REMARQUES DE L'AUTEUR
Voilà tout ce que le R. P. m'a envoyé ; et, ayant été supplié de m'envoyer le reste, il a fait réponse qu'il n'avait pas aiors le loisir d'en faire davantage. Mais, pour moi, J'aurais cru commettre un crime d'omettre ici la moindre syllabe de son écrit.
A. « Les demandes que vous me faites, » etc. Ayant reçu cette dissertation par les mains de son auteur après l'instante prière que je lui avais faite de donner au public ou du moins de m'envoyer les objections qu'il avait faites contre les Méditations que j*ai écrites touchant la première philosophie, pour les joindre à celles que j'avais reçues d'ailleurs sur le même sujet, je n'ai pu me défendre de la mettre ici, ni douter aussi que je ne sois celui à qui il s'adresse, encore que je ne sache point lui avoir jamais demandé son sentiment touchant la méthode dont je me sers pour chercher la vérité. Car, au contraire, ayant vu depuis un an et demi la vélitation qu'il avait écrite contre moi, dans laquelle je voyais qu'il s'éloignsût de la vérité, m'attribuant plusieurs choses que je n'ai jamais ni écrites ni pensées, je ne dissimule point que dès lors je jugeai que tout ce qui pourrait venir de lui seul ne vaudrait pas la peine qu'on perdit beaucoup de temps à y répondre. Mais, pour ce qu'il est du corps d'une société très-célèbre pour sa piété et pour sa doctrine, et de qui tous les membres sont ordinaireinent si bien unis qu'il arrive rarement que rien se fasse par quelqu^un d'eux qui ne soit approuvé de tous les autres, j'avoue que non-
^^unent j'ai prié, mais même que j'ai pressé très-instamment
sua LES SEPTIÈMES OBJECTIONS. 46S
quelques-uns d'entre eux de vouloir prendre la peine d*examinermes écrits, et, s'ils y trouvaient quelque chose de contraire à la vérité, d'avoir la bonté de m'en avertir. A quoi J'ai même ajouté plusieui*s raisons qui me Msaient espérer qu'ils ne me refuseraient pas cette grâce ; et, dans cette espérance, je me suis avancé d'écrire à Tun d'eux « que désormais je ferais « beaucoup d'état de tout ce qui viendrait tant de la part de « cet auteur que de quelque autre de la compagnie, et que je « ne douterais point que ce qui me serait ainsi envoyé de leur « part ne fût la censure, l'examen et la correction, non pas de « celui-là seul de qui l'écrit pourrait porter le nom, mais de « plusieurs des plus doctes et des plus sages de la société ; et, « pai* conséquent, qu'il ne contiendrait aucunes cavillations, au- « cuns sophismes, aucunes' invectives, ni aucun discours inutile, « mais seulement de bonneset solides raisons, et qu'on n'y aurait <( omis aucun des arguments qui se peuvent avec raison alléguer « contre moi : en sorte que j'aurais sujet d'espérer de pouvoir a être entièrement délivré de toutes mes erreurs par ce -seul « écrit; et que, s'il arrivait qu'il y eût quelque chose dans mes « ouvrages qui échappât à sa censure, je croyais qu'il nepour- « rait être réfuté par personne, et partant qu'il serait très-cera tain et trèchvéritable. d C'est pourquoi je jugerais maintenant la même chose de cette dissertation, et je croirais qu'elle aurait été écrite par l'avis de toute la société, si j'étais assuré qu'elle ne contînt aucunes cavillations, aucuns sophismes, ni aucun discours inutile ; mais, s'il est vrai q[ue cet écrit en soit plein, je croirais commettre un crime de soupçonner qu'un si grand nombre de pieux personnages y aient mis la main. Et pour ce qu'en ceci je ne m'en veux pas fier à mon jugement, je dirai ingénument et franchement ce qu'il m'en semble, non pas afin que le lecteur ajoute foi à mes paroles, mais seulement pour lui donner occasion d'examiner de plus près la vérité. . B. « Je me tairai pourtant, etc. » Ici, notre auteur promet de n'impugnçr les opinions de personne, mais seulement de répondre aux questions que je lui ai faites, bien que jene sache point lui en avoir jamais fait aucune, et que même je ne l'aie jamais ni vu ni entretenu d'aucune chose ; mais cependant les questions c{u'il feint que je lui propose étant composées pour la plupart des paroles qui sont couchées dans mes Méditations, ce serait s'aveugler soi-même que de ne pas voû* que ce sont elles seules
«96 ftaUKQIïEi
qu^il a dessein de combattre par cet écrit. Toatefcns fl se peut faire que les raisons qui Fobligent à feindre le contraire soient pieuses et honnêtes; mais, pour moi, je n*en puis soupçonna* d^autres, sinon qu^il a cm que par ce moyen il lui serait ^ns libre de m'imposer tout ce que bon lui semblerait, pour ce qa*il ne pourrait pas être convaincu du contraire par mes écrits, ayant déclaré tout d^abord qu^îl n*en voulait à personne ; comme aussi afin de ne pas donner occasion à ceux qui Tiendront à lire son écrit d^examiner mes Méditations, ce qnil ferait peut-être si seulement il en avait parlé ; et qnH aime mieux me faire passer pour malhabile et pour ignorant, afin de les détourner de lire jamais aucune chose qui puisse venir de moi. Et ainsi, après avoir fiiit un masque de quelques pièces de mes Méditations mal cousues, il tâche, non pas de cacher, mais de défigurer mon visage. C'est pourquoi je lève ici le masque et me montre à découvert, tant parce que je ne suis pas accoutumé à jouer de semblables pers(Minages que parce qu*il me semble qu^ii ne me serait pas ici bienséant d'en user, ayant à traiter avec une personne religieuse d^un sujet si sérieux et si important
Taurais honte de paraître trop diligent si j'employais beaucoup de paroles à faire des annotations sur toutes les choses que je ne recramais point pour miennes, bien qu'elles soient ici tontes conçues presque dans mespropres termes. (Test pourquoi je prie seulement les lecteurs de se ressouvenir de ce que j'*ai écrit dans ma première Méditation et au conunencement de la seconde et de la troisième, et aussi de ce que j'ai dit dans leur abrégé ; car ils reconnaîtront que la plupart des choses qui sont ici rapportées en ont à la vérité été tirées, mais qu'elles sont ici proposées dans un tel désordre, et tellement corrompues et mal interprétées, que, bien que dans les lieux où elles sont placées elles ne contiennent rien que de fort raisonnable, ici néanmoins elles paraissent pour la plupart fort absurdes.
G*. « Pour de bonnes et 5(^des raisons. » Tai dit, sur la fin de la première Méditation, que des raisons très^ fortes et mûrement eomidérées nous pouvaient obliger de douter de toutes les choses que nous n'avions jamais encore assez clairement conçues, pour ce qu'en cet endroit-là je traitais seulement de ce doute général et universel que j'ai souvent moi-même appelé hyperbolique et métaphysique, et duquel j'ai dit qu'U ne fallait point se servir pour les choses qui regardent la conduite de la vie;
et, partant, qu'à son égard tout ce qui pouvait faire naître le moindre soupçon d'incertitude devait être pris pour une assez valable raison de douter. Mais ici cet homme officieux et sincère apporte pour exemples des choses dont j'ai dit que Ton pouvait douter pour de bonnes et solides raisons, savoir, s'il y a une ten^e, si j'ai un corps, et choses semblables, afin que les lecteurs qui u'aïu'ont point de connaissance de ce doute métaphysique, le rapportant à l'usage et à la conduite de la vie, me tiennent pour un homme qui a perdu le sens.
D. tt Rien, dites-vous, rien du tout, i» etc. J'ai assez expliqué, en divers endroits, en quel sens cela se doit entendre. C'est à savoir que, tandis que nous sommes attentifs à quelque vérité que nous concevons fort clairement, nous n'en pouvons alors en aucune façon douter; mais, lorsque nous n'y sommes pas ainsi attentifs, et que nous ne songeons point aux raisons qui la prouvent, comme il arrive souvent pour lors, encore que nous nous ressouvenions d'en avoir ainsi clairement conçu plusieurs, 0 n'y en a toutefois aucune de laquelle nous ne puissions douter avec raison, si nous ignorons que toutes les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies. Mais ici cet homme fort exact interprète tellement ce mot-là, rierif que de ce que j'ai dit une fois dans ma première Méditation, où je supposais n'apercevoir aucune chose clairement et distinctement, qu'il n'y avait rien dont il ne me fût permis de douter, il conclut qtie je ne puis aussi connaître rien de certain dans les suivantes ; comme si les raisons que nous avons quelquefois de douter d'une chose n'étaient pas valables ni légitimes si elles ne prouvaient aussi que nous en devons toujours douter.
Ë. « Croire, dire et assurer l'opposé de la chose dont on doute. » Lorsque j'ai dit qu'il fallait pour quelque temps tenir les choses douteuses pour fausses, ou bien les rejeter comme telles, j'ai donné si clairement à connaître que j'entendais seulement que, pour faire une exacte recherche des vérités tout à fait certaines, il ne fallait faire non plus de compte des choses douteuses que de celles qui étaient absolument fausses, qu'il me semble que tout homme de bon sens ne pouvait autrement interpréter mes paroles, et qu'il ne pouvait s'en rencontrer aucun qui pût feindre que j'ai voulu croire l'opposé de ce qui est douteux, principalement, comme il est dit un peu après, a le croire de telle
ff sorte que je mepersuade qu*ilne peut être autrement, etainsi « qu'il est très-certain, d à moins qu^il n'*eût point honte de passer pour un cavillateur ou pour une personne qui dit les choses autrement qu'elles ne sont; et, bien que notre auteur n'assure pas ce dernier, mais qu*il le propose seulement comme douteux, je m'étonne toutefois qu'une personne comme lui ait semblé imiter en cela ces infâmes détracteurs , qui se comportent souvent de la même manière qu*il a fait dans le rapport des choses qu'ils veulent que l'on croie des autres, ajoutant même que pour eux ils ne le croient pas, aûn de pouvoir médire plus impunément.
F. a Mais il en va bien autrement des choses qui sont tout à « fait certaines ; car elles sont telles qu'à ceux même qui dorment € OU qui sont fous, elles ne peuvent paraître douteuses. Je ne sais par quelle analyse cet honune subtil a pu déduiire cela de mes écrits ; car je ne me ressouviens point d'avoir jamais rien dit de tel, ni même rêvé en dormant. Il est bien vrai qu'il en eût pu conclure que tout ce qui est clairement et distinctement conçu par quelqu'un est vrai, encore que celui-là cependant puisse douter s'il dort ou s'il veille, ou même aussi, si Ton veut encore, qu'il dorme ou qu'il ne soit pas en son bon sens ; pour ce que rien ne peut être clairement et distinctement conçu par qui que ce soit qu*il ne soit tel qu'il le conçoit, c'est-à-dire qu'il ne soit vrai. Mais, pour ce qu'il n'appartient qu'aux personnes sages de distinguer entre ce qui est clairement conçu et ce qui semble et paraît seulement 1 être, je ne m'étonne pas que ce bon honune prenne ici l'un pour l'autre.
G. tt Et c'est proprement ce qu*on appelle douter, aller et re- « venir sur ses pas, » etc. J'ai dit qu'il ne fallait faire non plus de cas des choses douteuses que de celles qui étaient absolument fausses, aûn d'en détacher tout à fait notre pensée, et non pas afin d'affirmer tantôt une chose et tantôt son contraire. Mais notre auteur n'a laissé échapper aucune occasion de pointiller; et cependant c'est une chose digne de remarque qu'en ce lieulà même où il dit vouloir faire une récapitulation de ma doctrine, il ne m'attribue rien des choses qu'il avait reprises ou qu'il reprend dans la suite et dont il se moque. Ce que je dis afin que chacun sache que ce n'était que par jeu et non pas tout de bon qu'il me les avait attribuées.
il approuve ici dans ces deux premières réponses tout ce que
j'ai pensé touchant la question proposée, ou tout ce qui se peut déduire de mes écrits ; mais il ajoute que « cela est très-commun, et familier même aux moindres apprentis. »
Et dans les deux dernières, il reprend ce qu'il veut que l'on cioie que j'ai pensé là-dessus, encore qu'il soit si peu croyable qu'il ne puisse tomber dans l'esprit d'aucune personne de bon sens. Mais il le fait sans doute afin que ceux qui n'ont point lu mes Méditations, ou qui ne les ont jamais lues avec assez d'attention pour bien savoir ce qu'elles contiennent, s'en rapportant à ce qu'il en dit, croient que je soutienne des opinions ridicules et peu croyables, et que ceux qui ne pourront avoir une si mauvaise opinion de moi se persuadent au moins que je n'ai rien mis dans mes écrits qui ne soit très-commun et familier à tout le monde. Mais je ne me mets pas fort en peine de cela ; et je puis dire que je n'ai jamais eu dessein de tiier aucune louange de la nouveauté de mes opinions ; car, au contraire, je les crois très-anciennes, étant très-véritables ; ettoute ma principale étude ne va qu'à recberchjer certaines vérités très-simples, qui, pour être nées avec nous, ne sont pas plus tôt aperçues qu'on pense ne les avoir jamais ignorées; mais il n'est pas malaisé de reconnaître que cet auteur n'impugne mes écrits que parce qu'il croit qu'ils contiennent quelque chose de bon et qui n'est pas commun ; car il n'est pas possible que, s'il les avait crus si peu croyables qu'il le feint, il ne les eût plutôt jugés dignes de mépris et du silence que d'une réfutation si ample et si étudiée.
H. <c Donc , suivant notre règle, j'assurerai et dirai le con<- (( traire. » Je voudrais bien savoir dans quelles tables il a jamais trouvé cette loi écrite? 11 est bien vrai qu'il l'a déjà ci-dessus assez inculquée ; mais aussi est-il vrai que j'ai déjà assez nié qu'elle vînt de moi, à savoir, dans mes notes sur ces paroles: a Croire, <( dire et assurer l'opposé de la chose dont on doute. » Et je ne pense pas qu'il voulût soutenir qu'elle vient de moi si on l'interrogeait là-dessus ; car un peu auparavant il m'a introduit parlant des choses qui sont douteuses en cette sorte : a Vous ne l'as- « surerez ni le nierez , vous ne vous servirez ni de l'un ni de « l'autre; mais vous tiendrez l'un et l'autre pour faux.» Et un peu après, dans l'abrégé qu'il fait de ma doctrine, il dit quMl faut a refuser son approbation à une chose douteuse « comme si elle était manifestement fausse, ou même feindre
c que Ton a dVUe la même opinion que d*mie cbose fausse c et imaginaire ; » ce qui est toute autre cbose que d'assurer et de croire l'opposé, en telle sorte que cet opposé soit tenu pour ▼rai, comme il le suppose ici. Mais moi, lorsque j'ai dit dans ma première Méditation que je voulais pour quelque temps fâcher de me persuader l'opposé des choses que j'avais auparavant légèrement crues, j*ai ajouté aussitôt que je ne le faisais qu^afin que, tenant pour ainsi dire la balance égale entre mes préjugés, je ne penchasse point plus d'un côté que de l'autre; mais non pas afin de prendre l'un ou l'autre pour vrai, et de rétablir comme le fondement d'une science très-certaine, comme il dit ailleurs. C'est pourquoi je voudrais bien savoir à quel dessein il a apporté cette règle. Si c'est pour me l'attribuer, je lui demande où est sa candeur ; car il est manifeste, par ce qui a été dit auparavant, qu'il sait fort bien qu'elle ne vient pas de moi, pour ce qu'il n'est pas possible qu'une personne croie qu'il faut tenir les deux contraires pour faux, comme il a dit que je croyais, et qu'en même temps elle assure et dise qu'il faut tenir pour vrai l'opposé de l'un des deux, comme il est dit par cette règle. Mais, si c'est seulement par plaisir qu'il l'a apportée, afin d'avoir quelque chose à reprendre, j'admire la subtilité de son esprit de n'avoir pu rien inventer de plus vraisemblable ou de plus subtil ; j'admire son loisir d'avoir employé tant de paroles à réfuter une opinion si absurde qu'elle ne peut pas même sembler probable à un enfant de sept ans; car il est à remarquer que jusqu'ici il n'a repris autre chose que cette impertinente loi ; enfin, j'admire la force de son imagination d'avoir pu, nonobstant qu'il ne combattît que contre cette vame chimère qu'il avait lui-même forgée, se comporter tout à fait de la même manière, et se servir toujours de même* termes que s'il m'eôteo en effet pour adversaire, et qu'il m'eût vu en personne lui faire fête.
