I. — ON OUVRE LA VOIE QUI DONNE ENTRÉE A CETTE MÉTHODE
Voici comme tout d'abord vous philosophez: a Après que j'ai tf fait réflexion, dites-vous, sur toutes les choses que j'ai reçues Ci autrefois en ma créance, je suis enfin contraint d'avouer qu'il « n'y en a pas une de celles que je croyais alors être vraies <c dont je ne puisse douter; et cela non point pour quelques a soupçons légers et mal fondés, mais pour des raisons très- « fortes et mûrement considérées, en telle sorte qu'il est néces- «t saire que je n'y donne pas plus de créance que je pourrais a faire à des choses qui me paraîtraient évidemment fausses, et si je désire trouver quelque chose de constant et d'assuré « dans les sciences; c'est pourquoi je pense que je ne ferai pas»
426 SBFTI&IIBS OBIECnOUS»
« mal si, prenant un sentiment contraire, j'anpl(»e tous mes « soins à me tromper moi-mêmef feignant pour quelque temps « que toutes ces opinions sont fausses et imaginaires, jusqu'à « ce qu^enfin ayant mis, pour ainsi dire, la balance égale entre « mes préjugés, mon jugement ne soit plus maîtrisé par de « mauvais usages, et détourné du droit chemin, qui le peut « conduire à la connaissance de la vérité. Je supposerai donc « qu'un mauvais génie, non moins puissant que rusé, a em- « ployé toute son industrie à me tromper. Je penserai que le ce ciel, Tair, la terre, les couleurs, les figures, les sons, et tou- « tes les choses extérieures que nous apprenons par les sens, c ne sont que des illusions et tromperies dont il se sert pour a surprendre ma crédulité. Je me persuaderai qu'il n*y a rien « du tout dans le monde, qu*iln*y a point de ciel, point de terre, c point d'esprits, point de corps.
K. « Je dis point d'esprits et point de corps, etc. ; c'est ici une « chose à remarquer, et la principale. Je me considérerai moic même comme n'ayant point de mains, point d'yeux, point de « chair, point de sang ; comme n'ayant aucun sens , mais « croyant faussement avoir toutes ces choses. Je demeurerai « obstinément attaché à cette pensée. »
— Arrêtons-nous un peu ici, s'il vous plaît, pour reprendre de nouvelles forces. La nouveauté de la chose m'a un peu ému et étonné : ne recommandez-vous pas que je rejette toutes les choses que par le passé j'ai reçues en ma créance? — Oui, je veux que vous les rejetiez toutes.
L. — Quoi, toutes ? car qui dit tout n'excepte rien. — Je l'entends ainsi, ajoute^vous. ^ Je vous obéis, mais c'est avec bien de la peine ; car c'est une chose fort dure, et, pour vous le dira franchement, je ne le fiûs pas sans scrupule; c'est pourquoi, si vous ne m'en délivrez, je crains fort que nous ne nous égarions dès l'entrée. Vous avouez que toutes les choses que vous avez autrefois reçues en votre créance sont toutes douteuses ;
M. Et vous dites vous-même que vous êtes forcé à le croire ; pourquoi ne faites-vous pas une pareille violence à mon esprit, afin que je sois aussi contraint d'avouer la même chose que vous? Qui vous a, je vous prie, ainsi contraint? Je viens d'apprendre tout à l'heure que ç'ont été des raisons très-fortes et mûrement considérées. Mais quelles sont-elles enfin, ces raisons ? car, si elles sont bonnes, pourquoi les rejeter? que ne les
retenez-^ouB plutAt? et si elles sont douteuses et pleines de soupçons, par quelle force, je vous prie, ont-elles pu vous contraindre ?
-— Les voici, dites-vous, tout le monde les sait ; et j'ai coutume de les faire toujours marcher devant, comme on faisait autrefois les tireur de fronde et les archers pour commencer le choc : nos sens nous trompent quelquefois ; quelquefois nous rêvons ; il y a quelquefois certains fous qui pensent voir ce qu*ils ne vdent pas, et ce qui peut-être n*est point et ne sera jamais.
— 8ont-<îe là toutes vos raisons 1 Lorsque vous en aves promis de fortes et mûrement considérées, je me suis aussi attendu qu*elles seraient certaines et exemptes de toute sorte de doute, telles que les demande votre règle, dont nous nous servons à présent, qui est exacte jusques à ce point qu'elle n^admet pas même la moindre ombre de doute. Mais ces raisons que vous venez d'apporter, à savoir : nos sens nous trompent quelquefois, quelquefois nous rêvons, il y a des fous, sont-elles certaines et exemptes de doute ? ou plutôt ne sont-C3 pas simplement de purs doutes et soupçons ? Qui vous a appris qu'elles sont certaines et hors de tout doute, et conformes à cette règle que vous ave» toujours à la main, h savoir: « qu'il faut bien se donner « de garde de rien admettre pour vrai que nous ne puissions « prouver être tel : m y a-t-il eu un temps auquel vous ayez pu dire : Geiiainement et indubitablement mes sens me trompent à présent, je le sais fort bien ; maintenant je rêve ; un peu aupa ravant je rêvais ; celui-ci est fou, et pense voir ce qu'il ne voit pohit, et il ne ment point? Si vous dites que oui, prenez garde comment vous le prouverez ; voire même prenez garde que ce mauvais génie dont vous parlez ne vous ait peut-être déçu ; car il est fort à craindre qu'à l'heure même que vous apportez ceci comme une raison bien forte de douter et mûrement considérée : Les sens nous trompent quelquefois^ ce rusé génie ne vous montre au doigt, et ne se moque de vous de vous êtio ainsi laissé abuser.
N. Si vous dites que non, pourquoi dites- vous si assurément que quelquefois nous rêvons? Pourquoi, suivant votre première règle, ne dites-vous pas plutôt ainsi : Il n'est pas tout à fait certain que les sens nous aient quelquefois trompés, que nous ayons quelquefois rêvé, qu'il y ait eu quelquefois des fous ; donc
je dirai ainsi, et établirai pour principe, que nos sens ne nou! trompent jamais, que jamais nous ne rêvons, et qu'il n'y a point de fous ?
— Mais, dites-vous, j*en ai quelque soupçon. — Et moi je vous dis que c*est ce qui cause mon scrapule ; car, lorsque j*aî pensé avancer mon pied, j'ai senti ces fortes raisons plier sous moi et s'évanouir comme des ombres et des soupçons ; ce qui a fait que j'ai appréhendé de les presser. J'en ai pourtant quelque soupçon, aussi bien que vous. — Vous en avez quelque soupçon (dites-vous) ? C'est assez que vous le soupçonniez, c'est assez que vous disiez : Je ne sais si je dors ou si je veille ; je ne sais si mes sens me trompent ou ne me trompent point. — Mais pardonnez-moi si je vous dis que ce n'est pas assez pour moi, et que je ne suis pas satisfait de cela; car je ne vois pas bien comment vous pouvez inférer de ceci : «Je ne sais si je veille ou « si je dors, » donc je dors quelquefois; car si vous ne dormiez jamais, si vous dormiez toujours, si vous ne pouviez même dormir, et que ce génie se moquât de vous pour avoir eu le pouvoir de vous persuader que vous dormiez quelquefois, que quelquefois vous vous trompez, quoique cela ne soit point, croyezmoi, depuis que vous avez introduit ce génie, depuis que vous avez réduit à un peut-être vos plus fortes et plus solides raisons, vous avec tout gâté, et ne pouvez de cela en tirer rien de bon.
0. Que savez-voussi ce rusé génie ne vous propose point toutes choses comme douteuses et incertaines, nonobstant qu'elles soient certaines et assurées, afin qu'après les avoir toutes rejetées il vous jette tout nu dans la fosse que vous vous êtes vousmême creusée ? Ne feriez-vous pas mieux si, auparavant que de faire ainsi une abdication générale de toutes choses, vous vous établissiez une règle certaine par laquelle vous puissieij reconnaître si toutes les choses' que vous rejetterez seront biea ou mal rejetées?
P. Sans doute que c'est une chose d'une importance tout à fait grande que cette abdication générale de toutes nos connaissances passées. Et, si vous m'en croyez, je vous conseille d'appeler encore une fois vos pensées en jugement, pour en- délibérer mûrement et sérieusement, et ne rien précipiter là-dessus.
a — Cela n'est pas nécessaire, dites -vous; je ne saurais ici « trop accorder à ma défiance, et je sais qu'il ne peut y avoir «i en cela de péril ni d'erreur. »
Q. — Que dites-vous, je sais? Esfc-ce certainement, est-ce sans aucun doute, en sorte que, de tant de connaissaiices que vous avez rejetées, celle-ci vous soit demeurée pour être la seule placée dans le temple de la vérité comme les restes d*un si grand naufrage t Ou, parce que vous entreprenez une nouvelle philosophie, et que vous songez aux moyens de Taccroître, voulez- Tous qu'on écrive sur le frontispice en lettres d'or cette maxime : a Je ne puis trop accorder à ma défiance; » aiin de signifier tout d'abord, à ceux qui voudront mettre le pied dans votre philosophie, qu'il faut rejeter cette vieille proposition : Deux et trois font cinq^ et retenir ceUe-ci : Je ne saurais trop accorder à ma défiance? Mais s'il arrive que quelque novice en murmure , et qu'il dise entre ses dents : Quoi! l'on veut que je rejette ce dire ancien : Deucc et trois font cinq, qui n'a jamais été révoqué en doute par personne, à cause qu'il se peut faire que quelque mauvais génie me trompe ;
R. Et l'on m'ordonne de retenir celui-ci, qui est rempli de ciOutes et de difficultés : Je ne saurais trop accorder à ma dé* fance^ comme si ce mauvais génie ne me pouvait en cela rien imposer !
Que direz- vous à cela ? Et vous-même pourriez-voiis bien faire en sorte que je ne craignisse et n'appréhendasse rien de ce mauvais génie ? En vérité, quoi que vous m'assuriez et de la main et de la voix, *
S. Ce n'est pas sans une appréhension de paraître trop déit que je rejette et bannis comme fausses ces maximes anciennes, et qui sont quasi nées avec nous, à savoir : un argument en barbara conclut fort bien ; je suis une chose composée de corps et d'âme. Et même, s'il m'est permis de juger à la mine et à la voix, vous-même, qui vous mêlez de conduire les autres et de rendre' le chemin sûr, vous n'êtes pas exempt de crainte. Car, répondez-moi ingénument et franchement comme vous avez de coutume :
T. Rejetez- vous sans scrupule comme une chose fausse cett6 proposition ancienne : « J'ai en moi l'idée claire et distincte de Dieu; t» ou celle-ci : <c Tout ce que je conçois fort clairement et fort distinctement est vrai, »
V. Ou enfin cette autre : a Les facultés de penser, de se nourrir et de sentir n'appartiennent point au corps, mais à l'esprit, » et mille autres semblables? Je vous demande cela tout de bon.
430 HWTiKifW OBncnoHfi»
réponôez-moif s^U tous plait PouvesE-Yous, en Térité» à la sortie de rancieune philosophie et à rentrée d^une nouvelle, bannir, chasser et abjurer connue busses toutes ces choses ? j'entends les bannir et abjiu'er à bon escient. Quoi donc 1 osereK-vou assurer le contraire, et dire hardiment et sans scrupule : Oui maintenant, et à Fheure même que je parle, je n'ai pas en mo ridée claire et distincte de Dieu ; jusques ici j*ai cra fiaiussemeD que les facultés de se nourrir, de penser et de sentir n'apparte naient point au corps, mais à Fesprit. Mais, hélas 1 que j'oubli aisément la résolution que j^avais prise! qu'ai-je fait? jem'é tais abandonné au commencement tout entier à tous et à Toti conduite; je m'étais donné à tous pour compagnon et pour dii ciple; et voici que j'hésite dès Feutrée, tout effirayé et irrésolu Pardonnez^moi, je tous prie; j'ai péché, je Favoue, et pëch largement, et n'ai finit en cela paraître que Fimbécillitë de moj esprit ; je devais, sans aucune appréhension, marcher hardi ment avec tous dans les ténèbres de Fabdication, et tout contraire, j'ai hésité et résisté. Gela ne m'arrivera plus si v( me pardonnes ; et, par une ample et libérale abdication de tout les choses que j'ai jamais crues par le passé, je réparerai le que je vie^s de faire. Je rejette donc et abjure toutes mes ciennes opinions; et vous ne trouverei pas mauvais si je n> prends point le del et la terre à témoin, puisque tous ne toi pas qu'il y en ait. Je confesse donc qu'il n'y a rien du toi Ailes, marcher le premier, je tous suis. Sans mentir, je vc trouve facile d'aller ainsi lé premier sans r^iugnance.
