , puisqu'il ne détruit jamais ce qu'il a une fois produit ; non plus qu'il ne détruit point la nature du triangle, et de semblables êtres éternels , que vous croyez être produits par lui , comme nous dirons tout maintenant. Mais bien davantage, je soutiens même que Dieu ne peut détruire la nature d'aucune chose éternelle et immuable, tels que sont les êtres géométriques et métaphysiques ; et néanmoins, selon vous, ces êtres dépendent de Dieu, pour être produits et pour être conservés. Or je prouve que ces êtres ne peuvent être détruits. Que Dieu fasse tout ce qu'il voudra ; et supposons par impossible que Dieu n'ait jamais pensé à la nature du triangle , et que cependant vous ne laissiez pas d'être dans le monde tel que vous êtes maintenant , n'avouerez-vous pas qu'il est vrai que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits? Dieu peut-il faire que si de choses égales on ote
choses égales , les restes ne soient pas égaux ? Que faut-il donc qu'il fasse, ou qu'a-t-il dû faire de toute éternité , pour faire que ces choses ne fussent pas maintenant vraies? Qu'a-t-il dû faire afin qu'il ne fût pas vrai qu'il est impossible qu une même chose soit et ne soit pas en même temps? Or , selon vous , toutes ces vérités ne dépendent pas moins de Dieu (comme vous soutenez en la page 579) que votre esprit , ou votre corps ; et partant , si ces vérités n'ont pas besoin du concours de Dieu , si elles sont immuables, si elles ne peuvent être détruites , quelle fermeté et constance peut - il y avoir en vos paroles. Mais dites-moi, je vous prie, s'il est vrai (comme vous dites) que ces vérités dépendent de Dieu, en quel genre de cause elles en dépendent?
8° Dans ce même article, page 567, vous niez le progrès à l'infini , dans les causes qui sont subordonnées; mais il me semble que vous n'avez pas raison, puisque Dieu a pu tellement établir toutes choses , que chaque effet dépendît de causes infinies. Car n'a-t-il pas fait que dans toute sorte de corps , pour petit qu'il soit, il y a des parties infinies? Pourquoi-donc n'auroit-il pu aussi établir des cause sinfinies, afin que, ne pouvant être représenté tout entier par une seule cause, leur nombre récompensât en quelque façon ce défaut. Mais aussi n'apporte-t-on aucune démonstration contre le progrès à l'infini, des causes qui ont de
la liaison entre elles. Car s'il y avoit de cela quelque démonstration, ce seroit principalement pourceque rien ne se feroit, à cause du nombre infini des causes qu'il faudroit parcourir. Mais il n'est pas absurde qu'elles puissent être parcourues en un temps infini , comme chaque effet le témoigne ,%t comme le temps infini qui a déjà précédé le suppose. Et cela même ne peut être nié par Aristote , qui a cru le monde de toute éternité : car au même instant de 1 éternité qu'il a été créé , ne s'est-il pas pu faire quelque génération , ou bien la flamme n'a-t-elle pas pu brûler des étoupes , ou la poussière d'une mèche bien sèche? Que si vous supposez avec quelques autres anciens philosophes que le monde ait été éternellement à soi-même, n'arrivera-t-il pas le même que s'il eût été fait de toute éternité : or, supposant qu'il a été fait de toute éternité, comme il est possible, au moins au jugement de plusieurs célèbres théologiens, il ne s'ensuit rien d'absurde.
