‹ Œuvres de Descartes (volume 3)Chapitre 31 sur 91 · ENTRE L*AME ET LE CORPS DE L^HOMME · texte numérisé non relu

ENTRE L*AME ET LE CORPS DE L^HOMME

DES CHOSES QU*OIt PEUT RÉVOQUER EN DOUTE.

Ce n*est pas d'aujourd^hui que je me suis aperçu que, dès mes premières années, j'ai reçu quantité de fausses opinions pour rentables, et que ce que j'ai depuis fondé sur des principes si mal assurés ne saurait être que fort douteux et incertain ; et dès lors j'ai bien jugé qu'il me fallait entreprendre sérieusement une fois en ma rie de me défaire de toutes les opinions que j'avais reçues auparavant en ma créance, et commencer tout de nouveau dès les fondements, si je voulais établir quelque chose de ferme et de constant dans les sciences Mais, c^tte entreprise me semblant être fort grande, j'ai attendu que j'eusse atteint un âge qui fût si mûr que je n'en pusse espérer d'autre après lui auquel je fusse plus propre à l'exécuter; ce qui m'a fait différer si longtemps que désoraiais je croirais commettre une faute si j'employais encore à délibérer le temps qui me reste pour agir. Aujourd'hui donc que, fort à propos pour ce dessein, j'ai délivré mon esprit de toutes sortes de soins, que par bonheur je ne me sens agité d'aucunes passions, et que je me suis procuré un repos assuré dans une paisible solitude, je m'appliquerai sérieusement et avec liberté à détruire généralement toutes mes anciennes opinions. Or, pour cet cfTet, il ne sera pas nécessaire que je montre qu'elles sont

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toutes fausses, de quoi peut-être je ne viendrais jamais à bout; mais, d'autant que la raison me persuade déjà que je ne dois pas moins soigneusement m'empêcher de donner créance aux choses qui ne sont pas entièrement certaines et indubitables qu*à celles qui me paraissent manifestement être fausses, ce me sera assez pour les rejeter toutes, si je puis trouver en cha-^ cune quelque itiison de douter. El pour cela il ne sera pas aussi besoin que je les examine chacune en particulier, ce qui serait d'un travail infini ; mais, parce que la ruine des fondements entraine nécessairement avec soi tout le reste de Tédifice, je m'attaquerai d'abord aux principes sur lesquels toutes mes anciennes opinions étaient appuyées.

Tout ce que j'ai reçu jusqu'à présent pour le plus vrai et assuré, je l'ai appris des sens ou par les sens; or, j'ai quelquefois éprouvé que ces sens étaient trompeurs ; et il est de la prudence de ne se fier jamais entièremeut à ceux qui nous ont une fois trompés.

Mais peut-être qu'encore que les sens nous trompent quelquefois touchant des choses fort peu sensibles et fort éloignées, Û s'en rencontre néanmoins beaucoup d'autres (^esquejUes ou ue peut pas raisonnablemenjt jouter, quoique nous les connaissions par leur moyen : pai' exempile, que je suis ici, assis çiuprès du feu, vêtu d'une robe de diambre, ^y^l ce p^ic^ entre les mains, et autres choses de cetjte nature. Et comment e&t-cc que je pouirais nier que ces maius et ce corps soient ^ mo^, si ce D'est peut-être que je me compare à certains insensés (Je qui le cerveau est tellement trojjbLé et offusqué par les noires vapeurs de la bile, qu'ils assuieo^ constami^ieut qu'ji^s sont des rois, lorsqu'ils sont ^rès-pauvres ; qu'ils çoni vêtus d'or et 4^ pourpre, lorsqu'ils sont tout nus, ou qui simag);icnt être des craches, ou avoir un corps de verre f Mai?, quoi! ce sont des fous, et je ne serais pas mo^ns extravagant si je me réglais sijr leuw exemples.

Toutefois j'ai ici à considérer quç je suis homme, et par conséquent que j'ai coutume (Je ^orniir et àe me représente^ en mes songes les mêmen choses, ou quelquefois dç moins vraisemblables que ces insensés lorsqu'ils veillent. Combien 4e fois m'est-il aiTivé de songer la nuijt que j'étais en ce lieu, que ^'^tdis habillé, que j'étais auprès clu feu, quoique je fusse tout ùu tiedans mon lit! Il me semble bien à pivsout que ce n'est point

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avec !^es yeux endormis que je regarde ce papier; que cette tête que je branle n*est point assoupie; que c'est avec dessein et de propos délibéré que j'étends cette main et que je la sons : ce qui anive dans le sommeil ne semble point si clair ni si distinct que tout ceci. Mais, en y pensant soigneusement, je me ressouviens d'avoir souvent été trompé en dormant par de semblables illusions, et, en m'arrclant sur celle pensée, je vois si mani^eslement qu'il n'y a point d'indices certains par où Ton puisse distinguer nettement la veille d'avec le sommeil, que j'en suis tout étonné ; et mon étonnemeiit est tel qu'il est presque capable de me persuader que je dors.

Supposons donc maintenant que nous sommes endormis, et que toutes ces particularités, à savoir, que nous ouvrons les yeux, que nous branlons la tête, que nous étendons les mains, et choses semblables, ne sont que de fausses illusions ; et pensons que peut-être nos mains ni tout notre corps ne sont pas tels que nous les voyons. Toutefois, il faut au moins avouer que les choses qui nous sont représentées dans le sommeil sont comme des tableaux et des peintures, qui ne peuvent être formées qu'à la ressemblance de quelque chose de réel et de véritable, et qu'ainsi, pour le moins, ces choses générales, à savoir, ôcs yeux, une tête, des mains et tout un corps, ne sont pas choses imaginaires, mais réelles et existantes. Car de vrai les peintres, lors même qu'ils s'étudient avec le plus d'artifice à représenter des sirènes et dès satyres par des figures bizarres et extraordinaires, ne peuvent toutefois leur donner des formes et des natures entièrement nouvelles, mais font seulement un certain mélange et composition des membres de divers animaux; ou bien si peut-être leur imagination est assez extravagante pour inventer quelque chose de si nouveau que jamais on n ail rien vu de semblable, et qu'ainsi leur ouvrage représente une chose purement feinte et absolument fausse, certes à tout le moins les couleurs dont ils les composent doivent-elles être véritables.

Et par la même raison, encore que ces choses générales, à savoir, un corps, des yeux, une tête, des mains et autres scm- Uables, pussent être imaginaires, toutefois il faut nécessairement avouer qu'il y en a au moins quelques autres encore plus simjplcs et plus universelles qui sont vraies et existantes, du jîiélange desquelles, ni plus m moins que de celui de quelques

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i^éritables couleurs, toutes ces images des choses qui résident en notre pensée soit Traies et réelles, soit feintes et fantastiques, sont formées.

De ce genre de choses est la nature corporelle en général et son étendue; ensemble la figure des choses étendues, leur quantité ou grandeur, et leur nombre, comme aussi le lieu où elles sont, le temps qui mesure leur durée et autres semblables. C'est pourquoi peut-être que de là nous ne conclurons pas mal si nous disons que la physique, Fastronomie, la médecine, et toutes les autres sciences qui dépendent de la considération des choses composées, sont fort douteuses et incertaines ; mais que Tarithmétique, la géométrie et les autres sciences de cette nature, qui ne traitent que de choses fort simples et fort générales, sans se mettre beaucoup en peine si elles sont dans la nature ou si elles n'y sont pas, contiennent quelque chose de certain et d'indubit8d)le : car, soit que je veille ou que je dorme, deux et trois joints ensemble formeront toujours le nombre de cinq, et le carré n'aura jamais plus de quatre côtés ; et il ne semble pas possible que des vérités si claires et si apparentes puissent être soupçonnées d'aucune fausseté ou d^inccrtitude.

Toutefois il y a longtemps que j'ai dans mon esprit une certaine opinion qu'il y a un Dieu qui peut tout, et par qui j'ai été fait et créé tel que je suis. Or, que sais-jc s'il n'a point fait qu'il n'y ait aucune teiTC, aucun ciel, aucun coi*ps étendu, aucune figure, aucune grandeur, aucun lieu, et que néanmoins j'aie les sentiments de toutes ces choses, et que tout cela ne me semble point exister autrement que je le vois ? Et môme, comme je juge quelquefois que les autres se trompent dans les choses qu'ils pensent le mieux savoir, que sais-jc s'il n'a point fait que je me trompe aussi toutes les fois que je fais l'addition de deux et de trois, ou que je nombre les côtés d'un carré, ou que je juge de quelque chose cucui*e plus facile, si l'on se peut imaginer rien de plus facile que cela? Mais peut-être que Dieu n'a pas voulu que je fusse déçu de la sorte, car il est dit souverainement bon. Toutefois, si cela répugnait à sa bonté de tn'avoir fait tel que je me trompasse toujours, cela semblerait aussi lui être contraire de permettre que je me tiompe quelquefois, et néanmoins je ne puis douter qu'il ne le permette. 11 y aura peut-être ici des personnes qui aimeraient mieux nier Texistencc d'un pieu si puissant que de croire que toutes les (^uttx'^

