PREMIÈRE PARTIE
celuj-cî/et ferment eu même temps toutes celles p^ar où les esprits de celui-ci peuvent passer en l'autre : au moyen de quoi tous les esprits contenus auparavant en ces deux muscles s*assemblent en F un d'eux fort promptement, et ainsi Tenflent et raccourcissent, pendant que Pautre s'allonge et se relâche.
art. i2. Comment les objets de dehors agissent cootra les organes des sens.
Il reste encore ici à savoir les causes qui font que les esprits ue coulent pas toujours du cerveau dans les muscles en même façon, et qu'il en vient quelquefois plus vers les uns que vers les autres. Car, outre l'action de Tâme, qui véritablement est en nous l'une de ces causes, ainsi que je dirai ci-après, il y en a encore deux autres qui ne dépendent que du corps, lesquelles il est besoin de remarquer. La première consiste en la diversité des mouvements qui sont excités dans les organes des sens par leurs objets, laquelle j'ai déjà expliquée assez amplement en la Dioptrique ; mais, afin que ceux qui verront cet écrit n'aient pas besoin d'en avoir lu d'autres, je répéterai ici qu'il y a trois choses à considérer dans les nerfs, à savoir: leur moelle ou substance intérieure, qui s'étend en forme de petits filets depuis le cerveau, d'où elle prend son origine, jusques aux extrënoiités des autres membres qui les environnent, et qui, étant contiguës avec celles qui enveloppent le cerveau, composent de petits tuyaux dans lesquels ces petits filets sont enfermés ; puis enfin les esprits animaux, qui, étant portés par ces mêoies tuyaux depuis le cerveau jusques aux muscles, sont cause que ces filets y demeurent entièrement libres et étendus, en telle sorte que la moindre chose qui meut la partie du corps où l'extrémité de quelqu'un d'eux est attachée, fait mouvoir par même moyen la partie du cerveau d'où il vient, en même façon que lorsqu'on tire un des bouts d'une corde on fait mouvoir l'autre.
Art. iS. Queeette action des objets de dehors peut eondoire diTerseinMÉ
les esprits dans les muscles.
Et j'ai expliqué en la Dioptrique comment tous les objets de la vue ne se communiquent à nous que par cela seul qu'ils meuvent localement, par l'entremise des corps transparents qui sont entre eux et nous, les petits filets des nerfs optiques gui sont au fbnd de nos yeux, et ensuite les endroits du cerveau
530 LES PASSIONS DE l'a1|£.
d'où viennent ces neiTs ; qu ils les meuvent, dis-je, en autant de diverses façons qu*ils nous font voir de diversités dans les choses ; et que ce ne sont pas immédiatement les mouvements qui se font en Tœil, mais ceux qui se font dans le cerveau, qui représentent à rame ces objets. Â Fexemple de quoi il est aisé de concevoir que les sons, les odeurs, les saveurs, la chaleur, la douleur, la faim, la smf, et gÀiéralement tous les olijets tant de nos autres sens extérieurs que de nos appétits intérieurs, e^itent au9si quelque mouvement en nos nerfs, qui passe par leur moyen jusqu*au cerveau; et outre qiie ces divers mouvements du cerveau font voir à notre âme divers sentiments, ils peuvent aussi faire sans elle que les esprits prennent leur cours vers certains muscles plutôt que vers d'autres, et ainsi qu^ils meuvent nos membres ; ce que je prouverai seulement ici par un exemple. Si quelqu'un avance promplement sa main contre nos yeux, comme pour nous frapper, quoique nous sachions qu'il est notre ami, qu*il ne fait cela que par jeu, et qu'il se gardera bien de nous faire aucun mal, nous avons toutefois de la peine à nous empêcher de les fermer : ce qui montre que ce n'est point par Fentremise de notre âme qu'ils se ferment, puisque c'est contre notre volonté, laquelle est sa seule ou du moins sa prin< cipale action ; mais c'est à cause que la machine de notre corps est tellement composée que le mouvement de cette main vers nos yeux excite un autre mouvement en notre cerveau, qui conduit les esprits animaux dans les muscles qui font abaisser les paupières.
Art 14, Qa« la diversité qui ett eotre 1m MpriU p«nl «aiii ^vwiU|«r
leur oour«.
