QUESTION DEUXIÈME
SI c'est une BOHIfE MÉTHODE DE PHILOSOPHER QUE DE PAIRE 177R ABDICATION GÉNÉRALE DE TOUTES LES CHOSES DONT ON PEUT DOUTER.
Vous me demandez, en second lieu, si c'est une bonne méthode de philosopher que de faire une al>dication de toutes choses dont ont peut en quelque façon douter; mais tous ne deTCz point attendre de moi aucune réponse, si vous n'expliquez plus au long quelle est cette méthode, et voici conmie tous le faite.
— Pour philosopher, dites-Tous, et pour rechercher s'il y a quelque chose de certain et de très-certain, et saToir qudle est cette chose, voici comme je m'y prends :
I. « Puisque toutes les choses que j'ai crues autrefois et que « j'ai sues jusques ici sont douteuses et incertaines, je les tiens « toutes pour fausses, et il n'y en a pas une que je ne rejette : « et ainsi je me persuade qu'il n'y a point de terre ni de ciel, ni « pas une des choses que j'ai crues autrefois être dans lemonde ; « et même aussi qu'il n'y a point de monde, point de corps, « point d'esprit, et, en un mot, qu'il n'y a rien* du tout. Après « avoir ainsi fait cette abdication générale, et protesté qu^ n'y tt a rien du tout dans le monde, j'entre dans ma philosophie, (i et, la prenant pour guide, je cherche avec circonspection et a prudence ce qui peut être vrai et certain, de même que s'il y a avait quelque mauvais génie très-puissant et très-rusé qui « employât toute sa force et toute son industrie pour me faire « tomber dans l'erreur. Cest pourquoi, pour ne me point laisser « tromper, je regarde attentivement de tous côtés, et je tiens a pour maxime inébranlable de ne rien admettre pour vrai « qui ne soit tel qu'en cela ce mauvais génie, pour rusé qu'il u soit, ne me puisse rien imposer, et que je ne puisse pas môme
Uigitizec! by VJV^VJ'
«( m'empécher de croire, et beaucoup moins le nier. Je pense <c donc, je considère, je passe et repasse tout en mon esprit « jusques à ce qu'il se présente quelque chose de tout à fait « certain; et lorsque je Tai rencontré, je m'en sers, c^mme du « point fixe d'Archimède, pour en tirer toutes les autres choses, «et par ce moyen je déduis des choses très-certaines et trèsa assurées les unes des autres, i»
— Tout cela est fort bien ; et s'U n'était question que de Tapparence, je ne ferais point difficulté de répondre que cette méthode me semble fort belle et fort releyée ; mais, pour ce que vous attendez de moi une réponse exacte, et que je ne puis vous la rendre, si premièrement je ne me sers de votre méthode etne la mets en pratique, commençons à en faire l'épreuve par les choses les plus aisées, et voyons nous-mêmes ce qu'elle a de bon ; et pour ce que vous en connaissez les détours, les routes et les sentiers, pour y avoir passé plusieurs fois, je vous prie de me servir de guide. Faites et commandez seulement, et vous verrez que je suis tout prêt à vous servir de compagnon ou de disciple. Que pouvez-vous désirer davantage de moi? je veux bien m'exposer dans ce chemin, quoiqu'il me soit tout nouveau et qu'il me fasse peur à cause de son obscurité, tant la beauté et le désir de la vérité m'attirent puissanunent. Je vous entends : vous voulez que je fasse tout ce que je vous verrai faire, que je mette le pied où vous mettrez le vôtre. Voilà sans doute une belle façon de commander et de conduire un autre; et, comme elle me plaît, j'attends votre commandement.
§ I. — on OUVRE LA VOIE QUI DONNE EITTRÉE A CETTE MÉTHODE.
Voici comme tout d'abord vous philosophez : a Après que j'ai « fait réflexion, dites-vous, sur toutes les choses que j'ai reçues « autrefois en ma créance, je suis enfin contraint d'avouer qu'il « n'y en a pas une de celles que je croyais alors être vraies «dont je ne puisse douter; et cela non point pour quelques a soupçons légers et mal fondés, mais pour des raisons très- « fortes et mûrement considérées, en telle sorte qu'il est néces- « saire que je n'y donne pas plus de créance que je pourrais « faire à des choses qui me paraîtraient évidemment fausses, « si je désire trouver quelque chose de constant et d'assuré ^ dans les sciences \ c'est pourquoi je pense que je ne ferai pas
42(1 8BPTI^ES oBiEcnons.
