‹ Œuvres de Descartes (volume 3)Chapitre 74 sur 91 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Irt n. Des perceptions que nous rapportons à notre âme.

Les perceptions qu'on rapporte seulement à Tàme sont celles dont on sent les effets comme en Tâme même, et desquelles on ne connaît communément aucune cause prochaine à laquelle on puisse les rapporter : tels sont les sentiments de joie, de colère, et autres semblables, qui sont quelquefois excités en nous parles objets ((ui meuTctit nos nerfs, et quelquefois aussi par d^autres causes. Or, encore que toutes nos perceptions, tant celles qu'on rapporte aux objets qui sont hors de nous que celles qu'on rapporte aux diverses affections de notre corps, soient véritablement <ies passions au regard de notre âme lorsqu'on prend ce mot en sa plus générale signification ; toutefois on a coutume de le restreindre à signifier seulement celles qui se rapportent à l'âme même, et ce ne sont que ces derniers que j'ai entrepris ici d'expliquer sous le nom de passions del'âme.

Art S6. Que les imaginations qui ne dépendent qiie du mouvement fortuit des esprits peuTent être d'aussi Tëritables passibnS qbe les perceptions qui dépendent des nerfs*

il reste ici à remarquer que toutes les mêmes choses que l'âme aperçoit par l'entremise des nerfs lui peuvent aussi être représentées par le cours fortuit des esprits, sans qu'il y ait autre différence sinon que les impressions qui viennent dans le cerveau par les nerfs ont coutume d'être plus vives et plus expresses que celles que les esprits y excitent : ce qui m*a fait dire en l'article 21 que celles-ci sont comme l'ombre et la peinture des autres. 11 faut aussi remarouer qu'il arrive quelquefois que cette peinture est si semblable à la chose qu'elle représente qu'on peut y être trompé touchant les perceptions qui se rapportent aux objets qui sont hors de nous, ou bien celles qui se rapportent à quelques parties de notre corps, mais qu'on ne peut pas l'être en même façon touchant les passions, d'autant qu'elles sont si ji^rbchés et si intérieures à notre âme qu'il iBst impossible qu'elle les sente sans qu'elles soient véritablefaient telles qu'elle les ^ent. Ainsi souvent lorsqu'on dort, et même quelquefois étant éveillé, on imagine si fortement certaines choses qu'on pense les voir devant soi ou les sentir en son c'orpë, bien qu'elles n'y soient aucunement; mais, encore qu'on soit endoimi et qu'on itve, on ne saurait se sentir triste

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536 LES PASSIONS DE l'aME.

OU ému de quelque autre passion, qu'il ne soit très-vrai que rame a en soi cette passion.

Art. 17. La définitton des pusiou de rime.

Après avoir considéré en quoi les passions dfiXAme diffirent de toutes ses autres pensées, il me sémblé'qù'on peut généralement les définir des perceptions, ou des sentiments^ oajje^ émotious de i amè, qu'on rapporte particulièrement A -dlfir <t qui sont causées^ et enicetenueSj, et fortffiées par qufilqufi^ mouvement des esprits*

AH. 28. Eiplic«tion de la première partie de cette définhioiu

On les peut nommer des perceptions lorsqu'on se sert généralement de ce mot pour signifier toutes les pensées qui ne sont point des actions de Pâme ou des Yolontés, mais non point lorsqu'on ne s'en sert que pour signifier des connaissances évidentes ; car l'expérience fait voir que ceux qui sont le plus agités par leurs passions ne sont pas ceux qui les connaissent le mieux, et qu'elles sont du nombre des perceptions que l'étroite alliance qui est entre l'âme et le corps- rend confuses et obscures. On ks peut aussi nommer des sentiments, à cause qu'elles sont reçues cil l'âme en même façon que les objets des sens extérieurs, et ne sont pas autrement connues par eUe; mais on peut encore mieux les nommer des émotions de l'âme, non-seulement à cause que ce nom peut être attribué à tous les changements qui arrivent en elles, c'est-à-dire à toutes les diverses pensé» qui lui viennent, mais particulièrement pour ce que, de toutes les sortes de pensées qu'elle peut avoir, il n'y en a point d^autres qui l'agitent etl'ébranlent si fort que font ces passions.

Art M. Explication de loa antre partie.