L^autre cause qui sert à conduire diversement les esprits animaux dans les muscles est l'inégale agitation de ces esprits et la diversité de leurs parties. Car lorsque quelques-unes de leurs parties sont plus grosses et plus agitées que les autres, elles passent plus avant en ligne droite dans les cavités et dans les pores du cerveau, et par ce moyen sont conduites en d'autres muscles qu'elles ne le seraient si elles avaient moins de force.
▲rt. iB* QueUfii sont lei otuiei de leur diTenité.
Et cette inégalité peut procéder des diverses matières dont m» «ont composés, comme on voit en ceux qui ont bu beaucoup
PREMIÈRE PAKTIB* 531
de vin que les vapeurs de ce vin entrant promptement dans le sang montent du cœur au cerveau, où elles se convertissent en esprits qui, étant plus forts et plus abondants que ceux qui y sont d'ordinaire, sont capables de mouvoir le corps en plusieurs étranges façons. Cette inégalité des esprits peut aussi procéder des diverses dispositions du cœur, du foie, de Testomac, de la rdte, et de toutes les autres parties qui contribuent à leur production; car il faut principalement ici remarquer certains petits nerfs insérés dans la base du cœur, qui servent à élargir et étrécir les entrées de ces conbavités, au moyen de quoi le sang 8''y dilatant plus ou moins fort produit des esprits diversement disposés. Il faut aussi remarquer que, bien que le sang qui entre dans le cœur y vienne de tous les autres endroits du corps, il aixive souvent néanmoins qu'il y est davantage poussé de quelques parties que des autres, à cause que les nerfs et les muscles qui répondent à ces parties-là le pressent ou Tagitent davantage; et que, selon la diversité des parties desquelles il vient le plus, il se dilate diversement dans le cœur, et ensuite produit des esprits qui ont des qualités différentes. Ainsi, par exemple, celui qui vient de la partie inférieure du foie, où est le fiel, se dilate d'autre façon dans le cœur que celui qui vient de la rate; et celui-ci autrement que celui qui vient des veines» des bras ou des jambes ; et enfin celui-ci tout autrement que le suc des viandes, lorsque étant novrvéUement sorti de Festomac et des boyaux il passe promptement par le foie jusques au cœur.
Art !•. Commiwt tous les membm poiveol étr« mu par !«■ éb^ 4eê MDt «t par lâs ugitiU Mua» Taide d« râne.
Enfin, il faut remarquer que la machine de notre corps est tellement composée que tous les changements qui arrivent au mouvement des esprits peuvent faire qu'As ouvrent quelques pores du cerveau plus que les autres, et réciproquement que, lorsque quelqu'un de ces pores est tant soit peu plus ou moins ouvert que de coutume par l'action des nerfs qui servent au sens, cda change quelque chose au mouvement des esprits, et ^ fait qn^ils sont conduits dans les nmscles qui servent à mouvoir le corps en la façon qu*il est ordinairement mu à l'occasion d'une telle action ; en sorte que tous les mouvements que nous faisons sans que notre volonté y contribue (cmnme il arrive souvent qdfe nous respirons, que nous marchons^ que nous
532 U» PAS8I01I8 DR L'Ain.
mangeons, et enfin que nous faisons toutes les actions qui nous sont communes aycc les bêtes) ne dépendent que de la conformation de nos membres et du cours que les esprits excités par la chaleur du cœur suivent naturellement dans le cerveau, V dans les nerfs et dans les muscles, en même façon que le mouvement d*une montre est produit par la seule force de son ressort et la figure de ses roues.
Art 17. Qiidles MMit les fonetiaiis de rims.
Après aToir ainsi considéré toutes les fonctions qui appartiennent au corps seul, il est aisé de connaître qu^il ne reste rien en nous que nous devions attribuer à notre âme sinon nos pensées, lesquelles sont principalemont âi\ deux genres, à savoir: les unes sont les actions de Tâme, les autres sont ses passions.
f Celles que je n<9mme ses actions sont toutes nos volontés , à cause que nous expérimentons qu'elles viennent directement de notre âme, et semblent ne dépendre que d'elle ; comme, au contraire, on peut généralement -nommer ses passions toutes sortes de perceptions ou connaissances qui se trouvent en nous, à cause que souvent ce n^est pas notre âme qui les fait telles qu'elles sont, et que toiyours eÙe les reçoit des choses qui sont
\ représentées par elles.
