‹ Œuvres de Descartes (volume 2)Chapitre 18 sur 106 · DB LA THÉORIE GÉNÉRALE DES^ CAUSES ET DES SUBSTANCES · texte numérisé non relu

DB LA THÉORIE GÉNÉRALE DES^ CAUSES ET DES SUBSTANCES

La réalité à donner aux substances finies pour échapper à Téléatisme ou au panthéisme a gêné à Texcès tous les philosophes; et, par une tendance naturelle quoique peu logique, ils ont cherché â atténuer cette réalité, croyant se rapprocher de la solution en même temps qu'ils diminuaient les données du problème. Ainsi ont fait les alexandrins, qui, forcés de

XXXTIII INTRODUCTION.

produire le monde, l'ont rattaché à Dieu aussi étroitement qu'ils Tout pu par la loi des émanations, et ne Font fait sortir du sein de Tun que pour Ty rappeler aussitôt par la loi de l'amour. Ainsi fait Descartes par cette continuité de création admise dans le Créateur, etqui non-seulement empêché l'unité de l'acte de Dieu, mais compromet la stabilité des lois dans le monde créé, c'est«à-dire la seule chose qui donne quelque fixité et quelque réalité au multiple ^. Mais outre que par cette atténuation du problème on ne diminue en rien la difficulté, 6t qu'elle reste toute pour la production de h réalité, si on peut le dire, la moins réelle, la conception môme du multiple par Dieu sans la création est déjà un problème insoluble; et quand Dieu ne ferait que concevoir Je monde sans le produire, il y aurait là quelque chose d'impénétrable à la raison humaine. C'est à cette conception, en effet, que le langage humain commence à balbutier et à affirmer i'étre du non-ôtre par une fiction sans laquelle il ne peut sortir de la proposition identique qui est tout l'éléatisme, savoir : Dieu est celui qui est.

La difficulté de concevoir le comment de la création tient à la difQculté plus générale de concevoir le comment de la causalité. (ïous croyons savoir comment une cause produit un effet, et nous confessons ignorer comment une cause produit un être. Au fond nous ne comprenons pas plus une cause ordinaire qu'une cause créatrice •, mais parce que nous sommes nous-mêmes une cause, nous croyons connaître la cause, et en général tout ce qui a quelque analogie avec notre

1 Là est Torigine de cette opinion anti-philosophiqae de Descartes, la proscription des causes finales. On ne pent affirmer aucune stabl- Uté dans la nature, sans prendre sur loi de déterminer la volonté libre de Dieu. H faut rapprocher de cette opinion le soin excessif que prend Descartes de ne pas diminuer cette liberté, et le motif qu'il allègue quand U se refuse d'affirmer expressément rimmortalité de rame.

iRTRODiicTiaBi. xxza

être et ses moâffieattons. De là tant de métaidiopea prises

pour des solutions, de là rmcompréhensibilité d'un fait donnée pour raison d'une impossibilité, tandis qu'une contradiction seule implique Fimpossibilité. Parce que noua voyons le contact aeeompagner très'^souvent la production d'un elTel, le vulgaire croit qu'il n'y a point d'effet sans contact avec la cause, et que le eont^et explique la cause* Un philosophe remarque qu'il ne l'explique point, et, n'en trou<« vaut point d'autre explication, il la nie ^. A moins d'être sceptique, on ne peut nier ni la notion de cause ni la réalité de l'eiTort \ mais on nie l'efficace de la cause» comme incom<' préhensible. Or, qui ne voit qu'il faudrait nier à /or/ion toute efficace? Nous savons que Dieu produit hors de lui des êtres ; et nous le croyons sans le comprendre, parce que nous découvrons clairement la nécessité de le çrQire : sur quel fondement contester ensuite TefScace humaine, qui ne produit que des modifications, et n'a que la force de diriger des forces et non d'en produire? Laque$tiQn de Fefûcace des causes secondes doit donc suivre le sprt de la question de l'efQcace de la cause première ; et la théorie de rimpusisi^ bilité de l'action eiteme d'une forée e^t néoessairement

