‹ Œuvres de Descartes (volume 3)Chapitre 60 sur 91 · II · texte numérisé non relu

II

« qu'un esprit existe, par conséquent la connaissance de mon a existence ne dépend pas de la connaissance d'un esprit exis- « tant. Partant, puisque j'existe et qu'un esprit n'existe point, « je ne suis point un esprit : donc je suis un corps, d A ces paroles cette pauvre ombre ne dit mot; elle lâche pied, elle perd courage, et se laisse mener par lui en triomphe comme une pauvre captive. Où je pourrais faire remarquer plusieurs choses dignes d'une immortelle risée. Mais j'aime mieux épargner notre acteur et pardonner à sa robe; et même je ne pense pas qu'il fût bienséant de rire plus longtemps de choses si légères. C'est poun^uoi je ne remarquerai ici que les choses qui, quoique foit éloignées de la vérité, pourraient peut-être néanmoins cire crues par quelques-uns comme venant de moi, ou du moins comme des choses que j'aurais accordées si je m^en talsuis tout à fait.

£t premièrement je nie qu'il ait eu lieu de me reprocher que j'aie dit que j'avais une claire et distincte conception de moiniêmc, avant que d'avoir suffisamment expliqué de quelle façon on la peut avoir, ou, comme il dit, a ne venant que de demander qui j'étais. » Car entre ces deux choses, c'est-à-dire entre cette demande et la réponse, j'ai rapporté toutes les propriétés qui appartiennent à une chose qui pense, par exemple, qu'elle entend, qu'elle veut, qu'elle imagine, qu'elle se ressouvient, qu'elle sent, etc. ; et même celles qui ne lui appartiennent point, pour distinguer les unes d'avec les autres, qui était tout ( e que Ton pouvait souhaiter après avoir ôté les préjugés. Mais j'avoue bien que ceux qui ne se défont point de leurs préjugés ne sauraient que très-difficilement avoir jamais la conception claire et distincte d'aucune chose ; car il est manifeste que toutes les notions que nous avons eues de ces choses en notre enfance n'ont point été claires et distinctes; et partant toutes celles que nous acquérons par après sont par elles rendues confuses et obscures, si l'on ne les i^ejette une bonne fois. Quand donc il demande qu'on lui fasse voir cette notion claire et distincte pour être récréé de sa vue, il se joue, comme aussi lorst^u'il m'introduit comme la lui montrant en ces termes : « ie a sais certainement que je suis, que je pense, que je suis une « substance qui pense, » etc. Et lorsqu'il veut réfuter ces jeux de son esprit par cet exemple : « Vous savez aussi certaine* « ment qu'il n'y a point de montagne sans vallée, donc vous

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« avez un concept clair et distinct d*une montagne sans Tal- (( lëe, )> il se trompe lui-même par un sophisme ; car de son antécédent il doit seulement conclure : Donc vous concevez clairement et distinctement qu'il n'y a point de montagne sans vallée; et non pas : Donc vous avez la notion d'une montagne sans vallée ; car, puisqu'il n'y en a point, on n'en doit point avoir la notion, pour bien concevoir qu'il ti^y a point de montagne sans vallée. Mais, quoi I notre auteur a si bon esprit qu'il ne saurait réfuter les inepties qu'il a lui-même controuvées que par d'autres nouvelles !

Et lorsqu'il ajoute après cela que je conçois la substance qui pense sans rien concevoir de corporel ni de spirituel, etc., je lui accorde pour le corporel, parce que j'avais auparavant expliqué ce que j'entendais par le nom de corps ou de chose corporelle, c'est à savoir, cela seul qui a de l'étendue ou qui dans sa notion enferme de l'étendue ; mais ce qu'il ajoute de spirituel, il le feint là un peu grossièrement, comme aussi en plusieurs autres lieux, où U me fait dire : a Je suis une chose qui pense; « or est-il que je ne suis point un corps, ni une âme, ni un es- « prit, D etc. ; car je ne puis dénier à la substance qui pense que les choses que je sais ne contenir dans leur notion aucune pensée, ce que je n'ai jamais cru ni pensé de l'homme ou de l'esprit. Et quand après cela il dit qu'il comprend à présent fort bien ma pensée, qui est que je pense que le concept que j'ai est clair, parce que je le connais certainement, et qu'il est distinct parce que je ne connais rien autre chose, il fait voir qu'il n'est pas fort intelligent; car c'est autre chose de concevoir clairement, et autre chose de savoir certainement ; vu que nous pouvons savoir certainement plusieurs choses, soit pour nous avoir été révélées de Dieu, soit pour les avoir autrefois clairement conçues, lesquelles néanmoins nous ne concevons pas alors clairement ; et de plus la connaissance que nous pou-, vous avoir de plusieurs autres choses n'empcche point que celle que nous avons d'une chose ne soit distincte, et je n'ai jamais écrit la moindre parole d'où l'on pût conclure des choses si frivoles.

De plus, la maxime qu'il apporte, et Du connaître à l'être la K conséquence n'est pas bonne, » est entièrement fausse. Car, quoiqu'il soit vrai que pour connaître l'essence d'une chose il ne s'ensuive pas que cette chose existe, et que pour penser connaître une chose il ne s'ensuive pas qu'elle soit, s'il est possible

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que nous soyons en cela trompés, il est vrai néanmoins que a du connaître à l'être la conséquence est bonne, » pai-ce qu'il est impossible que nous connaissions une chose si elle n'est en eflet comme nous la connaissons, à savoir, existante si nous concevons qu'elle existe, ou bien de telle ou telle nature s'il n'y a que sa nature qui nous soit connue.

Il est faux aussi, ou du moins il n'a pas été prouvé qu^il y ait quelque substance qui pense qui soit divisible en plusieurs partics, comme il met dans cette table où il propose les diverses espèces de la substance qui pense, de même que s'il avait été enseigné par un oracle. Car nous ne pouvons concevoir d'étendue en longueur, largeur et profondeur, ni aucune divisibilité des parties en la substance qui pense; et c'est une chose absurde d'aftirmer une chose pour vraie qui n'a été ni révélée de Dieu, ni qui ne peut être comprise par l'entendement humain ; et je ne puis ici m'empêcher de dire que cette opinion de la divisibilité de la substance qui pense me semble très-dangereuse et fort contraire à la religion chrétienne, à cause que tandis qu'une pei'sonne sera dans cette opinion, jamais il no pourra reconnaître par la force delà raison la distinction réelle qui est entre l'âme et le corps.

Ces mots-là, « déterminément, indéterminément; distincte- « ment, confusément; explicitement, implicitement, » étant tout seuls comme ils sont ici, n'ont aucun sens, et ne sont autre chose que des subtilités par lesquelles notre auteur semble vouloir persuader à ses disciples que lorsqu'il n'a rien à leur dire il ne laisse pas de penser quelque chose de bon.

Cette autre maxime qu'il apporte, a Ce qui conclut trop ne « conclut rien, d ne doit pas non plus être admise sans distintion : car si par le mot de trop il entend seulement quelque chose de plus que l'on ne demandait, comme lorsqu'un peu plus bas il reprend les arguments dont je me suis servi pour démontrer l'existence de Dieu, à cause, dit-il, qu'il croit que par ces arguments on conclut quelque chose de plus que n'exigent les lois de la prudence, ou que jamais personne n'a demandé ; elle est entièrement fausse et frivole : car plus on en conclut de choses, pourvu que ce que l'on conclut soit bien conclu, et meilleure elle est, et jamais les lois de la prudence n'ont été contraires à cela. Que si par le mot de trop il entend, non pas simplement quelque chose de plus que Ton ne demandait, ma!s

quelque chose de faux, alors celte maxime est vraie. Mais le R. P. me pardonnera si je dis qu'il se trompe quand il m'adribue quelque chose de semblable ; car quand j'ai raisonné de la sorte : « La connaissance des choses dont l'existence m'est con- « nue ne dépend point de celle des choses dont l'existence ne « m'est pas encore connue ; or est-il que je sais qu'une chose qui « pense existe, et que je ne sais pas encore si aucun corps « existe : donc la connaissance d'une chose qui pense ne dépend « point de la connaissance du corps; » je n'ai rien par là conclu de trop, ni rien qui n'ait été bien conclu. Mais lorsqu'il dit : « Je c< sais qu'une chose qui pense existe, et je ne sais pas encore si « aucun esprit existe, Yoire même il n'y en a point qui existe, « il n'y a rien, tout est rejeté, » il dit une chose entièrement fausse et frivole ; car je ne puis rien afdrmer ou nier de l'esprit si je ne sais auparavant ce que l'on doit entendre par le nom d'esprit; et je ne puis concevoir pas une des choses que l'on a coutume d'entendre par ce nom où la pensée ne soit enfermée : si bien qu'il répugne qu'on puisse savoir qu'une chose qui pense existe sans savoir en même temps qu'un esprit, ou une chose qu'on entend par le nom d'esprit existe. Et ce qu'il ajoute im peu après : « Voire même il n'y a point d'esprit qui existe ; « il n'y arien, tout est rejeté, » est si absurde qu'il ne mérite pas de réponse ; car, quand après cette abdication on a reconnu l'existence d'une chose qui pense, on a en même temps reconnu l'existence d'un esprit (au moins en tant que par le nom d'esprit on entend une chose qui pense), et pailant l'existence d'un esprit n'a pu alors être rejetée.

EnGn, quand, ayant à se servir d'un argument en forme, il l'exalte comme la véritable méthode de conduire sa raison, laquelle il oppose à la mienne, il semble vouloir insinuer que je n'approuve pas les formes des syllogismes, et partant que je me sers d'une méthode fort éloignée de la raison ; mais mes écrits me justifient assez là-dessus, où toutes les fois qu'il a été nécessaire je n'ai pas manqué de m*en servir.