§ n. — on pal^ABs u voia qpi ponns l'mwbt a cette
X. — Lorsque j'ai fait ainsi une abdication de toutes mes* naissances passées, je commence h philosopher de la sorte : suis, je pense; je suis pendant que je pense. Cette propositic J^existe, est nécessairement vraie toutes les fois que je la pi nonce ou que je la conçois en mon esprit,
—Vous dites mei'veilles. Vous avez trouvé ce point fixe d'A chimède. Sans doute que vous ferez mouvoir toute la machii du monde, si vous Fentreprenez, Toutes choses chalpcellci déjà. Mais, je vous prie (car vous voulez, comme je crol couper toutes choses jusques au vif, afin qu'il n'y ait lien dai
8ISPTIÈMES OBJECTIONS. 431
Ire méthode que de propre, de bien suivi, et de nécessaire), r. Pourquoi faites-vous mention de Tesprit quand vous dites : <orsque je la conçois en mon esprit t » N^avez-vous pas même nm U corps et Fesprit? Mais peut-être l'aviez-vous oublié, it il est difficile, même aux plus expérimentés, de chasser it à fait de leur mémoire le souvenir des choses auxquelles se sont accoutumés dès leur jeunesse; en sorte qu^il ne faui pas perdre espérance s'il m'arrive d'y manquer qudquefois, iqui n'y suis pas encore bien accoutumé.
- «Je considérerai, dite»-vous, tout de nouveau ce que je suis t ce que je croyais être avant que j'entrasse dans ces dernières ensées ; et, de mes anciennes opinions, je retrancherai tout ce ui peut être tant soit peu combattu par les raisons que j'ai ci* evant alléguées, afin que par ce moyen il ne demeure préciément rien qui ne soit entièrement certain et indubit2d)le. »
- Oserai-je bien, avant que vous passiez plus outre, vous de« ader pourquoi, après avoir fait une abdication solennelle de tes vos anciennes opinions, comme d'autant de choses fausses douteuses, vous voules encore une foiâ repasser les yeut sus, comme si vous espériez tirer quelque chose de bon et de tain de ces vieux lambeaux ou fragments? Que sera-ce si vous z autrefois mal pensé de vous ? Bien plus, puisque toutes
choses que vous avez rejetées ^un peu auparavant étaient iteuses et ineertaines ( car autrement pourquoi les auriezis rejetées?), comment se pourra-t-il faire que les mêmes Mi ne soient plus à présent douteuses et incertaines, si ce >t peut-^tre que cette abdication soit comme un breuvage de 'é, pour I19 pas dire une lessive? Mais toutefois j'aime mieux ûrer el révérer votre procédé. Il arrive souvent que ceux mènent leurs amis dans les palais des grands pour les leur e voir, les foui entrer par des portes secrètes, et non pas par rande et principiie porte. De moi aussi, je vous suis fort voiers par quelques détours que vous me meniei; je vous Tai partout, pourvu que \ov» me donniez espérance de périr un jour au palais de la vérité.
-«-.Qu'est-ce donc, dites-vous, que j*ai cru autrefois quef éis? Sans difficulté, j'ai pensé que j'étais un homme. » » Souffrez aussi que j'admire ici votre adresse, de vous ser- • le ce qui est douteux pour chercher ce qui est certain, dei iploïNier dans les ténèbres pour nous faire voir la lumière*^
432 SEPTIÈMES OBJECnONS.
Z. Youlez-YOU8 que je consulte ce que j*ai cru autrefois qn fêtais? Voulez-vous que je reprenne ce vieux dictnm, rebattu et rejeté il y a si longtemps, à savoir : Je suis un homme? Que serait-ce si Py thagore ou quelqpiMn de ses disciples se trouTail ici ? que lui diriez-vous, s'il vous disait qu'il a été autrefoisui coq? et que pourriez-vous répondre à tant de furieux, d'insen ses et d'extravagants sur toutes les chimères qu'ils s'imaginent' Mais j'ai tort; vous êtes savant et expérimenté; vous êtes ui bon guide, vous connaissez tous les détours et tous les sentien par où nous avons à passer : j'aurai bonne espérance.
— Qu'est-ce qu'un homme? dites- vous. — Si vous voula que je vous réponde, permette^moi auparavant de vous de mander de quel homme vous entendez parler; ou ce que voo cherchez quand vous cherchez ce que c'est qu'*un homme. Esl ce cet homme que je me feignais autrefois, que je pensais être et que, depuis que j'ai tout rejeté, je suppose que je ne sui point ? Si c'est lui que vous cherchez, si c'est celui que je m'imaginais faussement que j'étais, c^est un certain composé de corfi et d'âmes. Ëtes-vous content? je crois que oui, puisque vol continuez de la sorte.
§ m. — Œ ODB C*I8T QUE IX (XWi.
•» € Qu'est-ce que le corps? dites-vous. Qtt*entendaifr-je
« trefois par le corps?»
— ^Vous ne trouverez pas mauvais û je regarde de tous cdtés, je crains partout de tomber dans des pièges. Cest pourquoi, tes-moi, je vous prie, de quel corps entendez-vous parler? ce de celui que je m'imaginais autrefois être composé de ce nés propriétés, mais que je m'imaginais mal, suivant les loi notre abdication ? ou bien est-ce de quelque autre, si peut il y en peut avoir? car que sais-je ? je doute si cela se peut non. Si c'est du premier dont vous entendez parler, je n'i pas de peine à vous répondre. Par le corps j'entendais tout qui peut être terminé par quelque figure, qui peut être co; en quelque lieu, et remplir un espace, de telle sorte que autre corps en soit exclu ; qui peut être aperçu par les sens, mu par un autre qui le touche et dont il reçoive Timpre Voilà comme je décrivais le premier que j'ai conçu, de sorte que je croyais être obligé de donner le nom de corps à
ce que je voyais être revêtu de toutes ces propriétés que je viens d'expliquer. Et néanmoins \e ne pensais pas pour cela être aussitôt obligé de croire qu'il n'y eût rien que cela qui fût ou qui pût être appelé corps; vu principalement que c'est bien autre chose de dire : Je concevais par le corps ceci ou cela, et dire : Je ne concevais rien que ceci ou cela qui fût corps.
Si c'est du second dont vous entendez parler, je vous répondrai suivant l'opinion des philosophes les plus modernes ; car aussi bien vous ne demandez pas tant ce que je pense que ce que chacun en peut penser. Par le corps j'entends tout ce qui peut être compris en quelque lieu, comme une pierre, ou défini par le lieu, en teUe sorte qu'il soit tout entier dans le tout, et tout entier dans chaque partie, tel que sont les indivisibles de la quantité, ou d'une pierre, et des choses 8emblad)les que quelques nouveaux auteurs comparent aux anges ou aux &mes des hommes; et même ils enseignent, non sans quelque applaudissement, ou du moins sans quelque complaisance de leur part, que le corps est ou étendu actuellement comme une pierre, ou en puissance comme les susdits indivisibles; qu'il est divisible en plusieurs parties comme une pierre, ou indivisible comme les mdivisibles susdits ; qu'il peut être mu par un autre comme une pierre quand elle est poussée en haut, ou par soi conmie une pierre quand elle tombe en bas ;
AA. Qu'il peut sentir comme un chien, ou penser comme un singe, ou imaginer comme un mulet. Et si j'ai autrefois rencontré quelque chose qui fût mue ou par une autre ou par soi, qui sentît, qui imaginât, qui pensât, je Tai appelée corps, si rien ne l'a empêché, et je l'appelle encore maintenant ainsi.
— Mais c'est mal fait, dites-vous; car je jugeais que la faculté de se mouvoir soi-même, de sentir ou de penser n'appartenait ' en aucune façon à la nature du corps. ,
— Vous le jugiez ainsi^ dites-vous ; puisque vous le dites, je vous crois , car les pensées sont libres ; mais lorsque vous le pensiez ainsi, vous laissiez aussi à chacun la liberté de son sen- ^ timent; et je ne crois pas que vous vouliez vous rendre l'ar- j bitre de toutes les pensées des hommes, pour rejeter les unes et approuver les autres , à moins que vous n'ayez une règle certaine et infaillible qui vous fasse connaître celles qu'il faut approuver ou rejeter. Mais, pour ce que vous ne nous en avez point parlé lorsque vous nous avez commandé de faire cette abdica^
434 SBPTlâMES OBIECTIOm.
lion générale de toutes choses, tous trouverez bon que fuse ici de la liberté que la nature nous a donnée. Autrefois vous le jugiez, autrefois je le jugeais aussi ; md à la vérité d'une façon, et vous d'une autre, mais peut-être tous deux mal; au moins n'a-cepas été sans quelque scrupule, puisque nous avons été obligés, et vous et moi, de rejeter, dès la première entrée, cette vieille opinion que Ton a eue du corps; c'est pourquoi, pour ne pas faire durer plus longtemps cette dispute, si vous voulez définir le corps selon votre sentiment particulier, comme il a été défini au commencement, jene Tempêche polpt ; au contraire, j'admets fort volontiers cette façon de définir le corps, pourvu que vous vous. souveniez que par votre définition vous ne décrivez pas généralement toute sorte de corps, mais seulement une espèce que vous avez considérée , et que vous avez omis les autres, dont les doctes disputent entre eux et sont en question s'il y en a ou s'il y en peut avoir, ou du moins dont l'on ne peut conclure, d'une certitude telle que vous la désirez, s'U y en peut avoir ou non; en sorte que c'est encore une chose douteuse et incertaine si jusques ici le corps a été bien ou mal défini. C'est pourquoi continuez, s*il vous plaît, pendant que je vous suis ; et je vous suis même si volontiers que je n'ai aucune répugnance à le faire, tant j'ai envie de voir comment vous réussira cette nouvelle îà/^n de tirer le certain de Tincertain.
§!▼•«» GB QUI G^BST QUB l'aMB.
^ «Qu^est-ce que l'âme ? dites-vous. Qu*entendais-Je autre- « fois par Pâme ? Sans doute que j'ignorais ce que c'était, ou « que je l'imaginais comme un je ne sais quel vent fort subtil « et comme un esprit de feu, ou un air fort délié qui était diffus «et répandu dans mes parties les plus grossières; et je lui « attribuais la faculté de se nourrir, de marcher, de sentir et « de penser. it
— Certainement, voilà bien des choses. Mais je crois que
vous ne trouverez pas mauvais que je vous fasse ici une ques^
tion ou deux. Quand vous demandez ce que c'est que l'esprit
ou l'âme de l'homme, ne demandez-vous pas quels sentimenti
'on en a eus par le passé, et ce que Ton a cru autrefois ?
