‹ Œuvres de Descartes (volume 3)Chapitre 89 sur 91 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

D*atteDdon8 que du mal ; et si tfous ne jugeons point que la cause de ce bien ou de ce mal soit libre, nous ne nous soumettons point à elle pour tâcher de Tavoir favorable. Ainsi, quand les païens avaient de la vénération pour des bois, des fontaines ou des montagnes, ce n'était pas proprement ces choses mortes qu'ils révéraient, mais les divinités qu'ils pensaient y présider. Elle mouvement des esprits qui excite la vénération est composé de celui qui eicite l'admiration et de celui qui excite la crainte, de laquelle je parlerai ci-après.

Art. 169. Da déduit.

Tout de même, ce que je nomme le dédain est l'inclination qu'a l'âme à mépriser une cause libre en jugeant que, bien que de sa nature elle soit capable de faire du bien et du mal, elle est néanmoins si fort au-dessous de nous qu'elle ne nous peut faire ni l'un ni l'autre. Et le mouvement des esprits qui l'excite est composé de ceux qui excitent l'admiration et la sécurité ou la hardiesse.

Art. IM. De l'usage de cet deux passioni.

Et c'est la générosité et la faiblesse de l'esprit ou la bassesse qui déterminent 4e bon et le mauvais usage de ces deux passions : car d'autant qu'on a l'âme plus noble et plus généreuse, d'autant a-t-on plus d'inclination à rendre à chacun ce qui lui r.ppartient ; et ainsi on n'a pas seulement une très-profonde humilité au regard de Dieu, mais aussi on rend sans répugnance tout l'honneur et le respect qui est dA aux hommes, à chacun selon le rang et l'autorité qu'il a dans le monde, et on ne méprise rien que les vices. Au contraire, ceux qui ont l'esprit bas et faible sont sujets à pécher par excès, quelquefois en ce qu'ils révèrent et craignent des choses qui ne sopt dignes que de mépris, et quelquefois en ce qu'ils dédaignent insolemment celles qui méritent le plus d'être révérées; et ils passent souvent fort promptement de l'extrême impiété à la superstition, puis de la superstition à Timpiété, en sorte qu'il n'y a aucun vice ni aucun dérèglement d'esprit dont ils ne soient capables.

Art. iA5. De respéraDoc et de la crainte.

L'espérance est une disposition de Tâme à se persuader que

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ce qa'elte désiie aériendray laquelle e&t causée par on monrement particulier des esprits, à savoir, par celui de la joie et du désir mêlés ensemble; et la crainte est une autre dispositloa de râine qui lui persuade qu'il n'adviendra pas : et il eaft à remarquer que bien que ces deux pasiûms soèenl contraifcs, on les peut néanmoins avoir toutes deux ensemble, à ssvoîr, lor»' qu'on se représente en même temps diverses raisons dont les UDC8 font juger que raccompUasement du désir «si feefle, les autres le font paraître diiâciie.

Art 166. Oa 1* téoBité flk àm désespoir.

Bt jamais Fune de ces pasetoos n'accompagne te déa&r qo^èQe ne laisse quelque j^e à Fautre : car, lorsque respéranœ est • forte qu'elle cbasse entièfement la cndntd, die change de na^ ture et se nomme sécurité ou assurance; et, quand en est assuré que ce qu'on désire adviendra, qu'on continue à vonknr qu'il advienne, on cesse néanmoins d'être agité de la passion du désir, qui en faisait rechercher l'événement avec inquiétude : tout de même, lorsque la crainte est si extrême qu'elle ôte tout lieu à l'espérance, elle se convertît en désespoir; et ce désespoir, représentant la chose comme impossible, éteint entièrement le désir, lequel ne se porte qu'aux choses possibles.

ÂrC. 167. De U jaloutîe.

La jalousie est une espèce de crainte qui se rapport an désir qu'on a de se conserver la possession de quelque bien ; et eite ne vient pas tant de la Ibrce des raisons qui font juger qu'on le peut perdre que la grande estime qu'on en fait, laquelle est cause qu'on examine jusques aux moindres sujets de aoopçon, et qu'on tes prend pour des raisons fort considérables*

Art. 168. Ea quoi cette paaiioQ peat être hoonète.