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HÉniTATTON Pn^MÎ^HK^ 69

choses sont Incertaines. Mais ne leur résistons pns pour le présent, et supposons en leur faveur que tout ce qui est dit ici d'un Dieu soit une fable : toutefois, de quelque façon qu'ils supposent que je sois parvenu à Tétat et à Fèlre que je possède, soit qu'ils l'attribuent à quilque destin ou fatalité, soit qu'ils le réfèrent au hasard, soit qu'ils veuillent que ce soit par une continuelle suite et liaison des choses, ou enûn par quelque autre manière; puisque faillir et se tromper est une imperfection, d'autant moins puissant sera l'auteur qu'ils assigneront à mon orîgine, d'autant plus sera-t-il problable que je suis tellement imparfait que je me trompe toujours. Auxquelles raisons je n'ai cei-tes rien à répondre; mais enfin je suis contraint d'avouer qu'il n'y a rien de tout ce que je croyais autrefois être rentable dont je ne puisse en quelque façon douter; et cela non point par inconsidération ou légèieté, mais pour des raisons très-foiies et mûrement considérées ; de sorte que désormais je ne dois pas moins soigneusement m'empêcher d'y donner créance qu'à ce qui serait manifestement faux, si je veux trouver quelque chose de certain et d'assuré dans les sciences. Mais il ne sufGt pas d'avoir fait ces remarques, il faut enct rc que je prenne soin de m'en souvenir; car ces ancienne? et oïdinaires opinions me reviennent encore souvent en la pensée, le long et familier usage qu'elles ont eu avec moi leur donnant droit d'occuper mon esprit contre mon gré, et de se rendre presque maîtresses de ma créance ; et je ne me désaccoutumerai jamais de leur déférer et de prendre confiance en elles tant que je les considérerai telles qu'elles sont en effet, c'est à savoir, en quelque façon douteuses, comme je viens de montrer, et toutefois fort probables, en sorte que l'on a beaucoup plus de raison de les croire que de les nier. C'est pourquoi je pense que je ne ferai pas mal si, prenant de propos délibéré un sentiment contraire, je me trompe moi-même, et si je feins pour quelque temps que toutes ces opinions sont entièrement fausses et insaginaires ; jusqu'à ce qu'enfin ayant tellement balancé mes anciens et mes nouveaux préjugés qu'ils ne puissent faire pencher mon avis plus d'un côté que d'un autre, mon jugement ne soit plus désormais maîtrisé par de mauvais usages et détourné du droit chemin qui le peut conduire à la connaissance de la vérité. Car je suis assuré que cependant il ne peut y avoir de péril ni d'erreur en cette voie, et que je ne

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70 UÉDITATIOIS PEUXlim.

saurais aujourd'hui trop accorder à ma défiapce, puisqu'il n^est pas maintenant question d'agir, mais seulem^ de méditer et de connaît]*e.

Je supposerai donc, non pas que Dieu, qui est très-bon et qui est la souveraine source de vërité, mais qu'un certain mauvais gdnie, non moins rusé et trompeur que puissant, a employé toute son industrie à me tromper : je penserai que le ciel, Tair, la terre, les couleurs, les ûgurcs, les sons et toutes les autres choses extérieures ne sont rien que des illusions et rêveries dont il s'est servi pour tendre des pièges à ma crédulité; je me considérerai moi-même comme n'ayant point 4d mains, point d^yeux, point de chair, point de sang; comme n'ayant aucuns sens, mais croyant faussement avoir toutes ces choses ; je de meurerai obstinément attaché à cette pensée; et si, par ce moyen, il n'est pas en mon pouvoir de parvenir à la connaissance d'aucune vérité, à tout le moins il est en ma puissance de suspendre mon jugement. C'est pourquoi je prendrai garde soigneusement de ne recevoir en ma croyance aucune fausseté, et préparerai si bien mon esprit à toutes les ruses de ce grand trompeur, que, pour puissanjt et rusé qu'il soit, il ne me pourra jamais rien imposer.

Mais ce dessein est pénible et laborieux, et une certaine paresse m'entraîne insensiblement dans le train de ma vie ordinaire ; et tout de même qu'un esclave qui jouissait dans le sommeil d'une liberté imaginaire, lorsqu'il commence à soupçonner que sa 1 berté n'est qu'un souge, craint de se réveiller et conspire avec ces illusions agréables pour en être longtemps abusé, ainsi je retombe insensiblement de moi-même dans mes anciennes opinions, et j'appréhende de me réveiller de cet assoupissement, de peur que les veilles laborieuses qui auraient à succéder à la tranquillité de ce repos, au lieu de m'apporter quelque jour et quelque lumière dans la connaissance de ]a vérité, ne fussent pas suffisantes pour éclaîrcir toutes les ténèbres des difficultés qui viennent d'être agitées.

XëblTATIOM DEOXtÈHC; 7i

MÉDiTÀTIÔN DEUXIÈME.

DE Là RATURB DE L^ESPRIT HUMÀIIÏ, ET QU^IL EST PLUS AlSâ À COMNAÎTBE QUE LE CORPS.

La méditation que |e fis hier m'^a rempli rès{)rit de tant de doutes ({u'ii n^est plus désormais en ma puissance de les oublier. Et cependant je ne vois pas de quelle façoiï je les pourrai fësordre ; et comme si toilt à coup J'étais tombé aans une eau très-profonde, Je suis tellement surpris que je ne puis ni assurer mes pieds dans le fond ni nager pour me soutenir audessus. Je m'efforcerai néanmoins, et suivrai dereclief la mênie vole où j'étais entré hier en m'éloignant de tout ce en quoi je pourrai imaginer le moindre doute, tout de môme que si je connaissais que ceia fût absolument faux, et je continuerai toujours dans ce chemin jusqu'à ce que J'aie rencontré quelque chose de certain, où du moins, si je ne puis autre chose, jusqu'à ce que j'aie appris certainement qu'il n'J a rien au inonde de certain. Archimëde, pour tirer le globe terrestre de sa place et le transporter en un autre lieu, ne demandait rien qu'un point qui fût ferme et immobile; ainsi j'aurai droit de concevoir de hautes espérances si je suis assez heiu*eux pour trouver seulement une chose qui soit certaine et indubitable.

Je suppose donc que toutes les choses que je vois sont fausses ; je me persuade que rien n'a jamais été de tout ce que ma mémoire remplie de mensonges me représente ; je pense n'avoir aucuns sens ; je crois que le corps, là figure, l'étendue, le mouvement et le lieu ne sont que des fictions de mon esprit. Qu'est-ce donc qui pourra être estimé véritable 1 Peut-être rien autre chose sinon qu'il n'y a rien au monde de certain.

Mais que sais-je s^il n'y a point quelque autre chose dilTérente de celles que je viens de juger incertaines, de laquelle on ne puisse avoir le moindre doute? N'y a-t-il point quelque Dieu ou quelque autre puissance qui me met en esprit ces pensées î Cela n'est pas nécessaire , car peut-être que je suis capable de les produire de moi-même. Moi donc à tout le moins né suis-je point quelque chose? Mais j'ai déjà nié que j'eusse aucuns sens ni aucun corps : j'hésite néanmoins , car que s'en- 8uit-U de làt Suis-]e tellement dépendant du corps et des sens

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2 MÉDltATlON DEUXIÈME.'

lie je ne puisse être sans eux ? Mais je me suis pei'Suad<Ç qu*îl Ty avail rien du tout dans le inonde , qu'il n'y avait aucun irl, aucune terre, aucuns esprits ni aucuns corps; ne me suis* 1} donc pas aussi persuadé que je nVtais point? Tant s'en faut; 'étais sans doute si je me suis pri-suadé ou seulement si j'ai eiisé quelque chose. Mais il y a un je ne sais quel trompeur rès-puissant et très-rusé qui emploie toute son industrie à me romper toujours. Il n'y a donc point de doute que je suis, s'il ne trompe ; et , qu'il me trompe tant qu'il voudra, il ne saura amals faire que je ne sois rien tant que je penserai être queliue chosQ. De sorte qu'après y avoir bien pensé et avoir soineuscment examiné toutes choses, enfin il Tant conclure et telir pour constant que celle proposition : je suis, j'existe, est néessai rement vraie toutes les fois que je la prononce ou que je a conçois en mon esprit.

Mais je ne connais pas encore assez clairement quel je suis, Qoi qui suis certain que je suis ; de soi te que désormais il faut [ue je prenne soigneusement garde de ne prendre pas impnilemment quelque autre chose pour moi, cl ainsi de ne mo ►oint méprendre dans cette connaissance que je soutiens 6tn »lus certaine et plus évidenic que toutes celles que j'ai eue uparavant. C'est pourquoi je considérerai maintenant tout ( louveau ce que je croyaia cire avant que j'entrasse dans c^^ lernières pensées; et de mes anciennes opinions je retranchcai tout ce qui peut être tant soit peu combattu par les raisons [ue j'ai tantôt alléguées, en sorte qu'il ne demejjre précisément |ue cela seul qui est entièrement certain et indubitable, Qu'este donc que j'ai cru être ci-devant? Sans difficulté, j'ai pensé [ue j'étais un homme. Mais qu'est-ce qu'un homme? Dirai-je [ue c'est un animal raisonnable? Non certes : car il me fau- Irait par après rechercher ce que c'est qu'animal et ce que 'est que raisonnable, et ainsi d'une seuk question je tombei-ais nsensiblenient en une infinité d'autres plus difficiles et plus mbaiTassécs ; et je ne voudrais pas abuser du peu de temps et le loisir qui me reste en remployant à démêler de semblables lifficultés. Mais je m'arrêterai plutôt à considérer ici les penécs qui naissaient ci-devant d'elles-mêmes en mon esprit, et [ui ne m'étaient inspirées que de ma seule nature lorsque je n'appliquais à la considération de mon être. Je me considérais premièrement comme ayant un visage, des mains , des bras et

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HÉDITATION DEDXIÉMR. 73

toute cette machine composée d'os et de chair telle qu'elle parait en un cadavre , laquelle je désignais par le nom de corps. Je considérais , oufre cela, que je me nourrissais, que je marchais, que je sentais et que je pensais, et je rapportais toutes ces actions à rame; mais je ne m'arrêtais point à penser ce que c'était que cette âme; ou bien, si je m'y arrêtais, je m'imaginais qu'elle était quelque chose d'extrêmement rare et suLtil, comme un yent, une flamme ou un air très-délié qui était insinué et répandu dans mes plus grossières parties: Pour ce qui était du corps, je ne doutais nullement de sa nature; mais je pensais la connaître fort distinctement, et si je l'eusse voulu expliquer suivant les notions que j'en avais alors, je l'eusse décrite en cette sorte : Parle corps, j'entends tout ce qui peut être terminé par quelque figure ; qui peut être compris en quelque lieu et remplir un espace en telle sorte que tout autre corps en soit exclu ; qui peut être senti, ou par l'attouchement, ou par la vue, ou par l'ouïe, ou par le goût, ou par l'odorat ; qui peut être mû en plusieurs façons, non pas à la vérité par hii-même, mais par q[uelqne chose d'étranger duquel il soit touché et dont il reçoive l'impression : car d'avoir la puissance de se mouvoir de soimême, coomie aussi de sentir ou de penser, je ne croyais nullement que cela appartint à la nature du corps ; au contraire, je m'étonnais plutôt de voir que de semblables facultés se rencontreraient en quelques-uns.

