‹ Œuvres de Descartes (volume 2)Chapitre 104 sur 106 · LES PASSIONS DB L*A1IK · texte numérisé non relu

LES PASSIONS DB L*A1IK

jkit Iti. De U aoKic.

La etMre est aussi une e^pèfce de feàfifiè Ai ^sfër^dn que nous ayons contre ceux qui font quelque mal, ou qui ont tâcbé de nuire^ non pas indiffëreBunent à qui que ee soil^ nulîs particulièrement à nous. Ainsi elle contieni tout le nafone que Tiiidignation; et cela de plus, qu^elle est iondée sur «ne action qui nous touche ^ dont nous ayons désir de nous yenger, car ce désir raccompagne presque toujours, et elle est directement opposée à la reconnaissance, comme Findignation à la fayeur ; mais elle est incomparablement plus yiolente que ces trois autres passiotis, à cause que le désir de repotissëf' lés choses nuisibles et de se venger est le plus pressant de tous. C'est le désir loint à Fambur qu*on a pour soi-même qui fburtlit à la ccdère toute Tagitation du sang que le courage et là hardiesse peuvent causer ; et la haine fait que e'est principalôment le satig bilieux qui vient de la rate et des petites veines du fbie qiii ré^t cette agitation et entre dans le cœur, où, à cause de son àbdUdance et de la nature de la bile dent il est mêlé, 11 eicitë une éhaletir plus âpre et plus ardente que n*est celle qui peut y âtre^citée par Tamour ou par la joie.

Art. SOO. Pourquoi eeuz qu'elle fait rosgir MNit noiai à cniadre qw

qu'elle fait pâlir.

Et les signes extérieurs de cette passion sont différents, selon les divers tempéraments des personnes et la diversité des autres passions qui la composent ou se joignent à elle: ainsi on en voit qui pAlissent ou qui ttiemblétlt l^qu*ils se mettent en eolère, et on en voit d*autres qui rougisseht ou mètue qui pleurent ; et on juge ordinaireitieiit que la colère de cent qui pâlissent est plu» à craindre que n'est la colère de ceux qui rougissent : dont la raison est que, lorsqu^oti ne veut ou qu^on ne peut se venger autrement que de mine et dé paroles^ on emfdoie toute sa chaleur et toute sa force dès le commencement qu'on est ému, ce qui est cause qu'otl dévient roiigé ; outre que quelqu^ois le regi*et et la pitié qu'otl a de soi-même, potir' ce qu'on ne peot se Venger d'autre fkçoti,est (3au#e qu'on pleure; et, au contraire, ceux qui se réservent et se âétermident à une lus grande vengeance deviennent tristes dé ce qu'ils pensent

titeisiâiiB 9àxm. 611

y être oblige par Taetion qui les met en colère; et ils ont aussi quelquefois de la endote des maux qui peuvent suivre de la résolution qu'ils ont prise, ce qui les rend d*abord pâles, froids et tremblants; w»^% quand ils viennent après à exécuter leur vengeance, ils se fécfaaufifent d'autant plus qu'ils ont été plus àiaîds au oomsMncement, ainsi qu'on voit que les fièvres qu) eomqaaneent par le froid ont coutume d'être les plus fortes.

▲fH. Spi. 9u*U y a jdtMZ lOrtet de colècct, ei g(M e^wf. qjfA ^4 1# pin* 4f )M«A|

sont les plus sujet! à la pre^ni^re.

Ceci nous avertit qu'on peut di^tif^gif^r dei^ espèces de colère : l'une qui est fort prompte et se manifeste fort à l'extérieur, mais néanmoins qui a peu d'eiliet et peut facilement être apaisée ; Fautre qui ne parait pas tant à Tabord, mais qui ronge davantage le cœur et qui a des effets dangereux. Ceux qui ont keeuooup de bonté, beaucoup d'amour sont les plus sujets à la pretpiève; car ^^e ne vient pas d'une profonde baine, mais d'une prompte aversion qui les surprend^ à cause qu'étant por* tés à imaginer que toutes eboses doivent all^ en la façon qu'ilsjugent être la meilleure, sitêt qu'à en arrive autrement ils adnairent et s^ oiifeasent, souvent même sans que la cbose les toucbeen leur particulier, à cause qu'ayant beauioup d'affec* tion ils s'intéressent peur ceux qu^ aiment en même façon que peur eux-mêmes : ainsi ce qui ne serait qu'un sujet d'indignation pour un autre est peur eux un sujet de colère; et pour ce que l'inclination qu'ils ont à aimer fait qu'ils ont beaucoup de chaleur et beaucoup de sang dans ie cœur, Faversion qui les surprend ne peut y pousser si peu de )>ile que cela ne caus^ d'abord une grande émotion dans ce sang ; mais cette émotion ne dure guère, à oaute que la force de la surprise ne continue pas, et que sitôt qu'ils e'aperç^vent que le sujet qui les a i&cbds ne les devait pas tanlémouv^, Us ^en repentent.