Alt iS.D«lttolMrté.
Derechef nos volontés sont de deux sortes : car les unes sont des actions de Tâme qui se terminent en Fâme même, comme lorsque nous voulons aimer Dieu, ou généralement appliquer notre pensée à quelque objet qui n'est point matériel ; les autres sont des actions qui se terminent en notre corps, conune lorsque, de cela seul que nous avons la volonté de nous promener, il suit que nos jambes se remuent et que nous marchons.
Ai^. 19. Des perceptioDs.
Nos perceptions sont aussi de deux sortes, et les unes ont Pâme pour cause, les autres le corps. Celles qui ont l'âme pour cause 1 sont les perceptions de nos volontés et de toutes les imaginalions ou autres pensées qui en dépendent : car il est cei-tain que nous ne saurions vouloir aucune chose que nous n'apercevions "lar même moyen que nous la voulons ; et, bien qu^au regard
PRBMIBBB PARTIE. 533
de notre âme ce soit une action de Yonloii quelque chose, on peut dire que c'est aussi en elle une passiou d'apercevoir qu'elle veut. Toutefois, à cause que cette perception et cette volonté y ne sont en ^ifet qu'une même chose, la dénomination se fait toujours par ce qui est le plus noble : et ainsi on n'a point coutume de la nommer une» passion, mais seulement une action.
Art. 20. Des imaginationi et autres pensées qui sont formées par TAine*
Lorsque notre âme s'applique à imaginer quelque chose qui n'est poini, comme à se représenter un palais enchanté ou une chimère ; et aussi lorsqu'elle s'applique à considérer quelque chose qui est seulement intelligible et non point imaginable, par exemple, à considérer sa propre nature, les perceptions y qu'elle a de ces choses dépendent principalement de la volonté qui fait qu'elle les aperçoit : c'est pourquoi on a coutume de les considérer comme des actions plutôt que comme des passions.
Art. 21. Des imaginations quin*ont pour eanse que le eovpi.
Entre les perceptions qui sont causées par le corps, la plupart dépendent des nerfs ; mais il y en a aussi quelques-unes qui n'en dépendent point et qu'on nomme des imaginations, ainsi que celles dont je viens de parler, desquelles néanmoins elles diffèrent en ce que notre volonté ne s'emploie point à les former, ce qui fait qu'elles ne peuvent être mises au nombre des actions de rame ; et elles ne procèdent que de ce que, les esprits étant diversement agités et rencontrant les traces de diverses impressions qui ont précédé dans le cerveau, ils y prennent leur cours fortuitement par certains pores plutôt que par d'autres. . Telles senties illusions de nos songes et aussi les rêveries que nous avons souvent étant éveillés, lorsque notre pensés erre nonchalamment sans s'appliquer à rien de soi-même. Or, encore que quelques-unes de ces imaginations soient des passions de l'âme, en prenant ce mot en sa plus propre et plus parfaite signification, et qu'elles puissent être toutes ainsi nommées si on le prend en une signification plus générale ; toutefois, pour ce qu'elles d ont pas une cause si notable et si déterminée que les perceptions que l'âme reçoit par l'entremise des nerfs, et qu'elles semblent n'en êti'e que Fombre et la peinture, avant que nous les puissions bien distinguer il faut considérer la différence qui est entre ces autres.
534 MJa KAMMMS Ift Vi
Irt. it. De U différence qui e»t tntre let antres pereeptiont.
Toutes les perceptions que Je tikî pus encore er^qaêea Tiennent à Vkme par rentremise des nerfe, et II y a entre eBes eette difllérence que noa» les rapportons les vmes au okjéti #e déii(H*s qui frappenf nos sens, les autres à notre âme.
