‹ Œuvres de Descartes (volume 3)Chapitre 56 sur 91 · QUESTION PREMIÈRE · texte numérisé non relu

QUESTION PREMIÈRE

s'il faut tenir T.EII CHOSES DOUTEUSES POUIf FAUSSES, ET COlUfERT.

Vous demandez, en premier lieu, si c'est une bonne règle pour rechercher la vérité que celle-ci : a Tout ce qui a la moio- « dre apparence de doute doit être tenu pour faux, v Mais, afin que je vous puisse répondre là-dessus, j*ai ici auparavant quelques questions à vous faire. La première : Qu'entendez-vous par ces mots : « Ce qui a la moindre apparence de doute? » La seconde : Que veulent dire ceux-ci : « Doit être tenu pour faux? b La troisième: Gomment doit-on « tenir une chose pour «c fausse ? ï>

Qvant h U prepiièref qui regarde )p dfi]^(^ que Vqd peyt avoir de quelque ciipse, YoiqpQnfm^Yçus y répopde9,çtenpeudemots«

§ 1. — CE QUE c'est que d'AVOIR LA MOINDRE APPARENCE DE DOUTE.

G. Une chose peut être dite avoir quelque apparence de doute, de laquelle je puis douter si elle est ou si elle est telle que fe dis qu'elle est, non pour quelques soupçons légers et mal fondés, mais pour de bonnes et solides raisons. De plus, une chose peut être dite avoir quelque apparence de doute qui, bien qu'elle me semble claire, peut néanmoins être sujette aiu tromperies de quelque mauvais génïQ qui prenne plaisir k employer toute son industrie pour faire en sorte que ce qui est faux en efl'et me paraisse néanmoins clair et assuré. Ce qui est douteux au premier sens a beaucoup d'apparence de doute, par exemple, qu'il y ait une terre, des couleurs ; que vous ayez une tète, des yeux, un corps et un esprit. Ge qui l'est au second en a moins, mais pourtant en a assez pour ne pas laisser d'être estimé douteux, et pour l'être en effet : par exemple, que deux et trois font cinq, que le tout est plus grand que sa partie, et semblables. G'est fort bien répondu. Mais, s'il est ainsi, qu'y a-t-ii, je vous prie, qui n'ait quelque sq)parence de doute? Qu'y auia-t-il qui soit exempt des ruses de ce mauvais génie ?

D. Rien, dites-vous, rien du tout, jusqu'à ce que nous soyons assurés, par les principes inébranlables de la métaphysique, qu'il y a un Dieu, et qu'il ne peut être trompeur ; en sorte que l'on peut dire qu'avant que nous sachions « s'il y a un Dieu,

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« et, posé qu'il y en ait un, s'il peut être trompeur, nous ne a pouvons jamais être tout à fait certains ni assurés d'aucune a chose.» Et, pour tous donner ici entièrement à connaître ma pensée, si je ne sais qu'il y a un Dieu, et un Dieu véritable qui empêche ce mauvais génie de me tromper, je pourrai et devrai même toujours appréhender qu'il ne me séduise par ses arti ûces, et que, sous l'apparence du vrai, il ne me fasse voir ce qui est faux comme clair et assuré; mais, lorsque je connaîtrai entièrement qu'il y a un Dieu et qu'il ne peut être ni trompe ni trompeur, et qu'ainsi il empêche nécessairement que ce mauvais génie ne m'abuse dans les choses que j'aurai clairement et distinctement conçues, ce sera pour lors que s'il s'en rencontre de telles, c'est-à-dire s'il arrive que j'en aie conçu clairement et distinctement quelques-unes, je les tiendrai pour véritables et pour certaines. Si bien que je pourrai alors avec assurance établir pour règle de vérité et de certitude que a tout ce que « nous concevons claiiement et distinctement est vrai. » Je ne souhaite rien de plus sur cet article.

Je viens maintenant à la seconde question.

§ II. — QU« VEUT DIRE GELA : TENIR UNE CHOSE PpfHl FAUSSE?