BB. — C'est cela même, me dites-vous. — Mais croyez-vous donc que nous en ayons eu des sentiments si raisonnables que
SEPTIÈMES OBJEGTIONi. j 435
nous n^ayons point du tout besoin de Totre méthode? croyezvous que tout le monde ait suivi le bon chemin parmi tant de ténèbres? Les opinions des philosophes touchant Tàme sont si diverses et si différentes les unes des autres, que je ne puis asseï admirer cette adresse par laquelle, d'une aussi vile matière, vous espérez fahre un remède certain et salutaire , quoique pourtant la thérîaque se fasse du venin de vipère. Voulex*vous donc que j'ajoute à cette opinion que vous avez de Fâme ce que quelques-uns en pensent aussi, ou ce qu'ils en peuvent penser T Vous ne vous souciez pas que ce soit bien ou mal ; c'est assez que leur opinion soit telle qu'ils croient ne pouvoir être persuadés du contraire par la force d'aucune raison. Quelques-uns diront que rame est un certain genre de corps qu'on appelle aipsi. Pourquoi vous en étonnez- vous? c'est là lemr sentiment, qu'ils ne trouvent pas sans quelque apparence de vérité ; car, puisque l'on appelle corps, et qu'en effet tout cela est corps qui est étendu, qui a les trois dimensions, et qui est divisible en certai* nés parties; et puisqu'ils trouvent dans un cheval quelque chose d'étendu et de divisible, comme de la cbair, des os, et cet assemblage extérieur qui frappe les sens; et que d'ailleurs ils concluent par la force de la raison qu'outre cet assemblage de parties il y a encore je ne sais quoi d'intérieur qui doit être sans doute trèssubtil et très-délié, qui est répandu et étendu dans toute sa machine, qui aies trois dimensions, et qui est divisible; en sorte qu'ayant retrandié quelque membre on coupe aussi en même temps quelque partie de cette chose intérieure qui est éparse dans lui; ils conçoivent un cheval composé de deux étendues, |ui toutes deux ont les trois dimensions, et qui sont indivisibles ; !t partant ils le conçoivent composé de deux corps qui, de oiême qu'ils diffèrent entre eux, ont aussi des noms différents, it dont 1 un, à savoir, l'externe, retient le nom de corps ; et l'autre, à savoir, Tinterne, est appelé du nom d'Ame. Enfin, pour ce mi regarde le sentipaent, l'imagination et la pensée, ils croient me c'est l'âme ou ce corps intérieur qui a les facultés de sentir, fimaginer et de penser, mais toutefois avec quelque rapporta [extérieur, sans l'entremise duquel il ne se fait aucun sentinent. D'autres diront et controuverontd'autBes choses, car, àquoi ion me mettre en peine de les rapporter toutes ? Je m'assure nême qu'il y en aura plusieurs qui croiront que généralement loutes les âmes sont telles que je ks viens de décrire.
436 ^ sEPniifES oBJEcnoRS.
— Tout beau, me difes^vous, cela est impie.— Oui, sans doute, cela Test ; mais pom'qooi me faites-Tous telles questions? Qu'y ferait-on? ce sont des athées et des Ifonunes charnels, dont toutes les pensées sont tellemait attachées àla matière qa*ils ne connaissent rien que la chair et le corps.
ce. Et même, puisque tous voulez par votre méthode établir et démontrer que Fesprit de rhonune n*est pas corporel, mais spirituel, vous ne devez nullement le supposer ; mais vous devez plutôt vous attendre qu*il y en aura qui vous le nieront, ou qui, du moins par forme de dispute, vous objecteront tout ce que jevieus de dire. (Test pourquoi imaginez-vous qu'il y en a ici quelqu'un de ceux-là, qui, à la demande que vous lui faites, savoir : ce que c'est que Tesprit, vous réponde comme vous faisiez autrefois, que Fesprit est quelque chose de corporel, de délié et subtil, diffus dans toute retendue de ce corps externe, qui est le principe du sentiment, de rimagination et de la pensée; en sorte que le corporel comprend et embrasse trois degrés : c'est à savoir, le corps, le corporel ou Tâme, la pensée ou l'esprit, dont on recherche l'essence. Cest pourquoi nous exprimons désormais ces trois degrés par ces trois mots, à savoir: le corps, l'âme, l'esprit. Supposez donc que quelqu'un réponde ainsi à La demande que vous me faites, serez-vous satisflût de sa réponse ? Mais je ne veux pas prévenir votre art et votre méthode: je vous suis. Voici donc comme vous poursuivez :
§ V. — ON TENTE l'eNTRÉE DE CETTE MÉTHODE.
— Tout va bien, dites-vous, les fondements sont heureusement jetés. Je suis pendant que je pense. Cela est certain, cela est inébranlable. Désormais tout ce que j'ai à faire, c'est de bien pren* dre garde que ce mauvais génie ne m'abuse. Je suis.
DD. Mais qu'est-ce que je suis? Sans difficulté, je suis quel qu'une des choses que je croyais autrefois que j'étais. Or, je croyais autrefois que j'étais un homme , et je croyais qu'un honune avait un corps et une âme. Suis-je donc un corps, oi^ bien un esprit? Le corps est étendu, renfermé dans un lieu, im^^ pénétrable, visible; ;y a-t-il quelque chose de tout cela en moil y a-t-il de l'étendue? Gonunent y en pourrait-il avoir, puisqu'il n'y en a point du tout? je l'ai rejetée dès le conunencement. Puis-je être touché, puis-je être vu? Quoique, à vrai dire, jepens^
maintenant être TU et être touché par moi-même, si est-ce pourtant que je ne suis ni yu ni touché.
EE. J^en suis bien certain depuis que j'en ai fait Fabdication. Que suis-je donc ? Je regarde, je pense, je considère et examine : il ne se présente rien du tout. Je suis fatigué de répéter si sou vent les mêmes choses. Je ne trouve en moi rien de ce qui appartient au corps. Je ne suis point un corps. Je suis pourtant, et je sais que je suis ; et pendant que je sais ce que je suis, je ne connais rien de ce qui appartient au corps.
FF. Suis-je donc un esprit? Que croyais-je autrefois qui appartint à l'esprit? Y a-t-il quelque chose de cela en moi ? Je croyais qu'il appartenait à l'esprit de penser: mais il est vrai en effet que je pense ;cupy))ca, lupvixoi. Je suis, je pense, je suis pendant que je pense. Je suis une chose qui pense, je suis un esprit, un entendement, une raison.. Voilà ma méthode, par laquelle je suis heureusement entré où je voulais. Cest à vous maintenant à me suivre, si vous en avez le courage.
— Que vous êtes heureux d'être sauté presque tout d'un coup d'un pays si rempli de ténèbres dans celui de la lumière ! Meus, je vous prie, ne me reiusez pas la main pour m'assurer, moi qui chancelle en suivant vos pas. Je répète les mêmes choses que vous mot pour mot, mais tout doucement, comme je puis. Je suis, je pense. Mais qu'est-ce que je suis ? Ne suis-je point quelqu'une des choses que je croyais autrefois que j'étais ? mais croyais-je bien? Je n'en sais rien. J'ai rejeté toutes les choses douteuses, et je les tiens pour fausf.es.
GG. Je n'ai donc rien cru qui vaille. -— Tout au contraire, vous écriez-vous; arrêtez-vous là; placez-y hardiment votre pied et vous assurez. — L'y poserai-je ? Toutes choses chancellent. Quoi donc, si j'étais autre chose ! — Que vous êtes craintif I ajoutez-vous ; n'êtes-vous pas un corps ou un esprit ?
— Je le veux bien, puiscpie vous le voulez; j'en doute pour-' tant ; et quoique vous me donniez la main, à peine osé-je avancer un pas. Que serait-ce, je vous prie, si j'étais une âme ou quelque autre chose ? car je n'en sais rien.
HH. — Il n'importe, dites-vous; vous êtes un corps ou un esprit.
— Bien donc, je suis un corps ou un esprit. Mais ne suis-je donc point un corps? Sans difficulté je serai un corps, si je trouve en moi quelqu'une des choses que j'ai crue autrefois ap-
438 mnttMU obiegtmins.
partenir au oorps, quoique pourtant j'apprAïQpde de n*avoir pas bien cm.
-* Courage ! dites-vous, U lue faut rien craindre*
— Je poursuivrai donc hardiment, puisque vous m^assurei aûiai. Tavais cru autrefois que la pensée appartenait au corps; mais il est vrai en effet que je pense à présent; lupitxa, {upDK«: Je suis, je pense, je suis une cbosa qui pense, je suis quelque chose de corporel, je suis une étendue, je suis quelque chose de divisible, qui sont des termes dont j'ignorais auparavant la signification. Pourquoi vous mettez-vous en colère, et pourquoi me repousses-vous si rudema^t de la main, après avoir franchi ce mauvais pas? Me voilà sur le bord, et je nie trouve, par votre faveur et par celle de votre abdication, ferme et stable sur k même rivage que vous.
«- Hais c'est en vain, ajontes^vous.
•^ En quoi donc ai-je faiUl ?
n. — Vous aviez mal cru autrefois, dites-vous, que la pensée appartenait au corps ; vous deviez croire au contraire qu'elle appartenait à l'esprit» — Que ne m'en aviez-vous donc averti dès le commencement t Que ne m'avez-vous commandé, lorsque vous m'avez vu tout prêt et tout disposé à rejeter toutes mes vieilles connaissances, de retenir du moins ceUer-çi ; La pensés appartient à Veiprit^ et de la recevoir de vous comme un passepcôrt sans lequel on ne peut avoir entrée dans votre phUosophiet 6i vous m'en croyez, je vous conseille d'inculquer désormais cet axiome dans l'esprit de vos disciples, et de leur recommander surtout qu'ils prennent garde de ne le pas rejeter avec les autres : par exemple, avep celui-ci : Deux et trois font owq. Quoique pourtant je ne vous répopde pas i$'ils vous obéiront ou non; car, comme vous savez, chacun a son sentiment particulier, et vous en trouverez peu aujourd'hui qui se veulent soumettre à ne point recevoir d'autre loi que celle qu'avaient autrefois les disciples de Pythagore, qui se contentaient d'un w^hç if. Quoi donc l s'il y en a qui ne veuillent pas, qui refusent de le faire et qui persistent dans leur ancienne opinion, que ferez^vous à cela?
Et pour ne point mettre en jeu les autres, je vous en prends seul à témoins : lorsque vous promettez de montrer par la force de la raison que l'âme de l'homme n'est pas corporelle, mais "u'eUe est spirituelle, si vous posez ici pour fondement de toutes
BEPTIÉHES OBJECTIONS. 439
VOS démonstrations, à savoir : que penser est le propre de Tesprit, ou d'une chose spirituelle et incorporelle, ne verra-t-on pas que vous supposez, en termes nouveaux, ce qu'Q y a longtemps qui est en question ; comme si Ton pouvait être stupide jusqu'à ce point, croyant que penser est le propre d'une chose spirituelle et incorporelle, et sachant d'ailleurs, par sa propre exp^ience, que Ton pense (car qui est celui qui ne s'est point encore aperçu* de sa pensée et qui ait besoin de quelqu'un qui l'en avertisse?), de douter que Ton a en soi quelque chose de spirituel et qui n'est point du tout corporel? Et afin que vous ne pensiez pas que je dis ceci sans raison, combien y à-t-il de philosophes, et même des plus célèbres, qui veulent que les bêtes pensent, et qui par conséquent croient que la pensée n'est pas à la vérité commune à toute sorte de corps, mais à l'âme étendue, telle qu'elle est dans les bêtes, et qu'ainsi elle n'est pas une particulière et véritable propriété de l'esprit et d'une chose spirituelle! Que diront ces philosophes, je vous prie, lorsque vous leur voudrez faire quitter leur opinion pour embrasser, sous votre bonne foi, la vôtre? Et vous-même, lorsque vous demandez qu'on vous accorde cela, ne demandez-vous pas qu'on vous accorde une grâce, et ne supposez-vous pas ce qui est en q[uestîon? Mais pourquoi disputer davantage ? Si je n'ai pas eu droit de passer, voulez-vous que je retourne sur mes pas?
§ VI. — l'on en tente derechef l'entrée.
— Je le veux bien, dites-vous, pourvu que vous me suiviez de près.
— Je vous obéis, et ne vouji abandonne point ; reconmiencez.
— Je pense, dites-vous. — Et moi aussi. — Je suis, ajoutez* TOUS, pendant que je pense. — Et moi pareillement aussi je suis pendant que je pense. — Mais que suis-je ? poursuivez-vous. -— Oh ! que vous faites bien de le demander! car c'est cela même que je cherche, et c'est ce qui fait que je dis très^volontiers comme vous. Mais que suis-je donc? Vous continuez. — Qu'ai-je cru être autrefois? quelle pensée ai-je eue autrefois de moi ? — Il n'est pas besoin de multiplier vos paroles, je les entends assez bien. Je vous prie seulement de m'aider et de me donner la main. Je ne vois pas ob mettre le pied parmi tant de
440 SEPTIÈMES OBJECnORS.
ténèbres. — Dites comme moi. me dites-vous ; soiTez-moi, seulement. Qu'ai-je cru autrefois que j'étais?
