‹ Œuvres de Descartes (volume 3)Chapitre 80 sur 91 · LES PA88101I8 M L^AME · texte numérisé non relu

LES PA88101I8 M L^AME

moire les cliôses que nous avons auparayant ignorées; car nous n'admirons que ce qui noos parait rare et extraordio^re : et rien ne nous peut paraître tel que pour ce que nous FaToiis ignoré, ou même aussi pour ce qu'il est différent des dioses que nous avons sues ; car c'est une différence qui fait qu'on le nomme extraordinaire. Or» encore qu'une chose qui nous était inconnue se présente de nouveau à notre entendement oa à nos sens, nous ne la retenons point pour cela en notre mémoire, si ce n'est que l'idée que nous en avons soit foilifiée en notre cerveau par quelque passion, ou bien aussi par l'application de notre entendement que notre volonté détermine à une attention et réflexion particulière. Et les autres passions peuvent servir pour faire qu'on remarque les choses qui paraissent bonnes ou mauvaises, mais nous n'avons que l'admiration pour celles qui paraissent seulement rares. Aussi voyons-nous que ceux qui n'ont aucune inclination naturelle à cette passion sont ordinairement fort ignorants.

Art 76. Ko quoi ell« peut nuire, et comment on peut snppléer à son déEuit et corriger son excès.

Mais il arrive bien plus souvent qu'on admire trop, et qu^on s'étonne en apercevant des choses qui ne méritent que peu ou point d'être considérées, que non pas qu'on admire trop peu ; et cela peut entièrement êter ou pervertir l'usage de Ja raison. C'est pourquoi, encore qu'il soit bon d'être né avec quelque inclination à cette passion, pour ce que cela nous dispose à Tacquisition des sciences, nous devons toutefois' tâcher par après de nous en délivrer le plus qu'il est possible. Car il est aisé de suppléer à son défaut par une réflexion et attention particulière, à laquelle notre volonté peut toujours obliger notre entendement lorsque nous jugeons que la chose qui se présente en vaut la peine; mais il n'y a point d'autre remède pour s'empêcher d'admirer avec excès que d'acquérir la connaissance de plusieurs choses, et de s'exercer en la considération de toutes celles qui peuvent sembler les plus rares et les plus étranges.

Art. 77. Que m m sont ni les plus stnpides ni les ploi habUes qû sont le plus portés à radnùrtIiOB.

Au reste, encore qu'il n*y ait que ceux qui sont hébétés et stupides qui ne sont point portés de leur Naturel à l'admiration,

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DEVXIÂMI PARTIE. 557

ce n'est pas à dire que ceux qui ont le plus d'esprit y soient toujours le phis enclins ; mais ce sont principalement ceux qui, bien qu'ils aient un sens commun assez bon, n'ont pas toute^ fois grande opinion de leur suffisance.

Art. 78. Que soa excès peut passer an babitode lorsqa'on manque de le corriger.

Et bien que cette passion semble se diminuer par l'usage, à cause que plus on rencontre de choses rares qu'on admire, plus on s'accoutume à cesser de les admirer, et à penser que toutes celles qui se peuvent présenter par après sont vulgaires, toutefois, lorsqu'elle est excessive et qu'elle fait qu'on arrête seulement son attention sur la première image des objets qui se sont présentés, sans en acquérir d'autre connaissance, elle laisse après soi une habitude qui dispose l'âme à s'arrêter en même façon sur tous les autres objets qui se présentent, pourvu qu'ils lui paraissent tant soit peu nouveaux. Et c'est ce qui fait durer la maladie de ceux qui sont aveuglément curieux, c'est-à-dire qui recherchent les raretés seulement pour les admirer, et non point pour les connaître : car ils deviennent peu à peu si admiratifs, que des choses de nulle importance ne sont pas moins capables de les arrêter que celles dont la recherche est plus utile.

Art. 79. Les définitions de Fainour et de la haine.

L'amour est une émotion de l'âme causée par le mouvement des esprits qui l'incite à se joindre de volonté aux objets qui paraissent lui être convenables. Et la haine est une émotion, causée par les esprits, qui incite l'âme à vouloir être séparée des objets qui se présentent à eUe comme nuisibles. Je dis que ces émotions sont causées par les esprits, afin de distinguer l'amour et la haine, qui sont des passions et dépendent du corps, tant des jugements qui porient aussi l'âme à se johidre de volonté avec les choses qu'elle estime bonnes et à se séparer de celles qu'elle estime mauvaises, que des émotions que ces seuls jugements excitent en l'âme.

Art. 80. Ce que c'est que se joindre ou se séparer de ^rolonté.

Au reste, par le mot de volonté, je n'entends pas ici parler du désir, qui est une passion à part, et se rapporte à l'avenir; mais du consentement par lequel on se considère dès à présent

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858 1E9 PASSION» D» CaMB:

comme joint ayec ce fu'oa aime, eq iprte qu'on imagiiie im tout duquel on pense être seulement une partie» et que la chosa aimée en est une autre. Comme» au (:x)i^tiaire, en la haine on se considère seul comme un tout, entièiemeot séparé <le la chose pour laquelle on a de Tayersion.

