AVANT-PROPOS
Dans la réimpression de cette Correspondance: DE Descartes , nous avons substitué à Tordre des matières , qu'il est impossible de suivre rigoureusement, puisque souvent une seule lettre renferme des matières très diverses , Tordre chronologique, qui seul peut donner une idée de la marche et des progrès de Tesprit de Descartes. .Mais pour rétablir Tordre chronologique il falloit déterminer les dates de chaque lettre, lesquelles manquent la plupart du temps. Heureusement on s*étoit chargé pour nous de cette tâche difficile.
La bibliothèque de llnstitut possède un exemplaire des lettres de Descartes (édition de 1667, 3 vol. in-4*) qui porte les traces et les résultats d'un travail considérable entrepris pour arriver
ij AVANT -PROPOS.
au but que nous nous étions nous-mêmes proposé. Chaque lettre est accompagnée de notes marginales qui fixent la date, déterminent souvent la personne à laquelle la lettre est adressée , rapprochent deux lettres et de deux n'en font qu'une, ou divisent une lettre pour en faire deux, donnent des variantes prises sur les originaux, ajoutent de petits fragments inédits, d'autres plus considérables. Nul doute que ce travail n'ait été fait en présence de beaucoup de. pièces originales, car souvent la note porte , collationné sur l'original; ou, cette lettre est la 20* ou 10* des manuscrits de M. de la Hire , et les nouveaux fragments le prouvent bien. Nul doute encore que les résultats exprimés dans les notes n'aient été obtenus après un certain travail critique, car presque toujours la note porte : Voyez-en les raisons dans le nouveau cahier. Enfin , on fait les renvois nécessaires d'une lettre à l'autre ; on met en entier les noms indiqués par des initiales dans l'imprimé, on corrige quelques phrases des lettres traduites, tous indices qui ne permettent pas de douter que l'auteur de ce travail ne son-
AVANT-PROPOS. UJ
geât à une nouvelle édition des lettres de Descartes.
Quel est cet auteur ? Nous l'ignorons. L'exemplaire de llnstitut porte le cachet de l'ancienne université de Paris , à laquelle il paroît avoir appartenu ; et en même tqmps celui de Montempuis » recteur de cette université vers le milieu du i8' siècle... Si Ton avoit de l'écriture de ce recteur, on pourroît la comparer avec celle des notes , qui est de deux mains, dont l'une paroît être celle qui a déposé quelques corrections insignifiantes sur la marge de l'exemplaire des Méditations (traduction française , in-4^ ) qui est à la bibliothèque royale de Paris.
Au reste , l'important est que ces notes , quel qu'en soit l'auteur , justifient par elles-mêmes le travail dont elles sont le résultat. Nous les avons suivies pour établir l'ordre chronologique qui fait la base de notre édition ; nous avons même poussé le scrupule jusqu'à reproduire à la tête de chaque lettre la note de l'exemplaire de la bibliothèque de l'Institut, avec ce signe «....»; et nous nous sommes fait une religion de donner les variantes
IV AVAiJT-PROPOS.
qtie fournît l'exemplaire de la bibliothèque de rinstitut, pour peu que ces variantes eussent d'intérêt. Nous rappelons que l'édition citée dans les notes de cet exmplaire est celle dé 1667, 3 vol. în.4^
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A M. FERRIER
( Lettre g^'du tome III. )
D*Ain8terd«in * , le 1 8 juin 1619.
Monsieur,
Depuis que je vous ai quitté, j'ai beaucoup appris toucihaat nos verres, en sorte qu'il y a moyen (de faire quelque chose qui passe ce qui a jamais été vu; et le tout s^i^ble si facile à exécuter, et e$t si qertain , que je m 4oute quasi plus de ce qui dépend de la main , comme je faisois auparavant : mais c'est une ichose que je ne sanrois écrire; car il arrive mille rencontres^ en travaillant qui ne se
* « n demeorott ponrtunl en Frise , près àe Franeker. Voyez le «>lW ff, page 5aîi. .»