Et, pour ce qu'on doit avoir plus de soin de conserver les biens qui sont fort grands que ceux qui sont moindres, cette passion peut être juste et honnête en quelques occasions. Ainsi, par exemple, un capitaine qui garde une place de grande importance a droit d'en être jaloux, c'est-à-dire de se défier de tous les moyens par lesquels elle pourrait être surprise; et une honnête femme n'est pas blâmée d'être Jalousé de asd banncnr» c*est-

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à-dire de ne le garder pas sealement de mal faire, mais aussi d*éviter jusques aux moindres sujets de médisance.

Art. 1«9. En quoi dte est bUmaUe.

Mais on se moque d'un ayaricieui lorsqu'il est jaloux de son trésor, c'est-à-dire lorsqu'il le couve des yeux et ne s'en veut jamais éloigner de peur qu'il lui soit dérobé ; car l'argent ne vaut pas la peine d'êlre gardé avec tant de soin : et on méprise un homme qui est jaloux de sa femme, pour ce que c'est un témoignage qu'il ne Taime pas de la bonne sorte, et qu'il a mauvaise opinion de soi ou d'elle ; je dis qu'il ne l'aime pas de la bonne sorte ; car, s'il avait une vraie amour pour elle, il n'aurait aucune inclination à s'en déûer ; mais ce n'est pas proprement elle qu'il aime, c'est seulement le bien qu'il imagine consister à en avoir seul la possession ; et il ne craindrait pas de perdre ce bien s'il ne jugeait pas qu'il en est indigne ou bien que sa femme est infidèle. Au i-este, cette passion ne se rapporte qu'aux soupçons et aux défiances , car ce n'est pas proprement être jaloux que de tâcher d'éviter quelque mal lorsqu'on a juste sujet de le craindre.

Art. 170. De rirréioluUoD.

L'irrésolution est aussi une espèce de crainte qui, retenant rftmc comme en balance entre plusieurs actions qu'elle peut faire, est cause qu'elle n'en exécute aucune, et ainsi qu'elle a du temps pour choisir avant que de se déterminer, en quoi véritablement elle a quelque usage qui est bon ; mais lorsqu'elle dure plus qu'il ne faut, et qu'elle fait employer à délibérer le temps qui est requis pour agir, elle est fort mauvaise. Or je dis qu'elle est une espèce de crainte, nonobstant qu'il puisse arriver, lorsqu'on a le choix de plusieurs choses dont la bonté paraît fo.t égale, qu'on demeure incertain et irrésolu sans qu'on ait pour cela aucune crainte ; car celte sorte d'irrésolution vient seulement du sujet qui se présente, et non point d^aucune émotion des esprits : c'est pourquoi elle n'est pas une passion, si ce n'est que la crainte qu'on a de manquer en son choix en augmente l'incertitude. Mais cette crainte est si ordinaire et si foi te en quelques-uns, que souvent, encore qu'ils n'aient point à choisir et qu'ils ne voient qu^'ane seule ohoae à prendre ou 4

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laisser, elle lôs retient et fait qu'ils s'aiTêtent inatilemeot à en chercher d'autres ; et lors c*est un excès d'irrésolution qui Tient d'un trop grand désir de bien faire, et d'une faiblesse de Fentendement, lequel n'ayant point de notions claires et distinctes en a seulement beaucoup de confuses : c'est pourquoi le remède contre cet excès est de s'accoutumer à former des jugements certains et déterminés touchant toutes les choses qui se présentent, et à croire qu'on s'acquitte toujours de son devoir lorsqu'on fait ce qu'on juge être le meilleur, encore que peutêtre on juge ti-ès-mal.

Art. 171. Da courage et de la hawt'uMa.

Le courage, lorsque c'est une passion et non point une habitude ou inclination naturelle, est une certaine chaleur ou agitation qui dispose l'âme à se porter puissamment à Texécution des choses qu'elle veut faire, de quelque nature qu'elles soient ; et la hardiesse est une espèce de courage qui dispose rame à l'exécution des choses qui sont les plus dangereuses.

Art. 171. De rémalafioo.

