‹ Œuvres de Descartes (volume 5)Chapitre 12 sur 63 · A MADAME LA PRINCESSE PALATINE · texte numérisé non relu

A MADAME LA PRINCESSE PALATINE

(Lettre 25 du tome I,)

Madame, .

J'ai reçu les lettres de votre altesse, du a3 décembre, presque aussitôt que les précédentes, et j'avoue que je suis en peiné touchant ce que je

1 «La a 5* lettre du Ier vol., page 78, est de M. Descartes à la princesse Élizabeth Palatine, eUe est sûrement de l'année 1648, puisque M. Descartes, page 79 de cette lettre , di^a la princesse qu'il n'attend de long-temps des lettres de la reine de Snè4e , parceqoe la lettre qu'il lai a voit écrit le 20 novembre 1647 étoit demeurée plus d'un mois a Amsterdam. En second lieu , page 79 de cette lettre , il envoie à la princesse un livret qui n'a été écrit que sur la fin de 1647 * Gand, et imprimé en 1648 , an commencement. Enfin il répond à des lettres de la princesse du a 3 décembre, qu'il n'a pu recevoir qu'à la mi -janvier de 1648 ; mais ce qui me persuade que cette lettre n*a été écrite que vers le Ier février, est que M. Descartes, page 79 de cette lettre, dit à la princesse qu'il a reçu depuis sa lettre envoyée de Suède des lettres de ce pays-la qui marquent que la sienne est attendue ; et la lettre dont il parle a été écrite par M. Chanut le 18 janvier 1648, donc celle-ci n'a pu être écrite avant le i** février 1648. »

dois répondre à ces précédentes, à cause que votre altesse y témoigne vouloir que j'écrive le traité de l'érudition, dont j'ai eu autrefois l'honneur de lui parler^ et il n'y a rien que je souhaite avec plus de zèle que d'obéir à vos commandements, maïs je dirai ici les raisons qui sont cause que j'a vois laissé le dessein de ce traité, et si elles ne satisfont pas votre altesse, je ne manquerai pas de le reprendre. La première est que je n'y saurais mettre toutes les vérités qui y devraient être sans anirtier trop contre moi les gens de l'école, et que je ne me trouve point en telle condition que je puisse entièrement mépriser leur haine. La seconde est que j'ai déjà touché quelque chose de ce que j'avois envie d'y mettre, dans une préface qui est audevant de la traduction françoise de mes Principes, laquelle je pense que votre altesse a maintenant reçue. La troisième est que j'ai maintenant un autre écrit entre les mains , que j'espère pouvoir être plus agréable à votre altesse , c'est la description des fonctions de l'animal et de l'homme ; car ce que j'en avois brouillé il y a douze ou treize ans, qui a été vu par votre altesse, étant venu entre les mains de plusieurs qui l'ont mal trartscrit, j'ai cru être obligé de le mettre plus au net , c'està-dire de le refaire , et même je me suis aventuré (mais depuis huit ou dix jours seulement) d'y vouloir expliquer la façon dont se forme l'animal

dès le commencement de son origine; je dis l'animal en général, car pour l'homme en particulier je ne Foserois entreprendre, faute d'avoir assez d'expériences pour cet effet : au reste je considère ce qui me reste de cet hiver comme le temps le plus tranquille que j'aurai peut-être de ma vie , ce qui est cause que j'aime mieux l'employer à cette étude qu'à une autre qui ne requiert pas tant d'attention. La raison qui me fait craindre d'avoir ci-après moins de loisir , est que je suis obligé de retourner en France l'été prochain, et d'y passer l'hiver qui vient; mes affaires domestiques et plusieurs raisons m'y contraignent. On m'y a fait aussi l'honneur de pa'y offrir pension de la part du roi, sans que je Taie demandée, ce qui ne sera point capable de m'attacher ; mais il peut arriver en un as beaucoup de choses: il ne sauroit toutefois rien aarriver qui puisse m'empêcher de préférer le bonr heur de vivre au lieu où seroit votre altesse, si l'occasion s'en présentoit, à celui d'être en ma propre patrie, ou en quelque autre lieu que ce puisse être. Je n'attends encore de long-temps réponse à la lettre touchant le souverain bien , pourcequ'elle a demeuré près d'un mois à Amsterdam , par la faute de celui à qui je l'avois envoyée pour l'adresser, mais sitot'que j'en aurai quelques nouvelles, je ne manquerai pas de le faire savoir à votre altesse : elle ne cpntenoit aucune chose de nouveau