peuvent prévoir sur le papier , et qui se corrigent souvent d'une parole lorsqu'on est présent; c'est 'pourquoi il seroit nécessaire* que nous fussions ensemble. Je n'ose pourtant vous prier de venir ici ; mais je vous dirai bien que , si j'eusse pensé à cela lorsque j'étois à Paris , j'aurois tâché de vous amener; et si vous étiez assez brave homme pour faire le voyage et venir passer quelque temps avec moi dans le désert, vous auriez tout loisir devons exercer, personne ne vous divertiroit, vous seriez éloigné des objets qui vous peuvent donner de l'inquiétude: bref vous ne seriez en rien plus mal que moi, et nous vivrions comme frères; car je m'oblige de vous défrayer de tout aussi long-temps qu'il vous plaira de demeurer avec moi, et de vous remettre dans Paris lorsque vous aurez envie d'y retourner. Si vous avez maintenant quelque bonne fortune, je serois marri de vous débaucher; tnais sî vous n'êtes pas mieux que lorsque je vous ai quitté, je vous dirai franchement. que je vous conseille de venir : le voyage n'est pas de la moitié si long que pour aller dans votre pays; nous somtnes en été , et la mer est maintenant fort assurée. Il faudroit apporter les outils dont vous pourriez avoir besoin , ils ne coûteroient à apporter que jusqu'à Calais; car c'est le chemin qu'il vous faudroit prendre. De Calais vous pourriez passer par mer, en un jour ou deux, jusqu'à Dort du Roter-
dana, c'est-à-dire ici; car de là on peut venir plus sûrement jusqu'ici qu'on ne fait à Paris depuis le logis jusqu'à l'église ; et même, étant à Dort, vous pourriez voir M. Beecman, qui est recteur du collège, et lui montrer ma lettre ; il vous enseignera le chemin pour venir ici ; et si vous aviez besoin d'argent, ou de quoi que ce soit, il vous en fourniroit: en sorte que vous ne devez compter pour la difficulté du voyage que jusqu'à Calais. Si vous avez aussi quelques meubles qu'il vous fallût laisser à Paris, il vaudroit mieux les apporter, au moins les plus utiles; car, si vous venez, je prendrai un logement entier pour vous et pour moi , où nous pourrons vivre à notre mode et à notre aise. N'étoit que je ne vous saurois faire donner d'argent à Paris, sans mander où je suis ' ( ce que je ne désire pas), je vous prierois aussi de m'apporter un petit lit de camp, car les lits d'ici sont fort incommodes , et il n'y a point de matelas ; mais^ si vous êtes en doute de venir, venez plutôt tout nu que d'y manquer. Je serois pourtant bien aise d'apprendre que ce fut Tabondance et là commodité qui vous en empêchât ; mais si c'étoit la nécessité, je croirois que vous auriez manqué de courage, car il n'y a rien qui vous y doive sitôt faire résoudre; et même une médiocre fortune ou bien? de légères espérances ne vous doivent pas retarder,.
• <• 11 ne dit pas où il est , tuais son adresse étoit à Amsterdam. »
si VOUS avez Fambition de faire quelque chose qui passe le commun : car toutes mes règles sont fausses, ou bien, si vous venez , je vous donnerai moyen d*exécutei* de plus grandes choses que vous n'espérez. En tout, cas , je vous prie de m'écrirë sitôt que vous aurez reçu celle-ci. Au reste, je vous prie que pei^sonne ne sache que je vous ai écrit, non pas même M. Mydorge, encore que je sois fort bien son serviteur; mais je suis en lieu où je ne lui sâUrois rendre aucun service: et même, si vous Venez, vous devez souhaiter que personne n'en sadhé rien ; car si vous faites quelque chose de bon, il en sera meilleur lorsqu'on ne l'aura pçint attendu, et le retardement ne dégoûtera personne. Pour moi , je me trouve si bien ici , que je ne pense pas à en partir de long-temps. Je vous prie de m'aimer comme je crois qtte vous faites , et de me croire, comme je suis, etc. /
LKTTRBS.
