TROISIÈME PARTIE. ft
en raatre, il me semble qu'on les peut rapporter à une même passion, laquelle est excitée par un mouvement composé de ceux de l'admiration, de la Joie et de Tamour, tant de celle qu'on a pour soi que de celle qu'on a pour la chose qui fait qu'on s'estime : comme, au contraire, le mouvement qui excite l'hu* milité, soit vertueuse, soit vicieuse, est composé de ceux de l'admiration, de la tristesse, et de l'amour qu'on a pour soimême, mêlée avec la haine qu'on a poiir ses défauts qui font qu'on se méprise ; et toute la différence que je remarque en ces mouvements est que celui de l'admiration a deux propriétés : la première, que la surprise le rend fort dès son commencement ; et l'autre, qu'il est égal en sa continuation, c'est-à-dfre que les esprits continuent à se mouvoir d'une même teneur dans le cerveau : desquelles i»^priétés la première se rencontre bien plus en l'orgueil et en la bassesse qu'en la générosité et en rhumilité vertueuse; et au contraire, la dernière se remarque mieux en celles-d qu'aux deux autres : dont la raison est que le vice vient ordinairement de l'ignorance, et que ce sont ceux qui se connaissent le moins qui sont le plus sujets à s'enorgueillir et à s'humilier plus qu'ils ne doivent, à cause que tout ce qui leur arrive de nouveau les surprend, et fait que, se Yb,U tribuant à eux-mêmes, ils s'admirent, et qu'ils s'estiment ou se méprisent selon qu'ils jugent que ce qui leur arrive est à leur avantage ou n'y est pas. Mais, pour ce que souvent après une chose qui les a enorgueillis il en survient une autre qui les humilie, le mouvement de leurs passions est variable; au contraire, il n'y a rien en la générosité qui ne soit compatible avec l'humilité vertueuse, ni rien ailleurs qui les puisse changer, ce qui fait que leurs mouvements sont fermer, constants, et toujours fort semblables à eux-mêmes. Mais ils ne viennent pas tant de surprise, pour ce que ceux qui s'estiment en cette façon connaissent adsei quelles sont les causes qui font qu'ils s'estim«it ; toutefois on peut dire que ces causes sont si merveilleuses ( à savoir, la puissance d'user de son libre arbitre, qui fait qu'on se prise soi-même, et les inûrmités du sijget en qui est cette puissance, qui font qu'on ne s'estime pas trop ) qu'à toutes les fois qu'on se les représente de nouveau elles donnent toiyours one nouvelle admiration.
596 LES PASSIONS DE L*AUfc.
Art. 161. Coniineot la générosité peut être aequise.
Et il faut l'emarqiicr que ce qu'on nomme communément des vertus sont des habitudes en Tàme qui la disposent à certaines pensées, en sorte qu'elles sont différentes de ces pensées, mais qu'elles les peuvent produire» et réciproquement être produites par elles. 11 faut remarquer aussi que ces pensées peuvent être produites par Tàme seule, mais qu'il arrive souvent que quelque mouvement des esprits les fortiOe, et que pour lors elles sont des actions de vertu et ensemble des jpassions de Fàme : ainsi, encore qu'il n'y ait point de vertu à laquelle il semble que la bonne naissance contribue tant qu'à celle qui fait qu'on ne s'estime que selon sa juste valeur, et qu'il soit aisé à croire que toutes les âmes que Dieu met en nos corps ne sont pas également nobles et fortes ( ce qui est cause que j'ai nommé cette vertu générosité, suivant l'usage de notre langue, plutôt que magnanimité, suivant l'usage de l'école, où elle n'est pas fort connue ), il est certain néanmoins que la bonne institution sert beaucoup pour corriger les défauts de la naissance, et que si on s'occupe souvent à considérer ce que c'est que le libre arbitre, et combien sont grands les avantages qui viennent de ce qu'on a une ferme résolution d'en bien user, comme aussi, d^autre côté, combien sont vains et inutiles tous les soins qui travaillent les ambitieux, on peut eacciter en soi la passion et ensuite acquérir la vertu de générosité, laquelle étant comme la clef de toutes les autres vertus, et un remède général contre tous les dérèglements des passions, il me semble que cette considération mérite bien d'étri remarquée.
art. 161. De la vénératH»,
La vénération ou le respect est une inclination de l'âme nonseulement à estimer l'objet qu'elle révère, mais aussi à se soumettre à lui avec quelque crainte, pour tâcher de se le rendre favorable ; de façon que nous n'avons de la vénération que pour les causes libres que nous jugeons capables de nous faire du bien ou du mal, sans que nous sachions lequel des deux elles feront : car nous avons de l'amour et de la dévotion plutôt <|u'une simple vénération pour celles de qui nous n'attendons que du bien, et nous avons de la haine pour œllcs de qui nous
Uigitized by VjOOQ IL