qui méritât de voua être envoyée. J'ai reçu depuis / quelques lettres de ce pays«»là, par lesquelles on me mande que les miennes sont attendues, et selon qu'on m'écrit de cette princesse, elle doit être extrêmement portée à la vertu, et capable de bien juger des choses; on me mande qu'on lui présentera la version de mes Principes , et qu'on m'assure qu'elle en lira la première partie avec satisfaction, et qu'elle seroit bien capable du reste, si les affaires ne lui en ôtoient le loisir. J'envoie avec cette lettre un livret dè peu d'importance , et je ne l'enferme pas en même paquet, à caupe qu'il ne vaut pas le port; ce sont les insultes de M. Regius qui m'ont contraint de l'écrire , et il a été plus tôt imprimé que je ne Fai su : même on y a joint des vers et une préface que je désapprouve, quoique les vers soient de M. H.1, mais qui n'a osé y mettre son nom , comme aussi ne le devoit-il pas. Je suis, etc,

A M. CHANUT

(Lettre 37 du tome I.)

11 faut que je vous dise que je suis marri du trop favorable accueil que vous avez procuré aux

1 « Heydcnos ou Heinsius. »

\ écrits que je vous avois envoyés pour la reine de Suède; car j'ai peur que sa majesté, n'y trouvant rien en les lisant qui corresponde à l'espérance que vous lui en avez fait avoir, en ait d'autant moins bonne opinion qu'elle l'aura eue meilleure auparavant. J'ai encore un autre déplaisir, qui est que , puisque mon paquet a été retenu trois semaines à Amsterdam ( ce que j'ai su être arrivé poùrcequ'on pensoit le devoir envoyer par mer, et qu'on en attendoit l'occasion ), je regrette de n'avoir pas employé ce temps-là pour tâcher d'écrire quelque chose qui fût moins indigne d'un si bon accueil : car , encore que j'aie tâché de faire mon mieux , toutefois les secondes pensées ont coutume d'être plus nettes que les premières, et je m'étois hâté en faisant cette dépèche, pour témoigner au moins par ma promptitude combien j'étois désireux d'obéir à un commandement que je chérissois comme le plus grand honneur que je puisse recevoir. Voilà , monsieur , tous les sujets de tristesse que je puisse imaginer, afin de modérer l'extrême joie que j'ai d'apprendre que cette grande reine veuille lire et considérer à loisir les écrits que j'ai envoyés , car j'ose me promettre que si elle goûte les pensées qu'ils contiennent , elles ne seront pas infructueuses , et pourcequ'elle est l'une des plus importantes personnes de la terre, que cela même peut n'être pas inutile au public. 11 me

semble avoir trouvé par expérience que la considération de ces pensées fortifie l'esprit en l'exercice de la vertu, et qu'elle sert plus à notis rendre heureux qu'aucune autre chose qui soit au monde. Mais il u est pas possible que je les aie assez bien exprimées pour faire qu'elles paraissent aux autres comme k moi , et j 'ai un désir extrême d'apprendre quel jugement en fera sa majesté, mais particulièrement aussi quel sera le votre. La parole a beaucoup plus de force pour persuader "que récriture,; et je ne doute point que vous ne lui en fassiez aisément avoir les mêmes sentiments qué vous aurez, au moins s'ils sopt à mon avantage, car Tafc fection dont vous me donnez tous les jours des preuves m'assure que. vous ne lui en voudriez past faire avoir d'autres. Je serai bien aise de voir > la harangue de M. Freinshemius, à cause de la matière dont il traite, et je ne manquerai pas de la demander à M. Brasset lorsqu'il l'auràreçue. Au resïe, je me propose d'aller à Paria au commencement du mois prochain. Je pourrais dire que pQur ,moii intérêt je ne souhaite fHas d'avoir sitôt l'honneur de vous y voir, à cause. des laveurs que vpust m$ procurez au lieu où vous mais je, n'ai j^ais aucun égard à moi lorsqu'il peut y allier, du aoia* tintement de mes amis , $t j'ayo^ç que je ne, ;^uhaiterois pas un emploi, pénibje qui motât le loisir de cultiver mon esprit , encore que cela fut récom*'

