‹ Œuvres de Descartes (volume 4)Chapitre 7 sur 23 · A M. MORIN · texte numérisé non relu

A M. MORIN

(Lettre 57 du tome I.)

Monsieur ,

J'ai reçu le beau livre que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer, et je pense avoir d'autant plus de sujet de vous en remercier que je Tai moins mérité; car je n^ai jamais eu occasion de vous rendre aucun service qui vous dût convier à avoir cette souvenance de moi. Il est certain que la peine que vous avez prise pour trouver les longitudes ne mérite rien moins qu'une récompense publique; mais pourceque les.inventions des sciences sont de si haut prix qu'elles ne peuvent être assez payées avec de l'argent, il semble que Dieu ait tellement

• » Je crois cette lettre écrite au mois de janvier i635. Voyez-en les

» raisons dans le nouveau cahier. » — Plus bas : « 16349 décembre , ou

» 1 5 janvier i635. « — Et au crayon : «« i635. »

ordonné le monde , que cette sorte de récompense n'est communément réservée que pour des ouvrages mécaniques et grossiers, ou pour des actions basses et serviles. Ainsi je m'assure qu'un artisan qui auroit fait de bonnes lunettes en pourroit tirer beaucoup plus d^argentque moi de toutes les rêveries de ma Dioptrique *, si j'avois dessein de les vendre. Ce qui n'empêche pas que je ne soi^iaite que vous receviez en ceci l'accomplissement de vos désirs, et si j'y pouvois contribuer quelque chose , vous connoîtriez en effet que je suis, etc.

* « Ce n'est pas son traité de dioptriqne , mais ses expériences. »

ANNÉE l636.

AU R. 1>. MËRSENNÈ'.

( Lettre 1 1 1 du tome II. ) Mon révérend PÈRE)

Il y a environ cinq semaines que j'ai reçu vos dernières du dix-huit janvier , et je n'avois reçu les précédentes que quatre ou cinq jours auparavant; ce qui m'a fait différer de vous faire réponse a été que j'espérois de vous mander bientôt que j'étois oc^îupé à faire imprimer, car je suis venu à ce des^ sein en cette ville; mais lesN.% qui témoignoîent auparavant avoir fort envie d'être mes libraires , s'imagînant , je crois , que je ne leur échapperois pas lorsqu'ils m'ont vu ici , ont eu envie de se faire prier , ce qui est cause que j'ai résolu de me pas-

< « i63^, mari. »

* « EUévirs* »

J'j6 LETTRES.

ser d'eux ; et quoique je puisse trouver ici assez d'autres libraires , toutefois je ne résoudrai rien avec aucun que je n'aie reçu de vos nouvelles , pourvu que je ne tarde point trop à en recevoir ; et si vous jugez que mes écrits puissent être imprimés à Paris plus commodément qu'ici , et qu'il vous plût d'en prendre le soin , comme vous m'avez obligé autrefois de m'offrir , je vous les pourrois envoyer incontinent après la vôtre reçue. Seulement y a-t-il en cela de la difficulté, que ma copie n'est pas mieux écrite que cette lettre , que l'orthographe ni les virgules n'y sont pas mieux observées , et que les figures n'y sont tracées que de ma main , c'est-à-dire très mal ; en sorte que si vous n'en tirez l'intelligence du texte pour les interpréter après au graveur , il lui seroit impossible de les comprendre. Outre cela, je serois bien aise que le tout fût imprimé en fort beau caractère et de fort beau papier, et que le, libraire me donnât du moins deux cents exemplaires, à cause que j'ai envie d'en distribuer à quantité de personnes : et afin que vous sachiez ce que j'ai envie de faire imprimer , il y aura quatre traités , tous français , et le titre en général sera : Le projet d'une science universelle qui puisse élever notre nature à son plus haut degré de perfection ; plus , la dioptrique , les météores et la géométrie ^ où. les plus curieuses matières que l'auteur ait pu choisir , pour rendre preuve

de la science universelle qu'il propose^ sont expliquées en telle sorte que ceux mêmes qui n'ont point étudié les peuvent entendre. En ce projette découvre une partie de ma méthode ; je tâche à démontrer l'existence de Dieu et de l'âme séparée du corps , et j'y ajoute plusieurs autres choses qui ne seront pas , je crois , désagréables au lecteur. En la Dioptrique, optre la matière des réfractions , et l'invention des lunettes, j'y parle aussi fort particulièrement de l'œil , de la lumière , de la vision , et de tout ce qui appartient à la catoptrique et à l'optique. Aux Météores , je m'arrête principalttnent sur la nature du sel , les causes des vents et du tonnerre, les figures de la neige, les couleurs de l'arc-en-ciel, où je tâche aussi à démontrer généralement quelle est la nature de chaque couleur, et les couronnes ou halones, et les soleils ou parkelia, semblables à ceux qui parurent à Rome il y a six ou sept ans. Enfin, en la Géométrie, je tâche à donner une façon générale pour résoudre tous les problèmes qui ne l'ont encore jamais été ; et tout ceci ne fera pas , je crois , un volume plus grand que de cinquante ou soixante feuilles. Au reste, je n'y veux point mettre mon nom, suivant mon ancienne résolution, et je vous prie de n'en rien dire à personne , si ce n'est que vous jugiez à propos d'en parlera quelque libraire, afin de savoir s'il aura envie de me servir , sans toutefois achever ,

s'il VOUS plaît , de conclure avec lui qu'après ma réponse; et sur ce que vous me ferez la faveur de me mander, je me résoudrai. Je serai bien aise aussi d'employer tout autre , plutôt que ceux qui ont con'espondance avec N. % qui sans doute les en aura avertis , car il sait que je vous en écris.