9. Il semble que vous vous étonniez de ce que tout le monde n'aperçoit pas en soi l'idée de Dieu : sur quoi j'ai à vous dire qu'il y a ici des géomètres et des théologiens qui , après avoir détaché autant qu'ils ont pu leur esprit des choses corporelles, assurent n'avoir point encore aperçu en eux cette idée de Dieu, que vous dites être née avec nous, et qui semblent même désespérer de l'y pouvoir
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jamais rencontrer, non pas même après avoir lu dix fois vos Méditations. D'où ils conjecturent , ou que vous avez un esprit angélique, ou bien que vous vous trompez, de croire jouir d'une idée que vous n'avez point. Et ils sont aussi bien aises de sarVoir si vous êtes tellement assuré que cette idée réside en vous, que vous soyez certain qu'à l'avenir vous l'y trouverez toujours : car pourquoi ne pourrez-vous pas, peut-être après vingt années, quand votre esprit sera rempli d'une plus solide doctrine, apercevoir qu'en effet vous vous êtes trompé dans cette idée de Dieu , et de votre âme , comme d'une chose entièrement distincte du corps; en sorte que vous disiez pour lors que jusque là vous aviez toujours cru avoir une connoissance claire et distincte de ces idées, mais que depuis vous avez reconnu que vous vous étiez trompé; en même façon que celui-là se trompoit, qui croyoit voir clairement que deux lignes qui s'approchent toujours l une de l'autre dans un même plan ne pouvoient enfin ne se point rencontrer. Car encore que vous ayez dit que nous devons tenir pour clair et indubitable tout ce qui nous semble d'autant plus assuré que nous le considérons plus souvent, ou même toujours, quoique pourtant ce mot de toujours puisse signifier l'éternité, et que vous n'ayez point expérimenté , et ne puissiez pas même expérimenter éternellement si ces idées vous semble-
ront toujours vraies ; du moins ne serez-vous pas obligé d'avouer que rien ne peut être vrai à notre égard , et ne peut passer pour tel , sinon pendant que nous croyons qu'il est vrai : et d'autant que nous sommes incertains de l'avenir , nous ne pouvons rien assurer de vrai , sinon ce qui est présent à notre pensée , et n'oserions pas avancer que ciaprès il nous semblera encore tel qu'il nous semble aujourd'hui ; en sorte que nous ne devons assurer aucune chose comme absolument vraie.
10. En la page 572, vous niez que nous puissions connoître les fins de Dieu aussi facilement que les autres causes, quoique néanmoins il soit aussi clair que la fin de Dieu est que toutes choses se fassent pour sa gloire, qu'il est clair que Dieu a une volonté; et il n'y a point de doute que l'esprit humain n'ait été fait pour contempler et adorer Dieu, le soleil pour nous illuminer, etc., encore que Dieu ait pu se prescrire d'autres fins particulières. D'où il est évident que la fin de Dieu , du moins la principale, est bien plus aisée à connoître qu'aucune autre cause que ce soit, contre ce que vous pensiez.
11. En la page 576, vous dites beaucoup de choses touchant la détermination de la volonté; mais je soutiens qu'elle ne pourroit se déterminer, si elle n'étoit éclairée par l'entendement : car si elle se détermine à quelque chose que l'entende-
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ment ne lui ait point montré auparavant, donc elle la verra sans l'entendement, c'est-à-dire elle entendra sans entendement, et ainsi elle-même sera l'entendement; ce qui est absurde. Et j'accorderai bien plutôt ce que vous dites, à savoir qu'elle se porte par hasard à ce que l'entendement lui propose, que non pas quelle se détermine à quelque chose qui ne lui soit point du tout proposé par l'entendement. Au même endroit vous dites que le faux n'est pas appréhendé par l'entendement sous l'apparence du vrai ; n est-il donc pas faux de dire que nous n'ayons pas en nous l'idée de Dieu? et toutefois nos géomètres appréhendent, croient et tiennent pour vrai que nous n'avons point en nous cette idée : n'appréhendent-ils donc pas le faux sous l'apparence du vrai, contre ce que vous soutenez.