« mal d« pfenvat un sepUmeqf contraire, ]'eiqploie tous me^ « soins à IDC tromper moi-mêiqe, feignant pour quelque temps « que toutes ces opinioqs sont fausses et iq^agina^res, jusqu^^ « ce qu'enfin ayant mis, pour e^insi 4ire, ^ balance égale entre « mes préjugés, mon jugement ne soit plu3 m^trisé par de « m^uv&is usages, et c^étourp^ du droit cheo^^n, qui le peut « conduire à la connaissance de la yérité. ^e supposerai donc « qv^un mauvais génie, non mo^is puissant que rusé, <^ em- « ployé toute son industrie à me tromper. Je penserai que le « c^l, Fair, la terre, les couleiu^, les figures, les sons, et ton- « ^ les choses ei^térieures que pous apprenons par les sep^ « ne sont que des illi^iops et tromperies dont il se seft pour « surprendre ma crédulité. Je me persuaders^i qvL'^ ^^y a rien « du tout dansle monde, qu'il n*y a point de cie|, points terre, « point d'esprits, point de corps.
K. « Je dis point d'esprits et point de corps, ^\c> ; c'a^ ici une « chose à remarquer, et la principale. Je me coqaic^crai moi- « même comme n'ayant point 4^ mains, pojlqt d'yeux, poin| de «chair, point de sang; comme i^'ayant aucu|^ ^n§9 m^ais « croyant faussement avoir toutes ces çl^pses. Je dem^^rera\^ a obstinément attaché à cette pensée. »
— Arrêtons-nous un peu ici, ^'il tous plaît, povir repi-endre de no\iveIlcs forces. La nouveauté de la chose m'a qn peu ému et étonné : ne recommandez-vous pas que je rejette toutes les choses que par le passé j'ai reçues en ma créance? — Qui, je veux que vous les rejetiez toutes.
L. — Quoi, toutes ? car qui dit tout n'excepte rien. — Je Tenfends ainsi, ajoutez-vous. — Je vous obéis, mais c'est avec bien de la peine ; car c'est une chose fort dure, et, pour vous le dira franchement, je ne le fais pas sans scrupule; c*est pourquoi, si vous ne m'en délivrez, je crains fort que nous ne nous égarions dès rentrée. Vous avouez que toutes les choses que vous avez autrefois reçues en votre créance sont toutes douteuses ;
M. Et vous dites vous-même que vous êtes forcé à le croire ; pourquoi ne faites-vous pas une pareille violence à mon esprit, afin que je sois aussi contraint d'avouer la même chose que vous ? Qui vous a, je vous prie, ainsi contraint? Je viens dUtpprcndre tout à l'heure que ç'ont été des raisons très-fortes et rai) rement considérées. Hais quelles sont-elles enfin, ce^ nisons ? car, si elles sont bonnes, pourquoi les rejcterl que ne les
retenez-Tûus plutôt? et si elles sont douteuses et pleines de soupçous, ps^ quelle force, je vous prie, ont-elles pu tous contraindre ?
— Les yoicî, dites- vous, to^it le monde les sait ; et j'ai co\itume de les faire toujours marcher devant, comme on faisait autrefois les tireurs de fronde et les aichers pour commencer le choc : nos sens nous (rompent quelquefois ; quelquefois nous rêvons ; il y a quelquefois certains foi^s qui pensent voir ce qu'ils ne voient pas, et ce qui peut-être n'est point et ne sera jamais.
— Sont-ce là toutes vos raisons Y Lorsque vous en avez promis de fortes et mûrement considérées, je me suis aussi attendu qu'elles seraient certaines et exemptes de toute sorte de doute, telles que les demande votre règle, dont nous nous servons à présent, qui est exacte jusques à ce point qu'elle n'admet pas même la moindre ombre de doute. Mais ces raisons que vous venez d'apporter, à savoir : nos sens nous trompent quelquefois, quelquefois nous rêvons, il y a des fous, sont-elles certaines et exemptes de doute ? ou plutôt ne sont-ce pas simplement de purs doutes et soupçons ? Qui vous a appris qu'elles sont certaines et hors de tout doute, çt conformes à cette règle que vous avez toujours k 1& (uain, à savoir : ce qu'il faut bien se donner tt de garde de rien admettre pour vrai que nous ne puissions a prouver être tel : » y a-t-il eu un temps auquel vous ayez pu dire : Certainement et indubitablement mes sens me tiompent à présent, je le sais (brt bien ; maintenant je rêve ; un peu aupa ravant je rêvais; celui-ci est fou, et pense voir ce qu'il ne voit point, et il ne ment point? Si vous dites que oui, prenez garde comment vous le prouverez ; voire même prenez garde que ce mauvais génie dont vous parlez ne vous ait peut-être déçu ; car il est fort à craindre qu'à l'heure même que vous apportez ceci comme une raison bien forte de douter et mûrement considérée : Les sens nous trompent quelque fois ^ ce rusé génie ne vous montre au doigt, et ne se moque de vous de vous être ainsi laissé abuser.
