‹ Œuvres de Descartes (volume 3)Chapitre 32 sur 91 · DU VRAI ET DU FAUX · texte numérisé non relu

DU VRAI ET DU FAUX

Je me suis tellement accoutumé ces jours passés à détacher mon esprit des sens, et j'ai si exactement remarqué qu^il y a fort peu de choses que l'on connaisse avec certitude touchant les choses corporelles, qu'il y en a beaucoup plus qui nous sont connues touchant Fesprit humain, et beaucoup plus encore de Dieu même, qu'il me sera maintenant aisé de détourner ma pensée de la considération des choses sensibles ou imaginables, pour la porter à celles qui, étant dégagées de toute matière, sont purement intelligibles. Et, certes, l'idée que j'ai de l'esprit humain, en tant qu'il est une chose qui pense, et non étendue en longueur, largeur et profondeur, et qui ne participe à rien

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tfelTATIOlV OUATRléMfi. M

de ce qui appartient au corps, est incomparablement plus distincte que ridée d*aucune chose corporelle; et lorsque je considère que je doute, c*est-à-dire que je suis une chose incomplète et dépendante, Tidée d'un être complet et indépendant, c^est-à-dire de Dieu, se présente à mon esprit avec tant de distinction et de clarté ; et, de cela seul que cette idée se trouve en moi, ou bien qae je suis ou existe, moi qui possède cette idée, je conclus si évidemment Fexistence de Dieu, et que la mienne dépend entièrement de lui en tous les moments de ma vie, que je ne pense pas que Fesprit humain puisse rien connaître avec plus d'évidence et de certitude. Et déjà il me semble que je découvre un chemin qui nous conduira de cette contemplation du Trai Dieu, dans lequel tous les trésors de la science et de la sagesse sont renfermés, à la connaissance des autres choses de Tnnivers.

Car, premièrement, je reconnais qu'il est impossible que jamais il me trompe, puisqû'en toute fraude et tromperie il se rencontre quelque sorte d'imperfection : et quoiqu'il semble que pouvoir tromper soit une mai-que de subtilité ou de puissance, toutefois vouloir tromper témoigne sans doute de la faiblesse on de la malice; et, partant, cela ne peut se rencontrer en Dieu. Ensuite, je connais par ma propre expérience qu'il y a en mol une certaine faculté de juger, ou de discerner le vrai d'avec le faux, laquelle tans doute j'ai reçue de Dieu, aussi bien que tout le reste des choses qui sont en moi et que je possède; et puisqu'il est impossible qu'il veuille me tromper, il est certain aussi qu'il ne me l'a pas donnée teUe que je puisse jamais faillir lorsque j'en userai comme il faut.

Et il ne resterait aucun doute touchant cela si Ton n^en pouvait, ce semble, tirer cette conséquence, qu'ainsi donc je ne me puis jamais tromper ; car, si tout ce qui est en moi vient de Dieu, et s'il n'a mis en moi aucune faculté de faillir, 0 semble que je ne me doive jamais abuser. Aussi est-il vrai que, lorsque je me regarde seulement comme venant de Dieu, et que je me tourne tout entier vers lui, je ne découvre en moi aucune cause d^errenr ou de fausseté; mais aussitôt après, revenant à moi, Texpérience me fidt connaître que je suis néanmoins sujet à ime infinité d'erreurs, desqueUes venant à rechercher la cause, je remarque qu'il ne se présente pas seulement à ma pensée une réelle et positive idée de Dieu, ou bien d'un ètresouverainement

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98 ll^DtTATtOtl QlIATRlàUttf

parfait; (nais aussi, pour ainsi parler, une certain^ i4éeq($g|(iv6 du néant, c'est-à-dirç de ce qui est infiuim^q^ éloigpé (le iauiç sorte de perfecUop, Qt que je suiscomme un milieif entre Dieu et le néant , c'est-à-dire placé de telle sorte entre ^e souverain ôtre et le non-être, qu'il ne se rencontre de vrai rien en nioi q^i me puisse conduire dans Terreur en (ant qu'un souver^n £iJ:ç m'a produit; mais c^ufs si je me considère ffOn^e p^icipant en quelque façon du néant ou du non-être, c'^t-à-dire eq tant que je ne suis pas moi-même le souv^r^iu Être et qu'il xd^ manque plusieurs choses, je me tro^Ye exposé h une infinité de manquements, de façon qup le ne i^e dois pa^ éfoi^ei; si jç me (rompe. Et ainsi je copuais que Terreur, çn \^i quç t/^Ue, n'e^ pas quelqii^e c^ose de rée) qui 4^P^ude dç P|pj^, o^^s qi^^ ç^çsf, seulement un dépiut ; e^ partant quç, pour faHiir, jç ii'ai pa^ besoin d'une faculté qui m'ait été donnée de Dieu partic^Uèfement pour cet e(|et ; ip^i? qu'il arrive ^q je me ifççi^ fjje ce que la puissance que Dieu m'a donpée pour disçeru^ |p yx9^ d'avec le faux n'est pi^s en moi infinie.

Toutefois, cela ne me satisfait pas encore tout 4 {ait; c^ L'erreur n'est p^s une pure négation, c'est-à-dire n'est pa^l/s çim; ple défaut oi^ manquefn^nt de quelque perfectipp qifi ne q^'es] point due , ipais c'est une privation de quelque connai^^ce qu'il semble que je devrais avoir. Or, en considérant U Q^mre de Dieu, il ne semble pas possible qu'il ait mis on |pp| quelque faculté qui ne soit pas parfaite en son genre, c'est-à-dirê qi;) manque de quelque perfection qui lui soi^ 4^^ : car, s'i| est yrai que plus l'artisan est expert, plus les ouvrages qui soldent de ses mains sont parfaits et accomplis, quelle cbpse pf ut avoijç été produite par ce souverain créateur de l'univers qui pe soit parfaite et entièrement achevée en tout/es ses parties? Et certes il n'y a point de doute que Dieu n'ait pu me créer tel que je ne me trompasse jamais ; Û est certain aussi qu'il veut tôujpur; c^ qui est ie meilleur : est-ce donc une chose meilleure que je puisse me tromper que de ne le pouvoir pas ?

Considérant cela avec attention, il me vipnt d'abord e^ k| pensée que jene me dois pas étonner si je ne suis pas cfipi^lg de comprendre pourquoi Dieu fait ce qu'il fait, e^ qu^il ne fauj pas pour cela doutpr de son existence , de ce que peut-êt^^ jg vois par expérience beaucoup d'autres choses qui existent, bien Qfie je ne puisse cômprendie pour qHeUp raison ^i côjfiai^n}

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MÉDITATION QUATRIÉIfE. 90

Dieu îes a faites ; car, sachant d^à que ma nature est extrêmeineut faible et limitée, et que celle de Dieu au contraire est immense , incompréhensible et infinie , je n'ai plus de peine à reconnaître qu'il y a une infinité de choses en sa puissance desquelles les causes surpassent la portée de mon esprit : et cette seule i-aison est suffisante pour me persuader que tout ce genre de causes qu'on a coutume de tirer de la fin n'est d'aucun usage dans les choses physiques ou naturelles; car il ne me semble pas que Je piiisse sans témérité rechercher et entreprendre de découvrir les fins impénétrables de Dieu.

De plas, il me Vient encore en Tesprit qu'on ne doit pas considérer uiic seule créature séparément, lorsqu'on recherche si les oiiTraged de Dieu sont parfaits, mais généralement toutes les créatm-es ensemble ; car la même chose qui pourrait peutêtre arec quelque sorte de raison sembler fort imparfaite si elle était seule dans le monde, ne laisse pas d'être très-parfaite )élant considérée comme faisant partie de tout cet utiivers : et quoique, depuis que j'ai fait dessein de douter de toutes choses, je n'aie encore connu certainement que mon existence et celle de Dieu, toutefbis aussi, depuis que j'ai reconnu l'infinie puissance de Dieu, je ne saurais nier qu'il n'ait produit beaucoup d'autres choses; on du moins qu'il n*en puisse produire, en sorte que j'existe et sois placé dans le monde conmie faisant paitie de l'universalité de tous les êtres.

Ensuite de quoi, venant à me regarder de plus près et à considérer quelles sont mes erreurs, lesquelles seules témoignent qu'il y a en moi de l'imperfection, je trouve qu'elles dépendent du concours de deux causes, à savoir, de la faculté de con- TiaHre, qui est en moi, et de la faculté d'élire ou bien de mon faire arbitre, c*est-à-dire de mon entendement, et ensemble de ma volonté. Car par l'entendement seul je n'assure ni ne nie aucune chose, mais je conçois seulement les idées des choses tque je puis assurer ou nier. Or, en le considérant ainsi précisément, on t)eut dire qu'il ne se trouve jamais en lui aucune erreur, pourvu qu'on prenne le mot d'erreur en sa propre signification. Et encore qu'il y ait peut-être une infinité de choses dans le monde dont je n'ai aucune idée en mon entendement, on ne peut pas dire pour cela qu'il soit privé de ces idées eonune de quelque chose qui soit dû à sa nature, mais seulement qu'il ne les a pas, parce qu'en elTct il n'y a aucune rai-

