G0 LES PASSIONS DE L^AME
Art. S4. Qa'il n'y a pat Uot d'eapèees de haine qw d'anoB^
Au reste, encore que la haine soit directement opposée il ramtfir, on ne la distingue pas toutefois en autant d^espèces, h cause qu*on ne remarque pas tant la différence qui est entre les maux desquels on est séparé de volonté qu^on Mt celle qui est entre les biens auxquels on est joint.
Art. 95. De ragrément et de rhorraur.
Et je ne trouve qu^une seule distinction considérable qui soit pareille en Tune et en Tautre. Elle consiste en ce que les objets tant de Famour que de la haine peuvent être représentés àFànie par les sens extérieurs, ou bien par les intérieurs et par sa propre raison : car nous appelons communément bien ou mal ce que nos sens intérieurs ou notre raison nous font juger convenable ou contraire à notre nature ; mais nous appelons beau ou laid ce qui nous est ainsi représenté par nos sens extérieurs^ principalement par celui de la vue, lequel seul est plus considéré que tous les autres : d'où naissent deux espèces d'amour, à savoir, celle qu'on a pour les choses bonnes, et celle qu'on a pour les belles, à laquelle on peut donner le nom d'agrément, afin de ne la pas confondre avec l'autre, ni aussi avec le dédr, auquel on attribue souvent le nom d'amour : et de là naissent en même façon deux espèces de haine, l'une desquelles se rapporte aux choses mauvaises, l'autre à celles qui sont laides ; et cette deniière peut être appelée horreur ou aversion, afin de la distinguer. Mais ce qu'il y a ici de plus remarquable, c^est que ces passions d'agrément et d'horreur ont coutume d'être plus violentes que les autres espèces d'amour ou de haine, à cause que ce qui vient à l'ftme par les sens la touche plus fort que ce qui lui est représenté par sa raison, et que toutefois elles ont ordinairement moins de vérité : en sorte que de toutes les passions ce sont celles-ci qui trompent le plus, et dont on doit le plus soigneusement se garder.
Art. 8a« U déSnittonda déair.
La passion du désir est une agitation de l'âme causée par les esprits qui la disposent à vouloir pour l'avenir les choses qu'elle
se représente lui éli c convenables. Ainsi on ne désire pas siMilc-
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DEUIIÉME PAATIE. 661
iDent la présence du bien absent, mais aussi la conservation du présent, et de plus Tabsence du mal, tant de celui qu'on a déjà que de celui qu'on croit pouvoir recevoir au temps à venir.
▲rt 87. Que c'est une pastioa qui n'a point de eontraire.
Je sais bien que communément dansTécole on oppose la passion qui tend à la recherche du bien, laquelle seule on nomme désir, à celle qui tend à la fuite du mal, laquelle on nomme aversion. Mais, d'autant qu'il n'y a aucun bien dont la privation ne soit un mal, ni aucun mal considéré comme une chose positive dont la privation ne soit un bien, et qu'en recherchant, par exemple, les richesses, on fuit nécessairement la pauvreté, en fuyant les maladies on recherche la santé, et ainsi des autres, il me semble que c^est toujours un même mouvement qui porte à la l'echerche du bien, et ensemble à la fuite du mal qui lui est contraire. J'y remarque seulement cette différence, que le désir qu^on a lorsqu'on tend vers quelque bien est accompagné d'amour, et ensuite d'espérance et de joie ; au lieu que le même désir, lorsqu'on tend à s'éloigner du mal contraire à ce bien, est accompagné de haine, de crainte et de tristesse ; ce qui est cause qu'on le juge contraire à soi-même. Mais si on veut le considérer lorsqu'il se rapporie également en même temps à quelque bien pour le rechercher, et au mal opposé pour l'éviter, on peut voir très-évidemment que ce n'est qu'une seule passion qui fait l'un et l'autre.
Art. 88. Quelle! lont ces divenet eipèces.