Mais moi, qui suis-je, maintenant que je suppose qu'il y a un certain génie qui est extrêmement puissant, et, si j'ose le dire, malicieux et rusé, qui emploie toutes ses forces et toute son industrie à me tromper? puis-je assurer que j'aie la moindre chose de toutes celles que j'ai dites naguère appartenir à la nature du corps ? Je m'arrête à y penser avec attention, je passe et repasse toutes ces choses en mon esprit, et je n'en rencontreaucune que je puisse dire être en moi. Il n'est pas besoin que je m'arrête à les dénombrer. Passons donc aux attributs de l'âme, et voyons s'U y en a quelqu'un qui soit en moi. Les premiers sont de me nourrir et démarcher ; mais s'il est vrai que je n'ai point de corps, il est vrai aussi que je ne puis marcher ni me nourrir. Un autre est de sentir; mais on ne peut aussi sentir sans le corps : outre que j'ai pensé entir autrefois plusieurs choses pendant le sommeil que j'ai reconnu à mon réveil n'avoir point en efiet senties. Un autre est de penser, et je trouve ici que la pensée est un attribut qui

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m'appartient : elle seule ne peut être dtjlaclice 4p rno}. Je suis, j'existe : cela est cei'tain; mais coml)ien de temps? Autant d*^ temps que je pense; car peut-être même qu'il se pourrait faire, si je cessais totalenient 4e penser, j|ue i^ QBSserai^ en même temps tout à fait 4'être. Je p'a(imets maintepaqt mn qm oc soit nécessairemçpt yrai : je ne suis4onp, préciséoijBnt parlant, qu'une ciios^ q^i pense c'est-à-dire un çspr^t, i)p entendemj^pt ou une raison, qu^ sont des termes dont 1^ signiûc^tioa m'était auparavant inconnue. Qr je suis une chose vraie gt jr^ipejU existante ; mais quelle chose ? Je Tai dit : jiine chose qui pjBnse. Et quoi davantage ? Texciter^ ipaou imaginatipa ppifv J^^ ^i je ue suis point encore quelque chose de plus. |e ne suis point c<,'t assemblage de membres que Ton appelle le corp9 h^maio, je ne suis point un air délié et pénétrant V^pai^du dans tous ses meipbres ; je ^e ^uis point un vent, uq souflle, upe yapeur, ni rien de tout cç que je puis feindre et m'im^giner, ppfsque j'ai supposé que tout cela n'était rien» et qiue, sans changer cette supposition, je trouve que je ne laisse pa^ d'èfs^ certaip que j^ suis qjLielque cfipse.

Mais 'peut-être '^st^il yrai que ces m^es jpboses-Ià, qjpt je suppose i^'être point parce qu'elles me sont inçop^ues, nç sout point en effet différentes de moi, que je conuai^. 4e n^en sais rien ; je ne dispute pas maintenant de cela, je ne puis domier mon jugement que des choses qui me sont conniiçs : je çonnai'^ cnie j'existe et je cherche quel je suis, moi que je coirnai^ être. Or il est très-certain que l^a connaissance de pion être, ainsf précisément pris, ne dépend* point des choses dont l'existence ne m'est pas encore counue; par conséquent elle ne 4épen4 d'aucune de celles que je puis feindre par mon imagination. Et même ces termes ije feindre et d'imaginer pî'avertisçent dç mon erreur; car je feindrais en effet si je ni'imaginais être quelque chosç, puisque imaginer n'est rien autre chose que contempler la pgure ou l'image d'une chose corporelle ; or je sais déjà certdneiiient que je ^uis, et que tout ensepihle 4 ^ peut faire que toutes ces images-là, et généralement toutes le^ choses qui se rapportent à la nature du corps, ne soient que 4es songes ou des chimères. En suite de quoi je vois çlairem,eu^ que j'ai aussi peu de raison en disant : ^'exciterai .mon imagi- Xiation pour connaître plus distinctement quel je suis, que si je disais : Je suis maintenant éveillé, et j'aperçois quelque çtiosç

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fcÉDlTATIOTI DEUXIÈME, 73

de réel et de véritable; niais, parce que Je ne Taperçois pas encore às^z nettement, je m'endormirai tout exprès, afin que mes songeô mè représentent cela même avec plus de yérité et d'évidence. Et, partant, je connais manifestement que rien de tout ce que Je puis conîprendre par Je naoyen de Tîmagination n'appartient à cette connaissance que j'ai de moi-inôme, et qu'il est bcsoiii de rappeler et détourner son esprit de cette façon de concèvbir, aûii qu'il puisse lui-même coîinaltre bièil distinctement sa nature.

Blkis qu'est-ce donc que je suis ? Une clio^e qiiî pense, (ju'esléc qu'uHe chose qui pehse? C'est une chose qui doute, qui entend, qiii conçoit, qtii afÛrme, qui nie, qui veut, qui hè veut pas, qui imagine aussi et qui sent. Certes, ce li'èst {ias peu si tbiltes ces choses appartiennent à ma nature: Mais pourquoi n'y appartiendraient-elles ()àâ? îie suis-jë pas celui-là même qui maintenant doute presque de tout, qui néànmoitis entend et conçoit certaines choses, qui assuré et afQitne celles-là seules être vérllables, qui nie toutes les autres, qui veut et désire d'en connaître davantage, ^uî ne veut pas être trompé, qui imagine beaucoup de choses, même quelquefois en dépit que j*en aie, et Ijui en sent aussi beaucoup, comade par l'eiitremise des organeé dti corps? Y d-t-il rien de tout cela qui ne soit âu^sî véritable qu'il est certain que je sîiis et Que j'existe quand même je dormirais toujours et que celui qui m'a donné Têlrc se servirait de lôUté âon industrie pour m'abusert T a-t-il aussi âucilh àè cdâ attributs i]ui puisse être distingué de ma pensée oii qu'oh puisse dire être séparé de moi-même? Car il est de soi si évident que c'est moi qui doute, qui entends et qui désiré, (Ju'il n'est pas ici besoin de Hen ajouter pour l'expliquer. Et j'ai aussi ccrtainemeht la t)iiissahcë d'ihfiaginer ; car encore qu'il puisse arriver (comme j'di supposé auparavant) que les choses que j'iitiagine ne soient pas vraies, néanmoins celle puissance d'imagltler lie laisse pas d'être i-éellcment en moi et fait partie dé tha pensée. Ertflil je siiis le même qui sent, c'esl-à-dire qui aperçoit certaint;s choses comme par les organes des sens, puisqu'on effet je vois de la lumière, j'entends du bruit, je sens de là bhaleiir. Mais l'on me dira que ces apparences-là sont fausses et que Je dors. Ou'il soit ainsi : toutefois, à tout le moins, il efet certain qu'il me séinble que je vois de la lumière, qiie j'entends du bruit et que je sens de la dhaleur ; cela ne peut être

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faux, et c^est proprement ce qui en moi s'appelle sentir, et cela précisément n'est rien autre chose que penser. D*oii je commence à connaître quel je suis avec un peu plus de clarté et de distinction que ci-deyant.

Mais néanmoins il me semble encore et je ne puis m^empêcher de croire que les choses corporelles dont les images se forment par la pensée, qui tombent sous les sens, et que les sens mêmes examinent, ne soient beaucoup plus distinctement connues que celte je ne sais quelle partie de moi-même qui ne tombe po'jQt sous rimagination : quoiqu'en efiet cela soit bien étrange de dire que je connaisse et comprenne plus distinctement des choses dont Texislcnce me parait douteuse, qui me sont inconnues et qui ne m'appailicnnent point, que celles de la vérité desquelles je suis persuadé, qui me sont connues, et qui appartiennent à ma propre nature, et en un mot que moi-môme. Mais je vois bien ce que c'est; mon esprit est un vagabond qui se plait à s'égarer, et qui ne saurait encore souffrir qu'on le retienne dans de justes bornes de la vérité. Lâchons-lui donc encore une fois la bride, et, lui donnant toute sorte de liberté» permettons-lui de considérer les objets qui lui paraissent au dehors, afin que, venant ci-après à la retirer doucement et à propos, et à l'aiTèter sur la considération de son être et des choses qu'il trouve en lui, il se laisse après cela plus facilement régler et conduire.

Considérons donc maintenant les choses que Ton estime vulgairement être les plus faciles de toutes à connaître, et que Ton croit aussi être le plus distmctement connues, c'est à savoir, les corps que nous touchons et que nous voyons : non pas à la vérité les corps en général, car ces notions générales sont d'ordinaire un peu plus confuses; mais considérons^en un en particulier. Prenons, par exemple, ce morceau de cire : il i?ient tout fraîchement d'être tiré de la ruche, il n'a pas encore perdu la douceur du miel qu'il contenait, il retient encore quelque chose de l'odeur des fleurs dont il a été recueilli ; sa couleur, sa figure, sa grandeur, sont apparentes ; il est dur, il est froid, il est maniable, et si vous frappez dessus il rendra quelque son. Enfin toutes les choses qui peuvent distinctement faire connaître un corps se rencontrent en celui-ci. Mais voici que pendant que je parle on l'approche du feu : ce qui y restait de saveur s'exhale, l'odeur s'évapore, sa couleur se change, sa figure se

