‹ Œuvres de Descartes (volume 2)Chapitre 101 sur 106 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

dangereuses et les plus désespérées qu'on emploie le plus de hardiesse et de courage, il est besoin néanmoins qu*on espère ou même qu'on soit assuré qnt la fin qu'on se propose réussira, pour s'opposer avec vigueur aux difficultés qu'on rencontre ; mais cette fin est différente de cet objet, car on ne saurait être Assuré et désespéré d'une même chose en même temps. Ainsi, quand les Décies se jetaient au travers des ennemis et couraient à une mort certaine, l'objet de leur hardiesse était la difficulté de conserver leur vie pendant cette action, pour laquelle difficulté ils n'avaient que du désespoir, car ils étaient certains de mourir ; mais leur fin était d'animer leurs soldats par leur exemple, et de leur idire gagner la victoire pour laquelle ils avaient de l'espérance; ou bien aussi leur fin était d'avoir de la gloire après leur mort, de laquelle ils étaient assurés.

Art. 174. De la Ucheté et de la peur.

La lâcheté est directement opposée au courage, et c*est une langueur ou froideur qui empêche l'âme de se porter à l'exécution des choses qu'elle ferait si elle était exempte de cette passion ; et la peur ou l'épouvante, qui est contraire à la hardiesse, n'est pas seulement une froideur, mais aussi un trouble et un étonnement de l'âme qui lui ôte le pouvoir de résister aux maux qu'elle pense être proches.

Art. 175, De l'usage de la lâcheté.

Or, encore que je ne me puisse persuader que la nature a: donné aux hommes quelque passion qui soit toujours vicieuse et n'ait aucun usage bon et lousd^le, j'ai toutefois bien de la peine à deviner à quoi ces deux peuvent servir. 11 me semble seulement que la lâcheté a quelque usage lorsqu'elle fait qu'on est exempt des peines qu'on pourrait être incité à prendre par des raisons vraisemblables, si d'autres raisons plus certaines, qui les ont fait juger inutiles, n'avaient excité cette passion ; car, outre qu'elle exempte l'âme de ces peines, elle sert aussi alors pour le corps, en ce que , retardant le mouvement des esprits, elle empêche qu'on ne dissipe ses forces. Mais ordinairement elle est très-nuisible, à cause qu'elle détounie la volonté des actions utiles ; et pour ce qu'elle ne vient que de ce qu'on n'a pas assez d'espérance ou de désir, il ne faut qu'augmenter en soi ces deux passions pour la corriger.

902 LES PASSIONS DE l'aMK»

Art, 176. De YntMfge de la penr.

Pour ce qui est d6 la peur ou de Tëpouvante, je ne toîs point qu*elle puisse jamais être louable et utile : aussi n^est-ce pas une passion particulière, c^est seulement un excès de lâcheté, d'étonnement et de crainte, lequel est toujours vicieux, ainsi que la hardiesse est ua excès de courage qui est toujours bon, ^urvu que la fin qu'on se propose soit bonne ; et pour ce que la principale cause de la peur est la surprise, il n^y a rien de meilleur pour s'en exempter que d*user éè préméditation et de se préparée tous las événemMits, la crainte desquels la peut causer.

irt. 177. Dv xtmovà$.

Le remords de conscience est i^ne e^pèe^ 4^ tristesse qui vient du doute qu'on a qu'une chose qu'on fait ou qu'on a fedte n'est pas bctnne, et il présuppose nëpessairement le doute : car, si on était ef^tièrement assuré que ce qu'en fût' tài mauvais, on s'abstie^drait de le faire, d^autant que la irolonté ne se porte qu'aux choses qui ont quelque apparence de bonté ; et si on était assuré que ce qu'on a déjà fait iài mauvais, on en aurait du repentir, non pas seulement du remords. Or l'usage de cette passion est de faire qu'on examine si la chose dont on doute est bonne ou non, ou d'empêcher qu'on ne la fasse une autre fois pendant qu'on n'est pas assuré qu'elle soit hoirie. Mais, pour ce qu'elle présuppose le mal, le meilleur serait qu'on n'eût jamais sujet de la sentir; et on la peut pi*éveuir par les mêmes moyens par lesquels on se peut exempter de l'irrésolution.

àti, ir§« ])• I» moquer^.-

La dérision ou moquerie est une espèce de joie mêlée dé haine, qui vient de ce qu'on aperçoit quel(|ue peti^ mal qi une personne qu^on en pense être digne : on a de la haine pour ce mal, on a de la joie de le voir en celu| qui en est digne; et lorsque cela survient inopinément, la surprise de l'admiration est cause qu'on s'éclate de rire, suivant ce qui a été dit ci-dessus de la nature du ris. Mais ce mal doit être petit ; car, s'il est ^d, on ne peut croire que celui qui i'qi en SQit dig^e, 9k ce

tROISIÉMË PARTIE. 60S

n*est qu*on soit de fort mauvais naturel ou qn*on lui porte beaucoup de haine.

Art. !?•. Pourquoi les plus imparfait! ont cootume d'être lei plus Bio^pieiin.

Et on voit que ceux (|ui ont des dékuts fort apparents, par exemplOi qui sont boiteux, borgnes, bossus, ou qui ont reçu quelque affront en public, sont particulièrement enclins à la moquerie; car, désirant voir tous les autres aussi disgraciés qu'eux, ils scmt bien aises des maux qui leur arrivent, et ils les en estiment dignes.

Art. 180. De Tusagé de la raillerie.

Pour ce qui est de la raillerie tnodeste, qui reprend utilement les vices en les faisant paraître ridicules, sans toutefois qu'on en rie soi-même ni qu'on témoigne aucune haine contre les personnes, elle n'est pas une passion, mais une qualité d*honnête hoinme, laquelle fpdt pandtre la gaieté de son humeur et la tranquillité de son âme, qui sont des marques de vertUj et souvent aussi l'adresse de son esprit, en ce qu'il sait donner une apparence agréable aux choses dont il se moque.

Art. ISl. OeltsattdttriaetdeUraiUerie»

Et il n'est pas déshonnête de i*ire lorsqu*on entend les railleries d*un autre ; même elles peuvent être telles que ce serait être cbagrih de n'en rire pas; maià lorsqu'on raiîte soi-même, il est plUs &éant de s'en abstétilr, afin de ne sembler pas êti*e siirpriii par les choses ^u'on dit, iii admirer l'adresse qu'on a de les inventer; et cela fait qu'dles surprennent d'autant pliis cexa, qui les oient.

Art iSi. Sa remit.

Ce qu^on noinmè cômmuiiëmeht envie est un vice qui ^on* Siste éh une péi^ersité de lidturé (|td fait que certaines gens se fâchent du bien qu'ils voiëiit atrivër àUx autres hommes; mais je nié sers ici de lée mot pbUf Signifier Une passion qui n'est pas tciuJoUi*s viciéUse. L'envié donc, cti tant qu'elle est une pà»feiôti, est utie espèce dé tHstës^è iiielcé de haine qui vient de ce qu'on voit arriver dU bien à éetti qù'oil pense en être itidignes : ce ({U'on né péxxi peiisér aVec t^toh que des biens de fortuud ;

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