A M. FERRIER
( Lectiv 99 du tome III. )
D'Aili«tetd*iB , le 8 octobre i6à0.
MONSIIUR,
Je souhaiterois que la forlune vous fut plus favorable ; je crois pourtant que vous ne devez pas désespérer de vous loger au Louvre, encore que le P. Gondran soit absent; s'il vaque quelque place avant son retour, vous devez aller trouver le P. Gibieuf ou le P. de Sancy, et les importuner de vous garantir ce qu'un des leurs vous a fait avoir. Surtout je vous conseille d'employer le temps présent, sans vous attendre à l'avenir; car si vous différez toujours.de trois en trois mois, jusqu'à ce que vous soyez mieux que vous n'êtes, sachez que vous n'avancerez jamais rien. Je voudrois bien que vous fussiez ici; mais, selon que je vois vos affaires, je ne l'oserois espérer; et puis nous s(Hnmes en ime saison qui vous seroit incommode, il £siudroit at^ tendre l'été, et entre ci et là il se peut présenter mille antres occasions. Surtout, puisque vous me
8 XETTRES.
faites la faveur de vouloir entendre mon avis, je vous conseille d'employer le temps présent à quelque prix que ce soit. Achevez l'instrument de M. Morin ; le temps que vous n'y pouvez travailler, employez-le à faire des choses qui vous donnent du profit présent, et si vous pouvez avoir du temps de reste pour travailler sur l'espérance d'un plus grand profit à l'avenir, je vous conseille de l'employer aux verres. Mais afin que vous jugiez , auparavant que vous y employer, si c'est chose qui puisse réussir, je vous décrirai ici une partie de ce que j'en ai pensé, et vous enverrai dea modèles au prochain voyage , si vous le désirez , sans qu'il vous manque aucune chose de ce qui dépendra de moi non plus que si j'étois à Paris.
Premièrement, je crois que vous vous souvenez de la machine que je vous décrivis avant de partir, qui consistoit en trois pièces principales ; savoir, l'axe AB qui tournoit en rond , la pièce CD qui se mouvoit en travers de l'axe AB , et le cylindre EF qui couloit entre les deux planches GH et IK , et tailloit le verre avec l'une de ses extrémités E ou F. Maintenant je désire que cette machine vous serve seulement pour tailler les lames de fer ou d'acier de la figure Vnom^ c'est-à-dire comme le fer d'un rabot de menuisier, en sorte que Vno, qui est la partie tranchante, soit la ligne que nous désirons. Je retiens donc de la machine précédente l'axe AB
et la pièce CD% mais qui doit être ferme avec Faxe AB, en sorte qu'il n'y ait que le seul mouvement circulaire en toute la machine; et je ne me sers plus du cylindre £F, d'autant que, lorsqu'on tourne l'axe AB, la partie de CD qui se rencontre entre les deux planches, à savoir L, y décrit exactement notre ligne. J'applique la lame nm ferme entre les deux planches contre la partie L de la pièce CD , laquelte partie je vcmdrois éti'e taillée en forme de lime, afin qu'en tournant elle put limer la lame nm selon la ligne Pn^^ ainsi que nous le désirons; et après l'avoir ainsi limée, je voudrois qu'on changeât la pièce CD ou sa partie L , et qu'on en mît une autre en sa place , non plus taillée en lime , mais polie, et de matière propre pour aiguiser et adoucir le plus qu'il se pourroit le tranchant de la lame nm. Je désire aussi qu'on fasse plusieurs lames d'acier bien trempé parfaitement semblables, afin que l'une s'usant , on puisse se servir d'une autre, et pour cela il faut que leur tranchant Vno soit exactement taillé selon notre ligne. Je voudrois aussi que vous choisissiez quelque matière douce qui fut propre à manger peu à peu et polir le verre ; à cela il me semble que ces pierres semblables à de l'ardoise, avec lesquelles on aiguise les instruments dont le tranchant doit être fort déUcat , seroient assez propres ; mais je vous en laisse le choix ,
* Voyez figare i.
