‹ Œuvres de Descartes (volume 3)Chapitre 84 sur 91 · LES PASS10!IS DE L*AME · texte numérisé non relu

LES PASS10!IS DE L*AME

même les \alets les plus stupides peuvent remarquer à TobU de leur maître s*il est fâché contre eux ou sMl ne Test pas. Mais encore qu'on aperçoive aisément ces actions des yeux et qu'on sache ce qu'elles signifient, il n'est pas aisé pour cela de les décrire, à cause que chacune est composée de plusieurs changements qui arrivent au mouvement et en la figure de l'œil, lesquelles sont si particulières et si petites, que chacune d'elles ne peut être aperçue séparément, bien que ce qui résulte de leur conjonction soit fort aisé à remarquer. On peut dire quasi le même des actions du visage qui accompagnent aussi les passions : car, bien qu'elles soient plus grandes que celles des yeux, il est toutefois malaisé de les distinguer ; et elles sont si peu différentes qu'il y a des hommes qui font presque la même mine lorsqu'ils pleurent que les autres lorsqu'ils rient. Il est vrai qu'il y en a quelques-unes qui sont assez remarquables, comme sont les rides du front en la colère, et certains mouvements du nez et des lèvres en l'indignation et en la moquerie ; mais elles ne semblent pas tant être naturelles que volontaires. Et généralement toutes les actions tant du visage que des yeux peuvent être changées par l'âme lorsque, voulant cacher sa passion, elle en imagine fortement une contraire; en sorte qu'on s'en peut aussi bien servir à dissimuler ses passions qu'à les déclarer.

Art. 114. Detebangenentodeeouleiir.

On ne peut pas si facilement s'empêcher de rougir ou de pâlir lorsque quelque passion y dispose, pour ce que ces changements ne dépendent pas des nerfs et des muscles, ainsi que les précédents, et qu'ils viennent plus immédiatement du cœur, lequel on peut nommer la source des passions, en tant qu'il prépare le sang et les esprits à les produire. Or il est certain que la cour leur du visage ne vient que du sang, lequel, coulant continuellement du cœur par les artères en toutes les veines, et de toutes les veines dans le cœur, colore plus ou moins le visage, selon qu'il remplit plus ou moins les petites veines qui sont vers sa superficie.

Art 115. Comment la joie fait roygir.

Ainsi, la joie rend la couleur plus vive et plus vermeille, pour ce qu'en ouvrant les écluses du cœur elle fait cfue le sang coule

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DECUÂBIB PARTIE* 573

plus vite en toutes les veines, et que, devenant plus chaud et plus subtil, il enfle médiocrement toutes les parties du visage, ce qui en rend Tair plus riant et plus gai.

Art. 116. Comment la tristesse fait pÂIir.

La tristesse, au contraire, en étrécissant les orifices du cœur, fait que le sang coule plus lentement dans les veines, et que» devenant plus froid et plus épais, il a besoin d'y occuper moins de place ; en sorte que, se retirant dans les plus larges, qui sont les plus proches du cœur, il quitte les plus éloignées, dont les plus apparentes étant celles du visage, cela le fait paraître pâle et décharné, principalement lorsque la tristesse est grande ou qu'elle survient promptement : comme on voit en répouvante, dont la surprise augmente Faction qui serre le cœur.

Art. 117. Comment on roagit ionvent étant triats»