pensé par beaucoup d'honneur et de profit. Je dirai seulement qu'il ne me semble pas que le vôtre soit du nombre de ceux qui ôtent le loisir de cultiver son esprit, au contraire, je crois qu'il vous en donne les occasions, en ce que vous êtes auprès d'une reine qui en a beaucoup , et qu'il ne faut pas avoir manque d'adresse pour satisfaire entièrement à ses maîtres , agréer à ceux vers lesquels on est envoyé, et ne jouer cependant aucun autre personnage que celui d'un homme d'honneur, ainsi que je m'assure que vous faites. On peut toujours tirer beaucoup de satisfaction de ce qu'on occupe son esprit en des choses difficiles, lorsqu'on y réussit , encore qu'on ne l'occupe pas aux mêmes choses qu'on auroit peut-être choisies si on en avoit eu la liberté. Le vôtre étant propre à tout, je ne doute point que vous ne tiriez beaucoup de satisfaction d'un emploi dont vous vous acquittez si bien. Si pourtant vous approchiez du temps de votre retraite , et que vous revinssiez bientôt à Paris, je serois ravi d'avoir l'honneur de vous y voir. Que si vous faites encore quelque sé* jour au lieu où vous êtes , je me consolerai sur ce que j'espère que vous continuerez à me procurer la bienveillance de cette grande reine, pour les vertus de laquelle vous m'avez fait avoir beaucoup de vénération et de zèle. Je suis , etc.

DlBgmond, le ai février 1648.

A MONSIEUR ***

(Lettre ia4 du tome III.)

Monsieur,

Encore que j'aie un extrême ressentiment des bienfaits que j'ai reçus de votre faveur, tant lorsque j'étais à Paris que depuis encore, ainsi que j'ai su de M. de Martîgny, qui m'a mandé que sans vous il n'eut pu rien faire en l'expédition du brevet de pension qu'il m'a envoyé, je ne vous en ferai pas néanmoins ici de grands remerciements; il n'appartient qu'à ceux qui ont envie d'être ingrats de se servir de cette monnoie, afin de payer avec des paroles les véritables bienfaits qu'ils ont reçus. Mata je vous supplie très humblement de trouver bon que je vous dise que je ne puis douter que vous n'ayez dorénavant beaucoup de bonne volonté pour moi, non point pour aucun mérite que je

1 « Cette lettre n'est pas datée , mais comme, dans la a 5e lettre manuscrite de MnDescaTtes à Picot , dn 4 avril 1648 , il dit qu'il se dispose à partir de linlwid» dans froi» sffMtoea , oe ne pouvait être que k brevet dapcrirfeo qu'il aroit reçu de Pana qui en fut cause; ainsi il l'avoit reçu ; il n'y a pas d'apparence qu'il rat long- temps à remercier cet ami. Ainsi je juge que cette lettre a été écrite le iw avril 1648. »

prétende avoir, mais pourceque vous m'avez déjà fait plus de bien que la plupart de tous les parents ou amis que j'aie jamais eus, en sorte que vous pouvez à bon droit me considérer comme lune de vos créatures; et en examinant toutes les causes de l'amitié, je n'en trouve point d'autre qui soit si puissante ni si pressante que celle-là. Ce que je prends la liberté d'écrire, afin que, lo^ye vous saurez que je fais cette réflexion , vous ne puissiez aussi douter que je n'aie un zèle très) particulier pour votre service. À quoi f ajouterai seulement encore un mot, qui est que la philosophie que je. cultive n'est pas si barbare ni. si farouche qu'elle rejette l'usage des passions; aru contraires c'est en lui seul que je mets toute la douceur et la, félicité de cette vie; et bien qu'il y ait plusieurs de Ces passions dont les excès soient vicieux , îl y en à toutefois quelques autres que j estime <Tautarrt meilleures qu'elles sont plus excessives ; et je çaets la reconnoissance entre celles-ci , aussi bien qu'entre les vertus; c'est pourquoi je ne croirais pari pôuvoirêtre ni vertueux ni heureux, si j^n'avois un désir très passionné de vous téfâoigtter < patf effet dans toutes les occasions que je n'en manque point. Et pqisque vous ne m'en^ofez pçijat préT> sentement d'autre que celle de satisfaire à vôside&ut demandes , jé ferai mon possible pouf tti'eii biert acquitter , quoique l'une cjiè vos ' questions, j^ij

