SCIENCES SECONDAIRES
La psychologie de Descartes, sa physiologie et sa physique renfermeotde belles applications de ses principes. Admirable dans ses erreurs mêmes, il a construit un système complet dans lequel on peut aller si aisément des principes aux con* séquences et remonter des conséquences aux principes, que Ton s'y meut avec facilité, comme dans un monde bien connu et dont les rouages sont excellents. Notre àme a des actions et des passions ^ ; il y a six passions principales : Tadmiralion y ra[nour , la haine , le désir , ta joie , la tristesse. Les actions dépendent de la volonté^ la volonté est le pouvoir de se déterminer, elle est aussi le pouvoir d'affirmer ou de nier : ainsi le péché est une erreur *, origine d'une opir nion célèbre de Malebranche. La raison de nos erreurs est la disproportion qui existe entre la volonté et les autres facultés de notre entendement * 5 et les causes qui font naître cette disproportion sont les préjugés d'enfance, la difficulté de les oublier, la fatigue qui naît de l'attention, et l'emploi vicieux du langage K II n*y a pas de lutte entre la partie raisotinable
^ Cf. Traité des passions, 17.
' Cf. Principes, 37.
' «D'où est-ce donc que naissent mes erreurs? C'est, à savoir, de cela seul que, la volonlé élant beaucoup plus ample et plus étendue que l'entendement, je ne la contiens pas dans la même limite, m
{Quatrième Méditation, cf. Principes, 36 et 38.)
^ Cf. HègUs pour la direction de Vesprit, règles 7 1-74.
et la sensitive; mais entre Vkme et le corps faliaht chacun effort sur la glande pincale. Nous avons des idées innées , des idées adventices, dos idées formées et conçues par la force propre de notre esprit *. On sait que Descartes démontre l'existence du monde extérieur par la» véracité de Dieu •, et que, pour expliquer Taction réciproque de l'esprit sur le corps et du corps sur l'espril, il emploie les esprits animaux et la glande pinéale *. H faut remarquer que ni Tesprit ne donne le mouvement au corps, ni le corps ne donne la pensée à l'esprit. Le corps ne fait qu'exciter les pensées, qui sont virtuellement dans la faculté de penser; il n'influe que sur leur direction; elles se développent en moi à son occasion, non par son action : c'est Torigine de l'harmonie préétablie de Leibniz, qui déclare iui-*même que Desoartei y serait venu infailliblement s'il n'avait pas accordé aux causes secondes la direction du mouvement '»
Les animaux ne sont que de la matière ; ils sont donc soumis aux lois de la matière, qui sont des lois mécaniques, et non à celles de l'esprit. Par conséquent ils ne sont et ne peuvent être que des automates* Un automate étant supposé parfaitement semblable à un singe, il serait impossible de les distinguer.
Le mouvement n'est point inhérent à la matière, ni aucune fof ce quelconque ; et un corps ne peut pas en mouvoir un autre. La matière dans son essence n'est que de l'étendue : elle est donc identique avec l'espace $ elle n'a donc point de
1 Cf. Troisième Méditation.
* Cf. Les pcusions de Vàme^ 42 et 4S.
> a La seconde découverte est qu'elle se conserve encore la mémo direction dans tous les col*ps ensemble qu*on suppose agir entre eux, de quelque manière qu'ils se choquent. Si cette règle avait été connue de M. Descartes, il aurait renda la direction des corps aussi indépendante de rame que leur force, et Je crois que cela l'aurait mené tout droit à l'hypothèse de rharmoDie préétablie»» Leibniz, ThéotHcéêt
■ITAODUOTlûlI. U
limites { elle ne soufFre iùm point de vide \ enfin elle est donc divisible à Tinfini S Le$ lois mécaniques du mouvement de la matière font qu'elle pereévère dans son mouvement ou dans son repos juequ^i oequ*il survienne une cause de changement *. En outre, chaque partie de la matière tend à se mouvoir suivant des lignes droites , comme on peut le voir par Texemple de 1q frojïde \ et un çopps en mouvement qui en rencontre un autre perd sa direction, mais non son mouvement'. Les tourbillons résultent de l'inertie de la matière, des lois de la direction des mouvements, et des rApports des vitesses avec la masse. Le monde peut ôtrc conçu comme une machine où tout résulte des lois du mouvement. La matière inerte et passive étant donnée avec le mouvement et ses lois, leur action mécanique produirait le monde sans l'inter-*vention d'aucune force. La terre se meut autour du soleil.
