‹ Œuvres de Descartes (volume 3)Chapitre 7 sur 91 · INTRODUCTION. XIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XIII

donc je suis, supposait une majeure : Tout ce qui pense est ou existe; que , par conséquent , la perception concrète du moi était précédée par quelque notion abstraite, laquelle lui était nécessaire, et qu'il fallait vérifier avant d'admettre l'autonté et la légitimité de la conscience. Mais c*est confondre taules les questions : dans Tordre logique , l'abstrait est affirmé le premier; dans Tordre ontologique, c'est Dieu-, et dans Tordre de la connaissance,^ c'est le moi '.

La première conception ne peut être une idée abstraite; la première affirmation d'existence réelle, ou la première idée concrète, ne peut être Tidée du non-mol *, car je ne puis penser sans penser à moi , et quelque proposition que forme mon intelligence, je ne la saisis que dans son rapport avec ma personne, à condition que je sois, et que je puisse me fier à ma propre intelligence. Toute affirmation est vraie, quand elle est vraie, si je suis. S'affirmer soi-même est un acte *, c'est en quelque sorte la prise de possession du moi par le moi. A=A ne précède pas moi=moi ; car il faut que je me possède d'abord moi-même, que je me retrouve moi-même, pour porter un jugement , et prononcer sur toute question d'identité ou de disparité abstraite. Moi qui pense, et qui pense à moi, je sens et je déclare en mêmetemps que je suis : le principe de contradiction néce^airc à la connaissance est engagé dans cette première affirmation, dans ce premier acte. Je me sens dans le premier fait de conscience , je me sens opposé à un être limité comme moi , inférieur à moi, quoique réel. Descartes prouve le premier fait en établissant le Cogito^ ergo sum, et le second sous une forme particulière , CQ démontrant que dans la perception des objets sensibles je no suis pas le jouet d'un malin esprit. Celui qui a dit : Le moi, sujet absolu , pose le moi et le non-moi comme réciproquement limitables l'un par Tautre , n'a rien ajouté à Descartes.

i Dcscarles, éd. de M. Cousin, t. 1, p. 247, 403; t. 2, p. 74 et 333.

UV INTRODUCTION.

La ibrce invincible qui est dans cette proposition, JepeMe^ donc je suis, tient à la nature même de la pensée, et c'est ce qoe Descartes aurait fait voir sll eût approfondi le phénomène de la conscience. Qu'est-ce que la connaissance, sans la conscience de la connaissance? Mais qu'est*ce que la conscience, sinon Tappropriation de la connaissance, la conception d'un rapport entre le moi et la pensée ou l'idée même prise comme objet? Dans tout fait de conscience il y a un jugement, et la conception de l'intervention du moi dans le prononcé de ce jugement. On appelle précisément rendre claire une idée, se la rendre propre , la mettre à sa portée , en harmonie avec la nature et les habitudes du sujet pensant. Je puis douter de la légitimité d'un jugement , non de l'existence du jugement lui-même. De ces trois termes, moi, ma pensée et son objet, je puis nier l'objet sans difliculté ; mais quand je m'efforcerais de douter aussi de ma pensée, je ne pourrais le faire sans avoir conscience de le faire, et par conséquent sans m'affirmer moi-même. J'élimine l'objet externe, j'élimine la pensée en tant que réalité objective \ mais je ne puis éliminer la conscience même, qui est la condition de tout jugement, même négatif. L'acte par lequel je prononce la négation la pins radicale n'existe pour moi qu'à condition que je le connaisse comme mien, c'est-à*dire que je me connaisse dans un rapport d'appropriation avec lui, c'est-àdire que j'en aie conscience. De sorte que l'aRirmation de moi-même comme être pensant est la condition du scepticisme le plus radical '.

A « Nous supposons facilement qu'il n'y a point de Dieu, ni de ciel, ni de terre, et que nous n'avons point de corps; mais nous ne saurions suppoter de même que nous ne sommes point pendant que nous doutons de la vérité de toutes ces choses; car nous avons tant de répugnance à concevoir que ce qui pense n'est pas véritablement au même temps qu'il pense, que, nonobstant toutes les plus eitravagantes suppositions, nous ne saurions nous empêcher de croire que cette conclusion. Je pense, donc je suis, ne soit vraie, et par consé-

INTRODlCTlOlf. XV

Nous transcrivons ici tes deux phrases suivantes de saint Augustin ^ : Priùs abs te quasro utrùm tu ipse sin : an tu fartasse metuis ne in hâc tnterrogatione faliaris, cùm utique si non esses, falli omnind non posses. — Mihi esse me, idque nasse et amare, certissimum est. Nulla in his verà aeademieorum argumentorumformido, dicentium : Quidsifalleris? Si enim fallor^ sum ; nom qui non est, utique necfatlipotest; ac per hoc, sum, si fallor.

Descartes, une fois en possession d'une première vérité, en conclut aussitôt l'existence d'un critérium. La raison pour laquelle il croit à la vérité de cette proposition, Jepense^ donc je suis , c'est qu'elle lui parait clairement et distinctement être vraie. Il se résout donc d'admettre tout ce qui portera ce même caractère; et ce sera pour lui le oriterium de la vérité.

Cette partie de la théorie de Descaries n'a pas toujours été entendue. En établissant un critérium, Descartes ne prétend pas posséder désormais une règle infaillible dont il suffise de rapprocher un jugement pour savoir si ce jugement est vrai ou faux. Il n'y a rien de pareil en philosophie , si ce n'est pour la valeur des syllogismes. On feu\ faire la preuve d'un syllogisme, comme on dit en arithmétique, en le rapprochant des règles d'Aristote; mais un tel empirisme en philosophie générale serait un contre-sens , et impliquerait d'ailleurs nécessairement un cercle vicieux dans la science des premiers principes. Le critérium cartésien n'est autre chose qu'une formule particulière du Je pense, donc je suis, et ne contient rien de plus. Je pense, donc je suis, est Taffirmation sous forme concrète et psychologique de ce dont le critérium est raflhrmation logique et générale. C'est un acte

qaent la première et la plus certaine qui se présente à celui qui condoH ses pensées par ordre. » {Principes, 7.)

> Lib. 2 De Lib. Arhiir., c. 8, et lib. S De Civ. Dei, c. 26.

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