Mais j'ai employé à ceci tout mon papier, il ne m'en reste plus que pour vous dire que , pour examiner les choses que Galilée dit de motu , il faudroit plus de temps que je n'y en puis mettre à présent.

Je •juge l'expérience des sons qui ne vont pas plus vite selon le vent que contre le vent être vé-r ritable, au moins ad sensum^ car le mouvement du son est tout autre que celui du vent. Je vous remercie aussi de celle de la balle tirée vers le zé-» nith , qui ne retombe point , ce qui eàt fort admirable, Je ne suppose point la matière subtile dont je vous ai parlé plusieurs fois , d'autre matière que les corps terrestres ; mais comme l'air est plus liquide que l'eau , ainsi que je la suppose encore beaucoup plus liquide ou fluide et pénétrante que l'air. Pour la réflexion de l'arc, elle vient de ce que la figure de *ses pores étant corrompue , la matière subtile qui passe au travers tend à les rétablir, sans qu'il importa de quel côté elle y entre. Je suis , etc. y

« Elzévir.

^ «/^^«'«'^ ^^'^ ik^

(Lettre 102 du tome II.)

Monsieur ,

J'étois hors de cette ville lorsque vos lettres, avec les observations que vous m'avez fait la faveur de m'envoyer y sont arrivées , et je n'y suis retourné que sept ou huit jours après , ce qui est cause que je ne vous ai pas écrit plus tôt pour Vous en remercier ; car j'eusse bien désiré par même moyen vous pouvoir rendre compte du profit que , j'enaurois retiré; mais, ayant changé de logis depuis ce temps-là, je n'ai point eu encore assez de loisir pour mettre l'eau de la mer à la question , afin de voir si je pourrôis découvrir la cause de sa lumière.

Pour votre observation touchant les parélies , tant la vôtre que celle de Siçhardus' me confirment

■ * t< Je crois cette lettre éciite à M. Cont^ Van Hooghekmfle , qoi df niueuroit à Iieyde^ Jela crois écrite eu puu» i636, à Amsterdam, peu » de temps après son retour de Frise, » — Plus bas : « i636 , à Amsterdam* » Voyez le nouveau cahier, page 22. '> ' « Wilh. Schickardus. »

entièrement en l'opinion que j'en avois , de sorte que je n'y désire rien davantage. Toutefois je ne vous renvoie point encore le livre ; car, jugeant que vous n'en êtes point pressé, j'ai cru faire mieux d'attendre à quelque autre commodité; mais, en revanche, je vous ferai ici part d'une autre observation que j'ai faite il n'y a que dix jours, étant la nuit sur le Zuyderzée, pour passer de Frise à Amsterdam. J'avois tenu le soir assez long-temps ma tête appuyée sur la main droite , de laquelle je fermois l'œil droit , et je tenois cependant l'autre tout ouvert ; lorsque l'air étant assez obscur , on apporta une chandelle dans la chambre où j'étois , et incontineiît , ouvrant les deux yeux , j'aperçus deux couronnes autour de cette chandelle , plus parfaitement colorées que je n'eusse cru qu'elles pou voient être, et telles que vous les voyez ici représentées. A ' est le cercle extérieur de la plus grande , qui étoit d'un rouge fort bien coloré ; B est l'intérieur de la même, qui étoit bleu ; les autres couleurs de l'arc-en-ciel se pouvoient bien un peu remarquer entre ces deux cercles , mais elles n'y occupoient que fort peu d'espace ; C est l'intervalle qui étoit entre les deux couronnes , lequel paroissoit autant ou plus noir que tout l'air d'alentour; D est la couronne intérieure qui n'étoit qu'un seul cercle fort rouge , ainsi que le précé-

' f jgme 37.

LETTRES. u8l

dent , seulement voyoit-on qu'il étoit plus chargé de couleur en dehors qu'en dedans. Cest l'intervalle qui étoit entre ce cercle rouge et k flamme de la chandelle , lequel étoit tout blanc et comme lumineux. Or j'eus assez de loisir pour observer toutes ces choses, car elles durèrent toujours jusqu'à ce que je me fusse endormi , ce qui ne fut que deux ou trois heures après ; et ce que j'appris de ceci fut que les couleurs de ces couronnes sont disposées tout au contraire de celles qui paroissent autour des astres , à savoir le rouge en dehors , et qu'elles ne se formoient point dans l'air, mais seulement de la disposition de mes yeux : car fermant l'œil droit , je ne les voyois point du tout , et fermant le gauche , je ne les en voyois pas moins , et mettant seulement le doigt entre mon œil et la flamme de la chandelle, elles disparoissoient. Cette expérience m'a tellement plu que je ne la veux pas oublier en mes Météores, et je pense en pouvoir assez rendre raison. Je vous remercie très humblement des offres que vous me faites pour me loger , mais il y auroit de l'inconstance à quitter sitôt le lieu où je ne fais que d'entrer ; ce n'est pas que je ne ressente extrêmement les obligations que je vous ai de l'affection que vous me témoignez en toutes choses , et que je ne fusse très aise de pouvoir faire en revanche tout ce que vous témoignez désirer : car je suis , etc.

(Lettre io3 du tome II.) MOJCSIEUR,

Je vous remercie des lettres que vous m'avez fait la faveur de m'envoyer,etje suis bien aise d'apprendre que M. de Balzac se souvient encore de moi ; j'étois quasi en dessein de lui écrire à ce voyage, mais j'aime mieux att^idre encore quelque ternps, et cependant, si par occasion vous le voyez , vous m'obligerez de l'assurer de mon service. Je vous prie aussi de faire m^s baisemains à M. Sarrazin i et lui dire que je le remercie très humblement du livre qu'il a eu autrefois intentioi^de m'envoyer,e|t que je n'eusse pas manqué de lui écrire pour Tjen remercier , si celui auqvel il l'avoit baillé eût eu soin 4e me le faire tenir.