Dans toutes ees applieatloi» de la méthode aux aôenees secondes, Descartes établit nettement les distinctions, et ne résout le£ rapports que par des hypothèses sans réfilité. Il se trompe sur la nature des substances en qe qu'il les croit pasr sives f quant à leur développement interne , par sa théorie sur la durée; et quant à leur action au dehors, par le caractère mécanique de son système. U sç trompe sur leurs rap^r
Eisai iur la bonté de Di$u, part, i, S <>L Cf. LB\hnUt Troisième lettre àBourgttèet; et Malfibranehe* De$ lois gMrales de la communication des mouvements, g 14. Remarque,
^ Cf. dans les Essais de M. do Rémusat l'usai mv la matièi q tout entier, et paiticulièrement p. 909 sqq» et 930 sqq.
* Principes, seconde partie, principes 86 et 37. Cf. Malebranche, Éclaircissement sur le sixième livre de la Recherche de la vérité,
* Hu'yghens croyait avoir démontré la fausseté des règles du mouv« meot é6 Descartes; fipinoia accorde aeulement la fausseté de la •Uièma règle, et U croit le sentiment de Huygben^ aussi erroné que ielot 4o Peseartea. Consultes Spinoza, QBuwres pos^hum^s^ letira i^ fi l'excellent travail de M. Emile Saisaet*
Ul INTROnuCTlOM
ports, par une suite de son erreur sur leur nature, en ce qu'il introduit partout un troisième terme, soit qu'il l'appelle les lois mécaniques du monde, ou que, revenant à la première forme de sa philosophie, il l'appelle la volonté de Dieu ^.
GOIfCLUSIONS GÉNÉRALES.
Il faut considérer dans Tœuvre de Descartes la fondation de l'indépendance philosophique, du rationalisme moderne et de l'école cartésienne proprement dite.
Sur le premier point le succès a été complet. Descartes ne parut point en plein moyen ûge. Il vint au moment où la réforme était possible, et avec toutes les qualités d'un réformateur sérieux, la hardiesse et la prudence. Le seizième siècle, en changeant de joug, avait fait l'apprentissage de la liberté.
A Descartes dit expressément : « Pour ce qui est du mouvement, il me semble qu'il est évident qu'il n'y en a point d'autre cause que !)ieu. » Principes, 36. — Et plus loin : « De cela que Dieu n'est point sujet à changer et qu'il agit toujours de même sorte, nous pouvons parvenir à la connaissance de certaines règles, que je nomme les lois de la nature, et qui sont les causes secondes des divers mouvements que nous remarquons en tous les corps. » Ibid., 37. — Les lois de la nature considérées comme causes secondes, voilà déjà un point digne de remarque ; et cependant on voit par ce passage, que Descartes, dans le fond, a toujours recours à l'action de l^ieu, et met les lois de la nature dans les choses comme la marque de cette volonté divine en elles. Mais malgré cela, ou peut-être à cause de cela, il fait partout la supposition des machines; et ce sont ces suppositions, dont ii fait ensuite tout dépendre, qui constituent le caractère de sa physique générale. 11 faut se rappeler, à propos de l'intervention divine, ce passage de Malebranche, 11. : « Les hommes ne peuvent s'empêcher de reconnaître que les créatures dépendent de Dieu; ils diminuent cette dépendance autant qu'il leur est possible, soit par une secrète aversion pour Dieu, soit par une stupidité et par une insensiblUté effroyable à regard de son opération, etc. •
INTRODUCTION Llli
Ces vieilles et immobiles théories du moyen âge , ce jargon des écoles, cette autorité inexorable qui arrêtait l'élan de l'imagination et de la science , à force d'avoir duré, finirent, comme toutes les tyrannies, par augmenter l'énergie des forces novatrices si longtemps et si durement contenues. De toutes parts se lèvent en un moment de fiers et nobles esprits, amoureux du grand style et des brillantes pensées , dégoûtés du passé, ardents pour l'avenir, ou remontant dans les souvenirs de l'humanité au delà de cette agonie du moyen âge, de cette oppression, de cette barbarie, jusqu'aux plus beaux âges de la philosophie grecque, quand Platon et ses disciples, n'aimant que le beau et le vrai, ignorés du monde et s'éievant au-dessus de lui, vivaient