SS. Il propose ici un syllogisme composé de fausses prémisses qu'il dit être de moi ; mais quant à moi je le nie : car , pour ce qui est de cette majeure : et Nulle chose qui est telle que je puis (c douter si elle existe n'existe en efifet, i» elle est si absurde que je ne crains pas qu'il puisse jamais pessuader à personne qu'elle vienne de moi, si en même temps il ne leur persuade que j'ai

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perdu le sens. Et je ne puis assez admirer à quel dessein, atec quelle iidélitë, sous quelle espérance et avec quelle conûance il a entrepris cela. Car dans la première Méditation, où il ne s'agissait pas encore d'établir aucune vérité, mais seulement de me défaire de mes anciens préjugés, après avoir montré que toutes les opinions que j'avais reçues dès ma jeunesse en ma créance pouvaient être révoquées en doute, et partant que je ne devais pas moins soigneusement suspendre mon jugement à leur égard qu'à l'égard de celles qui sont manifestement fausses, de peur qu'elles ne m'empêchassent de chercher comme il faut la vérité, j'ai expressément ajouté ces paroles : a Mais il ne sufïit K pas d'avoir fait ces remarques, il faut encore que je prenne a soin de m'en souvenir ; car ces anciennes et ordinaires opia nions me revieiment encore souvent en la pensée, le long et « familier usage qu'elles ont eu avec moi leur donnant droit tt d'occuper mon esprit contre mon gré, et de se rendre presque « maîtresses de ma créance. Et je ne me désaccoutumerai ja- (( mais de leur déférer et de prendie confiance en elles, tant que Ci je les considérerai telles qu'elles sont en efifet, c'est à savoir, « en quelque façon douteuses, comme je viens de montrer, et a toutefois fort probables ; eu sorte que l'on a beaucoup plus de tt raison de les croire que de les nier. C'est pourquoi je pensa a que je ne ferai pas mal si, prenant de propos délibéré ua tt sentiment contraire, je me ti'ompe moi-même, et si je feins « pour quelque temps que toutes ces opinions sont entièrement a fausses et imaginaires, jusqu'à ce qu'enfin, ayant également 0 balancé mes anciens et mes nouveaux préjugés, mon juge- « ment ne soit plus désormais maîtrisé par de mauvais usages, tt et détourné du droit chemin qui le peut conduire à la connai»- « sance de la vérité, i» Entre lesquels notre auteur a choisi ces mots et laissé les autres : <i Prenant de propos délibéré un sena timeut contraire, je feindrai que les opinions qui sont en a quelque façon douteuses sont entièrement fausses et imagia naires. » Et de plus, en la place du mot feindre, il met ceuxci : « Je dirai, je croirai, et croiiai même de telle sorte que a j'assurerai pour vrai le contraire de ce qui est douteux ; » et a voulu que cela me 8er\ît de maxime ou de règle certaine, non pour me délivrer de mes préjugés, mais pour jeter les fondements d'une métaphysique tout à fait ceitaine et accomplie. H est vrai néanmoins qu'il a proposé cela d'abord un peu ambi-

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gument, et comme en hésitant, dans les second et troisième paragraphe de la première question ; et même, dans ce troisième paragraphe, après avoir supposé qne suivant cette règle il devait croire que deux et trois ne faisaient pas cinq, il demande si tout aussitôt il doit tellement le croire qu'il se persuade que cela ne peut être autrement. Et, pour satisfaire à cette belle demande, après plusieurs paroles ambiguës et superflues, il m'introduit lui répondant de la sorte : a Vous ne l'assurerez ni « ne le nierez ; vous ne vous servirez ni de Tun ni de Taulre, <c mais vous tiendrez Tua et l'autre pour faux. » D'où il est manifeste qu'il a fort bien su que je ne tenais pas pour vrai le contraire de ce qui est douteux, et que personne, selon moi, ne s'en pouvait servir pour majeure d'un syllogisme duquel on dût attendre une conclusion certaine ; car il y a de la contradiction entre ne point assurer, ne point nier, ne se servir ni de l'un ni de l'autre, et assurer pour vrai l'un des deux et s'en servir. Mais, perdant par après insensiblement la mémoire de ce qu'il avait rapporté comme étant mon opinion, il n'a pas seulement assuré le contraire, mais il l'a même si souvent répété et inculqué qu'il ne reprend presque que cela seul dans toute sa dissertation, et ne compose aussi que de cela seul ces douze fautes qu'il m'attribue dans toute la suite de son traité. D'où il suit, ce me semble, très-manifestement que non-seulement ici, où il m'attribue cette majeure : « Nulle chose qui est telle que l'on « peut douter si elle existe n'existe en effet, » mais aussi en tous les autres endroits où il m'attribue des choses semblables, il parle contre son sentiment et contre la vérité. Et quoique ce soit à regret que je lui fasse ce reproche, néanmoins la défense de la vérité que j'ai entreprise m'oblige à ne pas être plus réservé envers une personne qui n'a pas eu plus de respect pour elle. Et comme dans toute sa dissertation il n'a, ce me semble, presque point d'autre dessein que de persuader et d'inculquer dans l'esprit de ses lecteurs cette fausse maxime qu'il a déguisée en cent façons, je ne vois point diantre moyen pour l'excuser que de dire qu'il en a si souvent parlé qu'à la fin il se l'est persuadée à lui-même et n'en a plus reconnu la fausseté.

Pour ce qui est maintenant de la mineure, savoir est: a Orcst- « il que tout corps est tel que je puis douter s'il existe ; » ou bien, « Or est-il que tout esprit est tel que je puis douter s'il existe ; » si on l'entend indéfiniment de toute sorte de temps, ainsi qu'elle

doit être entendue pour servir de preuve à la conclusion qu^on en tire, elle est encore fausse, et je nie qu'elle soit de moi. Car un pea après le commencement de la seconde Méditation, oii j^ai certainement reconnu qu'une chose qui pense existait, laquelle, suivant Fusage ordinaire, on appelle du nom d'esprit, je n'ai pu douter davantage qu'un esprit existât. De même, après k sixième Méditation, dans laquelle j'ai reconnu l'existence da corps, je n'ai pu aussi douter davantage de son existence. Admirez cependant l'excellence de l'esprit de notre auteur, d^avoir eu l'adresse d'inventer si ingénieusement deux fausses prémisses que, les employant en bonne forme dans un syllogisme, il s'en soit ensuivi une fausse conclusion 1 Mais je ne comprends point pourquoi il ne veut pas que j'aie ici sujet de rire ; car je ne trouve dans toute sa dissertation que des si^ets de joie pour moi, non pas à la vérité fort grande, mais portant véritable et solide : d'autant que, reprenant là plusieurs choses qui ne sont point de moi, mais qu'il m'a seulement attribuées, il fait voir clairement qu'il a fait tout son possible pour trouver dans mes écrits quelque chose digne de censure, sans en avoir pourtant jamais pu rencontrer,

TT. Et de vrai il paraît bien qu'il n'a pas ri du bon da cœur, par la sérieuse réprimande dont il conclut toute cette partie; ce que les réponses qui suivent font encore mieux voir, dans lesquelles il ne parait pas seulement triste et sévère, mais même chagrin et cruel. Car, n'ayant aucune raison de me vouloir du mal, et n'ayant aussi rien trouvé dans mes écrits qui pût mériter sa censure , si vous exceptez cette fausse maxime qu'il a lui-même controuvée , et qu'il ne m'a pu légitimement attribuer; toutefois , parce qu'il croit l'avoir entièrement persuadé à ses lecteurs, non pas à la vérité par la force de ses raisons, car il n'en a point, mais, premièrement , par cette admirable confiance qu'il a eue de le dire, et que dans un homme de sa profession on ne soupçonne pas pouvoir être fausse, et de plus par une fréquente et constante répétition de la même maxime, qui fait souvent qu'à force d'entendre la même chose nous acquérons l'habitude de recevoir pour vrai ce que nous savons être faux (ces deux moyens sont ordinairement plus puissants que toutes les raisons pour persuader le peuple et ceux qui n'examinent pas de près les choses); il insulte superbement au vaincu ; et, conune un brave pédagogue, me prenant pour un

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de ses petits écoliers, il me tance aigrement, et, dans les douze réponses suivantes, il me rend coupable de plus de péchés qu'il n'y a de préceptes dans le Décalogue. Je veux bien pourtant excuser le R. P. à cause qu'il semble n'être pas bien à soi; et, quoique ceux qui ont bu un pen plus qu'ils ne doivent aient coutume de ne voir tout au plus que deux choses pour une, le zèle qui l'emporte le trouble tellement, que , dans cette unique chose qu'il a lui-même controuvée , il trouve en moi douze fautes à reprendre ; lesquelles je pourrais dire être autant d'injures et de calomnies si je voulais parler ouvertement et sans aucun déguisement de paroles, mais que j'aime mieux appeler des bévues et des égarements, pour rire à mon tour comme il a fait; et cependant je prie le lecteur de se souvenir que, dans tout ce qui suit, il n'a pas dit contre moi une seule parole où il ne se soit trompé et mépris.