Mais il arrive souvent qu'on né pâlit point étant triste, et qu'au contraire on devient rouge ; ce qui doit être attribué aux autres passions qui se joignent à la tristesse, à savoir, ou au désir, et quelquefois aussi à la haine : ces passions échaufifant ou agitant le sang qui vient du foie, des intestins et des autres par ties intérieures, le poussent vers le cœur, et de là par la grande artère vers les veines du visage ; sans que la tristesse qui serre de part et d'autre les orifices du cœur le puisse empêcher, excepté lorsqu'elle est fort excessive. Mais, encore qu'eÙe ne soit que médiocre, elle empêche aisément que le sang ainsi venu dans les veines du visage ne descende vers le cœur pendant que l'amour, le désir ou la haine y en poussent d'autres des parties intérieures ; c'est pourquoi ce sang étant arrêté autour de la face, il la rend rouge, et même plus rouge que pendant la joie, à cause que la couleur du sang parait d'autant mieux qu'il coule moins vite, et aussi à cause qu'il s'en peut ainsi assembler davantage dans les veines de la face que lorsque les orifices du cœur sont plus ouverts. Ceci parait principalement en la honte, laquelle est composée de l'amour de soi-même et d'un désir pressant d'éviter l'infamie présente, ce qui fait venir le sang des parties intérieures vers le cœur, puis de là par les artères vers la face; et avec cela d'une médiocre tristesse, qui empêche ce sang de retourner vers le cœur. Le même paraît

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aussi ordinairement lorsqu'on pleure ; car, comme je dirai ciaprès, c'est Tamour jointe à la tristesse qui cauae la plupart des larmes ; et le même parait ep la colère, où souTent un prompt désir de Tengeance est mêlé avec Tamour, la haine et la tristesse.

AH. lit. Dm trembiMMQli.

Les tremblements ont deux diverses causes : Tune est qu'il vient quelquefois trop peu d'esprits d^ cerveau dans les neris, et Tautre qu'U yen vien^ quelquefois trop, ppur pouvoir fomer bien justement les petits passages des muscle^, qui, suivaut ce qui a été dit en Tarticle il, doivent être fermés pour déterminer les mouvements des membres. Ia premi^ cause paraît en la ti'istesse et en la peur, commue aussi lorsqu'on tremble de froid ; car ces passions peuvent aussi bien que la froideur de l'air tellement épaissir le sang qu'il ne fournisse pas asses d'esprits au cerveau pour en envoyer dans les nerCs. L'autre cause {tarait souvent en ceux qui désirent ardemment quelque chose, et en ceux qui sont fort émus de colère, comme aussi en ceox qui sont ivres : car ces deux passions, aussi bien que le vin, font aller quelquefois tant d'esprits dans le cerveau qu^ils ne peuvent pas être règlement conduits de là dans les muscles.

à3t\. US. D« 1« lucaiw.

La langueur est une disposition à se relâcher et ètrQ sans mouvement, qui est sentie en tous les membres; elle vient, ainsi que le trçqpblcmcnt, dç ce qu'il ne va pas açses d'esphts dans les nerfs; ^^ais d'une façon diilérente : car la cause à^ tremblement ^st qu'il n'y en a pas asses dans le cerrei^u pour obé^r aux déterminations de la glande lorsqu'elle lef pousse vers quelque q;iuaçle, au lieu que la langueur vient 4e oa que 1^ glande pe ^es déterjpfûqe ppint à aller vers aucuns muscles plutÀ.t que vers d'autres.

Art. ItO. Gomment elle ett cuite par Pamoar et par I9 dteir.

Et la passion qui cause le plus ordinairement eet effiBtest Tamour joint au désir d'une chose dont Tacquiiitlon n*est pas imaginée comme possible pour le temps présent; car Tamoar occupe tellement l'âme à considérar l'objet aimé, qu'elle en-

DRlniÉire PARTIE. K7^

ploie tous les esprits qui sont dans le cerreau à lui en représenter rimage; et alrête tous les mouTemebts de la glande qui ne servent point à cet elTet. Et il faut remarquer, touchant le désir, que la propriété qiie je lui ai attribuée de rciidre le corps plus mobile rie lui convient q[ue lol-squ'oti imagine Tobjet désiré être tel qu'on petit dès ce lemps-là faire quelque fchose qui serve à l'acquérir; car si, au contraiie, on Imagirie qu'il est impossible pour lors de rien faire (Jul y soit utile, toute l'agitation du désir demeure dans le fcerVeâu sans passel* âuctitiément dans les nerfs, et, étant entièrement employée à y fbrliftet l'idée de Tobjet désiré, elle laisse le reste du corps languissant.

Art. lit. Qtf'elle peut aoisi être causée ptrd'avtrespftssiooi.