Et l'émulation en est aussi une espèce, mais en un autre sens ; car on peut considérer le courage comme un genre qui se divise en autant d'espèces qu'il y a d'objets différents, et en autant d'autres qu'il a de causes : en la première façon la hardiesse est une espèce, en l'auti^e l'émulation ; et cette dernière n*est autre chose qu'une chaleur qui dispose l'âme à entreprendre des choses qu'elle espère lui pouvoir réussir pour ce qu'elle les voit réussir à d'autres, et ainsi c'est une espèce de courage duquel la cause externe est l'exemple. Je dis la cause externe, pour ce qu'il doit outre cela, y en avoir toujours une interne, qui consiste en ce qu'on a le corps tellement disposé que le désir et l'espérance ont plus de force à fkire aller quantité de sang vei's le coeur que la crainte ou le désespoir à l'empêcher.

Art. 17S. Comment la hardietae dépend de l'ctpéranee.

Car il est à remarquer que, bien que l'objet de la hardiesse soit la difficulté, de laquelle suit ordinairement la crainte ou même le désespoir, en sorte que c'est dans les affaires les plus

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dangereuses et les plus désespérées qu'on emploie le plus de hardiesse et de courage, il est besoin néanmoins qu'on espère ou même qu'on soit assuré que la fin qu'on se propose réussira, pour s'opposer avec vigueur aux difficultés qu'on rencontre ; mais cette fin est différente de cet objet, car on ne saurait être assuré et désespéré d'une même chose en même temps. Ainsi, quand les Décies se jetaient au travers des ennemis et couraient à une mort certaine, l'objet de leur hardiesse était la difficulté de conserver leur vie pendant cette action, pour laquelle difficulté ils n'avaient que du désespoir, car ils étaient certains de mourir ; mais leur fin était d'animer leurs soldats par leur exemple, et de leur iaire gagner la victoire pour laquelle ils avaient de l'espérance; ou bien aussi leur fin était d'avoir de la gloire après leur mort, de laquelle ils étaient assurés.

Art 174. De U Ueheté et de U peur.

La lâcheté est directement opposée au courage, et c'est une langueur ou froideur qui empêche l'âme de se porter à l'exécution des choses qu'eUe ferait si eUe était exempte de cette passion ; et la peur ou l'épouvante, qui est contraire à la hai*diesse, n'est pas seulement une fraideur, mais aussi un trouble et un étonnement de l'âme qui lui ôte le pouvoir de résister aux maux qu'elle pense être proches.

Art. 175. De l'auge de la licheté.

Or, encore que je ne me puisse persuader que la nature ait donné aux hommes quelque passion qui soit toujours vicieuse et n'ait aucun usage bon et louable, j'ai toutefois bien de la peine à deviner à quoi ces deux peuvent servir. 11 me semble seulement que la lâcheté a quelque usage lorsqu'elle fait qu'on est exempt des peines qu'on pouri*ait être incité à prendre par des raisons vraisemblables, si d'autres raisons plus certaines, qui les ont fait juger inutiles, n'avaient excité cette passion ; car, outre qu'elle exempte l'âme de ces peines, elle sert aussi alors pour le corps, en ce que, retardant le mouvement des esprits, elle empêche qu'on ne dissipe ses forces. Mais ordinairement elle est très-nuisible, à cause qu'eUe détourne la volonté des actions utiles; et pour ce qu'elle ne vient que de ce qu'on n'a pas assez d'espérance ou de désir, il ne faut qu'augmenter eu soi ces deux passions pour la corriger.

ê(n ÎM MflBtOM BC L*A1IE.

▲rU ft7«. fielHioife Aela ffMr.

Pour ce qui est de la peur ou de répouv^nte, je ne yoîs point qu^elle puisse jamais être louable et utile : aussi p*est-ce pas une passion particulière, c'est seulement un excès de lâcheté, dVtonnement et de crainte, lequel est toujours Yicieux, ainsi que la hardiesse est un excès de courage qui est toujouis bon, pourvu que la fin qu'on se propose soit bonne ; et pour ce que la principale cause de la peur est la surprise, il n^y a rien de meilleur pour s'en exempter que d'user de préméditai ion et de se préparer à tous les événements, la crainte desf ueb la peut causer.

Art 177. Sa remords.