Art. Si. Dt la distbetton qi'on a Motnme de fiire entre ramonr de ooocapitoeBee

Or, on distingue communément deux sortes 4* amour, Fune desquelles est nommée amour de bienveillance, c'est-à-<Ure qui incite à vouloir du bien à ce qu'on aime ; Tauti-e est nommée amour de concupiscence, c'est-à-dire q^( fait dé&lrer la choee qu'on aime. Mais il me semble que cette distinction regarde seulement les effets de Tamour, ^t non point son essence ; car sitôt qu'on s'est joint de Tolonté à quelque objet, de quelque nature qu'il soit, on a pour lui de la bieuvciUauce, c'est-à-dire on joint aussi à lui de volonté les choses qu'on croit lui être convenables : ce qui est un des principaux effets de Famour. Et si on juge que ce soit un bien de le posséder ou d'être associé avec lui d'autre façon que de volonté, on le désire ; ce qui est aussi l'un des plus ordinaires effets dç Va^lQur.

Art St. Commeiit des pattioiu fort différeBlei oonnennent en « ^eOes firtiq^HPft de feaRpar*

Il n'est pas besoin aussi 4a 4istipguer autant d'espèces <r«QB0Dr qu'il y a de divers objets qu'on peut aimer; car, par f^i^>^^ enco^ que les passion» qM'un ambitieux a pour la gloire, un avaricieux pour l'argent, un ivrogne pour le vin, wn knital pour une femme qu'il veut violer, un homme d'honneur pour son ami ou pour sa maîtresse, et un bon pare pour ses en&nts, soient bien différentes entre dles, toutefois en ce qu'elles participent de ramoiu* elles sont semblaldes. Mais les quatre premiers n'ont de l'amour que pour la possession de« objets auxquels se v^porte leur passion, et n'en ont point pour les objets mêmes, pour lesquels ils ont s^ement du désir mêlé avec d'autres passions particulières, au lieu que l'amour qu'un bon père a pour ses enHuits est si par qu^ ne désire rien avoir d'eux, et ne veut point les posséder autrement qu'il fait, pi être joint à eux plys, étroitemeut qu'il est déjà ; niais, les.çonsidérant comme d'autres soi-même, il recherche leur bien comme le sien

PEUXI]feltB PARTIE. K5d

propre, ou même avec plus de soin, \XAxr ce que, se représentant que lui et eux font un tout dont il n'est pas la meilleure partie, il préfère souvent leurs intérêts aux siens, et ne cr^nt pas de se perdre pour les sauver. L'affection que les gens d'honneur ont pour leurs amis est de cette nature, bien qu'eiK soit rarement si parftdte; et celle qu'ils ont pour leur maîtresse en participe beaucoup, mais elle participe aussi un peu de l'autre.

Art. 8S. De la différence qui est entre la simple afféctioi^ Vunitié et la dévotion.

On pei^t, ce me semUe^ avec ineilleuTe raison, distinguer l'amour par l'estime qu'oa fait de ce qu'on «ûme, i comparaison de soi-même : ca^ lorsqu'on estipae Fobjet de son amp^ moins que soi, on n'a pour lui qu'uae simple affection ; lorsqu'on l'estime à l'égal de soi, cela se nomme amitié ; et lorsqu'on Ve»' timc davantage, la passion qu'on a peut être nommée dévotion. Ainsi on peut avoir de l'affection pour une fleur, pour un oiseau, pour un cheval; mais, à moins que d'avoir l'esprit fort déréglé, on ne peut avoir de l'amitié que pour des hommes. Et ils sont tellement l'objet de cette passion, qu'il n'y a point d'homme si imparfait qu'on ne puisse avoir pour lui une amitié très-parfaite lorsqu'on en est aimé et qu'on a T^nie véritablement noble et généreuse, suivant ce qui sert^ expliqué ci- après en l'article 144 et ( 46. Pour ce qui est de la dévotion, son principail objet est sans doute la souveraine Divinité, à laquelle on ne saurait manquer d'être dévot lorsqu'on la connaît comme U faut; mais on pei^ aussi avoir de la dévotion pour son prince, pour son pays, pour sa viDe, et même pour un homme particulier, lorsqu'on Festime beaucoup plus que soi. Or, la différence qui est entre ces troi^ sortes d'amour paraît principalement ptr leurs effets ; c«gr, d'autant qu^en toutes on se considère comme joint et uni à ^ ch,ose aimée, on est toujours prêt d'abandonner la moindre partie d^ tout qu'on compose avec elle pour conseiver l'autre. Ce aui fait qu'en la simple affeciipn l'on se préfère toujours à ce qu on aime, et qu'au contraire en la dévotion l'on préfère tellement la chose aimée à soi-même qu'on ne craint pas de mourir pour la conserver. De quoi qq a vu souve^ii^ des exemples en ceux qui se sont exposés à une mort certaine pour la défense de leur prince ou de leur ville, et même aussi quelquefois pour des personnes particulières auxquelles ils s'étaient dévoués.

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