KK. — Autrefois f ce temps-là a-t-il été? ai-je rien cru autrefois? — Vous vous trompez, ajoutez-vous. — Tant s^en faut, c^est vous-même, s'il vous plaît, qui vous trompez quand vous parlez à*autrefai8 ! Tai fait une abdication générale de tout ce qui a été autrefois en ma créance. Je ne connais pbis d'autrefois, non plus que Vil n*avait jamais été et que-ce ne fût rien. Mais que vous êtes un bon guide et un bon conducteur ! comme vous me serrez à propos la main, comme vous me tirez ! — Je pense, dites- vous, je suis. — Gda est vrai : je pense, je suis. Je sais cela, je ne sais que cela ; et hormis cela il n'y a rien, et rien n'a été. — Courage ! me dites-vous : qu'avez-vous cru autrefois que vous étiez ? — Je pense que vous voulez savoir si je n'ai point employé quinze jours ou un mois à apprendre à me défaire ainsi de tout ; je n'y ai mis qu'environ une heure, encore a-ce été avec vous, mais à la vérité c'a été avec tant de contention d'esprit que cela a récompensé la brièveté du temps. C'est pourquoi je puis dire que j'y ai mis im mois, ou, si vous voulez, une année. Je pense, donc je suis. Je ne sais que cela, j'ai tout rejeté.
— Mais songez-y bien, me dites-vous, tâchez de vous ressouvenir.
— Que veut dire cela, se ressouvenir F Je pense, à la vérité, présentement que j'ai autrefois pensé ; mais ai-je pom* cela autrefois pensé, de ce que je pense présentement que j'ai autrefois pensé?
— Vous êtes craintif, me dites-vous, votre ombre vous fait peur. Recommencez : je pense...
— Ah i que je suis malheureux ! Je vois moins que îe ne faisais ; et ce je pense, que je voyais auparavant si clairement, je ne l'aperçois pas maintenant. Je songe que je pense, je ne pense pas.
— Tant s'en faut, me dites-vous ; celui qui songe, ou qui rêve, pense.
— Je vous entends maintenant; rêver, c'est penser; et penser, c'est rêver.
— Ce n'est pas cela, me dites-vous : penser a plus d'étendue que rêver. Celui qui rêve pense ; mais celui qui pense ne rêve pas toujours, et pense quelquefois étant éveillé.
-^Gela est-O vrai? Mais, dites-moi, nerêyez-votuB point, ou si en eûet tous pensez quand vous me dites cela ? Que si vous rêviez en disant que penser s'étend plus loin que rêver, s'étendra-t-il pour cela en eûetplus loin? Certainement je m^imagi^ nerai, si vous voulez, que rêver a plus d'étendue que penser. Mais qui vous a appris que penser a plus d'^étendue ? Peut-être ne pense&'vous point, mais que vous rêvez seulement ; car, que savez-vous s'il n'est point vrai que toutes les lois que vous avez cru penser en veillant, vous n'ayez pourtant point pensé, mais que vous ayez seulement rêvé que vous pensiez étant éveillé ? En sorte que tout ce que vous faites n'est que de rêver que tantôt vous pensez en veillant, et que tantôt vous rêvez en elTet. Querépondrez-voua à cela ? vous ne dites mot. Voulez- vous me croire ? tentons un autre gué, celui-ci n'est pas sûr ; et je m'étonne que, ne l'ayant point sondé auparavant, vous ayez voulu m'y faire passer. Ne me demandez donc plus ce que j'ai pensé autrefois que j'étais ; mais demandez-moi ce que je songe à présent que j'ai songé autrefois que j'étais. Si vous le faites, je vous répondrai. Et aûu que les paroles mai concertées d'un rêveur ne troublent point mon discours, je me servirai de celle d'un homme qui veille; souvenez-vous seulement que penser ne signifie désormais rien autre chose que rêver; et ne vous assurez pas davantage sur vos pensées qu'un homme qui dort sur ses rêveries. Ou bien, pour mieux vous en souvenir, appelez votre Méthode la Méthoaede rêver ; et tenez pour principale maxime que pour bien raisonner^ il faut rêver. Je vois que cet avis vous plaît, puisque vous continuez ainsi :
— Qu'ai-je donc cru ci-devant quej*étais?
— Voici la pierre d'achoppement ou j'ai tantôt heurté. Il faut ici que nous nous tenions sur nos gardes. C'est pourquoi permettez-moi de vous demander pourquoi vous n'avancez pas ai> paravant ceci comme une maxime :
LL. Je suis quelqu'une des choses que j*ai cru autrefois que j'étais ; ou bien : Je suis cela même que j'étais ? — Cela n'est pas nécessaire, me dites-vous. — Pardonnez-moi, cela est trèsnécessaire; autrement vous perdez votre temps quand vous examinez ce que vous pensez que vous avez été autrefois. Comme, par exemple, supposez qu'il soit possible que vous ne soyez pas aujourd'hui ce que vous avez cru autrefois que vous éti^, comme l'on dit de Pythagore, mais que vous soyez quel«
142 SEFnEMES OBIECnOllS.
que autre chose; ne Techewherefr^oos ims akn entrain eeqae TOUS aveE cm autrefois que yods étiei f
— Mais, me dites-Tons, cette maiime est TÎeiDe, et partant abolie. — Je le savais bien, car nous avons tout rejeté. Mais que Mreh cda touilfant 8*arrèter ici et ne pas passer outre, ou il faut nous en servir.
— Non pas, me dites-vous, fl fimt 8*e£foroer derechef et tâcher d'avancer, mais par une autre voie. La voici : « Je suis ou c un corps ou un esprit. Ne serai-je donc point un corps ? b
— Ne passez pas outre. Qui vous a appris cela: Je suis un corps ou un esprit, puisque vous avec rejeté Tun et Pautre? Et que savez-vous si, au lieu d'être un corps ou un esprit, vous n'êtes point une âme ou quelque autre chose f Car qu'en saisje ? rien : c'est ce que nous recherchons; et si je le savais, je ne me donnerais pas tant de peine. Car ne penses pas que je sois venu dans ce pays d'abdication, oh tout est à craindre et rempli d'obscurité, à dessein seulement de me promener et de me divertir ; ia seule espérance d'y rencontrer la vérité m*y a amené et attiré.
— Reprenons donc, me dites-vous : Je suis un corps ou quelque chose qui n*est pas corps, ou bien qui n^est pas corporel.
— Voici une autre voie, et toute nouvelle, dans laqueUe vous entrez. Mais cela est-il certain ? — Cela est très-certain, me dites-vous, et nécessaire.
— Pourquoi donc vous en êtes-vous défiiitf N'avais-je pas raison de craindre qu'il ne ftdlût pas tout rejeter, et qu'il se pût faire que vous accordassiez trop à votre défiance ? Mais passons, je veux que cela soit certain. Que s'en ensuit-il ? Vous poursuivez : « Ne suis-je point un corps ? N'y a-t-il point en moi « quelqu'une des clioses que j^'ai crue autrefois appartenir au
— Voici une autre pierre d'achoppement. Nous y chopperons sans doute, si vous ne prenez cette maxime pour guide : Pai bien pensé autrefois touchant ce qui appartient au corps ; ou bien : Rien n'appartient au corps que ce que j'ai cru autrefois qu'il lui appartenait.
— Pourquoi cela ? me dites vous.
— Cest que si vous avez autrefois oublié quelque chose, si vous avez mal pensé (et je crois qu'étant homme comme vous ** ^ vous ne désavouerez pas que vous n'ayez pu fSaillir), toute
la peine que vous prenez sera inutile ; et tous avev grand sujet d'appréhender qu'il ne vous arrive la même chose qui arriva dernièrement à un pauvre paysan. ^
MM. Cet homme rustique et simple ayant un jour aperçu de loin un loup, tint ce discours à son maître, qui était un jeune honune affable et fort bien né, lequel il accompagnait : Qu'estce que je vois ? Sans doute c'est un animal, car il remue et marche. Mais quel animal est-ce ? Il faut que ce soit quelqu'un de ceux que je connais. Quels sont-ils ces animaux ? Un bœuf, un cheval, une chèvre, un âne. N'est-ce donc point un bœuf ? Non, il n'a point de cornes. N'est-ce point un cheval î Ce n'en est pas un, il a la queue trop courte. N'est-ce point une chèvre? Ce n'est pas une chèvre; elle a de la barbe, et celui-là n'en a point. Cest donc un âne, puisque ce n'est ni un bœuf, ni un cheval, ni une chèvre? Vous souriez? Attendez la fin de la fable. Son maître, voyant la bêtise ou la sftnplicité de son valet, lui dit : Vous pouviez dire que c'était un cheval aussitôt qu'un âne. Gomment cela? lui dit son valet. Le voici, lui repart son maître. Cet animal que tu vois n'est point un bœuf? Non, avezvous dit ; il n'a point de cornes. N'est-ce point une chèvre ? Non, il n'a point de barbe. N'est-ce point un âne? Nullement, car je n'y vois point d*oreilles. Cest donc un cheval? Ce bonhomme, surpris de cette nouvelle analyse, s'écrie aussitôt : Je me suis mépris. Ce n'est pas un animal, car je ne connais d'animaux que le bœul, le cheval, la chèvre et l'âne ; or, est-il que ce n'est ni un bœuf, ni un cheval, ni une chèvre, ni un âne: par conséquent, dit-il, tout joyeux et triomphant, ce n'est pas un animal ; donc c'est quelque chose qui n'est pas animal. C'était sans doute un bon philosophe pour un paysan, mais non pas pour un homme qui serait sorti du lycée. Youlez-vouf voir sa faute ?
— Je la vois assez, me dites-vous. Il a mal pensé en lui-même quand il a dit, quoiqu'il n'en ait pas parlé : Je connais tous les Buiimaiix; ou bien: 11 n'y a point d'autres animaux que ceus jue je connais. Mais que fait cela pour notre dessein?
— Ne voyez-vous pas qu'il n'y a rien de plus semblable ? Ne faites point le fin, le lait n'est pas plus semblable au lait que ;e raÎBonnement l'est au vôtre. Vous ne dites pas tout ce que rous en pensez. N'est-ce pas tout de même quand vous dites ; L Je connais tout ce qui appartient ou qui peut appartenir au
444 SEPTIÈMES OUECnOlfS.
ce corps; n ou bien: « Rien n'appartient au corps que ce qne j'ai « connu autrefois qu'il lui appartenait. » Car, si vous n'avez pas tout connu, si tous avez omis la moindre chose, si vous avei attribué à l'esprit quelqu'une des choses qui appartiennent au corps ou aux choses corporelles, comme à l'âme; si au contraire vous avez mal fait, àiani et retranchant du corps ou de l'âme corporelle la pensée, le sentiment et l'imagination; je dis bien plus, si seulement vous avez le moindre soupçon d'avoir commis quelqu'une de ces fautes, ne devez- vous pas appréhender, conmie notre paysan, que tout ce que vous avez conclu n'ait été mal conclu? fin vérité, quoique vous vouliez m'obliger de passer outre, et que je sente que vous me tirez par la main, si vous ne levez cet empêchement, je suis résolu de demeurer ferme et de ne pas remuer le pied.
Retournons sur nos pa^ me dites- vous, et tentons pour la troisième fois l'entrée ; nelaissons aucun passage, aucune voie, aucun détour, aucun sentier où nous ne mettions le pied.
— Je le veux fort bien; mais à condition que s'il se rencontre quelque difficulté, nous ne l'effleurerons pas seulement, mais que nous l'enlèverons tout à fait. Allez après cela , à la bonne heure ; marchez le premier; mais je veux tout couper jusques à la racine. Vous poursuivez ainsi :
§ VII. — - l'on tente l'entrée POtJR LA TROISIÈME FOIS.
NN. — Je pense, dites-vous. — Je vous le nie ; vous songe* que vous pensez. — Cest, me dites-vous, ce que j'appelle penser. — Vous faites mal. Il faut appeler chaque chose par son nom. Vous songez, et voilà tout. Continuez.