I. « Puisque toutes les choses que j'ai sues jusques ici sont dou- « teuses. 9» Il a mis ici que fai sues pour que fat cm savoir; car il y a de la contrariété en ces termes, que fai sues, et sont douteuses, à laquelle sans doute il n'a pas pris garde ; mais il ne faut pas pour cela lui imputer à malice, car autrement il no l'aurait pas si légèrement touchée qu'il a fait ; mais, au contraire, feignant qu'elle serait venue de moi, il aurait employé beau* coup de paroles à insister à rencontre.
SUR LES SSPTIÈIIB8 OBJECTIOIIS. 471
R. « Je dis point d^esprils, point de corps. » H dit cela afin d'avoir lieu par après de pointiller longtemps sur ce qu'au commencement, supposant que la natui% de Fesprit ne m'était pas encore assea connue^ je Tai mise au rang des choses douteuses, et qu'après cela, reconnaissant que cependant une chose qui pense ne pouvait pas ne point exister, et appelant du nom d'esprit cette chose qui pense, j^ai dit qu^un esprit existait; comme si j*eu8se oublié que je l'avais nié auparavant lorsque je prenais Tesprit pour une chose qui m'était inconnue, et comme si j'eusse cru que les choses que je niais en un temps, pour ce qu'elles me paraissaient Incertaines, dussent toujours ainsi être niées, et qu*il ne se pût faire qu'elles ne devinssent par après évidentes et certaines. Et il est à remarquer que partout il considère le doute et la certitude, non pas comme des relations de notre' connaissance aux objets, mais comme des pro" priétés aux objets mêmes qui y demeurent toujours attachées ; en sorte que les choses que nous avons une fois reconnues être douteuses ne peuvent jamais être rendues certaines. Ce que l'on doit plutôt attribuer à simplicité qu'à malice.
L. « Quoi, toutes choses? n II chicane ici sur ce mot toutes, comme auparavant sur le mol rienf mais inutilement et en vain.
M. « Vous avouez y étant forcé. » 11 en a fait de même sur ce terme, forcé ; mais aussi inutilement que sur les précédents, car 11 est certain que ces raisons-là sont assez fortes pour nous obliger de douter, qui sont eUes-mêmes douteuses et incertaines, et qui pour cela ne doivent point être retenues, mais rejetées, comme il a été remarqué ci-dessus ; elles sont, dis-je, asseï fortes, tandis que nous n'en avons point d'autres qui, en chassant le doute, apportent en même temps la certitude; et pour ce que je n'en trouvais aucune de telles dans la première Méditation, bien que je regardasse de tous côtés, et que je méditasse sans cesse, j'ai dit pour cela que les raisons que j'ai euea de douter étaient fortes et mûrement considérées. Mais cela passe la portée de notre auteur ; car il ajoute : « Lorsque vous avez « promis de bonnes et de fortes raisons, je me suis aussi at- « tendu quelles seraient certaines, telles que les demande votre « règle ; 9 comme si cette règle qu'il feint pouvait être appliquée aux choses que j*ai dites dans la première Méditation. Et un peu après il dit : c Y a4*il eu un temps auquel vous ayex pu « dire certainement et indubitablement : Mes sens me tronv-
« pent à présent ? Je sais cela fort bien. » Où il tombe dans une contrariété pareille à la précédente, ne s'apercevant pas que tenir une cbose pour indubitable, et en même temps douter de la même cbose, sont deux choses qui se contrarient. Mais c'est un bon homme.
N. « Pourquoi dites-vous si assurément que quelquefois nous « rêvons ?» Il tombe encore innocemment dans la même faute; car je n'ai rien du tout assuré dans la première Méditation, qui est toute remplie de doutes, et de laquelle seule il peut avoir tiré ses paroles. Et, par la même raison, il aurait pu trouver ceci : Nous ne rêvons jamais ; ou bien : Quelquefois nous rêvons. Et lorsqu'il ajoute un peu après : « Car je ne vois pas bien com- « ment vous pouvez inférer de ceci, je ne sais si je veiUe ou si « je dors, donc je dors quelquefois, » il m'attribue ici un raisonnement purement digne de lui ; aussi est-ce un bon homme.
0. « Que savez-vous si ce rusé génie ne vous propose point « toutes choses comme douteuses et incertaines, nonobstant « qu'eUes soient certaines et assurées ?» Il paraît manifestement par ceci, comme j'ai déjà observé, qu'il considère le doute et la certitude comme dans les objets, et non pas comme dans notre pensée ; car autrement comment pourrait-il feindre que ce génie proposât quelque chose comme douteuse qui ne fût pas douteuse, mais certaine, puisque, de cela seul qu'il me la proposerait comme douteuse, elle serait douteuse ? Mais peut-être que ce génie l'a empêché de reconnaître la répugnance qui est dans ses paroles ; et il est à plaindre de ce qu'il trouble ainsi sa pensée.
P. <( Sans doute que c'est une chose d'une importance tout à « fait grande que cette abdication générale de toutes nos con- « naissances passées. » J'en ai assez averti sur la fin de ma réponse aux quatrièmes objections et dans la préface de ces Méditations que je n'ai pour cela proposées à lire qu'aux plus solides esprits. J'ai aussi averti de la même chose fort expressément dans mon Discours de la Méthode, où ayant décrit deux divers genres d*esprits à qui cette abdication générale n'est pas prspre, si peut-être notre auteur se trouve compris sous l'un ou sous l'autre genre, il ne me doit pas pour cela imputer ses erreurs.
Q. n Que dites- vous, je sais ? >► Lorsque j'ai dit que je savais
ii'il ne «pouvait y avoir de péril en cette abdication générale.
j'ai ajoute i « Parce qu'alors je ne considérais pas les choses pour « agir, mais seulement pour les connaître ; » ce qui fait voir si manifestement que je n'ai parlé en cet endroit-là que d'une façon morale de savoir, qui suffit pour la conduite de la vie, et que j'ai souvent dit être fort différente de la façon métaphysique, dont il s'agit ici, qu'il semble qu'il n'y ait que notre auteur seul qui ait pu l'ignorer.
R. (( Et l'on veut que je retienne celui-ci, qui est rempli de n doutes et de difficultés : Je ne saurais trop accorder à ma défi fiance !» 11 y a encore ici derechef de la contrariété dans les paroles ; car tout le monde sait que celui qui se défie, pendant qu'il se défie et que par conséquent il n'affirme ni ne nie aucune chose, ne peut être induit en erreur par aucun génie, pour rusé qu'il soit ; ce qu'on ne peut pas dire de celui qui ajoute deux et trois ensemble, amsi que le prouve l'exemple qu'il a luimême apporté ci-dessus de celui qui comptait quatre fois une heure.
S. « Ce n'est pas sans une grande appréhension de paraître « trop défiant que je rejette ces maximes anciennes. ï> Encore qu'il emploie ici beaucoup de paroles pour tâcher de persuader qu'il ne faut pas se défier trop, c'est pourtant une chose digne de remarque qu'il n'apporte pas la moindre raison pour le prouver, sinon seulement celle-ci, qui est qu'il craint ou qu'il se défie qu'il ne faut pas tant se défier où il y a encore de la répugnance ; car de cela seul qu'il craint et qu'il ne sait pas certainement qu'il ne doit point se défier, de là il sensuit qu'il doit se défier.
T. « Rejetez-vous sans scrupule comme une chose fausse cette €c proposition ancienne : J'ai en moi l'idée claire et distincte de *«t Dieu ; ou celle-ci : Tout ce que je conçois fort clairement et «t fort distinctement est vrai? » Il appelle ces choses-ci anciennes, pour ce qu'il craint qu'on ne les tienne pour nouvelles, et que j'aie la gloire de les avoir le premier remarquées, mais je m'en soucie fort peu. 11 semble aussi vouloir faire glisser quelque scrupule touchant l'idée que nous avons de Dieu; mais ce n'e»! qu'en passant, de peur peut-être que ceux qui savent avec quel soin j'ai excepté de cette abdication toutes les choses qui regardent la piété, et en général les mœurs, ne le prissent poUJ" un calomniateur.
Enfin, il ne voit pas que l'abdication ne regarde que celui qui
ne conçoit pas encore claivemient et distinctement que]({ue chose ; comme, par exemple, les sceptiques, auxquels cette abdication est familière, en tant que sceptiques, n'ont jamais rien conçu clairement; car, du moment qu'ils auront conçu clairement quelque chose, ils auront cessé d'en douter et d'être en cela sceptiques. Et pour ce qu'il est aussi fort difficile que pe^ sonne, avant que d'avoir fait cette abdication, puisse jamais rien concevoir fort clairement, j'entends d^une clarté telle qu'il est requis pour une certitude métaphysique; c'est pour cela que cette abdication est fort utile à ceux qui étant capables d'une connaissance si claire, ne Tout pourtant ^as encore acquise, mais non pas à notre auteur, comme l'événement le montre ; j'estime au contraire qu'il la doit soigneusement éviter.
V. a Ou enfin cette autre-ci : Les facultés de penser, de se « nourrir et de sentir u'appai tiennent point au corps,- mais à « l'esprit* » U cite ces paroles comme venant de moi, et en même temps il les débite pour si certaines qu'il semble que personne ne puisse en aucune façon les révoquer en doute. Mais cependant il n'y a rien de plus clair dans mes Méditations que je rapporte au corps seul la puissance de se nourrh*, et non pas à l'esprit ou à cette pai^lie de Thomme qui pense ; en telle sorte que par cela seul l'on voit manifestement, premièrement, qu'il ne les entend point, encore qu'il ait entrepris de les réfuter ; secondement , qu'il n'est pas vrai que , de ce que dans la deuxième Méditation j'ai parlé selon l'opinion du vulgaire, j'aie pour cela voulu rapporter la puissance de se nourrir à Tâme; et enfin (ju'il tient plusieurs choses pour indubitables qu'il ne faut pas admettre pour telles sans un grand examen. Mais toutefois il a fort bien conclu, vers la fin, que par toutes ces choses il a fait seulement paraître la médiociité de son esprit.
X. tt Je commence de la sorte à philosopher : Je suis, je pense; c je suis pendant que je pense. » Il est ici à remarquer qu'il avoue lui-même que pour bien commencer à philosopher, ou pour établir la certitude de quelque proposition , il faut suivre la voie que j'ai tenue, qui est de commencer par la connaissance de sa propre existence. Ce que je dis afin que Ton sache que, dans les autres endroits. où il a feint que j'ai commence par une positive pu affiimative abdication de toutes les chosjs, qui sont douteuses, il a dit le contraire de ce qu'en efiet il pen*j »ait. Je n'ajou^ point ici ^vec quelle subtihté il m'intioduit
commençant à philosopher, lorsqu'il me fait parler de la sorte: « Je suis ; je pense, etc. ; i» car Ton peut aisément reconnaître, sans même que j'en parle, la candeur qu'il garde en toutes choses.
Y. et Pourquoi faites- vous mention de Tesprit quand voujf « dites, lorsque je la conçois en mon esprit ? n'avez-vous pas « même banni le corps et Tesprit ? » J'ai déjà ci-devant averti qu^il cherchait occasion de pointiller sur le mot ô!*espnt. Mais ici concevoir en son esprit ne signifie rien autre chose que penser ; et partant il suppose mal que je fds mention de l'esprit en tant que considéré comme une partie de l'homme. De plus, encore que j'aie rejeté ci-devant le corps et l'esprit, avec tout le reste de mes anciennes opinions, comme des choses douteuses ou des choses que je ne concevais pas encore clairement, cela n'empêche pas que je ne les puisse reprendre par après s'il arrive que je les conçoive clairement. Mais cela est au-dessus de la portée de notre auteur, qui pense que le doute soit quelque chose attaché inséparablement aux objets ; car il demande un peu après : « Gomment se pourra-t^il faire que les mêmes « choses qui auparavant étaient douteuses ne soient plus main- « tenant douteuses et incertaines? » Il veut même que j'en aie fait une abdication solennelle; et il admire aussi mon adresse, en ce que je me sers de ce qui est (Ibuteux^ pour chercher ce qui est certain, etc.; comme si j'avais pris pour fondement de ma philosophie qu'il ûiut toujours tenir pour fausses les choses douteuses.
Z. « Youlez-vous que je consulte ce que j'ai cru autrefois que a j'étais, voulez-vous que je reprenne ce vieux dictum, «etc.»' Je me servirai ici d'un exemple fort familier pour lui faire ici entendre la conduite de mon procédé, afin que désormais il ne l'ignore plus, ou qu'il n'ose plus feindre qu'il ne l'entend pas.
Si d'aventure il avait une corbeille pleine de pommes, et qu'il appréhendât que quelques«>unes ne fussent pourries, et quMl voulût les ôter, de peur qu'elles ne corrompissent le reste , comment s'y prendrait-il pour le faire? Ne commencerait- il pas tout d'abord à vider sa corbeille; et après cela, regardant toutes ces pommes les unes après les autres, ne choisirait-il pas celles-là seules qu'd verrait n'être point gâtées ; et, laissant là les autres, ne les remettrait-il pas dans son panier ? Tout de même aussi» ceux qui n'ont jamais bien philosophé ont diverses
opinions en leur esprit qu*ils ont commencé à y amasser dès leur bas âge; et, appréhendant avec. raison que la plupart ne soient pas vraies, ils tâchent de les séparer d'avec les autres, de peur .que leur mélange ne les rende toutes incertaines. Et, pour ne se point tromper, ils ne sauraient mieux faire que de les rejeter une fois toutes ensemble, ni pins ni moins que si elles étaient toutes fausses et incertaines ; puis, les examinant par ordre les unes après les autres, reprendre celles-là seules qu'ils reconnaîtront être vraies et indubitables. C'est pourquoi je n'ai pas mal fait au commencement de rejeter tout ; puis, considérant que je ne connaissais rien plus certainement ni plus évidemment sinon que moi, qui pensais , étais quelque chose, je n'ai pas eu aussi mauvaise raison d'établir cela comme le premier fondement de toute ma connaissance ; et enfin je n'ai pas aussi mal fait de demander après cela ce que j'avais cru autrefois que j'étais : non pas afin que je crusse encore de moi toutes les mêmes choses, mais afin de reprendre celles que je reconnaîtrais être vraies, de rejeter celles que je trouverais être fausses, et de i^emettre à examiner à un autre temps celles qui me sembleraient douteuses. Ce qui fait voir que notre auteur n'a pas raison d'appeler ceci un art de Hrer les choses certaines des incertaineSy ou, comme il dit ci-après, une méthode de rêver ; et que tout ce qu'il raconte ici et dans les deux paragi^aphes suivants du coq de Pythagore, et des opinions des philosophes touchant la nature du corps et de l'âme, sont choses tout à fait inutiles et hors de propos, puisque, selon la méthode que je m'étais prescrite, je n'ai point dû et n'ai point aussi voulu me mêler de rapporter rien de ce que les autres ont jamais pensé là-dessus, niais seulement ce qui m'en a semblé autrefois à moi-même, et ce qui a coutume de sembler aux autres en se laissant seulement conduire par la lumière naturelle, soit qu'il fût vrai, soit qu'il fût faux; pour ce que je ne l'ai point rapporté afin de le croire, mais seulement pour l'examiner.
AA. «Ou sentir comme un chien, ou penser comme un singe, « ou imaginer comme un mulet. » 11 tâche ici de nous surprendre dans ces mots; et, pour faire en sorte qu'on trouve que j'aie mal établi la différence qui est entre Fesprit et le corps, en ce que celui-là pense, et que celui-ci ne pense point, mais est étendu, il dit que tout ce qui sent, qui imagine et qui pense, il
rappelle corps; mais qu'il rappelle aussi un mulet ou un singe, si bon lui semble. S'il peut jamais faire que ces mots nouveaux viennent en usage, je ne refuserai pas de m'en sei-vir ; mais cependant il n'a aucun droit de me reprendre de ce que je me sers de ceux qui sont communément reçus et approuvés.
BBu « C'est cela même, me dites-vous. » Ici, et presque partout ailleurs, il m'introduit lui répondant des choses tout à fait contraires à mon opinion. Mais il serait trop ennuyeux de faire remarquer toutes ces fictions.
ce. « Et même, puisque votre dessein est d'établir et de dé- « montrer que l'esprit de l'homme n'est pas corporel, vous ne « devez nullement le supposer. )» 11 feint ici à tort que je suppose ce que j'ai dû prouver. Mais à des choses qui sont ainsi feintes gratuitement, et qui ne peuvent être appuyées et soutenues par aucune raison, on ne doit, ce me semble, répondre autre chose sinon qu'elles sont fausses ; et je n'ai jamais, en aucune façon, mis en dispute ce qui doit être appelé du nom de corps, ou d'dmc, ou d'csprtt, mais j'ai seulement expliqué deux différentes sortes de choses, savoir est, celle qui pense et celle qui est étendue, auxqueUes seules j'ai fait voir que toutes les autres se rapportent, et que j'ai prouvé aussi, par de bonnes raisons, être deux substances réellement distinctes, l'une desquelles j'ai appelée esprit, et l'autre corps. Mais si ces noms lui déplaisent, il leur en peut attribuer d'autres si bon lui semble, je ne l'empêcherai point.