Je croirais que ce serait assez d'avoir rapporté le beau jugement que vous venez d'entendre touchant la méthode dont je me sers pour rechercher la vérité, pour faire connaître le peu de raison et de vérité qu'il contient, s'il avait été rendu par une personne inconnue ; mais d'autant que l'auteur de ce jugement tient un rang dans le monde, qui est tel que diCQcilement se pourrait-on persuader qu'il eût manqué d'esprit et de toutes les autres qualités qui sont requises en un bon juge, de peur que la trop grande autorité de son ministère ne porie préjudice à la vérité, je supplie ici les lecteurs de se souvenir qu'auparavant qu'il en soit venu à ses douze réponses qu'il vient de faire, il n'a rien impugné de tout ce que j'ai dit , mais qu'il a seulement employé de vaines et inutiles cavillations pour prendre de là occasion de m'attribuer des opinions si peu croyables qu'elles ne méritaient pas d'être réfutées; et que maintenant dans ses douze réponses, au lieu de prouver rien contre moi, il se contente de supposer vainement qu'U a déjà prouvé auparavant les choses qu'il m'avait attribuées, et que, pour faire paraître davantage l'équité de son jugement , il s'est seulement Toulu jouer lorsqu'il a rapporté les causes de ses accusations ; mais qu'ici, où il est question de juger, il fait le grave, le sérieux et le sévère; et que, dans les onze premières réponses, il prononce hardiment et définitivement contre moi une sentence de condamnation ; et qu'enfin dans la douzième il commence à délibérer et distinguer en cette sorte ; « S'il entend ceci , il na

«t dit rien de nouveau ; si cela , il ne dit rien de bon , » etc.; quoique néanmoins il ne s'agisse là que d'une seule et même chose considérée diversement, savoir est, de sa propre fiction, de laquelle je veux vous faire voir ici Fabsurdité pair cette comparaison.

J'ai déclaré, en plusieurs endroits de mes écrits, que je tâchais partout d'imiter les architectes, qui, pour élever de grands édifices aux lieux où le roc, Targile, et la terre ferme est couverte de sable et de gravier, creusent premièrement de profondes fosses, et rejettent de là non-seulement le gravier, mais tout ce qui se trouve appuyé sur lui, ou qui est mêlé ou confondu ensemble, afin de poser par après leurs fondements sur le roc et la terre ferme; car de la môme façon j'ai premièrement rejeté comme da sable et du gravier tout ce que j'ai reconnu être douteux et incertain; et après cela, ayant considéré qu'on ne pouvait pas douter que la substance qui doute ainsi de tout, ou qui pense» ne fût pendant qu'elle doute, je me suis servi de cela comme d'une terre ferme sur laquelle j'ai posé les fondements de ma philosophie.

Or notre auteur est semblable à un certain maçon» lequel, pour paraître plus habile homme qu'il n'était, jaloux de la réputation d'un maître-architecte qui faisait construire une belle église dans sa ville, a cherché avec grand soin toutes les occasions de contrôler son art et sa manière de bâtir; mais parce qu'il était si grossier et si peu yersé en cet art, qu'il ne pouvait rien comprendre de tout ce que ce maître-architecte faisait, il ne s'est osé prendre qu'aux premiers rudiments de cet art, et aux choses qui se prcseutcnt d'elles-mêmes. Par exemple» il a lait remarquer qu'il commençait par creuser la terre, et rejeter» non-seulement le sable et la terre mobile, mais aussi les bois, les pierres et tout ce qui se trouvait mêlé avec le sable, afin de parvenir à la terre ferme, et poser là-dessus les fondements de son édifice. Et, de plus, il a ouï dire que, pour rendre raison 4 ceux qui lui demandaient d'où venait qu'il creusait ainsi la terre» il leur avait répondu que la superficie de la terre sur laquelle nous marchons n'est pas toujours assez ferme pour soutenir de grands édifices, et principalement le sable, à cause que non* seulement il s'aflaissc quand il est beaucoup chargé, mais aussi à cause que les eaux et les ravines Fentrainent souvent avec elles, d*où sensuit la ruine infaillible et inespérée de tout l'ëdi*

flce ; et enfin que, lorsque de pareilles ruines arrivent dans les fondements qu'on a creuses, les fossoyeurs, pour trouver dos excuses à leurs fautes, atlril)uent cela à des esprits follets ou malins qu'on dit habiter les souterrains. D'où notre maçon avait pris occasion de faire croii-e que ce maître-architecte n'avait point d'autre secret pour bâtir sa chapelle que de bien creuser, oU du moins qu'il prenait la fosse ou la pierre qu'on avait decouverte au fond, ou bien ce qui était tellement élevé sur celle fosse que cependant elle demeurait vide, pour la construction de sa chapelle ou de son bâtiment ; et que cet architecte était si sot que de craindre que la terre ne s'abîmât sous ses pieds, ou qu'elle ne fût bouleversée par des esprits malins. Ce qu'ayant fait croire à des enfants, ou à d'autres gens si peu versés dans l'architecture qu'ils prenaient pour une chose nouvelle et merveilleuse de voir creuser des fondements pour élever des édifices, et qui, d'ailleurs donnant facilement créance à cet homme, qu'ils connaissaient et qu'ils tenaient pour homme de bien et pour assez expérimenté en son art, se défiaient de la suffisance de cet architecte qui leur était inconnu, et qu'on leur disait n'avoir encore rien bâti, mais avoir seulement creusé de giands fondements, il en devint si joyeux et si plein de présomption, qu'il crut le pouvoir ausi persuader au reste des hommes. Et quoique cet architecte eût déjà rempli de bonnes pierres toutes les fosses qu'il avait faites, et que là il eût bâti et construit sa chapelle d'une manière très-soUde et très-ferme, et qu'elle parût aux yeux de tout le monde, ce pauvre homme ne laissait pas néanmoins de demeurer dans la même espérance et dans le même dessein de persuader à tous les hommes ses contes et ses imaginations; et pour cela il ne manquait pas tous les jours de les débiter dans les places publiques à tous les passants, et de faire devant tout le monde des comédies de notre architecte, dont le sujet était tel.

Premièrement, il le faisait paraître commandant qu'on creusât bien avant, et qu'on fit de grandes fosses, et qu'on n'en ôtât pas seulement tout le sable et tout le gravier, mais aussi tout ce qui se trouvait mêlé avec lui, jusques aux moellons et aux pierres de taille ; en un mot, qu'on en ôtat tout et qu'on n'y laissât rien. Et il prenait plaisir d'appuyer principalement sur ces mots : rien^ tout jusques aux moellons et aux pierres de taille ; et en un rncme temps faisait semblant de vouloir apprendre de

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lui Tart de bien bâtir, et de vouloir descendre avec lui dans ces fosses. « Servez-moi de guide, lui disait-il; conimandei^ « parlez, je suis tout prêt à vous suivre, ou comme compagnon, « ou comme disciple. Que vous plaît-il que je fasse? je veux « bien m'exposer dans ce chemin, quoiqu'il soit nouveau et « qu'il me fasse peur à cause de son obscurité. Je tous entends^ « vous voulez que je fasse ce que je vous verrai faire, que je « mette le pied où vous mettrez le vôtre. Voilà sans doute une « façon de commander et de conduire tout à fait admirable; et « comme vous me plaisez en cela, je vous obéis. »

Puis après, faisant semblant d'avoir peur des lutins dans cette fosse, il tâchait de faire rire ses spectateurs en leur disant ces paroles : « Et de vrai, pourrez-vous bien faire en sorte que « je sois sans crainte et sans frayeur à présent, et que je n'aie « point de peur de ce mauvais génie ? En venté, quoique vous « fassiez votre possible pour m'assurer, soit de la main, soit de « la voix, ce n'est pourtant pas sans beaucoup de frayeur que « je descends dans ces lieux obscurs et remplis de ténèbres. » Et, poursuivant son discours, il leur disait : « Hais, hélas ! « que j'oublie aisément la rés<^ution que j'ai prise ! Qu'ai-je « fait! je m'étais abandonné au commencement tout entier à « vous et à votre conduite, je m'étais donné à vous pour com- « pagnon et pour disciple, et voici que j'hésite dès l'entrée, tout « effrayé et irrésolu ! Pardonnez-moi, je vous conjure ; j'ai pé- « ché, je l'avoue, et péché largement ; et n'ai fait en cela paraître « que l'imbécillité de mon esprit. Je devais sans aucune ap- « préhension me jeter hardiment dans l'obscurité de cette fosse, « et, tout au contraire, j'ai hésité et résisté. »

Dans le troisième acte, il représentait son architecte qui lui montrait dans le fond de cette fosse une pierre ou un gros rocher, sur lequel il voulait appuyer tout son édifice; et lui en se moquant lui disait : « Voilà qui va bien ! vous avez trouvé ce « point fixe d'Archimède ; sans doute que vous déplacerez la « machine du monde si vous l'entreprenez : toutes choses branci lent déjà. Mais je vous prie (car vous voulez, comme je crois, « couper toutes choses jusques au vif, afin qu'il n'y ait rien c( dans votre art que de propre, de bien suivi et de nécessaire), « pouix{uoi retenez-vous ici cette pierre ? n'avez-vous pas vous- « même commandé qu'on jetât et qu'on mît dehors et les pier- « i-es et le sable? Mais peut-être l'aveit-vous oublié : tant il est

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« malaisé, même aux plus expérimentés, de chasser de leur « mémoire le souvenir des choses auxquelles ils se sont accoua tumés dès leur jeunesse; en sorte qu'il ne faudra pas perdre « espérance s'il arrive que j'y manque, moi qui ne suis pas en- «core bien versé dans cet art. i» Outre cela, ce maître-architecte ramassait quelques pierres et quelques moellons qu'on avait auparavant jetés avec le sable, afin de s'en servir et de les employer dans son bâtiment ; de quoi Tautre se riant lui disait : « Oserai-je bien, monsieur, avant que vous passiez plus outre, « vous demander pourquoi, après avoir rejeté solennellement, « comme vous avez fait, tous ces gravois et tous ces moellons « comme ne les ayant pas jugés assez fermes, vous voulez ente core repasser les yeux dessus et les reprendre, comme s'il y a avait espérance de rien bâtir de ferme de ces lopins de « pierre, etc. ? Bien plus, puisque toutes les choses que vous « avez rejetées un peu auparavant n'étaient pas fermes, mais « chancelantes (car autrement pourquoi les auriez-vous reje- « téest), comment se pourra-t-û faire que les mêmes choses ne « soient plus à présent faibles et chancelantes, it etc. Et un peu après: «t Souffrez aussi que j'admire ici votre artifice, de «vous servir de choses faibles pour en établir de fermes, «et de nous plonger dans les ténèbres pour nous faure voir «de la lumière, t» etc. Après quoi il disait mille choses impertinentes du nom et de l'office d'architecte et de maçon qui ne servaient de rien à l'afiaire, sinon que, confondant la signification de ces mots et les devoirs de ces deux arts, il faisait qu'il était plus difficile de distinguer Tun d'avec l'autre.