d'une matière qui est fort éloignée de mes spéculations ordinaires.

Premièrement donc je vous dirai que je tiens qu'il y a une certaine quantité de mouvement dans toute la matière créée qui n'augmente ni ne diminue jamais; et ainsi que , lorsqu'un corps en fait mouvoir ijn autre, il perd autant de mouvement qu'il lui en donne; comme lorsqu'une pierre tombp de haut contre terre, si elle ne retourne point et qu'elle s'arrête, je conçois que cela vient de ce qu'elle ébranle cette terre, et ainsi lui transfère son mouvement; mais si ce qu'elle meut de terre contient mille fois plus de matière quelle, en lui transférant son mouvement elle ne lui donne que la millième partie de sa vitesse. Et pourceque si deux corps inégaux reçoivent autant de mouvement l'un que l'autre, cette pareille quantité de mouvement ne donne pas tant de vitesse au plus grand qu'au pbis petit, on peut dire en ce sens que plus un corps contient de matière plus il a d'inertie naturelle; à quoi l'on peut ajouter qu'un corps qui ait grand peut mieux transférer son mouvement aux autres corps qu'un petit, et qu'il peut moins être mû par eux; de façon qu'il n'y a qu'une sorte d'inertie qui dépend de la quantité de la matière, et une autre qui dépend de l'étendue de ses superficies.

Pour votre autre question, vous avez, ce me 10. 9

^TOÙ LETTRES.

Semble, fort bien répondu vous-même sur la qualité de la connoissance de Dieu en la béatitude, la distinguant de celle que nous en avons maintenant, en ce qu'elle sera intuitive; et si ce terme ne vous satisfait pas, et que vous croyiez que cette connoissance de Dieu intuitive soit pareille , ou seulement différente de la nôtre , dans le plus et le moins des choses connues, et non en la façon de connoître, c'est en cela qu'à mon avis vous vous détournez du droit chemin. La connoissance intuitive est une illustration de l'esprit par laquelle il voit en la lumière de Dieu les choses qu'il lui plaît lui découvrir par une impression directe de la clarté divine sur notre entendement , qui en cela n'est point considéré comme agent, mais seulement comme recevant les rayons de la divinité. Or, toutes les connoissances que nous pouvons avoir de Dieu sans miracle en cette vie descendent du raisonnement et du progrès de notre discours, qui les déduit des principes de la foi , qui est obscure; ou viennent des idées et des notions naturelles qui sont en nous , qui , pour claires qu'elles soient, ne sont que grossières et confuses sur un si haut sujet: de sorte que ce que nous avons ou acquérons de connoissance par le chemin que tient notre raison, a premièrement les ténèbres des principes dont il est tiré, et de plus l'incertitude que nous éprouvons en tous nos raisonnements.

Compares maintenant ces deux connoissances, et voyez s'il y a quelque chose de pareil en cette perception trouble et douteuse, qui nous coûte beaucoup de travail, et dont eftçore^e jouissonsnous que par moments , après que nous l'avons acquise à une lumière pure, constante, claire, certaine, sans peine et toujours présente.