dans le palais de leurs pensées, dans ce temple majestueux et serein élevé par la doctrine des sages. Edita doctrina sapientum templa serena. Ce mouve^ ment, qui décidait de l'avenir du monde, le monde n'y participait pas encore : les moines s'agitaient dans leurs cloîtres, les savants dans leurs écoles; mais le peuple n'avait pas secoué le joug, la lumière n'avait pas brillé aux regards de tous. L'inquisition brûlait Giordano Bruno à Rome, pour inaugurer le dix-septième siècle par un auto-da-fé; Descartes vivait quand sur la place du Salin^ à Toulouse, il fallut employer des tenailles pour arracher la langue de Yanini poussant des cris de bête féroce, et jetant du haut de son bûcher sa malédiction à ses bourreaux. Descartes lui-même, dans tout l'éclat de sa gloire, condamna à l'oubli, pour un temps du moins, son plus important ouvrage, quand il apprit la condamnation de Galilée; et ce grand homme, quoique coper*^ nicien à outrance, comme le dît Leibniz, fut obligé plus tard de dissimuler sa doctrine sur le mouvement de la terre et de l'envelopper dans des termes ambigus, pour éviter la persé- . cution. Malebranche déplorait encore après lui l'autorité d'Arislote survivant dans les écoles, et se plaignait que de son temps, si l'on faisait une découverte et qu'Âristote y fût con-
UT IMTHODUGIIOII.
traire) on renonçait à sa raison et k rexpérience plutôt qu*ii la foi péripatéticienne. Cependant le parti de l'autorité tombait chaque jour, et sa cause était perdue à jamais. Le J9i«coun de la Méthode^ écrit en langue vulgaire, accessible è tous, et renfermé tout entier dans le scepticisme méthodique et le Je pense^ doneja $un^ avait opéré Q^ grand prodige. Il avait mis dans le monde une lumière qui ne se pouvait plus éteindre, et accompli une de ces révolutions immenses, né^ cessaires, dont les résultats vont toujours croissanti parce qu'elles ouvrent à l'esprit une voie nouveUe^ et le mettent en possession d'une de ces vérités qu'on ne peut, quand on les possède, abandonner sans périr.
Le triomphe du rationalisme ne fut pas aussi grand, mais il le fut autant qu'il pouvait l'être. Descartes eut le bonheur de rencontrer deux adversaires puissants, Gassendi et Hobbes^ l'un le plus érudit et le plus habile, Tautre le plus radical et le plus conséquent des sensualistes* Il caractérisa si nettement la spiritualité de Tàme que le corps devint douteux, non l'esprit, et que ce fut comme un problème pour quelques* uns de ses successeurs de savoir si 1^ corps était matériel. 11 ne reste rien à faire après Descartes pour la séparation de l'âme et du corps : Tautorité de la conscience distincte et séparée de la perception sensible, et mise au^^dessus d'elle ] les idées innées considérées comme le fond mémo et la partie positive de toutes nos conceptions, telle est en e0bt la base suffisante, complète, du spiritualisme et du rationalisme. Quant à Tobjection de savoir si nos idées innées ont une réalité objective, Descartes prenait ce point oomme démontré par la seule considération' de leur nature; et de là Timpor^ tance toute spéciale qu'il donne à sa démonstration de l'existence de Dieu par la simple cono^ption de son essence. Les cartésiens comprenaient que l'on pût discuter sur la réalité, objective des idées factices, parce que le moi en possède la ' éminente ; mais Ma n'admettaietit pas de doute sur
mtuotitctiôii. Lv
la réalité objective des idées Innées, parce que leur objet a la réalité éminente du moi. Il faut voir comment Spinoza traite par avance le rationalisme subjectif de Kant, quHl appelle une maladie et non un système *. C'est donc ^n rationalisme complet que constitue l'école de Descartes ; c'est la conscience percevant le ^> êuis dans le je pensé, c'est-àdire découvrant immédiatement l'être sous le phénomène; c'est la raison fournissant à l'homme, naturellement, et par cela seul qu'il pense, c'est-à-dire qu'il est un esprit, des idées positives, complètes, nécessaires, cl prouvant par le fait seul de leur existence la réalité de leur objet.
