LX INTRODUCTION
machine, devient un être organisé et vivant où chaque partie donne et reçoit Timpuision, et concourt, pour sa part, à la réalisation de la pensée de Dieu, créatrice et conservatrice tout ensemble.
€'est une difficile entreprise pour la pensée humaine que de contempler rinflni sous sa forme propre, et de déterminer les attributs qui dérivent immédiatement pour lui de sa perfection absolue. Ce n'est pas que ImOni soit loin de nous, puisque Dieu en a imprimé la pensée dans notre esprit, comme la marque de l'ouvrier dans sa créature; ni que le fini soit plus intelligible, car au contraire rintelligibilité appartient à rinflni par sa nature, et au fini par la partiel* pation de Tinfini seulement. Notre esprit est même si con* stamment tourné vers l'infini , que la diCBculté que nous rencontrons à le mieux connaître ne vient pas tant d'une direction nouvelle imprimée à l'entendement que de ce que nous t&chons d'échapper aux limites de notre faculté de connaître, de voir le même objet d'une manière plus com* plète et moins indigne de lui. Quelquefois notre esprit confond les conditions de sa connaissance avec les conditions d'existence et la nature même de Tintelligible ; et lors même que par un heureux effort il est parvenu à comprendre quelque condition de l'existence absolue, s'il se livre à une spéculation d'une certaine étendue, il est à craindre que, dans le développement de sa pensée, la force de la nature l'emportant, soit fatigue, soit Tobsession continuelle du fini, soit l'analogie de notre propre essence contingente, il perde de vue les principes d'abord établis et retombe dans Tanthropomorphisme. Ainsi Descartes, dès le commencement, établit l'unité et l'immutabilité de Dieu; mais il lui arrive ensuite de regarder son action comme constante et continue : il dit bien que les lois sont exprimées des phénomènes par notre pensée ; mais il appelle ces lois des causes secondes, et plus d'une fois il les attribuée Taction même du Créateur,
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Par là, ce principe juste et vrai, ou plutôt cette proposition identique, que « le monde dépend également de la volonté de Dieu pour être et pour durer, » change de nature dans le cours de Texposition ; et Dieu venant à tomber dans le temps, c'est-à-dire à se confondre avec le fini, le principe que tout dépend de sa volonté détruit ou rend inutiles les causes secondes, anéantit la persistance et la durée des substances et des modes, entraine la proscription des causes finales, qu'on ne pourrait conserver sans soumettre à une sorte de déterminisme la série successive des actions de Dieu, et enfin compromet l'identité et la causalité en séparant le présent du passé et de Tavenir, le phénomène de sa substance, et l'effet de sa cause. La métaphysique tout entière est attachée à la détermination de l'idée d'infini; il n'est point de difficulté métaphysique qui ne naisse de l'opposition entre le fini et l'infini; mais en même temps, quoique cette opposition BOit radicale, et qu'elle creuse entre la nature de Dieu et le monde un abîme que la science ne saurait combler, plus on fera voir la dépendance mutuelle des divers problèmes, plus on enfermera la science dans un nombre restreint d'hypothèses, jusqu'à ce qu'enfin on la réduise à cette heureuse nécessité : ou d'accepter la création libre et volontaire, la providence de Dieu, les causes secondaires libres et morales, malgré une suite de difficultés enchaînées l'une à TalJtre et dont la première est insoluble; ou de se jeter, non pas dans la confusion de l'un et du multiple, ce qui n'est pas la solution, mais l'ignorance du problème; ni dans la coexistence étemelle de Dieu et du monde, car alors la raison du multiple n'est pas donnée; ni dans l'unité d'un Dieu qui conçut éternellement un monde intelligible, puisque la difficulté qu'on veut fuir est déjà tout entière dans la multiplicité nécessaire de ce monde; mais dans la négation absolue du multiple, dans le système rigoureux et extravagant des ëléates. f
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Huet et quelques autres, pour affaiblir la gloire de Des* cartes, ont prétendu qu'il avait emprunté plusieurs de ses découvertes à Bruno, à Snelltus. Qu'importent les sources où il a puisé, s'il a b&ti sur le roc, et non sur le sable, si le monument qu'il a fondé est d'un seul jet, ferme et stable à toiiÛOQi^^ l^ P'uB magniQque à la fois et le plus solide de tous les ouvrages de l'esprit humaiu ! On peut attaquer la philosophie de Descaries ; mais tout ce qu'on a tenté depuis, tout ce qu'on accomplira désormais, datera de lui, quoi qu'on fasse. Le cartésianisme, comme système, a péri, et pour jamais; l'esprit du cartésianisme est immortel. Après Descartes, il survivait en Halebranche en s'y unissant à Platon; il s'étendait dans Spinoza, il se réformait dans Leibniz, il marquait de son irrésistible influence jusqu'aux systèmes élevés pour le détruire. Le père de la philosophie critique se croyait bien sûr d'avoir mis fin aux destinées du cartésianisme. En réalité il les continuait» et la Critique de la raiion pure est en germe dans le doute méthodique. De nos jours, l'essor le plus hardi de la spéculation allemande, celte identiflcation absolue de l'être et de la pensée, est-elle autre chose qu'un développement, téméraire peut-être, du Je pense^ donc Je euis? Mais ce qu'il y a de véritablement immortel dans le cartésianisme, c'est cette noble liberté de la pensée, cet esprit de mesure et à la fois de hardiesse, cette heureuse alliance de l'observation et de la spéculation où l'esprit humain, partant de soi-même, s'élève au-dessus de soi par la force divine qui l'anime, et atteint jusqu'à rinûot sans jamais perdre terre, sans renoncer au sentiment de la réalité et de la vie. C'est par là que Descartes a mis un terme à ce mouvement aveugle et déréglé du siècle qui l'avait précédé, à ce libertinage d'esprit qui excitait les ombrages de l'Église et alarmait la sagesse des politiques. C'est par là qu'il a fait de la philosophie une science sérieuse et respectable aux yeux de tous, une puissance libre et régu*
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lière tout ensemble, quelque chose enfin de grand et de légitime. (Test par là qu'après avoir constitué, il y a deux siècles, la philosophie moderne, il est encore aujourd'hui le maître et comme le génie protecteur de la philosophie de notre temps.
Jules Simon.