100 KÉDETATIOn QUATAIËMB.

son qui puisse prouver que Dieu ait dû me donner une plus grande et plus ample faculté de connaître que celle qu*il m^a donnée; et, quelque adroit et savant ouvrier que je me le représente, je ne dois pas pour cela penser qu'il ait dû mettre dans chacun de ses ouvrages toutes les perfections qu*il peut mettre dans quelques-uns. Je ne puis pas aussi me plaindre que Dieu ne m'ait pas donné un libre arbitre ou une volonté assez ample et asseï parfaite, puisqu'en effet je Fexpérimente si ample et si étendue qu'elle n'est renfermée dans aucunes bornes. Et ce quime semble ici bien remarquable est que, de toutes les autres choses qui sont en moi, il n'y en a aucune si parfaite et si grande que je ne reconnaisse bien qu'elle pourrait être encore plus grande et plus parfaite. Car, par exemple, si je considère la faculté de concevoir qui est en moi, je trouve qu'elle est d'une fort petite étendue et graiidement limitée, et tout ensemble je me représente l'idée d'une autre faculté beaucoup plus ample et même inûnie; et de cela seul que je puis me représenter son idée, je connais sans difficulté qu'elle appartient à la nature de Dieu. En même façon si j'examine la mémoire, ou l'imagination , ou quelque autre faculté qui soit en moi, je n'en trouve aucune qui ne soit très-petite et bornée, et qui en Dieu ne soit immense et infinie. 11 n'y a que la volonté seule ou la seule liberté du franc arbitre que j'expérimente en moi être si grande que je ne conçois point l'idée d'aucune autre plus ample et plus étendue : en sorte que c'est elle principalement qui me fait counaître que je porte l'image et la ressemblance de Dieu. Car, encore qu'elle soit incomparablement plus grande dans Dieu que dans moi, soit à raison de la connaissance et de la puissance qui se trouvent jointes avec elle et qui la rendent plus ferme et plus efficace, soit à raison de l'objet, d'autant qu'elle se porte et s'étend infiniment à plus de choses, elle ne me semble pas toutefois plus grande si je la considère formellement et précisément en elle-même. Car elle consiste seulement en ce que nous pouvons faire une même chose ou ne la faire pas, c'est-à-dire affirmer ou nier, poursuivre où fuir une même chose; ou plutôt elle consiste seulement en ce que, pour affirmer ou nier, poursuivre ou fuir les choses que l'entendement nous propose, nous agissons de telle sorte que nous ne sentons point qu'aucune force extérieure nous y contraigne. Car, afin que je sois libre, il n'est pas ncccssaiix; que je sois indififérent à

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choisir Tun ou Tautre des deux coiitiuires ; mais plutôt, d'autant plus que je penche vers Tun, soit que je connaisse évidemment que le bien et le Trai s'y rencontrent, soit que Dieu dispose ainsi Tintérieur de ma pensée, d'autant plus librement j'en fais choix et je Tembrasse; et, certes, la grâce divine et la connaissance naturelle, bien loin de diminuer maliberté, Faugmeotent plutôt et la fortifient ; de façon que cette indifférence quo je sens lorsque je ne suis point emporté vers un côté plutôt quô vers un autre par le poids d'aucune raison, est le plus bas degré de la liberté, et fait plutôt paraître un défaut dans la connaissance qu'une perfection dans la volonté: car si je connaissais toujours clairement ce qui est vrai et ce qui est bon, je nd serais jamais en peine de délibérer quel jugement et quel choix je devrais faire, et ainsi je serais entièrement libre sans jamais être indifférent.

De tout ceci je reconnais que ni la puissance de vouloir, laquelle j'ai reçue de Dieu, n'est point d'elle-même la cause de mes erreurs, car elle est très-ample et très-parfaite en son genre; ni aussi la puissance d'entendre ou de concevoir; car, ne concevant rien que par le moyen de cette puissance que Dieu m'a donnée pour concevoir, sans doute que tout ce que je conçois, je le conçois comme il faut, et il n'est pas possible qu'en cela je me trompe.

D'où est-ce donc que naissent mes erreurs ? C'est, à savoir, de cela seul que la volonté étant beaucoup plus ample et plus étendue que l'entendement, je ne la contiens pas dans les mêmes limites, mais que je Tétends aussi aux choses que je n'entends pas; auxquelles étant de soi indifférente, elle s'égare fort aisément, et choisit le faux pour le vrai et le mal pour le bien : ce qui fait que je me trompe et que je pèche.

Par exemple, examinant ces jours passés si quelque chose existait véritablement dans le monde, et connaissant que de cela seul que j'examinais cette question il suivait très-évidemment que j'existais moi-niômc, je ne pouvais pas m'empécher de juger qu'une chose que je concevais si clairement était vraie ; non que je m'y trouvasse forcé par aucune cause extérieure, mais seulement parce que d'une grande clarté qui était en mon entendement a suivi une grande inclination en ma volonté ; et je me suis porté àcroh e avec d'autant plus de liberté que je me suis trouvé avec moins d'indifférence. Au contraire, à présent je ne

ici MEDITATION QUATRIÈME.

connail pas ïieulement que j'exisle eh tant que je suîà qifetqùè ctiose qui pense, mais il se présente aussi à mon esprit Une certaine idée de ia nature corporelle : ce qui fait que je doute SI cette nature qui pense qui est en ihoî, ou plutôt que Je èdîs moi-même, est différente de cette nature corporelle, ou bien $i ibules deui né sont qu'une môme chose ; et je Suppose ici que je tie connais encore àùcliiie raison qtii me {persuade plutôt TuQ gufe Tautte ; d'bn il suit que je suis entièrement indifférent à Ife nier ou à l*assm*ér, ou bien mêine à tn'abslenir d'En doimet aucun jugement.

Et cette liidiÔ^rence iié s^éteàd pas seuîénieiit aux chos(d âoni réiitendemènl li à àuciine connàissaticé, tnais généralerînent àû^i à toutes belles qu'il ne découvre paè à^éc une partailë daîié âii ihomenl qiié la Volonté en délibère ; car, pour probables que soient les conjectures qui me rÈudertt enclin à jjugér quelque chose, là seule connaissance quë J'ai Que ce ne sont que des conjectures ël iioii des t'alsonS certaines et îtidribitablés suffit four mè donner occasion de juger lé contraire; ce que j'ai suffisaniment eXpéHttienté ces jours passés, lorsque j'ai posé pout faut tout ce aue j'avais tenu auparavant Jwur très- véritable, polir fcelà seul <tUe j'ai rcnlahitlé Itiue l'oii en pbiiVait en quelque iaçod dbUtef. Or, si je in'abstiens de donner mon jugement sur une chose lorsque je hb k conçoit pas avec assez de clarté et de distinction, il est étideht que je fais bieh et que je ne suis point troinpé ; niais si je me déterinîne à la nier où assurer, alors je iie hie sehs pas coihm^ je dbis de mon libre ai-bître ; et si j'assuie fce qui ti'est pds traf, il est évident que je iné tibinpè : faiême aussi, encore qufe jfe juge selon la vérité, cela h'âirive qUe par hasard, et je ne laisse pas ,de faUlir et d'ustf iriâl de irion libre arbitre; cdt la lumière naturelle nous enseigné que la côrinalssàrtfce de Tenttïndbmeut doit toujours précéder la détermination de la volontt

Et c^est dans ce niàiivais usage du libre arbitre que se rencontre la privation qui constitue la forme de l'ërt-euh. Là privation, dis-je, se réncohlrë dans Topératiotl en tant qu'elle pro- 'cède de moi ; îhais elle ne se trouve pas dans la faculté que j'ai .reçue de Dieu, ni niême daiis l'opération en tant qu'elle dépend . de lui; car je n*ai certes aucun sujet de me plaitidrë de ce que Dieu ne m*à pas donné urie intelligence plus ample OU tme lumiôie nàtutelle pius parfaite que ceUe qu'il m'a dorlUée, puîs-

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HÉDITATIOIf QUATRIÈME. ^03

qu^îl est dé la nature d'un entendement fini dé ne pas entendre plusieurs choses, et de la nature d^un entendement créé d^etre fini ; mais j'ai lout sujet de lui rendre grâces de ce que lie m'ayant jamais rien dû, il m'a néanmoins donné tout le peu de perfections qui est en moi, bien loin de conceroir des sentiments si injustes que de m'imaginer qu'il m'ait ôté ou retenu injustement les autres perfections qu'il ne m'a point données.

Je n'ai pas aussi sujet de me plaindre de ce qu'il m'a donné îirie vblôhlé plus ample que l'enlendehient, puisque, la Tolonté lie consistant que dans Une seule chose et comme dans un indivisible, il semble qiie sd nature est telle qu'on ne lui saurait rien ôtér sans la détruire; et, certes, plus elle a d'étendue, et pliis ài-ie a remercier là Bbiité de celui qui ihe Ta donnée.

Et ehnri je né dois paâ aussi me plaindre de ce que Dieii concourl AVec moi pour former les actes de cette volonté, c'e^t-àdire les jugemehts dans lesquels je me trompe; parce que ces âcles-là sont entièrement Vrais et absolument bons en tant (ju'ils dépendent de Dieu ; et il y a en quelque sorte plus de perfection en ma nature de ce que Je les piiîs former qiic si je lie le pouvais pas. Pour la privation, dans laquelle seule consiste la raison forrrielle de Terreur et du péché, elle n'a besoin d'aucun concours de Dieu, parce que ce n'est pas une chose ou un être, et que si on la rapporte à Dieu comme h sa cause, elle ne doit pas être nommée privation , mais seulemertl négation, selon la signification qu'on donne à ces mots dans l'école. Car, crt effet , ce n*est point ime imperfection en Dieu de ce qu'il In'a donné la liberté dé donner ttiotl jugement ou de ne le pas donner sur cert^nes choses dont il n'a pas mis une bWlre et distincte connaissance en mon entendement; hiAis sans doute c'est en riioi utic imperfection de ce que je n'use pas bien de celte liberté, et que je donne téméralt-cment mon jugement sur des choses que je ne conçois qu'avec obscurité et confusion.

Je vois néanmoins qu'il était aisé à Dieu db faire en sorte que je ne me trompasse jattiais, quoique je demeurasse libre et d'une connaissance bornée, à savoir, sMl eût donné à mon entendement une claire cl distincte intelligence de tontes les choses dont je devais Jamais délibérer, ou bien seulement s'il eût si profondément gravé dans ma mémoire la résolution de ne juger jamais d'aucune chose sans la concevoir claii-ement et

iOI MtoTATlOn QUATMÉME.

distinctement qne Je ne la pusse jamais oublier. Et Je remarque bien qu'entant que je me considère tout seul, comme s'il n^y avait que moi au monde, j'aurais été beaucoup plus parfait que je ne suis, si Dieu m'avait créé tel que je ne faillisse jamais; mais je ne puis pas pour cela nier que ce ne soit en quelque façon une plus grande perfection dans TuniTcrs, de ce que quelques-unes de ses parties ne sont pas exempta de défaut, que d'autres le sont, que si elles étaient toutes semblables.

