‹ Œuvres de Descartes (volume 2)Chapitre 20 sur 106 · INTRODUCTION. XL · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XL

en revenant par un détour à la nécessité après être parti de rintelligence.

Descaries soutient expressément que Dieu a pu faire que deux fois 4 ne fussent pas 8, et que les trois angles d'un triangle ne fussent pas égaux à deux droits, parce qu'il n'y a point d'ordre, dit-il, point de loi, point de raison de bonté et de vérité qui ne dépende de Dieu, et que c'est lui qui de toute éternité a établi comme souverain législateur les vérité? éternelles. Outre que cette opinion, prise en elle-même, ne peut pas être soutenue, et qu'il est impossible de feindre qu'il n'y ait pas d'autre raison pour que deux contradictoires ne puissent aller ensemble sinon que Dieu le leur a défendu, la nature de Dieu se trouve corrompue par cette erreur, tout ainsi que la nature de l'homme et généralement le système du monde. D'abord les idées innées que nous connaissons par une impulsion naturelle, et qui nous semblent si évidentes, ne le sont que par la volonté libre et indilîérente de Dieu : donc ces règles auxquelles nous sommes soumis, et qui s'assujettissent tous nos jugements, ne sont nécessaires que pour nous, et demeurent arbitraires pour Dieu 5 de sorte qu'à la vérité nous affirmons d'abord , quand nous nous confions à ces règles, que Dieu est raisonnable, sage et bon; mais quand nous venons à envisager que la définition même de la bonté et de la sagesse dépend de ces règles, qui dépendent de la volonté de Dieu, il faut bien avouer que le mal eût été le bien s'il l'eût voulu -, que, la définition du bien dépendant de la volonté, la volonté ne peut point être appelée bonne, et qu'enfin, la moralité consistant à obéir à Dieu, il n^ peut aucunement être appelé bon ou mauvais. Celle contradiction est d'autant plus choquante, que Descartes avait observé assez exactement les conditions de la liberté dans l'activité humaine pour déclarer que la conception d'un molif devait précéder nécessairement tout exercice de la volonté libre. Il ne connaissait pas assez

le principe de la raison suffisante poar reconnaître ir hasard, c'est-à-dire le pur rien, quand il prend la forme du caprice absolument dénué de raison bonne ou mauvaise ; mais au moins déclarait-il que la liberté d'indifférence est le dernier degré de la liberté, gradus infimus libertatis. Ce môme Descartes pe craint pas de faire consister \^ liberté de Dieu dans cette indifferentia activa des scolasliques , et de porter cette atteinte à la théorie de la liberté et à celle de la raison. Aiusi, quand il soutient que Dieu !u^ peut nous tromper, en réalité il ne dit rien, et prononce des paroles vaines, puisque, Dieu faisant les axiomes, Terreur et la vérité oe commencent qu'après lui, et sont des quuliflcatioiu» relatives qu'on ne peut lui attribuer à lui-même. Il faut même aller plus loin, ci dire que la première des vérités, qui est le principe de contradiction, dépendant de Dieu, ne s'applique pas à lui, et que Ton peut dire indifféremment qu'il est ou qu'il n'est pas. D'ailleurs, comment serait-il un esprit, si sa volonté fait les vérités ? Un esprit doit affirmer, raisonner; le peutron faire sans l'intuition d'un principe? Il est vrai que Dieu ne raisonne pas quant à la forme du raisonnement, qui est un développement; mais il aperçoit immédiatement les conséquences dans les principes, il affirme leur existence et leur liaison ; donc il a un point de départ \ car si lui*-mème fait le prio» eipe, et qu'il soit intelligent en le faisant, il n'a. aucune raison de le faire tel ou tel, ce qui est absurde et contraire à l'essence du jugement. De plus, la volonté périt dans cet excès : car la volonté libre ne consiste nullement dans Tintclligence, et cependant ne s'en peut passer, ni de la conception d'un motif; et si elle fait elle-même son motif, elle n'en avait point pour le faire. D'où il faut conclure qu*ôter l'origine du monde au hasard pour la mettre en Dieu, mais en un Dieu qui n'a point de raison et crée lui-même les vérités, ce n'est pas nier le hasard , mais le subjectiver seulement.

INTRÔbtJCTIOK. XLVii

Il faut dire que les idées innées sont absolues, qu'il n'y a point dlnlelligence sans principe ni de volonté sans motif, et que Dieu même est raisonnable.