II est vrai que la haitle, là tristesse, et même la joie, peuvent causer aussi quelque langueur lorsqu'elles sont fort Violentes, â causé qu'elles occupèrit entièretnent Fâme i tohsidérel- leur objet, principalement lo^âqde le déslt- d'une chose ft racquisltion de laquelle on ne peut i-ieti contribuer au tertips présent est joint avec elle. Mais pour ce qtf ori s'arrête bieti plus à considérer les objets qu'on joint à soi de volonté que ceux <}u'dil en sépare et qu'aucuns autres, et que la langueut ne dépend poitit d'une surprise, mais a besoin de quelque temps pour être formée, elle se reneontre bien plus en Tamour qu'eu toutes les autres passions.

ArU lis. De la pamoiton*

La pamoiMi fi*est ptts fort Soignée de la mort, car oïl meurt lotsque le feu qui est dittis le cœàr s*éteiDt tout à Ikit, et an tombe sctilèment en patno^son lorsqu'il est étcMiffé eti telle sorte qu^il âéndètite encore quelques restes de chaleur qui peuvent par après lè lalluit^er. Or tl y tt fnhisiètird indispositions du corps qui peuvent faire qtf oii toitf bè flUisi en déftitbtriee, mais entre lès j^aststohs il n'y il qtie l'extrênie Jote qif on remarque en avoir le pouvoir : et la façon dont je crois cpi^elle cause cet elTet est qu'ouvrant extraordinairement les oritices du coeur, le sang des veines y enire si à coup et en si grande quantité qu'il n'y peut ètte raréfié par la cbideur asses proo^tement pour lever les petites peaux qui ferment les entrées de ces veines : au moyen de quoi il étouffe le feu, lequel il a coutume d'entre* tenir lonfu'il n'entre dans le cœur que par mesure.

.">76 LES PASSIONS M l'aIIB.

Art lis. Ponqooi on M pâflM poiotde tritlMM.

n semble qu*une grande tristesse qui survient inopinément doit tellement serrer les oritices du cœur qu*eUe en peut aussi éteindre le feu, mais néanmoins on n'observe point que cela arrive, on s'ilaiTive c*est très-rarement; dont je crois que la raison est qu'il ne peut guère y avoir si peu de sang dans le cœur qu'il ne suffise pour entretenir la cbaleur lorsque ses oritices sont presque fermés.

Artlt4.Darii.

Le ris consiste en ce que le sang qui vient de la cavité droite du cœur par la veine artérieuse, enflant les poumons subitement et à diverses reprises, fait que Tair qu'ils contiennent est contraint d'en sortir avec impétuosité par le sifflet, où il forme une voix inarticulée et éclatante; et tant les poumons en s*enfiant, que cet air en sortant, poussent tous les muscles du diaphragme, de la poitrine et de la gorge, au moyen de quoi ih font mouvoir ceux du visage qui ont quelque connexion avec eux ; et ce n'est que cette action du visage, avec cette voix inar> ticulée et éclatante, qu'on nomme le ris.

Art. IIS. Pourquoi il n*«cooaipagiie point les plof graadet Joiei.

Or, encore qu'il semble que le ris soit un des principanx signes de la joie, elle ne peut toutefois le causer que lorsqu'elle est seulement médiocre et qu'il y a quelque admiration ou quelque haine mêlée avec elle : car on trouve par expérience que lorsqu'on est extraordinairement joyeux, îamais le siyet de cette joie ne lait qu'on éclate de rire, et même on ne peut pas si aisément y être invité par quelque autre cause que lorsqu'on est triste; dont la raison est que, dans les grandes joies, le poumon est toujours si plein de sang qu'il ne peut être davantage enflé par reprises.

Art. 116. Qaellet lont get prlndpakt eauo.

Et je ne puis remarquer que deux causes qui fassent ainsi subitement enfler le poumon. La première est la surprise de Fadmiration, laquelle, étant jointe à la joie, peut ouvrir si promptement les orifices du coeur, qu'une grande «bondinoe

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