— Je suis, dites-vous, pendant que je pense. — Passe pour cela ; puisque vous voulez parler de la sorte, je ne chicanerai point là-dessus. — Cela est certain et évident, ajoutez-vous. — Je vous le nie. Vous rêvez seulement que cela vous parait certain et évident. — Vous insistez : Donc, à tout le moins, cela est-il certain et évident à un homme qui rêve ou qui songe. — Je vous le nie ; cela le parait seulement; il le semble, mais il ne l'est pas.
— Vous pensez, et dites : J'en suis certain; je le sais pai'ma propre expérience : ce mauvais génie ne me saurait en cela tromper.
SEPnftMBf» OBJECTIONS. 445
— Je vous le nie : vous ne le savez pas par votre propre expérience, vous n'en êtes point certain; cela ne vous est point évident, mais seulement vous vous Timaginez. Or ces deux choses sont fort différentes Tune de l'autre, à savoir : ceci semble certain et évident à un homme qui dort et qui rêve , ou , si vous voulez, même à un homme qui veille; et ceci est tout à fait certain et évident. Nous voici au bout. On ne saurait aller plus avant; il faut chercher une autre voie, de peur de perdre ici tout notre temps à rêver. Je veux pourtant vous accorder quelque chose, car, pour recueillir, il faut semer; et puisque vous en êtes certain, k ce que vous diles, et que vous le savez par votre propre expérience, continuez, s'il vous plaît.
— Je le veux bien, me dites-vous. Qu'est-ce que j'ai cru être autrefois? — Que dites- vous, autrefois? Cette voie-lk n'est pas sûre. Combien de fois vous ai-je dit que tous les vieux passages étaient bouchés ! Yous êtes pendant que vous pensez , et vous êtes alors certain que vous êtes. Je dis pendant que vous pensez ; tout le passé est douteux et incertain, et il ne vous reste que le présent. Vous persistez pourtant. Je vous en aime, d'avoir ainsi un courage qui ne se rebute d'aucune mauvaise fortune.
— 00. Il n'y a rien, dites-vous, en moi qui suis, qui pense, qui suis une chose qui pense, il n'y a rien de tout ce qui appartient au corps ou aux choses corporelles.
Je le nie.
— Vous le pouvez : « Depuis le moment, dites>vous, que j'ai ff fait une abdication de toutes choses, il n'y a plus de corps, « plus d'âme, plus d'esprit; en un mot, il n'y a plus rien. Et « partant, si je suis, comme il est certain que je suis, je ne suis « pas un corps ni rien de corpprel. »
— Que je vous sais bon gré de vous échauffer comme vous faites, et que vous commencez k raisonner et argumenter en forme! Poursuivez) voilk le vrai moyen de sortir promptement de tous ces labyrinthes. Et comme je vois que vous êtes libéral, je le veux être encore davantage. Je vous dis donc que pour moi je nie, et l'antécédent, et le conséquent, et la conséquence. Ne vous en étonnez pas, je vous prie; ce n'est pas sans raison, la voici : Je nie la conséquence, p'arce que, par le même argument, vous pouviez conclure le contraire en cette façon : Depuis que j'ai fait une abdication générale ue toutes choses, il n'y a plus ni esprit, ni âme, ni corps; eu un mot, il n'y a plus rien.
446 SEPTIÈMES owEcnons.
Et partant, si je suis, comme il est certain que Je suis, je ne suis point un esprit. Voilà une noix pourrie qin gâte et corrompt les autres, et dont vous reconnaîtrez mieux le vice par ce qui suit. Cependant considérez un peu en vous-même si tous ne pourriez pas mieux dorénavant tirer cette conséquence de votre antécédent : Et partant, si je suis, comme il est certain que je suis, je ne suis rien. Car, ou votre antécédent a été mal posé, ou, s'il a été bien pose, il est détruit par la proposition conditionnelle qui suit, à savoir : si je suis; c'est pourquoi je nie cet antécédent. Depuis que j^ai fait une abdication générale de toutes cboses, il n'y a plus de corps, plus d'âme, plus d'esprit, il n'y a plus rien. Et ce n'est pas sans raison que je le nie; car, ou vous faites mal de faire cette abdication générale, ou il n'est pas vrai que vous la fassiez ; et même vous ne la sauriez faire, puisque vous êtes nécessairement, vous qui la faites. Et pour vous répondre en forme, quand vous dites : « Il n*y a plus rien, point « de corps, point d'âme, point d*esprit,i» etc., ou vous ne vous comprenez pas dans cette proposition : îln*y a pltis rien, et vous entendez seulement : A n'y a plus rien que moi ; ce que vous devez nécessairement labre, afin que votre proposition soit vraie et subsiste, ainsi que dans ces autres propositions de logique : Tàute proposition écrite dans ce livre est fausse; Je tïe dis peu vrai; et inllle autres qui s'excluent elles-mêmes de ce qu'elles disent ; ou bien vous vous y codiprenez et renfertnez vous-même, en sorte que vous entendez vous rejeter vous-même quand vous rejetez tout, et n*être point quand vous dites : Il n'y aplus rien, etc. Si le premier, cette proposition, à savoir : Depuis que foi fait une abdication généraie, il n'y a plus rien, etc., n'est pas vraie; car vous êtes, et vous êtes quelque cbose; et par nécessité vous êtes, ou un corps ou une âme, ou un esprit, ou quelque autre chose; et partant quelque cbose existe nécessairement, soit un corps ou un esprit, etc. Si le second, vous vous trompez, et même doublement : tant parce que vous voulez une chose impossible en disant que vous n'êtes point pendant que vous êtes; comme aussi parce que vous détruisez vous-même votre proposition dans le conséquent, en disant : Donc, si je suis, comme il est certain, etc. ; car, comment se peut-il faire que vous soyez s'il n'y a rien ? Et pendant que vous supposez qu'il n'y a rien, comment pouvez-vous dire que vous êtes? Et si vous 'tes que vous êtes, ne détiiiiseE*vous pAs ce que vous aviez
SBPnÉHES OBJECTIONS. 447
avancé auparavant, à savoir : Il n'y a rien, etc. ? ï^ar conséquent l'antécédent est faux, et le conséquent aussi. Mais vous n'en demeurez pas là, et vous renouvelez le combat ainsi :
— a Quand, dites-vous, je dis : Ilni'y a nen^ jenesuis pas assuré « que je sois un corps, ou une âme, ou un esprit, ou quelque « autre chose. Je j^e sais pas même s^H y a quelque autre corps, 4c ou quelque autre âme, ou quelque autre esprit. Et pariant, « suivant notre loi, qui veut que nous tenions^pour faux tout ce « qui est douteux, je dirai: Il n*y a point de corps, point d'âme, 4c point d'esprit, point d'autre chose. Et pariant, si je suis, « comme il est ceriain, je ne suis point un corps. »
— Voilà qui est fori bien ; mais permettez-moi, je vous prie, d'examiner chaque chose Tune après l'autre, de les mettre dans la balance, et delespeserséparément. «Quand je dis, dites-vous: 4c II n'y a rim, etc., je ne suis pas assuré que je sois ou un corps, « ou une âme, ou un esprit, ou quelque autre chose. » Je distingue l'antécédent : vous n'êtes pas assuré que vous soyez déterminément un corps, ou une âme, ou un esprit, ou quelque autre chose; je vous l'accorde, car c'est ce que vous cherchez;
' vous n'êtes pas assuré que vous soyez indéterminément ou un corps, ou une âme, ou un esprit, ou quelque autre chose ; je le nie, car vous êtes, et vous êtes quelque chose; et vous êtes nécessairement ou un corps, ou une âme, ou un esprit, ou quelque autre chose. Et vous ne sauriez tout de bon révoquer cela en doute, quoique fosse ce mauvais génie pour vous surprendre.
Je viens maintenant au conséquent : a Et partant je dirai, «i suivant la loi que nous nous sommes prescrite, il n'y à point « de corps, point d'âme, point d'esprit, point d'autre chose. » Je distingueaussileconséquent: «Je dirai déterminément : Il n'y K a point de corps, point d'âme, point d'esprit, point d'auti^e K chose, » passe pour cela, a Je dirai indéterminément : Il n'y a I point de coi*ps, ni d'âme, ni d'esprit, ni autre chose : n je nie a conséquence; ^ pareillement je distinguerai aussi votre derlier conséquent, savoir est : a Et partant, si je suis, comme il est [ certain, je ne suis point un corps. » Déterminément, je Tacorde ; indéterminément, je le nie. Voyez comme je suis libéal, j*ai accru vos propositions d'une fois autant. Mais vous ne erdeiï pas courage ; vous ralliez vos troupes, et revenez à la tiarge; Que je vous en sais bon gré ! FP. — -« Jeconnais, dites-vous, que j'existe, et je cherchequel
cjesm8,mdqae]ee(mDaisètr^Ik€sttrèsH;ertaiiàqiie laeoD- « naissance de mon être, ainsi prédsânent pris, ne ôéfeoà a point des choses dont Fexistence ne m^est pas encore aNiiiii£.i
— Ify a-44l que cela ? aves-Tons toot dit? Tattendsôs quelque conséquence, comme on peu anpaiavant Mais peot-étie aves^ ▼ouseupenr qu^elleneTOus rénsât pas mieux que Fantie? Sans doute que vous&ites prudemment, selon Totre cddtume; mais je reprends tout ce que tous ayei dit: « Vous sayez quevous «êtes, »passe;«Ton8cnerchez quel TOUS êtes, Yous que Youssa- « vez être, n II est vrai, je le chercbe arec tous, et il y albngtemps que nouslecliercnons. « La connaissance de la chose que «tous chercnez, c*est-à-dire de Totre être, ne dépend point, « dites-Tous, des choses dont Texistence ne tous est pas encore « connue. » Que tous dirairje là-dessus? cela ne me parait pas assez clair, et je ne Tois pas assez où Ta cette maxime : Vous cherchez, dites-Tous, quel est celui que tous connaissez, et moi je le cherche aussi aTec tous; mais, dites^moi, pourquoi le cherchez-Tous si tous le connaissez ?
— - Je connais, dites-Tous, que je suis, mais je ne ccmnais pas quel je suis.
— Vous dites bien, mais comment pourres-TOOS reconnaître quel TOUS êtes, si ce nVst ou par les choses que tous aTez autrefois connues, ou par celles que tous connaissez ci-après? Ce ne sera pas, comme je crois, par celles que tous aTez autrefois connues, elles sont pleines de doute ; tous les aTez toutes rejetées : ce sera donc par celles que tous ne connaissez pas encore et que TOUS connaîtrez ci-après. Je Toisbien que cela tous choque, mais je ne sais pas pourquoi.
-— Je ne sais pas encore, dites-TOUs, si ces choses-là existent
— Ayez bonne espérance, tous le saurez quelque jour.
— Mais cependant, que ferai-je? ajoutez-Tous.
— Vous aurez patience. Quoique, pourtant, je ne Teuille pas TOUS tenir longtemps en suspens, je distinguerai Totre proposition, comme j^ai fait ci-devant. <c Vous ne connaissez pas quel « vous êtes déterminément, » je l'accorde. «Vous ne connais- « sez pas quel tous êtes indéterminément et confusément, » je le nie ; car tous connaissez que vous êtes quelque chose, et même que vous êtes nécessairement, ou un corps ou une âme, ou un esprit, ou quelque autre chose. Mais quoi, enfin? vous ^ou8 connaîtrez ci-^près clairement et déterminément. Qu*f
ferîez-Yons? ces deux mots seuls déterminément et indéterminé' ment sont capables de yous arrêter un siècle entier. Cherchez une autre Yoie, s'il vous en reste aucune. Essayez hardiment ; car je n'ai pas encore mis bas les armes. Les choses grandes et nouYelles sont enYironnées de nouYcUes et grandes difficultés.
— Il me reste encore, dites-Yous, une Yoie; mais si elle a la moindre obstacle, le moindre empêchement , c'en est fait, je n'y songerai plus ; je reviendrai sur mes pas, et Ton ne me Yerra plus errant et Yagabond dans ces pays et contrées où règne une abdication générale. Youlez-Yous bien la tenter avec moi?