▲rt* W* 9>t® ^ Bopt le» AoMt fUbles et ba»s(ii qui m ItUfe^t !• f)«a

emporter à l'autre.

L'aolrB eapèee de oolèie, en laquelle prédcmiine la baine et la trietefse, n'est pas si appeurenlfi d'aberd, sinon peut-être en ce qu'elle fait p&lir le visage; mais sa force est augmoitée peu à peu pfif l'agitationd'un ^[éeat désir de se veager eicité dans le sang, lequel, étant mêlé avec la bile qui est poussée vers le eeeur

012 us PASBHWft W l'aie.

de la partie inférieure du Ibie et de la lale, y eauâte une chaleur fort âpre et fort piqpiante. Et oomme œ sont les âmes ki plus généreuses «jui ont le pins de reconnatssanoe, ainsi ce sont celles qui ont le plusd'oigoeUetqni sont les plus basses et In plus infirmes qui se laissent le pins emporter à cette espèce de colère; car les injures paraissent d'autant pins grandes qae l'orgueil fait qn*on s*estime davantage, et aussi d^autant qu'oo estime davantage les biens qu'elles ôtent, lesquels on estime d'autant pins qu'on a Fâme j^ faible et plus basse, à came qu'ils dépendent d'antniL

Art. IM. Qoe U gfBéwtité Mrt de iwrtdc coaftn m

An reste, encore que cette passion soit utile pour nous donner de la vigueur à repousser les injures, il n'y en a toutefois aucune dont on doive éviter les excès avec plus die soin, pour ce que, troublant le jugement, ils font souvent commettre dei Âiutes dont on a par après du r^ntir, et même que quelquefois ils empêchent qu'on ne r^ousse si bien ces Injures qu'on pourrait faire si <m avait moins d'émotion. Mais, comme il n'y a rien qui la rende plus excessive que l'orgueil, ainsi je crois que 3a générosité est le meilleur remède qu*on puisse trouver contre ses excès, popr ce que, faisant qu*on estime fort peu tous lei biens qui peuvent être dtés, et qu'au contraire on estime beaucoup la liberté et l'empire absolu sur soi-même, qu'on cesw d'avoir lorsqu'on peut être offensé par quelqu'un, elle fait qu'on n'a que du mépris ou tout au plus de l'indignation pour les injures dont les autres ont coutume de s'offenser.

Art. S04. De U gloimp

Ce que j'appelle ici du nom de gloire est une espèce de joie fondée sur l'amour qu'on a pour soi-même, et qui vient de l'opinion ou de l'espérance qu'on a d'être loué par quelques autres. Ainsi elle est différente de la satisfaction intérieure qui vient de l'opinion qu'on a d'avoir fait quelque bonne action ; car on est quelquefois loué pour des choses qu'on ne croit point être bonnes, et blâmé pour celles qu'on croit être meiUeures: mais elles sont l'une et l'autre des espèces de l'estime qu'on fait de soi-même, aussi bien que des espèces de joie; car c'est un sujet pour s'estimer que de voir qu'on est estimé par lei ""«très.

nOWÉMB PARTI!. 013

▲rt. MS. De kl hOBfe.

La honte, au contraire, est une espèce de tristesse fondée aussi sur Tamour de soi-même, et qui vient de Topinion ou de la crainte qu'on a d*être blâmé; elle est, outre cela, une espèce de modestie ou d'humilité et défiance de soi-même : car, lorsqu'on s*estime si fort qu'on ne se peut imaginer d'être méprisé par personne, on ne peut pas aisément être honteux.

Art. 209. De Tufage de ces deux faisions.