Puisque, selon vous, c'est une chose douteuse que vous ayez des yeux, une tête, un corps, et même que vous devez tenir cela pour faux, je vous piie donc de me dire ce que c'est que de tenir une chose pour fausse. Ne serait-ee point de croire et de dire : Il est faux que j'aie des yeux, une tête, un corps; ou bien de croire et de dire^ par une détermination tout à fait opposée à notre doute : Je n'ai point d'yeux, de tête, ni de corps ; et, pour dire en un mot, ne serait-ce point

£. Croire, dire et assurer l'opposé de la chose dont on doute ?

— C'est cela même, dites-vous. — Voilà qui va bien ; mais je vous prie de me dire encore votre pensée là-dessus : Ce n'est pas une chose certaine que deux et trois fassent cinq ; doisje donc croire et assurer que deux et trois ne font pas cinq ? — Oui, dites-vous, c'est ainsi qu'il le faut croire et assurer. — Je vous demande encore : H n'est pas assuré si, pendaut que je dis ces choses, je veille ou si je dors; dois-je donc croire et dire : Oui, pendant que je dis ces choses, je ne veille pas, mais je dors ? — Voilà» dites-vous» comme il le faut croire et le dire«

4S0 SEPTIKMF.S 0WEC110NS.

— Je ne tous demanderai plus qu'une chose, afin de ne pas vous ennuyer : 11 n'est pas certain que ce qui parait clair et assuré à celui qui doute s'il veille ou s'il dort soit clair et assuré; dois-je donc croire et dire : Ce qui paraît clair et assuré à celui qui doute s'il dort et s'il veille n'est pas clair et assuré, mais est faux et obscur? Pourquoi hésite:&-yous là-dessus? Vous ne sauriez rien accorder de trop à votre défiance. Ne vous est-il jamais arrivé, comme à plusieurs, que les mêmes choses qui en dormant vous avaient semblé claires et certaines, vous ont depuis paru fausses et douteuses? Sans doute qu'il est de la prudence de ne se fier jamais entièrement à ceux qui nous ont une fois trompé,

F. — Mais, dites-vous, il en est bien autrement des choses qui sont tout à fait certaines ; car elles sont telles, qu^à ceux même qui dorment ou qui sont fous, elles ne peuvent jamais paraître douteuses. — Est-ce donc tout de bon, je vous prie, que vous dites que les choses tout à fait certaines sont telles qu'elles ne peuvent pas même paraître douteuses à ceux qui dorment ou qui sont fous ? Mais, enfin, où les trouverez-vous, ces choses ? Et pourquoi, s'il est vrai qu'à ceux qui dorment ou qui ont l'esprit troublé, les choses qui sont ridicules et absurdes leur paraissent cependant quelquefois noik-seulement vraies, mais aussi très-certaines, pourquoi aussi celles qui sont les plus assurées ne leur paraîtront-elles pas fausses et douteuses ? Et, pour preuve de ceci, j'ai connu une personne qui, un jour, comme elle sommeillait, ayant entendu souner quatre heui-es, se mit à compter ainsi l'horloge, une, une, une, une. Et pour lors l'absurdité qu*elle concevait dans son esprit la fit s'écrier : a Je pense que cette horloge est démontée, elle a sonné quatre fois une heure. » Et en effet, y a-t-il rien de si absurde et de si contraire à la raison qui ne puisse tomber dans l'esprit d'un fou ou d'un homme qui dort ? Y a-t-il rien que celui qui rêve n'approuve et ne croie, et dont il ne se flatte comme d'une fort belle chose qu^il aurait trouvée et inventée? Enfin, pour terminer tout en un mot> je dis que vous ne pourrez jamais établir si bien la certitude de cet axiome (c'est à savoir: que tout ce qui semble vrai à celui qui doute s'il dort ou s'il veille est certain, et si certain qu'on le peut prendre pour le fondement d'une science et d'une métaphysique très-vraie et très-exacte), que je le tienne pour aussi certain que celui-ci :

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deux et trois fonl cinq, ni môme pour si certain que personne n'en puisse en aucuue façon douter, ni être trompé en cela par quelque mauvais génie. Et cependant je n'appréhende point de passer pour opiniâtre, bien que je pei*siste dans cette pensée. C'est pourquoi, ou je conclurai ici suivant votre règle : il n'est pas certain que ce qui parait certain à celui qui doute s'il veille ou s'il dort soit certain, donc ce qui parait certain à celui qui doute s'U veiUe ou s'il doii peut et doit être réputé pour faux; ou bien, si vous avez quelque règle particulière, vous prendrez la peine de me la communiquer.