Ppur les lunettes, je vous dirai que depuis la condamnation de Galilée, j'ai revu et eQti<qrement achevé le traité que j'en ayois autrefois coxnmenç^ ;

" « Celte lettre est adressée, je crois, à M. Mydorge, et écrite Tao »> i636 , au mois de mars. Voye«-CD les raisons dans le nouveau catier , » nage ^a. ♦> '

et rayant entièrement séparé de mon Monde, je me propose de le faire imprimer seul dans peu de temps : toutefois, pourcequ'il s'écoulera peut-être encore plus d'un an avant qu'on le pujisse voir imprimé, si M. N'. y désiroit travailler avant ce temps-là, je le tiendrois à faveur, et je m'offre de faire transcrire tout ce que j'ai mis touchant la pratique, et de lui envoyer quand il lui plaira.

Premièrement, je ne m'étonne pas que la moelle de sureau pèse quatre ou cinq cents fois moins que l'or ; mais je ne laisse pas de vous remercier de la communication de votre expérience , et serai toujours bien aise de savoir celles que vous aurez faites. Secondement, je ne sais point si le sureau ou le sapire rendent un son plus aigu que le cuivre; mais je crois généralement que selon que les corps sont plus secs et plus roides , c'est-à-dire plus disposés à recevoir en eux un tremblement plus prompt, ils ont le son le plus aigu. Troisièmement, ce son ne se fait point par la division des parties de Pair, mais par son agitation seulement, laquelle accompagne celle du corps résonnant. Quatrièmement, c'est autre chose des tours et retours d'une corde attachée par les deux bouts, et autre chose de ceux d'unecorde attachée seulement par un bout , et qui a un poids à l'autre bout : car celle-ci se meut de

' « De Baune. »»

bas en haut par l'impétuosité ou l'agitation qui est en elle, et ne commence point de retourner de haut en bas que cette agitation n'ait été entièrement surmontée par la pesanteur qui Ta fait descendre ; ce qui est cause qu'elle va fort lentement lorsqu'elle achève de monter ; et toutefois je ne crois point pour cela qu'elle s'arrête aucun moment avant que de redescendre. Cinquièmement, je ne crois point aussi que le mouvement de la corde attachée par les deux bouts décrive toujours des cercles parfaits, ou des ellipses parfaites, mais que toutes les inégalités de ces cordes, et les diverses façons dont elles peuvent être touchées, apportent de la variété en la figure de leur mouvement. Sixièmement, pour la chaleur je ne crois point qu'elle soit la même chose que la lumière , ni aussi que la raréfaction de l'air ; mais je la conçois comme une chose toute différente , qui peut souvent procéder de la lumière , et de qui la raréfaction peut procéder. Je ne crois point non plus que les corps pesants descendent par quelque qualité réelle nommée pesanteur, telle que les philosophes l'imaginent , ni aussi par quelque attraction de la terre ; mais je ne saurois expliquer mon opinion sur toutes ces choses qu'en faisant voir mon Monde avec le mouvement défendu, ce que je juge maintenant hors de saison ; et je m'étonne de ce que vous proposez de réfuter le livre contra

motum terrcBj mais je m'en remets à votre prudence '.

Je ' vous assure que tant s'en faut que j'aie témoigné au sieur N'. que vous m'eussiez parlé de lui, qu'au contraire j'ai tâché de lui en ôter tout soupçon , car je ne lui mande point du tout qu'on m'ait rien dit de lui , sinon que je mets en ma première lettre : Je vous redemandai l* année pas^ sée mon Traité de musique y non pas à la vérité que J'en eusse besoin^ mais pourcequon m'àvoit dit que vous en parliez comme si vous me l'eussiez apprise : toutefois je ne voulus point vous en écrire aussitôt^ de peur de parottre trop défiant si je doutois de la fidélité d'un ami sur le simple rapport d'autrui. Mais maintenant quCj par plusieurs autres témoignages, j'ai reconnu que vous préférez une vaine ostentation à la vérité y et à l'amitié qui a été jusques ici entre nous, je veux vous donner ici un petit mot d'avisy qui est, que si vous vous vantez d'avoir en^ seigné quelque chose à quelqu'un , encore que ce que vous dites soit véritable , cela ne laisse pas d'être odieux ; mais si ce que vous dites est contre la vérité , tl est encore plus odieux ; et y enfin j si vous avez ap-

» « Ici finit cette lettre. »

» « Autre lettre à Mersenne, i63o. Tout cet alinéa, jusqu'au second de » la page 470 , est un fragment d'une lettre écrite en décembre i63o. » Voyez-en les raisons dans le nouTeau cahier, page 10. »

^ « Beecman. »

a86 LETTRES.

pris de lui la chose même que vous vous vantez lui avoir apprise, certainement cela est tout "à'- fait odieux, etc. Ce qu'il nç peut dire venir de vous , car je raets Vannée passée que vous n'étiez pas encore venu ici ; et l'on m*avoit dit et non p^s écrit j pourceque j'ajoute cela m'avoir été confirmé par le témoignage de plusieurs , etc., afin qu'il ne vous le puisse attribuer. Je mets en ma lettre suivante : Je désire que vous sachiez que ce n'est ni dei lui ni de personne, mais de vos lettres mêmes que j'ai appris ce que je trouve à reprendre en vous : conmie en effet dans les deux lettres qu'il m'a écrites, je crois qu'il y a assez de preuves de sa vanité, pour le faire déclarer tel que je dis, devant des juges équi* tables. Je n'ai pas su depuis dé ses nouvelles, et ne pense pas lui écrire jamais plus.