Or, la gloire et la honte ont même usage en ce qu'elles nous incitent à la vertu, l'une par espérance, l'autre par la crainte ; il est seulement besoin d'instruire son jugement touchant ce qui est véritablement digne de blâme ou de louange, afin de n'être p^ honteux de bien faire, et ne tirer point de vanité de ses vices, ainsi qu'il arrive à plusieurs. Mais il n'est pas bon de se dépouiller entièrement de ces passions, ainsi que faisaient autrefois les coniques; car, encore que le peuplé juge très-mal, toutefois, à cause que nous ne pouvons vivre sans lui, et qu'il nous importe d'en être estimés, nous devons souvent suivre ses opinions plutôt que les nôtres touchant 1 extérieur de nos actions.

Art. 207. De l'impodenoe.

L'impudence ou l'effronterie, qui est un mépris de honte, et souvent aussi de gloire, n'est pas une passion, pour ce qu'il n'y a en nous aucun mouvement particulier des esprits qui l'excite : mais c'est un vice opposé à la honte, et aussi à la gloire, en tant que l'une et l'autre sont bonnes, ainsi que l'ingratitude est op* posée à la reconnaissance, et la cruauté à la pitié. Et la principale cause de l'effronterie vient de ce qu'on a reçu plusieurs fois de grands affronts ; car il n'y a personne qui ne s'imagine, étant jeune, que la louange est un bien et l'infamie un mal beaucoup plus importants à la vie qu'on ne trouve par expérience qu'ils sont, lorsque, ayant reçu quelques affronts signalés, on se voit entièrement privé d'honneur et méprisé par un chacun. C'est pourquoi ceux-là deviennent effrontés qui, ne mesurant le bien et le mal que par les commodités du corps, voient qu'ils en jouissent après ces affronts tout aussi bien qu'aupara^

614 un #A«MOMt M L*AI1E.

vant, ou même quelquefois beaucoup mieux, à cause qu'ils sont déchargés de plusieurs contraintes auxquelles Thonneur les obligeait, et que» si la perte des biens est jointe à leur disgrice, il se trouye des personnes charitables qui leur donnent.

▲rt. iOS. Dtt dégoAt.

Le dégoût est une espèce de tristesse qui Tient de ïêl même cause dont la joie est venue auparatant; car noos aomnies tel» iement composés, que la plupart des choses dont nous jouissons ne sont bonnes à notre é^iu*d que pour un temps, et deviennent pai* après incommodes : ce qui parait principalement au boire et au manger, qui ne sont utiles que pendant qu'on a de Tap* petit, et qui sont uuisiMes lorsqu'on n'en a plus ; et pour ce qu'elles cessent alors d'ôtre agréables au goût, on a nommé celte passion dégo^.

AH. tôt. IHl ftfjM/L

Le regret est aussi une espèce de tiistesse, laquelle a une paili* culière amertume, en ce qu'elle est toujours jointe à quelque désespoir et à la mémoire du plaisir que nous a donné la jouissance; car nous ne.regi^tons jamais que les biens dont nous avons joui, et qui sont tellement perdus que nous n'avons aucune espérance de les recouvrer au temps et en la façon que nous les regrettons

Art. tlO. U rtUégreiM.

Enfin, ce que je nomme alliasse est une espèce de joie ea laquelle il y a cela de particulier que sa douceur est augmentée par la souvenance des maux qu'on a soufferts, et desquels on se sent allégé en même façon que si on se sentait déchai-gé de ^quelque pesant fardeau qu'on eût longtemps porté sur ses épaules. Et je ne vois rien de fort remarquable en ces trois passions : aussi ne les ai-je mises ki que pour suivre l'ordre du dé- 'nombrement que j'ai fait ci-dessus; mais il me semble que ce dénombrement a été utile pour Dure voir que nous n'en omettions aucune qui fût digne de quelque particulière considération»

AH. tll. Un remède généfftl eontre les pasiione.