Il y aurait plus de raison de distinguer le désir en autant de diverses espèces qu'il y a de divers objets qu'on recherche ; car, par exemple, la curiosité, qui n'est autre chose qu'un désir de connaître, diffère beaucoup du désir de gloire, et celui-ci du désir de vengeance, et ainsi des autres. Mais il suffit ici de savoir qu'il y en a autant que d'espèces d'amour ou de haine, et que les plus considérables et les plus forts sont ceux qui naissent de l'agrément et de l'horreur.
Art. 89. Qad est le désir qui n«U de l'horreor.
Or, encore que ce ne soit qu'un même désir qui tend à la recherche d'un bien et à la fuite du mal qui lui est contraire,
1(62 LES PASSIONS DE l'AME.
ainsi qu'il a été dit, le désir qui naît de ragrément ne laisse pas d'être fort différent de celui qui naît de rhorreur, car cet agrément et cette horreur, qui vëritablemept sont contraires, ne sont pas le bien et le mal qui servent d*objets à ces désirs, mais seulement deux émotions de Tàme qui la disposent à rechercher deux choses fort différentes ; à savoir: Fhorreur est instituée de la nature pour représenter à Fâme une mort subite et inopinée, en sorte (}ue, bien que ce ne soit quelquefois que Fattouchemept d'un vermisseau, ou le bruit d'une feuille tremblante, ou son ombre, qui fait avoir de Thorreur, on sent d'abord autant d'émotion que si un péril de mort très-évident s^offrait aux sens, ce qui fait subitement naître Tagitation qui porte Tâme à employer toutes ses forces pour éviter un mal si présent ; et c'est cette espèce de désir qu on appelle commuiiément la fuite et l'aversion.
Art. 90. Qoel «t oelai qal natt de l'afrtmoL
Au contraire, Tagrément est particulièrement institué de la nature pour représenter la jouissance de ce qui agrée comme le plus grand de tous les biens qui appartiennent à Ibonune, ce qui fait qu'on désire très-ardemment cette jouissance. Uest vrai qu'il y a diverses sortes d'agréments, et que les désirs qui en naissent ne sont pas tous également puissants ; car, par exemple, la beauté des fleurs nous incite seulement à les regarder, et celle des fruits à les manger. Mais le principal est celui qui vient des perfections qu'on imagine en une personne qu'on pense pouvoir devenir u^ autre SK)i-mâme; car, avec la différence du sexe, que la nature a mise dans les hommes ainsi que dans les animaux sans raison, elle a mis aussi certaines impressions dans le cervean qui font qu'en certain âge et en certain temps on se conddère comme défectueux, et comme si on n'était que la moitié d'un tout dont une personne de l'autre sexe doit être l'autre moitié, en sorte que l'acquisition de cette moitié est confusément représentée par la nature conune le plus grand de tous les biens imaginables. Et encore qu'on Yme plusieurs personnes de cet autre sexe, on n'en souhaite pas pour cela plusieurs en même temps, d'autant que la nature ne fait point imaginer qu'on ait besoin de plus d'une moitié. Mais lorsqu'on remarque quelque diose en une qui agrée daYantage que ce qu'on rem£^rqi\e m oiême temps dans lei aut<^ cela
DfetJItÉMB PARTIE. IM
dëtermine Ykme à sentir pour celle-là seule toute rinclination que la natufe lui dotine à rechercher le hien qu'elle lui représente comme te plus grand qu'on puisse posséder ; et cette inclination ou ce désir qui naît ainsi de Vagrément est appelé du nom d'amour plus ordinairement que la passioti d'amour qui a ci-dessus été décrite. Aussi a-t-il de plus étranges effets, et c'est lui qui sert de principale matière aux faiseurs de romans et aux poètes.
Art «1. U d«^H6ii db la Joie.