lequel vous pouvez mieux faire que moi. Je voudrois donc que vous fissiez la renie q d'une de ces pierres^ ou de semblable matière , qui fut comme les roues des émouleurs de couteaux, et qu'appli-*quant contre une ou plutôt plusieurs lames mn, vous lui donnassiez exactement tout autour ^ se* Ion son épaisseur, la figure de la ligne Vm^ en tournant la roue 7 sur son centre^ ainsi que vous voyez en cette figure % que j'ai tournée en deofx dens afin que Vous l'entendiez mieux. Or cette roue^ étant ainsi taillée, je voudrois que vous l'appliquas^ siez contre le verre R, mis sur votre tour S, ainsi qu'étoit le premier verre que je vous ai vu travail* 1er, et qu'il tournât là sur son centre, pendant qu^en même temps la roue q tourneroit aussi sur le sien, et cavwoit ce verre selon la ligne Vno très exactement , par le moyen de ces deux mouvements différents ^ car elle mangeroit le centre du verre aussi bien que les extrémités. Et afin que cette roue, étant de matière douce, ne perdît rien de son exacte figure 9 je voudrois qu'au même temps qu'elle tourneroit pour tailler le vetre vous appliquassiez toujours contre une ou plusieurs lames nm , pour l'entretenir en sa figure. Tout ce qu'il y a ici à observer, c'est que le diamètre de la roue q ne doit pas excéder certaine mesure , laquelle je vous enverrai quand vous en aurez af-
' Voyez ligate a.
LETTRES. Il
faire , mais encore qu'il soit plus petite cela n'importe. Il faut aussi observer que la ligne ntnj qui est le milieu de la kme Fnoniy doit être exactement parallèle à l'axe AB de la première machine, et que la ligne perpendiculaire qui tomberoit de l'axe AB sul* les planches 6H et IK, tombe justement sur cette ligne nm-. De plus, aux dernières figures , il faut que la même ligne nm prolongée passe justement par le centre de la roue ^ ^ et se rencontre faire une ligne droite avec l'axe RS, sur leqtiel tourne le verre. En voilà assez pour ce coup: si vous vous en voulez servir, je vous prie de me mander si vous l'entendez bien ; car il se pourra fisiire que vous croirez l'entendre, et que vous oublierez néanmoins quelque circonstance nécessaire; c'est pourquoi je vous prie, si vous y voulez travailler , de m'en faire vous*méme toute la description ( selon que vous l'entendez ) dans vos premières lettres, comme si vous me le vouliez apprendre de nouveau ; je ccmnoitrai aisément par là si vous l'entendez bien , et je serois marri que vous y employassiez votre temps inutilement. Or, si vous jugez que ceci se puisse exécuter , j'ose vous promettre que l'effet en sera très grand; mais il faudroit préparer toutes les machines à loisir, et, par aprçs, je crois que chaque verre se pourroit tailler en un quart d'heure. Maintenant, pour revenir à vos affaires, si vous pouvez changer de
demeure, je vous le conseille , et de soufïrir plu^ tôt ailleurs toutes sortes d'incommodités, pourvu que vous puissiez avoir du temps pour travailler à ceci. Mais si vous ne pouvez déloger d'où vous êtes, je vous conseille, plutôt que de diflférer de travailler, de dire ouvertement à M. Mydorge tout votre dessein , à savoir , que vous avez reconnu par expérience qu'il étoit impossible de faire réussir les verres selon la façon commencée; que je vous conseillai,avantquede partir de Paris, d'y travailler d'une autre façon, et même, si vous voulez, que je vous en ai encore écrit depuis; car il ne m'importe pas que vous lui disiez de moi tout ce que vous voudrez, et ainsi que vous ne laissiez pas d'y travailler en sa présence. Je sais bien qu'il vous fait mal au cœur qu'on se donne de la vanité en une chose où l'on n'a rien contribué ; mais , au fond, cela n'importe pas tant que vous deviez à cela près manquer de travailler; et la vérité se découvre toujours bien.
LETTRES. l5