Le remords de conscience est une espèce de tristesse qui vient du doute qu'on a qu'une chose qu'on £ait ou ^u'ona (Ùte a'est pas bonne, et il présuppose nécessairement le doute : car, si on était entièrement assuré que ce qu'on tait fût mauvais, on s'abstiendrait de le faire, d'autant que 1^ volonté ne se porte qu'aux choses qui ont quelque appai^ence de bonté ; et si on était assuré que ce qu'on a déjà fait l^ut mauvais, on en aurait du repentir, non pas seulement du remords. Or Tusi^ de cette passion est de faire qu'on examine si la chose dont on doute est bonne ou non, ou d'empêcher qu'on ne la fasse une autre fois pendant qu'on n'est pas assuré qu'elle soit bonne. Mais, pour ce qu'elle prési^pose le naai, le meillear aendt qu'on n'eût jamais sc^et de la sentir; et eu la peut prévenir par les mêmes moyens par lesquels on se peut exempter de l'irrésolution.

Art. 178. De h moquerie.

La dérision ou moquerie est une «spèce de joie mMée de haine, qui vient 4e ce qu'on aperçoit qnëlqiie petit mal en nne personne qu'on en pense ètrcdifJBe : on a de la haine pour ce Bial, on a de la joie de le vœr en cekii qui en est d^ne ; et lorsque cela survient inopinément, la surprise de Tadmiration est cause qu'on s'éclate de rire, suivant ce qui a été dit ci-dessus de la nature du ris. Mais ce mal doH être petit ; car, s^il est grand» on ne peut croiie que celui qm ^a en soit digne^ si œ

Uigitized by VjOOQ IL

thoisièmc partie. 60o

n'est qu'on soit de fort mauvais naturel ou qu'on lui porte beaucoup de haine.

Art. 179. Pourquoi les plus imparfaits ont coutume d'être les plus moqueurs.

Et on voit que ceux qui ont des de'fauls fort apparents, par exemple, qui soni boiteux, borgnes, bossus, ou qui ont reçu quelque affront en public, sont particulièrement enclins à la moquerie; car, désirant voir tous les autres aussi disgraciés qu'eux, ils sont bien aises des maux qui leur arriTont, et ils les en estiment dignes.

Art. 180. Dé Tusage de la raillerie.

Pour ce qui est de la raillerie modeste, qui reprend utilement les vices en les faisant paraître ridicules, sans toutefois qu'on en rie soi*méme ni qu'on témoigne aucune haine contre les personnes, elle n'est pas une passion, mais une qualité d^honnête homme, laquelle fait paraître la gaieté de son homeur et la tranquiUité de son âme, qui sont des marques de vertu, et souvent aussi Fadresse de son esprit, en ce qu'il sait donner une apparence agréable aux choses dont il se moque.

Art. 181. De l'otage do rii etde la raUkrie,

Et fl n'est pas déshonnête de rire lorsqu'on entend les railleries d'un autre ; même elles peuvent être telles que ce serait être chagiin de n'en rire pas ; mais lorsqu'on raille soi-même, il est plus séant de s'en abstenir, aûn de ne sembler pas être surpris par les choses qu'on dit, ni admirer l'adresse qu'on a de les inventer; et cela fait qu'elles surprennent d'autant plus ceux qui les oient.

Art. 18S. De l'enTÎe.

Ce qu'on nomme communément envie est un vice qui consiste en une pervemlé de nature qui fait que certaines gens se fâchent du bien qu'ils voient arriver aux autres hommes; mais Je me sers ici de ce mot pour signifier une passion qui n'est pas toujours vicieuse. L'envie donc, en tant qu'elle est une passion, est une espèce de tristesse mêlée de haine qui vient de ce qu'on voit arriver du bien à ceux qu'on pense en être indignes : ce qu'on ne peut penser avec raison que des biens de fortune ;

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car pour ceux de Tâme ou même du corps, en taat qu'on les a de naissance, c'est assez en être digne que de les aToir reçus de Dieu avant qu'on fût capable de commettre aucun mal.

▲rt. 185. Comment ella peat èlre jatte on injosto.