J'ai pitié de la disgrâce de M. N '., encore qu'il la mérite, pour la lettre où je vqu^ parlois de lui, je ne suis pas marri que vous l'ayez fait voir à M. H. , puisque vous l'avez jugé à propos ; mais j'eusse été bien aise quei vous j^e la lui eussiez point mise tout-jà-fgdt çntrç les mains, tant à causç que mes Içttreç sout ord^uairem^nt écrites j^vec trpp peu de soin pour mériter d'être vues par d'autres que ceux à qui elles sont adressées, comme aussi pourceque je crains qu'il n'ait jugé de là que je veux faire imprimer la Dioptrique ; car il me sem-

• M Je crois que c'est de M. Ferricr qu'il parle ici. »

ble que j'en mettôis quelque cfadsë aiil^irs qu'à la fin, que vous dites avoir ôtée ; et je serois fort aise qu'on ne sût point du tout que j^ai ce desseiïi : car, de la &çon que j'y travaille, elle né sauroit être prête de long-temps. J'y veux insérer un discours où je tâcherai d'expliquer la nature des couleurs et de la lumière, lequel m'a arrêté depuis six mois , et n'est pas encore à moitié fait ; mais aussi sera-t-il plus long que je ne pensois, et contiendra quasi une physique tout entière ; en sorte que je prétends qu'elle me servira potir me dégager de la promesse que je vous ai faite, d'avoir achevé mon Monde dails trois ans, car c'en sera quasi un abrégé , et je ne pense pas après ceci me résoudre jamais phis de faire rien imprimer, au moiiis moi vivant ; car la fable de mon Monde me plaît trop pour manquer à la parachever, si Dieu me laisse vivre assex long«-teiiips poiir cela ; mais je ne veux point répondre de l'avenir. Je crois que je yotls enverrai ce discours de la lumière sitôt qu'il sera fait, et avant que de vous envoyer le reste de la Dîoptirique : car y voulant décrire les couleurs à ma mode , et par conséquent étant obligé d'y expliquer (Comment ht blancheur du pain demeure au saint sacrement, je sefai bien aise de le faire examiner par mes amis avant qu'il soit vu de tout le monde. Au reste, encore que je ne me hâte pas d'achever la Dioptrique , je ne crains point du tout

ne qui$ mittat falcem in tnessem aliénant ; car je suis assuré que quoi que les autres puissent écrire, s'ils ne le tirent des lettres que j'ai envoyées à M. F. % ils ne se rencontreront point du tout avec moi.

Je vous prie, autant qu'il se pourra, d'oter l'opinion que je veuille écrire quelque chose à ceux qui la pourroient avoir, et plutôt de leur faire croire que je suis entièrement éloigné de ce dessein : comme de fait, après la Dioptrique achevée, je suis en résolution d'étudier pour moi et pour mes amis à bon escient, c'est-à-dire de chercher quelque chose d'utile en la médecine, sans perdre le temps à écrire pour les autres, qui se moqueroient de moi si je faisois mal, ou me porteroient envie si je faisois bien, et ne m'en sauroient jamais de gré, encore que je fisse le mieux du monde. Je n'ai point vu le livre de Cabaeus De magnetiea philo* $ophia, et ne me veux point maintenant divertir à le lire'.

Pour vos questions, je n'y saurois guère bien répondre, car mon esprit est entièrement diverti ailleurs ; toutefois je vous dirai que je ne crois pas qu'une corde de luth retournât guère plus longtemps in vacuo qu'elle fait in aère; car la même

» « Femer. >»

* « Si le livre de Cabaens n*a été imprimé qn*en 16.39, ce morceau est d*ane aatre lettre. »»

force qui la fait mouvoir est celle qui la fait cesser à la fin. Gonime quand la corde CD ' est tirée jusques à B, il n'y a que la disposition qu'elle a de se raccourcir et resserrer de soi-même, à cause qu'elle est trop étendue, qui la fait mouvoir vers £, en sorte qu'elle ne devroit venir que jusques à la ligne droite CED; et ce qui la fait passer au-delà, depuis E jusques à H , n'est autre chose qu'une nouvelle force qu'elle acquiert par l'impétuosité de son mouvement, en Venant depuis B jusques à E, de sorte que H ne peut être si éloignée de E comme B, car cette nouvelle force ne saïu^oit être si grande que la première. Or, encore qu'à chaque retour que fait cette corde ce soit une nouvelle force qui la fasse mouvoir, il est certain toutefois qu'elle ne s'arrête point un seul moment entre deux retours ; et la raison que vous apportez que l'air ne peut pousser la corde, à cause qu'il est poussé par la corde, est très claire et très certaine.

J'avois écrit tout ce qui précède il y a quinze jours, et pourceque la feuille n'étoit pas pleine, je ne vous Tavois pas envoyée, ainsi que vous m'aviez mandé dans l'un de vos billets ; mais je vous l'eusse envoyée il y a huit jours , sinon que celle que vous m'écriviez me fiit rendue trop tard; je ne sais si ce n'est point que vous l'eussiez mise au paquet de quelque autre, car je n'étois pas au logis

» Fignre 38.

^gO LETTRES.

quand on l'apporta; mais quand vous m'obligez de m'écrire , c'est toujours le plus sûr d'envoyer vos lettres par la voie ordinaire.

