TROISIÈME PARTIE
da foie, et la noire, qui vient de la rate, se répandent du cœur par les artères en toutes les veines ; et celle-là fait que le sang des veines a moins de chaleur et coule plus lentement qu*à Tordinaire, ce qui suffit pour rendre la couleur livide. Mais pour ce que la bile, tant jaune que noire, peut aussi être envoyée dans les veines par plusieurs autres causes, et que Tenvie ne les y pousse pas en assez grande quantité pour changer la couleur du teint, si ce n'est qu'elle soit fort grande et de longue durée, on ne doit pas penser que tous ceux en qui on voit cette couleur y soient enclins.
Art. 185. De la pitié.
La pitié est une espèce de tristesse mêlée d'amour ou de bonne volonté envers ceux à qui nous voyons souffrir quelque mal duquel nous les estimons indignes. Ainsi elle est contraire à ]'envie à raison de son objet, et à la moquerie à cause qu'elle le considère d'autre façon.
Art. 186. Qui sont 1m plut pitoyables.
Ceux q^ii se sentent fort faibles et fort sujets aux adversités de la fortune semblent être plus enclins à cette passion que les autres, à cause qu'il se représentent le mal d'autrui comme leur pouvant arriver ; et ainsi il& sont émus à la pitié plutôt par l'amour qu'il» se portent à eux-mêmes que par celle qu'ils ont pour les autres.
Art. 187. Gomment les plus généreux sont touchés de cette passion.
Mais néanmoins ^nix qui sont les plus généreux et qui ont l'esprit le plus fort, en sorte qu'ils ne craignent aucun mal y pour eux et se tiennent au delà du pouvoir de la fortune, ne y sont pas exempts de compassion lorsqu'ils voient l'infirmité des autres hommes et qu'ils entendent leurs plaintes; car c'est ime partie de la générosité que d'avoir de la bonne volonté pour un chacun. Mais la tristesse de cette pitié n'est plus amère; et, comme celle que causent les actions funestes qu'on voit représenter sur un théâtre, elle est plus dans l'extérieur et dans le sens que dans Tintérierr de l'âme, laquelle a cependant la satisfaction de penser qu'elle fait ce qui est de son devoir, en ce qu'elle compatit avec des affligés. Et il y a en cela de ]a dif-
006 LES PA8S10A8 M t*AMB.
férai]ce,qtt*iiu lien que le vulgaire a cothtNidrton de ceux qui se plaignent, à cause qu*il pense que les maux qu'Os souffrent sont fort Àcheux, te principal objeide la pitié des plus grands hommes est la faiblesse de Cetit quMls Toietit se plaindre, à cause qu'ils n'estiment point qu'ail^un acddoit qili paisse ah river soit un si grand mal qu'est la Iftcheté de ceux qui ne le peuvent souffrir avec cotistatlce ; et, bien qu'As haïssent les vices^ ils ne haïssent point pour cela ceux qu'ils y v<^ent si^ets, ils ont seulement pour eux de la pitié.
Art. ISS. Qui Mat etu qui B*«n mbI point toackéi.
Mais il n'y a que les esprits malins et envieux qui haïssent naturellement tous les hommes, ou bien Ceux qui sont si brutaux et tellement aveugles par la bonne fortune on désespérés par la mauvaise qu'ils ne pensent point qu'aucun mal leut* paisse arriver, qui soient insensibles à la pitié.
Art. 1 89. Pourquoi oette pusioo «uHe à pieurer.
Au reste, on pleure ^ort aisément en cette passion, à cause que Tamour, envoyant beaucoup de sang vers le coeur, fait qu'il sort beaucoup de vapeurs par les yeux, et que la froideur de la tristesse, retardant l'agitation de ces vapeurs, fait qu'elles se changent en larmes, suivant ce qui a été dit ci-dessus.