J'ajoute qu'elles se rapportent particulièrement à TAme, pour les distinguer des autres sentiments qu'on rapporte, les uns aux objets extérieurs, comme les odeurs, les sons, les couleurs ; les autres à notre corps, comme la faim, la soif, la douleur. J'ajoute aussi qu'elles sont causées, entretenues et fortifiées par quelque mouvement des esprits, afin de les distinguer de nos volontés, qu'on peut nommer des émotions de l'âme qui se rapportent à elle, mais qui sont causées par elle-même; ef aussi

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afin d'expliquer leur dernière et plus prochaine cause, qui les distingue derechef des autres sentiments*

Art. 90. Que rime est unie à tontes les parties dn corps eonjointemeiit

Mais, pour entendre plus parfaitement toutes ces choses, fl est besoin de savoir gueVAuifi ft^t vfSptflhlpmpTit jointe à toutle corps^ et qu'on ne i^eut jgas proprfipient dire qu'elle soit en quelquune de ses parties à Texclusion des autres, à cause qu'il ësi un, et en quelque façon indivisible, à raison de la disposition de ses organes, qui se rapportent tellement Tun à l'autre que, lorsque quelqu'un d'eux est ôté, cela rend tout le corps défectueux ; et à cause qu'elle £st d'upe nature^ n'a aucun rapport à l'étendue oi^ui..dJUlfiQâiôns ou autres propriétés de la matière dont le corps est composé, mais seulement à toutl'assem- 6Iâge'~^de ses organes, conune il parait de ce qu'on ne saurait aucunement concevoir la moitié ou le tiers d'une âme, ni quelle étendue eUe occupe, et qu'elle ne devient point plus petite de ce qu'on retranche quelque partie du corps, mais qu'elle s'en sépare entièrement lorsqu'on dissout l'assemblage de ses organes.

Art. 91. Qn*il y a nne petite glande dans le eerrean en laquelle l'âme eieree mi fonctions plos partieulièrement qne dans les antres parties.

Il est besoin aussi de savoir que, bien que l'âme soit jointe à tout le corps, il y a néanmoins en luLqiielque partie en laquelle elle exerce ses fonction? plus particulièrement qu'en toutes les autres; et on croit communément que cette partie est le cerveau, ou peut-être le cœur : le cerveau, à cause que c'est à lui que se rapportent les organes des sens; et le coeur, à cause que c'est comme en lui qu'on sent les passions. Mais en examinant la chose avec soin, il me semble avoir évidemment reconnu que la partie du corps en laquelle l'âme exerce immédiatement ses fonctions n'est nuUem^t le cœur, ni aussi tout le cerveau, mais seulement la plus intérieure de ses parties, qui est igiecertaine glande fort petite, située dans le milieu de sa substauce, et tellement suspendue au-dessus du conduit par lequel les esprits de ses cavités antérieures ont conmiunication avec ceux de la postérieure, que lea moindres mouvements qui sont en elle peuvent beaucoup pour changer le cours de ces esprits, et réciproquement que les moindres changements qui arrivent au

538 LES PASSiOMS DE L*A1IB.

cbnrl des esprits peuvent beaucoup pour changer iés mouTements de cette glûide.

Art St. Comment on comiatt quo cette glande est le prioc{p«l siège de FIbb.

La raison qui me persuade que Tâme ne petit avoir en tout le corps aucun autre lieu que cette glande où elle eierce immëdiatement ses fonctions est que je considère que les autres parties de n*otre cerveau sont toutes doubles, comme aussi noiis avons deux *yeux,"l[eux mains, deux oreilles, et enfin fous les organes de nos sens extérieure sont doables; et que, d'autant que nous n'avons qu*une seule et simple pensée dMufi même chose en même temps, il faut nécessairetneht qu'il y ait qudque îîeù où les deux images qui viennent par les deuxjeui^où les 3eux autres impressions qui viennent d'un seul objet par les doubles organes des autres sens, se puissent assembler en une avant qu'êflcs ^aiVrentient â rtttîS; àrni qu'eirês ne lui représentent pas deux objets au îîèîï a^'ùn : et ori j^eut aisément concevoir qiie ces images ou autres impressions se réunissent en cette glande par Tentremise des esprits qui remplissent leâ cavités du cerveau ; mais il n'y a aucun mitrer' endroit dans le corps où elles puissent ainsi être unies sinon enslxite de ce qu'elles le sont en cette glande.

Art. 85. Que le stége des passioni bVstpas dans té c<enr.

Pour l'opihion de ceux qui pensent que l'âme reçoit ses passions dans le cœur, ^e n'est aucunement coosidénJile, car elle n'est fotidée que sur ce que les passions y font sentir qudque altération ; et il est aisé à remarquer que cette altération n'est sentie comme dans le cœur que par Tentremise d*un petit nerf qui descend du cerveau vers lui, ainsi que la douleur est sentie comme dans le pied par l'entremise ée& nerfs du pied, et les astres sont aperçus comme dans le del par l'entremise de leur lumière et des neri^ optiques : en sorte qu'il n'est pas plus nécessaire que notre âme exerce inunédiatement ses fonctioDS dans le cœur pour y sentir ses passions qu'il est nécessaire qu'elle soit dans le ciel pour y voir les astres.

Art. 54. Gomment rimt el le corps agissioai I^bb eontre ranCm.

Concevons donc id que Fâme a son si^ principal dans la

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