Je vous ai trop d'obligation de la peine que vous avez prise de m'envoyer un extrait de ce manuscrit : le plus court moyen que je sache pour répondre aux raisons qu'il apporte contre la Divinité, et ensemble à toutes celles des autres athées, c'est de trouver une démonstration évidente qui fasse croire à tout le monde que Dieu est. Pour moi, j'ose bien me vanter d'en avoir trouvé une qui me satisfait entièrement et qui me fait savoir plus certainement que Dieu est que je ne sais la vérité d'aucune proposition de géométrie; mais je ne sais pas si je serois capable de la foire entendre à tout le monde en la même façon que je l'entends, et je crois qu'il vaut mieux ne toucher point du tout à cette matière que de la traiter imparfoitement. Le consentement universel de tous les peuples est assez suffisant pour maintenir la Divinité contre les injures des athées , et un particulier ne doit jamais eptrer en dispute contre eux , s'il n'est très assuré de les convaincre.

J'éprouverai en la Dioptrique si je suis capable d'expliquer mes conceptions et de persuader mix autres une vérité , après que je me la suis persuadée , ce que je ne pense nullement. Mais si je trouvois par expérience que cela fut , je ne dis pas que

quelque jour je n'achevasëe un petit traité de métapliysique , lequel j'ai commencé €l:ant en Frise et dqnt les principaux points sont de prouver rexisUnce de Dieu et celle de no$ âme$ ^ lorsqu'elles sont séparées du corps, d'où suit leur immortalité; car je suis en colère quand je vois qu'il y a des gens au monde si audacieux et si impudents que de combattre contre Dieu '.

Je ^uis " marri que M. F. ait fait croire que j'eusse dessein d'écrire quelque chose^ et vous m'obligerez detémojgnertoutle contraire, et je n'apprends autre chose qu'à escrimer. J'ai compassion avec vous de cet auteur qui se sert de raisons astrologiques pour prouver l'immobilité de la terre; mais j'aurois encore plus de compassion du siècle, si je pensois que ceux qui ont voulu feire un article de foi de cette opinion n'eussent point de plus fortes raisons pour la soutenir. Pour ce que vous me demandez touchant la réfraction des sons, je vous dirai qu'il s'en faut beaucoup qu'elle se puisse remarquer en eux si facilement qu'en la lumière, à cause que le son se transfère quasi aussi facilement suivant des lignes courbes ou tortues que des droites; toutefois, pour en parler absolument, il est certain que les sons souffrent réfraction en passant au tra-

■ « Ici finit le fragment. »

* « Antre lettro, 16S4, Ce ^etcoml «Unéai«st écrit au P. Msrsenne, le i5 » septembre 16 34. Voyez.-en les raisons dfins le nouveau cahier, page 20. »

vers <le deux corps différents, et qu'ils se rompent ad perpendieulum dans celui par lequel ils passent le plus aisément; mais ce n'est pas toujours le plus épais et le plus solide par lequel ils passent le plus aisément, ni aussi le moins épais, et j'aurois bien des'choses à dire avant que je pusse éclaircir cette distinction suffisamment.

Pour cet instrument monocorde qui imite la trompette, je voudrois en avoir vu l'expérience pour en oser dire mon opinion; mais, autant que je puis conjecturer , tout le secret qui y est ne consiste qu'en cela que le chevalet étant mobile et tremblant , ainsi que vous m'écrivez , le son a quelque latitude, et ne se détermine pas à être grave ou aigu jusqu'à tel degré, par la seule longueur de la corde, mais principalement aussi par sa tension, qui fait qu'elle presse plus ou moins ce chevalet; et ensuite que les tremblements de ce chevalet sont plus ou moins fréquents, avec lesquels se doivent accorder ceux de la corde, et par conséquent la hauteur ou la bassesse du son. D'où premièrement il est aisé à entendre par les bissections (comme vous dites que je vous ai autrefois mandé touchant la trompette) pourquoi ce monocorde étant touché à vide fait ouïr toutes les consonnances en même temps; puis pourquoi étant louché entre les divisions i , 2, 3, 4, il ne fait ouïr aucun son agréable, si ce nlest le même que

LETTRES. 2gOr

celui qu'il fait ouïr étant touché sur ces divisions , pourceque lors les tremblements de la corde ne peuvent s'accorder avec ceux du chevalet , si ce n'est qu'ils retiennent la même mesure que sur cesdivisions!

Pour l'expérience que vous dites avoir été faite d'un mousquet qui perce plus à cinquante ou cent pas qu'il ne fait à dix ou vingt pieds, si elle est vraie, il faut dire qu'il perce moins à dix ou vingt pieds , à cause que la balle allant trop vite se réfléchit si promptement qu'elle n'a pas assez de loisir pour faire tant d'effet, ainsi qu'un marteau frappant une balle de plomb qui est mise sur une enclume ne l'aplatira pas tant que si elle est mise sur un oreiller. Enfin , si le sifflement des balles dé canon ne s'entend pas^ au commencement de leur mouvement comme à la fin, il faut penser que c'est leur trop grande vitesse, qui, ne faisant mouvoir l'air qu'en un seul sens et sans lui donner le loisir d'aller et retourner, ne cause aucun son, car vous savez que ces tours et retours de l'air sont nécessaires pour causer le son. Je suis, etc.

394 LETTRFS.

AU R. P. MERSENNE'

(Lettre 73 du tome III.)