DD. « Mais qu'est-ce que je suis? Sans difficulté, je suis quel- « qu'une des choses que je croyais autrefois que j'étais. » Il m'attribue à son ordinaire ceci, et une infinité de choses semblables, sans aucune apparence de vérité.
EE. « J'en suis bien certain depuis que j'en ai fait l'abdication.» Il m'attribue encore ici une chose à quoi je n'ai jamais pensé, car je n'ai jamais rien inféré d'une chose pour en avoir fait l'abdication ; mais, tant s'en faut, j'ai expressément averti du contraire par ces termes : « Mais peut-être aussi qu'il se peut faire que ces choses-là même, que je suppose n'être point parce qu'elles me sont inconnues, ne sont point en effet différentes de moi que je connais, r> etc.
FF. a Je suis donc un esprit?» Il n'est pas vrai non plus que j'aie examiné si j'étais un esprit ; car pour lors je n'avais pas encore expliqué ce que j'entendais par le nom à^esprit. Mais j'ai
179 lEIlAlQinS
examiné ai j^avais en moi quelqu*unc des choses que j^attribuaii à rame, dont je venais de faire la description; et, ne trouvant pas en moi toutes les choses que je lui avais attribuées, mais n'y remarquant que la pensée, pour cela je n'ai pas dit que j^étais une âme, mais seulement j'ai dit que jetais une chose qui pense, et j'ai donné à cette chose qui pense le nom d'esinrit, ou celui d*entendement et de raison, n'entendant rien de plus par le nom d'esprit que par celui d'une chose qui pense : et partant je n'avais garde de m'écrier, ii»piM«, dSpiiM, comme il fait ici mal à propos; car, au contraire, j'ai expressément ajouté que j'ignorais auparavant la signification de ces mots, en sorte qu'il est impossible qu^on puisse douter que par ces mots je n^aie entendu précisément la même chose que par celui dhme chose qui pense.
GG. « Je n'ai donc rien cru qui vaille. -^ Tout au contraire, c vous écriez-vous, v Gela n^est pas vrai encore; car je n'ai jamais supposé que les choses que j'avais crues auparavant fussent vraies, mais seulement j'ai examiné si elles l'étaient.
HH. a 11 n'importe, dites-vous, vous êtes un corps ou un esc prit. « Il n'est pas vrai non plus que j'aie jamais dit cela.
II. c( Vous aviez mal cru autrefois, dites-vous, que la pensée n appartenait au corps. Vous deviez crobre, au contraire, qu'elle « appartenait à l'esprit. » Il est faux encore que j'aie dit cela ; car qu'il dise, si bon lui semble, qu'une chose qui pense est mieux nommée du nom de corps que du nom d'esprit, je ne m'en mets pas en peine, et il n*a rien à démêler là-dessus avec moi, mais seulement avec les grammairiens. Mais s'il feint que j'aie voulu dire par le nom d'esprit quelque chose de plus que par celui d'une chose qui pense, c*est à moi à le nier. Ck>mme un peu après, où il dit : « Si vous poses ceci pour fondement a de toutes vos démonstrations, à savoir, que penser est quel- « que chose de propre à l'esprit, ou à une chose spirituelle et n incorporelle, etc., n'est-ce pas demander une grÀce, et sup* « poser ce qui est en question t » Je nie que j'aie supposé en aucune façon que l'esprit fût incorporel; mais je dis que je l'ai démontré dans la sixième Méditation.
Mais je suis si las de le reprendre de ne pas dire la vérité, que
dorénavant je ne ferai pas semblant de le voir, et éooutorai
seulement sans rien dire le reste de ses railleries jusques à U
Quoique pourtant, si c'était un autre que lui, je croirais
qu'il se serait voulu déguiser pour satisfaire à l'envie déréglée qu'il aurait eue de railler, et qu'en contrefaisant tantôt le craintif, tantôt le paresseux, et tantôt l'homme de peu de sens, il aurait voulu imiter, non les Épidiques ou les Parménons de Tanciennc comédie, mais le plus vil personnage de la nôtre, qui par ses niaiseries et bouffonneries prend plaisir d'apprêter à rire aux autres.
Jusques ici le R. P. s'est joué ; et pour ce que dans la suite il semble vouloir agir sérieusement et prendre un autre personnage, je mettrai cependant ici en peu de paroles les remarques que j'ai faites sous les yeux de son esprit. Voici ce qu'il dit :
KK. « Autrefois? ce temps-là a-t-il été? » et en un autre endroit : n Je rêve que je pense, je ne pense point; » mais tout cela n'est que raillerie, digne du personnage qu'il a voulu représenter. Gomme aussi cette importante question qu'il propose, savoir, si « penser a plus d'étendue que rêver ; » et même ce bon mot, de la « méthode de rêver ; » et cet autre, que « pour bien raisonner il faut rêver. » Mais je ne pense pas avoir donné la moindre occasion de se railler de la sorte; car j'ai dit en termes exprès, en parlant des choses dont j'avais fait abdication, que je n'assurais point qu'elles fussent, mais seulement qu'elles semblaient êti*e : si bien qu'eu cherchant ce que j'ai pensé que j'étais autrefois, je n'ai voulu chercher ajiitre chose que ce qu'il me semblait à présent que j'avais pensé que j'étais autrefois. Et lorsque j'ai dit que je pensais, je n'ai point considéré si c'était en veillant ou en dormant ; et je m'étonne qu'il appelle cela la méthode de rêver, car il semble qu'elle ne Fa pas peu éveillé.
LL. Il raisonne encore conformément à son personnage lorsque, pour chercher ce que j'ai pensé que j'étais autrefois, il yeut que j'avance ceci comme une maxime fondamentale : « Je « suis quelqu'une descboses que j'ai cru autrefois que j'étais; » ou bien: a Je suis cela même que j'ai cru autrefois que j'é- « tais. » Et un peu après, pour chercher si je ne suis point un icorps, il veut que l'on prenne cette maxime pour guide : a J'ai k bien pensé autrefois touchant ce qui appartient au corps ; » /ju bien : a Rien n'appartient au corps que ce que j'ai cru au- « trefois qu'il lulappailenait; » car les maximes qui répugnent manifestement à la raison sont propres à faire rire. Et il est
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manifeste que j'ai pu rechercher utilement ce que f ai cru autrefois que j'étais, et même si j'étais un corps, bien que j'ignorasse si j'étais quelqu'une des choses que j'ai cru être autrefois, et que j'ignorasse même si j'avais lors bien cru ; afin que, par le moyen des choses que je viendrais à connaître tout de nouveau, j'examinasse le tout avec soin ; et si par ce moyen je ne découvrais rien autre chose, que j'apprisse au moins que je ne pouvais par là rien découvrir.
MM. 11 joue encore parfaitement bien son personnage quand il raconte la fable de ce paysan ; et il n'y a rien de plus plaisant que de voir qu'en pensant l'appliquera mes paroles, il l'applique seulen\pnt.aux siennes. Car tout maintenant il me reprenait de n'avoir pas avancé cette maxime : « J'ai fort bien pensé autre- « fois touchant ce qui appartient au corps; d ou bien : a Rien « n'appartient au corps que ce que j'ai cru autrefois qui lui <( appartenait; y> et maintenant, cela même qu'il se plaignait n'avoir pas été par moi avancé, et qu'il a tout tiré de son imagination propre, il le reprend comme s'il venait de moi, et le compare avec le sot raisonnement de cet homme rustique. Pour moi, je n^ai jamais nié qu'une chose qui pense fût un corps, pour avoir supposé que j'avais autrefois bien pensé touchant la nature du corps ; mais parce que, ne me servant point du nom de corps sinon pour signifier une chose qui m'était bien connue, à savoir, pour signifier une substance étendue, j'ai reconnu que la substance qui pense est différente de celle qui est étendue.
NN. Ces façons de parler subtiles et galantes qui sont ici plusieurs fois répétées, c'est à savoir : «Je pense, dites-vous; — je « le nie, moi ; vous rêvez. — Cela est certain et évident, ajou- « tez-vous ; — je le nie, vous rêvez ; il vous le semble seule- «i ment, il le parait, mais il ne l'est pas, d etc. ; au moins seraient-elles capables de faire rire, de ce qu'en la bouche d'une personne qui agirait sérieusement elles seraient ineptes et ridicules. Mais de peur que ceux qui ne font que commencer ne se persuadent que rien ne peut être certain et évident à celui qui doute s'il dort ou s'il veille, mais peut seulement lui sembler et lui paraître, je les prie de se ressouvenir de ce que j'ai ci-devant remarqué sous la cote F : c'est à savoir que ce que l'on conçoit clairement et distinctement, par qui que ce puisse être qu'il "'H ainsi conçu est vrai , et ne le 8enû)le ou ne le parait pas
seulement; quoique pourtant, à vrai dire, il s*en trouve fort peu qui sachent bien faire distinction entre ce que Ton aperçoit véritablement et ce qu'on pense seulement apercevoir, parce qu'il y en a fort peu qui s'accoutument à ne se servir que de claires et distinctes perceptions.
00. Jusques ici notre auteur ne nous a encore faitlareprésenta» tion d'aucunç mémorable action; mais il s'est seulement forgé certains petits obstacles contre lesquels, après s'être un pei agité et tourmenté, tout aussitôt il a fait retraite, et a tourné visage ailleurs. Il commence ici le premier célèbre combat contre un ennemi tout à fait digne de la scène, à savoir, contre mon ombre, qui n'est à la vérité visible qu'à lui, et qu'il a lui-même forgée ; et de peur que cette ombre ne fût pas assez vaine, il Fa composée du néant même. Cependant, c'est tout de bon qu'il en vient aux prises avec elle ; il argumente, il sue, il demande trêve, il appelle la logique à son secours, il recommence le combat, il examine tout, il pèse tout, il balance tout ; et d'autant qu'il n'oserait pas recevoir sur son bouclier les coups d'un si puissant adversaire, il les esquive autant qu'il peut : il distingue; et enfin, par le riioyen de ces mots, déterminément ei indéterminément^ comme par autant de petits sentiers détournés, il s'enfuit et s'échappe. Sans mentir, le spectacle en est assez agréable, principalement quand on sait le sujet de la querelle, qui vient de ce qu'ayant lu par hasard dans mes écrits que, pour commencer à bien philosopher, il faut se résoudre une fois en sa vie de se défaire de toutes les opinions qu'on a auparavant reçues en sa créance, quoique peut-être il y en ait plusieurs parmi elles qui sont vraies, à cause qu'étant mêlées avec plusieurs autres qui sont la plupart ou fausses ou douteuses, il n'y a point de meilleur moyen pour séparer celles-là des autres que de les rejeter toutes du commencement sans en retenir aucune, afin de pouvoir par après plus aisément reconnaître celles qui sont vraies, en découvrir de nouvelles, et n'admettre que celles qui sont certaines et indubitables ; ce qui est la même chose que si J'avais dit que, pour prendre garde que dans un panier plein de pommes il n'y en ait quelques-unes qui soient gâtées, il les faut toutes vider du commencement et n'y en laisser pas une, et puis n'y remettre que celles qu'on aurait reconnues être tout à fait saines, ou n'y en mettre point d'autres; mais notre auteur, ne comprenant pas, ou plutôt feignant de ne pas
482 inuBQUES
œmpreadre un raisonnement d'une si sublime spéculation, s'est principalement étonné de ce qu'on disait' qu'il n*y a^ait rien qu'il ne fallût rejeter; et passant cela longtemps et souvent dans son esprit, il se l'est si fortement imprimé dans son imagination, qu^encore qu'à présent il ne combatte le plus souvent que contre un rien éi un fantôme, il a toutefois bien delà peine à s'en défendre.
PP. Après un combat si heureusement entrepris et achevé, devenu superbe par l'opinion de la victoire, il attaque un nouvel ennemi qu'il croit encore être mon ombre : car elle ae présente sans cesse à sa fantaiûe; mais il la compose d^une autre manière, à savoir, de mes paroles. « Je connais que j'existe , et « je recherche quel je suis, moi que je connais, » etc. Et parce qu'il ne la reconnaît pas si bien que la précédente, il se tient plus sur ses gai des, et ne l'attaque que de loin. La première pierre ou le premier dard qu'il lui jette est celui-ci: « Pourquoi « le cherchez-vous si vous le connaissez?» Et pour ce qu^il s'imagine que son ennemi, pour recevoir et soutenir ce coup, lui présente aussitôt ce bouclier : « ie connais que je suis, et ne « connais pas quel je suis, » tout aussitôt il lance contre elle ce long javelot: «Comment pouvez-vous connaître quel vous êtes, « si ce n'est ou par les choses que vous avez autrefois connues, « ou par celles que vous connaîtrez ci-après? Ce ne sera paspai* (( celles que vous avez autrefois connues; elles sont pleines de « doute, vous les avez toutes rejetées : ce sera donc par celles a que vous ne connaissez pas encore et que vous connaîtrez ci- « après. » Et, croyant de ce coup avoir terrassé et effrayé cette pauvre et misérable ombre, il s'imagine qu'il Tenteud qui s^écrie: <c Je ne sais pas encore si ces choses-là existent; » et alors sa colère se changeant en pitié, il la console par ces paroles : « Ayez bonne espérance, vous le saurez quelque jour, v Et aussitôt-U suppose que cette pauvre ombre, d'une voix plaintive et suppliante, lui répond: « Que ferai-je cependant? » Mais lui, d'un ton impérieux et superbe, tel qu*il convient à un victorieux, lui repart : « Vous aurez patience. » Et toutefois, comme il est bonasse, il ne la laisse pas longtemps en suspens ; mais, gagnant derechef ses détours ordinait^s, « déterminément, in- « déterminément ; clairement, confusément, » et ne voyant pei'sonne qui le suive, il se réjouit de sa victoire, et triomphe tout seul. Toutes lesq[iielles choses sont sans doute liès^opres
SUR LES SB9Tl6llB8 OBJECTIONS. 483
à faire rire, étant dites» par un tiamine qui, contrefaisant le grave et le sérieux, Tient à dire quelque trait de raillerie à quoi Ton ne s*attendait point.
Mais, pour Toir cela plus clairement, il faut se figurer notie acteur comme un personnage grave et docte, lequel, pourimpugner cette méthode de rechercher la vérité qui veut qu'ayant rejeté toutes les choses où il y a la moindre apparence de doute, nous commencions à philosopher par la connaissance de notre propre existence, et que de là nous passions à la considération de notre nature ; lequel, dis-je, tâche de montrer que par cette voie Von ne saurait étendre plus avant sa connaissance, et qui pour le faire se sert de ce raisonnement ; « Puisque vous connaissez « seulement que vous êtes, et non pas quel vous êtes ^ vous ne « le sauriez apprendre par le moyen des choses que vous avez « autrefois connues, puisque vous les aveii toutes rejetées : donc a ce ne peut être que par le moyen de celles que vous 'ne con- « naissez pas encore. » A quoi un enfant môme pourrait répondre que rien n^empêche qu'il ne le puisse apprendre par les choses qu'il connaissait auparavant, à cause que, quoiqu'il les eût toutes rejetées pendant qu'elles lui paraissaient douteuses, il les pouvait néanmoins par après reprendre quand il les aurait reconnues pour vraies. Et, de plus, quand il lui aurait accordé qu'ail ne pourrait rien apprendre par le moyen des choses qu'il aurait autrefois connues, au moins le pouiTail*il par le moyen de celles qu'il ne connaissait pas encore, mais qu'avec le soin et la diligence qu'il pourrait apporter, il poun*ait connaître par après. Mais notre auteur se propose ici un adversaire qui ne lui accorde pas seulement que la première voie lui est bouchée, mais qui se bouche lui-même celle qui lui reste en disant : « Je « ne sais pas si ces choses*là existent. » Comme si nous ne pouvions acquérir de nouveau la connaissance de l'eûstence d'aucune chose, et comme si l'ignorance de l'existence d'une chose pouvait empêcher que nous n'eussions aucune connaissance de son essence ! Ce qui sans difficulté est fort impertinent. Mais il fait allusion à quelques-unes de mes paroles; car j'ai écrit en quelque endroit quUl n'était pas possible que la connaissance que j'ai de l'existence d'une chose dépendît de la connaissance de celles dont l'existence ne m^est pas encore connue; et ce que j^ai dit seulement du temps présent, il le transfère au temps futur, comme si, de ce que nous ne pouvons présentement voir
les personnes qui ne sont pas encore nées, mais qni naîtront cette année, il s'ensuivait que nous ne les pourrions jamais voir. Car certainement il est manifeste que la connaissance présente que Ton a d*une chose actuellement existante ne dépend point de la connaissance d^une chose que Ton ne sait pas encore être existante ; car de cela même que Ton conçoit une chose comme appartenant à une chose existante, on conçoit nécessairement en même temps que cette chose existe. Mais il n'en est pas de même à Fégard du futur ; car rien n'empêche que la connaissance d'une chose que je sais être existante ne soit augmentée par celle de plusieurs autres choses que je ne sais pas encore exister, mais que je pourrai connaître par après quand je saurai qu^eiles lui appartiennent.