Art. 190. De U latisfaetion de loi'niéme»
La satisfaction qu'ont toujours ceux qui suivent constamment la vertu est une habitude en leur âme qui se nomme tranquillité et repos de conscience; n^is celle qu^n acquiert de nouveau lorsqu'on a fhddiement fait quelque action qu'on pense bonne est une passion, à savoir, une espèce de joie, laquelle je crtus être la plus douce de toutes, pour ce que sa cause ne dépend que de nous-mêmes. Toutefois, lorsque cette cause n'est pas juste, c'est4-dlK Ibrsque les actions dont on tire beaucoup de satisfaction ne sont '(Mis de grande importance, ou même qu'elles sont vicieuses, l4te est ridicule et ne sert qu'à produire un orgueU et une arrogance impertinente : ce qu'on peut particulièrement lemarquer en ceux qui, croyant être dévots, sont seulement bigots et superstitieux; c'est-à-dire qui, sous ombre qu'ils vont louvent à l'égliseï qu'ils récttent force prières^ quHls ]^rtent toi
TROISIÈME PARTH. 607
cheveux courts, qu'ils jeûnent, qu'ils donnent Paumône, pensent être entièrement parfaits, et s'imaginent qu'ils sont si grands amis de Dieu qu'ils ne sauraient rien faire qui lui déplût, et que tout ce que leur dicte leur passion est un bon zè!ie, bien qu'elle leui* dicte quelquefois les plus grands crimes qui puissent être commis par des nommes, comme de trahir des ailles, de tuer des princes, d'exterminer des peuples entiers pour cela setil qu'ils ne suivent pas leurs opinions.
AH. liL DÉ rèi^eittih
Le repentir est directement contraire à la satisfaction de soimême, et c'est une es{)èce dé tt^stëssë ^ui vient de ce qu'on eroit avoir fait quelque mauvaise action ; et elle esttrès-amère, pour ce que sa cause ne vient que de nous : ce qui n'empêche pas néanmoins qu'elle soit fort utile lorsqu'il est vrai que l'ac-' tion dont nous nous repentons est mauvaise et que nous en avons une connaissance ceilaine, pour ce qu'elle nous incite à mieux faire une autre fois. Mais il arrive souvent que les esprits faibles se repentent des choses qu'ils ont faites sans savoir assurément qu'elles soient mauvaises; ils se le persuadent seulement à cause qu'ils le craignent ; et s'ils avaient fait le contraire, ils s'en repentiraient en même façon : ce qui est en eux une imperfection digne de pitié ; et les remèdes centime ce défaut sont les mêmes qui servent à ôter l'irrésolution.
Art. i92. Bë ta fttewr.
La faveur est proprement un désir de voir arriver du bien à quelqu'un pour qui on a de la bonne volonté ; mais je me sers ici de ce mot pour sighitlët- cette vôfônté en tant qu'elle est excitée en nous par quelque bonne action de celui pour qui nous l'avons, car nous sommes naturellement portés à aimer ceux ' qui font des choses que nous estimons bonnes, encore qu'il ne nous en revienne aucun bien. La faveur, en cette signification, est une espèce d'amour, non point de désir, encore que le désir de voir du bien à celui qu'on favorise l'accompagne toujours; et elle estprdinairement jointe à la pitié, à cause que les disgrâces que nous voyons arriver aux malheureux sont cause que nous faisons plus de reflexion sur leurs mérites»
608 LES PASSIONS DE t AJf B
Ail. 195. De la reconnaiisaiiee
La reconnaissance est aussi une espèce cTamoiir excitée en nous par quelque action de celui pour qui nous Payons, et par laquelle nous croyons quMl nous a fait quelque bien, ou du moins qu*il en a eu intention. Ainsi elle contient tout le même que la faveur, et cela de plus qu*elle est fondée sur une action qui nous touche et dont nous devons désir de nous revancher: c'est pourquoi elle a beaucoup plus de force , principalement dans les âmes tant soit peu nobles et généreuses.
ÀrU 194. De rmgrttitude.