Or que notre esprit , lorsqu'il sera détaché du corps ou que ce corps glorifié ne lui fera plus d'empêchement, ne puisse recevoir de telles illustrations et connoissances directes , «n pouvez-vous douter , puisque dans ce corps même les sens lui en donnent des choses corporelles et sensibles, et que notre âme en a déjà quelques unes de la bénéficence de son Créateur, sans lesquelles il ne seroit pas capable de raisonner? J'avoue qu'elles sont un peu obscurcies par le mélange du corps ; mais encore nous donnent-elles une connoissançe première, gratuite, certaine , et que nous recevons.de l'esprit avec plus de confiance que nous n'en donnons au rapport de nos yeux. Ne m'avouerez-vous pas que vous êtes moins assuré de la présence des objets que vous voyez, que de la vérité de cette proposition, Je pense donc , je suis? Or cette connoissançe n'est point un ouvrage de votre raisonnement, ni une instruction que vos maîtres vous aient donnée; votre esprit la voit, la sent et la manie; et quoique votre imagination, qui se mêle importunément

l32 LETTRES*

dans vos pensées , en diminue la clarté la voulant revêtir de ses figures , elle vous est pourtant une preuve de la capacité de nos âmes à recevoir de Dieu une connoissance intuitive. Il me semble voir que vous avez pris occasion de douter, sur l'opinion que vous avez que la connoissance intuitive de Dieu est celle où Ton connoît Dieu par lui-même; et sur ce fondement, vous avez bâti oe raisonnement: Je connais que Dieu est un, parceque je connois qu'il est un être nécessaire ; or cette forme de connoître ne se sert que de Dieu même; donc je connois que Dieu est un par lui-même, et par conséquent je connois intuitivement que Dieu est un. Je ne pense pas qu'il soit besoin d'un grand examen pour détruire ce discours. Vous voyez bien que connoître Dieu par soi-même , c'est-à-dire par une illustration immédiate de la divinité sur notre esprit, comme on l'entend par la .connoissance intuitive, est bien autre chose que se Servir de Dieu même pour en faire une induction d'un attribut à l'autre, ou, pour parler plus convenablement, se servir de la connoissance naturelle (et par conséquent un peu obscure, du moins si vous la comparez à l'autre) d'un attribut de Dieu, pour en former un argument qui conclura un autre attribut de Dieu. Confessez donc qu'en cette vie vous ne voyez pas en Dieu et par sa lumière qu'il est un; mais vous le concluez d'une proposition que vous avez

LETTRES. l3£

faite de lui , et vous la tirez par la force de l'argumentation, qui est une machine souvent défectueuse. Vous voyez ce que vous pouvez sur moi, puisque vous me faites passer les bornes de philosopher que je me suis prescrites, pour vous témoigner par là combien je suis , etc.

A M. CHANUT «

(Lettre 40 du tome I.) Monsieur,

Vous mesurez merveilleusement bien les temps, car justement j'ai trouvé à La Haye, lorsque j'étais en chemin pour venir ici % la lettre que vous vouliez que je pusse recevoir avant mon partement de Hollande; elle vint seulement en cela trop tard , que m étant proposé de partir le jour raêirçe qu'on me la rendit, je fus contraint de différer ma réponse jusqu'à mon arrivée en cette ville. J'ai eu cependant tout le loisir de repasser par mon imagination la belle description que vous faites de cette chasse, où l'on porte des livres, et où vous

1 « Qa voit {d'elle est écrite de Paris, dans son vjoyage de 1648 ; ainsi je ladite de ou* 164*.»

me donnez l'espérance que mon écrit aura cette prérogative au-dessus de beaucoup d'autres , d'être revu par la reine de Suède. La grande estime que je fais de l'esprit de cette incomparable princesse me donne sujet d'appréhender que cet écrit ne lui puisse plaire , puisqu'ayant déjà pris la peine de le voir, ainsi que vous me mandez qu'elle a fait, elle n'a pas voulu néanmoins vous en dire encore son sentiment; mais je me console sur ce que vous ajoutez qu'elle s'est proposé de le revoir : car elle ne daignerait pas s'arrêter à cela , si elle n'a* voit rien trouvé qu'elle approuvât Et je me flatte de cette opinion, que c'est plutôt Tordre, l'agencement et les ornements de rélocution qui y manquent, que non pas la vérité des pensées; ce qui me fait espérer plus d'approbation de la seconde lecture que de la première. Vous direz peut-être que je me donne en ceci trop de vanité ; mais je vous prie d'en attribuer la faute à l'air de Paris plutôt qu'à mon inclination : car je crois vous avoir déjà dit autrefois que cet air me dispose à concevoir des chimères, au lieu de pensées de philosophe. Je vois tant d'autres personnes qui se trompent en leurs opinions et en leurs calculs, qu'il me semble que c'est une maladie universelle. L'innocence du désert d'où je viens me plaisoit beaucoup davantage, et je ne crois pas que je puisse m'empêcher d'y retourner dans peu de