Il n'en est pas de même des doctrines qui restèrent propres à l'école, et qui embrassent toute la théorie de la cause, et en général la science des rapports. Descartes, dans cette partie de la philosophie, laissa ém% réformes à foire, aujourd'hui commencées et non accomplies * l'une dans le monde matériel et dans la théorie métaphysique de la fbrce, parLeibniK; l'autre dans la physiologie et dans l'étude de la vie animale, parStahl.
Soit qu'on envisage la psychologie ou la physique générale de Descaries, on y trouve la même foute. Ouand il construit la science et qu'il la commence par les idées et par les sources de nos idées, il folt dépendre avec raison la connaissance (le la substance de la connaissance des phénomènes, etoonj^idëre oomme un critérium suffisant de la connaissance Tévldenee des perceptions, et comme critérium de la distinction même réelle, la simple conception de la séparation ou réelle ou modale : il en eoncHiJft que lee modes perçus par la con«science, c'est**à-d|re indépendamment des sens et de leurs ol^els, existent dans une autre substance que celle dont les
*■ Voyez aussi, dans ce yolume, la réponse de Descartes k cette obJecUoD do P. Bourdin, que « du eonnaitre à l'être la conséquence piab0BA0i»
tTI niTEODDCnOll.
phénomèDes frappent nos sens. La distinction à laquelle ii arrive ainsi est d'autant plus radicale que, sous le point de vue de la logique, la conscience est certaine d'une certitude immédiate, et la perception sensible d'une certitude indirecte et à posteriori seixlemeni* Entre la pensée, d'une part, et l'étendue, de l'autre, il n'y a point d'analogie. Elles ont de commun, dans la nature de l'homme, de tomber sous la quantité ; mais avec cette différence profonde, que la quantité, du moins quant à l'espace, qui est une de ses deux formes, est inhérente à la nature du corps, et même la constitue ; tandis qu'elle ne se rencontre que comme un accident et un défaut dans la nature de l'esprit. La pensée dans le temps est une pensée enveloppée et caduque ^ la mémoire, l'induction, le raisonnement, ou ne s'étendent pas au loin, ou ne donnent que des probabilités, et tiennent par conséquent, non à la nature de notre &me, mais à ses défauts. Elles sont en nous pour suppléer à ce qui nous manque, et parce que l'Âme n'est pas actuellement une entélécbie, mais une puissance qui se développe successivement dans le temps.