Mais, lorsque la fortune envoie des biens à quelqu*un dont il est véritablement indigne, et que Fenvie n'est excitée en nous que pour ce qu'aimant naturellement la justice nous sommes fâchés qu'elle ne soit pas observée en la distribution de ces biens, c'est un zèle qui peut être excusable, principalement lorsque le bien qu'on envie à d'autres est de telle nature qu'il se peut convertir en mal entre leurs mains ; comme si c'est quelque charge ou office en l'exercice duquel ils se puissent mal comporter, même lorsqu'on désire pour soi le même bien et qu'on est empêché de l'avoir, parce que d'autres qui en sont moins dignes le possèdent, cela rend cette passion plus violente, et elle ne Laisse pas d'être excusable, pourvu que la haine qu'elle contient se rapporte seulement à la mauvaise distribution du bien qu'on envie, et non point aux personnes qui le possèdent ou le distribuent. Mais il y en a peu qui soient si justes et si généreux que de n'avoir point de haine pour ceux qui les préviennent en l'acquisition d'un bien qui n'est pas cornmunicable à plusieurs, et qu'ils avaient désiré pour eux-mêmes, bien que ceux qui l'ont acquis en soient autant ou plus dignes. Et ce qui est ordinairement le plus envié, c'est la gloire; car, encore que celle des autres n'empêche pas que nous n'y puissions aspirer, elle en rend toutefois l'accès plus difficile et en renchérit le prix.

Art 184. D'où vient qne les envienz sont n^ett à «voir le teint plombé.

Au reste, il n'y a aucun vice qui nuise tant à la félicité des hommes que celui de l'envie : car, outre que ceux qui en sont entachés s'affligent eux-mêmes, ils troublent aussi de tout leur pouvoir le plaisir des autres; et ils ont ordinairement le teint plombé, c'est-à-dire mêlé de jaune et de noir et comme de sang meurtri : d'où vient que l'envie est nommée Wtwr en latin; ce qui s'accorde fort bien avec ce qui a été dit ci-dessus des mouvements du sang en la tristesse et en la haine ; car celleHîi fait que la bile jaune, qui vient de la partie inférieure

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du foie, et la noire, qui vient de la rate, se répandent du cœur par les artères en toutes les veines ; et celle-là fait que le sang des veines a moins de chaleur et coule plus lentement qu'à l'ordinaire, ce qui suffit pour rendre la couleur livide. Mais pour ce que la bile, tant jaune que noire, peut aussi être envoyée dans les veines par plusieurs autres causes, et que Fenvie ne les y pousse pas en assez grande quantité pour changer la couleur du teint, si ce n'est qu'elle soit fort grande et de longue durée, on ne doit pas penser que tous ceux en qui on voit cette couleur y soient enclins.

Art. 185. De U pitté.

La pitié est une espèce de tristesse mêlée d'amour ou de bonne volonté envers ceux à qui nous voyons souffrir quelque mal duquel nous les estimons indignes. Ainsi elle est contraire à l'envie à raison de son objet, et à la moquerie à cause qu'elle le considère d'autre façon.

Ati. t89. Qui loot les plui pitoyables.

Ceux qm se sentent fort faibles et fort sujets aux adversités de la fortune semblent être plus enclins à cette passion que les auties, à cause qu'il se représentent le mal d'autrui conrnie leur pouvant arriver ; et ainsi ils sont émus à la pitié plutôt par l'amour qu'ils se portent à eux-mêmes que par celle qu'ils ont pour les autres.

Art. 187. Commant las plus généreux sont touobés de cette passion*

Mais néanmoins ceux qui sont les plus généreux et qui ont l'esprit le plus fort, en sorie qu'ils ne craignent aucun mal pour eux et se tiennent au delà du pouvoir de la fortune, ne sont pas exempts de compassion lorsqu'ils voient l'infirmité des autres hommes et qu'ils entendent leurs plaintes; car c'est une partie de la générosité que d'avoir de la bonne volonté pour un chacun. Mais la tristesse de cette pitié n'est plus amère; et, comme celle que causent les actions funestes qu'on voit représenter sur un théâtre, elle est plus dans l'extérieur et dans le sens que dans l'intérieur de l'âme, laquelle a cependant la satisfaction de penser qu'elle fait ce qui est de son devoir, en ce qu'elle compatit avec des affiigés. Et il y a en cela de la dif-

6(Nt LES PASSIONS DE L*A11E.

fërence, qii*au lieu que le vulgaire a compassion de ceui qui se plaignent, à cause qu'il pense que les maux qu'ils souffrent sont fort iilcheux, le principal objet de la pitié des plus grands hommes est la faiblesse de ceux qu'ils Toient se plaindre, à cause qu'ils n'estiment point qu'aucan accident qui puisse arriver soit un si grand mal qu'^est la lâcheté de ceux qui ne le peiivetit soufirir avec constance ; et, bien qu'ils haïssent les vices, ils ne haïssent point pour cela ceux qu'ils y voient sujets, fls ont seulement pour eux de la pitié.