Après il continue, et dit : a Ayez bonne espérance, vous le « saurez quelque jour. » Et incontinent après il ajoute : a Je ne « vous tiendrai pas longtemps en suspens, p Par lesquelles paroles il veut que nous attendions de lui ou qu'il démontrera que par la voie que j*ai proposée on ne saurait étendre plus avant sa connaissance; ou bien, s'il suppose que son adversaire même se l'est bouchée, ce qui pourtant serait impertinent, qu'il nous en ouvrira quelque autre. Mais néanmoins il ne nous dit rien autre chose sinon : « Vous savez quel vous êtes indétermi- « nément et confusément, mais non pas déterminément et clai- «( rement. » D'où l'on peut, ce me semble, fort bien conclure que nous pouvons donc étendre plus avant notre connaissance, puisqu'en méditant et repassant les choses avec attention en notre esprit, nous pouvons faire que celles que nous ne connaissons que confusément et indéterminément nous soient par après connues clairement et déterminément ; mais nonobstant cela il conclut que ce ces deux mots seuls, déterminément et in- « déterminément, sont capables de nous arrêter un siècle en- « tier, » et partant que nous devons chercher une autre voie : par toutes lesquelles choses il fait si bien paraître la bassesse et la médiocrité d'un esprit, que je doute s'il eût pu rien inventer dé mieux pour simuler celle du sien.
QQ. « Je suis, dites-vous. — Je le nie. Vous poursuivez : Je «( pense. — Je le nie, » etc. Il recommence ici le combat contre la première ombre qu'il avait attaquée, et, croyant l'avoir taillée en pièces du premier coup, tout glorieux il â'écrie : « Voilà « sans doute un ti'ait bien hardi et remarquable; j'ai d'un seul
« coup tranché la tête à tout. » Mais, d^autant que cette ombre ne tire sa vie que de son cerveau, et qu'elle ne peut mourir qu'avec lui, tout en pièces qu'elle est, elle ne laisse pas de revivre ; et, mettant la main à la conscience, elle jure qu'elle est et qu'elle pense. Sur quoi, s'étant laissé fléchir et gagner, il lui permet de vivre et de dire même, après avoir repris ses esprits, tout. plein de choses inutiles ou impertinentes auxquelles il ne répond rien, et à l'occasion desquelles il semble plutôt vouloir contracter amitié avec elle. Après quoi il passe à d'autres galanteries.
RR. Premièrement, il la tance ainsi : « Vous demandiez na- « guère qui vous étiez ; maintenant vous ne le savez pas seule- « ment, mais vous en avez même une claire et distincte noie tion. » Puis après il la prie « de lui faire voir cette notion claire « et distincte, pour être récréé de sa vue. » Après cela il feint qu'on la lui montre, et dit : « Je sais certainement que je suis, « que je pense, que je suis une substance qui pense ; il n'y a « rien à dire à cela. » Il prouve ensuite que cela ne suffit pas par cet exemple : a Vous connaissez qu'il n'y a point de montagne « sans vallée ; vous avez donc une notion claire et distincte « d'une montagne sans vallée. » Ce qu'il interprète ainsi : « La notion que vous avez est claire, parce que vous la con- « naissez certainement ; elle est distincte, parce que vous ne a connaissez rien autre chose ; et partant cette notion claire et « distincte d'une substance qui pense, que vous formez, court siste en ce qu'elle vous représente qu'une substance qui pense « existe, sans penser au corps, à l'âme, à l'esprit ou à autre « chose, mais seulement qu'elle existe. » Enfin, reprenant de nouvelles forces, il s'imagine voir là un grand appareil de guerre et de vieux soldats rangés en bataille qu'il renverse tous avec le souffle de sa parole, sans qu'il en reste pas un. Au premier souffle il pousse ces mots : <t Du connaître à l'être la <( conséquence n'est pas bonne ; » et en même temps il porte en forme de drapeau une table où il a mis à sa fantaisie la di* vision de la substance qui pense. Au second il pousse ceux-ci : « Détcrminément, indétemrinément ; distinctement, confusé- « ment ; explicitement, implicitement. » Et au troisième ceuxci : « Ce qui conclut trop ne conclut rien. » Et voici comme il s'explique : a Je connais que j'existe, moi qui suis une sub- « stance qui pense ; et néanmoins je ne connais pas encore
Ai,
486 RElUilOUBf
« qu'un esprit existe, par conséquent la connaissance de mon « existence ne dépend pas de la connaissance d'un esprit exis- « tant. Partant, puisque "j'existe et qu'un esprit n'existe point, « je ne suis point un esprit : donc je suis un corps, v A ces paroles cette pauvre ombre ne dit mot; elle lâche pied, elle perd courage, et se laisse mener par lui en triomphe comme une pauvre captive. Où je pourrais faire remarquer plusieurs choses dignes d'une immortelle risée. Mais j'aime rniem^ épargner notre acteur et pardonner à sa robe; et même je ne pense pas qu'il fût bienséant de rire plus longtemps de choses si légères. C'est pourquoi je ne remarquerai ici que les choses qui, quoique fort éloignées de la vérité, pourraient peut-être néanmoins être crues par quelques-uns comme venant de moi, ou du moins comme des choses que j'aurais accordées si je m'en taisais tout à fait.
Et premièrement je nie qu'il ait eu lieu de me reprocher que j'aie dit que j'avais une claire et distincte conception de moimême, avant que d'avoir suffisamment expliqué de quelle façon on ia peut avoir, ou, comme il dit, « ne venant que de demander qui j'étais. » Car entre ces deux choses, c'est-à*dire entre cette demande et la réponse, j'ai rapporté toutes les propriétés qui appartiennent à une chose qui pense, par exemple, qu'elle entend, qu'elle veut, qu'elle imagine, qu'elle se ressouvient, qu'elle sent, etc. ; et même celles qui ne lui appartiennent point, pour distinguer les unes d'avec les autres, qui était toat ce que l'on pouyait souhaiter après avoir ôté les préjugés. Mais j'avoue bien que ceux qui ne se défont point de lem^s préjugés ne sauraient que très-difficilement avoir jamais la conception claire et distincte d'aucune chose ; car il est manifeste que toutes les notions que nous avons eues de ces choses en notre enfance n'ont point été claires et distinctes; et partant toutes celles que nous acquérons par après sont par elles rendues confuses et obscures, si l'on ne les rejette une bonne fois. Quand donc il demande qu'on lui fasse voir cette notion claire et dis^ lincte pour être récréé de sa vue, il se joue, comme aussi lorsqu'il m'introduit comme la lui montrant en ces termes : « Je c( sais certainement que je suis, que je pense, que je suis une (( substance qui pense, » etc. Et lorsqu'il veut réfuter ces jeux de son esprit par cet exemple : a Vous savez aussi certaineu ment qu'il n'y a point de montagne sans v^Oi donc vous
SUR 1.V.S scmÉvcs objections. 487
« ayez nn concept clair et distinct d*ane montagne sans valet lée, » il se trompe lui-même par un sophisme ; car de son antécédent il doit seulement conclure : Donc vous concevez clairement et distinctement qu*il n'y a point de montagne sans vallée; et non pas : Donc vous èyet la notion d^une montagne sans vallée ; car, puisqu'il n'y en a point, on n'en doit point avoir la notion, pour bien concevoir qu'il n'y a point de montagne sans vallée. Mais, quoi ! notre auteur a si bon esprit qu'il ne saurait réfuter les inepties qu'il a lui-même controuvées que par d'autres nouvelles !
Et lorsqu'il ajoute après cela que je conçois la substance qui pense sans rien concevoir de corporel ni de spirituel, etc., je lui accorde pour le corporel, parce que j'avais auparavant expliqué ce que j'entendais par le nom de corps ou de chose corporelle, c'est à savoir, cela seul qui a de l'étendue ou qui dans sa notion enferme de l'étendue; mais ce qu'il ajoute de spirituel, il le feint là un peu grossièrement, comme aussi en plusieurs autres lieui, où il me fait dire : « Je suis une chose qui pense; « or est-il que je ne suis point un corps, ni une âme, ni un esc prit, T» etc. ; car je ne puis dénier à la substance qui pense que les choses que je sais ne contenir dans leur notion aucune pensée, ce que je n'ai jamais cru ni pensé de l'homme ou de l'esprit. Et quand après cela il dit qu*il comprend à présent fort bien ma pensée, qui est que je pense que le concept que j'ai est clair, parce que je le connais certainement, et qu'il est distinct parce que je ne connais rien autre chose, il fait voir qu'il n'est pas fort intelligent; car c'est autre chose de concevoir clairement, et autre chose de savoir certainement ; vu que nous pouvons savoir certainement plusieurs choses, soit pour nous avoir été révélées de Dieu, soit pour les avoir autrefois clairement conioies, lesquelles néanmoins nous ne concevons pas alors clairement; et de plus la connaissance que nous pouvons avoir de plusieurs autres choses n'empêche point que celle que nous avons d'une chose ne soit distincte, et je n'ai jamais écritla moindre parole d'oiil'on pût conclme deschoses si frivoles.
De plus, la maxime qu'il apporte, « Du connaître à l'être la « conséquence n'est pas bonne, » est entièrement fausse. Car, quoiqu'il soit vrai que pour connaitre l'essence d'une chose il ne s'ensuive pas que cette chose existe, et que pour penser connaitre une chose il ne s'ensuive pas qu'elle soit, if il est possible
que nous soyons en cela trompés, il est yrai néanmoins que « du connaître à Têtre la conséquence est bonne, i» parce qu'il est impossible que nous connaissions une chose si elle n'est en effet comme nous la connaissons, à savoir, existante si nous concevons qu'elle existe, ou bien de telle ou telle nature s^il n'y a que sa nature qui nous soit connue.
Il est faux aussi, ou du moins il n'a pas été prouvé qu'il y ait quelque substance qui pense qui soit divisible en plusieurs parties, comme il met dans cette table où il propose les diverses espèces de la substance qui pense, de même que s'il avait été enseigné par un oracle. Car nous ne pouvons concevoir d'étendue en longueur, largeur et profondeur, ni aucune divisibilité des parties en la substance qui pense ; et c'est une chose absurde d'affirmer une chose pour vraie qui n'a été ni révélée de Dieu, ni qui ne peut être comprise par l'entendement humain ; et je ne puis ici m'empêcher de dire que cette opinion de la divisibilité de la substance qui pense me semble très-dangereuse et fort contraire à la religion chrétienne, à cause que tandis qu'une pei*sonne sera dans cette opinion, jamais il ne pourra reconnaître par la force delà raison la distinction réelle qui est entre l'âme et le corps.
Ces mots-là, « déterminém^înt, indéterminément; distinctece ment, confusément; explicitement, implicitement, » étant tout seuls comme ils sont ici, n'ont aucun sens, et ne sont autre chose que des subtilités par lesquelles notre auteur semble vouloir persuader à ses disciples que lorsqu'il n'a rien à leur dire il ne laisse pas de penser quelque chose de bon.
Cette autre maxime qu'il apporte, a Ce qui conclut trop ne c( conclut rien, )» ne doit pas non plus être admise sans distintion : car si par le mot de trop il entend seulement quelque chose de plus que l'on ne demandait, comme lorsqu^un peu plus bas il reprend les arguments dont je me suis servi pour démontrer l'existence de Dieu, à cause, dit-il, qu'il croit que par ces arguments on conchit quelque chose de plus que n'exigent les lois de la prudence, ou que jamais personne n'a demandé ; elle est entièrement fausse et frivole : car plus on en conclut de choses, pourvu que ce que l'on conclut soit bien conclu, et meilleure elle est, et jamais les lois de la prudence n'ont été •ontraires à cela. Que si par le mot de trop il entend, non pas
nplement quelque chose de plus que l'on pe demandait, mais
quelque chose de faux, alors cette maxime est vraie. Mais le R. P. me pardonnera si je dis qu'il se trompe quand il m'attribue quelque chose de semblable ; car quand j'ai raisonné de la sorte : a La connaissance des choses dont l'existence m'est con- «. nue ne dépend point de celle des choses dont l'existence ne « m'est pas encore connue; or est-il que je sais qu'une chose qui « pense existe, et que je ne sais pas encore si aucun corps « existe : donc la connaissance d'une chose qui pense ne dépend « point de la connaissance du curps; » je n'ai rien par là conclu de trop, ni rien qui n'ait été bien conclu. Mais lorsqu'il dit : « Je « sais qu'une chose qui pense existe, et je ne sais pas encore si a aucun esprit existe, voire même il n'y en a point qui existe, « il n'y a rien, tout est rejeté, » il dit une chose entièrement fausse et frivole; car je ne puis rien affirmer ou nier de l'esprit si je ne sais auparavant ce que l'on doit entendre pai* le nom d'esprit ; et je ne puis concevoir pas une des choses que l'on a coutume d'entendre par ce nom où la pensée ne soit enfermée : si bien qu'il répugne qu'on puisse savoir qu'une chose qui pense existe sans savoir en même temps qu'un esprit, ou une chose qu'on entend par le nom d'esprit existe. Et ce qu'il ajoute un peu après : « Voire même il n'y a point d'esprit qui existe ; « il n'y arien, tout est rejeté, » est si absurde qu'il ne mérite pas de réponse ; car, quand après cette abdication on a reconnu l'existence d'une chose qui pense, on a en même temps reconnu l'existence d'un esprit (au moins en tant que par le nom d'esprit on entend une chose qui pense], et partant l'existence d'un esprit n'a pu alors être rejetée.
Enfin, quand, ayant à se servir d'un argument eu forme, il Fexalte comme la véritable méthode de conduire sa raison, laquelle il oppose à la mienne, il semble vouloir insinuer que je n'approuve pas les formes des syllogismes, et partant que je me
. sers d'une méthode fort éloignée de la raison ; mais mes écrits 'me justifient assez là-dessus, où toutes les fois qu'il a été né-
^cessaire je n'ai pas manqué de m'en servir.