Cette doctrine de Descartes a semblé si extraordinaire à Leibniz qu'il a cru devoir Texpliquer par celte autre théorie cartésienne, que nos propres jugemenlè sont des opérations de la volonté. Si c'est volontairement que je juge que àcu\ et deux font quatre, je puis soutenir que celte proposition dépend de la volonté de Dieu; car, df* même que ma volonté libre ne pouvait ne pas juger ainsi, la nature de Dieu fait que sa volonté ne peut pas ne pas établir que deux et deux font quatre. Ainsi ce n'est qu'un changement dans la signification des termes 5 et DescarteS n'a pas été véritablement de cette opinion, qui a tant égaré son école *.

^ «Je ne saurais même mMmagtner que M. Descattes ait été tout de bon lie ce sentimetit, quoiqu'il ait eu des sectateurs qui ont eu la faci-* lité de le eroire et de le suivre bonnement où il ne faisait que semblant d'aller. C'est apparemment un de ses tours, une de ses ruses philosophiques j il se préparait quelque échappatoire: comme lorsqu'il trouva fin tour pour nier le mouvement de la terre, pendant qu'il était copernieien à outrance. Je soupçonne qu'il a eu en vue ici Doe autre manière de parler extraordinaire de son invenUon, qui était dédire que les affirmations et les négations, et généralement les jugements internes, sont des opérations de la volonté. Et par cet artifice les vérités étemelles, qui avaient été jusqu'à cet auteur un objet de l'entendement divin, sont devenues tout à coup un objet de sa volonté. Or, les actes de la volonté sont Ubres : donc Dieu est la cause ibre des vérités. Voilà le dénoûment de la pièce. Spectatum admiasi. Un petit changement de la signification des termes a causé tout ce fracas. Mais si les affirmaUons des vérités nécessaires étaient des actions de la volonté du plus parfait esprit, ces actions ne seraient rien moins que libres; car il n'y a rien à choisir. Il parait que M. Descartes &e s'expliquait pas assez sur la nature de la libeîté. »

(LelDniz, ThéodicéCy Essai sur la hanté âê Dieu, part, il, S 1^6.

XLyilI INTRODUCTIOlf.

Le doute méthodique , la conscience et Dieu donnent la clef de tout le cartésianisme. Il n*y a point d'autorité qui ne soit soumise au contrôle de la raison. 11 n'est rien que je puisse affirmer avec plus de certitude sinon que j'existe. De cela seul que j'existe et que j'ai l'idée de Dieu, Dieu est. Ce sont les trois propositions fondamentales, toutes trois incontestables, et établies par Descartes dans le meilleur ordre et sur les meilleures preuves. 0escartes établit encore solidement que mon âme^ qui se connaît par la coDscience^ se connaît sous les attributs que la conscience perçoit^ et se sépare de tout ce qui est corporel. Il montre bien que le monde entier dépend de Dieu, et pour être, et pour durer ^ mais il se trompe sur l'acte de Dieu, sur la loi de cet acte; partant^ sur l'efficace des causes secondes, sur l'indéfectibilité des substances et leur activité. Son Dieu agit constamment, et non uniquement, ce qui ^mpromet la stabilité du monde ; les lois du monde sont des lois en dehors du monde, ce qui fait du nwnde un automate , et introduit le mécanisme : de là la proscription des causes finales , et le nom de Dieu devenu presque inutile ; de là aussi la fameuse parole : « De la matière et du mouvement, et je ferai le monde -, » dans ce monde mécanique sans cesse renouvelé , les substances et leurs modes ne dépendent en aucune façon de la persistance d'une force propre à la substance môme, mais de l'action de la première force : de là la passivité des. substances ; toute autre action y est niée, ou atténuée, ou accordée par déviation des principes : ainsi un corps n'agit pas sur un autre corps; Tesprit, à la vérité, agit sur le corps , mais pour en diriger le mouvement, non pour le produire ; et les mêmes raisons pour lesquelles on écarte la production devaient aussi faire rejeter la direction. En un mot, Tàme humaine y est établie, distinguée du corps, rapportée à Dieu , Dieu lui-même démontré comme cause et conservateur; mais la théorie générale des forces , et toute la doctrine des rapports est défec*

IMTRODUCTIOK. XUX

tueuse. C'est pourquoi Descartes a fondé Tindépeiidance de Tesprit et le rationalisme; mais en même temps il a donné lieu aux causes occasionnelles, àU'harmonîe préétablie et au spinozisme.

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