MÉDITATION DEUXIÉHB. T7

{»erd, sa grandeur augmente, il devient liquide, il s'écbauffe, à peine le peut-on manier, et quoique Ton frappe dessus il ne rendra plus aucun son. La même cire demeure-t-elle encore après ce changement? U faut avouer qu'elle demeure; personne n'en doute, personne ne juge autrement. Qu'est-ce donc que Ton connaissait en ce morceau de cire avec tant de distinction ? Certes ce ne peut être rien de tout ce que j'y ai remarqué par l'entremise des sens, puisque toutes les choses qui tombaient sous le goût, sous Fodorat, sous la vue, sous l'attouchement et sous Fouie, se trouvent changées, et que cependant la même cire demeure. Peut-être était-ce ce que je pense maintenant, à savoir, que cette cire n'était pas ni cette douceur de miel, ni cette agréable odeur de fleurs, ni cette blancheur, ni cette figure, ni ce son; mais seulement un corps qui un peu auparavant me paraissait sensible sous ces formes, et qui maintenant se fait sentir sous d'autres. Mais qu'est-ce, précisément parlant, que j'imagine lorsque je la conçois en cette sorte? Considérons-le attentivement, et, retranchant toutes les choses qui n'appartiennent point à la cire, voyons ce qui reste. Certes U ne demeure rien que quelque chose d'étendu, de flexible et de muable. Or qu'est-ce que cela, flexible et muable ? N'est-ce pas que j'imagine que cette cire étant ronde est capable de devenir carrée, et de passer du carré en une figure triangulaire? Non certes, ce n'est pas cela, puisque je la conçois capable de recevoir une infinité de semblables changements ; et je ne saurais néanmoins parcourir cette infinité par mon imagination, et par conséquent cette conception que j'ai de la cire ne s'accomplit pas par la faculté d'imaginer. Qu'est-ce maintenant que cette extension? N^est-elle pas aussi inconnue? car elle devient plus grande quand la cire se fond, plus grande quand elle bout, et plus grande encore quand la chaleur augmente ; et je ne concevrais pas claii'ement et selon la vérité ce que c'est que de la cire, si je ne pensais que même ce morceau que nous considérons est capable de recevoir plus de variétés selon l'extension que je n'en ai jamais imaginé. 11 faut donc demeurer d'accord que je ne saurais pas même comprendre par l'imagination ce que c'est que ce morceau de cire, et qu'il n'y a que mon entendement seul qui le comprenne. Je dis ce morceau de cire en pai*ticulier; car pour la cire en général, il est encore plus évident. Mais quel est ce morceau de cire qui ne peut être

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78 «ÉDITATtON DBUXIÉilKi

bompris que par rentendement ou par l'esprit t Cfettes c'fest te même 4ue je vois, que je touche, que jMmagine, tet enftii c*est le même que j'ai toujours crû que c'était au commencement. Or, ce qui est ici grandement à remar(}uet, c'est que ma perception n'est point une vision, ni un attouchement, ni une Imagination, et ne l*a jamais été quoiqu'il le semblât ainsi auparavant, mais seulement une inspection de res{)rit, laquelle peut être imparfaite et cbnftise comme elle était auparavant, ou bien fclaire et distinbte comme elle est à présent^ selon qiie mon attention ^e pbrte plus on moins aux choses qui sont en elle, et dont elle est composée.

Cependant je ne hie saurais trop étonner quand je considère combien mon esprit a de faiblesse et de pente qui le porte insensiblement dans l'erreur. Car encore que sans parier je cbnsidère tout cela en moi-même, les paroles toutefbis m'arrêtent, et je suis prenne déçu par les termes du langage ordinaire ; car nous disoiis que noUs voyons la même dre si eUe est présente, let non pas que nous jugeons que c*est la même, de ce qu'elle a mêhie coiileul* et même figure : d'où je Voudrais presque cohelure que l'on connaît la cire par la Tision des yeuX) et non par la Seule inspection de Fesprit ; si par hasard je ne regiirdais d'Une fenêtre des hommes qui passent dans la rue, à la vue desquels je ne manque pas de dire que je Yois des hommes; tout de même que je dis ^ue je vois dé la dre, et cependant que Tois-je de cette fenêtre , sinon dés chapeaux et ctes milnteaux qui pourraient couvrir des machines artificielles qui ne se remueraient que par reâëori ? Mais je juge que ce sont des hommes, et ainsi je comprends par la seule puissance de juger qui réside en hion esprit ce que je croyais voir de mes yeux.

Un homme qui tâche d'élever Sa connaissance au delà du commun doit avoh* honte de tirer des occasions de douter des formes de parler que le tulgaire a inventées : j'aime mieux passer outre, et considérer si je concevais avec plus d'évidence et de perfection ce que c'était que de la cire lorsque je l'ai d abord aperçue et que j'ai cru la connaître par le moyen des sen§ extérieurs, ou à tout le moins par le sens commun, aûisi qu'ik appellent, c'est-à-dire par la faculté Imaginative; que je ne la conçois à présent, api*ès avoir plu6 soigneusement examiné ce qu'elle est et de quelle façon elle peut être connue. Certes il serait ridicule de ûitiite cela eu doute. Car qu'f avait-il dans

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-^iv.

JÎËblTATtON bCOXIÉHE. W

cette t^remiëre {Perception qui fût distinct ? qu'y atail-ll qm ne semblât pouvoir tOhibêr leti ffiémè sorte dans le setid dtt moindre des anirtiaUx ? Mais (}ttand je distingue ht cire d'arec ses formés ettériëureS; et qtie, totit de même que si je lui avais ôté SCS vêtements, je \i cbtisidëre toute nue, il est certaiti que^ bien qu'a se puisse eUcoré i^ncoiltrer quelque erreur dans mon jugenient; je ne la puis héaumoins concevoir de cette sorte sans Un esprit humain.

Mais euûn que àirai-je de bet esprit» c'est-à-dirts de moimême ? cat jusqu'ici je n'admets en moi rien autre ehose qtte l'esprit. Quoi ddUc ? moi qui semble concevoir avée tant de netteté et de distinction ce morceau de cire, ne me connals-je pas moi-même, non-seulement aVec bien plus de vérité et de certitude, mais encore avec beaucoup ^us de distinction et de netteté ? car si je j uge que la cire est ou existe de ce que je la vois* certes il suit bien plus évidemment que je suis xm que j'existe moi-même de ce que je la vois : car il se peut faire que ce que je vois ne soit pas en effet de la cire, il se peut faire aussi que je n'aie pas même des yeux pour voir aucune chose ; mais il ne se i^èut faire que^ lorsque je vois, ou, ee que je ne distingue point» lorsque je fieuse vob, moi qui pense ne sois quelque chose. De mênie, si je juge que la cire existe de ce que Je là touche, il 8'ensuivk*a encore la même diose^ à savoir, qUe Je suis ; et si jb le jtige dis ce que mon imagination, tm qtKtque autre cause que ce Soit, mis le persuade» je condurai toujours la tnême eho&e. Et ce que j'ai remarqué ici de la dre se pè«t ap^pltquer à toutes les autres choses qtd me s^nt atérîeUres et qW se rencontrent hors Qe moi. Ët^ de plus, si la notion ou percip^ tion de la eire m'a semblé plus nette et plfts distincte après que non-seulement la vue ou le toucher, mais encore beaueoup d'autres causes me l'oht rendue plus manifeste, avee combien plus d'évidence, de distinction et dé netteté fiarul-il avover que je me connais à pi-ésent moi-même^ puisque toutes les ralsein qui servent à connaître et concevez te nâtniB de ht eife^ ett et quelque autre corps que ce soit, prouvent beaucoup mieux la nature de mon esprit; et il se renoentre énoorè tant d*«ttite choses en l'esprit même qui peuvOBt tontriteer à réebdreisse*» ment de sa nature^ que celleè qui dépendent dta corps^ cetaum celiesHci, ne ntéritent quasi pas d'être Biisè^s en oomf^t

HMs enfin dR voici intensiMément revenu oà je voulais; ear«

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80 MÉDITATION TROISIÉMB.

puisque c*est une chose qui m'est à présent manifeste, que les corps mêmes ne sont pas proprement connus par les seus ou par la faculté d'imaginer, mais par le seul entendement, et qu'ils ne sont pas connus de ce qu'ils sont vus ou touchés, mais seulement de ce qu'ils sont entendus, ou bien compris par la pensée, je vois clairement qu'il n'y a rien qui me soit plus facile à connaître que mon esprit. Mais, parce qu'il est malaisé de se défaire si promptement d'une opinion à laquelle on s'est accoutumé de longue main, il sera bon que je m'arrête im peu en cet endroit, afin que par la longueur de ma méditation j'imprime plus profondément en ma mémoire cette nou* Telle connaissance

DE dieu; ou'a existe.

Je fermerai maintenant les yeux, je boucherai mes oreilles, je détournerai tous mes sens, j'effacerai même de ma pensée toutes les images des choses corporelles, ou du moins, parce qu'à peine cela se peut-il faire, je les réputerai comme vaines et comme fausses ; et ainsi m'entretenant seulement moi-même, et considérant mon intérieur, je tâcherai de me rendre peu à peu plus connu et plus familier à moi-même. Je suis une diose qui pense, c'est-à-dire qui doute, qui affirme, qui nie, qui connaît peu de choses, qui en ignore beaucoup, qui aime, qui hait, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent; car, ainsi que j'ai remarqué ci-devant, quoique les choses que je sens et que j'inu^ine ne soient peut-être rien du tout hors de moi et en elles-mêmes, je suis néanmoins assuré que ces façons de penser que j'appelle sentiments et imaginations, en tant seulement qu'elles sont des façons de penser, résident et se rencontrent certainement en moi. Et dans ce peu que je viens de dire, je crois avoir rapporté tout ce que je sais véritablement, ou du moins tout ce que jusques ici j'ai remarqué que je savais. Maintenant, pour tâcher d'étendre ma connaissance plus avant, j'userai de circonspection, et considérerai aTec SQÎQ si je ne pourrai point encoi^ découvrir en moi qqei-

XémTATlOlf TROISIÈME. 81

ques autres choses que je n*ai point encore jusques ici aperçues. Je suis assuré que je suis une chose qui pense ; mais ne sais-je donc pas aussi ce qui est requis pour me rendre certain de quelque chose ? Certes, dans cette première connaissaiibe, il n'y a rien qui m'assure de la vérité que la claire et distincte perception de ce que je dis, laquelle de vrai ne serait pas sufijsante pour m'assurer que ce que je dis est Yi*ai, sMi pouvait jamais arriver qu'une chose que je concevrais ainsi clairement et distinctement se trouvât fausse : et partant il me semble que déjà je puis établir pour règle générale que toutes les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies.