— Je le Yeux bien, mais à condition que, comme elle est la dernière, yous attendiez aussi de moi les dernières difficultés. Allez maintenant, marchez le premier I
§ Yiii. — l'on tente, pour la quatrième fois, l'entrée dans
CETTE MÉTHODE, ET l'ON EN DÉSESPÈRE.
QQ. — « Je suis, » — dites-YOUs ; — je le nie. — Vous poursuivez : « Je pense; » — je le nie. — Vous ajoutez: « Que niez- Yous là? » — Je nie que yous soyez et que yous pensiez; et je sais fort bien ce que j'ai fait quand j'ai dit: 11 n'y a plus rien. S^oilà sans doute un trait bien hardi et remarquable. J'ai d'un >eul coup tranché la tête à tout. Il n'y a rien, yous n'êtes point, et YOUS ne pensez point.
— Mais, je yous prie, me dites-Vous, j'en suis assuré; j'en ai m témoignage certain; je sais par ma propre expérience que je (ûis et que je pense.
— Quand yous en mettriez la main à la conscience, quand ''ous en jureriez et me le protesteriez, je le nie. 11 n'y a rien, 'ous n'êtes point, yous ne pensez point, yous ne le savez point. Toilà l'accroc et l'enclouure; et, aûn que vous la connaissiez »ienet que vous l'évitiez, si vous pouvez, je veux vous la monrerau doigt. Si cette proposition est vraie: Il n^y arien ; cellei est aussi vraie et nécessaire : Vous n'êtes point, vous ne penez point. Or est-il que, selon vous, celle-ci : // n'y a rien, est raie, comme vous le savez et le voulez. Par conséquent, cellei est aussi vraie: Vous n'êtes point , vous ne pensez point,
— Vous êtes bien rigoureux, me dites- vous; il faut un peu ous adoucir.
150 SIPTIÉMBS OWECnOllS.
-*• Puisque tous m'en priez, je le yeux, et de bon cœar. Vous êtes, je raccorde. Vous pensez, je le tcux. Vous êtes une chose qui pense, dites une substance qui pense; car vous vous plaisez aux termes magnifiques ; j'en suis bien aise^ et je m'en réjouis ; mais n'en demandez pas davantage. Je vois que vous en êtes content, car vous reprenez ainsi vos esprits :
-*• « Je suis, me dites-vous, une substance qui pense ; et je « sais que j'existe, moi, qui suis une substance qui pense ; et je « sais qu'une substance qui pense existe. Or j*ai une claire et « distincte notion ou idée de cette substance qui pense, et néan- « moins je ne sais point si aucun corps existe, et ne connais lien € de tout ce qui appartient à la notion de la substance corpo- € relie ; jeniemême qu'aucun cor^s existe, ni aucune chose cor- « porelle ; j'ai fait une abdication de tout; j'ai tout rejeté: par a conséquent, la connaissance de l'existence d'une chose qui a pense, ou la connaissance d'une chose qui pense existante, ne « dépend point de la connaissance de l'existence d'une chose « corporelle, ou de la connaissance d'une chose corporelle existe tante. Par conséquent, puisque j'existe, et que je suis une c chose qui pense, et qu'aucun corps n'existe, je ne suis point « un corps, et partant je suis un esprit. Voilà mes raisons ; voilà « ce qui me force à donner mon consentement, n'y ayant rien n en tout cela qui ne soit bien suivi et bien lié, et déduit de « principes très-évidents suivant les règles de la logique. »
— Oh ! que voilà bien dit ! Mais que ne parliez-vous auparavant ainsi clairement et ilettement, sans nous parler de votK abdication générale ? J'ai en vérité sujet de me plaindre de voui de nous avoir ainsi laissés courir çà et là, et de nous avoir même menés par des chemins détournés et inconnus, tu que vous pouviez tout d'un coup nous amener ici. 0. y aurait lieu de vous en faire reproche ; et si vous n'étiez bien maa ami, je m'en fâcherais tout de bon, car vous n'agissez pas avec moi candidement et rondement comme vous fiaisiez autrefois: et je vois que vous vous réservez des choses en particulier saitf me les communiquer. Vous vous étonnez de ce que je vous dis. Gela ne durera pas loi^emps, je m'en vais vous dire le sujd de mes plaintes.
RR. Vous demandiez naguère, il n'y pas encore ou quail d'heure, quel était celui que vous connaissiez ; maintenant vous ne savez pas seidement quel il est, mais vous en avez même um
MRrtim oBiBcrioNk 181
claire et distincte notion. Ou vons ne dëcoainrieB ptsàlon tont ce que vous saviez, et feigniez de ne pas connattrê ce que vous connaissiez fort bien, ou vous avez quelque trésor caclié d*où vous tirez le vrai et le certain quand bon vous semble. Mais j*aime mieux vous demander où est ce trésor, et si voin y met"» tez souvent la main, que de me plaindre de vous davantage, DiteS^noi, je vous prie, d*oti vous avez tiré cette c iaire eidistincte notion de la substance qui pense? Si elle est si daire et si évi^ dente, je vous prierais volontiers de me la faire voir une fois, afin de me récréer de sa vue; vu principalement que de cela seul dépend presque tout réclaircisscment de la vérité que nous cherchons avec tant de peine.
— Le voici, dites-vous. Je sais certainement que je suis, que je pense, que je suis une substance qui pense.
— N'allons pas si vite, s'il vous plaît, afin que je me dispose h bien former un concept si difficile. Je sais fort bien aussi que je suis, que je pense, que je suis une substance qui pense. Continuez maintenant, s'il vous plait.
— Je n'ai plus rien à ajouter à cela, me dites-vous, j'ai tout dit et tout fait. Quand j'ai pensé que j'existais, moi qui suis une substance qui pense, j'ai foimé en même temps un concept clair et distinct de la substance qui pense.
— Bon Dieu ! que vous êtes un et subtil! Comme en un moment vous pénétrez et parcourez toutes choses, tant celles qui sont que celles qui ne sont pas, celles qui peuvent être et celles qui ne le peuvent 1 Vous formez, dites-vous, un concept clair et distinct de la substance qui pense lorsque vous concevez claire<ment.et distinctement que la substance qui pense existe. Quoi donc i si vousconnaissezclairement (comme jen'en doute point, car je sais que vous avez bon esprit) qu*il n'y a point de montagne sans vallée, avez^vous pour cela tout aussitôt un concept clair et distinct d'une montagne sims vaUée? Mais j'ai tort, parce que jene sais pas Fart de former un concept clair et distinct ; je Fadmire ; je vous prie de me l'enseigner, et de me faire voir comment ce concept est clair et distinct.
— • Tout à l'heure, me dites-vous. Je conçois dairement'Ot distinctement qu^une 9ubstance qui pense existe, et je ne conçois cependant rien de corporel, rien de spirituel; je ne cpnçois lien que cela, rien que la seule substance qui pense. Donc, le concept que f ai d'une substance qui pense est dair et distiiict
452 SBPTUSMBS OBJEGTIONfc
— < Je vous entends enfin, et, si je ne me trompe, je com* prends ce que vous voulez dire.
Le concept que vous avez est clair, parce que vous le connaissez certainement ; et il est distinct, parce que vous ne connaisses rien autre chose. N'ai-je pas bien compris votre pensée ? Je crois que oui, car vous ajoutez :
— Il suffit, dites-vous, que j^assore qu*en tant que je me connais je ne suis rien autre chose qu'une chose qui pense.
— C'est bien assez. Et, si j'ai bien pris votre pensée, ce concept clair et distinct d'une substance qui pense, que vous formez, consi^ en ce qu'il vous représente qu'une substance qui pense existe, sans penser au eorps, à l'âme, à l'esprit, à aucune autre chose ; mais seulement qu'elle existe. Et ainsi vous dites qu'en tant que vous vous connaissez, vous n'êtes rien autre chose qu'ime substance qui pense, et non point un corps, une âme, un esprit ou quelque autre chose ; en sorte que si vous existiez précisément conune vous vous connaissez, vous smez seulement une substance qui pense, et rien davantage. Vous vous souriez, je crois, et vous vous applaudissez tout ensemble, et vous croyez que par cette longue suite de paroles dont je me sers, contre ma coutume, je ne cherche qu'à gagner du temps, et qu'à esquiver, pour n'en point venir au combat contre des troupes si fortes et si aguerries que sont les vôtres. Mais, sans mentir, ce n'est pas là mon dessein. Voulez vous que je renverse d'une seule parole tout cet équipage, et tous ces vieux champions que vous avez réservés adroitement pour la fin du combat, quoique serrés et disposés en bataillon ? J'en emploierai trois, afin qu'il n'en reste pas un.
Voici la première : Du connattre à Vitre la conséquence n'est pas bonne. Méditez là-dessus pour le moins quinze jours, et tous en verrez le fruit, dont vous ne vous repentirez point, pourvu qu'après cela vous jetiez les yeux sur la table suivante. La substance qui penseest celle qui entend, ou qui veut, ou qui doute, ou qui rêve, ou qui imagine, ou qui sent ; et partant, tous les actes intellectuels, conune sont : entendre, vouloir, imaginer, s^tir, conviennent tous sous la raison commune de pensée, de perception ou de conscience; et nous appelons la substance où ils résident une chose qui pense.
La substance qui pense est :
ou ou
eorpordle, c'est-à-dire ayant un corps, incorporelle, c'est-à-dire n'ayant point et s'en servant, de corps et ne s'ea servant point,
ou ou oo on
étendue et divisi- non étendue et in- Dieu^ l'ange.
ble, comme divisible, comme
rime d'un cheval, l'esprit de Socrate,
l'âme d'un chien, l'esprit de Platon.
Voici la seconde : Déterminémmt, indéterminément ; distinctement, confusément ; explicitement, implicitement. Passez aussi et repassez ces* mots quatre ou cinq jours dans votre esprit. Vous ne perdrez pas trop votre temps si vous les appliquez chacun comme il faut à toutes vos propositions, si vous les divisez et distinguez par leur moyen ; et même je ne réinsérais pas de le faire maintenant si je ne craignais de vous ennuyer.
Voici la troisième : Ce qui conclut trop ne condid rien. Je ne vous prescris point de temps pour y penser; elle presse, elle serre de près. Mettez la main à Toeuvre, pensez à ce que vous avez dit^ et voyez si je vous suis bien : je suis une chose qui pense; je connais que je suis une substance qui pense; je connais qu'une substance qui pense existe, et néanmoins je ne connais pas encore qu'un esprit existe ; voire môme il n'y a point d'esprit qui existe ; il n'y a rien ; tout est rejeté. Et par conséquent, la connaissance de l'existence d'une substance qui pense, ou d'une substance qui pense existante, ne dépend point de la connaissance de l'existence d'un esprit ou d'un esprit existant Partant, puisque j'existe et que je suis une chose qui pense, et qu'il n'y a point d'esprit qui existe, je ne suis point un esprit : donc, je suis un corps. Vous ne dites mot. Pourquoi vous en retournez- vous ? Pour moi, ^e n'ai pas encore perdu toute espé- !?ftnce. Suivez-moi maintenant, ayez bon courage ; je vais vous proposer l'ancienne lorme de conduire sa raison : c'est une méthode connue de tous les anciens. Que dis-je ! elle est connue et familière à tous les hommes. SouÀ'rez-moi, je vous prie, et ne vous rebuttz point. J'ai eu patience à mon tour. Elle nous ouviira peut-être quelque voie, comme elle a de coutume quand les choses sont fort intriguées et presque désespérées; ou bien,
454 mmÈMxs obibciioiis.
si elle n^en peut venir à bout, elle nous montrera an doigt, pendant que nous ferons retraite, les vices de votre méthode, s'il y en a aucun. Voici donc comme je mets en forme ce que, vous avez entrepris de nous prouver.
§ a. — on FAIT SUBBMBIIT RETRAITE DAHg L*AIICIEIIHS POBKB.
SS. Nulle chose qui est telle que je puis douter si elle n'existe en effet;
Or est-il que tout le corps est tel qae je puis douter s'il exista :
Donc nul corps n'existe en effet.
La majeure n'est-elle pas tout à bit de vous, pour ne point redire ce que nous avons déjà dit? Il en est de même de la mineure, et de la conclusion aussi. Je reprends donc mon aigument :
Nul corps n'existe en effet :
Donc nulle chose qui existe en effet n'est corps.