Et je n'ai aucun droit de me plaindre que Dieu, m'ayant mis au monde, n'ait pas touIu me mettre au rang des cboses les plus nobles et les plus parfaites; même j'ai sujet de me contenter de ce que, s'il ne m'a pas donné la perfection de ne point faillir par le premier moyen que j'ai ci-dessus déclaré, qui dépend d'une claire et évidente connaissance de toutes les choses dont je puis délibérer, il a au moins laissé en ma puissance l'autre moyen , qui est de retenir fermement la résolution de ne jamais donner mon jugement sur les cboses dont la vérité ne m'est pas clairement connue : car quoique j'expérimente en moi cette faiblesse de ne pouvoir attacher continuellement mon esprit à une même pensée, je puis toutefois, par une méditation attentive et souvent réitérée, me l'imprimer si fortement en la mémoire, que je ne manque jamais de m'en ressouvenir toutes les fois que j'en aurai besoin , et acquérir par cette façon Tbabitude de ne point faillir; et d'autant que c^est en cela que consiste la plus grande et la principale perfection de l'homme, j'estime n'avoir pas aujourd'hui peu gagné par cette méditation, d'avoir découvert la cause de l'erreur et de la fausseté.

Et certes, il n'y en peut avoir d'autres que celle que je viens d'expliquer : car toutes les fois que je retiens tellement ma volonté dans les bornes de ma connaissance, qu'elle ne fait aucun jugement que des choses qui lui sont clairement et distinctement représentées par l'entendement, il ne se peut faire que je me trompe; parce que toute conception claire et distincte est sans doute quelque chose, et, partant, elle ne peut tirer son origine du néant, mais doit nécessairement avoir Dieu pour son auteur: Dieu, di&-je, qui étant souverainement parfait ne peut être cause d'aucune eireur ; et par conséquent il faut conclure qu'une telle conception ou un tel jugement est véritable. Au reste, je n'ai

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KLDirATlON ChNQUiilIV* 105

pas seulement appris aujourd'hui ce que je dois éviter pour ne plus faillir, mais aussi ce que je dois faire pour parvenir à la connaissance de la vérité. Car ceiiaincment j'y parviendrai si j'arrête suffisamment mon attention sur toutes les choses que je conçois parfaitement, et si je les sépare des autres que je ne conçois qu'avec confusion et obsciuité : à quoi dorénavant je prendrai soigneusement garde.

DE l'eS^^ENCE des CHOSES MATÉRIELLES, ET, DERECHEF» DE DIEU; qu'il EXISTE.

0 me reste beaucoup d'aulres choses à examiner touchant les attributs de Dieu et touchant ma propre nature, c'est-à-dire celle de mon esprit; mais j'en reprendrai peut-être une autre fois la recherche. Maintenant, après avoir remarqué ce 'qu'il faut faire ou éviter pour parvenir à la connaissance de la vérité» ce que j'ai principalement à faire est d'essayer de sortir et me débarrasser de tous les doutes où je suis tombé ces jours passés, et de voir si l'on ne peut rien connaître de certain touchant les choses matérielles. Mais, avant que j'examine s'il y a de telles choses qui existent hors de moi, je dois considérer leurs idées, en tant qu'elles sont en ma pensée, ut voir quelles sont celles qui sont distinctes, et quelles sont celles qui sont confuses.

En premier lieu, j'imagine distinctement cette quantité que les philosophes appellent vulgairement la quantité continue, ou bien l'extension do longueur, lai*gcur et profondeur, qui est en cette quantité, ou plutôt en la chose à qui on l'attribue. De plus, je puis nombrer en elle plusieurs divei-ses parties, et attribuer à chacune de ces parties toutes sortes de grandeurs, de figures, de situations et de mouvemoiUs; et, enfin, je p^is assigner à chacun de ces mou\emeuts toutes sortes de durées. £t je ne connais pas seulement ces choses avec distinction lorsque je les considère ainsi en général; mais aussi, pour peu que j'y applique mon attention, je viens à connaître une infinité de particularités touchant les nombres, les figures, les mouvements, et autres choses semblables, dont la vérité se fait paraître avec

Id6 klÉDlTATION CINQUIËlfE.

tant dMvidence et s'accorde si bien avec ma nature, que lorsque je commence à les découvrir il ne me semble pas que j'apprenne rien de nouveau, maïs plutôt que je me ressouviens de ce que je savais déjà auparavant ; c'est-à-dire que j'aperçois des cboses ^ui étaient déjà dans mon esprit, quoique je n'eusse pas encore tbùiiîé ma pensée vers elles. Et ce que je trouve ici de plus considérable, c'est que je trouve en moi une infinité d'idées de certaines choses qui ne peuvent pas être estimées un pur néant, quoique peut-être elles n'aient aucune existence hors de ma pensée , et qui ne sont pas feintes par moi, bien qu'il soit en ma liberté de les penser ou de ne les penser pas , màb qui ont leurs vraies et immuables natures. Comme, par exemple, lorsque jlmftgiîié tin tïlangle, encore qu'il n'y ait peut-être en aucun lieu du monde hors de ma pensée une telle figure, et qu'U n'y en ait jamais eu, il ne laisse pas néanmoins d'y avoir une certaine nature, ou forme, ou essence déterminée de cette figure, laquelle est immuable et éternelle, que je n'ai point inventée et qni ne dépend en aucune façon de mon esprit ; comme il paraît, de ce q\ie l'on peut démontrer diverses propriétés de ce triangle, ^ savoir que ses trois angles sont égaux à deux droits, que le plus grand angle est soutenu par le plus grand côté, et autres semblables, lesquelles maintenant, 6oit que je le veuille ou non» je l'econnais très-clairement et très-évidemment être en lui, encore que je n'y aie pensé auparavant en aucune façon lorsque je me suis imaginé la première fois uii triangle; et, partant, t)tt ne peut pas dire que je les aï feintes ni inventées. Et je n'ai que faire ici de m'objectcr que peut-être cette idée du triangle est venue en mon esprit par l'entremise de mes sens, pour avoir Vu quelquefois des corps de figure triangulaire; car je puis former en mon esprit une infinité d'autres figures dont on ne peut avoir le ihoindt^ soupçon que jamais elles me soient tombées sbtiS tes sens, et je ne laisse pas toutefois de poavoir démontra diverses propriétés touchant leur nature, aussi bien que touchant celte du triangle ; lesquelles, certes, doivent être toutes traies, puisque je les conçois clairement : et, partant, elles soht quelque chose, et non pas un pur néant; car il est très-évident que tout ce qui est vrai est quelque chose, la vérité étant une même chose avec l'être; et j'ai déjà amplement déiiiontré ci-dessus que toutes les choses que je connais clairement et fiistiactement sont vraies. Et^ quoique je ne l'eusse pas

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démoulré, tûttteEob la nature de mop esprit q8^ telle fu^je ne me saurai^ empêcher de les estimer vraies peodapi que jp lei conçois dairemept et distinctement; et je me res^o^yif^os qvi^» lors même que j'étais encore fortement attapt)^ §ux pl^ta de% sens, j'aYais t^vn au nombre des plus consU^n^s ^ériiés çeHa% que je concevais dairen9pnt et distinctement touchant lea Qgures, les nombres et les autres choses qui apj}{irtienneat à ^arithmétique et à lagépmétrie«

Or^ luain^eoaqt, ^i, dp cela seul que Je pui^ ticçc ^ iqa pensée rid^ 4^ quelque chose, il s'ensuit que tofit ce que je reconnais çlai];ementet distinctement apparteoif: ^ cette chose lui appartient en effet» ne puis-je pas tirer de ceci w ^gument et une pr^uyp d4mon^tr$itive de Texistence de Dieut 11 est certain, que je ne trouye pas o^oins en moi son idée, c'e^^-^ire Fidée d'un è^qe souverainepiept parlait, quf» celle d|e quelque figure ou de quelque nombre que ce soit : et je ne cppnais pasmoiua dair^fuept e^ distinctement qu'une actuelle et étemelle ezifh tence appartient à ^ nature, que je connais que tout ce que i^ puis d^ipontrqr d^ quelque figure ou de quelque qombre appai^ tiept véritablenient à la nature de c^tte figure ou dçi ce nombre ^ el, partit, encore que tout ce que j'ai conclu d^ ^ Médi-' ttiîpi^^ précé4ei)^e9 ne se trpi^x^^ V9^^ véritable, l'existence de. Dieu devrait passer en mon esprit au mqinf pour <H^ c^laiii^ que j!aji çstimé jusqpes ici toute^ fe^v^tfaiBaihémftti-. que? qui pe i^ardent que les nombres et les 4gures, bien qu'à la vérité cela ne pfu^ssç pas d'abord entièrement inanifes(q, mais semble avoir qHelq}^^ apparence de. ^ph^ni^ Car, ayant ^çcoutiinrô dans toutes k^ autres c^ose^ de faire disti^ctioii eptré Texiste^oe et l'essence, jç mepersuaàe aisément quèrexis* tence peut être séparée de Tessence de bleu, et qu'ainsi on peut concevoû: Qieq comme n'étant pas actuellement, ^aia i^an-i moins, lorsque j'y pense avec plus d'attention, j£Li£ûUxeiQ&ni- &§Lement mie'rÊxiktance ne peut.noq jgjlus êtrei ^PVélS àùÏ£^. sence de Dieu que de Tessence d'un triangle rectiligna la! grandeur de ses trofs angles égaux k deux dr^tSj ou bien de PHSe d^ùnê mpntfl^ne l'idée 4'juue vallée ; çrj sprtg qu'il n*î a nas mollis ^répugnance 4e cbnceyoir un Dieu, c'est-Â-d\re ^ Efre souverainement parfait, auquel mapque l'exisJlence, c*est-. à-rdire aiiquel mapque quelque perfection^ que de concevoir uiia Iftoitfague qui n'ait point de vallée,

108 MÉDItATtON ClfïQUTèME.

Mais encore cpi'en eflfet je ne puisse pas concevoir nn Dîen sans existence , non plus qu'une montagne sans vallée, toutefois, comme de cela seul que je conçois une montagne avec une vallëe U ne s'ensuit pas qu'il 7 ait aucune montagne dans le monde , de même aussi, quoique je conçoive Dieu comme existant, il ne s'ensuit pas, ce me semble, pour cela, que Dieu existe : car ma pensée n'impose aucune nécessité aux choses^; et comme il ne tient qu'à moi 'd'imaginer un cheval aUé , encore qu'il n'y en ait aucun qui ait des ailes , ainsi je pourrais peut-être attribuer l'existence à Dieu , encore qa'fl n'y eût aucun Dieu qui existât. Tant s'en faut; c'est ici qu'il y a un sophisme caché sous l'apparence de cette objection : car de ce que je ne puis concevoir une montagne sans une vallée il ne s'ensuit pas qu'il y ait au monde aucune montagne ni aucune vallée, mais seulement que la montagne et la vallée, soit qu'il y en ait, soit qu'il n*y en ait point, sont inséparables l'une de l'autre; au lieu que de cela seul que je ne puis concevoir Dieu que comme existant, il s'ensuit que l'existence est inséparable de lui, et, partant, qu'il existe véritablement. Non que ma pensée pnisse faire que cela soit, ou qu'elle impose aux choses aucune nécessité ; mais, au contrabie , la nécessité qui est en la chose môme, c'est-à-dire la nécessité de l'existence de Dieu, me détermine à avoir cette pensée : car il n'est pas ea ma liberté de concevoir un Dieu sans existence , c'est-à-dire un être souverainement parfait sans une souveraine perfection ^ comme il m'est libre d'imaginer un cheval sans ailes ou avec des ailes.