Au quatrième acte, on les voyait tous deux dans le fond de cette fosse; et là cet architecte tâchait de commencer la construction de sa chapeUe; mais en vain; car, premièrement, sitôt qu'il pensait mettre la première pierre à son bâtiment, tout aussitôt le maçon l'avertissait qu'il avait lui-même commandé qu*on jetât dehors toutes les pierres, et ainsi que cela était contre les règles de son art ; ce qu'entendant ce pauvre architecte, vaincu qu'il était par la force de cette raison, ilétait contraint de quitter là son ouvrage ; et quand après cela il pensait prendre des meollons, de la brique, du mortier ou quelque autre chose pour recommencer, ce maçon ne manquait pas de lui souffler continuellement aux oreilles : « Vous avez commandé qu'on «r^etâttout; vous n'avez rien retenu; » et par ces paroles

seules ào rien die tout t coramn par qncîriiic cnchaniemenl, il détruisait tout son ouvrage ; et enfui tout ce qu'il disait était si conforme à tout ce qui est ici depuis le paragraphe cinquième jusques aU neuvième, qu'il n'est pas besoin que je le répète.

Enûn, dans le cinquième acte, voyant Un assez grand nombre de peuple autour de soi, il changea tout d'un coup et d*niie façon toute nouvelle la gaieté de sa comédie en une tragi^u^ sévérité ; et après avoir ôté de dessus son visage les marques de chaux et de plâti'^ qui le Taisaient paraître pour ce qu'il était, d'un ton grave et d'un visage sérteui il se mit à raconter et à condamner tout ensemble toutes les fautes de cet architecte, qu'il disait avoir fait remarquer auparavant dans les actes précédents. Et pour vous faire voir le rapport qu'il y a entrt notre auteur et ce maitre-maçon, je veux vous rapporter ici tout au long le jugement qu'il fit la dernière fois qu'il divertit le peuple par de setnblables spectacles. Il feignait avoir été prié par cet architecte de lui dire son avis touchant Fart qu*il a de bàtu*, et voici ce qu'il lui répondait :

« l*" Cet art pèche dans les fondements ; car il n'en a point, « et en a une infmité. Et de vrai tous les autres arts qui tt prescrivent des règles pour bâtir se servent de fondements « tj'ès-fermes, comme de pierres de taille, de briques, de moel- « Ions, et de mille autres choses semblables, sur lesquelles ils c appuient leurs édifices, et les élèvent foH haut. Celui-ci, tout « au contraire, pour faire un bâtiment, non de quelque ma- 0 ticre, mais de rien, rcnvei-se, creuse et rejette tous les an- « ciens fondements, sans en réserver quoi que ce soit ; et, prenant « de propos délibéré une méthode toute contraire, pour ne pas a manquer tout à fait de moyens* il en invente lui-même qui lui a soldent d^ailee, mais d^ailes de cire; et établit des foudenoents « nouveaux, directeroent opposés à ceux des anciens ; et par ce u moyen» peasant éviter l'instabilité de ceux-ci, il tombe dans « une nouvelle : il renverse ce qui est ferme pour s'appuyer sur « ce qui ne Test pai; il invente lui-même des movens, mais a des ihoyens ridncui ; il prend dès aQes, mais des ailes de cire; a il élève bien haut son bâtiment, mais c'est pour tomber ; enfin a de rien U veut faiie quelque chose, mais en effet il ne lait <i rien. 9

Or qui vit jamais rien de plus faible que tout ce discours, que

la seule chapelle bâtie auparavant par cet architecte faisait voir manifestement être faux? Car il était aisé de voir que les fondements en étaient très- fermes, qu'il n'avait rien détruit et rien renversé que ce qui le devait être, qu'il ne s'était écarté en quoi que ce soit de la façon ordinaire que lorsqu'il avait eu quelque chose de meilleur, et que son bâtiment était de telle hauteur qu'il ne menaçait point de chute ni de ruine ; et enfin, qu'il s'était servi d'une matière très-solide, et non pas de rien, pour élever et construire en l'honneur de Dieu, non pas un édifice vain et chimérique, mais une grande et forte chapelle où Dieu pourrait être longtemps honoré- Je pourrais répondre les mêmes choses à notre auteur pour renverser tout ce qu'il a dit contre moi, puisque les seules méditations que j'ai écrites font assez voir la subtilité de ses objections. Et il ne faut pas ici accuser l'historien de n'avoir pas fait un rapport fidèle des paroles du maçon, de ce qu'il l'introduit donnant des ailes à l'architecture, et plusieurs autres choses qui lui conviennent fort peu ; car peut-être l'a-t-il fait tout exprès pour faire voir le trouble où était son esprit ; et je ne vois pas que ces choses-là conviennent mieux à la méthode de rechercher la vérité à laquelle pourtant notre auteur les applique.

2^ 11 répondait : «Cette manière d'architecture pèche dans les a moyens; car elle n'en a point, puisqu'elle retranche les an- « ciens sans en proposer de nouveaux. Les autres manières ont « une équerre, une règle, un plomb, par la conduite desquels, « ni plus ni moins que par un fil d'Ariane, elles sortent aisé- «c meut de leurs labyrinthes, et disposent avec justesse et facilité « les pierres les plus informes. Mais celle-ci, tout au contraire, « corrompt et gâte toute la forme ancienne, lorsqu'elle pâlit « de crainte à la seule pensée des lutins et des loups-gare us, tt lorsqu'elle craint que la terre ne lui manque et ne s'affaisse, « lorsqu'eUe appréhende que le sable ne s'échappe et ne sema porte. Proposez-lui d'élever une colonne, elle pâlira de crainte « à la seule position de la base, de quelque forme qu'elle puisse a être : peut-être, dira-t-elle, que les lutins la renverseront ! Mais « que fera-t-elle quand il faudra dresser son corps? eUe trera- « blera, et dira qu'il est trop faible ; qu'il n'est peut-être que de « plâtre, et non pas de marbre; et que souvent on en a vu qu'on a croyait bien durs et bien fermes que l'expérience a [ait coii- « naître être très*fragiles. Enfin qu'espérez- vous qu'elle fera

Uigitizecl byKJKJKJ'

« quand il sera question de planter le chapiteau à cette colonne ? « elle se défiera de tout, comme si c'était des fers qo^on loi a voulût mettre aux pieds. N'a-t-on pas vu, dira-t-elle, de maua vais architectes qui en ont dressé plusieurs qu'ils pensaient a bien fermes et qui n'ont pas laissé de tomber d'eux-mêmes? « Que sais-je s'il n*arrivera point la même chose à odui-cî, et « si les lutins n'ébranleront point la terre? Ils sont mauvais, et « je ne sais pas encore si k base est si bien appuyée que c& « malins esprits ne puissent rien contre elle. Que direz-vous à « cela? Et que pourrie^vous faire quand son auteur vous dira c( avec une opiniâtreté invincible que vous ne sauriez répondre c( de la fermeté du chapiteau si vous, ne savez auparavant que a le corps de la colonne n'est pas d*une matière fragile ; qu^il « n'est pas appuyé sur le sable, mais sur la pierre, et même sur « la pierre si ferme qu'il n*y ait point de malins esprits qui la « puissent ébranler ? Que faire quand il vous dira que la maa tière ni la forme de cette colonne ne vaut rien? » (ici, par une audace plaisante et bouffonne, il montrait à tout le monde le portrait d'une des colonnes que cet architecte avait employées dans le bâtiment de sa chapclh), a et cent autres choses sem- « blables, sur lesquelles si vous pensez le presser, il vous dira tt tout aussitôt : Attendez que je sache si elle est bâtie sur le a roc, et s'il n'y a point d'esprits malins en ce lieu-là. Mais au a moins , me direz-vous , cette manière d'achitecture a-t-elle « cela de commode que, ne voulant point du tout de colonnes, a elle empêche infailliblement qu'on n'en dresse de mauvaises? « La commodité est belle sans doute, et n'est-ce pas comme qui (( arracherait le nez à un enfant? » etc. ; car cela ne vaut pas la peine d'être redit ; et je prie ici les lecteurs de vouloir prendre la peine de comparer chacune de ces réponses à celles de notre auteur.

Or cette réponse, aussi bien que la précédente, était manifestement convaincue de faux par la seule inspection de cette chapelle, puisqu'on y voyait quantité de colonnes très-solides , et entre auti^es celle-là même dont il avait fait voir le portrait comme d'une chose qui avait été rejetée par cet architecte. Et de la même façon mes seuls écrits font assez voir que je n^inn prouve point les syllogismes, et même que je n'en change ni n'en corromps point les formes, puisque je m'en suis servi moimême toutes les fois qu'il en a été besoin. Et entre autres celle-

SUR LES SEPTIÈMES OBJECTIONS. lJO\

là même quMl rapporte, et dont il dit que je condamne la matière et la forme, est tirée de mes écrits, et on le peut voir sur la fin de la réponse que j^ai faite aux Secondes Objections, dans la proposition première, où je démontre Texistence de Dieu. Et je ne puis deviner à quel dessein il feint cela, si ce n*est peutêtre pour montrer que toutes les choses que j'ai proposées comme vraies et certaines répugnent entièrement à cette abdication générale de tout ce qui est douteux, laquelle il veut faire passer pour la seule méthode que j'aie de rechercher la vérité ; ce qui ressemble tout à fait, et qui n'est pas moins puéril et inepte que la pensée impertinente de ce maçon qui faisait consister tout Part de Tarchitecture à creuser des fondements, et qui reprenait tout ce que foisait ensuite cet architecte comme contraire à cela.