temps; mais en quelque lieu du monde que je sois, je vous prie de croire que vous y aurez, etc.

A MADAME ÉLIZABETH

PRINCESSE PALATINE, etc.

(Lettre 41 du tome I.)

Madame,

Encore que je sache bien que le lieu et la condition où je suis ne me sauraient donner aucune occasion d'être utile au service de votre altesse, je ne satisferais pas à mon devoir ni à mon zèle, si, après être arrivé en une nouvelle demeure, je manquois à vous renouveler les offres de ma très humble obéissance. Je me suis rencontré ici en une conjoncture d'affaires que toute la prudence humaine n'eût su prévoir. Le parlement joint avec les autres cours souveraines s'assemblent maintenant tous les jours, pour délibérer touchant quelques ordres qu'ils prétendent devoir être mis au maniement des finances, et cela se fait à présent avec là permission de la reine, en sorte qu'il y a de

1 « De quelques jours après son arrivée à Paris , et comme il y arriva à la fin de mai , je orois celle-ci do 8 juin #0*4.8. »

l36 LETtRÉS.

l'apparence que l'affaire tirera de longfie ; mais il est malaisé de juger ce qui en réussira. On dit qu'ils se proposent de trouver de l'argent suffisamment pour continuer la guerre, et entretenir de grandes armées, sans pour cela fouler le peuple: s'ils prennent ce biais, je me persuade que ce sera le moyen de venir enfin à une paix générale. Mais en attendant que cela soit , j'eusse bien fait de me tenir au pays où la paix est déjà; et si ces orages ne se dissipent bientôt, je me propose de retourner vers Egmond dans six semaines ou deux mois , et de m'y arrêter jusqu'à ce que le ciel de France soit plus serein. Cependant, me tenant comme je fais un pied en un pays, et l'autre en an autre, je trouve ma condition très heureuse, en ce qu'elle est libre ; et je crois que ceux qui sont en grande fortune diffèrent davantage des autres, en ce que les déplaisirs qui leur arrivent leur sont plus sensibles, que non pas en ce qu'ils jouissettt de plus de plaisirs , à cause que tous les contentements qu'ils peuvent avoir, leur étant ordinaires , ne les touchent pas tant que les afflictions, qui ne leur viennent que lorsqu'ils s'y attendent le moins, et qu'ils n'y sont aucunement préparés ; ce qui doit servir de consolation à ceux que la fortune a accoutumés à ses disgrâces. Je voudrois qu elle fut aussi obéissante à tous vos désirs, que je serai toute ma vie, etc.

A M. DESCARTES

(Lettre 3 du tome II. Version. )

Monsieur,

Je ne m'adresse point à vous dans le dessein de troubler par de nouvelles disputes un loisir qui vous est si cher , et que vous employez si utilement ; mais puisque vous avez eu la bonté de nous avertir, en plusieurs endroits des doctes écrits que vous avez mis au jour, que si l'on y trouvoit quelque chose d'obscur, ou qui ne semblât pas tout-à-fait hors de doute , vous tâcheriez de l'édaircir par votre réponse , j'ai cru que vous ne trouveriez pas mauvais si je me servois aujourd'hui de l'offre que vous me faites , et si , après avoir lu avec admiration et approuvé presque entièrement tout ce que vous avez écrit touchant la première philosophie, j osois vous prier de me vouloir délivrer de deux ou trois scrupules qui me restent. Je vous les proposerai le plus brièvement

* « Cette lettre est de M. Arnauld à M. Descartes; elle lui fat envoyée par M. de Beaopais de Port-Royal-det-Champs , datée du 1 5 juillet 1648. Je sais tout cela par une lettre du Père Quesnel. »

l38 LETTRES.

qu'il m« sera possible, afin de ne vous pas arrêter davantage.