Et l'on ne doit pas aussi dire Ici qu'il est à la vérité nécessaire que j'avoue que Dieu existe , après que j'ai supposé qu'il possède toutes sortes de perfections , puisque l'existence en est une ; mais que ma première supposition n'était pas nécessaire, non plus qu'il n'est point nécessaire de penser que toutes les figures de quatre côtés se peuvent inscrire dans le cercle, mais que, supposant que j'aie cette pensée, je suis contraint d'avouer que le rhombe y peut être inscrit , puisque c'est une figure de quatre côtés, et ainsi je serai contraint d'avouer une chose fausse. On ne doit point, dis-je, alléguer cela : car encore qu'U ne soit pas nécessaire que je tombe jamais dans aucune pensée de Dieu, néanmoins, toutes les fois qu'il m'arrive de penser à un Être premier et souverain, et de tirer, pour ainsi dire, son idée du trésor de mon esprit , il est

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IIÉDITATtOlV ciKooiÂine. f09

néceualre que Je loi attribue toutes sortes de perfectioDS, quoi*, que je ne vienne pas à les nombrer toutes et à appliquer mon attention sur chacune d^elles en particulier. Et cette nécessité est suflisante pour faire que par après (sitôt que je Tiens à re« connaître queFexistence est une perfection) je conclus fort bien que cet Être premier et souverain eiiste, de même qu*il n'est pas nécessaire que jMmagine jamais aucun triangle; mais tou* tes les fois que je veux considérer une figure rectiligne composée seulement de trois angles, il est absolument nécessaire que je lui attribue toutes les choses qui servent à conclure que ces trois angles ne sont pas plus grands que deux droits, encore que peut-être je ne considère pas alors cela en particulier. Mais quand j*examine quelles figures sont capables d*être inscrites dans le cercle, il n'est en aucune façon nécessaire que je pense que toutes les figures de quatre cêtés sont de ce nombre ; au contraire, je ne puis pas même feindre que cela soit tant que jo ne voudrai rien recevoir en ma pensée que ce que je pourrai concevoir clairement et distinctement. Et par conséquent, il y a une grande différence entre les fausses suppositions, comme est celle-ci, et lgs yérjtables jdées qui sont nées avec moi, dont la première et principale est celle de Dieu. Car en effet je reconnais en plusieurs façons que cette idée ifest point quelque chose de feint ou d'inventé, dépendant seulement de ma pensée , mais que c'est Fimage d'une vraie et immuable nature : premièrement, à cause que je ne saurais concevoir autre chose que Dieu seul à l'essence de laquelle l'existence appartienne avec nécessité ; puis aussi, pour ce qu'il ne m'est pas possible de concevoir deux ou plusieurs dieux tels que lui; et, posé qu'il y en ait un maintenant qui existe, je vois clairement qu'à est néccssah^c qu'il ait été auparavant de toute éternité, et qu'il soit éternellement à l'avenir ; et enfin, parce que je conçois plusieurs autres choses en Dieu où je ne puis rien diminuer ni cliangcr.

Au reste, de quelque preuve et argument que je me serve, il en faut toujours revenir là : qu'il n'y a que les cliosos que je conçois clairement et distinctement qui aient la force de me persuader entièrement. Et quoique cntit; les choses que je conçois de cette sorte il y en ait à la vérité quelques-unes manifestcroent connues d'un chacun, et qu'il y en ait d'autres aussi qui ne se découvrent qu'à ceux qui les considèrent de plus près et qui lesexaminent plus exactement, toutefois, après qu'elles sont une

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1}Ô ilÉDlTATIOIf CINOClÈMe.

fois découvertes, elles né sont pas estimëës moins (^Haines lés unes que les autres. Comme, par exemple, eh tout triangle rectangle, encore qu*il ne paraisse pas d'abord si facilement que le carré de la base est égal aux carrés des deux autres côtés, comme il est évident que cette base est opposée au plusgrandangle, néanmoins^ depuis que cela a été une fois reconnu, on est autant persuadé de la vérité de Tun que de Vautre. Et pour ce qui est de Dieu, certes, si mon esprit n'était prévenu d'aucuns préjugés, et que ma pensée ne se trouvât point divertie par la présence continuelle des images des choses sensibles, il n'y aurait aucune chose que je connusse plus tdt ni plus facilement que lui. Gary a-t-il rien de soi plus clairctplus manifeste que de peu. flier qu'il y a un Dieu, c*cst-à-dire un Être souverain et parfait, en ridée duquel seul l'existence nécessaire ou éternelle est comprise, et par conséquent qui existe? Et quoique, pour bien con- Ïivoir celte yériié, j'aie eu besoin d'une grande . application esprit, toutefois à présent je ne m'en tiens pas seulement aussi assuré que de tout ce qui me semble le plus certain ; mais, outre cela, je remarque que la certitude de toutes les autres choses en dépend si absolument, que sans cette connaissance il est impossible de pouvoir jamais rien savoir parfaitement.

Car, encore que je sois d*une telle nature que, dès aussitôt que je comprends quelque chose fort clairement et fort distinctement, je ne puis m'empècher de la croire vraie, néanmoins, parce que je suis aussi d'une telle nature que je ne puis pas avoir l'esprit continuellement attaché à une même chose, et que souvent je me ressouviens d'avoir jugé une chose être vraie loi-sque Je cesse de considérer les raisons qui m'ont obligé à la juger telle, il peut arriver pendant ce temps-là que d'autres raisons se présentent àmoiilesquellesme feraient aisément changer d'opinion si j*ignorais qu'il y eût un Dieu ; et ainsi je n'aurais jamais une vraie et certaine science d'aucune chose que ce soit, mais seulement de vagues et inconstantes opinions. Comme, par exemple, lorsque je considère la nature du triangle rectiligne,je connais évidemment, moi qui suis un peu versé dans la géométrie, que ses trois angles sont égaux à deux droits, et il ne m'est pas possible de ne le point croire pendant que j'applique ma pensée à sa démonstration ; mais aussitôt que je Ten détourne, encore que je me ressouvienne de l'avoir clairement cQpiprjçe, tçu^ij U^pewt fç^ire aisément que jç dgute de sa

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iBftMTATioif cmomAR* 'III

Vérfté, si jlgnore qu'il y ait un Dieu : car je puis ine penmader d'avoir été fait tel par la nature que je me puisse aisément tromper, même dans les choses que je crois comprendre avec le plus d^videnceet de certitude ; yu principalement que je me ressouviens d^-avoir souvent estimé beaucoup de choses pour vraies et certaines, lesquelles par après d'autres raisons m'ont porté à juger absolument fausses.

Mais, après avoir reconnu qu'il y a un Dieu, pour ce qu'en même temps j'ai reconnu aussi que toutes choses dépendent de lui et qu'O n'est* point trompeur, et qu'en suite de cela j'ai jugé que tout ce que je conçois clairemept et distinctement ne peut manquer d'être vrai : encore que je ne pense plus aux raisons pour lesquelles j'ai jugé cela être véritable, pourvu seulement que je me ressouvienoe de l'avoir clairement et distinctement compris, on ne me peut apporter aucune raison contraire qui me le fasse jamais révoquer en doute; et ainsi j'en ai une vraie et certaine science. Et cette même science s'étend aussi à toutes les autres choses que je me ressouviens d'avoir autrefois dé* montrées, comme aux vérités de la géométrie et autres semblables : car qu'est-ce que l'on me peut objecter pour m'obliger à les révoquer en doute T Sera-ce que ma nature est telle que je suis fort sujet à me méprendre? Mais je sais déjà que je ne puis me tromper dans les jugements dont je connais clairement les raisons. Sera-ce que j'ai estimé autrefois beaucoup de choses pour vraies et pour certaines, que /'ai reconnues par après êtra fausses? Mais je n'avais connu clairement ni distinctement aucune de ces choses-là ; et, ne sachant point encore cette régie par laquelle je m'assure de la vérité, j'avais été poric à les croire par des raisons que j'ai reconnues depuis être moins foi^* tes que je ne me les étais pour lors imaginées. Que me poun^at-on donc objecter davantage? Sera-ce que peut-être je dors (comme je me Fêtais moi-même objecté ci-devaot), ou bien que toutes les pensées que j'ai maintenant ne sont pas plus vraies que les rêveries que nous imaginons étant endormis? Mais quand bien même je dormirais, tout ce qui se présente à mon esprit avec évidence est absolument véritable.

Et ainsi je reconnais très-clairement que la ceriitudc et la vérité de toute science dépend de la seule connaissance du vial Dieu : en sorie qu'avant que je le connusse je ne pouvais savc^ parfaitement aucune autre diose. Et à présent que je k

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ut' VtolTATlOlf smèMB.

connais, j*ai le moyen d'acquérir une science parfaite fouduani une infinité de choses, non-seulement de celles qui sont en loi, mais aussi de celles qui appaitiennent à la nature corporelle en tant qu'elle peut servir d'objet aux démonstrations des géomèti-es, lesquels n'ont point d'égard à son existence.

DE l'BXISTEUCB des choses matérielles, et de la REELLE Dvnsc- TION QUE EST ENTRE l'aME ET LE CORPS DE l'hOUME.