3"» 11 répondait : a Cette manière pèche contre la fin, ne pou- « vant rien construire de ferme et de durable. Mais comment le tt pourrait-elle, puisqu'elle s'ôte elle-même tous les moyens « pour cela ? Vous l'avez vu vous-même et expérimenté avec A moi dans ces détours, ou plutôt ces erreurs semblables à <( celles d'Ulysse, que vous m'avez fait prendre, et qui nous ont « tous deux grandement fatigués; vous souteniez que vous étiez « un architecte, ou que vous en saviez l'art; mais vous ne l'avez «jamais su prouver, et vous êtes demeuré en chemin, embar- « rassé de mille difficultés, et cela tant de fois que j'ai de la « peine à m'en souvenir. Et néanmoins il sera bon de s'en sou- « venir à présent, afin que la réponse que j'ai à vous faire ne « perde rien de sa force. Voici donc les principaux chefs de cette « nouvelle manière d'architecture, par lesquels elle se coupe « elle-même les nerfs, et s'ôte toute espérance de pouvoir ja- « mais rien avancer dans cet art. {<> Vous ne savez si au-des- « sous de la superficie de la terre vous trouverez le roc ; et para tant vous ne devez non plus vous fier à cette roche ou celte « pierre ( si toutefois vous pouvez jamais vous appuyer sur la « roche ) qu'à du sable même. De là vient que tout est incertain « et chancelant, et que l'on ne peut rien bâtir de ferme. Je ne avons en apporterai point d'exemple; pensez-y vous-même, « et parcourez tous les magasins de votre mémoire, et voyez si « vous y trouverez aucune chose qui ne soit infectée de cette a tache; vous me ferez plaisir de m'en montrer quelqu'une. « 2<> Auparavant que j'aie trouvé la terre ferme, au-dessus de

S02 REIURQUES

a laquelle je sache qu'il n*y a point de sable, ni d'esprits malins (( qui puissent Téhranler, je dois rejeter toutes choses, et avoir « pour suspecte toute sorte de matière; ou pour le moins, selon â la commune et ancienne façon de bâtir, je dois ayant toutes c choses définir s'il peut y avoir quelque matière qu'on ne « doive point rejeter, et quelle est cette matière, et aTertir en « même temps les fossoyeurs de la retenir dans leur fosse. D'où « il s'ensuit comme auparavant qu'il n'y a rien de ferme; mais c que tout est trop faible, et partant inutile, pour la construca tion d'un édifice. 3<> S'il y a aucune chose qui puisse être tant a soit peu ébranlée, tenez déjà pour certain et faites état qu^elle « est déjà renversée ; ne songes qu'à creuser et servez- vous de « cette fosse vide comme d'un fondement. De là il s'ensuit que « tous les moyens pour bâtir lui sont retrancha : car que pour- « rait faire cet architecte? il n'a plus ni terre, ni sable, ni pierre, c ni aucune autre chose. Et ne me dites point qu'on ne creu- « sera pas toujours, que ce n'est que pour un tem^M, et jusque» c à une certaine profondeur, selon qu'il y aura plus ou moins « de sable. Car je veux que ce ne soit que pour un temps; mais « toujours fest-ce pour le temps que vous voulez bâtir, et penc( daiil lequel vous usez et abusez de la vacuité de cette fosse, u comme si toute l'édification en dépendait, et qu'elle s'appuyât « sur elle comme sur son véritable fondement, liais, me direz* a vous, je m'en sers pour établir et assurer la patte et la base « de ma colonne, comme font ordinairement les autres arctii- K tcctcs. I9'est-ce pas leur coutume de fabriquer certaines malt chines qui ne leur servent que pour un temps, afin d'élever a leurs colotmes et les placer en leur lieu ? » etc.

Or, si en tout cela ce maçon vous a semblé ridicule, je trouve que notre auteur ne l'est guère moins. Car, comme cet architecte, pour avoir commencé à creuser et à rejeter de ces fondements tout ce qui n'était appuyé que sur le sable, n'a pas laissé de bâtir et d'élever une belle et grande chapelle, de même on ne trouvera point que l'abdication que j'ai faite au commencement de tout ce qui peut être douteux m'ait fermé les routes qui peuvent conduire à là connaissance de la vérité, comme Ton peut voir pat* ce que j'ai démontré dans mes Méditations; ou du tnoitis il devrait me faire voir que je me suis trompé, en m'y fkisant remarquer quelque chose de faux ou d'incertain; ce que ne faisant point, et tnême ce qiie ne pouvant faire, il

faut confesser qu'il ne peut s'excuser de s'être grandement mépris. Et je n'ai jamais non plus sopgé à prouver que moi (c'està«^ire une chose qui pense) ëtaîs un esprit, que Fautre à prouver qu'il était un architecte. Mais, à dire vrai, notre auteur, avec toute la peine qu'il s'pst ici donnée, n'a rien prouvé autre chose sinon que, s'il avait de l'esprit, il n*en ayajt pas beaucoup. Et encore qu*en poussant son doute métaphysique jusques au bout, on en vienne jusqu'à ce point que de supposer qu'on ne sait si l'on dort ou si l'on veille, il ne sensuit pas mieux que pour cela on ne puisse rien trouver de certain et d'assuré qu'il s'ensuit de ce qu'un architecte qui commence à creuser les fondements ne sait pas s'il trouvera sous le sable ou de la pierre, ou de l'argile, ou quelque autre* chose; qu'il s'ensuit, dîs-je, qu'il ne pourra jamais en ce lieu-là rencontrer la terre ferme , ou que, l'ayant trouvée, il ne devra point s'y assurer. Et il s'ensuit aussi peu que toutes choses soient inutiles pour 'a rpcherche de la vérité, de ce qu'auparavant que de savoir qu'il y a un Dieu chacun a occasion de douter de toutes choses, à savoir, de toutes celles dont on n'a pas la claire perception présente à l'esprit, ainsi que j'ai dit plusieurs fois ; que, de ce que cet architecte avait commandé de rejeter toutes choses de la fosse qu'il faisait pour creuser ses fondements, auparavant et jusques à ce qu'il eût trouvé la terre ferme, il s'ensuivait quMl n'y avait eu ni moellons ni pierres dans cette fosse qu'il pût par après employer à bâtir et élever ses fondements. Et ce maçon n'errait pas moins impertinemment en disant que, selon la commune et ancienne architecture, on ue devait pas rejeter toutes ces pierres et tous ces moellons de la fosse que Ton creuse, et qu'on devait avertir les fossoyeurs de les retenir et conserver, que fait aiyourd'hui notre auteur, soit en disant qu'il faut < avant toutes choses définir s'il peut y avoir des propositions « exemptas de doute, et quelles sont ces propositions» (car, comment pourraient-elles être définies par celui que nous supposons rfeu connaître encore pas une?), soit en proposant cel^ comme un des préceptes de Ja commune çt ancienne phîlospphie, en laquelle il ne se trouve rien 4q spmblable. Et ce maçon ne feignait pas moins sottement que cet architecte se voulait servir pour fondement de cette fosse vide, et que tout 8v>n art an dépendait, que notre auteur se trompe visiblement en 4isant a que je prends pour principe le contraire de ce qui est

<c douteux, et que j^abuse des choses (pie j*ai une fois rejetées, « comme si la mérité en était dépendante, et qu'elle y fûtap- « puyée comme sur son véritable fondement : » ne se ressouvenant pas de ce qu'il avait dit un peu auparavant, et qu^il avait rapporté comme venant de moi, c'est à savoir : « Vous n^assu- « rerez ni Tun ni l'autre, ni vous le nierez aussi; vous ne vous « servirez ni de l'un ni de l'autre, et vous tiendrez l'un et Tauc( tre pour faux. » Et enfin ce maçon ne montrait pas mieux son ignorance en comparant la fosse que l'on creuse pour jeter les fondements à une machine que Ton ne fait que pour un temps, pour servir seulement à dresser et mettre sur pied une colonne, que fait notre auteur '^en comparant à cette machine l'abdication générale de tout ce qui est douteux.

4* 11 répondait : « Cette manière pèche par excès, c'est-à-dire « qu'elle en fait plus que ne demandent d'elle les lois de la pra- « dence, et que jamais personne n'a désiré. Il est bien vrai « qu'il s'en trouve assez qui veulent qu'on leur bâtisse de bons « et solides édifices, mais il ne s'est encore trouvé personne « jusques ici qui n'ait cru que c'ait été assez que la maison oii « il habitait fût aussi ferme que la terre même qm nous sou- « tient, en sorte qu'il est tout à fait inutile et superflu de re- « chercher en cela une plus grande fermeté. De plus, comoie « pour se promener il y a certaines bornes de fermeté et de star « bilité de la terre qui sont plus que suffisantes pour pouvoir « se promener dessus avec assurance, de même, pour la con- « struction des maisons, il y a certaines bornes de fermeté les- « quelles, quand on les a atteintes, on est assuré, » etc.