La pensée et l'étendue diffèrent donc de la façon la plus complète*, et Descartes, en employant ces deux attributs pour éléments différentiels des deux substances, les a éloignées l'une de l'autre autant que cela se pouvait faire. Aussi la distinction de Ttoe et du corps est-elle un des dogmes les mieux établis dans son école ; et Halebranche put dire qu'elle n'avait jamais été bien connue « que dans ces derniers temps. » Descartes, Malebranche et Leibniz ont en effet si bien connu la séparation de l'âme du corps, qu'ils n'en ont pas vu l'union. Tout est passif d'ailleurs dans la psychologie de Descartes : il faut qu'il monte jusqu'à Dieu pour trouver une cause libre, et jusqu'aux lois de la nature pour trouver des causes secondes. Quand il sort de son doule mé thodique, la première pensée qu'il admet est une pensée qu'il
INTRODUCTION. LVfl
ne peut pas ne pas admettre, et à laquelle il se résigne pour cet unique motif. Il est vrai qu'elle est précédée d'un effort volontaire (le doute méthodique) -, mais Descartes néglige cet elTort, et fait commencer la science au moment où il a cessé, et où l'esprit subit, quoi qu'il fasse, une croyance. Plus tard, en examinant nos idées, Descaries reconnaîtra des idées factices, mais perdues au milieu d'idées innées à la production desquelles nous n'avons aucune part, et d'idées adventices dans l'acquisition desquelles il ne voyait pas l'emploi et la part de notre activité. Enfin lorsqu'il admet la vo* lonté il la fait dépendre du jugement, se condamnant ainsi à ignorer toujours le vrai sens de la liberté ; et ce qui prouve qu'il en avait, comme dit Leibniz, une idée fort extraordinaire, c'est qu'il voulait ensuite admettre la liberté en Dieu, tout en lui ôtant la raison, et qu'il luiôta même la raison, tout exprès, à ce qu'il pensait, pour rendre la liberté plus entière. Ce caractère de passivité des deux substances a été cause que Descartes et son école ont expliqué le mouvement de la pensée et le mouvement corporel par l'existence abstraite d'un mouvement général gouverné par des lois mécaniques, ou par l'intervention actuelle de la volonté de Dieu, seul et unique agent de toutes choses-, et en même temps ces différences profondes établies dès le commencement entre les deux substances ont conduit Descartes à cette opinion, que l'esprit a ses lois et la matière les siennes ; en sorte que, pour avoir fait mieux que personne une distinction importante entre les deux parties du monde, il a fini par admettre deux mondes, séparés l'un de l'autre par un abîme infran^ chissable que peut seule combler la toute-puissance de Dieu, 8oît qu'elle s'exerce par des lois mécaniques, ou par une action providentielle continue, ou par une harmonie préétablie entre les développements successifs des deux mondes.
Entre la psychologie de Leibniz et celle de Descartes il y a une différence capitale, qui modifie profondément la na-
i.Y|n qiTRODiKmoii.
tur6 ànB deux systèmes. Dc3carte6 8*arr6te à la forme exté^ rieure de la conscience : Je pense, ou je me pense; et concluant intmédiatement la nature du sujet, de cette opération primitive par laquelle le sujet se saisit lui-même, il définit l'ftmeune substance pensante; plus tard il définira le corps une substance étendue. Leibniz n'envisage pas seulement la réflexion dans la conscience; dans le fait complexe de i'aperception du moi par le moi, il tient compte, non-seulement du fait d'apercevoir, mais de la nature de l'être aperçu* Cet être lui apparaît comme actifs c'est-à-dire non-seulement comme un acte, mais comme un acte qui sort actuellement d'une puissance qui le contenait. L'esprit a donc conscience de lui-même comme d'une forée en exercice ; il connaît à la fois son acte, sa puissance, et te rapport de son acte à sa puissance. 11 s'affirme doue, dans le premier iaii de conscience, comme* une puissance enveloppant l'effort. Uaeitt ne donne à Tesprît que l'eiislaieB préeeale \ la o(totiiiuité des actes ne donne qu'une successioo d'existence 3 c'eat la conscience de la puissance dans son rapport avec l'acte, rapport et acte dont on a également conscience, qui donne l'idée d'identité personnelle, impliquée dans le premier fait de conscience. Donc la notion de substance est proprement la notion d'une force qui se développe. Ainsi les pbénomènea sortent naturellement de la notion même de sub^tanoe, et ne s'y appliquent pas d'une façon tout extérieure^ oomme i (a substance inerte des cartésiens. Leibnia n'a pas profité de sa théorie de la force» car il n'a admis que la force qui se modifie elle-même, et non pas celle qui produit des modifia cations dans un sujet étranger. Voilà ce qui l'a forcé de re* courir à Dieu, comme las cartésiens, pour expliquer ou plutôt pour remplacer l'influence de l'esprit sur h corps. Seulement .'action do Dieu, pour Leibniz, s'exerce en produisant les substances, c'est-à-dire des forces organisées pour produire Wlièrement une série d'actes (harmonie préétablie), tandis
tUtftODtCTfON. UX
que t^oul* Mdlëbi*fln(ihe elle s'exerce en produisant direclemenl la iériedes phénomènes (causes occasionnelles). Le système dé Lôîbni* est dynamique, celui des cartésiens mécanique. Les cartésiens ont une conséquence fâcheuse à supporter de plus que Leibnk : c'est que leurs substances ne sont guère capables d'identité, Jusque-là même quei'essènce des oorps est mise dans l'étendue, laquelle n'est pas distinguée de l'espace et ne constitue par conséquent qu'une simple Juxtaposition de phénomènes. Ils tombent dans cette erreur, pour avoir absolument négligé l'activité ; la théorie des causes occasionnelles et celle de l'harmonie préétablie peuvent venir d'une connaissance incomplète de Tâctivite.