La joie est une agréable émotion de l'âme > en laquelle consiste la jouissance qu'elle a du bien que les impressions du cerveau lui représentent comme sien. Je dis que c'est en cette émotion que consiste la jouissance du bien ; car» en effet» l'&me ne reçoit aucun autre fruit de tous les biens qu'elle possède; et pendant qu'elle n'en a aucune joie, on peut dire qu'elle n'en jouit pas pltls que si elle ne les possédait point. J'ajoute aussi que c'est du bieil qde les impressions du cerveau lui représentent comme sien, afin de ne pas confondre cette joie, qui est une passion, avec la joie purement intellectuelle, qui vient en l'âme par la seule action de l'âme^ et qu'on peut dire être tme ^^réable émotion excitée en elle-mème« en laquelle consiste la jouissance qu'elle a du bien que son entendement lui représente comme sien. Il est vrai que pendant que l'âme est jointe au corps cette joie intellectuelle ne peut guère manquer d'être accompagnée de celle qui est une passion ; car, sitôt que notre entendement s'aperçoit que nous possédons quelque bien; encore que ce bien puisse être si différent de. tout ce qui appartient au corps qu'il ne soit point du tout imaginable, l'imagination ne laisse pas de ftdre incontinent quelque impression dans le cerveau, de laquelle suit le mouvement des esprits qui excite la passion de la joie.
Art 91. la définition de la tristeise.
La tristesse est une kngueur désagréable en laquelle tonêiste l'incommodité que l'âme fé^ du mal, ou du défaut que les litipressions dti cëhreatt lui l'eprésentent comme lui appartenant. Et il y a aussi une tristesse intellectuelle qui il'est pas la passion» mais qui ne mah^e guère d'en âtre accompagnée.
S64 LES PASnONB DE L^AIS;
Art. OS. QueUei toot les caiiMS de cet deux pasaionf.
Or^ lorsque la joie ou la tristesee inteUectuéQe excHe ainsi celle qui est une passion , leur cause est assez évidente ; el on voit de leurs définitions que la joie vient de Topinion qu^on a de posséder quelque bien; et la tristesse, de Fopinion qu*on a d'avoir quelque mal ou quelque défaut, liais il arrive souvent qu'on se sent triste ou joyeux sans qu'on puisse ainsi distinctement remarquer le bien ou le mal qui en sont les causes, à savoir: lorsque ce bien ou ce mal lont leurs impressions dans le cerveau* sans Tentremise de Tftme, quelquefois à cause qu'ils n'appartiennent qu'au corps ; et quelquefois aussi, encore qu'ils appartiennent à l'Ame, à cause qu'elle ne les considère pas comme bien et mai, mais sous quelque autre forme dont l'impression est jointe avec celle du bien et du mal dans le cerveau.
âtL m. Comment ces pauioi» lont exdtéee par des bieDs et des maax qui ae regardent que le corps, et en quoi consistent le ehatouiUemeat et la doolear.