Je poursuis : Nulle chose qui existe en effet n'est c(Mrp8;
Or est-il que moi ( qui suis une substance qui pense) existe en effet :
Donc moi ( qui suis une substance qui pense), je ne soisnoint un corps.
D'où vient que votre visage est gai et qu'il parait riant t La lorme sans doute vous plaît, et ce qu'elle conclut. Mais rit bien qui rit le dernier. Au lieu du corps mettez l'esprit, et alors vous conclurei en bonne forme : Donc moi (qui suis une substance qui pense), le ne suis point un esprit. Voici comment :
Nulle chose qui est telle que je puis douter si elle existe n'existe en effet ;
Or est-il que tout esprit est tel que je puis douter s*il existe :
Donc, nul esprit n'existe en effet
Nul esprit n'existe en effet :
Donc nulle chose qui existe en effet n^est esprit
Nulle chose qui existe en effet n'est esprit;
Or est-il que moi (qui suis une substance qui pense) existe en effet :
Donc moi (qui suis une substanoequi pense), je ne suis point un esprit.
(}u'est-ce que ceci t La forme est bonne et légitime; elle ne pèche jamais; jamais elle ne conclut faux, sinon peut-être de
quelque proposition fausse \ et partant le vice qui vous peut déplaire ilans le conséquent ne vient pas delà forme , mais vient nécessairement de quelque chose mal posée dans les prémisses. TT. Et de vrai, pensez-vous que cette proposition, sur laquelle vous aves fondé tout votre raisonnement, et qui vous a servi d'appui pour avancer pays, soit vraie, c'est à savoir : « Nulle « chose qui est telle que je puisse douter si elle existe ou si elle « est vraie n'existe en effet ou n'est pas vraie? » Gela est-il tout à fait certain, et tellement hors de doute et inébranlable que vous puissiez fermement et sans aucune appréhension vous y assurer ? Parlez, je vous prie. Pourquoi niez-vous ceci : J*ai un corps? Sans doute que c'est parce que vous en doutez. Mais ceci n'est-il pas aussi douteux : Je n'ai point de corps? Y a-t-il personne tant spit peu sage qui voulût se servir pour fondement de la science, et même d'une science qu'il tient plus assurée que les autres, qui se voulût, dis -je, servir d'une chose qu'il a lieu de tenir pour fausse ? Mais en voilà assez* Voici où je veux m'arrêtér, et mettre fin à ces erreurs. Je n'ai plus rien désormais à espérer ; c'est pourquoi, pour satisfaire à la demande que vous m'avez faite, savoir, si « la méthode de philo- « sopher par l'abdication de tout ce qui est douteux est bonne, » je réponds ingénument et librement* comme vous le souhaitez, et sans aucun embarras de paroles.
RiPOiVSB A LA DEUXIÉVS QUCBTIOII :
81 C^EST UNE BONNE MÉTHODE DE PHILOSOPHIE QUE DE FAIRE UNE ABDICATION GÉNÉRALE DE TOUTES LES CHOSES DONT ON PEUT DOUTER.
Réponse 1. Cette méthode pèche dans les principes, car elle n'en a point, et en a une infinité. Dans toutes les autres méthodes, pour découvrir la vérité et tirer le certain du certain, on se sert de principes clairs, évidents, connus d'un chacun, et naturels à l'esprit humain : par exemple. Le tout est plus grand que sa partie. De rien rien ne se fait ; et mille autres semblables, par le moyen desquels on élève peu à peu sa connaissance, et on avance sûrement dans la recherche de la vérité. Mais celleci, tout au contraire, pour faire quelque chose, non pas de quelque autre, mais de rien, elle tranche, elle rejette, elle abjure tous les principes anciens, sans en retenir pas ua ; et prenant
456 SEPTHBIIES OBJECTIONS.
de propos délibéré des sentiments contraires, de peur qu^il ne semble que tous les moyens lui soient retranchés, et qu^elle manque d'ailes, elle se feint des principes nouveaux directement opposés aux anciens, et par ce moyen elle se dépouille de ses anciens préjugés pour se reyétir d'autres tout nouveaui. Elle quitte le certain pour embrasser Fincertain ; elle se met des aUes, mais des ailes de cire ; elle s'élève bien haut, mais pour tomber; enfin, de rien elle veut faire quelque chose, mais en effet elle ne fait rien.
Réponse H. Cette méthode pèche dans les moyens, car elle n'en a point, puisqu'eUe retranche les anciens et qu'elle n'en propose point de nouveaux. Les autres disciplines ont des formes de logique, des syllogismes, des façons d'ai^menter toutes certaines, par le moyen et par la conduite desquelles, ni plus ni moins que par un fil d'Ariane, elles sortent aisément de leurs labyrinthes, et développent avec sûreté et facilité les questions les plus embrouillées ; celle-ci, tout au contraire, corrompt et gâte toute la forme ancienne lorsqu'elle pâlit de crainte à la seule pensée de ce mauvais génie qu'elle s'est figuré, lorsqu'elle appréhende de rêver toujoui^s, lorsqu'elle ne sait si elle est en son bon sens. Proposez-lui un syllogisme, elle s'effrayera à la majeure, quelle qu'elle soit; peut-être dira-t-elle que ce mauvais génie me trompe. Que fera-t-elle à la mineure ? Elle tremblera, elle dira qu'elle est incertaine, qu'elle ne sait si elle ne dort point, et que les choses qui lui ont paru les plus claires et les plus certaines en dormant se sont cent fois trouvées fausses après s'être réveillée. Que fera-t-elle enfin à la conclusion ? Elle les fuira toutes comme autant de filets qu'on aurait tendus pour la surprendre. Ne voit-on pas, dira-t-elle, que les fous, les enfants et les insensés pensent raisonner à merveille, quoiqu'ils n'aient ni esprit ni jugeaient ? Que sais-je s'il ne mV rive point, à moi, la même chose à présent ? Que sais-je si ce génie ne me trompe point ? il est rusé et méchant, et je ne sais pas encore qu'il y ait un Dieu qui empêche et qui retienne ce rusé trompeur. Que direz-vous à cela? et que pourrez-vou» faire quand son auteur vous dira avec une opiniâtreté invincible que la conséquence de votre argument sera toujoui*s douteuse si vous ne savez auparavant non-seulement que vous ne dormez point et que vous êtes en votre bon sens, mais même qu'il y a un Dieu, et un Dieu véritable, lequel tient enchaîné
ce mauvais génie ? Que faire quand il vous dira que la matière ni la forme de ce syllogisme ne vaut rien : a Dire que quelque « altribut est contenu dans la nature ou dans le concept d'un « chose, c'est le même que de dire que cet attribut est vrai de « cette chose, et qu'on peut assurer qu'il est en elle; or est-il « que l'existence, » etc. ? et cent autres choses semblables, bur lesquelles si vous pensez le presser, il vous dira tout aussitôt: Attendez que je sache qu'il y a un Dieu, et que je voie lié et garrotté ce mauvais génie. Mais au moins, me direz- vous, cette méthode a-t-elle cela de commode, que, n'admettant aucun syllogisme, elle évite infailliblement les paralogismes. La commo* dite est belle sans doute, et n'est-ce pas comme qui arracherait le nez à un enfant de peur qu'il ne devînt morveux? les autres mères ne font-elles pas mieux de moucher simplement leurs enfants? Cest pourquoi^ tout bien considéré, je n'ai qu'une chose à vous dire : c'est à savoir que, toute forme étant 6tée, il ne peut rien rester que d'informe.
Réponse 111. Cette méthode pèche contre la fin, ne pouvant rien conclure, ni nous apprendre rien de certain ; mais le moyen qu'elle le pût, puisqu'elle bouche elle-même toutes les voies qui la pourraient conduire à la vérité ? Vous l'avez vu vous-même et expérimenté avec moi dans ces détours, ou plutôt ces erreurs semblables à celles d'Ulysse, que vous m'avez fait prendre, et qui nous ont tous deux grandement fatigués. Vous souteniez que vous étiez un esprit, ou que vous aviez de l'esprit ; mais vous ne l'avez jamais su prouver, et vous êtes demeuré en chemin, em^ barrasse de mille difficultés, et cela tant de fois que j'ai de la peine à m'en souvenir; et néanmoins il sera bon de s'en souvenir à présent, afin que la réponse que j'ai à vous faire ne perde rien de sa force. Voici donc les principaux chefs de cette méthode par lesquels elle se coupe elle-même les nerfs et s'ôte toute espérance de pouvoir jamais parvenir à la connaissance de la vérité. !<> Vous ne savez si vous dormez ou si vous veillez, et partant vous ne devez non plus faire de cas de toutes vos pensées et raisonnements (si toutefois vous en formez aucun, ou si plutôt vous ne songez pas que vous en formez), qu'un homme qui dort de ses rêveries. De là vient qu'il n'y arien qui ne soil douteux et incertain. Je ne vous en apporterai point d'exemple; pensez-y vous-même, et parcourez tous les magasins de votre mémoire, et voyez si vous y trouverez aucune chose qui n^^
458 SEPTIÈMES OBJECTIOIVS.
soit infectée de cette tache ; vous me ferex plaisir de mVn montrer quelqu'une. 2« Avant que je sache qu^il y a un Dieu qui tienne enchaîné ce mauvais génie, f ai occasion de douter de tout; et de me défier de la vérité de toutes sortes de propositions ; ou du moins, suivant la méthode ordinaire de philosopher et de raisonna*, il faut, avant toutes choses, définir s'il peut y avoir des propositions exemptes de doute, et quelles sont ces propositions ; et après cela Ton doit avertir ceux qui commencent de les bien retenir; d'où il s'ensuit, comme auparavant, que toutes choses sont incertaines, et partant inutiles pour la recherche de la vérité. 3*> Tout ce qui peut recevoir le moindre doute doit, par une détermination tout opposée, être tenu pour faux; et le contraire tenu pour vrai, duquel il faut se servir comme d'un principe. De là il s'ensuit que toutes les ouvertures pour k vérité sont bouchées ; car que pourriez-vous espérer de ce principe : Je n'ai point de tétef il n'y a point de corps, point d'esprit, et de cent autres semblables? Et ne dites point que cette abdication n'est pas pour toujours, mais pour un temps seulement, comme un temps de vacances, à savoir, pour quinze jours ou un mois, afin que chacun s'y applique plus fortement; car je veux que ce soit seulement pour un temps : toujours estil vrai que c'est pour le temps que vous vaquez à la recherche de la vérité, pendant lequel vous usez et abusez des choses que vous aviez rejetées, tout ôb même que si la vérité en était dépendante, ou qu'elle fût appuyée sur elles comme son véritable fondement. Mais, me direz-vous, je me sers de cette abdication comme d'une machine que je dresse pour un temps, pour construire la base de la colonne de la science et en élever l'édifice, ainsi que lont ordinairement les architectes, qui ont coutume de bâtir des machines qui ne leur servent que pour un temps, afin d'élever leurs colonnes et les placer en leur lieu ; et, après en avoir tiré le service qu'ils en veulent, ils les défont et ne s'en servent plus ; pourquoi ne toudriez-vous pas que je fisse comme eux? Faites-le, à la bonne heiu'e; mais prenez garde que votre colonne, son piédestal et tout votre édifice ne soient tellement appuyés et soutenus sur cette machine, qu'ils ne tombent pas par terre quand vous le voudrez retirer; et c'est ce que je trouve princip alemcnt à redire en cette méthode : elle pose ou établit de mauvais fondements, et s'y appuie de telle soite que, ces fondements «aiit détruits ou retirés, elle-même se détruitou neparaitplus.