8i, par une analyse psychologique plus complète. Dèscartes avait réconnu Timportance de la notion de cause, s'il avait vu que la liberté est le fond môme de la conception du moi, cela seul eût nécessairement modifié tout l'ensemble de sa doctrine) car des causes secondes une fois admifes^ il aurait fallu constater et expliquer leur concours dans le développement successif du monde ] la substance aurait été une force, la force aurait existé dans une puissance, le rapport da phénomène à l'être aurait eu sa raison dans ractualisation de la puissance ; de plus, la notion de force, au lieu de les détruire, eût produit les analogies entre le monde physique et le monde moral. Que la force soit ou non intelligente et libre , elle n*en est pas moins une force, se développant dans les mêmes conditions ou dans des conditions analogues ; la science complète lie le phénomène produit à reffort^ et FeiTort à la volonté. Ainsi la notion générale de catise s'achève et s'accomplit ; la cause n'est plus lenfermée dans le développement interne, dans la simple actualiniion des phénomènes virtuellement contenus dans son enence; elle agit au dehors, elle modiûe les autres èlrea ; le mondcy au lieu de n'être qu'un automate ou une
U inTBOOUCTIOll.
machine, devient un être organisé et vivant où chaque partie donne et reçoit Timpulsion, et concourt, pour sa part, à la réalisation de la pensée de Dieu, créatrice et conservatrice tout ensemble.
C'est une diûicile entreprise pour la pensée humaine que de contempler TinQni sous sa forme propre, et de déterminer les attributs qui dérivent immédiatement pour lui de sa perfection absolue. Ce n'est pas que ilnflni soit loin de nous, puisque Dieu en a imprimé la pensée dans notre esprit , comme la marque de l'ouvrier dans sa créature *, ni que le fini soit plus intelligible, car au contraire l'intelligibilité appartient à Tinûoi par sa nature, et au fini par la partiel* pation de l'infini seulement. Notre esprit Qst même si conetamment tourné vers l'infini, que la difficulté que nous rencontrons à le mieux connaître ne vient pas tant d'une direction nouvelle imprimée à l'entendement que de ce que nous tâchons d'échapper aux limites de notre faculté de connaître, de voir le même objet d'une manière plus complète et moins indigne de lui. Quelquefois notre esprit confond les conditions de sa connaissance avec les conditions d'existence et la pâture même de fintelligible ; et lors même (jiie par un heureux effort il est parvenu à comprendre quelque condition de Texistence absolue, s'il se livre à une spé- «Âilation d'une certaine étendue, il est à craindre que, dans le développement de sa pensée, la force de la nature l'emportant, soit fatigue, soit l'obsession continuelle du fini, soit l'analogie de notre propre essence contingente, il perde de vue les principes d'abord établis et retombe dans l'anthropomorphisme. Ainsi Descartes, dès le commencement, éta- . but l'unité et l'immutabilité de Dieu; mais il lui arrive ensuite de regarder son action comme constante et continue : il dit bien que les lois sont exprimées des phénomènes par notre pensée ; mais il appelle ces lois des causes secondes, <^t plus d'une fois iHes aiiribueà Taction même du Créateur.