i a. Je m'étonne de ce que vous dites en quelque endroit de vos écrits, que les enfants, avant même que d'avoir vu aucuns triangles, en ont en eux les idées. Aristote s'est donc trompé lorsqu'il a dit que l'Ame est comme une table rase, en laquelle n'y ayant rien d'empreint ou d'imprimé, il a toujours cru qu'il ne pouvoit y avoir rien dans l'entendement qui n'eût été auparavant dans le sens. Et avec lui sont tombés dans la même erreur la plupart des philosophes et des théologiens; car ils ont tous cru la même chose et ont pensé en donner des preuves assez convaincantes. Dites-
moi, je vous prie, quel est l'aveugle-né qui a jamais eu la moindre idée de la lumière ou de la couleur? Certes il n'y en a pas un; témoin nos quinze-vingts aveugles de Paris, parmi lesquels il y en a un philosophe, qui, ayant été interrogé, a dit ne pouvoir concevoir ce que c'est que la couleur ou la lumière , encore que je discourusse avec lui de l'essence de la lumière et de la nature des couleurs. Et véritablement je ne vois pas pourquoi il n'auroit point le cerveau propre et disposé à recevoir les vestiges de la pensée de la couleur, s'il fût arrivé que son esprit y eût pensé, quoique pourtant je n'ose rien assurer là-dessus, pourceque je ne connois pas clairement si ce défaut vient du cerveau ou de lame même; mais vous ne le savez pas non plus, si bien qu'en cela vous n'en savez pas plus que moi. Et je vous montre même que j'en sais plus que vous : car sitôt que la vue a été rendue à un aveugle, aussitôt il voit la lumière; et Ton ne peut pas dire que son esprit ait rien reçu, puisqu'il est indivisible (et cela étant, il ne peut être ni augmenté ni diminué ), et que vous osez même assurer qu'étant au ventre de nos mères, notre esprit a l'idée et la connoissance du triangle, de Dieu et de soi-même. Je vous demande néanmoins pourquoi pendant le sommeil, lorsque les sens assoupis semblent devoir rendre à l'esprit son entière liberté, l'esprit n'invente jamais
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des démonstrations semblables à celles d'Archimède.
Mais je me souviens qu'en la page 55o vous dites que ce qui fait que l'esprit ne se ressouvient pas, est qu'il ne reste aucunes traces ou vestiges des impressions qui ont été faites dans le cerveau. Mais d'où vient que l'esprit par une longue veille est mieux disposé à recevoir et à retenir les vestiges des pensées ou des sensations précédentes? Certainement si l'esprit humain est plus clair-voyant sans le corps et sans l'usage des organes des sens, qu'avec lui, je ne vois pas comment on peut s'empêcher de rejeter sur Dieu même les erreurs de l'esprit , qui lui viennent du corps. Or cet inconvénient n'arrive point dans l'opinion commune des philosophes, qui disent que l'âme ne peut rien savoir ni rien apprendre que par les organes corporels, c'est-à-dire qu'il ne peut y avoir rien dans l'entendement qui n'ait été premièrement dans le sens.