1 OB l'bSPHXT HUMAI*.

Ce que vous avez écrit de la distinction qui est entre Fâme et le oorps me semble très clair, très évident, et tout divin, et comme il n'y a rien de plus ancien que la vérité , j'ai eu une singulière satisfaction de voir que presque les mêmes choses avoient été autrefois agitées fort clairement et fort agréablement par saint Augustin, dans tout le livre x de la Trinité, mais principalement au chapitre x.

Je trouve seulement de la difficulté, en ce que, dans vos réponses aux cinquièmes objections, page 549 de l'édition françoise, vous dites que Vktaé pense toujours, à cause qu'elle est une substance qui pense ; et que ce qui fait que nous ne nous ressouvenons pas des pensées qu'elle a eues lorsque nous pétions dans le ventre de nos mères, ou pendant une léthargie, vient de ce que pendant que l'âme est unie au corps, pour se ressouvenir de nos pensées, il est nécessaire qu'il en demeure quelques vestiges imprimés dans le cerveau , vers lesquels l'âme se tournant et s'y appliquant, elle se ressouvient , et qu'on ne doit pas trouver étrange- si le cerveau d'un enfant ou d'un léthargique n'est pas propre à recevoir ces impressions.

LETTRES. l3g

Mais il faut, à mon avis, nécessairement admettre en notre esprit deux sortes de mémoires, Tune purement spirituelle , et l'autre qui se fasse par l'entremise d'un organe corporel: de même que l'on admet ordinairement deux manières ou deux facultés de penser ( ainsi que vous expliquez et prouvez vous-même admirablement ), l'une qui conçoit purement et sans l'aide d'aucune faculté corporelle, et l'autre qui s'applique aux images qui sont dépeintes dans le cerveau. De sorte qu'H faut confesser que pour ce qui est de ces dernières opérations de l'esprit , c'est à savoir des imaginations, il est impossible que nous nous en ressouvenions, s'il n'en demeure quelques vestiges imprimés dans le cerveau.

Mais il me semble que l'on doit dire tout le contraire à l'égard des conceptions pures, c'est à savoir que pour s'en ressouvenir il n'est nullement besoin qu'il y en ait aucuns vestiges dans le cerveau ; et même tandis qu'elles demeurent de pures conceptions il n'est pas possible que cela soit, puisqu'elles n'ont aucun commerce ni correspondance avec le cerveau, ni avec aucune autre chose corporelle.

Et véritablement qui croiroit que l'esprit peut concevoir sans l'aide du cerveau, et qu'il ne peut se ressouvenir de sa conception sans l'aide du cerveau? Et même si cela étoit, l'esprit ne> pourroit

en aucune façon raisonner des choses spirituelles et incorporelles, telle qu'est Dieu, et lui-même, vu que tout raisonnement est composé d'une suite de plusieurs conceptions dont nous ne pourrions comprendre la liaison, si nous ne nous ressouvenions des premières lorsque nous formons les secondes. Mais quant aux premières, il n'en demeure aucun vestige dans le cerveau, puisque nous supposons qu'elles ont été de pures conceptions. L'esprit donc peut se ressouvenir de ses pensées , sans qu'il en soit resté aucuns vestiges dans le cerveau. Il faut donc chercher une autre raison pourquoi , s'il est vrai que l'âme pense toujours,* personne néanmoins jusques ici ne s'est ressouvenu des pensées qu'il a eues tandis qu'il étoit au ventre de sa mère; vu principalement que. ces pensées ont dû être très claires et très distinctes, si, comme vous dites en plusieurs endroits , et même à mon avis avec raison , il est véritable qu'il n'y a rien qui offusque davantage les lumières de notre âme que les préjugés des sens, desquels pour lors personne n'est prévenu.