N. Si vous dites que non, pourquoi dites- vous si assurément que quelquefois nous rêvons? Pourquoi, suivant votre première règle, ne dites-vous pas plutôt ainsi : 11 n'est pas tout à lait certain que les sens nous aient quelquefois trompés, que nous ayons quelquefois rêvé, qu'il y ait eu quelquefois des fous ; donc
je dirai ainsi, et établirai pour principe, qae nos sens ne noos trompent jamais, que jamais nous ne rêvons, et qu^il n^y a poipt de fous ?
— Mais, dites-vous, j'en ai quelque soupçon. — Et moi je tous dis que c'est ce qui cause mon scrupule ; car, lorsque j'ai pensé avancer mon pied, j'ai senti ces fortes raisons plier sous moi et s'évanouir comme des ombres et des soupçons ; ce qui a fait que j'ai appréhendé de les presser. Ten ai pourtant quelque soupçon, aussi bien que vous. — Vous en avez quelque soupçon (dites-vous) ? Cest assez que vous le soupçonniez, c'est asset que vous disiez : Je ne sais si je dors ou si je veille ; je ne sais si mes sens me trompent ou ne me trompent point. — Mais pardonnez-moi si je vous dis que ce n'est pas assez pour moi, et que je ne suis pas satisfait de cela; car je ne vois pas bien comment vous pouvez inférer de ceci : «Je ne sais si je veille ou « si je dors, » donc je dors quelquefois ; car si vous ne dormiez jamais, si vous dormiez toujours, si vous ne pouviez même dormir, et que ce génie se moqu&t de vous pour avoir eu le pouvoir de vous persuader que vous dormiez quelquefois, que quelquefois vous vous trompez, quoique cela ne soit point, croycimoi, depuis que tous avez introduit ce génie, depuis que vous avez réduit à un peut-étreyo^ plus fortes et plus solides raisons, vous avec tout gâté, et ne pouvez de cela en tirer rien de bon.
0. Que savez-vous si ce rusé génie ne vous propose point toutes choses comme douteuses et incertaines, nonobstant qu'elles soient certaines et assurées, afin qu'après les avoir toutes rejetées il vous jette tout nu dans la fosse que vous vous êtes vou$' même creusée ? Ne feriez- vous pas mieux si, auparavant que de faire ainsi une abdication générale de toutes choses, vous vous établissiez une règle certaine par laquelle vous puissiez reconnaître si toutes les choses que vous rejetterez seront bien ou mal rejetées?
P. Sans doute que c'est une chose d'une importance tout à fait grande que cette abdication générale de toutes nos connaissances passées. Et, si vous m'en croyez, je vous conseille d'appeler encore une fois vos pensées en jugement, pour en délibérer mûrement et sérieusement, et ne rien précipiter là-dessus.
« — Cela n'est pas nécessaire, dites -vous; je ne saurais ici m trop accorder à ma défiance, et je sais qu'il ne peut y avoir « en cela de péril ni d'eireur. »
Q. — Que dites-Tous, je sais? Est-ce certainement, est-ce sans aucun doute, en sorte que, de tant de connaissances que tous avez rejetées, celle-ci vous soit demeurée pour être la seule placée dans le temple de la vérité comme les restes d*un si grand naufrage ? Ou, parce que vous entreprenez une nouvelle philosophie, et que vous songez aux moyens de Taccroître, voulezvous qu'on écrive sur le frontispice en lettres d'or cette maidme : « Je ne puis trop accorder à ma défiance; » afin de signifier tout d'abord, à ceux qui voudront mettre le pied dans votre philosophie, qu'il faut rejeter cette vieille proposition : Deux et trois font dnqj et retenir celle-ci : Je ne saurais trop accorder à ma défiance? Mais s'il arrive que quelque novice en murmure , et qu'il dise entre ses dents : Quoi! l'on veut que je rejette ce dire ancien : Deux et trois font cing, qui n'a jamais été révoqué en doute par personne, à cause qu'il se peut faire que quelque mauvais génie me trompe ;
R. Et l'on m'ordonne de retenir celui-ci, qui est rempli de doutes et de difficultés : Je ne saurais trop accorder à ma dé'fiance^ comme si ce mauvais génie ne me pouvait en cela rieu imposer !