11 ne me reste plus maintenant qu'à examiner s'il y a des choses matérielles : et, certes, au moins sais-je déjà qu'il y en peut avoir en tant qu^on les considère comme l'objet des déinonstra' tiens de géométrie, vu que de cette façon je les conçois Tort clairement et fort distinctement. Car il n'y a, point de douf< que Dieu n'ait la puissance de produire toutes les choses que je suis capable de concevoir avec distinction ; et je n'ai jamais jugé qu'il lui fût impossible de faire quelque chose, que par cela seul que je trouvais de la contradiction à la pouvoir bien concevoir. De plus, la faculté d'imaginer qui est en moi, et de laquelle je.vois par expérience que je me sers lorsque je m'applique à la considération des choses matérielles, est capable de me 4)ersuader leur existence : car quand je considère attentivement ce que c'est que l'imagination, je trouve qu'elle n'est autre chose qu'une ceitaine application de la faculté qui oonuait au corps qui hii est intimement pi*éscnt, et partant qui existe.

£t pour i-endre.cela très^anifeste, je remarque premièrement Ja différence qui est entre l'imagination et la pure intelicçtion ou conception. Pai* exemple, lorsque j'imagine un triangle, nonseulement je conçois que c'est une figure composée de trois lignes, mais avec cela j'envisage ces trois lignes comme présentes par la force et l'application intérieure de mon esprit ; et c'est proprement ce que j'appelle imaginer. Que si je veux, penser à un chiliogone, je conçois bien à la vérité que c'est une figure composée de mille côtés, aussi facilement que je conçois qu'un triangle est une figure composée de trais côtés seulement ; maisje, ne puis pas imaginer les mille côtés d'qn chilîogone

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HÉDITÀTION siXliHE* Hd

comme )e fUs les (rais d'un triangle, ni ponr ainsi dire les regarder comme présents a^ec les yeux de mon esprit. Et quoique, suivant la coutume que j*ai de me senrir toujours de mon imagination lorsque je pense aux choses corporelles, il arrive qu*en concevant un chiliogone je me représente confusément quelque figui*e , toutefois il est très-évident que cette figure n*est point un chiliogone, puisqu'elle ne diffère nullement de celle que je me représenterais si je pensais à un myriogone ou à quelque autre figure de beaucoup de cdtés, et qu*elle ne sert en aucune façon à découvrir les propriétés qui font la différence du chiliogone d'avec les autres polygones. Que s'il est question de considérer un pentagone, il est bien vrai que je puis conce* yoir sa figure, aussi bien que ceBe d'un chiliogone, sans le secours de l'imagination ; mais je la puis aussi imaginer en appli quant l'attention de mon esprit à chacun de ses cinq côtés, et tout ensemble à l'aire ou à l'espace qu'ils renferment. Ainsi je connais clairement que j'ai besoin d'une particulière contention d'esprit pour imaginer, de laquelle je ne me sers point pour concevoir ou pour entendre ; et cette particulière contention d'esprit montre évidemment la différence qui est entre l'imagination et l'intellection ou conception pure, ie remarque outre cela que cette vertu d'imaginer qui est en moi, en tant qu'elle difiëre de la puissance de concevohr» n'est en aucune façon nécessaire à ma nature ou à mon essence, c'est-à-dire à l'essence de mon esprit ; car, encore que je ne l'eusse point, il est sans doute que je demeurerais toujours le même que je suis maintenant : d*où il semble que l'on puisse conclure qu'elle dépend de quelque chose qui diffère de mon esprit. Et je conçois facilement que si quelque corps existe auquel mon esprit soit tellement conjoint et uni qu'il se puisse appliquer à le considérer quand il lui plaît, il se peut fafare que par ce moyen il imagine les choses corporelles : en sorte que cette façon de penser diffère seulement de la pure intellection en ce que l'esprit en concevant se tourne en quelque façon vers soi-même, et considère quelqu'une des idées qu'A a en soi; mais en imaginant il se tourne vers le corps et considère en lui quelque chose de conforme à ndée qu'il a lui-même formée ou qu'il a reçue par les sens. Je conçois, dis-je, aisément que l'imagination se peut faire de cette sorte, s'il est vrai qu'il y ait des corps; et parce que je ne puis renccntrer aucune antre vole pour expliquer

114 iAnt^qh mit»,

comneat elle le fSitt, je conjecture de là pTobablemcai ^^il f en a; maii ce D'est que probablemeat; et quoique j'examine loigneusement toutes choses, je ne trouve pas néanmoinf que, dç cette idée distincte de la nature corpordle que j'ai ,ea moi» imagination, je puisse tirer aucun argument qui conclue avec nécessité Fexistence de quelque corps.

Or, j'ai accoutumé dUmaginer beaucoup d'autres choses fuire cette naturç corporelle qui est l'objet de la géométrie, \ lavoir, les couleurs, les sons, lei saveurs, la douleur et aulrei duMes semblables, quoique moins distinctement; et d'autant que j'aperçois beaucoup mieux ces choses-là par les sens, par Feaiiemise desquels et de la mémoire elles semblent être parr venues jusqu'à mon imagination, je crois que, pour les examiner plus commodément, il est àprq[K)s que j'examine en même temps ce que c'-est que sentir, et que je voie si de ces idéey qim je reçois en mon esprit par cette façon de penser que j'appeUe sentir, je ne pourrai point tirer quelque pceuye certaine de l'existence des choses corporelles.

Et, premièrement, je rappellerai en ma mémoirB quelles soiH les choses que j'ai d-^^^vant tenues pour vri4es, CQinwe ky ayant reçues par les sens, et sur ^uels fondeo^ts ma créance était appuyée ; après, j'examinerai les raisons qui m'ont obligé 4epuis à les révoquer en doute ; et, enfin, je Gonsi4ére«:ai ce ^ue j'en dois maintenant croire.

Premièrement donc j'ai senti que j'avais uue tête, ijes mains, des pieds, et tous les autres me^mbres dont est composé ce corps que je considérais comnie une paitie de moi-jnèipe on peut- Atre aussi oonime le tout ; de plus, j'ai senti que ce corps était placé enti'e h^CQiH> d'autres, desquels il était capable de recevoir diverses commodités et incommodités ; et je remarquais «es commodités par un ceiit^n sentiment de plaisir ou de tot iupté, et ces iftcommoditéi par uo sentiment de douleur. £t, outre œ plajsir jet cette doulqur, je ressentais aussi en moi la faim, la SQif et d-^yuties semblables appétits, comme aus<ii de certaines inclinations corporelles vers V joie, la tristesse, la cor 1ère, et autiies seooblables passions* ^t au dehors, puti-p l'extc^ lion, ^sfiguixïs, les mquy^ments de§ corps, je Eemai*qufû^ ejp jBUX de la 4uroté, de la ohaleur, et toutes lê^ a,uti*c{i qualités quj 4ombent sous l'^toucbein^nt; de plus., j'y rep9«U'qvf^.is de la 1^ «ttève* des coulewa, ^ ^euci> 4es §a^^.i;i et j^ sçgis, doo^

MÉOnàTIOM SIXliMB* US

la variété me doxmait moyen de distinguer le ciel, la terre^ la mer, et généralement tous les autixîs corps les uns d'avec les autres, ^t celles, considérant les idées de toutes ces qualités qui se présentaient à ma pensée^ et lesquelles seules je sentais proprement et immédiatement, ce n'était pas sans raison que je croyais sentir des choses entièrement différentes de ma peii« sée, à savoir, des coi^s d'où procédaient ces idées : car j'expérimentais qu'elles se présentaient à elles sans que mon consentement y' fût requis, en sorte que je ne pouvais sentii* aucun objet, quelque volonté que j'en eusse, s'il ne se trouvait pré* sent à l'oi^ane d'un de mes sens; et il n'était nullement en mon pouvoir de ne le pas sentir lorsqu'il s'y trouvait présent. Et parce que les idées que je recevais par les sens étaient beaucoup plus vives, plus expresses, et même à leiu* façon plus distinctes qu'aucunes de celles que je pouvais feindre de moimême en méditant, ou bien que je trouvais imprimées en ma mémoire; il semblait qu'elles ne pouvaient procéder de mon esprit; de façon qu'il était nécessaire qu'elles fussent causées en moi par quelques autres choses. Desquelles choses n'ayant aucune connaissance, sinon celle que me donnaient ces mêmes idées, il ne me pouvait venir autre chose en l'esprit sinon queces dioses-là étaient semblables aux idées qu'elles causaient. Et pour ce que je me ressouvenais aussi que je m'étais plus tôt servi des seps que ^e ma raison, et que je reconnaissais que lès idées que je formais 4^ moi-même n'étaient pas si expresses que celles q^ je recevais par les sens , et même qu'elles étaient le plus SQuven^l coiQposées des parties de celles-ci, je me persuadais aisément que je n'avais aucune idée dans mon esprit qui n'eût passé auparavant par me^ sens. Ce n'était pas au^i sans quelque raison que je croyais que ce corps, lequel par un certain di'oit particulier j'appelais mien, m'appartenait plus proprement et plus étroitement que pas un autre; car, en effet, je n'en pouv^s jaoïiais être séparé comme des autres corps : je ressentais eiji lui et pour lui tous mes appétits et toutes mes affections, et en0p j'étais toiiché des sentiments déplaisir et de douleur en ses parties, et non pas en celles des autres corps qui en sont i^éparés. Mais quand j'examinais pourquoi de ce je ne sais qpel sentiment de douleur suit la tristesse en l'esprit, et du sentiqieni de p^isir naît la joie, ou bien pourquoi cette je n» n^ fuelle àn^tion de l'estomac, gije Tnûidle faim, nous

IIG MÉDITATIOIV SlIlÉMBw

fkit avoir envie de manger, et la sécheresse du gosier nons fkit avoir envie de boire, et ainsi du reste, je n^en pouvais rendre aucune raison, sinon que la nature me renseignait de la sorte; car il n'y a certes aucune affinité ni aucun rapport, au moins que je puisse comprendre, entre cette émotion de Festomac et le désir de manger, non plus qu'euti'e le sentiment de la chose qui cause de la douleur et la pensée de tristesse que fait naître ce sentiment. Et, en même façon, il me semblait que j*avais appris de la natura toutes les autres choses que je jugeais touchant les objets de mes sens ; pour ce que je remaiH]uais que les jugements que j'avais coutume de faire de ces objets se toL maient en moi avant que j'eusse le loisir de peser et considérer aucunes raisons qui me pussent obliger à les faire.