Pour ringratitude, elle n'est pas une passion, car la nature n'a . mis en nous aucun mouvement des esprits qui Texcite ; mais elle est seulement un vice directement opposé à la reconnaissance, en tant que celle-ci est toujours vertueuse et Tun des principaux liens de la société humaine : c'est pourquoi ce vice n'appartient qu'aux hommes brutaux et fortement arrogants qui pensent que toutes choses leur sont dues, ou aux stupides qui ne font aucune réflexion sur les bienfaits qu'ils reçoivent, ou aux faibles et abjects qui, sentant leur infirmité et leur besoin, recherchent bassement le secours des autres, et après qu'ils l'ont reçu, ils les haïssent, pour ce que, n'ayant pas la volonté de leur rendre la pareille, ou désespérant de le pouvoir, et s'imaginant que tout le monde est mercenaire comme eux, et qu'on ne fait aucun bien qu'avec espérance d'en être récompensé, ils pensent les avoir trompés.
Art. f 9S. De l'indignation.
LMndignation est une espèce de haine ou d'aversion qu'on a naturellement contre ceux qui font quelque mal, de quelque nature qu'il soit ; et elle est souvent mêlée avec l'envie ou avec la pitié; mais elle a néanmoins un objet tout différent, car on n'est indigné que contre ceux qui font du bien ou du mal aux personnes qui n'en sont pas dignes, mais on porte envie à ceux qui reçoivent ce bien, et on a pitié de ceux qui reçoivent ce mal. 11 est vrai que c'est en quelque façon faire du mal que de possédei* un bien dont on n'est pas digne ; ce qui peut être la cause pourquoi Aristote et ses suivants, supposant que l'envie est toujours
TftOlSIÊMB PARTIE. 609
un vice, ont appelé du nom d'indignation celle qui n^est pas vi-
cieuse.
Art. 196. Pourquoi elle eit quelquefois jointe à la pitié, et quelquefoit
à la moquerie.
(Test aussi en quelque façon recevoir du mai que d'en faire : d*où vient qiie quelques-uns joignent à leur indignation la pitié, et quelques autres la moquerie, selon qu'ils sont portés de bonne on de mauvaise volonté envers ceux auxquels ils voient commettre des fautes, et c'est ainsi que le ris de Démocrite et les pleurs d'Heraclite ont pu procéder de même cause.
Art. 197. Qu'elle est souvent accompagnée d'admiration, et tt"^ fy
incompatible avec la joie.
L*indignation est souvent aussi accompagnée d*admiratîon : car nous avons coutume de supposer que toutes choses seront faites en la façon que nous jugeons qu'elles doivent être, c'est-àdire en la façon que nous estimons bonne. C'est pourquoi, lorsqu'il en arrive autrement, cela nous surprend, et nous l'admirons. Elle n'est pas incompatible aussi avec la joie, bien qu'elle soit plus ordinairement jointe à la tristesse : car, lorsque le mal dont nous sommes indignés ne nous peut nuire, et que nous considérons que nous n'en voudrions pas faire de semblable, cela nous donne quelque plaisir; et c'est peut-être l'une des causes du ris qui accompagne quelquefois cette passion.
Art. 198. De son usage.
Au reste, l'indignation se remarque bien plus en ceux qui veulent paraître vertueux qu'en ceux qui le sont véritablement ; cai\ bien que ceux qui aiment la vertu ne puissent voir sans quelque aversion les vices des autres, ils ne se passionnent que contre les plus grands et extraordinaires. C'est être difficile et chagrin que d'avoir beaucoup d'indignation pour des choses de peu d'importance ; c'est être injuste que d'en avoir pour celles qui ne sont point blâmables, et c'est être impertinent et absurde de ne restreindre pas cette passion aux actions des hommes, et de l'étendre jusques aux œuvres de Dieu ou de la nature, ainsi que font ceux qui, n'étant jamais contents de leur condition ni de leur fortune, osent trouver à redire en la conduite du monda et aux secrets de la Providence.