i3. Vous dites, en la page 585, qu'il n'en est pas de l'essence de Dieu comme de l'essence du triangle, en ce que l'essence de Dieu ne peut être conçue sans son existence , ainsi que le peut être celle du triangle; et cela d'autant que Dieu est lui-même son être. Qu'appelez-vous son être? Le triangle est-il donc un être étranger, et non pas son être? De plus, en la page 584 » vol,s niez <ïue *es sceptiques pussent douter de la vérité des choses géométriques , s'ils
connoissoient Dieu comme il faut : et moi je vous dis au contraire, que puisque vous avez les mêmes raisons de douter que celles qufils ont, et puisqu'ils démontrent aussi bien que vous, tant d'une manière analytique que synthétique, tout ce qu*Euclide et les autres géomètres ont écrit (car quelles preuves ou raisons pouvez-vous avoir qu'ils n'aient pas en main aussi bien que vous?), et que nonobstant cela ils ne laissent pas de dôuter, par conséquent vous doutez aussi vous-même, encore que vous pensiez connoitre Dieu comme il faut. Car, par exemple, n'ètes-vous pas en doute avec tous les plus célèbres philosophes, savoir si la ligne est composée de points, ou si elle est composée de parties finies ou infinies? Que si vous la supposez composée de parties infinies, voyez dans quel abîme vous vous jetez d'être contraint d'avouer qu'un pied est égal à une lieue, et une goutte d'eau à tout l'Océan. Si vous supposez qu'elle est composée de parties finies, il s'ensuivra que la conchoïde devra rencontrer en fort peu de temps la droite, sur laquelle elle est inclinée : si vous dites qu'elle est composée de points, prenez garde que par là vous détruisez le dixième livre d'Euclide, et tout ce qu'il dit des incommensurables. Si vous dites qu'elle n'est pas composée de points, voyez ce que deviendront toutes les applications que l'on fait d'un point mù sur un plan et les divers attouche-
ments de ce même point, qui d'eux-mêmes engendrent la ligne. Ne douterez-vous donc point des choses géométriques, encore que vous ayez la connoissance d'un Dieu? Que si vous répondez à cela que vous voyez toujours clairement que la ligne qui soutient l'angle droit en un triangle rectangle est égale en puissance à ses deux autres côtés , le sceptique en pourra dire autant que vous, encore qu'il ne connoisse point Dieu; et même il dira aussi hardiment que vous que quelque malin génie tâche autant qu'il pourra de me tromper; si est-ce néanmoins que je suis hien assuré qu'il ne pourra jamais me tromper en cette proposition, qui m'est aussi évidente lorsque je la démontre, ou que je pense à elle, qu'il m'est évident que j'existe.
i4- En la page 589, vous niez que l'esprit soit étendu, encore qu'il soit uni à un corps étendu : comment se peut-il faire qu'il soit uni à tout un corps, sans toutefois que chacune de ses parties soit unie à chaque partie de ce*corps? Et comme cela n'est pas intelligible, ne voudriez-vous point dire que l'esprit touche le corps en un point, comme un globe fait un plan ? Et ne pensez-vous point la même chose de Dieu , lorsque vous le concevez coétendu à tout le monde? Je ne puis vous exprimer ici l'obligation que je vous aurai si vous expliquez si intelligiblement cette manière dont Dieu est coétendu à tout le monde, quelle puisse
être comprise par l'esprit ; et si à cela vous ajoutez comment il faut entendre le passage de l'Ecclésiaste, qui, au chapitre m, ditque l'homme n'a rien de plus que la jument. Qui dit rien, comprend l'esprit même, qui est une partie de l'homme, lequel par conséquent vous devez confesser être mortel , si lame de la jument est sujette à la mort : car si vous dites que l'Ecclésiaste entend seulement parler du corps, comment le pourrez-vous prouver? Je n'ai plus qu'une chose à vous proposer touchant ce qui regarde une claire connoissance, qui est de savoir si nous devons toujours juger que deux choses ne sont pas distinctes entre elles, lorsque nous ne pouvons concevoir l'une sans l'autre; de même que vous dites qu'elles sont distinctes lorsque l'une des deux peut être clairement conçue sans l'autre comme une chose complète : car cette manière de concevoir ne marque-t-elle point plutôt la foiblesse de notre esprit, qu'elle ne doit être prise pour la règle du jugement que nous devons faire touchant la vraie distinction qui est entre deux choses. Car encore que je ne puisse concevoir le fils sans le père, toutefois le père est distingué du fils : et lorsque je conçois l'essence de l'homme ou du triangle, sans leur existence, l'essence de l'homme n'est pas pour cela distinguée de son existence, si ce n'est peut-être par une raison raisonnée, comme enseignent les plus savants philosophes.
Voilà, monsieur, ce qui reste à être éclairci par votre réponse , comme les derniers efforts de ceux qui vous pourroient attaquer : car je ne vois pas que désormais on vous puisse rien objecter que vous ne puissiez justement mépriser, à moins qu'un monde nouveau ne fasse naître encore de nouveaux adversaires.