Or, quoique ce maçon eût tort de reprendre ainsi cet architecte, notre auteur me semble avoir eu encore moins de raison de me reprendre comme il a fait en un sujet presque pai-eil ; car il est bien vrai qu'en matière de bâtiment il y a certaines bornes de fermeté au-dessous de lapins grande au delà desquelles il est inutile de passer ; et ces bornes sont diverses, selon la diversité et la grandeur des bâtiments qu'on veutélever: caries cabanes et les cases des bergers se peuvent même sûrement ap* puyer sur le sable, et il n'est pas moins propi'e et moins ferme pour les soutenir que le roc l'est pour soutenir les grandes tours. Mais il n'en va pas de même quand il est question d'établir les fondements de la philosophie; car on ne peut pas dire qu'il y ait certaines bornes de douter au-dessous de la plus grande cer^

Uigitizecl by vjïvjv^'

8tm tBjS SBPT1ÂIIB8 OBJBCTIOIIS. 805

titiide, an delà desipielles il est inutile de passer, et sur qui même nous pouvons avec raison et assurance nous appuyer ; car la vérité consistant dans un indivisible, il peut arriver que ce que nous ne voyons pas être tout à fait certain, pour probable quMl nous paraisse, soit néanmoins absolument faux ; et sans doute que celui-là philosopherait fori mal qui n'aurait point d'autres fondements en sa philosophie que des choses qu'il reconnaîtrait pouvoir être fausses. Mais, que répondra-t-il aux sceptiques, qui vont au delà de toutes les limites de dour ter? Gomment les réfutera-t-il? Sans doute qu'il les mettra au nombre des désespérés et des incurables. Gela est fori bien; mais cependant en quel rang pensei-vons que ces gens-là le mettront? Et ne me dites point que cette secte est à présent abolie : elle est en vigueur autant qu^élle ftit jamais; et la plupart de ceux qui pensent avoir un peu plus d'esprit que les autres, ne trouvant rien dans la philosophie ordinaire qui les satisfasse, et n'en voyant point de meilleure, se jettent aussitôt dans celle des sceptiques; etxe sont principalement ceux qui veulent qu'on leur démontre l'existence de Dieu et l'immortalité de leur âme. De sorte que ce qui est dit ici par notre auteur sonne mal et est de fort mauvais exemple, vu principalement qu'il passe pour habile homme; car cela monti^ qu'il croit qu'on ne saurait réfuter les erreurs des sceptiques, qui sont athées; et ainsi il les soutient et les confirme autant qu'il est en lui. Car tous ceux qui sont aqourdliui sceptiques ne doutent point, quant à la pratique, qu'ils n'aient une tête, et que deux joints avec trois ne fiissent cinq, et choses semblables; mais ils disent seulement qu'ils s*en servent comme de choses vraies, pour ce qu'elles leur semblent telles; mais qu'ils ne les croient pas certainement vraies, pour ce qu'ils n'en sont pas pleinement persuadés et convaincus par des raisons certaines et invincibles. Et d'autant qu'il ne leur semble pas de même que Dieu existe et que' leur ftme est immortelle, de là vient qu'ils n'estiment pas qu'ils s'en doivent serrir comme de choses vraies, même quant à la pratique, si premièrement on ne leur prouve ces deux choses par des raisons plus certaines qu'aucune de celles qui leur font embrasser celles qui leur parais* sent. Or, les ayant ainsi prouvées toutes deux dans mes Méditations, ce que personne, que je sache, avant moi, n'avait fait, il me semble qu^on ne saurait rien controuver de plus dé-

Uigitizecl by VJV^v^X '-'2

506 REVARQOGl

raisonnable <{ue de m'imputer, comme fait nofré aut^'uren cent endroits de sa dissertation, une afTectation trop grande de douter, qui est Vunique erreur en quoi consiste toute la sede des sceptiques. Et certainement il est tout à fait libéral à laire le dénombrement de mes fautes ; car, bien qu*en ce lieu-là Q dise que « ce n^est pas une petite louange d^ailer plus loin que € les autres, et de traverser un gué qui n*a jamais été tenté de a personne, » et qu'il n'ait aucune raison de croire que je ne Taie pas fait au sujet dont il s'agit, comme je ferai Yoir tout maintenant, néanmoins il met cela au nombre de mes fautes : parce, dit-il, que « la louange n'est grande que lorsqu'on pent c le traverser sans se mettre en danger de périr : » où il semble Touloir persuader aux lecteurs que j'ai fût ici naufrage, et que j'ai commis quelque ftiute insigne : et néanmoins, ni il ne le croit pas lui»mÂme, ni il n'a aucune raison de le soupçonner; car s'il en avait pu trouver quelqu'une, tant légère qu'elle eût été, pour faire voir que je me suis écarté du droit chemin dans tout le cours que j'ai pris pour conduire notre esprit de la connaissance de sa propre existence à celle de l'existence de Dieu, et de la distinction de soi-même d'avec le corps, sans difficulté qu'il ne l'aurait pas omise dans une dissertation si longue, si pleine de paroles et si vide de raisons; et il aurait sans doute beaucoup mieux aimé la produire que de changer toujours de question comme il a fiiit lorsque le sujet demandait qu'il en pariât, et de m^introduire disputant sottement si la chose qui pense est esprit. Il n'a donc eu aucune raison de croire ni même de soupçonner <|ue j'aie commis la moindre Ikute en tout ce que j'ai dit et avancé, et par quoi j'ai renversé tout le preipier ce doute énorme des sceptiques ; il conibsse que eela est digne d'une grande louange ; et néanmoins il ne fîeint point de me reprendre comme coupable de cette faute, et de m'attribuer ce doute des sceptiques, qui pourrait à plus juste raison être attribué à tout autre qu'à moi.

5* Ce maçon répondait i « Cette manière de bfttir pèche par c défaut : c'est-à-dire que, voulant entreprendre plus qu'elle « ne peut, elle ne vient à bout de rien. Je ne veux point pour « cela d'autre témoin ni d'autre juge <|ue vous. Qu^avez-vous « faitjusques ici avec tout ce magnifique appareil? Que vous a « servi de tant creuser? et à quoi bon cette fosse si grande et a si universelle, que vous n'aves pas même retenu les pierres

Uigitizecl by VJV^VJ'

« les plus dures et les plus solides, et qui ne vous a rien ftppris « autre chose que ce que chacun sait déjà, savoir est, que la « pierre ou le roc qui est au-dessous du sable et de la terre « mouvante est ferme et solide? i» etc.

Je pensais que ce maçon dût ici prouver quelque chose, comme aussi notre auteur en pareille occasion ; mais comma celui-là reprochait à cet architecte de n^avoir fait autre chose en creusant que de découvrir le roc, ne faisant pas semblant de sa* voir que sur ce roc il avait bàtl sa chapelle ; ainsi notre auteur semble me reprocher que je n'ai fait autre chose, en rejetant tout ce qui est douteiii, que de découvrir la vérité de ce vieux dîctum : h pensBy donc je suis; à cause peut-être qu'il compte comme pour rien que par son moyen j'Ai ptouvé Texistence de Dieu, et plusieurs autres choses qui sont démontrées dans mes Méditations ; et a bien l'assurance de me prendre seul ici à témoin de la liberié qu'il se donne de dire ce que bon lui semble ; comme en d'autres endroits, sur des sujets aussi peu croyables, il ne laisse pas de dire que a tout le monde le croit « comme il le dit ; » que a les pupitres ne chantent autre « chose ; )> que « nous avons tous appris la même chose de nos « maîtres, depuis le dernier jusques à Adam, i» etc. A quoi l'on ne doit pas ajouter plus de foi qu'aux serments de certaines personnes qui s'emportent d'autant plus à jurer que œ qu'ils tâchent de persuader aux autres est moins croyable et plus éloigné de la vérité.

6» Il répondait : « Cet architecte, par sa manière de b&tir, « tombe dans la faute qu'il reprend dans les autres. Car il « s'étonne de voir que tous les hommes, sans exception, disent m tous unanimement et croient que le sable ou la poussière qui «c nous soutient est assez ferme, que là terre sur laquelle nous « sommes ne branle point, etc.; et il ne s'étonne point de voir « qu'avec une assurance pareille ou plus grande il dit hardi- « ment qu'il faut rejeter le sable et tout ce qui est mêlé avec « lui, » etc.

Ce qui était aussi peu raisonnable que tout ce que dit notre auteur en pareille occasion.

T II répondait : « Cet art pèche, et nous jette dans une foute « qui lui est particulière. Car ce que le reste des hommes tient « pour aucunement ferme, à savoir, la terre où nous som« 0 mes, du saUe, des pierres; cet art, par un dessem qui lui

508 REMARQUBS

« est particulier, prend tout le contraire, savoir est, la fosse d*oii « Ton a tiré et rejeté le sable, les pierres et tout ce qui s'est rena contré dedans, non-seulement pour une chose ferme, mais <t même pour une chose si ferme que Ton peut y fonder et bâtir (( une chapelle très-solide, et s'y appuie de telle sorte que si a vous lui ôtez ce soutien il donnera du nez en terre. »

Où ce pauvre maçon ne se trompe pas moins que notre auteur, lorsque ne se ressouvenant plus de ces mots qu'il avait dits un peu auparavant, savoir est : « Vous ne Tassurerei ni ne le a nierez, » etc.

80 II répondait : « Cet art pèche par imprudence; car, ne [Hty « nant pas garde que Tinstabilité de la terre est conune un « glaive à deux tranchants , pensant éviter Tun, il se voit blessé a par Fautre. Le sable n'est pas pour lui un sol assez ferme et « stable, car il le rejette, et se sert de son opposé, savoir, de k c4 fosse d'où on l'a rejeté; et, s'appuyant un peu trop impru- « demment sur cette fosse conune sur quelque chose de feime, « il se trouve accablé. 1»

Où derechef il ne faut que se ressouvenir de ces mots : « Vous a ne l'assurerez ni ne le nierez, v Et ce qui est dit ici d^un glaive à deux tranchants est plus digne de la sagesse de ce maçon que de celle de notre auteur.