Je viens à ma troisième question, qui regarde la façon dont on doit tenir une chose pour fausse.

§ m. — COMMENT ON DOIT TENIA UNE CHOSE POUR FAUSSE.

Je vous demande, puisque je ne suis pas assuré que deux et trois font cinq, et que par la règle précédente je dois croire et dire que deux et trois ne font pas cinq, si tout aussitôt je ne dois pas tellement le croire que je me persuade que la chose ne peut être autrement, et partant qu'il est certain que deux et trois ne font pas cinq. Vous vous étonnez que je vous fassi'. cette demande ; mais je ne m'en étonne pas, puisque cela m'a aussi surpris moi-même. Si est-ce pourtant qu'il est nécessaire que vous y répondiez si vous voulez aussi que je vous réponde. Voulez-vous donc que je tienne pour certain que deux et trois ne font pas cinq? Je vois bien que vous le voulez, et même que vous voulez que tout le monde le croie et le tienne pour si certain qu'il ne puisse être rendu douteux par les ruses de ce mauvais génie.

— Vous vous moquez, me dites-vous ; cela peut-il tomber dans l'esprit d'un homme sage ? — Quoi donc ! cela sera-t-il aussi douteux et incertain que ceci: deux et trois font cinq? S'il est ainsi, si c'est une chose douteuse que deux et trois ne font pas cinq, je n'en croirai rien, et dirai, suivant votre règle, que cela est faux, et partant j'admettrai le contraire, et ainsi je dirai : Deux et trois font cinq, et j'en ferai de môme partout ailleur 5. Et pour ce qu'il ne semble pas certain qu'il y ait aucun ce i-ps au monde, je dirai qu'il n'y en a point du tout ; mais / iussi, pour ce que ce n'est pas une chose certaine qu'il n'y ait aucun corps au monde, je dirai par opposition qu il y a

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ijuclque corps au monde ; et ainsi en même temps il y aura quelc[ue corps au monde et il li'y en aura point.

G. — Il est Trai, dites-vous, c'est ainsi qu'il faut faife, et c'est proprement ce qu'on appelle douter, aller et i"e\enir sur ses pas, avancer et reculer, affli mer ceci et cela et aussitôt le nier, s^arrêter à une chose et puis s'en départir.

— Il ne se peut rien de mieux ; mais, pour nie servir des choses qui seront douteuses, que ferai-je î tar exempte, que ferai-je de celle-ci, deux et trois font cinq 1 et de cette autre, il y a quelque corps? L'assureraî-je ouïe nierai-je:

— Vous ne rassurerez (dites-vous) ni ne le hiere?; vous ne vous servirez ni de l'un ni de l'autre, taais vous tiendrez l'un et l'autre pour faux, et n'attendrez rien que de chancelant, de douteux et d'incertain des choses qui sont ainsi chancelantes et incertaines.

— Puisqu'il ne me reste plus tien à vous demander, je m'en vais répondre à toutes vos questions l'une a{)rès l'autre sitôt que j'aurai fait ici une brève récapitulation de toute votre doctrine. i^ Nous pouvons douter de toutes choses, et principalement des choses matérielles, pendant que nous n'am-ons point d'autres fondements dans les sciences que ceux que nous avons eus jusqu'à présent. 2° Tenir quelque chose pour fausse, c'est refuser son aporobation à cotte chose comme si elle était manifestement fausse, où même feindre que l'on a d'elle la mêoie opinion que d'une chose fausse et imaginaire. 3® Ce qui est douteux doit tellement être tenu pour faux que son opposé soit aussi douteux et tenu pour faux.