Toutefois j'ai reçu et admis ci-devant plusieurs choses comme très-certaines et très-manifestes, lesquelles néanmoins j'ai reconnues par après être douteuses et incertaines. Quelles étaient donc ces choses-là ? C'étaient la terre, le ciel, les astres, et toutes les autres choses que j'apercevais par l'entremise de mes sens. Or qu'est-ce que je concevais clairement et distinctement en elles ? Certes rien autre chose sinon que les idées ou les pensées de ces choses-là se présentaient à mon esprit. Et encore à pré* sent je ne nie pas que ces idées ne se rencontrent en moi. Mais il y avait encore une autre chose que j'assiu'ais, et qu'à cause de l'habitude que j'avais à la croire je pensais apercevoir trèsclairement, quoique véritablement je ne l'aperçusse point, à savoir qu'il y avait des choses hors de moi d'où procéddent ces idées» et auxquelles eUes étaient tout à fait semblables : et c'était en cela que je me trompais; ou si peut-être je jugeais selon la vérité, ce n'était aucune connaissance que j'eusse qui fût cause de la vérité de mon jugement.

Mais lorsque je considérais quelque chose de fort simple et de fort facile touchant l'arithmétique et la géométrie, par exemple, que deux et trois joints ensemble produisent le nombre cinq, et autres choses semblables, ne les concevais-je pas au moins assez clairement pour assurer qu'elles étaient vraies ? Certes si j'ai jugé depuis qu'on pouvait douter de ces choses, ce n'a point été pour autre raison que parce qu'il me venait en l'esprit que peut-être quelque Dieu avait pu me donner une telle nature que je me trompasse même touchant les choses qui me semblent les plus manifestes. Or toutes les fois que cette opinion ci-devant conçue de la souveraine puissance d'un Dieu

ie présente à nia pensée, je stils contraint d'avouer qu'il lui est fkcile, s'il le veut, de faire en sorte que je m'abuse même daiis lès choses qlic je crois coHnaîlre avec une évidence trèsrgtaude ; et élu contraire, toutes les fols que je më tourne vers les choses que je pense coiiceioir fort clairement, je suis tellement persuade par elles, que de thol-même je me laisse emporter â ces paroles : Me trompe qui pourra, si est-ce qu'il ne saurait jamais îairë que je ne sois rien tandis que je penserai être quelque tbosë, oti qite quelqtlë joiir il st)it vrai que je n'aie jamais été, étant vrai tnàinienàht dtie je suis, ou bien que deux et trois joints ensemble fassent phiè ni moins que cinq, ou (rho^ës semblables que je vois clairement ne pouvoir être d'autre hîçon que je les conçois.

Et, certes, puisque je n'ai aucune râîsdh dé brdire qu'il y ait quelque Dieu qui soit trompeUr, et même qliëiè ïi'al pas encore considéré celles qui prouvent qu'il y â lin Dieu, la raison de douter qui dépend seulement de cette opinion est bien légère, et pour ainsi dire métaphysique. Mais afin dé la pouvoir tout à fait ôtèr, je ddis examiner â'il y a uti Dieu sitôt qiie l'occasion s'en présentera; et si je trouve qu'il y en ait un, je dois sussi examinée s'il peut être ironipèttr : car sàtls la cdnhaissance de tes deUi véiités je ne vois pas que je j)tiisse jamais êtrb certain d'aucune chose. Et afin qtié je puisse avoir occasion d'examiner fcela sans Ititerrompire l'ordre de méditer que je me suis proposé, ^ui est de J)asser par âegtéé des notions que je trouverai les premières eh mori esprit à belles que j'y pourrai trouver par ftpi-ès, il faut ici que je divise toutes nies pensées en certains genres, ël que je considère rtaiis lesquels de ces genres il y a proprement de la vérité ou do i'oriheur.

Entre mes pensées, quelques-unes sont cohimeles images des choses, et c'est à celles-là seules que convient proprement le nom d'idée : comnië lorsqiie je hië représente un homme; ou Une chinière, du le ciel, 6li un ange, oii Dieu même. D'autres , outre cela, ont qtielqliés autres fbrmes : comme lorsque- je Veut, que je crains, que j'atfîfme oit que je hie, je coliçois bien alors quelque chose cotnme le sujet ae Faction de mon esprit, faiais j'ajoute aussi quelque autre chose pai* celte action à l'idée que j'ai de cette chose-là; et de ce genre de pensées, les unes sont appelées volohtés ou aObclions, et les autres Jugements,

MÉDITATION TttOfSlÈMi:. HA

Haintonant, pour ce qui concerne Iqs jdécs^ 9i on Ic^ considère seuiepent en elles-mêmes et qu'on ne les rapporte point à quelque autre chose, elles ne peuvent, à proprement parler, élre fausses ; car soit que j'imagipe une chèvre ou une chimère, U n'çst pas moins yrai que j'iniagine Tuqj^ que Tautre. 11 qe faut pas cr^ndre auss| qu'il se puisse reqcoptrer de 1^ fausseté 4ans les affections ou yojontés; car encore que je puisse désirer des choses mauvaises, pu inême qui ne furent jamais, toutefois il n^est pa$ pour cela moins vrai que je les désire. Ains^ il ne reste plus qufî les seuls jugements, ()ans lesquelf jp dois prendre garde soigneusênaent de ne me poipt tromper. Or 1^ principale erreur et 1^ plus ordinaire qui s'y puisse rencontre^ consiste en ce que je juge que les idées qui sont en moi soiii $emhlables on conformes à des choses qu^sont t^orsdemoi; car certaipçrpent si je considérais seulemeVt les idées coinpie de certains /nodcs ou j'açonsdema pensée, saf)s le^ YQiflpirrap porter à quelque autre chose d'extérieur, à peine que goujrr^entelles donner occasion de faillir.

Or, entre ces idées, les unes ipe jemblent Çtre pée^ ^yec moi, les autres être étrangères et venir de dehors, et ïe^ j^iutres être faites et inventées par moi-même. Car que j'aie 1^' faculté de concevoir ce que c'est qu'on nomme en général unç chose, ou ime vérité, ou une pensée, il me sem)t)Ie cjue je ne tiens poinf cela d'ailleurs que de ma nature propre ; mais si ^'ois maintenant quelque bruit, si je vois le soleil, si je sens de la chaleur, jusqu'à cette heure j'ai jugé que ces sentiments procédaient de quelques choses qui existent hors de moi <, et enfin il me semble que les sirènes, les hippogriffes et toutes les autres semblables chimères sont des fictions et inventions de mon esprit. Mais aussi peut-être me puis-je persuader que toutes ces idées sont du genre de celles que j'appelle étrangères et (jui viennent de dehors, ou bien qu'elles sont toutes nées avec lîioî, ou bien qu'elles ont toutes été faites par moi : car je n'ai point encore clairement découvert leur véritable origine. Et ce que j'ai principalement à faire en cet endroit est de considérer, touchant celles qui me semblent venir de quelques objets qui sont hors de moi, quelles sont les raisons qui m'obligent à les croire semblables â ces objets.

La première de ces raisons est qu'il me semble que cela m'est enseigné par la nature; et la seconde, que ^'expérimente eu

84 MÉDITATION TftOtSIÊlIË.

moi-mérae que ces idéef ne dépendent point de rnavolonld: car souvent elles se présentent à moi malgré moi, comme maintenant, soit que je le yeuille, soit que je ne le veuille pas, jesens de la chaleur , et pour cela je me persuade que ce sentiment ou bien cette idée de la chaleur est produite en moi par une chose différente de moi, à savoir, par la chaleur du teu auprès duquel je suis assis. Et je ne vois rien qui me semble plus raisonnable que de juger que cette chose étrangère envoie et imprime en moi sa ressemblance plutôt qu'aucune autre chose.

Maintenant il faut que je voie si ces raisons sont assez fortes et convaincantes. Quand je dis qu'il me semble que cela m'est enseigné par la nature, j'entends seulement par ce mot de nature une certaine inclination qui me porte à le croire, et non pas une lumière naturelle qui me fasse connaître que cela est véritable. Or ces deux façons de parlerdifferentbeaucoupentre elles; car je ne saurais rien révoquer en doute de ce que la lumière naturelle me fait voir être vrai, ainsi qu'elle m'a tantôt faitvoir que dece que je doutais je pouvais conclure quej'étais: d'autant que je n'ai en moi aucune autre faculté ou puissance pour distinguer le vrai d'avec le faux qui me puisse enseigner que ce que cette lumière me montre comme vrai ne l'est pas, et à qui je me puisse tant ûer qu'à elle. Mais pour ce qui est des inclinations qui me semblent aussi m'être naturelles, j'ai souvent remarqué, lorsqu'il a été question de faire choix entre les vertus et les vices, qu'elles ne m'ont pas moins porté au mal qu'au bien ; c'est pourquoi je n'ai pas sujet de les suivre non plus en ce qui regarde le vrai et le faux. Et pour l'autre raison, qui est que ces idées doivent venir d'ailleurs, puisqu'elles ne dépendent pas de ma volonté, je ne la trouve non plus convaincante. Car tout de même que ces inclinations dont je parlais tout maintenant se trouvent en moi, nonobstant qu'elles ne s'accordent pas toujours avec ma volonté, ainsi peut-être qu'il y a en moi quelque faculté ou puissance propre à produire ces idées sans l'aide d'aucunes choses extérieures, bien qu'elle ne me soit pas encore connue; comme en effet il m'a toujours semblé jusques ici que lorsque je dors elles se forment ainsi en moi sans l'aide des objets qu'elles représentent. Et enfin, encore que je demeurasse d*aocord qu'elles sont causées par ces objets, ce n'est pas une conséquence nécessaire qu'elles doivent leur êti*e semblables. Au contraire, j'ai souvent remarqué en beaucoup d'exemples qu'il

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HÉDITATION TROISIÈME. 68

y avait une grande différence entre l'objet et son îdëe : comme, par exemple, je trouve en moi deui idées du soleil toutes diverses : Tune tire son origine des sens, et doit être placée dans le genre de celles que j*ai dites ci-dessus venir de dehors, pai* laquelle il me parait extrêmement petit ; Tautre est prise des raisons de l'astronomie, c'est-à-dire de certaines notions nées avec moi, ou enfin est formée par moi-même de quelque sorte que ce puisse être, par laquelle U me paraît plusieurs fois plus gmnd que toute la terre. Certes, ces deux idées que je conçois du soleil ne peuvent pas être toutes deux semblables au même soleil ; et la raison me fait croii*e que celle qui vient immédiatement de son apparence, est celle qui lui est le plus dissem- Mabie. Tout cela me fait assez connaître que jusques à cette heure ce n'a point été par un jugement certain et prémédité, mais seulement par une aveugle et téméraire impulsion, que j'ai cru qu'il y avait des choses hors de moi, et différentes de mon être, qui, par les organes de mes sens, ou par quelque autre moyen que ce puisse être, envoyaient en moi leurs idées ou images, et y imprimaient leurs ressemblances.