Ainsi, lorsqu'on est en pleine santé et que le temps est plus serein que de coutume, on sent en soi une gaieté qui ne- vient d'aucune fonction de l'entendement , mais seulement des impressions que le mouvement des esprits lait dans le cerveau ; et Ton ne se sent triste en même façon que lorsque le corps est indisposé, encore qu'on ne sache point qu'il le soit. Ainsi le diatouillement des sens est suivi de si près par la joie, et la douleur par la tristesse, que la plupart des hommes ne les distin* guent point: toutefois ils diffèrent si fort qu'on peut quelquefrâ souffrir des douleurs avec joie, et recevoir des chatouillements qui déplaisent. Mais la cause qui fait que pour l'ordinaire la joie suit du chatouillement est que tout ce qu'on nomme chatouillement ou sentiment agréable consiste en ce que les objets des sens excitent quelque mouvement dans les neri^ qui serait capable de leur nuire s'ils n'avaient pas assez de force pour lui résister ou que le corps ne fût pas bien disposé; ce qui fait une impression dans le cerveau laquelle, étant instituée de la nature pour témoigner cette bonne disposition et cette force, la représente à l'âme comme un bien qui lui appartient en tant qu'elle est unie avec le corps, et ainsi excite en elle la joie. C'est presque la même raison qui fait qu'on prend naturellement plaisir à se sentir émouvoir à toutes sortes de passionsi
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même à la tristesse et à la haine, lorsque ces passions ne sont causées que par les aventures étranges qu*on Toit représenter sur un théâtre, ou par d'autres pareils sujets, qui, ne pouvant nous nuire en aucune façon, semblent chatouiller notre âme en la touchant. Et la cause qui fait que la douleur produit ordinairement la tristesse est que le sentiment qu'on nomme douleur vient toujours de quelque action si violente qu'elle offense les nerfs; en sorte qu'étant institué de la nature pour signifier à Fftme le dommage que reçoit le corps par cette action, et sa faiblesse en cequ^il ne lui a pu résister, il lui représente Tun et rauti*e comme des maux qui lui sont toujours désagréables, excepté lorsqu'ils causent quelque bien qu'elle estime plus qu'eux.
Art. 95. Comment elles peavent aussi être excitées par des biens et des maux que râroe ne remarque point, encore qu'ils lui appartiennent; comme est le plaisir qu'on prend à se hasarder ou à se sowrenir du mal passé.
Ainsi, le plaisir que prennent souvent les jeunes gens à entreprendre des choses difficiles et à s'exposer à de grands périls, encore même qu'ils n'en espèrent aucun profit ni aucune gloire, vient en eux de ce que la pensée qu'ils ont que ce qu'ils entreprennent est difficile fait une impression dans leur cerveau qui, étant jointe avec celle qu'ils pourraient former s'ils pensaient que c'est un bien de se sentir assez courageux, assez heureux, assez adroit ou assez fort pour oser se hasarder à tel point, est cause qu'ils y prennent plaisir; et le contentement qu'ont les vieillards lorsqu'ils se souviennent des maux qu'ils ont soufferts vient de ce qu'ils se représentent que c'est im bien d'avoir pu nonobstant cela subsister.
Art. 96. Quels sont les monvements du sang et des esprits qui causent les cinq passions précédentes.
Les cinq passions que j'ai ici commencé à expliquer sont tellement jointes ou opposées les unes aux autres, qu'il est plus aisé de les considérer toutes ensemble que de traiter séparément de chacune, ainsi qu'il a été traité de l'admiration ; et leur cause n'est pas comme la sienne dans le cerveau seul, mais aussi dans le cœur, dans la rate, dans le foie, et dans toutes les autres parties du corps, en tant qu'elles servent à la production du sang et ensuite des esprits : car, encore que toutes les veines
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conduisent le sang qu'elles contiennent ten le cœur. Il artit« néanmoins quelquefois que celui de quelques-unes y est poussé avec plus de force que celui des autres; il arri?e aussi que les ouvertures par oii û entre dans le cœur, ou bien celles par od il en sort, sont t)lus élargies ou plus resserrées ime Ma que Tautre.
Art VI, Lei priooiptlM espérientes foi lerTut à oonnaltoe «•§ mùtnmtaàÊ 6D ramoof •
Or, en considérant les direrses altérations que rèxpérienoe fait voir de notre cor|>s pendant que notre âme est agitée de diverses passions, Je remarque en Famour quand elle est seule, c*est-à-dire quand elle n'est accompagnée d'aucune forte joie, ou désir, ou tristesse, que le battement du pouls est ^al et beaucoup plus grand et plus fort que de coutume; qu'on sent une douce chaleur dans la poitrine* et que k digûtion des viandes se fait fort promptement dans Testomac, en sorte que cette passion est utile pour la santé.