Irt. 188. Qui loat C8ux qoi n*€n Mnl point tonehéi.

Mais il n*y a que les esprits malins et envieux qui haïssent naturellement tous les hommes, ou bien ceux qui sont si btutaux et tellement aveuglés par la bonne fortune ou désespéi-és par la mauvaise qu ils ne pensent point qu'aucun mal kur puisse arriver, qui soient insensibles à la pitié.

Art. 189. Pourquoi celte passion excite à pleurer.

Au reste, on pleure fori aisément en cette passion, à cause que l'amour, envoyant beaucoup de sang vers le cœur, fait qu'il sort beaucoup de vapeurs par lés yetix, et que la ffroldeur de la tristesse, retardant î'àgitatioti de ces vapeurs, fait qu'eUes se cbangent en Idrmes, suivant ce (}Ul a été dit ci-dessus.

Art. 190. De U s&tisftoUoo de loi-rnêBie.

La salMînnion qu'cr^ ^miloiirsceia qm svWent (^instamment la vertu est une habitude en leur Âme qui se nomme tranquillité et repos de conscience ; tnals celle qu'on acquiert de nouveau lorsc^U'on a fraîchement fait quelque action qu'on pense bonne est une passion, à savoir, une espèce de joie, laquelle je crois être la plus douce de toutes, pour ce que sa cause ne dépend que de nous-mêmes. Toutefois, lorsque cette Cause n'est pas juste, c'cst-A-dire lorsque les actions doiit on tire beaucoup de satisfactioii lie sont paS de grande importance, ou môme qu'elles sont vicieuses, elle est ridicule et ne sert qu'à produire un orgtJeîl et une arrogance imperilnente : ce qu'on peut particulièrement remarquer en ceux qui, croyant être dévots, sont seulement bigots et superstitieux; c'est-à-dire qui, sous ombre qu'ils voni souvent à r<%lise, qu'ils récitent force prières, qu'ils portent les

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cheyeux courts, quMls jeûnent, qu^ils donQentraumône, pensent être entièrement parfaits, et sMmaginent qu'ils sont si grands amis de Dieu qu'ils ne sauraieutrien faire qui lui déplût, et que tout oe que leur dicte leur passion est un bon zèle, bien qu'elle leur dicte quelquefois les plus grands crimes qui puissent être commis par des hommes» comme de trahir des villes, de tuer des princes, d'exterminer des peuples entiers pour cela seul qu'ils ne suivent pas leurs opinions.

AH. 19i. Do tapeillif.

Le repentir est directement contraii*e à la satisfaction de soimême, et c'est une espèce de tristesse ({ui vient de ce qu'on croit avoir (ait quelque mauvaise action ; et elle est très-amère, pour ce que sa cause ne vient que de nous : ce qui n'empêche pas néanmoins qu'elle soit fort utile lorsqu'il est vrai que l'action dont nous nous repentons est mauvaise et que nous en avons une connaissance certaine, pour ce qu'elle nous incite à mieux faire une autre fois. Mais il arrive souvent que les esprits faibles se repentent des choses qu'ils ont faites sans savoir assurément qu'elles soient mauvaises; ils se le persuadent seulement à cause qu'ils le craignent ; et s'ils avaient fait le contraire, ils s'en repeutiraieul en même façon : ce qui est en eux une imperfection digne de pitié ; et les remèdes contie ce défaut sont les mcaies qui servent à ôter Tirrésolulion.

Art. IM. IMfoftnreilP.

La faveur est proprement un désir de voir arriver du bien à quelqu'un pour qui on a de la bonne volonté ; mais je me sers ici de ce mot pour signifier cette volohté en tant qu'elle est excitée en nous par quelque bonne action de celui pour qui nous l'avons, cai* nous sommes naturellement portés à aimer ceux qui font des choses que nous estimons bonnes, encore qu'il ne nous en revienne aucun bien. La faveur, en celle signification, est une espèce d'amour, non point de désir, encore que le désir de voir du bien à celui qu'on favorise l'accompagne toujours ; et elle est ordinairement jointe à la pillé, h cause que les disgrâces que nous voyons ariiver aux malheureux sont cause que nous faisotisplus de réflexion sur leurs mérites.

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