Que direz- vous à cela ? Et vous-même pourriez-vous bien faire en sorte que je ne craignisse et n'appréhendasse rien de ce mauvais génie ? En vérité, quoi que vous m'assuriez et de la main et de la voix,
S. Ge n'est pas sans une appréhension de paraître trop défiant que je rejette et bannis comme fausses ces maximes anciennes, et qui sont quasi nées avec nous, à savoir : un argument en barbara conclut fort bien ; je suis une chose composée de corps et d'&me. Et même, s'il m'est permis de juger à la mine et à la voix, vous-même, qui vous mêlez de conduire les autres et de rendre le chemin sûr, vous n'êtes pas exempt de crainte. Car, répondez-moi ingénument et fhinchement comme vous avez de coutume :
T. Rejetez-vous sans scrupule comme une chose fausse cette proposition ancienne : « J'ai en moi l'idée claire et distincte de Dieu; » ou celle-ci : « Tout ce que je conçois fort claiœment et fort distinctement est vrai, »
V. Ou enfin cette autre : « Les facultés de penser, de se nourrir et de sentir n'appartiennent point au corps, mais à l'esprit, i» et mille autres semblables? Je vous demande cela tout de bon.
Uigitizeci by vjïvjv^v IV^
430 9BPTIÉMBS OBIBpnOSi.
répondei-moi, 8*U toi^b plaît. PouYes-Tous, en Tdritâ, à la si»--
tie de Fancienoe philosophie et à Feutrée d'une nouvelle, bannir, chasser et abjurer comme fausses toutes ces c^ioses 1 j'entends les bannir et abjurer à bon escient. Quoi donc I oserea-vous assurer le contraire, et dire hardiment et sans scrupule : Oui, maintenant, et à rheuremême que je parie, je n'ai pas en nxû ridée claire et distincte de Dieu ; jusques ici j'ai cru Causseraenl que les facultés de se nourrir, de penser et de sentir n'appartenaient point au corps, mais à l'esprit. Mais, hélas ! que j'oublie aisément la résolution quej^a^ais prise 1 qu'ai-je faitt jem^étais abandonné au commencement tout aitier à vous et à votre conduite; je m'étais donné à vous pour compagnon et pour disciple; et voici que j'hésite dès Feutrée, tout efifrayé et irrésda. Pardonnez-moi, je vous prie; j'ai péché, je Favoue, et péché largement, et n'ai fait en cela paraître que Fimbécillité de mon esprit ; je devais, sans aucune appi-éhension, marcher hardiment avec vous d^s les ténèbres de Fabdication, et tout au contraire, j'ai hésité et résisté. Gela ne m'arrivera plus si vous xae pardonnez ; et, par une ample et libérale abdicaticHi de toutes les choses que j'ai jamais crues par le passé, je réparem le mal que je viens de faire. Ip rejette donc et abjure toutes mes anciennes opinions; et vous ne trouveces pas mauvais si je n'en prends point le ciel et la terre à tépioin, puisque vous ne vouiez pas qu'il y en ait. Je confesse donc qu'il n'y a rien du tout Allez, marches le prender, je vous suis. Sans ipentir, je vous trouve fiicile d'aller ainsi le premier sans répugnance.
§ n. — OM PEÉPAAB U VOIB QU| POIOIS l/sHTSAS A CBTT8 VÉTBOQB.
X. — Lorsque j'ai fait ainsi une abdication de toutes mes connaissances passées, je commence à philosopher de Ic^ sorte : Je suis, je pense; je suis pendant que je pci^se. Cette proposition, J'existe^ est nécessairement vraie toutes les fois que je la prononce ou que je la conçois en mon esprit.