Mon révérend père ,

£n me voulant trop obliger ychis m'avez extré* memafit embarrassé ; car j'eusse beaucoup mieum aimé un privilège en la plus siiAple forme ^ comme^ si je m'en souviens , je vous en avois prié ci-devant expressément , jusque là que j'avois trouvé à redire dans le projet que vous m'en aviez aoivoyé auparavant ^ à cause d'un mot qui me sembloit trop en ma faveur. Vous me conviée, à faire imprtmei: d'autres traités, et vous retardez cependant la publication de celui-ci. Je n'ose écrire tout ce que j'en pense ; mais je vous prie , au nom de Dieu, de faire, ou que nous ayons au plus tôt qu'il se pourra

' « Cette lettre est de Descartes au P. Mersenne, écrite en avril 1637. » Voyez-en les raisons dans le nonvean cahier. »,

LETTRES. SgS

le privilège en telle forme que ce puisse être , ou bien au moins de nous écrire qu'on « refusé de le donner, ce que je m'assure qu'on ne fera point , si ce n'est par la faute des demandeurs. Le libraire ne débitera aucun de ses exemplaires , ni n'en enverra aucun hors de Leyde que cela ne soil , et ayant le privilège , je vous prie d'en envoyer l'original au Maire ' par le premier ordinaire de la poste , et d'en retenir seulement une copie collationnée , pour servir en cas qu'il se perdit.

Au re^te* je remarque par vos lettres que vous avez fait voir ce livre à plusieurs sans besoin , et au contraire que vous ne l'avez point encore bat voir à M. le chancelier , pour lequel seul néanmoins je l'avois envoyé, et je désirois qu'il lui fut présenté tout entier. Je prévois que vous lui donnerez encore juste sujet de nous refuser le privi^ lége, pourceque vous lui voulez demander plus ample qu'il ne doit être , ou bien s'il l'octroie en cette forme, vous serez cause que je lui aurai une particulière obligation pour une chose que je voudrois bien qui ne fut point : car, outre que ' vous me faites parler là tout au rebours de mon intention , en me faisaift demander octroi pour des livres que j'ai dit n'avoir pas dessein de faire imprimer, il semble que vous me veuillez rendre par force faiseur et vendeur de livres , ce qui n'est

' « Jean Maire , imprimeor libraire à Leyde. »

ni mon humeur ni maprofession,et s'ily a quelque chose en cela qui me regarde , c'est seulement la permission d'imprimer ; car, pour le privilège , il n'est que pour le libraire , qui craint que d'autres ne contrefassent ses exemplaires , ^ quoi l'auteur n'a point d'intérêt \

La lettre que j'écrivois à M. l'abbé Delaunay étoit danst/ le paquet de M. N* , et je n'avois différé jusques alors à vous l'envcyer que pour vous en épargner le port ; mais puisqu'il est d'opinion que je tardois à lui répondre, faute 'de.pouvoir éclaircir les choses que j'ai écrites touchant l'existence de Dieu , elle ne servira pas à l'en ôter ; car je n'ai nullement tâché de le faire , mais seulement de répondre à son compliment et à l'offre qu'il me £aiisoit de son amitié. Et résolument, quoi qu'on puisse dire ou écrire, je n'entreprendrai point de satisfaire à aucune question qui sera faite en particulier , principalement par des personnes avec qui je n'ai point eu ci-devant d^habitude , mais seulement à celles qui me seront faites en public , suivant ce que j'ai promis en la page 75 du Discours de la méthode.

Pourl'auteur de la Géostatique, il n'a pas fait, ce me semble, un trait d'honnête homme , d'avoir retenu la Dioptrique en la façon que vous me mandez, et je m'étonne , puisqu'il en fait si peu d'état ,

« Kn mafge, pub effacé : « Cette lettre finit ici. '>

de ce qu'il a pris tant de peine pour la voir avant les autres , et qu'il a même en quelque façon négligé son honneur pour cet effet. Je vou^ assure que je ne suis point désireux de voir ses livres , et qu'encore qu'il y ait long-temps que vous m'avez écrit de sa Géostatique, je n'ai jamais eu néanmoins au- . cune envie de l^oir, sinon depuis votre dernière que je l'ai fait chercher à Leyde , où ne s'étant point trouvée , on m'a offert de la faire venir de Paris; mais je ne l'ai point désiré , parcequ'en effet je ne crois pas qu'un homme de telle humeur puisse être habile homme , ni avoir rien fait qui vaille la peine d'être lu. Que si je l'eusse trouvée, je n'aurois pas manqué de vous en écrire mon opinion , tant à cause que vous le désirez, qu'à cause que vous me mandez aussi que M. des Argues le désire ; car lui ayant de l'obligation, ainsi que j'apprends par vos lettres , je serois bien aise de lui témoigner qu'il a sur moi beaucoup de pouvoir, comme en effet il ne faudroit pas en avoir peu pour m'obliger à reprendre les fautes d'autrui : car mon humeur ne me porte qu'à rechercher la vé-^ rite , et non point à tâcher de faire voir que les autres ne l'ont pas trouvée ; même je ne saurois estimer le travail de ceux qui s'y occupent , ce qui a été la première cause qui m'a empêché d'approuver le livre du sieur de la Brosse , et la seconde est qu'il s'est arrêté à reprendre des -choses qu'on

SgS LETTRES.

peut excuser , après quoi il a fini, sans faire voir la suite du raisonnement qu'il réfute; en sorte que ceux qui , comme moi , n'ont point vu la Géostatique, ont occasion de juger qu'il s'est contenté de l'égratigner ou de lui arriKîher les cheveux, et qu'il ne lui a point fait de grandes blessures. Jk

Je vous prie de m'excuser si je ne réponds point à votre question toudiant le retardement que reçoit le mouvement des corps pesants par l'air où ils se meuvent, car c'est une chose qui dépend de tant d^autres que je n'en saurois faire Un bon compte dans une lettre; et je puis seulement dire que ni Galilée , ni aucun autre, ne peut rien détermin^» touchant cela qui soit clair et démonstratif, s'il ne sait premièrement ce que c'est que la pesanteur , et qu'il n'ait les vrais principes de la physique.