Et maintenant que nous les connaissons toutes, nous avons beaucoup moins de sujet de les craindre que nous n'avions au* paravant ; car nous voyons^ qu'elles sont toutes bonnes de leiu* nature, et que nous n'avons rien à éviter que leurs mauvais usages ou leurs excès, contre lesquels les remèdes que j'ai expliques pourraient suffire si chacun avait asses de soin de les pratiquer. Mais, pour ce quej*ai mis entre ces remèdes la prëméditation et Tindustrie par laquelle onipeut corriger les défauts de son naturel, en s'exerçant à séparer en soi les mouvements du sang et des esprits d*avac les pensées auxquelles ils ont coutume d'être joints, j'avoue qu'il y a peu de personnes qui 86 soient assez préparées en cette façon contre toutes sortes de rencontres, et que ces mouvements excités dans le sang par les objets des passions suivent d'abord si promptement des seûlee impressions qui se font dans le cerveau et de la disposition des organes, encore que i'&me n'y contribue en aucune façon, qu'il n'y a point de sagesse humaine qui soit capable de leur résister lorsqu'on n'y est pas asses préparé. Ainsi plusieur» ne sauraient s'abstenir de rire étant chatouillés, encore qu'Us n'y prennent point de plaisir ; car l'impression de la joie et de la surprise, qui les a fait rire autrefois pour le même sujet, étant réveillée en leur fantaisie, fait que leur poumon est subitement enflé malgré eux par le sang que le cœur lui envoie. Ainsi ceux qui sont fort portés de leur naturel aux émotions de la joie et delà pitié, ou de la peur, ou de la colère, ne peuvent s'empêcher de pftmer, ou de pleurer, ou de trembler, on d'avoir le sang tout ému, en même Daçon que s'ils avaient la fièvre, lorsque leur fantaisie est fortement touchée par Tobjet de quelqu'une de ces passions. Mais ce qu'on peut toujours foire en telle occasion, et que je pense pouvoir mettre ici comme le remède le plus général et le plus aise à pratiquer Contre tous les excès des passiens, c'est que, lorsqu'on se sent le sang ainsi ému, on doit être averti et se souvenir que tout ce qui m présente à l'imagination tend à tromper l'âme et à lui faire paraître les raisons qui servent à persuader l'objet de sa passion beaucoup plus fortes qu'elles ne sont, et celles qui servent à la dissuader beaucoup plus faibles. Et lorsque la passion ne persuade que des choses dont l'exécution

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souffre quelque délai, il fiut s'abstenir d'en porter sur rheure aucun jugement, et se divertir par d'autres pensées jusqu^à œ que le temps et le repos aient entièrement apaisé l'émotion qui est dans le sang. Et enfin lorsqu'elle incite à des actions touchant lesquelles il- est nécessaire qu'on prenne résolution sur-lechamp, il faut que la volonté se porte principalement à considérer et à suivre les raisons qui sont contraires à celles que la passion représente, encore qu'elles paraissent moins fortes : comme lorsqu'on est inopinément attaqué par quelque ennemi, l'occasion ne permet pas qu'on emploie aucun temps à délibérer. Mais ce qu'il me semble* que ceux qui sont accoutumés à faire réflexion sur leurs actions peuvent toujours, c'est que, lorsqu'ils se sentiront saisis de la peur, ils tâcheront à détourner leur pensée de la considération du danger, en se représentant les raisons pour lesquelles il y a beaucoup plus de sûreté et plus d'honneur en la résistance qu'en la fuite ; et, au contraire, lorsqu'ils 8entih)nt que le désir de vengeance et la colère les incitent à courir inconsidérément vers ceux qui les attaquent, ils se souviendront de penser que c'est imprudence de se perdre quand on peut sans déshonneur se sauver, et que, si la partie est fort inégale, il vaut mieux faire une honnête retraite ou prendre quartier que s'exposer brutalement à une mort certaine.

Art. SIS. Que c*ett d*eUcf seoles que dépend toit le bien et le mal de cette Tîe.

Au reste, l'âme peut avoir ses plaisirs à part ; mais pour ceux qui lui sont communs avec le corps, ils dépendent entièrement des passions : en sorte que les hommes qu'elles peuvent le plus émouvoir sont capables de goûter le plus de douceur en cette vie. Il est vrai qu'ils y peuvent aussi trouver le plus d'amertume lorsqu'ils ne les savent pas bien employer, et que la fortune leur est contraire ; mais là sagesse est principalement utile en ce point qu'elle enseigne à s'en rendre tellement maître et à les ménager avec tant d'adresse, que les maux qu'elles causent { sont fort supportables, et même qu'on tire de la joie de tous.

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