"' SS. 11 propose ici un syllogisme composé de fausses prémisses qu'il dit être de moi ; mais quant à moi je le nie : car , pour ce qui est de cette majeure : « Nulle chose qui est telle que je puis « douter si elle existe n'existe en efiet, » elle est si absurde que je ne crains pas qu'il puisse jamais persuader à personne qu'elle vienne de moi, si en même temps il ne leur persuade que j'ai
perdu le sens. Et je ne pais assez admirer à quel dessein, avec quelle lidéiité, sous quelle espérance et avec quelle confiance il a entrepris cela. Car dans la première Méditation, où il ne s'agissait pas encore d'établir aucune vérité, mais seulement de me défaire de mes anciens préjugés, après avoir montré que toutes les opinions que j'avais reçues dès ma jeunesse en ma créance pouvaient être révoquées en doute, et partant que je ne devais pas moins soigneusement suspendre mon jugement à leur égard qu'à Tégard de celles qui sont manifestement fausses, de peur qu'elles ne m'empêchassent de chercher conome il faut la vérité, j'ai expressément ajouté ces paroles : « Mais il ne suffit « pas d'avoir fait ces remarques, il faut encore que je prenne « soin de m'en souvenir ; c^ ces anciennes et ordinaires opi- « nions me reviennent encore souvent en la pensée, le long et « familier usage qu'elles ont eu avec moi leur donnant droit « d'occuper mon esprit contre mon gré, et de se rendre presque a maîtresses de ma créance. Et je ne me désaccoutumerai jaa mais de leur déférer et de prendre confiance en elles, tant que « je les considérerai telles qu'elles sont en effet, c'est à savoir, « en quelque façon douteuses, comme je viens de montrer, et tt toutefois fort probables ; en sorte que l'on a beaucoup plus de <c raison de les croire que de les nier. Cest pourquoi je pense « que je ne ferai pas mal si, prenant de propos délibéré un « sentiment contraire, je me trompe moi-même, et si je feins « pour, quelque temps que toutes ces opinions sont entièrement c( iausses et imaginaires, jusqu'à ce qu'enfin, ayant également a balancé mes anciens et mes nouveaux préjugés, mon juge- « ment ne soit plus désormais maîtrisé par de mauvais usages, ' « et détourné du droit chemin qui le peut conduire à laconnaisa sance de la vérité. » Entre lesquels notre auteur a choisi ces mots et laissé les autres : « Prenant de propos délibéré un sen- « timcnt contraire, je feindrai que les opinions qui sont en a quelque façon douteuses sont entièrement fausses et imagi- « naires. d Et de plus, en la place du mot feindre, il met ceuxci : « Je dirai, je croirai, et croirai même de telle sorte que « j'assurerai pour vrai le contraire de ce qui est douteux ; n et a voulu que cela me servît de maxime ou de règle certaine, non pour me délivrer de mes préjugés, mais pour jeter les fondements d'une métaphysique tout à fait certaine et accomplie. 0 -'rai néanmoins qu'il a proposé cela d'abord un peu ambi-
SDR LES SBrriÈMEg OBJECTIONS. 491
gument, et comme en hésitant, dans les second et troisième paragraphe de la première question ; et même, dans ce troisième paragraphe, après avoir supposé que suivant cette règle il devait croire que deux et trois ne faisaient pas cinq, il demande si tout aussitôt il doit tellement le croire qu'il se persuade que cela ne peut être autrement. Et, pour satisfaire à cette belle demande, après plusieurs paroles ambiguës et superflues, il m*introduit lui répondant de la sorte : « Vous ne Fassureres ni « ne le nierei ; vous ne vous servirez ni de Fun ni de Fautre, « mais ^us tiendrez Fun et Fautre pour faux. » D'où il est manifeste qu'il a fort bien su que je ne tenais pas pour vrai le contraire de ce qui est douteux, et que personne, selon moi, ne s'en pouvait servir pour majeure d'un syllogisme duquel ondû( attendre une conclusion certaine; car il y a de la contradiction entre ne point assurer, ne point nier, ne se servir ni de Fun ni de Fautre, et assurer pour vrai Fun des deux et s'en servir. Mais, perdant par après insensiblement la mémoire de ce qu'il avait rapporté conune étant mon opinion, il n'a pas seulement assuré le contraire, mais 11 Fa même si souvent répété et inculqué qu'il ne reprend presque que cela seul dans toute sa dissertation, et ne compose aussi que de cela seul ces douze fautes qu'il m'attribue dans toute la suite de son traité. D'où il suit, ce me semble, très»manifestement que non-seulement ici, où il m'attribue cette majeure : c Nulle chose qui est telle que l'on « peut douter si elle existe n'existe en effet, » mais aussi en tous les autres endroits où il m'attribue des choses semblables, il parle contre son sentiment et contre la vérité. Et quoique ce soit à regret que je lui fasse ce reproche, néanmoins la défense de la vérité que j'ai entreprise m'oblige à ne pas être plus réservé envers une personne qui n'a pas eu plus de respect pour elle. Et comme dans toute sa dissertation il n'a, ce me semble, presque point d'autre dessein que de persuader et d'inculquer dans Fesprit de ses lecteurs cette fausse maxime qu'il a déguisée en cent façons, je ne vois point d'autre moyen pour Fexcuser que de dire qu'il en a si souvent parlé qu'à la un il se Fest persuadée à lui*même et n'en a plus reconnu la fausseté.
Pour ce qui est maintenant de la mineure, savoir est : « Or est- « il que tout corps est tel que je puis douter s'il existe ; i» ou bien, « Or est'^il que tout esprit est tel que je puis douter s'il existe ; » si on l'entend indéfiniment de toute sorte d4 temps, ainsi qu'elle
doit être entendiie pour servir deprenre à la condosîonqa'oD m tire, elle est eiiGœv fausse, et jeme qo^ellesoitdeiiioL Car unpeo après le coDuneDcemeot de la seconde MéditatioD, où j^ai oo*tainement leconnu qo^iine chose qui pense existait, lagnelle, soiTant rasage ordinaire, on iq^pelle da nom' d'écrit, je n'ai pu douter davantage qu'un esprit existât. De mône, a|«ès la sixième Méditation , dans laquelle j'ai reconnu PexisteDoe da corps;, je n'ai pu aussi douter davantage de son existence. Admires cependant l'excellence de l'esprit de notre auteur, d'avoir eu l'adresse d'inventer si ingénieusement deux fonsses prémisses que, les employant ea bonne forme dans un syllûgisme, il s'en soit ensuivi une fausse conclusion ! Mais je ne comprends point pourquoi il ne veut pas que j'aie ici sujet de rire ; car je ne trouve dans toute sa dissertation que des sujets de joie pour moi, non pas à la vérité fort grande, mais portant véritable et solide: d*autant que, reprenant là plusieurs choses qui ne sont point de moi, mais qu'il m'a seulement attribuées, il fait voir clairement qu'il a fait tout son possible pour trouva dans mes écrits quelque chose digne de censure, sans en avoir pourtant jamais pu rencontrer.
TT. Et de vrai il parait bien qu'il n'a pas ri du bon da coeur, par la sérieuse réprimande dont il conclut toute cette partie ; ce que les réponses qui suivent font encore mieux voir, dans lesquelles il ne paraît pas seulement triste et sévère, mais même chagrin et cruel. Car, n'ayant aucune raison de me vouloir da mal, et n'ayant aussi rien trouvé dans mes écrits qui pût mériter sa censure , si vous exceptez cette fausse maxime qu'il a lui-même controuvée , et qu'U ne m'a pu légitimement attribuer; toutefois , parce qu'il croit l'avoir entièrement persuadé à ses lecteurs , non pas à la vérité par la force de ses raisons, car il n'en a point, mais, premièrement , par cette admirable confiance qu'il a eue de le dire, et que dans un homme de sa profession on ne soupçonne pas pouvoir être fausse, et de plus par une fréquente et constante répétition de la même nuixime, qui fait souvent qu'à force d'entendre la même chose nous acquérons rhabitude de recevoir pour vrai ce que nous savons être faux (ces deux moyens sont ordinairement plus puissants que toutes les raisons pour persuader le peuple et ceux qui n'examinent pas de près les choses); il insulte superbement au
'ncu ; et, comme un brave pédagogue, me prenant pour un
de ses petits écoliers, il me tance aigrement, et, dans les douze réponses suivantes, il me rend coupable de plus de péchés qu^il n'y a de préceptes dans le Décalogiie. Je veux bien pourtant excuser le R. P. à cause qu'il semble n'être pas bien à soi; et, quoique ceux qui ont bu un peu plus qu*ils ne doivent aient coutume de ne voir tout au plus que deux choses pour une, le zèle qui l'emporte le trouble tellement, que , dans cette unique chose qu'il a lui-même controuvée , il trouve en moi douze fautes* à reprendre ; lesquelles je pourrais dire être autant d'injures et de calomnies si je voulais parler ouvertement et sans aucun déguisement de paroles, mais que j'aime mieux appeler des bévues et des égarements, pour rire à mon tour comme il a fait; et cependant je prie le lecteur de se souvenir que, dans tout ce qui suit, il n'a pas dit contre moi une seule parole où il ne se soit trompé et mépris.
Je croirais que ce serait assez d'avoir rapporté le beau jugement que vous venez d'entendre touchant la méthode dont je me sers pour rechercher la vérité, pour faire connaître le peu de raison et de vérité qu'il contient, s'il avait été rendu par une personne inconnue ; mais d'autant que l'auteur de ce jugement tient un rang dans le monde, qui est tel que difficilement se pourrait-on persuader qu*il eût manqué d'esprit et de toutes les autres qualités qui sont requises en un bon juge, de peur que la trop grande autorité de son ministère ne porte préjudice à la vérité, je supplie ici les lecteurs de se souvenir qu'auparavant qu'il en soit venu à ses douze réponses qu'il vient de faire, il n'a rien impugné de tout ce que j'aûdit , mais qu'il a seulement employé de vaines et inutiles cavillations pour prendre de là occasion de m'attribuer des opinions si peu croyables qu'elles ne méritaient pas d'être réfutées; et que maintenant dans ses douze réponses , au lieu de prouvei* rien contre moi, il se contente de supposer vainement qu'il a déjà prouvé auparavant les choses qu'il m'avait attribuées, et que, pour faire paraître davantage l'équité de son jugement , il s'est seulement Toulu jouer lorsqu'il a rapporté les causes de ses accusations ; mais qu'ici, où il est question de juger, il fait le grave, le sérieux et le sévère ; et que, dans les onze premières réponses , il prononce hardiment et définitivement contre moi une sentence de condanmation; et qu'enfin dans la douzième il conmicnce à délibérer et distinguer en cette sorte : c S'il entend ceci , il ne
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c dit rien de nouTean; si cela, il ne dit rien de bon, » etc.; quoique néanmoins il ne s*agisse là que d*une seule et même chose considérée diversement, savoir est, de sa propre fiction, de laquelle je Teux tous faire voir id Tabsurdité par cette comparaison.
raldéclaré,.en plusieurs endroits de mes écrits, que je tâchait partout d*iniiter les architectes, qui, pourélever degrandsédifices aux lieux où le roc, Fargile, et la terre ferme est couverte de sable et de gravier, creusent premièrement de profondes fosses, et rejettent de là non-seulement le gravier, mais tout ce qui se trouve appuyé sur lui, ou qui est mêlé on confondu ensenïble, afin de poser par après leurs fondements sur le roc et la terre ferme; car de la même façon j^ai premièrement rejeté conune du sable et du gravier tout ce que j^aî reconnu être douteux et inceHain; et après cela, ayant considéré qu'on ne pouvait pas douter que la substance qui doute ainsi de tout, ou qui pense, ne fût pendant qu^elle doute, je me suis servi de cela conune d^une terre ferme sur laquelle f ai posé les fondements de ma philosophie.
Or notre auteur est semblable à un certain maçon, lequel, pour paraître plus habile homme quMl n^était, jaloux de la réputation d^un maitr^-architecte qui faisait construire une belle église dans sa ville, a cherché avec grand soin toutes les occasions de contrôler son art et sa manière de bâtir; mais parce quMl était si grossier et si peu versé en cet ari, qu^il ne pouvait rien comprendre de tout ce que ce maitre-architecte faisait, il ne s'est osé prendre qu'aux premiers rudiments de cet art, et aux choses qui se présentent d'elles-mêmes. Par exemple, il a fait remarquer qu'il commençait par creuser la terre, et rejeter, non-seulement le sable et la terre mobile, mais aussi les bois, les pierres et tout ce qui se trouvait mêlé avec le sable, afin de parvenir à la terre ferme, et poser là-dessus les fondements de son édifice. Et', de plus, il a ouï dire que, pour rendre raison à ceux qui lui demandaient d'où venait qu'il creusait ainsi la terre, il leur avait répondu que la superficie de la terre sur laquelle nous marchons n'est pas toujours assez ferme pour soutenir de grands édifices, et principalement le sable, à cause que nonseulement il s'affaisse quand il est beaucoup chargé, mais aussi se que les eaux et les ravines Tentraînent souvent avec Voix sensuit la ruine infaillible et inespérée de tout Tédi-
SUR LES SBPntMES OBJECTIONS» 495
fice ; et enfin que, lorsque de pareilles ruines arrivent dans les fondements qu'on a creusés, les fossoyeurs, pour trouver des excuses à leurs fautes, attribuent cela à des esprits follets ou malins qu'on dit habiter les souterrains. D'où notre maçon avait pris occasion do faire croire que ce maître-architecte n'avait point d'autre secret pour bâtir sa chapelle que de bien creuser, ou du moins qu'il prenait la fosse ou la pierre qu'on avait déconverte au fond, ou bien ce qui était tellement élevé sur cette fosse que cependant elle demeurait vide, pour la construction de sa chapelle ou de son bâtiment ; et que cet arohitecte était si sot que de craindre que la terre ne s'abîmât sous ses pieds, ou qu'elle ne fût bouleversée par des esprits malins. Ce qu'ayant fait croire à des enfants, ou à d'autres gens si peu versés dans Tarchitecture qu'ils prenaient pour une chose nouvelle et merveilleuse de voir creuser des fondements pour élever des édifices, et qui, d'ailleurs donnant facilement créance à cet homme, qu'ils connaissaient et qu'ils tenaient pour homme de bien et pour assez expérimenté en son art, se défiaient de la suffisance de cet architecte qui leur était inconnu, et qu'on leur disait n'avoir encore rien bâti, mais avoir seulement creusé de grands fondements, il en devint si joyeux et si plein de présomption, qu'il crut le pouvoir ausi persuader au reste des hommes. Et quoique cet architecte eût déjà rempli de bonnes pierres toutes les fosses qu'il avait faites, et que là il eût bâti et construit sa chapelle d'une manière très-soude et très-ferme, et qu'elle parût aux yeux de tout le monde, ce pauvre homme ne laissait pas néanmoins de demeurer dans la même espérance et dans le même dessein de persuader à tous les hommes ses contes et ses imaginations; et pour cela il ne manquait pas tous les jours de les débiter dans les places publiques à tous les passants, et de faire devant tout le monde des comédiea de notre architecte, dont le sujet était tel.
Premièrement, il le faisait paraître commandant qu*on creusât bien avant, et qu'on fit de grandes fosses, et qu'on n'en ôtât pas seulement tout le sable et tout le gravier, mais aussi tout ce qui se trouvait mêlé avec lui, jusques aux moellons et aux pierres de taille ; en un mot, qu'on en ôtat tout et qu'on n'y laissât rien. Et il prenait plaisir d'appuyer principalement sm* ces mots : rien, tout jusques aux moellon» et aux pierres de taille ; et en un même temps faisait semblant de vouloir apprendre de
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lui Tart de bien bAtir, et de Touloir descendre arec M dans ces fosses. « SeiTes4noi de gnide, lui dîsait-il} commandez, «parlez, je sois tout prêt à yoos soinie, ou comme compagnon, « ou comme disciple. Que tous plaît-il que je fasse? je Yem « bien m^exposer dans ce ebemin, quoiqu^il soit nouveau et « qu*il me fasse peur à cause de son obscurité. Je yous entends, c Yons voulez que je fosse ce que je vous verrai faire, que je c mette le pied où vous mettrez le vdtre. Voilà sans doute une € fiiçon de commander et de conduire tout à fait admiraUe; et € comme vous me plaisez en cela, je vous obéis. »
Puis après, faisant semblant d^avoir peur des lutins dans cette fosse, il tâcbait de faire rire ses spectateurs en leur disant ces paroles : « Et de vrai, pourrez-vous bien faire en sorte que « je sois sans crainte et sans frayeur à présent, et que je n'aie « point de peur de ce mauvais génie ? En vérité, quoique vous « fassiez votr^ possible pour m^assurer, soit de la main, soit de « la Voix, ce n^est pourtant pas sans beaucoup de frayeiu-qne c je descends dans ces lieux obscurs et remplis de ténèbres. » Et, poursuivant son discours, il leur disait : « Mais, hcks ! « que j'oublie aisément la résolution que j'ai prise ! Qu'ai-je « fait! je m'étais abandonné au commencement tout entier à «( vous et à votre conduite, je m'étais donné à vous pour corn- « pagnon et pour disciple, et voici que j'hésite dès l'entrée, tout « effrayé et irrésolu ! Pardonnez-moi, je vous conjure ; j'ai pé- « ché, je l'avoue, et péché largement ; et n'ai fait en cela paraître « que l'imbécillité de mon esprit. Je devais sans aucune ap- « préhension me jeter hardiment dans l'obscurité de cette fosse, « et, tout au contraire, j'ai hésité et résisté. »
Dans le troisième acte, il représentait son architecte qui lui montrait dans le fond de cette fosse une pierre ou un gros ro^ cher, sur lequel il voulait appuyer tout son édifice; et lui en se moquant lui disait : « VoUà qui va bien ! vous avez trouvé ce « point fixe d'Ârchimède ; sans doute que vous déplacerez la « machine du monde si vous l'entreprenez : toutes choses bran- « lent déjà. Mais je vous prie (car vous voulez, comme je crois, « couper toutes choses jusques au vif, afin qu'il n'y ait rien « dans votre art que de propre, de bien suivi et de nécessaire), « pourquoi retenez-vous ici cette pierre ? n'avez-vous pas vous-
•nême commandé qu'on jetât et qu'on mît dehors et les pieret le sable? Mais peut-être l'avez-vous oublié : tant il est
SUR LES SEPTIÈMES OBJECTlOriS. 497
« malaisé, même aux plus expérimentés, de chasser de leur « mémoire le souvenir des choses auxquelles ils se sont accou- « tumés dès leur jeunesse; en sorte qu'il ne faudra pas perdre « espérance s'il arrive que j'y manque, moi qui ne suis pas en- «core bien versé dans cet art. » Outre cela, ce maître-architecte ramassait quelques pierres et quelques moellons qu'on avait auparavant jetés avec le sable, afin de s'en servir et de les employer dans son bâtiment ; de quoi l'autre se riant lui disait : « Oserai-je bien, monsieur, avant que vous passiez plus outre, « vous demander pourquoi, après avoir rejeté solennellement, a comme vous avez fait, tous ces gravois et tous ces moellons c comme ne les ayant pas jugés assez fermes, vous voulez en- « core repasser les yeux dessus et les reprendre, comme s'il y «avait espérance de rien bâtir de ferme de ces lopins de « pierre, etc. ? Bien plus, puisque toutes les choses que vous ic avez rejetées un peu auparavant n'étaient pas fermes, mais c< chancelantes (car autrement pourquoi les auriez- vous rejc; « tées?), comment se pourra-l-il faire que les mêmes choses ne c< soient plus à présent faibles et chancelantes, )> etc. Et un peu après: « Souffrez aussi que j'admire ici votre artifice, de uvous servir de choses faibles pour en établir de fermes, a et de nous plonger dans les ténèbres pour nous faire voir <t de la lumière, )> etc. Après quoi il disait mille choses impertinentes du nom et de l'office d'architecte et de maçon qui ne servaient de rien à l'afiaire, sinon que, confondant la signification de ces mots et les devoirs de ces deux arts, il faisait qu'il était plus difficile de distinguer l'un d'avec l'autre.