▲rt.9S.Iok halM
Je remarque, au contraire, en la haine, que le pouls est inégal et plus petit, et souvent plus vite; qu'on sent des froideurs entremêlées de je ne sais quelle chaleur âpre et piquante dans la poitrine ; que Testomac cesse de faire son office, et est enclin à vomir et rejeter les viandes qu'on a mangées, ou du moins k les corrompre et convertir en mauvaises humeurs.
Art. 99. Èû la Joie.
En la joie, que le pouls est égal et plus vite qu'à rordinaire, mais qu'il ti'est pAs ii fbrt ou si grand qu'en Fattiotir ; et qu'on sent une chaleur agréable qui n'est pds seulement en la poitrine, mais qui se répand aussi en toutes les parties extérieures du corps avec le sang qu'on y voit venir en abondance; et qfue cependant on perd quelquefois l'appétit à cause que la digestion se fait moins que de coutume.
Art. iOO. En la tristesse
En la tristesse, que le pouls est fadble et lent^ et qn^cn sent comme des liens autour du coeur qtii }e serieni, et des |
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DEIHUÉME PARTIE. 567
qui le gèleat et çommuniqueat l^ur froideur au reste du corps; et que cependant on ne laisse pas d'avoir quelquefois bon appétit, et de sentir que Festoroaç ne manque point à faire son devoir, pourvu qu'il n'y ait point de haine mêlée avec la tristesse.
Art 101. An dédr.
Çnân je remarque cela de particulier dans le désir, qu'il agite le cœur plus violemment qu'aucune des autres passions, et fournit w cerveau pl^s d'esprits, lesquels, passant de là dans les muscles, rendent tous les sens plus aigus et toutes les parties du corps plus mol)iles.
Art. 10t. Le BkoaTementda sang et des esprits en l'amonr.
Ces observations, et plusieurs autres qui seraient trop longues à écrire, m'ont donné sujet déjuger que, lorsque Tentendement se représente quelque objet d'amour, l'impression que cette pensée fait dans le cerveau conduit les esprits animaux, par les nerfs de la sixième paire, vers les muscles qui sont autour des intestins et de l'estomac, en la façon qui est requise pour feireque le suc des viandes, qui se convertit en nouveau sang, passe promptement vers le cœur sans s'arrêter dans le foie, et qu'y étant poussé avec plus de force que celui qui est dans les autres parties du corps, il y entre en plus grande abondance et y excite une chaleur plus forte, à cause qu'il est plus grossier que - celui qui a déjà été raréfié plusieurs fois en passant et repdssant par le cœur ; ce qui fait qu'il envoie aussi des esprits vers le cerveau, dont les parties sont plus grosses eit plus agitées qu'à l'ordinaire : et ces esprits , fortifiant l'impression que la première pensée de l'objet aimable y a faite, obligent l'âme à s'arrêter sur cette pensée; et c'est eu cela que consiste la passion d'amour.
Art. «05. En te haine.
Au contraire, en la haine, la première pensée de l'objet qui donne de l'aversion conduit tellement les esprits qui sonf dans le cerveau vers les muscles de l'estomac et des intestins, qu'ils empêchent que le suc des viandes ne se mêle avec le sang en resserrant toutes les ouvertures par où il a coutume d'y couler; et elle les conduit aussi tellement vers les petits nerfs de la rate et de la partie infërieuie du foie, où est le réceptacle de la Iule,
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que les fMirties du sang qui ont coutume d*ètre rejetées Yen ces endroitAà en sortent et coulent avec celui qui est dans les rameaux de la veine cave vars le cœur : ce qui cause beaucoup il'inëgalités en sa chaleur, d'autant que le sang qui vient de la rate ne s'échauffe et se raréfie qu'à peine , et qu'au contraire, celui qui vient de la partie inférieure du foie, où est toujours le fiel, s'embrase et se dilate fort promptement; ensuite de quoi les esprits qui vont au cerveau ont aussi des parties fort inégales et des mouvements fort extraordinaires ; d'où vient qu*ils y fortifient les idées de haine qui s'y trouvent déjà imprimées, et disposent Tàme à des pensées qui sont pleines d*aigreur et d'amertume.