Celles que nous rapportons à des choses qui sont hors' de nous» à savoir, aux objets de nos sens, sont causées, au moins lorsque notre opinion n'est point fausse, par ces obj)ets qui^ excitant quelques mouyements dans Tes organes des sens extérieurs, en excitent aussi par Fentremise des nerfs dans le cerveau, lesquels font que rame les sent. Ainsi, lorsque nous vayous la lumière d'un flambeau et <]^e nous oyons le son d^ime cloche, ce son et cette lumière sont deux diverses actions quf, par cela seul qu'eUfts twAttik. deux dweis HMa^em^its. ea quelquesuns de nos nerfs, et par leur moyen dans le cerveau, donnent à raine deux sentiments différents^ lesquels nous rapportons tellement aux sujets que nous supposons être leurs causes, que nous pensons voir te flambeau même et ouïr la cloche,, non pas sentir seulement des mouvements qui viennent d*eux.
ArU Mk. DMf pnetptlraft cp» Bow nypontoMi k notSKMOtpiu
Les perceptions que nous rapportons à notre corps ou k quelques-unes de ses parties sont celles que nous> avons de la faim, de. la Roif'iet de nos autres appétits naturels; à quoi on peut joindre la douleur,, la chaleur et les autres- afEectionfi q,ue nous sentons comme dans nos membres^ et non pas conuoe dans les objets qui sont hors de nous : ainsi nous pouvons sentir en même temps, et pan Tentremise des mêmes nerfs,, la froideur de notre main de la chaleur de la flamme dont ellle s^'a^coche, ou bien«,au contraire, la chaleur de la main elle ^oidde Tair auquel elle, est exposée, .sans qu'il y ait aucujie difl!érence entre les actions qiii nous font sentir le chaud ou le froid qui est en notre main et celles qjni npiis font sentk celui qui est hors de nous, sinoa que. Tune de ces actions survenant àTautre^nous jugeons que la première est déjà en nous et que celle qui survient n'y est pas encore,^ mais en Follet qui Vau oause*
PKEMIÉRE I»/lfmB. 53S
lrt« 25. Des perceptions que nous rappoïtons à Botre âm«»
L«s perception» qu'où rapporte seulesoent à rame isont celles
dont on sent les effets cctmme en Tâme même, et desquelles on
ne commît eommunémeni aucune cause protîhàine k laquelle
on puisse les rapporter: teisr so^itles ientîméiîtd de joie, de co-
ïèiTC, et autres semblables, qui sont quelquefois excités en ttous
parles objets qui mteuvettt nos iterfs, et quelquefois aussi par
d*atitres causes. Or, encore que totifes nos perception», tant
celles qu'on rapporte aux objets qui sont hors denousque celles
qu'on rapporte aux diverses affections de notre corps, soient
véritablement des passions au regard de notre àme lorsqu'on ^
pseiMi ce mot em sa plus; générale signification ; toutefois on a
eciotuine de le restreindre à signifier seulement celles qui se
rsqpportent à l'ânie mêmet et ce ne sont que ees derniers que
j^ai entrepris ici d'expliquer soos le nom de passions 4e l'àme^
Art. id. Que les imaginations qui ne dépendent que du mouvement fortuit des esprjïs peuvent être d'aussi véritables passions^ que les perceptions qui dépendent ctes nerfs.
U ]:eaite<ici à. remarquer que toutes les> mêmes choses que Vâme. aperçoit par l'entremise des ner£s lui peuvent aussi être représentées par le cours fortuit des esprits^ sans qu'il y ait auire différence sinon que les impressions qui viennent dans le eerveau par les nerfs ont coutume d'être plus vives et plus expresses que celles que les. fisprits y excitent : ce qui m'a fait dire en rarticle 2i que ceUes-ci sont comme l'ombre et la j^intuire des autres. H faut aussi remarquiBr qu'il arrive qtieïquefois q^e cette peUitme est si semblable à la chose qu'elle représente qu'on peut y être trompé touchant les perceptions qui se rapportent an» objets qui soât kovs de nous, ou bien celles qui se rapportent à quelques parties de notre corps, mais qu'on ne peut pas l'être en rafême façon touchant les passions, d*autant qu'elles sont si proches et si intérieures à notre âme qu'il est impossible qu'elle les sente sans qu'elles soient véritablement telles qu'elle l'es sent. Ainsi souvent lorsqu'on dort, et même quelquefois étant éveillé, on imagine si fortement céï*t'aines choses qu'on pense les voir devant soi ou les seïitir en son corps, bien qu'elles n'y soient aucunement ; maiB, encore qu'on soit endormi et qu'on rêve, on ne^ saurait se^ sentir ttklJQ