Réponse I. Si dans la recherche que nous faisons de la vérité, cette règle, à savoir, que « tout ce qui a la moindre apparence de doute doit être teim pour faux, » s'entend ainsi : lorsque nous recherchons ce qui esi certain, nous ne devons en aucune façon nous appuyer sur ce qui n'est pas certain ou sur ce qui a quelque apparence de doute, je dis qu'elle est bonne, qu'elle est en usage, et communément reçue de tous les philosophes.

Réponse II. Si cette règle dont nous parlons s'entend ainsi : lorsque nous recherchons ce qui est certain, nous devons lellemCut rejeter toutes les choses <][ul ne sont pas certaines, ou qui

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sont en quelque façon douteuses, que nous ne nous en servions point du tout ; ou même nous ne devons non plus les considérer que si elles notaient point ; ou plutôt nous ne devons point les considérer, mais nous en devons détourner entièrement notre pensée; je dis aussi qu'elle est légitime, assurée et familière même aux moindres apprentis, et qu'elle a tant de rapport et d'affinité avec la précédente qu'à peine la peut-on 4istinguer de l'autre.

Réponse m. Que si cette règle s'entend ainsi : lorsque nous recherchons ce qui est certain, nous devons tellement rejeter toutes les choses qui sont douteuses que nous supposions qu'elles ne sont point en effet, ou que leur opposé existe véritablement, et que nous nous servions de cette supposition comme d'un fondement assuré, c'est-à-dire que nous nous servions de ces choses qui ne sont point, et que nous nous appuyions sur leur inexistence ; je 4^^ qu'elle n'est pas légitime, mais fausse et contraire à I4 yi'c^ie philosophie, pour ce qu'elle suppose quelque chose de douteux et d'mcertain, pour rechercher ce qui est vrai et certain ; ou pour ce qu'elle suppose comipe certain ce qui peut êtr^ tantôt ^'une façon, tantôt d'une autre : par exemple, que l^s choses douteuses n'existent point en effet, vu toutefois qu'il se peut f^irp qu'elles existent.

Réponse lY- Si quelqu'un, entendant cette règle au sens cidessus expliqué, voulait s'en servir pour rechercher ce qui est vrai et certain, sans doute qu'il y perdrait son temps et sa peine, et qu'il travaillerait sans fruit et sans succès, vu qu'il ne prouverait pas plutôt C0 qu'il cherche q^e son opposé. Par exemple, supposons que quelqu'un chercha et examine s'il a un corps ou sUl peut être corporel, et que, pour s'éclaircir de cette vérité, il argumente ainsi : 11 n'est pas certain qu'aucun corps existe.

H. Donc, suivant notre règle, j'assurerai et dirai le contraire, à savoir : Aucun corps n'existe. Puis il reprendra ainsi son argument : Aucun corps n'existe ; et moi cependant je sais fort bien d'ailleurs que je suis et que j'existe; donc, je ne puis être un corps. A la vérité, c'est foil bien conclu ; mais vous voyez comme par le même raisonnement U peut aussi prouver le contraire. 11 n'est pas certain, dit-il, qu'aucun corps existe ; donc, suivant potre règle, j'assurerai et dirai : Aucun corps n'existe. Mais cette proposition : Aucun corps n'existe, n'est-elle point douteuse ? Sans doute qu'ejle l'est ; et qui me pourrait montrer

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le contraire? Si cela est, j*ai ce que je demande, n est incertain qu'aucun corps n'existe; donc, suirant notre règle, je dirai : Quelque corps existe ; or, est-il que je suis et que j'existe : donc je puis être un corps si rien autre chose ne Tempêcbe. Vous voyez donc que je puis être un corps et que je puis n'être pas un corps. Étes-vous satisfait? Tai peur que vous le soyes trop, autant que je le puis conjecturer de ce qui suit. C'est povrqttoi je Tiens à YOtre seconde question.

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