Mais il se présente encore une autre voie pour rechercher si, entre les choses dont j*ai en moi les idées, il y en a quelquesunes qui existent hors de moi, à savoir : si ces idées sont prises en tant seulement que ce sont de certaines façons de penser, je ne reconnais entre elles aucune différence ou in^alité, et toutes me semblent procéder de moi d'une même façon ; mais les considérant comme des images, dont les unes représentent une chose et les autres une autre» il est évident qu'elles sont fort différentes les unes des autres. Car, en effet, celles qui me représentent des substances sont sans doute quelque chose de plus, et contiennent en soi, pour ainsi parler, plus de réalité objective, c'est-à-dire participent par représentation à plus de degrés d'être ou de perfection que celles qui me représentent seulement des modes ou accidents. De plus, celle par laquelle je conçois un Dieu souverain, éternel, infini, immuable, tout <^nnaissant, tout-puissant, et créateur universel de toutes les choses qui sont hors de lui; celle-là, dis-je, a certainement en soi plus de réalité objective que cdles par qui les substances finies me sont représentées.

Maintenant c'est une chose manifeste par la lumière naturelle qu'il doit y avoir pour le moins autant de réalité dans la

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86 MÉDITATION troisième;

cause efficiente et f otale que dans son effet : par d*ou est-ce que reflet peut tirer sa réalité, sinon de sa cause î et comment celte cause la lui poun*ait-elle communiquer, si elle no Tavait en elle-même? El de là il suit non-seulement que le néant ne saurait produire aijcunc chose, maisaiissi que ce qui est plus parfait, c'est-à-dire qui contient en soi plus de réalité, ne pcutèti-c une suite et une dépendance du moins parfait : et celte vérilc n*est pas seulement claire et évidente dans les effets qui ont cette réalité que les philosophes appellent actuelle ou formelle, mais aussi dans les idées où Ton considère seulement la réalité qu'ils nomment objeclive : par exemple, la pierre qui n'a point encore été, non-seulement ne peut pas maintenant commencer d'être si elle n'est produite par Une chose qui possède en soi formellement ou éminemment tout ce qui entre en la composition de la pieiTC, c'est-à-dire qui contienne en soi les mêmes choses ou d'autres plus excellentes que celles qui sont dans la pierre; et la chaleur ne peut être produite dans un sujet qui en était auparavant privé, si ce n'est par une chose qui soit d'un ordre, d'un degré ou d'un ^enre au moins aussi parfait que la chaleur; et ainsi des autres. Mais encore, outre cela, l'idée de la chaleur ou dé la pierre ne peut pas être en* moi, si elle n'y a été mise'par quelque cause qui contienne en soi pour le moms autant de réalité que j'en conçois àans la chaleur ou dans la pien-e : car encore que cette causé-la né transmellc en mon idée aucune chose de sa réalité actuelle ou formelle, on ne doit pas pour cela s'Imaginer que cette causô doive être moins réelle ; niais on doit savoir que toute idée étajit un ouvrage de fesprit^ sa nature est telle qu^elle ne demande de soi aucune autre' réalité formelle que celle qu'elle reçoit et etnprunle de la pensée ou de l'esprit, dont ^e est seulement un mode, c'est-à-dire une manièi*e ou façon de penser. Or, aGn qu'une idée contienne une telle réalité objective plutôt qu'une autre, elle doit sans doute avoir cela de quelque cause dans laquelle il se rencontre pour le moins autant de réalité formelle que cette idée contient de réalité objective ; car sî nous supposons qu'il se troiive quelque chose dans une idée qui ne se rencontre pas dans sa cause, il faut donc qu'elle tienne cela du néant. Mais, poûï' imparfaite que soit cette façon d'être par la- «quelle une chose est objectivement ou par représentation dans l'entendement par son idée, certes on ne peut pas néanmoins

liÉDlTÀTION TROISIÈME. 81

dire que cette façon et manîère-là d'être ne soit rieri, riî par conséquent que cette idée tire son origine du néani. Et Je ne dois pas aussi m'imaginer (jiie, la réalité ijùc je cohsidèfe dans ines idées n'étant qu'objefcti>?e, il n'est paâ nécessaire que U inême réalité soit formèllèiriënt où àctuéUeitiéni dans les causes de ces idées, mais qu'il suffit qu'elle soit aussi objectivement éri elles : car, toiit aîiisi que cette inaniète d'être objectivement appartient aux idées de leur j[)ropre nature, de même aussi Id îhanière ou la façon d'êtté formellement appàrtieht aui causes (le ces idëës (à tôilt le iiiblhs aiit pi-eraièrès et t)rincît)ales) de léîir piropre riâliirè. Et encore (ju'il puisse arriver qu'une Idée doime naissance & une autre idée, cela ne peat pas toutefois être S l'inflnl ; Wai^ il faut à la flri parveriir à une première idée, (Ibiil là fcalisë âdlt toHiriife iih pdtfbH Hh ilH dhglfial dMi HM taule la hMiii U defrefcllbil soit fcoKiefillë foflnëtleilieHt H ^H blîet, ({lil ^C l-encbmi-é ^eillënlëht oijelitivèiahHl où t)dr f-êpiësclikildH ddhs cei idëëè. EH sbHe qiiè la itiiHicfê lîatilfeUë Me fdlt bdhiidllre ë^idetUbièni qUë les Ittcfe èotil ëù moi cbHlHie llbs taWeàliX bU dë^ Iniagëâ m jieiiveht â id tërit» facltèttiëHt aébhoir de la t)ëi-fcfcti6h dë^ fchdsb^ Mi km M m tlJ-ëeS; iHdis qui fie bèùveht jàiildl^ Heh bbliteUif tie fltis ^aM dli dé iililstàrrtlt.

• fet d'atltdÙt pm IbîigùeWyril et sdl&HetisgtfeMt j'ëiaffllHë tôù: lb§ bës cHbâëé, d'dÙtaHt {flili felàfrfeHleHt H tfMHblëWeHt Je KbH: iidis Qu'elles sbrii vfdlë'à. MklS; è'HflH; ijùb tbtidùMi-je dfe tdUl Iblaf Cë^t a sdvdU- (jdë; ii Ift r^dlilë où flWfebtlHH bUJëailë dfe ttUëlqu'utiè de îilës idéëi est telle ijiië je coHiidls^ë blàireineril îflle bette iùèrfae i'ëdlitë dÙ ^cJ-RîttlbH ii^ekt j^bltil en mol, ili îoriiieilënierit iii éiniheiliiïiciil , et que, pdi* coiisequëiit, je né t3uis îhbi-mêmë en être la cause, il suit de la riëcëssdif-ënierit qile je ne suis pds seul ddtis le inonde, iriàîs ({ù'il y d encore quelque aiiîre cnose qui existé et qui est Id cause (le celte idée ; au iieii que, s'il iië ^e rëiicbiitfe pdiiit eti mot de telle Idée, lè n'allrdi àiicùri at-feùiiibiït qiit nlë dîllséè corivdiHti-e et tetidrë certalH de l'feiistefice d'atictlHë kiiih bHdsé qQb db ifadï-hiêfilë; car Je les dl Ibus soi^iieiis^Hidijl recherchés, ël je ii'eii a( pu troU^ef' dUctih dùtre jUs(ili'â présent.

Or, éiilte toutes Éeà itléei (lui Èôâi ëti ilibl, ôùtrb celle àiïi fiië reptésëtite nibl-trièmë 11 iùcjl-liiéiné, de Idqîiëllè U Hb^ëiit J âvôlt ici adtuiië dltlleUlll'î II } éil à Utlë aUllb i^dl bc Ictilc^cHte tîfi

Uigitizecl by VJV^VJ'

Dieu; d'autres, des choses corporelles et inanimées; d'autres, des anges ; d'autres, des animaux, et d'autres enfin qui me représentent des hommes semblables à moi. Mais pour ce qui regarde les idées qui me représentent d'autres hommes, ou des animaux, ou des anges, je conçois facilement qu'elles peuvent être formées par le mélange et la composition des autres idées que j'ai des choses coi*porelles et de Dieu, encore que hoi*sde moi il n'y eût point d'autres hommes dans le monde, ni aucuns animaux, ni aucuns anges. Et pour ce qui regarde les idées des choses corporelles, je n'y reconnais rien de si grand ni de si excellent qui ne me semble pouvoir venir de moinnême; car, si je les considèi-e de plus près, et si je les examine de la môme façon que j'examinai hier l'idée de la cire, je trouve qu'il ne s'y rencontre que fort peu de choses que je conçoive c1aii*ementet distincte* ment, à savoir, lagrandeurouhien l'extension enlongueiu*, largeur et profondeur, la figure qui i-ésulte de la terminaison de celte extension, la situation que les corps divci*semcnt figurés gardent entre eux, et le mouvement ou le changement de celte situation; auxquelles on peut ajouter la substance, la duivc et le nombre. Quant aux autres choses, comme la lumière, les coulcui'S, les sons, les odeurs, les saveurs, la chaleur, le froid, cl les autres qualités qui tombent sous l'attouchement, elles se ranconlrent dans ma pensée avec tant d'obscurité et de confusion, que j'ignore même si elles sont vraies ou fausses, c'est-àdire si les idées que je conçois de ces qualités sont en cflet les idées de quelques choses réelles, ou bien si elles ne me i*epi'ésenlent que des êtres chimériques qui ne peuvent exister. Car, encore que j'aie remarqué ci-devant qu'il n'y a que dans les jugements que se puisse l'cnconlrer la vraie et formelle fausseté, il se peut néanmoins trouver dans les idées une certaine fausseté matérielle, à savoir, loi'squ'ellos repl^'sentent ce qui n'est rien comme si c'était quelque chose. Par exemple, les idées que j'ai du froid et de la chaleur sont si peu claii'es et si peu distinctes, qu'elles ne me sauraient apprendi^e si le froid est seulement une privation de la chaleur, ou la chaleur une pi'ivalion du froid ; ou bien si l'une et l'autre sont des qualités réelles, ou si elles ne le sont pas : et d'autant que, les idées étant comme des imagos, il n'y en peut avoir aucune qui ne nous semble représenter quelque chose ; s'il est vrai de dii-c que le froid ne soit autie chose qu'une privation de lacha-

UicjitizedbyGoOgk

leur, ridée qui me le représente comme quelque chose de réel et de positif ne sera pas mal à propos appelée fausse, et ainsi des autres. Mais, à dire le vrai, il n*est pas nécessaire que je leur attribue d'autre auteur que moi-même : car si elles sont fausses, c'est-à-dire si elles représentent des choses qui ne sont point, la lumière naturelle me fait connaître qu'elles procèdent du néant, c'est-à-dire qu'elles ne sont en moi que parce qu'il manque quelque chose à ma nature, et qu'elle n'est pas toute parlaite ; et si ces idées sont vraies, néanmoins, parce qu'elles me font pai*altre si peu de idéalité que même je ne saurais distinguer la chose représentée d'avec le non-être, je ne vois pas pourquoi je ne pomTais point en être l'auteur.