Et même il ne me semble pas nécessaire que l'âme pense toujours , encore qu'elle soit une substance qui pense ; car il suffît qu'elle ait toujours en soi la faculté de penser , comme la substance corporelle est toujours divisible , encore qu'en effet elle ne soit pas divisée.

LETTRES. l4l DE DIEU.

JLes raisons dont vous vous servez pour prouver l'existence de Dieu ne me semblent pas seule- ^ ment ingénieuses, comme tout le monde l'avoue, mais aussi de vraies et de solides démonstrations, particulièrement les deux premières. Dans la troisième , il y a quelque chose que j'aurois bien voulu que vous eussiez expliqué plus exactement.

1 . Toute la force de cette démonstration con- siste principalement en ce que , comme le temps présent ne dépend point de celui qui le précède immédiatement , il ne faut pas une moindre puissance pour conserver une chose que pour la créer la première fois. Mais on peut demander ici de quel temps vous entendez parler ; car si c'est de la durée de l'esprit même, que vous appelez du nom de temps , les philosophes et les théologiens disent ordinairement que la durée d'une chose permanente, et surtout d'une chose spirituelle , telle qu'est l'esprit ou l'âme de l'homme , n'est pas successive , mais permanente et toute à la fois ( ce qui est très vrai de la durée de Dieu ) , et partant qu'on n'y doit point chercher des parties qui s'entre-suivent les unes les autres sans être dépendantes ; ce qu'ils accordent seulement se pouvoir dire de la durée du mouvement , qui seule est proprement ce qu'on appelle tempe. Que si vous répon-

dez que vous entendez aussi proprement parler du temps , qui est la durée du mouvement , à savoir du soleil et des autres astres , il semble que cela n'appartient en aucune façon à la conservation de notre esprit, puisque, bien que l'on supposât qu'il n'y eût aucun corps en la nature (ainsi que vous supposez en la troisième méditation ) par le mouvement duquel le temps se pût mesurer , tout ce que vous dites de la nécessaire conservation de notre esprit ne laissèrent pas de se soutenir et avoir de la force.

C'est pourquoi , afin que cette démonstration ait autant de force que les autres, il seroit besoin que vous prissiez la peine d'expliquer ce qui suit :

1. Ce que c'est que la durée, et en quoi elle diffère de la chose qui dure.

2. Si la durée d'une chose permanente et spirituelle est successive ou permanente,

3. Ce que c'est proprement que le temps , et en quoi il diffère de la succession d'une chose permanente ; et si l'un et l'autre est une chose successive.

4. D'où le temps emprunte sa brièveté ou sa longueur, et d'où le mouvement emprunte sa tardiveté ou sa vitesse.

Par après , au sujet même de la durée , vous établissez pour axiome que ce qui peut faire ce qui est plus grand ou plus difficile, peut faire aussi ce qui est moindre. Toutefois cela ne semble pas universellement vrai , ainsi que le requiert la na-

LETTRES. l43

ture d'un axiome. Car, par exemple , je puis bifen entendre et concevoir, mais je ne puis néanmoins faire mouvoir la terre de sa place, quoique pourtant le premier soit beaucoup plus grand que le dernier. , Enfin , il semble que ce ne soit pas une chose plus grande de me conserver moi - même que de me donner les perfections que j'aperçois qui me manquent , puisque je sens que la toute-puissance et la science de toutes choses me manquent,- lesquelles toutefois je ne pourrois me donner1 sans me faire Dieu ; ce qui seroit beaucoup plus grand que de me conserver moi-même.

qu'une chose étendue n'est pas réellement distincte de son extension locale.

Vous soutenez qu'une chose étendue ne peut en aucune façon être distinguée de son extension locale ; vous m'obligerez donc fort de me dire si vous n'avez point inventé quelque raison par laquelle vous accordiez cette doctrine avec la foi catholique , qui nous oblige de croire que le corps de Jésus-Christ est présent au Saint-Sacrement de l'autel sans extension locale , <ainsi que vous avez très bien montré comment l'indistinction des accidents d'avec la substance peut s'accorder avec le même mystère ; autrement vous voyez bien à quel danger vous exposez la chose du monde la plus sacrée.

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