* «M. Descartes a ern que l'àme pourrait avoir le pouvoir de changer la direction des mouvements qui s^e font dape le corps, à peu prp^ comme un cavalier, quoiqu'il ne donue Doint 4^ force ^ çou chçval qu'il monte, ne laisse pas de je gouverner çp dirigeant cette force du côté que bon lui semble. Mais comme cela se fait par le moyen du frein, du mors, des éperons, et d'autres aides matérielles» on conçoit comment cela se peut : mm il n'y 9 point d'ipstruments donl l'âme se puisse servir pour ç^t elf^t; riçn enûii^ ni dans Tàme, ni dans le corps, c'est-à-dire ni dans la pensée ni dans la masse , qui puisse servir à expliquer ce changement de Pun pat l'antre. En un mot, que Pâme change la quantité ^e la force at qu'elle ebanga la Ugne de la di^eOlQp, ee ^n^ d9s çliQ^iss ég^lgmeqt inexplicablf^s, »

( Leibniz, Thépiicéfit fi9sq.i tur (fi ^nté de

XL IRTItOOUCTIOIl.

OU fausse ou universelle, c'est-à-dire qu'elle est nécessairement fausse.

Les successeurs de Descartes nient TefOcace des causes secondes ; Descartes en partie la nie et en partie l'accorde. Il raccorde explicitement, mais implicitement il la nie. La question de la persistance des substances se retrouve ici sous un point de-vue nouveau. Sans douto Télre existant à toutes les parties de sa durée par le seul etfet delà volonté créatrice dépend de cette volonté quant à sa substance et quant à ses modes, ce qui semble détruire reftlcace des causes secondes. Mais il y a lieu de distinguer : si cette dépendance provient de Pacte unique qui produit toute la création, comme elle ne peut être niée dans aucun système, elle ne constitue point un caractère du cartésianisme; la production des causes secondes, douées d'une efficace subordonnée à celle de la cause première, rentre dans la question générale de la création, et n'est sujette tout au plus qu'à Tobjection peu profonde de Malebranche sur le double emploi. Si, au contraire, l'acte de Dieu est conçu comme n'étant pas unique, outre qu'on rouvre parla la porte à toutes les difficultés sur la conservation et la Providence, la substance devient purement passive dans cette continuelle expiration, et le même acte qui crée l'être, créant aussi les phénomènes, ne laisse ni efficace ni but même aux causes secondes. On ne peut être surpris qu'avec cette opinion de l'action continue de Dieu, Descartes ait négligé d'établir le concours des causes secondes dans la production actuelle de leurs présentes modiOcations ] quant à leur accorder de la puissance au delà d'un instant indivisible, et à les considérer comme capables de produire un développement, même interne, dans un moment à venir, il est clair qu'il ne le pouvait pas. Sur quoi Ton peut remarquer deux choses : l'une, que dans cette théorie il n'y a plus d'autre puissance que la possibilité logique ; l'autre, que si dans le système de Leibniz la séparation des monadoF

INTRODUCTIOV. lU

rigoureusement maintenue ne permet à aucune force de s'exercer sur ïes monades du dehors, dans Descaries la séparation non moins rigoureuse des moments de la durée n'aurait pu permettre à la force d'une substance de s'exercer sur les modes à venir de cette même substance. Descartes n'a pas eu lieu d'exposer cette conclusion, parce que le caractère général de sa doctrine l'a toujours écarté de la considération des causes secondes ; et cela se conçoit aisément : il a fait sortir de Dieu tout le mouvement, et Ta employé dans ses combinaisons mécaniques comme une sorte de matière générale que l'influence des causes secondes pouvait modifie» seulement. C'est par là qu'il renouvelle toutes les difficultés d'abord résolues de la création, de la conservation et de la cause; et qu'il introduit toutes ces théories sur la nature de la substance, sur la nature et Tefflcace des causes secondes» qui ont tant égaré son école.

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