niTRODUCTION. LXl
Par là, ce principe juste et vrai, ou plutôt cette proposition identique, que « le monde dépend également de la volonté de Dieu pour être et pour durer, » change de nature dans le cours de l'exposition ; et Dieu venant à tomber dans le temps, c'est-à-dire à se confondre avec le fini, le principe que tout dépend de sa volonté détruit ou rend inutiles les causes secondes, anéantit la persistance et la durée des substances et des modes, entraine la proscription des causes finales, qu'on ne pourrait conserver sans soumettre à une sorte de déterminisme la série successive des actions de Dieu, et enfin compromet l'identité et la causalité en séparant le présent du passé et de Tavenir, le phénomène de sa substance, et TeiTet de sa cause. La métaphysique tout entière est* attachée à la détermination de l'idée d'infini *, il n'est point de difiiculté métaphysique qui ne naisse de l'opposition entre le fini et l'infini; mais en même temps, quoique cette opposition soit radicale, et qu'elle creuse entre la nature de Dieu et le monde un abîme que la science ne saurait combler, plus on fera voir la dépendance mutuelle des divers problèmes, plus on enfermera la science dans un nombre restreint d'hypothèses, jusqu'à ce qu'enfin on la réduise à cette heureuse nécessité : ou d'accepter la création libre et volontaire, la providence de Dieu, les causes secondaires libres et morales, malgré une suite de difilcultés enchaînées l'une à l'autre et dont la première est insoluble; ou de se jeter, non pas dans la confusion de l'un et du multiple, ce qui n'est pas la solution » mais l'ignorance du problème; ni dans la coexistence étemelle de Dieu et du monde, car alors la raison du multiple n'est pas donnée ; ni dans l'unité d'un Dieu qui conçoit éternellement un monde intelligible, puisque la difficulté qu'on veut fuir est déjà tout entière dans la multiplicité nécessaire de ce monde; mais dans la négation absolue du multiple, dans le système rigoureux et extravagant des éléates. f
LUI IMTRODUCTIOlf.
Huet et quelques çiutres, pour affaiblir la gloire 4q Pe9cartes, ont prétendu qu'il avait emprunté plusieurs de ses découvertes à Bruno^ à Snellius. Qu'importent les sources où il a puisé, s*il a bâti sur le roc, et non sur le sable, si le monument qu'il a fondé est d'un seul jet, ferme et stable à toujours, le pl\i^ magnifique à 1^^ fois et le plus solide de tous les ouvrages de l'esprit humain ! Oa peut attaquer la philosophie de Descartes ^ (nais tout ce qu'on a tenté depuis, tout ce qu on accomplira désormais , datera de lui, quoi qu'on fasse. Le cartésianisme, comme système, a péri, çt pour jamais; l'esprit di^ cartéstAnisn\e est immortel. Après bescarteS) il survivait en Malebrançhe ej^ é!y unissant à Platon 5 îl s'étendait dans Spinoza, il se réformait dans Leibniz, il marquait de son irrésistible influence jusqu'aux systèmes élevés pour le détruire. Le père de la philosophie critique se croyait bien sûr d'avoir mis un aux destinées du cartésianisme. En réalité il les cûnthiuait, et la Critique de la raison pure est en germe dans le doute méthodique. De nos jours, Tessorle plus hardi de la spéculation allemande, cette identification absolue de l'être et de la pensée, est-elle autre chose qu*un développement, têmérahre peut-être, du Je pense, donc je suis? Mais ce qu'il y a de véritablement immortel dans le cartésianisme, c*est cette noble liberté de la pensée, cet esprit de mesure et à la fois de hardiesse, cette heureuse alliance de l'observation et de la spéculation où Pesprit humain, partant de sol-mérme, s'élève au-dessus de soi par la force divine qui ranime, et atteint jusqu'à l'infini sans j'amaîs perdre terre, sam r^fioneer au sentiment de la réatité et de la vie. C'est par là que Desearte» a mis un ferme à ce m<>uvement aveugte et déréglé du siècle qui rayait précédé, à ee Ubertînage d*esprit qui excitait les ombrages de l'Église et alarmait la sagesse des politiques. C'est par là qu'il à fait de la philosophie une science sérieuse et respectable aux yeux de tous, une puissanee libre et régiH
INTRODUCTION. LXin
Mère tout ensemble, quelque chose enfin de grand et de légitime. C'est par là qu'après avoir constitué, il y a deux siècles, la philosophie moderne, il est encore aujourd'hui le maître et comme le génie prolecteur de la philosophie de notre temps.
Jules Simon.