Auquatrièmeacte, on les voyait tous deux dans le fond de cette fosse ; et là cet architecte tâchait de commencer la construction de sa chapelle; mais en vain; car, premièrement, sitôt qu'il pensait mettre la première pierre à son bâtiment, tout aussitôt le maçon l'avertissait qu'il avait lui-même commandé qu^on jetât dehors toutes les pierres, et ainsi que cela était contre les règles de son art ; ce qu'entendant ce pauvre architecte, vaincu qu'ilétaitparlaforce de cette raison, ilétait contraint de quitter là son ouvrage ; et quand après cela il pensait prendre des meoUons, de la brique, du mortier où quelque autre chose pour recommencer, ce maçon ne manquait pas de lui souffler continuellement aux oreilles : « Vous avez commandé qu'on f( rejetât tout; vous n'avez rien retenu; » et par ces paroler
seules de rien et de tout, comme par quelque enchantement, il détruisait tout son ouvrage ; et enfin tout ce qu^il disait était si conforme à tout ce qui est ici depuis le paragraphe cin* quième jusques au nèunème, qu*il n^est pas besoin que je le répète.
Enfin, dans le cinquième acte, voyant un assez grand nombre de peuple autour de soi, il changea tout d^un coup et d%e façon toute nouvelle la gaieté de sa comédie en une tragique sévérité ; et après avoir ôté de dessus son visage les marques de chaux et de plâtre qui le faisaient paraître pour ce qu^Uéfait, d'un ton grave et d'un visage sérieux il se mit à raconter et à condamner tout ensemble toutes les fautes de cet architecte, qu'il disait avoir fait remarquer auparavant dans les actes précédents. Et pour vous faire voir le rapport qu'A y a entre notre auteur et ce maître-maçon, je veux vous rapporter ici tout au long le jugement qu'U ût la dernière fois qu'il divertit le peuple par de semblables spectacles. H feignait aToir été prié par cet architecte de lui dire son avis touchant Fart qu'il a de bâtir, et voici ce qu*il lui répondait :
a i® Cet art pèche dans les fondements; car il n*en a point, « et en a une infinité. Et de vrai tous les autres arts qui a prescrivent des règles pour bâtir se servent de fondemenls a très-fermes, comme de pierres de taille, de briques, de moel- « Ions, et de mQIe autres choses semblables, sur lesquelles ils « appuient leurs édifices, et les élèvent fort haut. Celui-ci, tout a au contraire, pour faire im bâtiment, non de quelque ma- « tière, mais de rien, renverse,^ creuse et rejette tous les ance ciens fondements, sans en réserver quoi que ce soit ; et, prenant « de propos délibéré une méthode toute contraire, pour ne p « manquer tout à fait de moyens, il en invente lui-même qui lu « servent d'ailes, mais d'aQes de cire; et établit des fondementî ce nouveaux, directement opposés à ceux des anciens ; et par cf « moyen,, pensant éviter l'instabilité de ceux-ci, il tombe dan> « une nouvelle : il renverse ce qui est ferme pour s'appuyer sur <c ce qui ne Test pas; il invente lui-même des moyens, mais tt des moyens ruineux ; il prend des ailes, maïs des aÛes de cire; « il élève bien haut son bâtiment, mais c'est pour tomber ; enfin « de rien il veut Xaire quelque chose, mais en effet il ne fait <* rien. »
Or qui vit jamais rien de plus faible que tout ce discours, qu^
SDR LES SBPTIÉMfS OBJTECTIONS. 499
la seule chapelle bâtie auparavant par cet architecte faisait voir manifestement être faux? Car il était aisé de voir que les fondements en étaient très-fermes, qu'il n^avait rien détruit et rien renversé que ce qui le devait être, qu'il ùe s'était écarté en quoi que co soit de la façon ordinaire que lorsqu'il avait eu quelque chose de meilleur, et que son bâtiment était de telle hauteur qu'il ne menaçait point de chute ni de ruine ; et enfin, qu'il s'était servi d'une matière très-solide, et non pas de rien, pour élever et construire en l'honneur de Dieu, non pas un édifice vain et chimérique, mais une grande et forte chapelle où Dieu pourrait être longtemps honoré. Je pourrais répondre les DOkêmes choses à notre auteur pour renverser tout ce qu'il a dit contre moi, puisque les seules méditations que j'ai écrites font assez voir la subtilité de ses objections. Et il ne faut pas ici accuser l'histœrien de n'avoir pas fait un rapport ûdèle des paroles du maçon, de ce qu'il l'introduit donnant des ailes à l'architecture, et plusieurs autres choses qui lui conviennent fort peu ; car peut-être l'a-t-il fait tout exprès pour faire voir le trouble où était son esprit ; et je ne vois pas que ces choses-'là conviennent mieux à la méthode de rechercher la vérité à laquelle pourtant notre auteur les applique.
2^ 11 répondait : «Cette manière d'architecture pèche dans les a moyens; car elle n'en a point, puisqu'elle retranche les ana ciens sans en proposer de nouveaux* Les autres manières ont a une équerre, une règle, un plomb, par la conduite desquels, a ni plus ni moins que par un fil d'Ariane, elles sortent aiséu ment de leurs labyrinthes, et disposent avec justesse et facilité « les pierres les plus Informes. Mais celle-ci, tout au contraire, a corrompt et gâte toute la forme ancienne, lorsqu'elle pâlit 0. de crainte à la seule pensée de& lutins et des loups-garous, a lorsqu'elle craint que la terre ne lui manque et ne s'aIXaîsse, (( lorsqu'elle appréhende que le sable ne s'échappe et ne s'em- (c porte. Proposez-lui d'élever une colonne, elle pâlira de crainte (( à la seule position de la base, de quelque forme qu'elle puisse c( être : peut-être, dira-t-elle, que les lutins la renverseront ! Mais tt que fera-t-elle quand il faudra dresser son corps? elle tremtt blera, et dira qu'il est trop faible ; qu'il n'est peut-être que de (( plâtre, et non pas de marbre; et que souvent on en a vu qu'on tt croyait bien durs et bien fermes que l'expérience a fait con- (t aaitre être très-fragUes. Enfin qu'espérez- vous qu'elle f^^
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a quand il sera question de planter le chapiteau à cette colonne? « elle se défiera de tout, comme si c'était des fers qu^on lui « voulût mettre aux pieds. N'a-l-on pas vu, dira-t-elle, de mau- « vais architectes qui en ont dressé plusieurs qu'ils pensaient <x bien fermes et qui n*ont pas laissé de tomber d'eux-mêmes? « Que sais-je s'il n'arrivera point la même chose à celui-ci, et « si les lutins n'ébranleront point la terre ? Ils sont mauvais, et « je ne sais pas encore si la base est si bien appuyée que ces « malins esprits ne puissent rien contre elle. Que direz-vous à « cela? Et que pourriez-vous faire quand son auteur vous dira « avec une opiniâtreté invincible que vous ne sauriez répondre <K de la fermeté du chapiteau si vous, ne savez auparavant que a le corps de la colonne n'est pas d^une matière fragile ; qu'il « n'est pas appuyé sur le sable, mais sur la pierre, et même sur « la pierre si ferme qu'il n'y ait point de malins esprits qui la « puissent ébranler ? Que faire quand il vous dira ({ue la ma- (( tière ni la forme de cette colonne ne vaut rien? )> (ici, par une audace plaisante et bouffonne, il montrait à tout le monde le portrait d'une des colonnes que cet architecte avait employées dans le bâtiment de sa chapelle), « et cent autres choses sem- « blables, sur lesquelles si vous pensez le presser, il vous dira « tout aussitôt : Attendez que je sache si elle est bâtie sur le « roc, et s'il n'y a point d'esprits malins en ce lieu-là. Mais au « moins , me direz-vous , cette manière d'achitecture a-t-elle « cela de commode que, ne voulant point du tout de colonnes, « elle empêche infailliblement qu'on n'en dresse de mauvaises? « La commodité est belle sans doute, et n'est-ce pas comme qui « arracherait le nez à un enfant? » etc. ; car cela ne vaut pas la peine d'être redit ; et je prie ici les lecteurs de vouloir prendre la peine de comparer chacune de ces réponses à celles de notre auteur.
Or cette réponse, aussi bien que la précédente, était manifestement^ponvauncue de faux par la seule inspection de cette chapelle, puisqu'on y voyait quantité de colonnes très-sôlides , et entre autres celle-là même dont il avait fait voir le portrait comme d'une chose qui avait été rejetée par cet architecte. Et de la même façon mes seuls écrits font assez voir que je n'improuve point les syllogismes, et même que je n'en change ni '*''^n corromps point les formes, puisque je m'en suis servi moi- «î toutes les fois qu'il en a été besoin. Et entre autres ceUe*
là même qu'il rapporte, et dont il dit que je condamne la matière et la forme, est tirée de mes écrits, et on le peut voir sur la fin de la réponse que j'ai faite aux Secondes ObjectionSf dans la proposition première^ où je démontre l'existence de Dieu. Et je ne puis deviner à quel dessein il feint cela, si ce n'est peut- C'tre pour montrer que toutes les choses que j'ai proposées comme vraies et certaines répugnent entièrement à cette abdi cation générale de tout ce qui est douteux, laquelle il veut faire passer pour la seule méthode que j'aie de rechercher la vérité ; ce qui ressemble tout à fait, et qui n'est pas moins puéril et inepte que la pensée impertinente de ce maçon qui faisait consister tout l'art dé l'architecture à creuser des fondements, et qui reprenait tout ce que faisait ensuite cet architecte comme contraire à cela.
3^ 11 répondait : « Cette manière pèche contre la fin, ne pou- « vaut rien construire de ferme et de durable. Mais comment le « pourrait-elle, puisqu'elle s'ôte elle-même tous les moyens « pour cela? Vous l'avez vu vous-même et expérimenté avec « moi dans ces détours, ou plutôt ces erreurs semblables à « celles d'Ulysse, que vous m'avez fait prendre, et qui nous ont n tous deux grandement fatigués ; vous souteniez que vous étiez « un architecte, ou que vous en saviez l'art; mais vous ne l'avez «jamais su prouver, et vous êtes demeuré en chemin, embara rassé de mille difficultés, et cela tant de fois que j'ai de la « peine à m'en souvenir. Et néanmoins il sera bon de s'en soute venir à présent, afin que la réponse que j'ai à vous faire ne ce perde rien de sa force. Voici donc les principaux chefs de cette' c( nouvelle manière d'architecture, par lesquels elle se coupe K elle-même les nerfs, éi s'ôte toute espérance de pouvoir ja- Bc mais rien avancer dans cet art. 1*> Vous ne savez si au-des- \ t sous de la superficie de la terre vous trouverez le roc ; et par- K tant vous ne devez non plus vous fier à cette roche ou cette t pierre ( si toutefois vous pouvez jamais vous appuyer sur la K roche ),qu'à du sable même. De là vient que tout est incertain K et chancelant, et que l'on ne peut rien bâtir de ferme. Je ne i vous en apporterai point d'exemple; pensez-y vous-même, ( et parcourez tous les magasins de votre mémoire, et voyez si ( vous y trouverez aucune chose qui ne soit infectée de cette c tache ; vous me ferez plaisir de m*en montrer quelqu'une. ( 2^ Auparavant que j'aie trouvé la terre ferme, au-dessus de
502 REKARQma
tt laquelle je sache qu'il n'y a point de sable, ni d*espriis malim tt qui puissent Téhranler, je dois rejeter toutes choses, et ayoii « pour suspecte toute sorte de matière ; ou pour le moins, selon « la commune et ancienne façon de bâtir, je dois ayant toutes « choses définir s'il peut y avoir quelque matière qu'on ne « doive point rejeter, et quelle est cette matière, et avertir ea a même temps les fossoyeurs de la retenir dans leur fosse. D'où a il s^ensuit comme auparavant qu'il n'y a rien de ferme; mais c( que tout est trop faible, et partant inutile, pour la construc-| (( tion d'un édifice. 3<* S'il y a aucune chose qui puisse être taut « soit peu ébranlée, tenez déjà pour certain et faites état qu'elle « est déjà renversée ; ne songez qu'à creuser et servez- vous de a cette fosse vide comme d'un fondement. De là il s'ensuit que (( tous les moyens pour bâtir lui sont retranchés : car que pource rait faire cet architecte? il n*a plus ni terre, ni sable, ni pierre, « ni aucune autre chose. £t ne me dites point qu'on ne créa- « sera pas toujours, que ce i)'est que pour un temps, et jusque.^ <f à une certaine profondeur, selon qu'il y aura plus ou moins « de sable. Car je veux que ce ne soit que pour un temps; maii <« toujours est-ce poiu* le temps que vous voulez bâtir, et pen* « dant lequel vous usez et abusez de la vacuité de cette fosse, « comme si toute l'édification en dépendait, et qu'elle s'appuyât « sur elle comme sur son véritable fondement. Mais, me diresa vous, je m'en sers pour établir et assiu*er la patte et la basii (( de ma colonne, comme font ordinairement les autres arcbi- « tectes. N^est-ce pas leur coutume de fabriquer certaines ma- « chines qui ne leur servent que pour un temps, aûn d'éleTei « leurs colonnes et les placer en leur lieu ? » etc. . Or, si en tout cela ce maçon vous % semblé ridicule, je trom que notre auteur ne l'est guère moins. Car, comme cet architecte, pour avoir commencé à creuser et à rejeter de ces fonde ments tout ce qui n^était appuyé que sur le sable, n'a pas laiss de bâtir et d'élever une belle et grande chapelle, de même ofl ne trouvera point que Tabdication que j'ai faite au commencej ment de tout ce qui peut être douteux m'ait fermé les route qui peuvent conduire à la connaissance de la vérité, comm Ton peut voir par ce que j*ai démontré dans mes Méditations! ou du moins il devrait me faire voir que je me suis trompé, ei| m'y faisant remarquer quelque chose de faux ou d'incertain; ce que ne faisant point, et même ce que ne pouvant faire, i|
t%Mt confesser qu^il ne peut s'excuser de s'être grandement méris. Et Je n'ai jamais non plus songé à prouver que moi (c'est- -clire une chose qui pense) étds un esprit, que l'autre à prouer qu'il était un architecte. Mais, à dire yrai, notre auteur, vec toute la peine qu'il s'est ici donnée, n^a rien prouvé autre Il ose sinon que, s'il avait de Fesprit, il n*en avait pas heaucoup. It encore qu^en poussant son doute métaphysique jusques au M3iit, on en vienne Jusqu'à ce point que de supposer qu'on ne ait si l'on dort ou si l'on veille, il ne sensuit pas mieux que lour cela on ne puisse rien trouver de certain et d'assuré qu'il i'*ensuit de ce qu'un architecte qui commence à creuser les fonlements ne sait pas s'il trouvera sous le sable ou de la pierre, >ii de l'argile, ou quelque autre chose; qu'il s'ensuit, dis-Je, |u'il ne pourra Jamais en ce lieu-là rencontrer la terre ferme, >u que, Tayaut trouvée, il ne devra point s'y assurer. Et il Tensuit aussi peu que toutes choses soient inutiles pour la recherche delà vérité, de ce qu'auparavant que de savoir qu'il y 1. un Dieu chacun a occasion de douter de toutes choses, à sav^oir, de toutes celles dont on n'a pas la claire perception présente à l'esprit, ainsi que j^ai dit plusieurs fois ; que, de ce que cet architecte avait commandé ie rejeter toutes choses de la fosse qu'il faisait pour creuser ses fondements, auparavant et [usques à cequ*il eût trouvé lateiTe ferme, il s'ensuivait qu'il n'y avait eu ni moellons ni pierres dans cette fosse qu'il pût par après employer à bâtir et élever ses fondements^ Et ce maçon n'errait pas moins impertinemment en disant que, selon la commune et ancienne architecture, on ne devait pas rejeter toutes ces pierres et tous ces moellons de la fosse que Ton creuse, et qu'on devait avertir les fossoyeurs de les retenir et conserver, que fait aujourd'hui notre auteur, soit en disant qu'il faut « avant toutes choses déûnir s'il peut y avoir des propositions « exemptes de doute, et quelles sont ces propositions» (car, comment pourraient-elles être définies par celui que nous suppo* sons n'en connaiti-e encore pas une?), soit en proposant cela comme un des préceptes de la commune et ancienne philosophie, en laquelle il ne se trouve rien de semblable. Et ce maçon ne feignait pas moins sottement que cet architecte se voulait servir pour fondement de cette fosse vide, et que tout son art en dépendait, que notre auteur se trompe visiblement en disant « <pie Je prends pour principe le contraire de ce qui est
« douteux, et que f abuse des choses que f ai uue fois rejetées, « comme si la i^érité en était dépendante, et qu'elle y fûtap- « puyée comme sur son yéritahle fondement : )» ne se ressouvenant pas de ce qu'il avait dit un peu auparavant, et qu'il avait rapporté conune venant de moi, c'est à savoir : « Vous n'assu- « rerez ni Tun ni l'autre, ni vous le nierez aussi; vous ne vous « servirez ni de l'un ni de l'autre, et vous tiendrez l'un et Tau- « tre pour faux, d Et enfin ce maçon ne montrait pas mieux son ignorance en comparant la fosse que l'on creuse pour jeter les fondements à une machine que l'on ne fait que pour un temps, pour servir seulement à dresser et mettre sur pied une colonne, que fait notre auteur en comparant à cette machine l'abdication générale de tout ce qui est douteux.