Réponse IV. Cette méthode pèche par excès, c'ést-à-dire qu^elle en fait plus que ne demandent d'elles les lois de la prudence et que jamais personne n'a désiré. J'avoue, à la vérité, qu'il y a des hommes qui veulent qu'on leur démontre l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme; mais il ne s'est encore trouvé personne jusqu'ici qui n'ait pas été satisfait de connaître avec autant de certitude qu'il y a un Dieu qui gouverne toutes choses, et que l'âme de l'homme est spirituelle et immorteUe, comme il sait certainement que deux et trois font cinq, ou que les hommes ont des corps; en sortr qu'il est tout à fait inutile et superflu de rechercher en cela une plus grande certitude. De plus, comme dans les choses qui regardent l'usage de la vie il y a certaines bornes de certitude qui nous suffisent pour nous conduire sûrement et prudemment dans nos actions, de même pour les choses spéculatives il y a aussi des bornes auxquelles, quand on est parvenu, on est en assurance ; si bien que, sans faire cas de tout ce qu'on voudrait tenter ou rechercher au delà, on peut avec prudence et sûreté s'en tenir où l'on est, de peur d'aller trop loin et d'en faire trop. Mais, me direzvous, ce n'est pas une petite louange d'aller plus loin que les autres, et de traverser un gué qui n'a jamais été tenté de personne. Je l'avoue, la louange est grande, mais c'est pourvu qu'on le puisse passer sans se mettre en danger du naufrage. C'est pourquoi.
Pour V« Réponse, je dis que cette méthode pèche par défaut : c'est-à-dire que, voulant embrasser plus de choses qu'elle ne peut, elle ne tient rien. Je n'en veux que vous pour témoin et pour juge : qu'avez-vous fait jusqu'ici avec tout ce magnifique appareil? Que vous a produit cette abdication si solennelle, et même si générale et si généreuse que vous ne vous êtes pas épargné vous-même, ne vous étant réservé pour vous que cette commune notion : Je pense, je suis, je suis une chose qui pense : si commune, dis-je, et si familière au moindre des hommes , qu'il ne s'est jamais trouve personne, depuis que le monde est, qui en ait tant soit peu douté, et qui ait jamais sérieusement demandé qu'on lui prouvât qu'il existe, qu'il pense, qu'il est une chose qui pense? si bien que vous ne devez pas vous attendre à recevoir de grands remerciements de personne, si ce n'est peut-être que quelqu'un, porté comme moi d'une singulière alTection pour vous, vous remercie de la bonne v
460 SEPTIEMES OBJEGnOlOk
ionté que tous avez pour tout le genre humain, et loiie vos généreux et extraordinaires desseins.
Réponse VI. Cette méthode pèche et tombe dans la faute qu'elle reprend dans les autres; car elle admire que tous les honmies, sans exception, croient et disent avec tant de confiance: J'ai un corps, une tête, des yeux, etc. ; et elle ne s'admire pas ellMnème quand elle dit avec une pareille confiance ; Je n'ai point de corps, point de tête, point d'yeux, etc.
Réponse VII. Cette méthode pèche et commet une faute qui lui est particulière; car ce que le reste des hommes tient en quelque façon pour certain, et même pour suffisamment certain, par exemple : J'ai une tête, il y a des corps, des esprits, etc., cette méthode, par un dessein qui lui est particulier, le révoque en doute, et tient pour certain son opposé, à savoir : Je n'ai point de tête, il n'y a point de corps, point d'esprit; et le tient même pour si certain, qu'elle prétend qu'il peut servir de fondement à une métaphysique fort exacte et fort accomplie, et s'y appuie elle-même de telle sorte que , si vous lui ôtez cet appui, elle donnera du nez en terre.
Réponse VIII. Cette méthode pèche par imprudence ; car eUe ne prend pas garde qu'un glaive à deux tranchants est à craindre partout, et, pensant en éviter l'un, elle se voit blessée par l'autre; par exemple, elle ne sait s'il y a un corps qui existe véritablement dans le monde ; et, parce qu'elle en doute, elle le rejette, et admet son opposé : Il n'y a point de corps au monde; et preriant cet opposé, qui est pour le moins aussi douteux que son contraire, pour une chose très-certaine, et s'appuyant sur lui sans aucune considération, elle pèche et s'ofiTense.
Réponse IX. Cette méthode pèche avec connaissance; car, le sachant et le voulant, et après en être avertie, eUe s'aveugle elle-même ; et, faisant une abdication volontaire de toutes les choses qui sont nécessaires pour découvrir la vérité, elle se laisse tromper elle-même par son analyse, en ne prouvant pas seulement ce qu'elle prétend, mais aussi ce qu'elle appréhende le plus.
Réponse X. Cette méthode pèche par commission lorsque ,
contre ce qu'elle avait expressément et solennellement défendu,
elle retourne à ses anciennes opinions, et que, contre les lois
^ son abdication, elle reprend ce qu'elle avait rejeté ; je crois
e vous vous en souvenez assez.
-■•— -fc. '.»
Réponse XI. Cette méthode pèche par omission; car, après avoir établi pour un de ses prînclpaux fondements qu'il faut « très-soigneusement prendre garde de ne rien admettre pour « yrai que nous ne puissions prouver être tel,» elle s*en oublie souvent, admettant inconsidérément pour vrai et pour trèscertain tout ceci sans le prouver : « Les sens nous trompent « quelquefois, nous rêvons tous, il y a des fous, » et cent autres choses de cette nature.
Réponse XII. Cette méthode pèche en ce qu'elle n'a rien de bon ou rien de nouveau, et qu'elle a beaucoup de superflu.
Car, 1« si par cette abdication de tout ce qui est douteux on entend seulement une abstraction qu'ils appellent métaphysique, qui fait que Ton ne considère les choses douteuses que comme douteuses, et qui pour cela nous oblige d'en détourner notre esprit lorsque nous voulons chercher quelque chose de certain, sans nous y attacher davantage qu'aux choses qui sont entièrement fausses ; si cela est, dis-je, eUe dit quelque chose de bon, mais elle ne dit rien de nouveau, et cette abstraction n'aura rien de particulier, et qui ne soit commun à tous les philosophes, sans en excepter pas un seul.
2^ Si par cette abdication elle veut qu'on rejette tellement les choses douteuses qu'on les suppose et qu'on les tienne poui fausses, et que sur ce pied elle s'en serve comme de choses fausses, ou de leurs opposés comme de choses vraies, elle dira à la yérïié quelque chose de nouveau, mais elle ne dira rien de bon ; et cette abdication sera à la vérité nouvelle, mais elle ne sera pas légitime.
3® Si elle dit que par la force et le poids de ses raisons elle prou"ve certainement et évidemment ceci : Je suis une chose jui pense, et, en tant que telle, je ne suis ni un esprit, ni une line, ni un corps, mais une chose tellement séparée de tout îela que je puis être conçu sans que l'on conçoive rien d'eux ; le même que l'on conçoit l'animal ou une chose qui sent sans lue l'on conçoive encore celle qui hennit ou qui rugit, etc. ; îlle dira quelque chose de bon, mais elle ne dira rien de nouveau, puisque les chaires des philosophes ne chantent autre îhose, et que cela est enseigné par autant d'hommes qu'il y 11 a qui croient que les bêtes pensent, ou même (posé que la censée embrasse aussi le sentiment, en sorte qu'une chose •ense, qui sent, qui voit, ou qui oit) par autant qu'il y en a qui
48S sBPnteBs oNBcmmi.
croient que les bëtes sentent, c'est'-à-dire, en un mot, par tons les hommes.
4® Si Ton dit qu'il a été prouvé, par de bonnes raisons et mûrement considérées, que celui qui pense existe en effet, et qu'il est une chose ou une substance qui pense ; et que pendant qu'il existe il ne s^ensuit pas pour cela qu*il y ait ni esprit, ni corps, ni âme qui existe yéritablement dans le monde, on dira quelque chose de nouveau, mais on ne dira rien de bon, ni plus ni moins que si Ton disait qu'un animal existe, et qu'il n'y a pourtant ni lion, ni renard, ni autre animal qui existe.
5® Si celui qui se sert de cette méthode dit qu'il pense, c*està-dire qu'il entend, qu'il veut, qu'il imagine et qu'il sent; et qu'il pense de telle sorte que par une action réfléchie il envisage sa pensée et la considère, ce qui fait qu'il pense, ou bien qu'il sait et considère qu'il pense (ce que proprement l'on appelle apercevoir, ou avoir une connaissance intérieure), et s'il dit que cela est le propre d'une faculté, ou d'une chose qui est au-dessus de la matière, qui est spirituelle, et partant qu'il est un esprit, il dira, ce qu'il n'a point encore dit, ce qu'il devait dire, ce que je m'attendais qu'il dirait, et ce que je lui ai même voulu souvent suggérer lorsque je l'ai vu s'efforçant en vain pour nous dire ce qu'il était ; il dira, dis-je, quelque chose de bon, mais il ne dira rien de nouveau, n'y ayant personne qui l'ait quelquefois appris de ses précepteurs, et ceux-ci de leurs maîtres jusques à Adam.
Certainement s'il dit cela, combien y aura«t-il de choses superflues dans cette méthode! combien d'exoièitantes ! quelle battologie 1 combien de machines qui ne servent qu'à la pompe ou qu*à nous décevoir t A quoi bon nous objecter les tromperii des sens, les illusions de ceux qui dorment, et les extravagan des tous ? Quelle est la un de cette abdication, si austère qu' ne nous laisse que le néant de reste? Pourquoi des pérégria tions si longues et qui durent si longtemps dans des pays étr gers, d'où les sens n'approchent point, parmi des ombres et d spectres? Que servent toutes ces choses pour la conviction et preuve de l'existence de Dieu? comme si elle ne se pou^ prouver si l'on ne renverse tout ! Mais à quoi bon ce mélaui et ce changement de tant d'opinions? Pourquoi tantôt reje les anciennes pour se revêtir 'de nouvelles, et tantôt rejeter nouvelles pour reprendre les anciennes? Ne serait-ce poi
peut-être que, comme autrefois chaque dieu avait ses cérémonies particulières, de même à ces nouveaux mystères il faut aussi de nouvelles cérémonies ? Mais pourquoi, sans s'amuser à tant d'embarras, n'a-t-il point plutôt ainsi clairement, nettement et brièvement exposé la vérité : Je pense, j'ai connaissance de ma pensée ; donc je suis un esprit?
6** Enfin, s'il dit qu'entendre, vouloir, imaginer, sentir, c'està-dire penser, sont tellement le propre de l'esprit^ que pas un animal, hormis l'homme, ne pense, n'imagine, ne sent, ne voit, etc., ildir^ quelque chose de nouveau, mais il ne dira rien de bon ; et encore le dira-t-il sans preuve et sans aveu, si ce n'est peut-être qu'il nous garde et nous cache quelque chose (qui est le seul refuge qui l«i reste), pour nous la montrer avec étoiinement et admiration en son temps. Mais il y a si longtemps qu'on attend cela de lui, qu'il n'y a plus du tout lieu de l'espérer.
Réponse dekniér*. Vous craignez ici sans doute (et je vous le pardonne) pour votre méthode, laquelle vous chérissez et que vous caressez et embrassez comme votre propre production ; vous avez peur que, l'ayant rendue coupable de tant de péchés, et que la voyant maintenant qui fait eau partout, je ne la condamne au rebut. Ne craignez pourtant point, je vous suis ami plus que vous ne pensez. Je vaincrai votre attente, ou du moins je la tromperai ; je me tairai et aurai patience. Je sais qui vous êtes, et je connais la force et la vivacité de votre esprit. Quand vous aurez pris du temps suffisamment pour méditer, et principalement quand vous aurez consulté en secret votre analyse, qui ne vous abandonne jamais, vous secouerez toute la poussière de votre méthode, vous en laverez toutes les taches, et vous nous ferez voir pour lors une méthode bien propre et bien nette, et exempte de tout défaut. Cependant contentez-vous de ceci, et continuez de me prêter votre attention pendant que. je continuerai de satisfaire à vos demandes. J'ai compris beaucoup de choses en peu de paroles, pour n'être pas long; et n'en ai touché la plupart que légèrement, comme sont celles qui regardent l'esprit, et celles qui concernent la conception claire et distincte, la vraie et la fausse, et autres semblables ; mais vous saurez bien ramasser ce que nous aurons laissé tomber tout exprès. C'est pourquoi je viens à la troisième question.
464 BEMARQOBS
QCBSnON TROISIÈIIB.
81 l*ON PEUT IHYEMTER UNS NOUVELLE MÊTHOMU
Vous demandez en troisième lieu***.