9"" Il répondait : a Cet art et cet architecte pèchent avec con- « naissance. Car, le sachant et le voulant, et après en être averti, a il s'aveugle lui-même; et, rejetant volontairement toutes les « choses qui sont nécessaires pour bâtir, il se laisse tromper a soi-même par sa propre règle, en faisant non-seulement ce (c qu'il prétend, mais aussi ce qu'il ne prétend point et qu'il « appréhende le plus. 1»

Or, comme ce qui est ditici de cet architecte estsuffisamment convaincu de faux par la seule inspection de la chapelle qu'il a bâtie, de même les choses que j'ai démontrées prouvent assez que ce que l'on a dit de moi en pareille occasion est aussi peu véritable.

10** 11 répondait : « Il pèche par commission, lorsque, contre « ce qu'il avait expressément et solennellement défendu, il reo tourne aux choses anciennes et s'en sert, et que, contre les a lois qu'il avait observées en creusant, il reprend ce qu'il avait V rejeté. Vous vous en souvenez bien. »

Pc mâmç notre auteur nç se vcs^uvient pas dQ ces paroles ;

« Vous ne rassurerez ni ne le nierez, i» etc.; car autrement comment oserait-il dire ici qu'une chose a été solennellement défendue qu'un peu auparavant il a dit qu'il ne fallait pas même nier?

ii* n répondait: « 11 pèche par omission; car, après avoir « établi pour un de ses principaux fondements qu'il faut très- <K soigneusement prendre garde de ne rien admettre pour vrai <K que nous ne puissions prouver être tel, il s'en oublie souvent, « admettant inconsidérément pour vrai et pour très-certain tout « ceci sans le prouver. La terre sablonneuse n'est pas assez « ferme pour soutenir des édifices, et plusieurs autres sembla- « blés maximes. »

En quoi ce maçon ne se trompait pas moins que notre auteur; celui-là appliquant au fossoiement, et celui-ci à l'abdication des doutes, ce qui n'appartient proprement qu'à la construction tant des bâtiments que de la pÛlosophie : car il est très-certain qu'il ne faut rien admettre pour vrai que nous ne puissions prouver être tel quand il s'agit d'assurer ou d'établir ce qui est vrai; mais quand il est seulement question de creuser ou de rejeter, le moindre soupçon d'mstabiûté ou de doute suffit pour cela.

12* Il répondait: « Cet art pèche en ce qu'il n'a rien de bon, <K ou rien de nouveau, et qu'il a beaucoup de superflu. Car, {<>, si <K par le rebut et le rejet qu'il fait du sable il entend seulement a ce fossoiement dont se servent tous les autres architectes, qui « ne rejettent le sable qu'entant qu'il n'est pas assez ferme pour a soutenir le faix d'un grand édifice, il dira quelque chose de « bon, mais il ne dira rien de nouveau; et cette façon de creu- « ser ne sera pas nouvelle, mais très-ancienne et conunune à « tous les architectes, sans en excepter un seul. 2<* Si, par cette « façon de creuser, il veut qu'on rejette tellement le sable qu'on « l'enlève tout à fait, qu'on n'en retienne rien et qu'on se serve « de son néant, c'est-à-dire de la vacuité du lieu qu'il remplisa sait auparavant, conrnie d'une chose ferme et solide, il dira a quelque chose de nouveau, mais il ne dira rien de bon; et « cette façon de creuser sera à la vérité nouvelle, mais elle ne « sera pas légitime. 3^ S'il dit que, par la force et le poids de « ses raisons, il prouve certainement et évidemment qu'il est « expérimenté dans l'architecture, et qu'il l'exerce, et que « néanmoins, en tant que tel, il n'est ni architecte, ni maçon, <i ni manœuvre, mais qu'il est d'une condition tellemert diiïJ-

5i0 MBMAIQOBI

« rente on séfArée de la leur qu'on peut conceYolr qaék il eii « sans qu'on ait connaissance des autres, de même que Ton peut « concevoir Tanimal ou une chose qui sent sans que Toa oon- « çoiye encore celle qui hennit, ou qui rugit, etc. ; il dira qud- « que chose de bon, mais il ne dira rien de nouveau, puisque « Ton ne chante autre chose partout dans les carrefours, et que « cela est enseigné par autant d'honunes qu'il y en a qui sont « tant soit peu versés dans Farchitecture, ou même ( posé que tt Farchitecture embrasse aussi la construction des murs, en « sorte que ceux4à soient dits être versés dans Farchitecture a qui mêlent le sable avec la chaux, qui taillent les pierres, ou « qui portent le mortier) par autant d'hommes qu'il y en a qui « croient que ce que je viens de dire est le métier des artisans « et des manœuvres, c'est-à-dire, en un mot, par tous les hom- « mes. 4* S'il dit avoir prouvé, par de bonnes raisons et mûreci ment considérées, qu'il existe véritablement, et qu'il est versé « dans Fart de Farchitecture, et que, pendant qu'il existe, il ne « s'ensuit pas pour cela qu'il ][ ait ni architecte, ni maçon, ni tt manœuvre qui existe véritablement, il dira quelque chose de « nouveau, mais il ne dira rien de bon ; ni plus ni moins que « s'il disait qu'un animal existe, et qu'il n'y a pouiiant ni lion, « ni renard, ni aucun autre animal qui existe. 5^ S'il dit qu'il « bâtit, c'est-à-dire qu'il se sert de Fart d'architecture dans la « construction de ses bâtiments, et qu'il bâtit de telle sorte que, <c par une action réfléchie, il envisage et considère ce qu'il fait, « et qu'ainsi il sache et voie qu'il bâtit (ce qui proprement s'ap- « pelle avoir connaissance, s'apercevoir de ce que Fon fait), et a s'il dit que cela est le propre de Farchitecture, ou de cet art « de bâtir qui est au-dessus de l'expérience des maçons et des a manœuvres, et partant qu'il est véritablement architecte ; il a dira ce qu'il n'a point encore dit, ce qu'il devait dire, ce que «c je m'attendais qu'il dirait, et ce que je lui ai même voulu a souvent suggérer lorsque je Fai vu s'efforçant en vain poiv « nous dire ce qu'il était ; il dira, dis-je, quelque chose de bon^ a mais il ne dira rien de nouveau, n'y ayant personne qui ne « Fait autrefois appris de ses précepteurs, et ceux-ci de leurs « maîtres jusques à Adam. Certainement s'il dit cela, combien « y aura-t-il de choses superflues dans cet art 1 combien d'exor- « bitantes ! quelle battologie I combien de machines qui ne sera veut qu'à la pompe ou qu'à nous décevoir I A quoi bon non»

6im LES gEPTlÉMBS OBISGTIONS. 61 i

« faire peur de TiDstabilitë de la terre, des tremblements des « lutins et d*autres vaines frayeurs ? Quelle est la un d*une fosse « si profonde qu'elle ne nous laisse, ce me semble, que le néant « de reste? Pourquoi des pérégrinations si longues, et de tant « de durée, dans les pays étrangers où les sens n'approchent « point parmi des ombres et des spectres? Que servent toutes c ces choses pour la construction d'une chapelle, comme si Ton « ne pouvait pas en bâtir une sans renverser tout sens dessus a dessous? Mais à quoi bon ce mélange et ce changement de « tant de diverses matières? Pourquoi tantôt rejeter les an- « ciennes et en employer de nouvelles, et tantôt rejeter les nou- « velles pour repi'endre les anciennes? Ne serait-ce point peut^ « être que, comme nous devons nous comporter autrement dans ce le temple, ou en la présence des personnes de mérite, que « dans une hôtellerie ou une taverne, de même à ces nouveaux « mystères il faut de nouvelles cérémonies? Mais pourquoi, « sans s'amuser à tant d'embarras, n'a-t-il point plutôt ainsi € clairement, nettement et brièvement eiposé la vérité : Jebâ- « tis, j'ai connaissance du bâtiment que je fais, donc je suis un « architecte ? O» Enfin, s'il dit que de bâtir des maisons, de disa poser et d'ordonner de leurs chambres, cabinets, portiques, « pories, fenêtres, colonnes et autres ornements, et de corn- « mander à tous les ouvriers qui y mettent la mam, comme « charpentiers, tailleurs de pierres, maçons, couvreurs, man- « œuvres et autres, et de conduure tous leurs ouvrages, c'est a tellement le propre d'un architecte qu'il n'y a pas un autre a artisan et ouvrier qui le puisse faire, il dira quelque chose « de nouveau, mais il ne dira rien de bon, et encore le dira-t-il « sans preuve et sans aveu, si ce n'est peut-être qu'il nous « garde et nous cache quelque chose (qui est le seul refuge qui « lui reste) pour nous le montrer avec étonnement et admira* a tion en son temps ; mais il y a si longtemps qu'on attend cela a de lui, qu'il n'y a plus du tout lieu de l'espérer. » En dernier « lieu il répondait : Vous craignei ici sans doute (et je vous le a pardonne] pour votre art et manière de bâtir, laquelle vous « chérissez, et que vous caresseï et embrasseï comme votre tf propre production; vous aves peur que, l'ayant rendue coua pable de tant de péchés, et la voyant maintenant qui fait eau « partout, je ne la condamne au rebut Ne craignei pourtani « point: je suis votre ami plus que vous ne peuMs; jo vaincrai

512 BEMARQUE8

a votre attente, ou du moins je la tromperai, Je me tairai et ao- « rai patience. Je sais qui vous êtes, et je connais la force et « vivacité de votre esprit. Quand vous aurez pris du temps suf- « fisamment pour méditer, mais principalement quand vous « aurez consulté en secret votre règle qui ne vous abandonne « jamais, vous secouerez toute la poussière, vous laverez toutes « les taches, et vous nous ferez voir pour lors une architecture a bien propre et bien nette, et exempte de tout défaut. Gepen- « dant contentez-vous de ceci, et continuez de me prêter votre a attention, pjndant que je continuerai de satisfaire à vos dea mandes. J'ai compris beaucoup de choses en peu de paroles, « pour n'être pas long, et n'en ai touché la plupai't que l^èrea ment, comme sont celles qui concernent les voûtes, Touvera ture des fenêtres, les colonnes, les portiques, et autres sem- « blables. Mais voici le dessein d'une nouvelle comédie. »

81 L'on PEUT INVENTER OIŒ NOUVELLE ARCBITECTURK.

«c Vous demandez, en troisième lieu, si Ton peut Inventer, » etc.