4<* 11 répondait : « Cette manière pèche par excès, c'est-à-dire ce qu'elle en fait plus que ne demandent d'cdle les lois de la pro- « dence, et que jamais personne n'a désiré. Il est bien vrai <( qu'il s'en trouve assez qui veulent qu'on leur bâtisse de bons « et solides édifices, mais il ne s'est encore trouvé personne « jusques ici qui n'ait cru que c'ait été assez que la maison où « il habitait fût aussi ferme que la terre même qui nous soute tient, en sorte qu'il est tout à fait inutile et superflu de re- « chercher en cela une plus grande fermeté. De plus, comme « pour se promener il y a certaines bornes de fermeté et de star <( bilité de la terre qui sont plus que suffisantes pour pouvoir « se promener dessus avec assurance, de même, pour la con- (( struction des maisons, il y a certaines bornes de fermeté les- « quelles, quand on les a atteintes, on est assuré, » etc.
Or, quoique ce maçon eût tort de reprendre ainsi cet architecte, notre auteur me semble avoir eu encore moins de raison de me reprendre comme il a fait en un sujet presque pareil; car il est bien vrai qu'en matière de bâtiment il y a certaines bornes de fermeté au-dessous de la plus grande au delà desquelles il est inutOe de passer ; et ces bornes sont diverses, selon la diversité et la grandeur des bâtiments qu'on veut élever: caries cabanes et les cases des bergers se peuvent même sûrement appuyer sur le sable, et il n'est pas moins propre et moins ferme pour les soutenir que le roc l'est pour soutenir les grandes tours. Mais il n'en va pas de même quand il est question d'établir les fondements de la philosophie ; car on ne peut pas dire qu'il y ait certaines bornes de douter au-dessous de la phis grande cer-
SUR LES SBPTIfiMES OBJECTIONS. 805
titude, au delà desquelles il est mutile de passer, et sur qui même nous pouvons avec raison et assurance nous appuyer ; car la y^té consistant dans un indivisible, il peut arriver que ce que nous ne voyons pas être tout à fait certain, pour probable quMl nous paraisse, soit néanmoins absolument faux ; et sans doute q\ie celui-là philosopherait fort mal qui n*aurait , point d'autres fondements en sa philosophie que des choses qu'il reconnaîtrait pouvoir être fausses. Mais, que rëpondra-t-il aux sceptiques, qui vont au delà de toutes les limites de douter? Gomment les rëfutera-t-il? Sans doute qu'il les mettra au nombre des désespérés et des incurables. Gela est fort bien; mais cependant en quel rang pensez-vous que ces gens-là le mettront? Et ne me dites point que cette secte est à présent abolie : elle est en vigueur autant qu'elle fut jamais; et la plupart de ceux qui pensent avoir un peu plus d'esprit que les attires, ne trouvant rien dans la philosophie ordinaire qui les satisfasse, et n'en voyant point de meilleure, se jettent aussitôt dans celle des sceptiques; et ce sont principalement ceux qui veulent qu'on leur démontre l'existence de Dieu et l'immortalité de leur âme. De sorte que ce qui est dit ici par notre auteur sonne mal et est de fort mauvais exemple, vu principalement qu'il passe pour habile homme; car cela montre qu'il croit qu'on ne saurait réfuter les erreurs des sceptiques, qui sont athées; et ainsi il les soutient et les confirme autant qu'il est en lui. Gar tous ceux qui sont aigourd'hui sceptiques ne doutent point, quant à la pratique, qu'ils n'aient une tête, et que deux jomts avec trois ne fassent cinq, et choses semblables; mais ils disent seulement qu'ils s'en servent comme de choses vraies, pour ce qu'elles leur semblent telles; mais qu'ils ne les croient pas certainement vraies, pour ce qu'ils n'en sont pas pleinement persuadés et convaincus par des raisons certaines et invincibles. Et d'autant qu'il ne leur semble pas de même que Dieu existe et que leur âme est immortelle, de là vient ({u'ils n'estiment pas qu'ils s'en doivent servhr comme de choses vraies, même quant à la pratique, si premièrement on ne leur prouve ces deux choses par des raisons plus certaines qu'aucune de celles qui leur font embrasser celles qui leur paraissent. Or, les ayant ainsi prouvées toutes deux dans mes Mé* iitations, ce que personne, que je sache, avant moi, n'avait Tait, il me semble qu'on ne saurait rien controuver de plus dé?
f(Q$ REIURQUES
ralBoniiaMe que de mUmputer, eomme fait notre auteur en cent endroits de sa dissertation, une affectation trop grande de douter, qui est Tunique erreur en quoi consiste toute la secte des sceptiques. Et certainemoit il est tout à fait libëral à faire le dénombrement de mes fautes ; car, bien qu*en ce lieu-là il dise que « cen^est pas une petite louange d^aller plus loin que « les autres, et de traverser un gué qui n*a jamais été tenté de n personne, » et quHl n'ait aucune raison de croire que je ne Paie pas fait au sujet dont il s^agit, comme je fierai Toir tout maintenant, néanmoins il met cela au nombre de mes fautes : parce, dit^il, que « la louange n*est grande que lorsqu'on peut <t le traterser sans se mettre en danger de périr : » où il semble vouloir persuader aux lecteurs que j^al fait ici naufrage, et que j'ai commis quelque faute insigne : et néanmoins, ni il ne Ivuroit pas lui-même, ni il n'a aucune raison de le soupçonner ; car s^il en avait pu trouver quelqu'une, tant légère qu'elle eût été, pour faire voir que je me suis écarté du droit chemin dans tout le cours ^e j'ai pris pour conduire notre esprit de la connaissanco de sa propre eiistence & celle de l'existence de Dieu, et de la distinction de soi-même d'avec le corps, sans (Mfficulté qu'il ne l'aurait pas omise dans une dissertation si longue, si pleine de paroles et si vide de raisons; et il aurait sans doute beaucoup mieux aimé la produire que de changer toujours de question comme il a fiait lorsque le sujet demandait qu'il en pariât, et de m'introduire disputant sottement si la chose qui pense est esprit. Il n'a donc eu aucune raison de croire ni même de soupçonner que j'aie commis la moindre faute en tout ce que j'ai dit et avancé, et par quoi j'ai renversé tout le premier ce doute énorme des sceptiques ; il confesse que cela est digne d'une grande louange; et néanmoins il ne feint point de me reprendre comme coupable de cette faute, et de m'attribuer ce doute des sceptiques, qui pourrait à plus juste raison être attribué à tout autre qu'à moi.
tt^ Ce maçon répondait t € Cette manière de bâtir pêche par « défaut : c'est-*^à-dire que, voulant entreprendre plus qu'elle < ne peut, die ne vient à bout de rien, le ne veux point pour « cela d'autite témoin ni d'autre juge que vous. Qu'avez*Yous « faitjusques ici avec tout cemagniilque appareil? Que vous a « servi de tant creuser? et à quoi bon cette fosse si grande et € ti universelle, que vous n'aves pas même retenu les pierres
SUR LES SEPtlËMBS OBJECTIONS. Wl
« les plus dures et les plus solides, et qui ne yous a rien appris c autre chose que cô que chacun sait déjà, savoir est, que la « pierre ou le roc qui est au-dessous du sable et de la terre « mouvante est ferme et solide? » etc.
Je pensais que ce majçon dût ici prouver quelque cb6se, comme aussi notre auteur en pareille occasion ; mais comme celut-là reprochait à cet architecte de rfavoir fait autre chose en creusant que de découvrir le roc, ne fatsant pas semblant de savoir que sur ce roc il avait bâti sa chapelle ; ainsi notre auteur semble me reprocher que je n'ai fait autre chose, en rejetant tout ce qui est douteux, que de découvrir la vérité de ce vieux dictum : Je ptnsey dont je stuis; à cause peut-être qu'il compte comme pour rien que par son moyen j'ai prouvé l'existence dé Dieu, et plusieurs autres choses qui sont démontrées dans mes Méditations ; et a bien l'assurance de me prendre seul ici & témoin de la liberté qu'il se donne de dire ce que b(5h M semble ; comme en d'autres endroits, sur des sujets aussi peu croyables, il ne laisse pas de dire que 6. tout le monde le croît c comme 3 le dH ; )» que « les pupitres ne chantent autre « chose ; n que <( nous avons tous appris la même chose de no$ « maîtres, depuis le dernier jusques à Adam, )» etc. A quoi Ton ne doit pas ajouter plus de foi qu'aux serments de certaines persomies qui' s'emportent d'aïutant plus à jui^er que ce qu'ils tâchent de persuader aux autres est moins croyable et plue éloigné de la vérité.
6« n répondait : « Cet architecte, par sa manière de bfttîi*, c tombe dans la faute qu*îl reprend dans les autres. Car il c 8*étonne de voir que tous les hommes, sans exception, disent « tous unanimement et croient que le sable ou la poussière qùt c nous soutient est assez ferme, que la terre sur laquelle nous « sommes ne branle point, etc.; et il ne s'étonne point de voiif « qu^avec une assurance pareille ou plus grande il dit hardi- « ment qu*il faut rejeter le sable et fout ee ((ai est mêlé ave(i « lui, )» etc.
Ce qui était aussi peu raisonnable que tout ce que dit notre auteur en pareille occasion.
7* n répondait : « Cet art pèche, et nous jette dans une fauté « qui lui est particulière. Car ce que le reste des honlmes tient « pour aucunement ferme, à savoir, la terre où nous som- « mes, du sable, des pierres; cet art, par un dessein qui lui
« est particulier, prend tout le contraire, savoir est, la fosse ifoii « Ton a tiré et rejeté le sable, les pierres et tout ce qui s'est ren- « contré dedans, non-seulement pour une chose ferme, mais « même pour une chose si ferme que Ton peut y fonder et bâtir « une chapelle très-solide, et 8*y appuie de telle sorte que si « vous lui ôtez ce soutien il donnera du nez en terre. »
Où ce pauvre maçon ne se trompe pas moins que notre auteur, lorsque ne se ressouvenant plus de ces mots qu'il avait dits un peu auparavant, savoir est : « Vous ne rassurerez ni ne le « nierez, n etc.
S^ Il répondait : « Cet art pèche par imprudence; car, ne pre- €( nant pas garde que Tinstabilité de la terre est comme un « glaive à deux tranchants , pensant éviter Tun, il se voit blessé « par Pautre. Le sable n'est pas pour lui un sol assez ferme et « stable, car il le rejette, et se sert de son opposé, savoir, de la «Josse d'où on Fa rejeté; et, s'appuyant un peu trop impru « demment sur cette fosse comme sur quelque chose de fei*me, « il se trouve accablé. »
Où derechef il ne faut que se ressouvenir de ces mots : « Vous « ne l'assurerez ni ne le nierez. » Et ce qui est dit ici d*un glaive à deux tranchants est plus digne de la sagesse de ce maçon que de celle de notre auteur.
9** n répondait : « Cet art et cçt architecte pèchent avec con- « naissance. Car, le sachant et le voulant, et après en être aveili, « il s'aveugle lui-même; et, rejetant volontairement toutes les « choses qui sont nécessaires pour bâtir, il se laisse tromper « soi-même par sa propre règle, en faisant non-seulement ce « qu'il prétend, mais aussi ce qu'il ne prétend point et qu'il « appréhende le plus. »
Or, comme ce qui est ditici de cet architecte estsuf&saDQtmeiit convaincu de faux par la seule inspection de la chapelle qu'il a bâtie, de même les choses que j'ai démontrées prouvent assez que ce que l'on a dit de moi en pareille occasion est aussi peu véritable.
10** n répondait : « Il pcche par commission, lorsque, contre « ce qu'il avait expressément et solennellement défendu, il re- « tourne aux choses anciennes et s'en sert, et que, contre les m lois qu'il avait observées en creusant, il reprend ce qu'il avait « rejeté. Vous vous en souvenez bien. »
De même notre auteur ne se ressouvient pas de ces paroles :
SUR LES SEPTIEMES OBJECnOlU. 509
« Vous ne rassurerez ni ne le nierez, » etc.; car autrement comment oserait-il dire ici qu'une chose a été solennellement défendue qu'un peu auparavant il a dit qu'il ne fallait pas même nier?
ii^Tl répondait: « Il pèche par omission; car, après avoir « établi pour un de ses principaux fondements qu'il faut trèsci soigneusement prendre garde de ne rien admettre pour vrai « que nous ne puissions prouver être tel, il s'en oublie souvent, « admettant inconsidérément pour vrai et pour très-certain tout « ceci sans le prouver. La terre sablonneuse n'est pas assez « ferme pour soutenir des édifices, et plusieurs autres semblac blés maximes. »
En quoi ce maçon ne se trompait pas moins que notre auteur; celui-là appliquant au fossoiement, et celui-ci à l'abdication det doutes, ce qui n*appartient proprement qu'à la construction tant des bàtim^ts que de la philosophie : car il est très-certain qu'il ne fout rien admettre pour vrai que nous ne puissions prouver être tel quand il s'agit d'assurer ou d'établir ce qui est vrai; mais quand il est seulement question de creuser ou de rejeter, le moindre soupçon d'instabilité ou de doute suffit pour cela.