Mais, par après, plusieura expériences ont peu à peu miné toute la créance que j'avais ajoutée à mes sens : car j'ai observé plusieurs fois que des tours qui de loin m'avaient semblé rondes me paraissaient de près être carrées, et que des colosses élevés sur les plus hauts sommets de ces tours me paraissaient de petites statues à les regarder d'en bas; et ainsi, dans une infinité d'autres rencontres, j'ai trouvé de l'erreur dans les jugements fondés sur les sens extérieui^; et non pas seulement sur les sens extciieurs, mais même sur les intérieurs : car y a-t-il chose plus iutime ou plus intérieure que la douleur? et cependant j'ai autrefois appris de quelques personnes qui avaient les bras et les jambes coupés qu'il leur semblait encore quelquefois sentir de la douleur dans la partie qu'ils n'avaient plus; ce qui me donnait sujet de penser que je ne pouvais aussi être entièrement assuré d'avoir mal à quelqu'un de mes membres, quoique je sentisse en lui de la douleur. Et à ces raisons de douter, j'en ai encore ajouté depuis peu deux autres fort générales : la première est que je n'ai jamais rien cru sentir étant éveillé que je ne puisse quelquefois croire aussi sentir quand je dors ; et comme je ne crois pas que les choses qu'il me semîble que je sens en dormant procèdent de quelques objets hors de moi, je ne voyais pas pourquoi je devais plutôt avoir cette créance touchant celles qu'il me semble que je sens étant éveillé; et la seconde, que, ne connaissant pas encore, ou plutôt feignant de ne pas connaître l'auteur de mon être, je ne voyais rien qui pût empdcher que je n'eusse été fait tel par la nature, que je me trompMte4nème dans les choses qui me paraissaient

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MtDITATIOll 6IXI61IB. 417

les plus véritables. Et pour les raisons qui m'avaient d-devaut persuadé la vérité des choses sensibles, je n^avais pas beaucoup de peine à y répondi'e; car la nature semblant me porter à beaucoup de choses dont la raison me détournait, je ne croyais pas me devoir confier beaucoup aux enseignements de cette nature. Et quoique les idées que je reçois par les sens ne dépendent point de ma volonté, je ne pensais pas devoir pour cela conclure qu'elles procédaient de choses différentes de moi, puisque peut-être U se peut rencontrer en moi quelque foculté, bien qu'elle m'ait été jusques ici inconnue, qui en soit la cause et qui les produise.

Mais maintenant que je commence à me mieux connaître moi-même et à découvrir plus clairement l'auteur de mon origine, je ne pense pas à la vérité que je doive témérairement admettre toutes les choses que les sens semblent nous enseigner, mais je ne pense pas aussi que je les doive toutes généralement révoquer en doute.

Et premièrement , pour ce que je sais que toutes les choses que Je conçois clairement et distinctement peuvent être produites par Dieu, teUes que je les conçois, il suffit que je puisse concevoir clairement et distinctement une chose sans une autre pour être certain que l'une est distincte ou différente de l'autre, parce qu'elles peuvent être mises séparément, au moins par la toutepuissance de Dieu ; et il n'importe par quelle puissance cette séparation se fasse pour être obligé à les juger différentes : et partant, de cela même que je connais avec certitude que j'existe , et que cependant je ne remarque point qu'il appartienne nécessairement aucune autre chose à ma nature ou à mon essence , sinon que je suis une chose qui pense , je conclus fort bien que mon essence consiste en cela seul que je suis une chose qui pense, ou une substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser. Et quoique peut-être, ou plutôt certainement, comme je le dirai tantôt, j'aie un corps auquel je suis très-étroitement conjoint, néanmoins, pour ce que d'un côté j'ai une claire et distincte idée de moi-même en tant que je suis seulement une chose qui pense et non étendue» et que d'un autre j'ai une idée distincte du corps en tant qu'il est seulement une chose étendue et qui ne pense point, il est certain que moi, c'est-à-dire mou âme, par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement et véritablement dis-

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118 jftaTATioR ftinftm.

tificiâ de mon cûrps, et qu'Ole peut être ou eiWer su» fait. Ik plii0, je trouve en noi diverses facultés de penser qui ont lacune leur manière particulière ; par ezemplef je trouve en moi les (acuités d'imagluer et de sentir» sans lesquelles je puis bien me concevoir clairement et distinctement tout entier, mais non pas réciproquement elles sans moi , c'est-à-dire sans une substance intelligente à qui elles soient attachées ou à qui elles appartiennent; car, dans la notion que nous avons de ceslicultés, ou, pour ipe servir de termes de Fécole, dans leur concept formel, elles enferment quelque sorte d*intellection : d'où je conçois qu'eUes sont distinctes de moi comme les modea le sont des choses. Je connais aussi quelques antres fu:ultés , conune celles de changer de lieu, de prendre diverses situations, et aur très semblables, qui ne penvent être conçues , non plus que les précédentes, sans quelque substance à qui elles soient attachées, «i par conséquent exister sans elle ; mais il esl très-évident que ces facultés, s*il est vrai qu'elles existent , doivent appartenir k quelque substance corporelle ou étendue , et non pas à une substance intelligente, puisque dans leur concept clair ^ dis- 4inet il y a bien quelque sorte d'extension qui se trouye contenue, mais point du tout d'intelligence. De plus, je ne puis douter qu'il y ait en moi une certaine faculté passive de sentir, c'est-à-dine de recevoir et de reconnaUre les idées des ^oaes sensiUes ; mais elle me serait inutile , el je ne m'en pourrais aucunement servir, s'il n'y avait aussi en moi , ou en quelque autre chose, une autre faculté active, capable de former et produire ces idées. Or, cette faculté active ne peut être en moi en tant que je ne suis qu'une chose qui peiise, vu qu'elle ne prér .suppose point ma pensée, et auçsique ces idées-Ù me SQ9t souvent r^résentées sans que j'y contribue en aucune feiçon , et même souvent contre mon ^; il faut donc nécessairement qu'elle soit en quelque substance différente de moi, dans laquelle toute la réalité qui est objectivement dans les idées qui sont produites par cette faculté soit contenue formellement ou éminemment, comme je l'ai remarqué ci-devant : et cette substance est ou un corps, c'est-à-dire une nature corporelle, ■ dans laquelle est contenu formellement et en effet tout ce qui est objectivement et par représentation dans ces idées ; ou bien c'est Dieu même , ou quelque autre créature plus noble que le eorps dans laquelle cela même est Qootenu éminepmient. (^^

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Hfit^tTÀTfOli SixifiifE. lt9

Dieti n'^ktitpoint trompeur, il est irès-manil^stô qu^ii ne m'envoie point ces idées immédiatement par lui-même, ni aussi par Tentremise de quelque créature dans laquelle leur réalité ne. soit pas contenue formellement, mais seulement éminemment. Car, ne m'ayant donné aucune faculté pouf connaître que cela soit , mais au coiitraire une très-grande inclination à croire qu'elles partent des choses corporelles, je ne vois pas comment oh pourrait Texcusér de tromperie si en effet ces idées partaient d'ailleurs , ou étaient produites par d'autres causes que par des choses corporelles : et partant il faut conclure t[u'il y a des choses corporelles qui existent. Toutefois elles ne sont peutêtre pas entièrement telles que nous les apercevons par lés sens, car il y a bien des choses qui rendent cette perceptibn des sens fort obscure et confuse ; mais au moins faut-il âvoiiër que tbiitei les choses que j'y conçois clairenient et distinctement, c'est-àdire toutes les choses, généralementparlant, qui sont comprises dans l'objet de la géométrie spéculative, s'y rencontrent véritablement

Mais pour ce qiii est des autres choses , lesqilellës on èont seulement particulières, par exemple, que le Soleil soit de tell grandeur et de telle figure, etc.; ou bien sont conçues moins clairement et moins distinctement, comme la lumière , le son , la douleur, et autres semblables, il est certain qu'encore qu'elles soient fort douteuses et incertames , toutefois , de cela seul que Dieu n'est point trompeur, et que par conséquent il n'a point permis qu'il pût y avoir aucune fausseté dans mes opinions qu'il ne m'ait aussi donné quelque faculté capable de la coniger , je crois pouvoir conclure assurément que j'ai en moi les moyens de les connaître avec certitude. Et premièrement, il n'y a point de doute que tout ce que la nature hi'eriseigne contient quelque vérité : car par la tiatdre, (considérée en général, je n'entends maintenant autre chose que Dieu même, ou bien l'ordre et la disposition que Dieu a établie dans les ' choses créées, et par ma namre en particulier je n'entends autre chose que la çomplcxion ou l'asseiiihlage dé toutes les choses que Dieu m'a données.

Or il n'y a rien que cette nature m'enseigne plus expressément ni plus sensiblement, sinon que j'ai un cbrps qui est mal disposé quand je sens de la douleur, qui a hesoih de inangêr où de boire quand j'ai les schtiments ût la Mm ou de ta

120 lUoiTATioii matut^

loif, etc. Et partant Je ne dois aucunement douter qu'il y ait

en cela quelque Tërité.

La nature m^enseigne aussi par ces sentiments de douleur, de faim, de soif, etc., que je ne suis pas seulement logé dans mon coips, ainsi qu*un pilote en son navire, mais outre cela que je lui suis conjoint très-ëtroiteracnt et tellement confondu et mêlé que je compose comme un seul tout avec lui. Car, si cela n'était, lorsque mon corps est blessé je ne sentirais pas pour cela de la douleur, moi jhi ne suis qu'une chose qui pense; mais j'apercevrais cette blessure par le seul entendement, comme un pilote aperçoit par la Mie si quelque chose se rompt dans son vaisseau ; et lorsque mon corps a besoin de boire ou de manger, je connaîtrais simplement cela, même sans en être averti par des sentiments confus de faim et de soif : car en effet tous ces sentiments de faim» de soif, de douleur, etc., ne sont autre chose que de certaines façons confuses de penser, qui proviennent et dépendent de Tunion et comme du mélange de Tesprit avec le corps.