Gomme il demandait cela, quelques-uns de ses amis, Toyant que son extrême jalousie et la haine dont il était emporté étaient passées en maladie, ne lui permirent pas de déclamer ainsi davantage dans les places publiques, mais le firent aus* sitôt conduire chez le médecin.

Pour moi, je n'oserais pas, à la vérité, soupçonner rien de pareil de notre auteur; mais je continuerai seulement de faire voir ici avec quel soin il semble qu'il ait tâché de Timiter en toutes choses. 11 se comporte entièrement conmie lui en juge très-sévère, et qui prend soigneusement et scrupuleusemoit garde de rien prononcer témérairement; car, après m^avoir onze fois condamné pour cela seul que j'ai rejeté tout ce qui est douteux pour fonder et établir ce qui est certain, de même que si j'avais creusé profondément pour jeter les fondements de quelque grand édifice, enfin, à la douzième fois, il commence à examiner la chose et dit : 1^ que si je l'ai entendue de la manière qu'il sait que je l'ai entendue, ainsi qu'il parait par ces paroles : « Vous ne l'assurerez ni ne le nierez, » et qn*il m'a lui-même attribuées, qu'à la vérité j'ai dit quelque chose de bon, mais que je n'ai rien dit de nouveati.

2^ Qae si je Fai entendue de cette autre façon, d*oti il a pris sujet de me rendre coupable de ces onze péchés précédents, et qu*il sait néanmoins être si éloignée du Téritable sens que j'y ai donné, qu'un.peu auparavant, dans le paragrapiie lU de sa prenuère question, il m'introduit lui-même parlant d'elle avec risée et admiration en cette sorte : « Et comment cela pour- « rait-il venir en l'esprit d'un homme de bon sens ? x> que pour lors j'ai bien dit quelque chose de nouveau, mais que je n'ai rien dit de bon. Qui a jamais été, je ne dirai pas si insolent en paroles et si peu soucieux de la vérité, ou même de ce qui en a l'apparence, mais si imprudent et si oublieux quede reprocher, conune fait notre auteur, plus de cent tois à un autre, dans une dissertation étudiée, une opinion qu'il a confessée tout au commencement de cette dissertation même être si éloignée de la pensée de celui à qui il en fait le reproche, qu'il ne pense pas qu'elle puisse jamais Tenir en l'esprit d'un homme de bon sens?

Pour ce qui est des questions qui sont contenues dans les nombres 3, 4 et 5, soit dans les réponses de notre auteur, soit dans celles de ce maçon, elles ne font rien du tout au sujet, et n'ont jamais été mues ni par moi ni par cet architecte; mais il est vraisemblable qu'elles ont premièrement été inventées par ce maçon, afin que, comme il n'osait pas toucher aux choses qui avaient été faites par cet architecte, de peur de découvrir trop manifestement son ignorance, l'on crût néanmoins qu'il reprenait quelque chose de plus que cette seule façon de creuser ; en quoi notre auteur l'a aussi parfaitement bien imité.

3® Car, quand il dit qu'on peut concevoir une chose qui pense sans concevoir ni un esprit, ni une âme, ni un corps, il ne philosophe pas mieux que fait ce maçon quand il dit qu'un homme qui est expérimenté dans l'architecture n'est pas pour cela plutôt architecte que maçon ou manœuvre, et que l'un se peut lort bien concevoir sans pas un des autres.

4* Gomme aussi c'est une chose aussi peu raisonnable de dire qu'une chose qui pense existe sans qu'un esprit existe, que de dire qu'un homme versé dans l'architecture existe sans qu'un architecte existe, au moins quand on prend le nom d'esprit, ainsi que du consentement de tout le monde gai dit qu'il le lallait prendre. Et il y a aussi peu de répugnance qu'une chose qui pense existe sans qu'aucun corps existe , qu*il y ea a qu'un

514 ABHà&QDBg

homme yené dans rarchitecture existe sans qu^aucon mafOD ou manœuvre existe.

5^ De même, quand notre auteur dit qu'il ne suffit pas qa^ane chose soit une substance qui pense pour être tout à fait spirituelle et au-dessus de la matière, laquelle seule il veut pouToir être proprem^t appelée du nom d^esprit; mais qu'outre cela il est requis que, par un acte réfléchi sur sa pensée, elle pense qu'elle pense, ou qu'elle ait une connaissance intérieure de sa pensée ; il se trompe en cela comme fait ce maçon quand il dit qu'un homme expérimenté dans l'architecture doit, par un acte réfléchi, considérer qu'il en a l'expérience avant que de pouvoir être architecte : car, bien qu'il n'y ait point d'architecte qui n'ait souvent considéré, ou du moins qui n'ait pu considérer qu'il savait l'art de bâtir, c'est pourtant une chose manifeste que cette considération n'est point nécessaire pour être véritablement architecte; et une pareille considération ou réflexion est aussi peu requise, afin qu'une substance qui pense soitaadessus de la matière. Gar la première pensée, quelle qu'elle soit, par laquelle nous apercevons quelque chose, ne dilËre pas davantage de la seconde, par laquelle nous apercevons que nous Tavons déjà auparavant aperçue, que ceUe-ci diUere de la troisième, par laquelle nous apercevons que nous avoos déjà aperçu avoir aperçu auparavant cette chose ; et l'on ne saurait appoi-ter la moindre raison pourquoi la seconde de ces pensées ne viendra pas d'un sijyet corporel, si l'on accorde que la première en peut venir. C'est pourquoi notre auteur pèche en ceci bien plus dangereusement que ce maçon; car, en ôtant la véritable et très-intelligible diflérence qui est entre les choses corporelles et les incorporelles, à savoir, que celles-ci pensent et que les autres ne pensent pas, et en substituant une autre en sa place, qui ne peut avoir le caractère d'une diflérence essentidle, à savoir, que celles^:i considèrent qu'elles pensent et que les autres ne le considèrent point, il empêche autant qu'il peut qu'on ne puisse entendre la réelle distinction qui est entre l'âme et le corps.

60 il est encore moins excusable de favoriser le parti des bêtes brutes, en leur accordant la pensée aussi bien qu'aux hommes, que l'est ce maçon de s'être voulu attribuer à soi et à ses semblables la connaissance de l'arcbitecture aussi bies qu'aux architectes.

tint LES SBmÉMBS OBJBCnOllS. BIS

Et enfin il paraît bien que Fun et Tautre nV>nt point eu égard à ce qui était Trai ou mftme ^aisemblable, mais seulement à ce qui pouvait être le plus propre pour décrier son adversaire, et le faire passer pour uq homme de peu de sens auprès de ceux qui ne le connaissaient point, et qui ne se mettraient pas beaucoup en peine de le connaître. Et pour cela celui qui a fait le rapport de toute cette histoire a fort bien remarqué, X>our expriitier la furieuse enyie et jalousie de ce maçon, qu'il avait vanté comme un magnifique appareil la fosse qu'avait fait creuser cet architecte; mais que, pour le roc que Ton avait découvert par son moyen, et pour la chapelle que Ton avait bâtie dessus, il Tavait négligée et méprisée comme une chose de peu d'importance, et que néanmoins, pour satisfaire à Tamitié qu'il lui poilait et à la bonne volonté qu'il avait pour lui, il n'avait pas laissé de lui rendre grâces et de le remercier, etc. ; comme aussi dans la conclusion il l'introduit avec ces belles acclamations en la bouche : « Enfin, s'il dit cela, « combien y aura-t-il de choses superflues, combien d'exorbi- €c tantes ! quelle battologie 1 combien de machines qui ne ser- « vent qu'à la pompe ou à nous décevoir 1 9 Et un peu après : « Vous craignez ici, sans doute, et je vous le pardonne, pour « votre art et manière de bâtir, laquelle vous chérissez, et que « vous caressez et embrassez comme votre propre produc- « tion, etc. ; ne craignez pourtant point, je suis votre ami plus « que vous ne pensez, 9 etc. Car tout cela représente si naïvement la maladie de ce maçon, que je doute qu'aucun poète eût pu la mieux dépeindre. Mais je m'étonne que notre auteur l'ait si bien imité en toutes choses, qu'il semble ne prendre pas garde à ce qu'il fait, et avoir oublié de se servir de cet acte réfléchi de la pensée, qu'il disait tout à l'heure faire la différence de l'homme d'avec la bête. Car certainement il ne dirait pas qu'il y a un trop grand appareil de paroles dans mes écrits, s'il considérait que celui dont il s'est servi, je ne dirai pas pour impugner, car il n'apporte aucune raison pour le faire, mais pour aboyer (qu'il me soit ici permis d'user de ce mot un peu rude, car je n'en sais point de plus propre pour ezprimer la chose) après ce seul doute métaphysique dont j'ai parlé dans ma première Méditation, est beaucoup plus grand que celui dont je me suis servi pour le proposer. Et il se serait bien empêché d^accuser mon discours de battologie s'il avait pris garde

Uigitizecl by VJV^VJ'

B16 EEHARQDES 811R LES 8BFT1ÈKB9 OBIECnOlW.

de queUe longue, superflue et inutile loquacité il 8*est servi dans toute sa dissertation, à la fin de laquelle il assure pourtant n*aToir pas voulu être long. Mais parce qu'en cet endioit-là même il dit qu'il est mon ami, poiu* le traiter aussi le plus amiablement qu*il m*est possible, de même que ce maçon fut conduit par ses amis chez le médecin, de même aussi j'aurai soin de k recommander à son supérieur»

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