Quant aux idées claires et distinctes que j'ai des choses corporelles, il y en a quelques-unes qu'il me semble avoir pu tirer de l'idée que j'ai de moi-même, comme celles que j'ai de la substance, de la durée, du nombre, et d'auti*es choses semblables. Car lorsque je pense que la pierre est une substance ou bien une chose qui de soi est capable d'exister, et que je suis aussi moi-même une substance, quoique je conçoive bien que je suis une chose qui pense et non étendue, et que la pierre au contraire est une chose étendue et qui ne pense point, et qu'ainsi entre ces deux conceptions il se rencontre une notable différence ; toutefois elles semblent convenir en ce point qu'elles représentent toutes deux des substances. De même, quand je pense que je suis maintenant, et que je me ressouviens outre cela d'avoir été autrefois, et que je conçois plusieurs divei-scs pensées dont je connais le nombre, alors j'acquiers en moi les idées de la durée et du nombre, lesquelles, par après, je puis transférer à toutes les autres choses que je voudrai. Pour ce qui est des autres qualités dont les idées des choses corporelles sont composées, à savoir, l'étendue, la figure, la situation et le mouvement, il est vrai qu'elles ne sont point foimcllement en moi, puisque je ne suis qu une chose qui pense ; mais parce que ce sont seulement de certains modes de la substance, et que je suis moi-même une substance, il semble qu'elles puissent être contenues eu moi éminemment.

Partant il ne reste que la seule idée de Dieu, dans laquelle il faut considérer s'il y a quelque chose qui n'ait pu venir de moimême. Par le nom de Dieu j'entends une substance infinie» étem^Ue, immuable, indépendante, toute conn^ssante, toute

00 KÉmTÀTtON tlioiSiÈMG.

puisante, et paf laquelle irtbl-inêttie et tbiile^ lès ttntrfes clioses qui sont (sMl est vrai qu'il y eh ait qui existent) oht été créées et produites. Or ces avantages sont si grands et si émînents, que plus attentivement je les considère, et moins je me persuade que Tiaéé que j'en ai puisse tirer sou origine de mol seul. Et, par conséquent, il I^Ut nécessairement conclure de tout ce que j'ai dit auparavant qiic Dicri existe: car enicore que ridée de la substance soit en moi de ceiâ même que Je suis une substance, je n'aurais pas néanmoins ridée d'une substance inflnie, moi qiii suis un être (lui, èi elle n'atait été mise en moi pai- quelque substance qui fût Véritablement iilfltiife:

Et je ne me dois pas iniaginer qtié je he cdnçois pas rinflni par une téritabîe idée; mais seulement par la négation de ce qui est fini; de hiôtiie que jb cômirt-lèiids le repos et les ténèbres par la négation du niouvement et de là lumière : pui^u'au contraire je vois manifestement qu'il se renconti^ plus de réalité dans la substance infinie que dans la substance fihie, et partant que j'ai en quelque façori premièrement en moi la notion de l'infini que dû fini, c'est-à-dire de Dieu que de moimême : car comment serait-il possible que je pusse connaître t[ue je doute et que je désire, c'est-à-dire qu'il me manque ijuelque chose et que je ne suis pas tout parfait, si je n'avais en inoi aucune idée d'un être plus parfait que le mien, par la comparaison duquel je connaîtrais les défauts de ma nature ?

Et l'on ne peut pas dire que peut-être cette idée de Dieu est matériellement fausse, et pat* conséquent que je la puis tenir du îiéant, c'est-à-dire qu'elle peut être en moi pour ce que j'ai du défaut, comme j'ai tantôt dit des idées de la chaleur et du froid ( t d'autres choses semblables : car, au contrah^j celte idée étant fort claire et fort distincte et contenant en soi plus de réalité objective qu'aucune autre, il n'y en a poiut qui de soi soit plus vraie, ni qui puisse être moius soupçonnée d'erreur et de fAuaseté.

Cette idée, dts-je, d'un Être sourerainement parfait et infini est très-vraie : car encore que peut-être l'on puisse feindre qu'un tel être n'existe point, oii ne peut pas feindre néanmoins que son idée né me représente rien de réel, comme j'ai tantôt dit de l'idée du froid. Elle est aussi fort claire et fort distincte, puisque tout ce que mon esprit conçoit clairement et distinctement de réel et de vrai, et qui contient en sDi qudque perfec-

ftemrATtON TROISIÊIIE. 91

t)on, est cohtènu et rèdfeHnë tout entier daiis cette idée; Et ceci ne laisse pas d'être trai; ;3ticôre que je né comprenîie pas Finfini et qu*il se rencontre en Dieu une infinité de choses que je ne puis compi*ëiidre, ni peut-être aussi dtteiildre aucunement de la pensée : car il est de la n&ture de Finfini qiie, mol qui ^uis fini et bornée ne le puisse comprendre ; et il suffit que j'entende bien cela et que je juge que toutes les choses que je conçois clairement, et dans lesquelles je sais qu'il y a quelque perfection, et peut-être ausâi une infinité d'auti^ que j'ignore, sont en Dieu formellement du éminemment, afin que l'idée que J'en ai soit la plus yràie, la plus claire et la plus distmbte de toutes c^ès qui sont en mott esprit.

Mais peut-être aussi que je àuis quelque chose de plus que je ne m^imagine^ et que toiites les perfections qtie j'fttti*ilme à la tiàture d'un Dieu sont en quelque façon en moi eh puissance, quoiqu'dles ne se produisent pas encore et ne se faââent point paraitit» par leurs actions. Eh efiet, j*expérimetate déjà que ma connaissance s*auginente et se perfectionne peu à peu; et je ne vdis rien qui puisse empêcher qu'elte ne s'augmehte ainsi de plus len plus jusqdcs à l'infini, ni aussi pourquoi,* étant ainsi accrue «t perfectionnée, je ne pourrais pas acquérir par son moyen toutes les autres perfections de la nature diviifë, ni enfin pourquoi la t>uissante que j'ai pour l'aequisiti'on de ceS perfections, s'il est Trai qu'elle soit maintenant en moi^ ne serait pas suffisante pour en produire les idées. Touteibist en y regardant un peu de près , je reconnais que cela ne peut être ; car, premtèremertt, ehcore qu'il fut Trai que ma connaissance acquit tous les jours dé nouveaux degrés de perfection et qu'il y eût eh ma nature beaucoup de choses en puissance qui n'y sont pas encore actuelleihent ^ toutefois tous ces avantages n'appartiennent et n'approchent en aucune sorte de l'idée que j'ai de la Ditihité , dans laquelle rien ne se rencontre seulement en puissance, mais tout y est actuellement et en eiTet Et même n^est-cë pas un argument infaillible et trèscertain d'imperfection eti ma connaissance ^ de ce qu'elle s'accroit peu à peu et qu'elle s'augmente par degrés ? Davantage , encore que ma connaissance s'augihentlt de plus en plus, néan* moins je ne laisse pas de concevoir qu'elle ne saurait être actneUement infinie « puisqu'elle n'arrivera jamais à un si haut point de perfection qu'elle ne soit encore capable d'acquérir

02 HÉDITATIOIf TftOISIBIIB.

quelque plus grand accroissement. Mais je conçois Dien actuellement infini en un si haut degré, qu'il ne se peut rien ajouter à la souveraine perfection qu'il possède. Et, enfin, je comprends fort bien que Fêtre objectif d'une idée ne peut être produit par un être qui existe seulement en puissance , lequel à proprement pai*lcr n'est rien , mais seulement par un être formcd ou actuel.