Pour votre objection touchant ce que je vous ai autrefois écrit des tremblements d'une corde , qu'ils peuvent être alternativement inégaux et égaux , j'ai à y répondre que la même inégalité se peut trouver aux trembletnetits de tous les autres corps qui ont quelque son , comme des tuyaux d'orgues ou du gosier d'un musicien, etc. ; car généralement aucun son ne se peut faire que par le tremblement de quelque corps.

Le jugement que l'auteur de la Géostatique fait

de mes écrits me touche fort peu , et je ne suis pas bien aise d'être obligé de parler avantageusement de moi-même ; mais pourcequ'il y a peu de gens qui puissent entendre ma Géométrie , et que vous désirez que je vous mande quelle est l'opinion que j'en ai , je crois qu'il est à propos que je vous dise qu'elle est telle que je n'y souhaite rien davantage, et que j'ai seulement tâché, par la Dioptrique et par les Météores , de persuader que ma méthode est meilleure que l'ordinaire ; mais je prétends l'avoir démontré par ma Géométrie : car dès le commencement j'y résous une question qui, par le ténioignage de Pappus, n'a pu être trouvée par aucun des anciens; et l'on peut dire qu'elle ne l'a pu être non plus par aucun des modernes , puisqu'aucun n'en a écrit, et que néanmoins les plus habiles ont tâché de trouver les autres choses que Pappus dit au même endroit avoir été cherchées par les anciens, comme l'Apollonius Redivinus, l'Apollonius Batavus, et autres, du nombre desquels il faut mettre aussi M. votre conseiller de maximis et minimis ; mais aucun de ceux-là n'a rien su faire que les anciens aient ignoré. Après cela, ce que je donne au second livre touchant la nature et les propriétés des lignes courbes , et la façon de les examiner, est^ ce me semble^ autant au^ddà de la géométrie ordinaire que la rhétorique de Cicéron est au-delà de Va b t des en-

OOO LETTRES.

fants.Et je crois si peu ce que promet votre géostaticien, qu'il ne me semble pas moins ridicule de dire qu'il donnera dans une Préface des moyens pour trouver les tangentes de toutes les lignes courbes, qui serontmeilleurs que les miens, que le sont les capitans des comédies italiennes ; et tant s'en faut que les choses que j'ai écrites puissent être aisément tirées de Viete, qu'au contraire ce qui est cause que mon traité est difficile à entendre , c'est que j'ai tâché à n'y rien mettre que ce que j'ai cru n'avoir point été su ni par lui ni par aucim autre ; comme on peut voir si oh confère ce que j'ai écrit du nombre des racines qui sont en chaque équation , dans la page 372, qui est l'endroit où je commence à donner les règles de mon Algèbre , avec ce que Viete en a écrit tout à la fin de son livre De emendatione œquaiionum ; car on verra que je le détermine généralement en toutes équations, au lieu que lui n'en ayant donné que quelques exemples particuliers , dont il fiait toutefois si grand état qu'il a voulu conclure son livre par là , il a montré qu'il ne le pouvoit déterminer en général. Et ainsi j'ai commencé où il avoit achevé , ce que j'ai fait toutefois sans y penser ; car j'ai plus feuilleté Viete depuis que j'ai reçu votre dernière que je n'avois jamais fait auparavant , l'ayant trouvé ici par hasard entre les mains d'un de mes amis ; et, entre nous, je ne

trouve pas qu'il en ait tant su que je pensois , nonobstant qu'il fût fort habile. *

Au reste , ayant déterminé comme j'ai fait en chaque genre de questions tout ce qui s'y peut faire, et montré les moyens de le faire , je prétends qu'on ne doit pas seulement croire que j'ai fait quelque chose de plus que ceux qui m'ont précédé, mais aussi qu'on se doit persuader que nos neveux ne trouveront jamais rien en cette matière que je ne pusse avoir trouvé aussi bien qu'eux, si j'eusse voulu prendre la peine de le chercher. Je vous prie que tout ceci demeure entre nous, car j'aurois grande confusion que d'autres sussent que je vous ai tant écrit sur ce sujet.

Je n'ai pas tant de désir de voir la démonstration de M. de Fermât contre ce que j'ai écrit de la ré£raction,que jevous veuilleprier de me l'envoyer par la poste; mais lorsqu'il se présentera commodité de me l'adresser par mer, avec quelques balles de marchandises , je ne serai pas marri de la voir avec la Géostatique et le livre de la Lumière de M. de la Chambre, et tout ce qui sera de pareille étoffe, non que je ne fusse bien aise de voir promptement ce qu'écrivent les autres pour ou contre mes opinions, ou de leur invention; mais les ports de lettres sont excessifs/ Je suis, etc.

A M. DE ZUITLIGHEN '.

(Lettre jq6 du tome I.)

Monsieur,

Encore que je me sois retiré assez loin hors du monde , la triste nouvelle de votre affliction n'a pas laissé de parvenir jusques à moi. Si je vous me- $uroiâ au pied des âmes vulgaires, la tristesse que vous avez témoignée dès le commencement de la maladie de feu madame de Z. • me feroit craindre que son décès ne vous fût du tout insupportable; mais, n6 doutant point que vous ne vous gouverniez entièrement selon la raison , je me persuade qu'il vous est beaucoup plus aisé de vous consoler et de reprendre votre tranquillité d'esprit accoutumée, maintenant qu'il n'y a plus du tout de remède, que lorsque vous aviez encore occasion de craindre et d'espérer; car il est certain que l'espérance étant du tout otée, le désir cesse, ou du moins se re-