i2<* Il répondait: « Cet art pèche en ce qu'il n'a rien de bon, « ou rien de nouveau, et qu'il a beaucoup de superflu. Car, !<>, si « par le rebut et le rejet qu'il fait du sable il entend seulement « ce fossoiement dont se servent tous les autres aixhitectes, qui « ne rejettentle sable qu'entant qu'il n'est pas assez ferme pour « soutenir le faix d'un grand édifice, il dira quelque chose de « bon, mais il ne dira rien de nouveau; et cette façon de creu- « ser ne sera 'pas nouvelle, mais très-anctenne et commune à « tous les architectes, sans en excepter un seul. 2'' Si, par cette « façon dt creuser, il veut qu'on rejette tellement le sable qu'on « Fcôilève tout à fait, qu'on n'en retienne rien et qu'on se serve « de son néant, c'est-à-dire de la vacuité du lieu qu'il remplis- « sait auparavant, comme d'une chose ferme et solide, il dira « quelque chose de nouveau, mais il ne dira rien de 'bon; et « cette façon de creuser sera à la vérité nouvelle, mais elle ne « sera pas légitime. Z"* S'il dit que, par la force et le poids de « ses raisons, il prouve certainement et évidemment qu'il est « expérimenté dans l'architecture, et qu'il l'exerce, et que « néanmoins, en tant que tel, il n'est ni architecte, ni maçc « ni manœuvre» mais qu'il est d'une condition tellement d'
1(10 REWâHQtn»
« rente on séparée de la îèiif qtfon peut t&Mtm^ qaei Hk eil « saTis qtf Oïl aît cewnaiftttmce éw autres, de même que rem peut « cottcetTôir ftcnifiiiâ ci* Hué cl»Mite qtf s«*ilB«i* <ïte Vim eoB- « çoive encore celle qui hennit, ou qui rugit, etc. ; il diraq«l- « que chose de boti, mais il tie dîfa Tien de niMit«ni, puisque « Ton ne chante autre chose pwrtcifttila!» leîf cWfWisws, «t que «cela est enseigné psr awtttrt dTwtïiflie8qtt''it7ettftiptf «ont « tant soft peu versés dàtfs Ta!fdiitect<»e, ou même f port que « rardiitectttrt «whrtfôîie ausîfl la cewstnictt»» d« UMBr^^ en « sorte qite ceux-là soient dits Ôiré Tcwés dans râ»eMtertui« « qui mMent le éafele anec la ehaut , qwi «sâilM 1« pleiwa, ou « qui portent le mortier ) par autant d'hommes qtfU y en* qui « c«^nt qtte ce que Je Tten* A *i* «tle mi$tlsr de» artiatns « et des mawîewTreB, c^sf-à-teis, e» un «ftot, par iai» kte hc»- « mes. ** S1I dît a^fr pw»^, p«if de fcomiies raiatttts^^t «iûfe- « ment (*enB»dérées, qull étiste vériltfbteifient, et q«rtl ei^ verte « dans l'art de Taithîlecture, et que, petidanfl q«rtl €afile, il «e « s'eiïsuit pas pour eela qu'U y tft ni ardritecte, ^ maçon, ni « manœu-vre qui existe vérilahleBttent, il dira q«idq«e «bosede « nouveâitt, mais fltie dIÈfa rieft deînon; ni pîis m rawnKqw a s*U disait qu'un aaiitoal existe, et qufH rfy a pourtant ni lion, « ni renard', nî «ucnn mitre aniimal qui esî^. 5» S*ii ^fit ^pill « bâtît, <?ert-à-«re qu'a -se sert de fart d'a#dliîtèc«»re d«M fc « con^racISoi^ de «es bftKmenls, etquH Mtltdeteltesorteque, < par mie action t«Miie,«l «itîsage cft con^èfre «e qiaTl ftiît, t et qtf ainsi 11 ^ache et voie qu'il Mlil (ce qui proprement «'apc pdle KPtAf connaissance, apercevoir de ce que Ttm feSï), et «^•il'dîtque<îela estte prc^rede Farchîtectw^ «* de crt art « deTiltir ^pA e* a\i-dessus de IVXpértenee des maçons «t des K maiwwrrres, t* partant qu'il est v^rttaèHemcttt art^itede ; il u dîra ce qu'il n'a point encore dît, ce qu'il devait dire, ce que « je m^attendals qtf il dirait, et ee que je lui aï mênae vouhi « souvent suggérer lofrsque Je TMi vu sTefforçant en vaàn pour « ntmVdire ce qu^il était-, il "dka,dls^, quelque chose de bon, « maïs il tïe dira Tien de nouveau, n'y ayant personne qui ne « fait auïrefofe apprts de ses précepteurs, et cettt-d de leurs tt maîtres jtwqnes à Adïim. CJertoitiement si dR c€§a, comMen « y aura-t-ilde chtwes swpeiHues datîs cet art ! eomlMen d'excr- < bîtantes ! quelle batttologîe î combien-de machines qui ne servent qu'à \& p^mpe ou qu^lt n^ms dëttvofa*! A <qu0î boa no»
SUR LES semÈms objectiomsu 811
« fairèpeffir ée nneftaMilé de la (erre, des treniblettients des « lutins et d^aatres vâmes frayeurs ? Quelle est la fin d'une fosse « si profonde qo'eye me nous laisse, ce inieiseml>1e, que le néant « de reslet Pourquoi des pérégrinations ^ longues, et de tant « de durée, dans les pays étrangers où les sens n*approcheût « p<Mnl parmi des ombres et des spectres? Que servent toutes « €66 dlhioi9(!s p<Mir la construction d*une chapelle, comme si Ton « ne poètait pas en bfttir une sans renverser tout sens dessus « dessous ? Mais ii qud bon ee mélange et ce diangement de « tattt 4e diverses matières Y Pourvoi tantôt rejeter les an- « ciéimat et eti employer de inrtnrëlies, et tantôt rejeter les nouit -v«yes pour reprendre les anciennes t Ne serait-ce point peut- « ètf e que, comute nous devons nous comporter autrement dans « le temple, ou en la présence des personnes de mérite, que c( dans «me falHeHerie ou une taverne, de même à ces nouveaux (c mystères il faut de nouvelles cérémonies? Mais pourquoi, a sans «'amuser à tant d*eml>àrras, n'*a-t-il point plutôt ainsi a clairement, nettement et brièvement exposé la vérité : Je bâ- « tis, j*ui oonnaissance du bâtiment que je fais, donc je suis un a architecte? 6^ Enfin, s'il dit que de bâtir des maisons, dédises poser et ff ordonner de leurs cïiambres, cabinets, portiques, ft portes, fenêtres, colonnes et autres ornements, et de corn- « mander à tous les ouvriers qui y mettent la main, comme a charpentiers, tailleurs de pierres, maçons, couvreurs, manc( œuvres et autres, et de conduire tous leurs ouvrages, c'est a teflcmcnt le proj^re d'un architecte qu'il tfy a pas un autre a artisan et ouvrier qui le puisse faire, il dira quelque chose a de nouveau, mais il ne dira rien de bon, et encore le dira-t-il ce sans preuve et sans aveu, si ce n'est peut-^lre qu'il nous ce garde et bous cache quelque chose (qui est le seul refuge qui a lui resté) pour nous le montrer avec étonnement et admirat tion en son temps ; mais il y a si longtemps qu'on attend cela « de lui, qu'il n*y a plus du tout lieu de Fespérer. » En dernier « Tîeu il répondait : Vous craignez ici sans doute (et je vous le a pardonne) pour votre art et manière de bâtir, laquelle vous « chérissez, et que vous caressez et embrassez comme votre « propre production ; vous avez peur que, l'ayant rendue couce pable de tant de péchés, et la voyant maintenant qui fait eau <( pai'toiA, je ne la condamne au rebut. Ne craignez pourtant tf point : je suis votre ami plus que vous ne pensez ; je vaincrai
512 RBJiAftQIflBI
« Totre attente, ou du moins je la tromperai, je me tairai et au- « rai patience. Je sais qui vous êtes, et je connais la force et « vivacité de votre esprit. Quand vous aurez pris du temps suf- « fisamment pour méditer, mais principalement quand vous « aurez consulté en secret votre règle qui ne vous abandonne « jamais, vous secouerez toute la poussière, vous laverez toutes « les taches, et vous nous ferez voir pour lors une architecture « bien propre et bien nette, et exempte de tout défaut. Cepen- « dant contentez-vous de ceci, et continuez de me prêter votre « attention, pendant que je continuerai de satisfaire à vos de- « mandes. Tai compris beaucoup de choses en peu de paroles, a pour n'être pas long, et n'en ai touché la plupart que l^ère- « ment, comme sont celles qui concernent les voûtes, rouverte ture des fenêtres, les colonnes, les i^ortiques, et autres sem- « blables. Mais voici le dessein d'une nouvelle comédie, m
SI l'on PBOT inventer une nouvelle ARCBITECTURB.
« Vous demandez, en troisième lieu, si Ton peut inventer, » etc.
Gomme il demandait cela, quelques-uns de ses amis, voyant que son extrême jalousie et la haine dont il était emporté étaient passées en maladie, ne lui permirent pas de déclsuner ainsi davantage dans les places publiques, mais le ûrent aussitôt conduire chez le médecin.
Pour moi, je n'oserais pas, à la vérité, soupçonner rien de pareil de notre auteur; mais je continuerai seulement de faire voir ici avec quel soin il semble qu'il ait tâché de l'imiter en toutes choses. Il se comporte entièrement comme lui en juge très-sévère, et qui prend soigneusement et scrupuleusement garde de rien prononcer témérairement; car, après m'avoir onze fois condamné pour cela seul que j'ai rejeté tout ce qui est douteux pour fonder et établir ce qui est certain, de même que si j'avais creusé profondément pour jeter les fondements de quelque grand édifice, enûn, à la douzième fois, il commence à examiner la chose et dit : 1^ que si je l'ai entendue de la manière qu'il sait que je l'ai entendue, ainsi qu'il paraît par ces paroles : a Vous ne l'assurerez ni ne le nierez, » et qu'il m'a lui-même attribuées, qu'à la vérité j'ai dit qiielque chose ^e bon, mais que je n'ai rien dit de nouveau.
SUR LES SEPTIÈMES OBJECTIONS. 8i3
2* Que si je Fai entendue de cette autre façon, d*oi!i il a pris sujet de me rendre coupable de ces onze péchés précédents, et qu'il sait néanmoins être si éloignée du véritable sens que j'y ai donné, qu'un peu auparavant, dans le paragrapiie lU de sa première question, il m'introduit lui-même parlant d'eUe avec risée et admiration en cette sorte: « Et comment cela poura rait-il venir en l'esprit d'un homme de bon sens ? d que pour lors j'ai bien dit quelque chose de nouveau, mais qu^ jen^ai rien dit de bon. Quia jamais été, je ne dirai pas si insolent en paroles e( si peu soucieux de la vérité, ou même de ce qui en a l'appa* renée, mais si imprudent et si oublieux que de reprocher, comme fait notre auteur, plus de cent lois à un autre, dans une disser* tation étudiée, une opinion qu'il a confessée tout au commencement de cette dissertation même être si éloignée de la pen» sée de celui à qui il en lait le reproche, qu'il ne pense pas qu'elle puisse jamais venir en l'esprit d'un homme de bon gens?
Pour ce qui est des questions qui sont contenues dans les nomr bres 3, 4 et 5, soit dans les réponses de notre auteur, soit dans celles de ce maçon, elles ne font rien du tout au sujet, et n'ont jamais été mues ni par moi ni par cet architecte ; mais il est vraisemblable qu'elles ont premièrement été inventées par ce maçon, afin que, comme il n'osait pas toucher aux choses qui avaient été faites par cet architecte, de peur de découvrir trop manifestement son ignorance, l'on crût néanmoins qu'il reprenait quelque chose de plus que cette seule façon de creuser ; en quoi notre auteur l'a aussi parfaitement bien imité.
3® Car, quand il dit qu'on peut concevoir une chose qui pense sans concevoir ni un esprit, ni une âme, ni un corps, il ne philosophe pas mieux que fait ce maçon quand il dit qu'un homme qui est expérimenté dans l'architecture n'est pas pour cela plutôt architecte que maçon ou manoeuvre, et que Tun se peut (ort bien concevoir sans pas un des autres.
4^ Gomme aussi c*est une chose aussi peu raisonnable de dire qu'une chose qui pense existe sans qu'un esprit existe, que de dire qu'un homme versé dans l'architecture existe sans qu'un architecte existe, au moins quand on prend le nom d'esprit, ainsi que du consentement de tout le monde gai dit qu'il le lallait prendre. Et il y a aussi peu de répugnance qu'une chose qui pense existe sans qu'aucun corps existe , qu'il y en a qu'i'~
su BBKàBQDn
homme vM( dans TarcliHectare existe sans qoCmsaù mt^oii ou manœuvre existe.
5^ De même, qaand notre auteur dit qn*il ne suffit pas qa*une éhose soit une substance qui pense pour être tout à fait ^iritneile et an^dessus de la matière, laquelle seule il yeut povToir être proprement appelée du nom d^esprit ; mais qu^ontre cela il 4St requis que, par un acte réfléchi sur sa pensée, eUe pense qu'elle pense, ou qu^elle ait une connaissance intâieurs de na pensée ; il se trompe en cela comme fait oe maçon quand il dit qu'un homme expérimenté dans Tarchitecture doit, par un acte réfléchi, considérer qu*il en a Texpérience avant qike de pouvoir être architecte : car, bien qu'A n*y ait point d^architectc qui n^ait souvent considéré, ou du moins qui n*ait pu considérer qu*il savait Tart de hâtir, c'est pourtant une chose manifeste que cette considération n'est point nécessaire pour être venteblement architecte; et une pareille considération ou réflexion est aussi peu requise, afin qu'une substence qui pense soit au-* dessus de la matière. Car la première pensée, quelle qu'elle soit, par laqueUe nous apercevons quelque chose, ne diffère pas davantage de la seconde, par laquelle nous apercev<x» que nous ravons déjà auparavant aperçue, que celle-ci diffère de la troisième, par laquÊiio nous apercevons que nous avons déjà aperçu avoir aperçu auparavant oette chose ; et l'on ne saurait apporter la moindre raison pourquoi la seconde de ces pensées ne viendra pas d*ttn si:jet corporel, si l'on accorde que la première en peut venir, t est pourquoi notre auteur pèche en ceci bien plus dangereusement que ce maçon; car, en étant la véritable et très^inteiligibie différence qui est entre les choees eorporefles et les incorporelles, à savoir, que celles-ci pensent et que les autres ne pensent pas, et en substituant une autre en ^ place, qui ne peut avoir le caractère d'une différence essentidle, à savoir, que celles^i considèrent qu'elles pensent et que les autres ne le considèrent point, il empêche autent qu'il peut qu'on ne puisse entendre la réeUe distinction qui est entre l'Ame et le corps.
e* 11 est encore mohA excusable dn Ikvoriser le parti des bêtes brutes, en leur accordant la pensée aussi bien qu'aux hommes, qjiie Test oe maçon de s'être voulu attribuer à soi et à ses semblables la connaissance de rtochitecture aussi bien qu'aux architectes.
SUR LES SEPTIÈMES OBJËCtIONS. 849
Et enfin il paialt bien que Yxxn ci Tautre D*ont point eu égavd à ce qui était vrai ou même vraisemblabie, mais seulement à ce qui pouvait être le plus propre pour décrier son ad- Tcrsaire, et le faire passer pour un homme de peu de sens auprès de ceux qui ne le connaissaient point, et qui ne se mettraient ' pas beaucoup en peine de le connaître. Et pour cela celui qui ' a fait le rapport de toute cette histoire a fort bien remarqué, pour exprimer la furieuse envie et jalousie de ce maçon, qu'il avait vanté comme un magnifique appareil la fosse qu'avait fait creuser cet architecte; mais que, pour le roc que Ton avait découvert par son moyen, et pour la chapelle que Ton avait bâtie dessus, il Tavait négligée et méprisée comme une chose de peu d'importance, et que néanmoins, pour satisfaire à Tainitié qu'il lui portait et à la bonne volonté qu'il avait pour lui, il n'avait pas laissé de lui rendre grâces et de le remercier, etc. ; comme aussi dans la conclusion il l'introduit avec ces belles acclamations en la bouche : <k Enfin, s'il dit cela, « combien y aura-t-il de choses superflues, combien d'exorbi- « tantes ! quelle battologie ! combien de machines qui ne serc vent qu'à la pompe ou à nous décevoir 1 p Et un peu après : « Vous craignez ici, sans doute, et Je vous le pardonne, pour « votre art et manière de bâtir, laquelle vous chérissez, et que « vous caressez et embrassez comme votre propre produc- « tion, etc. ; ne craignez pourtant point, je suis votre ami plus « que vous ne pensez, » etc. Car tout cela représente si naïvement la maladie de ce maçon, que je doute qu'aucun poëte eût pu la mieux dépeindre. Mais je m'étonne que notre auteur Tait si bien imité en toutes choses, qu'il semble ne prendre pas garde à ce qu'il fait, et avoir oublié de se servir de cet acte réfléchi de la pensée, qu'il disait tout à l'heure faire la différence de rhomme d'avec la bête. Car certainement fl ne dirait pas iqu'H y a un trop grand appareil de paroles dans mes écrits, s'il considérait que celui dont il s'est servi, je ne dirai pas pour impugner, car il n'apporte aucune raison pour le faire, mais pour aboyer (qu'il me soit ici permis d'user de ce mot un peu rude, car je n'en sais point de plus propre pour exprimer la chose) après ce seul doute métaphysique dont j'ai parlé dans ma première Méditation, est beaucoup plus grand que celui dont je me suis servi pour le proposer. Et il se serait bien empêché d'accuser mon discours de battologie s'il avait pris gard^
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de quelle longue, superflue et inutile loquacité il s^est servi dans toute sa dissertation, à la fin de laquelle il assure pourtant n'avoir pas touIu être long. Hais parce qu'en cet endroit-là même il dit qu'il est mon ami, pour le traiter aussi le plus amiablement qu'à m'est possible, de même que ce maçon fut conduit par ses amis chez le médedn, de même aussi j'aurai soin de le recommander à son supérieur.