Et certes je ne vois rien en tout ce que je viens de dire qui ne soit très-aisé à connaître par la lumière naturelle à tous ceux qui voudront y penser soigneusement; mais lorsque je relâche quelque chose de mon attention , mon esprit, se trouvant obscurci et comme aveuglé par les images des choses sensibles, ne se ressouvient pas facilement de la raison pourquoi ridée que j'ai d'un être plus parfait que le mien doit nécessairement avoir été mise en moi par un être qui soit en effet plus parfait. Cest pourquoi je veux ici passer outre, et considérer si moi-même, qui ai cette idée de Dieu , je pourrais être en cas qu'il n'y eût point de Dieu. Et je demande , de qui aurai-je mon existence? Peut-être de moi-même , ou de mes parents, ou bien de quelques autixis causes moins parfaites que Dieu ; car on ne se peut rien imaginer de plus parfait, ni même d'égal à lui. Or, si j'étais bidépcndant de tout autre et que je fusse moi-même l'auteur de mon être , je ne douterais d'aucune chose, je ncconccxTdis point de désirs , et enfin il ne me manquerait aucune porrcction , car je me serais donné moi-même toutes celles dont j'ai en moi quelque idée, et ainsi je serais Dieu. Et je ne me dois pas imaginer que les choses qui me manquent sont peut-cti'c plus difficiles à acquéiir que celles dont je SUIS déjà en possession : car, au conti'aii'e,il est trè»<%rtain qu'il a été beaucoup plus difTicilc que moi » c'est-à-dire une chose ou une substance qui pense, sois sorti du néant, qu'il ne me sei*ait d'acquérir les lumières et les connaissances de plusieurs choses que j'ignore , et qui ne sont que des accidents de cette substance ; et certainement si je m'étais donné ce plus que je viens de dire , c'est-à-dire si j'étais moi-même l'auteur de mon être, je ne me serais pas au moins dénié les choses qui se peuvent avoir avec plus de facilité , comme sont une infinité de connaissances dont ma nature se trouve dénuée : je ne me serais pas même dénié aucune des choses que je vois être contenues dans l'idée de Dieu, parce qu'il n'y en a aucune qui me

HÉDlTATIOlf TR01SI6HB. 93

semble plus difficile à faire ou à acquérir ; et 8*il y en avait quelqu'une qui fût plus difficile , certainement elle me paraitrait telle (supposé que j'eusse de moi toutes les autres choses que je possède), parce que je verrais en cela ma puissance terminée. Et encore que je puisse supposer que peut-être j'ai tou« jours été comme je suis maintenant, je ne saurais pas pour cela éviter la force de ce raisonnement, et ne laisse pas de connaître qu'il est nécessaire que Dieu soit l'auteur de mon existence. Car tout le temps de ma vie peut être divisé en une infinité de parties , chacune desquelles ne dépend en aucune façon des autres; et ainsi, de ce qu'un peu auparavant j'ai été, il ne s'ensuit pas que je doive maintenant être , si ce n'est qu'en ce moment quelque cause me produise et me crée pour ainsi dh-e derechef, c'est-à-dii*e me conserve. En effet, c'est une chose bien claire et bien évidente à tous ceux qui considéreront avec attention la nature du temps , qu'une substance , pour être conser- Tée dans tous les moments qu'elle dure , a besoin du même pouvoir et de la même action qui serait nécessaire pour la produire et la créer tout de nouveau si elle n'était point encore; en sorte que c'est une chose que la lumière naturelle nous fait TOir clairement que la conservation et la création ne diffèrent qu'au regard de notre façon de penser, et non point en effet. Il faut donc seulement ici que je m'interroge et me consulte moimême ptfur voir si j'ai en moi quelque pouvoir et quelque vertu au moyen de laquelle je puisse faire que moi , qui suis maintenant, je sois encore un moment après : car , puisque je ne suis rien qu'une chose qui pense (ou du moins puisqu'il ne s'agitencorejusques ici précisément que de cette pai tie-làdc moimême); si une telle puissance résidait en moi, certes, je devrais à tout le moins le penser et en avoir connaissance : mais je n'en ressens aucune dans moi , et par là je connais évidemment que je dépends de quelque être différent de moi.

Mais peut-être que cet être-là duquel je dépends n'est pas IHeu , et que je suis produit ou par mes parents , ou par quelques autres causes moins parfaites que lui? Tant s'en faut » cela ne peut être : car, comme j'ai déjà dit auparavant, c'est une chose très-évidente qu'il doit y avoir pour le moins autant de réalité dans la cause que dans son effet ; et partant, puisque je suis une chose qui pense et qui a en soi quelque idée de Dieu, quelle que soit enfin la cause de mon être, il faut néces-

sab^einent avouer qu'elle est aussi une chose qui pense, cî qu'elle a en soi l'idée de toutes les perfections que j'attribue à Dieu. Puis Ton peut derechef rechercher si cette cause tient son origine et son existence de soi-même , ou de quelque chose. Car si elle la tient de soi-même, il s'ensuit, par les raisons que j'ai ci-devant alléguées, que cette cause est Dieu; puisque, ayant la vertu d'être et d'eiister par soi , elle doit aussi sans doute avoir la puissance de posséder actuelletnent toutes les perfections dont elle a en soi les idées , c'est-â-dlre toutes celles que je conçois être en Dieu. Que si elle tient son èiistencc de quelque autre cause que de soi, on demandera derechef, par la même raison , de cette seconde cause si elle est par soi ou pir autrui, jusques à ce que de degré en degré on parvienne enlln h une dernière cause qui se trouvera être Dieu. Et il est ti-ès-manifeste qu'en cela il ne peut y avoir de progrès à l'infini, vu qu'il ne s'agit pas tant ici de la cause qui m'a produit autrefois comme de celle qui me conserve présentement.

On ne peut pas feindre aussi que pont- être plusieurs causer ont ensemble concouru en partie à ma production , el que de l'une j'ai reçu l'idée d'une des perfections que j'attribue à Dieu, et d'une autre l'idée de quelque autre , en sorte que toutes cei perfections se trouvent bien à la vérité quelque part dans l'univers, mais ne se rencontrent pas toutes jointes et assemblées dans une seule, qui soit Dieu; car, au contraire, l'uiiitë, la simplicité ou l'inséparabillté de toutes les choses qui sonl 'en Dieu est une des principales perfections que je conçois êh-c en lui : et certes l'idée de celte unité de toutes les perfecildné de Dieu n'a pu être mise en moi par aucune cause de qui je n'aie point aussi l'eçU les idées dé toutes les autres perfection^ ; car elle n'a pu faire que je les çoniprissfe foutes jointes àisethble et inséparables , sans avoir fait eh àoHe eh mênle tcm{)S que je susse ce qu'elles étaient et que Je les connusse toutes en quelque façon.

Enfin , pour ce qui regardé hrcs parenté , desquels il èemblc que je tire ma n^aîssance ; encore (Juè tout ce que j'en ai pu croire èolt Véritable , cela ite fait paâ toùtcftris que ce soît eut qui me conservent, ni même qui m'aient fait et produit en tant que je suis une chose qui pêiisè, n'y ayant aucun rapport entre Faction corporelle par laquelle j'ai couttime de croire qu'ils m'ont engenxlre et la production d'une telle substance; mais ca

UigitizedbyGoOgk

IfÉDlTATlOtC TROtSiÈMfi. Q5

qu'As oi^t Iput au plus contribué à ma naissance est qu'ils ont mis quelques dispositions dans cette matière dans le^quelle j'^i jugé jusqu'ici que oioi, c'e^t-à-dire mon esprit, lequel seul je prends maintenant pour inoi-mcme, est rienfermé; çf partait il ne peut y ayoir ici à leur égard aucune difficulté ; mais il faut nécessairement conclure que , de cela seul que j'existe çt que ridée d'un Être souverainement parfait , c'est-à-dire de Dieu, est en moi, l'existence de Dieu est très-évidemment démontrée.

Il me reste seulement à examiner de quelle façon j'ai acquis cette idée : car je ne l'ai pas reçue par les sens, et jamais ellp ne s'est offerte à moi contre mon attente , ainsi que font 4*oçdinaire les idées des choses sensibles, lorsque ces choses s^pr(^ sentent ou semblent se présenter sjxs, organes extérieurs des sens ; elle n'est pas aussi une pure production ou fiction deipop esprit , car il n'est pas en mon pouvoir d'y diminuer ni d'^ ajouter aucune chose ; et par conséquent il ne reste plus autic chose à dire sinon que cette idée est née et produite avec moi des lore que j'ai été créé , ainsi que l'est Tidée de moi-môma. Et de viai on ne doit pas trouver étrange que Dieu , en me créant , ait mis en moi cette idée pour être comme la marque de l'ouvrier empreinte sur son ouvrage ; et il n'est pas aussi né; cessaire que cette marque soit quelque chose de diâérent dé cet ouvrage même ; mais de cela seul que Dieu m'a créé, il est fort croyable qu'il m'a, en quelque façon, produit à son image et semblance , et que je conçois cette ressemblance , dans laquelle l'idée de Dieu se trouye contenue, par la même faculté par laquelle je me conçois moi-même ; c'est-à-dire que , lorsque je fais réflexion sur moi, non-seulement je connais que je suis une chose imparfaite, incomplète et dépendante d'autrui , qui tend et qui aspire sans cesse à quelque chose de meilleur et de plus grand que je ne suis ; mais je connais aussi en même temps que celui duquel je dépends possède en soi toutes ces grandes choses auxquelles j'aspire, et dont je trouve en moi les idées, non pas indéfinimcht ef seulement en puissance, mais qu'il en jouit en effet, acluellement et infiniment, et ainsi qu'ij est Dieu. Et toute la force de rargumenl dont j'ai ici usé pour prouver l'existence de Dieu consiste en ce que je reconnais qu'il ne serait pas possible que ma nature fut telle qu'elle est, c'çsl-à-dire que j'eusse en moi Vidée d'un Dieu, si' Dieu n'exis-

96 IléDITATtON OUATRIÉUfe.

tait Tëritablement ; ce même Dieu , dis-je , duquel Tidée est en moi, c*est-à-dire qui possède toutes ces hautes perfections dont notre esprit peut bien avoir quelque légère idée sans pourtant le pouvoir comprendre, qui n'est sujet à aucuns défauts, et qui n'a rien de toutes ies choses qui dénotent quelque imperfection : d'où il est assez évident qu'il ne peut être trompeur, puisque la lumière naturelle nous enseigne que la tromperie dépend nécessairement de quelque défaut.

Mais, avant que j'examine cela plus soigneusement, et que je passe à la considération des autres vérités que l'on en peut i-ecueillir, il me semble très à propos de m'arréter quelque temps à la contemplation de ce Dieu tout parfait, de peser tout à loisir ses merveilleux attributs ; de considérer, d'admirer et d'adorer l'incomparable beauté de cette immense lumière, au moins autant que la force de mon esprit, qui en demeure en quelque sorte ébloui, me le pourra permettre. Car comme la foi nous apprend que la souveraine félicité de l'autre vie ne consiste que dans cette contemplation de la majesté divine, ainsi expérimentons-nous dès maintenant qu'une semblable méditation, quoique incomparablement moins parfaite, nous fait jouir du plus grand contentement que nous soyons ciq^les de ressentir en cette vie.

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