' « Cette lettre est écrite du mois d'avril 1637. Voyez la date de la >* lettre 80 da a^ voliime, où il est parlé de la mort de madame Zuitli- » chen , arrivée deux mois auparavant. Voyez le nouveau cahier. »

' « Susanne Baerle. »

LETTRES. 3o5

lâche et perd $a force ; et quand on n'a peu ou point Je désir de ravoir ce qu'on a perdu, le regret n'en peut être fort sensible. Il est vrai que les esprits foibles ne goûtent point du tout cette raison , et que, sans sav<»ir eux-mêmes ce qu'ils s'imaginent , ils s'imaginent que tout ce qui a autrefois été peut encore être, et que Dieu est cômftae obligé dé Éaire pour l'amour d'eux tout ce qu'ils veulent; mais une âme forte ^ généreuse Comme la vôtre, sachant la condition de noire nature, se soumet toujours à la nécessité de sa loi ; et, bien que ce ne soit pas sans quelque peine , j'estime si fort l'amitié, que je crois que tout ce que l'on souffre à son occasion est agréable, en sorte que ceux même qui vont à la mort pour le bien des personnes qu'ils affectionnent me semblent heureux jusques au dernier moment de leur vie; et quoique j'appréhendasse pour votre santé pendant que vous perdiez le manger et le repos pour servir vous-même votre malade, j'eusse pensé commettre un sacrilège si j'eusse tâché à vous divertir d'un office si pieux et si doux. Mais maintenant que votre deuil, ne lui pouvant plus être utile , ne sauroit aussi être si juste qu'auparavant, ni par conséquent accompagné de cette j<m et satisfaction intérieure qui suit les actions vertueuses , et fait qup les sages se trouvent heureux en toutes les rencontres de la fortune, si je pensois que votre raison ne le j3Ùt vaincre, j'irois

5o4 LETTRES.

iraportunément vous trouver , et tâcheroîs par tous moyens à vous divertir , à cause que je ne sache point d'autre remède pour un tel mal. Je ne mets pas ici en ligne de compte la perte que vous avez faite en tant qu'elle vous regarde et que ai^ous êtes privé d'une compagnie que vous chérissiez extrêmement, car il me sembife que les maux qui nous touchent nous-mêmes ne sont point comparables à ceul qui touchent nos amis, et qu'au lieu que c'est une vertu d'avoir pitié des moindres afïlictions qu'ont les autres , c'est une espèce de lâcheté de s'affliger pour aucune des disgrâces que la fortune nous peut envoyer; outre que vous avez tant de proches qui vous chérissent , que vous ne sauriez pour cela rien trouvera dire en votre famille , et que quand vous n'auriez que madame de V. pour sœur, je crois, qu'elle seule est suffisante pour vous délivrer de la solitude et des soins d'un ménage qu'un autre que vous pourroit craindre après avoir perdu sa compagnie. Je vous supplie d'excuser la liberté que je prends de mettre ici mes sentiments en philosophe, au même nooment que je viens de recevoir un paquet des vôtres , par G. ' , où je ne comprends point le procédé du P. M. ■; car il ne m'envoie encore aucun privilège, et semble m'obliger en faisant tout le contraire de ce dont je le prie. Je suis, etc.

» « Golius. M — * u Mersenne. »

Digifeed by VjOOQIC

LETTRES. 3o5

(Lettre iio du tome I.)

Monsieur,

Encore que le père Mersenne ait fait directe-^ ment contre mes prières, en disant mon nom, je ne saurois toutefois lui vouloir mal de ce que par son moyen j'ai l'honneur d'être connu d'une personne de votre mérite. Mais j'ai bien sujet de m'inscrire en faux contre un projet du privilège qu'il me mande vouloir tâcher d'impétrer pour moi ; car il m'y introduit me louant moi-même, et me qualifiant inventeur de plusieurs belles choses , et me fait dire que j'offre de donner au public d'autres traités que ceux qui sont déjà imprimés , ce qui est contraire k ce que j'ai ^rit tant au commencement de la soixante-dix-septième page du discours qui sert de^préface , qu'ailleurs. Mais je m'assure qu'il vous fera voir ce que je lui mande, puisque j'apprends par celle que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire que c'est vous qui m'avez

* «Cette lettre est écrite à un ami da P. Mel^enne, en avril 1637. n VoyeK-en les raisons dans le nouveau cahier. »

3o6 I.ETTRES.

obligé de lui suggérer quelques unes des objections auxquelles je lui fais réponse. Pour le traité de physique, dont vous me faites la faveur de me demander la publication , je n'aurois pas été si imprudent que d'en parler en la façon que j'ai fait, si je n'avois envie de le mettre au jour, en cas que le monde le désire, et que j'y trouve mon compte et mes sûretés. Mais je veux bien vous dire que tout le dessein de ce que je fais imprimer à cette fois n'est que de lui préparer le chemin et sonder le gué. Je propose à cet effet une méthode générale, laquelle véritablement je n'enseigne pas , mais je tâche d'en donner des preuves par les trois traités suivants, que je joins au discours où j'en parle, ayant pour le premier un sujet mêlé de philosophie et de mathématique ; pour le second , un tout pur de philosophie ; et pour le troisième , un tout pur de mathématique , dans lesquels je puis dire que je ne me suis abstenu de parler d'aucune chose ( au moins de celles qui peuvent être connues par la force du raisonnement), pourceque j'ai cru ne la pas savoir ; en sorte qu'il me semble par là donner occasion de juger que j'use d'une méthode par laquelle je pourrois expliquer aussi bien toute autre matière, en cas que j'eusse les expériences qui y seroient nécessaires, çt le temps pour les considérer. Outre que, pour montrer que cette méthode s'étend à tout, j'ai inséré brièvement

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