Outre cela, la nature m*enseigne que plusieurs autres corps existent autour du mien, desquels j^ai à poursuivre les uns et à ftiir les autres. Et certes, de ce que je sens différentes sortes de couleurs, d'odeurs, de saveurs, de sons, de chaleur, de dureté, etc., je conclus fort bien qu'il y a, dans les corps d'où procèdent toutes ces diverses perceptions des sens, quelques variétés qui leur répondent, quoique peut-être ces variétés dc leur soient point en effet semblables ; et de ce qu^entrc ces diverses perceptions des sens les unes me sont agréables, et les autres'désagréables, il u*y a point de doute que mon corps , ou plutôt moi-même tout entier, en tant que je suis composé de corps et d'âme, ne puisse recevoir diverses commodités ou incommodités des autres coi*ps qui Tenvironnent.

Mais il y a plusieurs autres choses qu'il semble que la nature m'ait enseignées, lesquelles toutefois je n'ai pas véritablement apprises d'elle, mais qui se sont introduites en mon esprit par une certaine coutume que j'ai de juger inconsidérément des choses ; et ainsi il peut aisément arriver qu'elles contiennent quelque fausseté ; comme, par exemple, l'opinion que j'ai que tout espace dans lequel il n'y a rien qui meuve et fasse impression sur mes sens soit vide; que dans un corps qui est chaud il y ait quelque chose de semblable à l'idée de la chaleur qui

lié^tTATlOll 8ixiéMe« 42i

eil en moi ; que dans un corps blanc ou noir il y ait la mtoïc blancheur on noirceur que je sens ; que dans uu coi (H amer ou doux il y ait b même goûl ou la mèms save'u-, et ainsi des autres; que les astres» les tows et touà ieà autres corps éloignes soient de la même figure et grandeur qu'il» païaissent de loin à nos yeux, etc. Mais afin qu'il n'y ait rien en ceci que je ne conçoive distinctement, je dois précisément définir ce que j'entends proprement lorsque je dis que la nature m'enseigne quelque chose. Car je prends ici la nature en une signification plus resserrée que lorsque je l'appelle un assemblage ou une complexion de toutes les choses que Dieu m'a données ; vu que cet assemblage ou complexion comprend beaucoup de choses qui n'appartiennent qu'à Tesprit seul, desquelles je n'entends point ici parler en parlant de la nature, comme, par exemple, la notion que j'ai de cette vérité, que ce qui a une fois été fait ne peut plus n'avoir point été fait, et une infinité d'autres semblables que je connais par la lumière naturelle sans l'aide du corps ; et qu'il en comprend aussi plusieurs autres qui n'appartiennent qu'au corps seul, et ne sont point ici non plus con^ tenues sous le nom de nature, comme la qualité qu1l a d'être pesant, et plusieurs autres semblables desquelles je ne parle pas aussi, mais seulement des choses que Dieu m'a données comme étant composé d'esprit et de corps. Or cette nature m'apprend bien à fuir les choses qui causent en moi le sentiment de la douleur, et à me porter vers celles qui me font avoir quelque sentiment de plaisir; mais je ne vois point qu'outre cela elle m'apprenne que de ces diverses perceptions des sens nous devions jamais rien conclure touchant les choses qui sont hors de nous sans que l'esprit les ait soigneusement et mûrement examinées : car c'est, ce me semble, à l'esprit seul, et non point au composé de l'esprit et du corps, qu'il appartient de connaître la vérité de ces choses-là. Ainsi, quoiqu'une étoile ne fasse pas plus d'impression en mon œil que le feu d'une chandelle, il n'y a toutefois en moi aucune faculté réelle ou naturelle qui me porte à croire qu'elle n'est pas plus grande que ce feu, mais je l'ai jugé ainsi dès mes premières années sans aucun raisonnable fondement. Et quoiqu'en approchant du feu je sente de la chaleur, et même que m'en approchant un peu trop près je ressente de la douleur, il n'y a toutefois aucune raison qui me puisse persuader qu'il y a dans le feu

iki iiÉDiTATibi^ Sixième;

quelqife ëhose de sémblàLlé & cette chàleiir, nem tïltis qit^ celte douleur; mais seulement j'ai raison de ctolre qu'il y tt quelque chose en hii, quelle qu'elle puisse être, qni exdte en moi ces sentiments de chaleur ou de douleur. De môme aussi, <(uoiqu'il y ait des espaces dans lesquels je ne trouve rien qui excite et méùve ines sens, je ne dois pas coùclure pour cela que ces espaces he contiennent en eux aucun corps ; mais Je tois que, tant en ceci qu'en plusieurs autres choses sëriiblahles, j'ai accoutumé de pervertir et confondre l'ordre de la nature, parce que ces sentiments ou perceptions des sens n'ayant été mises en moi que pour signifier à mon esprit quelles choses sont convenables ou nuisibles au composé dont il est partie; et jusque-là étant assez daires et assez distinctes, je m'en sers néanmoins cortime si elles étaient des règles très-certaines prtf lesquelles je pusse connaître immédiatement l'essence et la nature des corps qui sont hots de moi, de laquelle toutefois elles ne me peuvent rien enseigner que de fort obscur et confus.

Mais j'ai déjà ci-devant assc* examiné comment, iion^Aysfant la souveraine bonté de Dieu, il arrive qu'il y ait dfe la fitusseté dans les jugements que je tais en cette sorte. 11 se présente seulement encore ici une difficulté touchant les choses qtie là nature m'enseigne devoir être suivies bu évitées, et ausài touchant les sentiments intérieurs qu'elle a mis en moi; car il me semble y avoir quclqiiéfoîà remarque de l'erreur, et, ainsi, que je !JUis directement trompé ïJar ma liatiire : comme, par exemple, le goût agréable de quelque viande en laquelle on aura mêlé du poisoti peut m'invîier à prendre ce poison, et ainsi me tromper. 11 est viai toutefois qu'en ceci la nature peut être excusée, car elle tne porte seulement à désirer la viande dans laquelle se rencontre une saveur agréable, et non point à désirer le poison, lequel lui est inconnu ; de façon que je ne puis conclure de ceci atiti^ chose sinon que ma nature ne connaît pas entièrement et universellement toutes choses : de quoi certes il n'y à pas lieu âe s'étonner, puisque l'homme étant d'une nature finie tie peut aussi avoir qu'une connaissance d'une perfection limitée.

Mais nous nous trompons aussi assez souvent même dans les choses auxquelles nous Soninies directement portés par la nature, comme il arrive aux inaladeâ loi*squ'ils désirefat de boire ou de manger des choses qui leur peuvent nuire. On dira peut* être ici que ce qui est cause qu'ils se trompent est que leui* na*

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-^iv.

ittw ert €»>praittpue; mais cela n'ôte pas la 4|ffl^uUé, car un iiomma malade n'est pai ppins v^itablement (^ cf^tp^ 4^ Dieu qu'un boouae qui cs| eu pleine ^auté, et partant ij répugn^ Autant à la honié de Di^u qu'il ai^ uni» nature troffipeuse et foutiye que Fautre ; et coioi)ae uue horloge, composée 4e roues et de contrerpoidi, n'observe pas naoins exactement to^t^s iep lois de la nature lorsqu'elle e^ mai faite et qu'elle ue ifipfitre pas bien les heures que loisqi^'fslle satisfait entièrement aj| dé- • sir de rouyri^r, d^ mto)^ aiMsi^ ^ je cousjdère Je corps de rhomme comme étant yne qo^hipe tellen^nt bâtie et composée il'os, de nerfs, de muscîeS:, d^ veines, de çang et de peau, qu'encore bien qu'il n'y eût en l^i aucun esprit il ne laisserait pas de se mouvoir en toutes les mêmes façons qu'il fait à présent lorsqu'il ne se meut point par la direction de sa volonté, ni par conséquent par l'aide de l'esprit, mais seulement par la disposition de ses organes, je reconnais facilement qu'il serait aussi naturel à ce corps étant, par exemple, hydropique, de souffrir la sécheresse du gosier, qui a coutume (le porter à l'esprit le sentiment de la soif, et d'être disposé par cette sécheresse à mou • voir ses nerfs et ses autres parties en la façon qui est requise pour boire, et ainsi d'ai^gme^r son mal et sie nuire i soimême, qu'il Ivi est pa^el lorsqu'il n'^ aucune indisposition d'être porté à boî^Q poi^ sog i^tijj^é p§u: une sen^|)lable sécheresse de gosier ; et i^oique, f cgardai^t à l'usage aiiquel une horloge a été destinée par son ouvrier, je puisse dire qu'elle se dé- . tourne de sa nature lorsqu'elle ne marque pas biei^ les heures, et qu'en même façoi^, considî^rant la machine du corps humain comme ayant été formée d|B Dieu pour avoir en soi tous les mouvements qui ont coutume d'y être, j'aie sujet de penser qu'elle ne suit pas l'ordre de sa nature quand son gosier est sec, et que le boire nuk à sa conservation, je recpmiais toutefois que cette dernière façon d'expliquer ]sl nature est beaucoup différente de l'autre ; car celle-ci n'est autre chose qu'une certaine dénomination extérieure, laquelle dépend entièrement de ma pensée, qui compare un hoipmc mal^tde et une hoiioge mal faite avec l'idée q)ie j'ai d'un hoi^me sain et d'une horloge bien faite, et laquelle ne signifie rien qui se trouve pn cHiet dans la chose dont elle se dit ; au lie^ qi^e, par l'autre façon d'expliquer la nature, j'entends quelque chose qui se rencontre véritablement dans lef choses, et parlant qui n'est point f§i)s quelque vérité.

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424 IIÉDITATlOif 6IX1ÉIIB.

Mais certes, quoique au regard d*un corps hydropique ce né soit qu'une dénomination extérieure quand on dit que sa nature est corrompue lorsque, sans avoir besoin de boire, il ne laisse pas d*aToir le gosier sec et aride; toutefois, au regard de tout le composé, c*est-à-dire de Tesprit ou de Tâme unie au corps, ce n*est pas une pure dénomination, mais bien une véritable erreur de nature, de ce qu'il a soif lorsqu'il lui est très-nuisible de boire ; et partant il reste encore à examiner comment la bonté de Dieu n'empècbe pas que ht nature de Thomme, prise « de cette sorte, soit fautive et trompeuse.