Art.i04.SiiUJoi«.
En la joie ce ne sont pas tant les nerfs de la rate, du foie, de l'estomac ou des intestins qui agissent , que ceux qui sont en tout le reste du corps, et particulièrement celui qui est autour des orifices du cœur, lequel ouvrant et élargissant ces orifioes, donne moyen au sang que les autres nerfs chassent des veines vers le cœur d'y entrer et d'en sortir en plus grande quantité que de coutume ; et pour ce que le sang qui entre alors dans le cœur y a déjà passé et repassé plusieurs fois , étant venu des artères dans les veines, il.se dilate fort aisément, et produit des esprits dont les parties étant fort égales et subtiles sont propres à former et fortifier les impressions du cerveau qui donnent à l'âme des pensées gaies et tranquilles.
Art. 105. Bd U tristesie.
Au contraire, en la tristesse les ouvertures du cœur son fort rétrécies par le petit nerf qui les environne, et le sang des veines n'est aucunement agité, ce qui fait qu'il en va fori peu vers le cœur ; et cependant les passages par où le suc des viandes coule de l'estomac et des intestins vers le foie demeureiU ouverts, ce qui fait que l'appétit ne diminue point, excepté lorsque la haine, laquelle est souvent jointe à la tristesse, les ferme.
Art. lOA. Au déttr.
Enfin la passion du désir a cela de propre , que la volonté qu'on a d'obtenir quelque bien , ou de fuir quelque mal, envoie promptement les esprits du cerveau vci^ toutes les parties
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du corps qui peuvent servir aux actions requises pour cet effet, et particulièrement vers le cœur et les parties qui lui fournissent le plus de sang, atin qu'en recevant plus gi*ande abondance que de coutume, il envoie plus grande quantité d'esprits vers le cerveau, tant pour y entretenir et fortifier Tidée de cette volonté que pour passer de là dans tous les organes des sens et tous les muscles qui peuvent être employés pour obtenir ce qu'on désire.
Art. 107. Quelle' est la eaose de les mouTements en l'amour.
Et je déduis les raisons de tout ceci de ce qui a été dit ci-dessus, qu'il y a telle liaison entre notre âme et notre corps, que lorsque nous avons une fois joint quelque action corporelle avec quelque pensée. Tune des deux ne se présente point à nous par après que Fautre ne s'y présente aussi : comme on voit en ceux qui ont pris ayec grande aversion quelque breuvage étant malades, qu'ils ne peuvent rien boire ou manger par après qui en approche du goût, sans avoir derechef la même aversion ; et pareillement qu'ils ne peuvent penser à l'aversion qu'on a des médecines, que le même goût ne leur revienne en la pensée. Car il me semble que les premières passions que notre âme a eues lorsqu'elle a commencé d'être jointe à notre corps ont dû être que quelquefois le sang, ou autre suc qui entrait dans le cœur, était un aliment plus convenable que l'ordinaire pour y entretenir la chaleur, qui est le principe de la vie; ce qui était cause que l'âme joignait à soi de volonté cet aliment, c'est-àdire l'aimait; et en même temps les esprits coulaient du cerveau vers les muscles qui pouvaient presser ou agiter les parties d'où il était venu vers le cœur, pour faire qu'elles lui en envoyassent davantage ; et ces parties étaient l'estomac et les intestins, dont l'agitation augmente l'appétit, ou bien aussi le foie et le poumon, que les muscles du diaphragme peuvent presser : c'est pourquoi ce même mouvement des esprits a toujours accompagné depuis la passion d'amour.
Art. 108. Eb la haine.
Quelquefois, au contraire, il venait quelque suc étranger vers le cœur, qui n'était pas propre à entr^nir la chaleur, ou même qui la pouvait éteindre; ce qui était came que les esprits qui