—Vous dites merveilles, yous avez IroHvé ce point fixq d'Archimèdc. Sans doute que vous ferez mouyoir toute la machine du monde, si yous Ventrepreqez. Tçutes cfioses cljiapcfdient 4éjà. Mai§, je vous prie (car vous voulez, comme je crois, couper toutes choses jusques au vif, afin qu'il n'y ait rien ^ans
Uigitized by VjOOQiC
votre méthode que de propre, de bien suivi, et de nécessaire). ir. Pourquoi faites-vous mention de Tesprit quand vous dites : « Lorsque je la conçois en mon esprit? » N^avez-vous pas même banni le corps et Tesprit? Mais peut-être Taviez-vous oublié, tant il est difficile, même aux plus expérimentés, de chasser tout à fait de leur mémoire le souvenir des choses auxquelles ils se sont accoutumés dès leur jeunesse ; en sorte qu'il ne faudra pas perdre espérance s'il m'arrive d'y manquer quelquefcâs^ moi qui n'y suis pas encore bien accoutumé.
— «Je considérerai, dites-vous, tout de nouveau ce que je suis « et ce que je croyais être avant que j'entrasse dans ces dernières « pensées ; et, de mes anciennes opinions, je retrancherai tout ce « qui peut être tant soit peu combattu par les raisons que j'ai ci- <( devant alléguées, afin que par ce moyen il ne demeure préci- « sèment rien qui ne soit entièrement certain et indubitable, p
— Oserai-je bien, avant que vous passici plus outre, vous demander pourquoi, après avoir fait une abdication solennelle de toutes vos anciennes opinions, comme d'autant de choses fausses ou douteuses, vous voulez encore une fois repasser les yeux dessus, comme si tous espériez tirer quelque chose de bon et de certaii\de ces vieux lambeaux ou fragments? Que sera-ce si vous avez autrefois mal pensé de vous ? Bien plus, puisque toutes les choses que vous avez rejetées '^un peu auparavant étaient douteuses et incertaines ( car autrement pourquoi les auriez- Yous rejetées?), comment se pourra-t-il faire que les mêmes choses ne soient plus à présent douteuses et incertaines, si ce n'est peut-être que cette abdication soit comme un breuvage de Circé, pour ne pas dire une lessive? Mais toutefois j'aime mieux admirer et révérer votre procédé. 11 arrive souvent que ceux qui mènent leurs amis dans les palais des grands pour les leur faire voir, les font entrer par des portes secrètes, et non pas par la grande et principale porte. De moi aussi, je vous suis fort volontiers par quelques détours que vous me meniez; je vous suivrai partout, pourvu que vous me donniez espérance de paryenir un jour au palais de la vérité.
« — Qu'est-ce donc, dites- vous, que j'ai cru autrefois que j'é- « tais? Sans dilticulté, j'ai pensé que j'étais un homme. »
— Souffrez aussi que j'admire ici votre adresse, de vous servir de ce qui est douteux pour chercher ce qui est certain, de nous plonger dans les ténèbres pour nous faire voir lalumièrc«
Uigitizecl tiy vjv^v.JV'-^
Z. Voulez-YOïis que je consulte ce que j*ai cru autrefois que j^étais? Voulez-vous que je reprenne ce vieux dictum, rebattu et rejeté il y a si longtemps, à savoir : Je suis tm homme ? Que serait-ce si Pythagore ou quelqu'un de ses disciples se trouTait ici ? que lui diriez-vous, s'il vous disait qu'il a été autrefois un coq ? et que pourriez-vous répondre à tant de furieux, d^insenses et d'extravagants sur toutes les chimères qu'ils s'imaginent? Mais j'ai tOrt; vous êtes savant et expérimenté; vous êtes on bon guide, vous connaissez tous les détours et tons les sentien par où nous avons à passer : j'aurai bonne espérance.
— Qu'est-ce qu'un homme î dites- vous. — Si vous voulez que je vous réponde, permettez-moi auparavant de vous demander de quel homme vous entendez parler; ou ce que vois cherchez quand vous cherchez ce que c'est qu'un homme. Estce cet homme que je me feignais autrefois, que je pensais être, et que, depuis que j'ai tout rejeté, je suppose que je ne sois point? Si c'est lui que vous cherchez, si c'est celui que je m^maginais faussement que j'étais, c^est un certain composé de corps et d'&mes. Êtes- vous content? je crois que oui, puisque tous continuez de la sorte.