Pour commencer donc cet examen, je remarque ici premièrement qu'il y a une grande différence entre l'esprit et le corps, en ce que le corps, de sa nature, est toujours divisible, et que l'esprit est entièrement indivisible ; car, en effet, quand je le considère, c'est-à-dire quand je me considère moi-même en tant que je suis seulement une chose qui pense, je ne puis distinguer en moi aucunes parties, mais je connais et conçois fort clairement que je suis une chose absolument une et entière ; et quoique tout l'esprit semble être uni à tout le corps, toutefois lorsqu'un pied ou un bras ou quelque autre partie vient à en être séparée, je connais fort bien que rien pour cela n'a été retranché de mon esprit : et les facultés de vouloir, de sentir, de concevoir, etc., ne peuvent pas non plus être dites proprement ses parties, car c'est le même esprit qui s'emploie tout entier à vouloir, et tout entier à sentir et à concevoir, etc. ; mais c'est tout le contraire dans les choses corporelles ou étendues, car je n'en puis imaginer aucune, pour petite qu^elle soit, que je ne mette aisément en pièces par ma pensée, ou que mon esprit ne divise fort facilement en plusieurs parties, et par conséquent que je ne connaisse être divisible. Ce qui suffirait pour m'enseigner que l'esprit ou l'âme de l'homme est entièrement différente du corps, si je ne l'avais déjà d'aiUeura asseï appris.

Je remarque aussi que l'esprit ne reçoit pas immédiatement l'impression de toutes les parties du corps, mais seulement du cci*veau ou peut-être même d'une de ses plus petites parties, à savoir, de celle oii s'exerce cette faculté qu*ils appellent le sens commun, laquelle, toutes les fois qu'elle est disposée de même façon, fait sentir la même chose à l'esprit, quoique cependant es autres parties du corps puissent être diversement disposées.

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MÉDITATIOH SIXIÉIIB. 125

comme le témoignent une infinité d^expérienoes, lesquelles il n*est pas ici besoin de rapporter.

Je remarque^ outre cela, que la nature du corps est telle qu^aucune de ses parties ne peut être mue par une autre partie un peu éloignée, qu'elle ne le puisse être aussi de la même sorte par chacune des parties qui sont entre deux, quoique cette partie plus éloignée n'agisse point. Comme, par exemple, dans la corde A B G D qui est toute tendue, si Ton vient à tirer et remuer la dernière partie D, la premicie A ne sera pas muo d^une autre façon qu'elle le pourrait aussi être si on tirait une des parties moyennes B ou G, et que la dernière D demeurât cependant immobile. Et, en même façon, quand je ressens de la douleur au pied, la phyâque m'apprend que ce sentiment se communique par le moyen des nerfs dispersés dans le pied, qui, se trouvant tendus comme des cordes depuis là jusqu'au cerveau, lorsqu'ils sont tirés dans le pied, tirent aussi en même temps Tendroit du cerveau d'où ils viennent et auquel Us aboutissent, et y excitent un certain mouvement que la nature a institué pour faire sentir de la douleur à l'esprit, comme si cette douleur était dans le pied ; mais parce que ces nerfs doivent passer par la jambe, par la cuisse, par les reins, par le dos et par le cou, pour s'étendre depuis le pied jusqu'au cerveau, il peut arriver qu'encore bien que leurs extrémités qui sont dans le pied ne soient point remuées, mais seulement quelques unes de leurs parties qui passent par les reins ou par le cou, cela néanmoins excite les mêmes mouvements dans le cerveau qui pourraient y être excités par une blessure reçue dans le pied, ensuite de quoi il sera nécessaire que l'esprit ressente dans le pied la même douleur que s'il y avait reçu une blés* sure ; et il faut juger le semblable de toutes les autres percep« lions.de nos sens.

Enidn, je remarque que, puisque chacun des mouvements qui se font dans la partie du cerveau dont l'esprit reçoit immédiatement Fimpression ne lui fait ressentir qu'un seul senti* ment, on ne peut en cela souhaiter ni imaginer rien de mieux sinon que ce mouvement fasse ressentir à l'esprit, entre tous les sentiments qu'il est capable de causer, celui qui est le plus propre et le plus ordinairement utile à la conservation du corps humain lorsqu'il est en pleine santé : or l'expérience nous Ait comudtre que tous les sentiroento que la nature nous a

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i26 KtelTÀnOli 6IXiB4IB«

donnés sont tds fUie je viens de dire; et partant il ne 9e trouva rien en eux qui ne fasse paraître la piuissance et la bonté de Dieu. Ainsi, par exemple, lorsque les ocds qui s(mt dans le pjed sont remués fortement et plus qu'à J'ordin^ire, leur mouvement, passant par la moelle de Tépine du dos jusqu'au cerveau, y fait là une impression à Tesprit qi)i lui fait sentir quelque chose, à savoir, 4e la douleur, comme étant i^x;^ le pied, par laquelle Tesprit est averti et excité à foire son pftssJiUe pour en chasser la cause, comme trè&-dàqg^reu8êiet 9W^e ^iu pif4- Û^t vrai que Dieu pouvait établir la naitiHe de Tlioi^me dé tielle sorte que ce même mouvement dans le cerxfiau Vii #eu}^ tout autie chose à Tesprit : par exeijàple, qu'il se fit sentir scti-ipéaqçe, ou en tant qu'il est dans le cerveau, ou en tant qu'il e^ d^^s je pied, ou bien en tant qu'il est en quelque autre eodroilt entre le pied et le cerveau , ou enfin quelque autie cbos^ telle qu'eUç peut être; mais lien de tout cela n'eût si bien cpotribué à la conservation du corps que ce qu'il lui fait sentir. De laéme, lorsque nous avons besoin de boire, il naît de là une certa^ sécUeresse dans le gosier qui remue ses nerfs, et par leur moyen ifi^ par* ties intérieures du cerveau ; et ce mouvement fait ressentir à l'espiit le sentiment de la soif, parce qu'en ceUe Qccasi<vi^-là il n'y a rien qui nous soit plus utile que de sav^ que ugh^ ^vons besoin de boire pour la conçerjration de nqlre lairté) ^ ^nsi des autres.

D'où il est entièrement manifeste que, nonobsitant la souve* raine bonté de Dieu, la nature de l'homme en tfint qu'il est composé de l'esprit et du corps ne peut qu'elle ne soit quelquefois fautive et tronpeu&e. Car s'il y a quelque cause qui excite, non dans le pied, mais en quelqu'une des parties d^ nerf qui est tendu depuis le pied jusqu'au cerveau , ou même dans le cerveau, le même mouvement qui se fait ordinaire^e^ quand le pied est mal disposé, ou scniha de la doule\iriM)mme si elle était dans le pied, et le sens sera naturellement trompé ; parce qu'un même mouvement dans le cerveau ne pQuyant causer en l'esprit qu'un même sentiment, et ce sentiment ét^nt beaucoup plus souvent excité par une cause qui blesse le pied que par une autre qui soit ailleurs , il est bien plus raisonnable qu'il porte toujours à l'esprit la douleur du pied que celle d^au» cune autre partie. Et s'il arrive que parfois la çodberesse du gosier ne vienne pas comme à l'ordinaire de ce que le boire

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lIÉDITAnQn DIXIÈME* 127

est nécessaire pour la santé du corp9, mais de quelque caus^ V)ute contraire, comme il arrive 9 ceux quf sont bydropiquca , toutefois il est beaucoup mieux qu'el^ trompe e^ petfe renconr tre-là que si» au contraire, elle trompait (oujovurs i|V*S4ue te corps est bien disposé, et ainsd des autres.

Et certes cette considération me sert beaucoup non-seulement pour reconnaître toutes les erreurs auxquelles ma nature est sujette^ m^ aussi pour leç éviter 0^ pour les coiriger plus facilement : car sachant que tous mes sens me signifient plus ordinairem\.nt le vrai que le faux touchant les choses qui regardent les commodités ou incommodités du corps, et pouvant presque toujours me servir de plusieurs d'entre eux pour examiner une même chose, et , outre cela, pouvant user de ma mémoire pour lier et joindre les connaissances présentes aux passées, et de mon entendement qui a déjà découvert toutes les causes de mes erreurs, je ne dois plus craindre désormais qu'il se rencontre de la fausseté dans les choses qui me sont le plus ordinairement représentées par mes sens. Et je dois rejeter tous les doutes de ces jours passés, comme hyperboliques et ridicules, particulièrement cette incertitude si généi*ale touchant le sommeil, que je ne pouvais distinguer de la veille : car à présent j'y rencontre une très-notable différence, en ce que notre mémoire ne peut jamais lier et joindre nos songes les uns avec les autres et avec toute la suite de notre vie, ainsi qu'elle a de coutume de joindre les choses qui nous arrivent étant éveillés. El, en effet, si quelqu'un, lorsque je veille, m'apparaissait tout soudain et disparaissait de même, comme font les images que je vois en dormant, en sorte que je ne pusse remarquer ni d'où il viendrait ni où il irait , ce ne serait pas sans raison que je l'estimerais un spectre ou un fantôme formé dans mon cerveau et semblable à ceux qui s'y forment quand je dors, plutôt qu'un vrai homme. Mais lorsque j'aperçois des choses dont je connais distinctement et le lieu d'où elles viennent, et celui où elles sont, et le temps auquel elles m'apparaissent, et que, sans aucune interruption, je puis lier le sentiment que j'en ai avec la suite du reste de ma vie , je suis entièrement assuré que je les aperçois en veillant et non point dans le sommeil. Et je ne dois en aucune façon douter de la vérité de ces choses-là, si, après avoir appelé tous mes sens, ma mémohre et mon entendement pour les examiner , il

12S MëDITATIOH SIXIÈME.

ne m^est rien rapporté par aucun d'eux qui ait de la répugnance avec ce qui m*est rapporté par les autres. Car de ce que Dieu n*e8t poiut trompeur il suit nécessairement que je ne suis point, en cela, trompé. Mais, parce que la nécessité des aiTaii-es nous oblige souvent à nous déterminer avant que nous ayons eu le loisir de les examiner si soigneusement , il faut avouer que la y\e de Thomme est sujette à faillir fort souvent dans les choses rarticulières, et enfin il faut reconnaître rinfirmité et la faiblesse de nou-e nature.

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