‹ Œuvres de Descartes (volume 5)Chapitre 14 sur 63 · RÉPLIQUE A LA PRÉCÉDENTE · texte numérisé non relu

RÉPLIQUE A LA PRÉCÉDENTE

(Lettre S du tome II. Version.)

Monsieur,

Je ne doute point que l'entretien ne fôt beau* coup plus commode et plus facile que les écrits , pour eclaircir les questions dont nous traitons; mais puisque cela ne se peut, et qu'étant absent du lieu où vous êtes, il ne ,mest pas permis de. jouir d'un entretien tant désiré, et offert de si bonne grâce^ je ne m'envierai point à moi-même le seul moyen qui me reste pour tirer de vous le$ instructions qui me sont nécessaires pour l'intelligence de vos écrits; car votre réponsq , quoique très courte, m'ayaut çlçjà beaucoup ai^dé k comprendre des choses très difficiles, j'ai conçu upe grande espérance de pouvoir venir à bout de tout le, reste, si j$ pour vois une fois nouer ayçc vous un entretien, tel qu'on le peut avec des personnes éloignées, duquel ayant banni toute contestation ( que je sais vous

* « Cette lettre est de M. Arnauld, comme je le sais par une lettre du père Quesnel. Elle n'est pas datée; mais la réponse de M. Descartes étanl datée du 29 juillet, je peux bien fixer celle-ci au a 5 juillet 1648. »

être en horreur, et à laquelle je ne suis nullement porté) nous pussions par ce moyen, d'un commun accord et avec une franchise vraiment philosophique, ou plutôt chrétienne, travailler ensemble à la recherche de U vérité.

Je ne n'insiste point à ce que vous répondèz à l'objection que je vous ai faite , touchant les pensées d'un enfant qui est au ventre de sa mère; mais afin, que cela se conçoive mieux, il me semble qu'il seroit à propos que vous prissiez la peine d'expliquer plus amplement ce qui suit.

v. Pourquoi l'ame d'un. enfant n'a point de conceptions pures , mais seulement des sensations confuses. Je dirai pourtant ce qui me vient maijiter nant en la pensée. Pendant que l'âme est unie au corps , il semble qu'elle ne puisse en aucune façon détourner sa pensée des impressions qpe les sen$ font sur elle (çe -qui toutefois est nécessaire pojur une çonceptioa .pure), au moins lorsqu'elle est tour chée avqc beaucoup de force par leurs objets, j*oit extérieurs, soit intérieurs : d'où vient que dans ur>Q douleur piquante, ou dans un plaisir corporel très véhément, elle ne peut penser à aqtre cho$$ qu'à sa doujeur ou à son plaisir; et par, & il. rae semble qu'on peut expliquer pourquoi les frénétiques ont l'esprit troublé ; c'est à savoir , à causeqjue leô esprits, animaux qui sont dans le, cerveau étant violemment agités, l'âme alors est si fort oc-

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cupée des imaginations qu'elle en reçoit , qu'elle ne peut porter ailleurs sa pensée , ni penser à autre chose qu'à cela. Je voudrois que vous prissiez la peine d'expliquer plus clairement (si cela ne vous incommode point) quelle est cette conjecture, et, si elle est vtaie , comment elle pifut s'appliquer aux enfants et àux léthargiques.

2. Toutefois, encore qu'il n'y ait aucunes conceptions pures dans un enfant, mais seulement des sensations confuses, pourquoi donc ne peut-il s'en ressouvenir, puisque vous demeurez d'accord aujourd'hui qu'il en demeure des impressions dans le cerveau (ce que néanmoins vous senibliez avoir nié en votre Métaphysique, page 549)? C'est, ditesvous, parceque le ressouvenir dépend de quelque réflexion de l'entendement ou de la mémoire intellectuelle, dont on n'a aucun usage. quand on est au ventre de sa mère ; mais pour ce qui est de la réflexion, il semble que l'entendement, ou la mémoire intellectuelle, de sa nature, soit réflexive. Il rèste donc à expliquer quelle est cette réflexion en laquelle vous dites que consiste la mémoire intellectuelle, et comment ou en quoi elle diffère de la simple réflexion qui est naturelle à toute sorte de pensée, et d'où vient qu'on n'en peut avoir aucun usage quand on est au ventre de sa mère.

3. J'approuve fort ce que vous dites,* que Vèsprit pense toujours; et par là le doute que je vous

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avois proposé touchant la durée de l'esprit est tout-à-fait ôté. Il me reste néanmoins encore quel- , que difficulté touchant ce\&.

i. Comment se peut- il faire que la pensée constitue l'essence de l'esprit, puisque l'esprit est une substance, et que la pensée semble n'en être qu'un mode? 2. Puisque nos pensées sont souventes fois différentes les unes des autres , il sembleroit que l'essence de notre esprit dût aussi souventes fois être différente. 3. Puisqu'on ne sauroit nier que je ne sois moi-même l'auteur de la pensée que j'ai maintenant , s'il est vrai que l'essence de l'esprit consiste dans la pensée , il semble que je puisse en quelque façon être considéré comme l'auteur de son essence, et partant que je puisse aussi me conserver moi-même. Je vois bien néanmoins ce que l'on peut ici répondre; c'est à savoir que Dieu est causé que nous pensons, mais que nous-mêmes, aidés par le concours de Dieu , sommes cause de ce que nous avons telles ou telles pensées. Mais il est très difficile de comprendre comment là pensée en général peut être séparée de telle et de telle pensée en particulier, si ce n'est que cette abstraction se fasse par le moyen de l'entendement. C'est pourquoi si l'esprit est lui-même la cause de ce qu'il a telles ou telles pensées , il semble aussi pouvoir lui-même être la cause de ce qu'il pense simplement, et par conséquent de ce qu'il est. De

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plus , une chose singulière et dont l'essence est déterminée, doit être singulière et déterminée; et partant, si l'essence de l'esprit étoit la pensée, ce ne pourroit être la pensée en général , mais bien telle ou telle peijsée en particulier, qui devroit constituer son essence , ce qui toutefois ne se peut dire. Et il n'en est pas de même du corps,; car encore que le corps semble prendre une grande variété d'extensions , toutefois il retient toujours sa même quantité ; et toute la variété qui lui arrive consiste en cela seul , que s'il perd quelque chose de sa longueur, il augmente en largeur ou en profondeur : si ce n'est peut-être qu'oij veuille dire que la pensée de notre esprit est toujours la même, qui regarde tantôt un objet tantôt un autre , ce que je doute fort pouvoir être dit avec vérité.

4- Puisque la pensée est telle de sa nature , qu^ nôus en avons toujours connoissançe, si nous pensons toujours, nous devons toujours avçir connoissançe de nos pensées; ce qui semble. contraire à l'expérience , comme nous l'expérimentons tous les jours dans le sommeil. Or de là paît uqe autre difficulté que j'avois dessein, il y a longtemps, de vous proposer, mais elle ne me vint pas en l'esprit lorsque je vous écrivis la première fois. Vous dites que notre esprit a la force de conduire les esprits animaux dans les nerfs , et par ce moyen

de mouvoir les membres; et ailleurs vous dites qu'il n'y a rien en notre esprit dont nous n'ayons une connoissance, ou actuelle, ou en. puissance , c'est-à-dire que nous ne connoissions actuellement ou que nous ne puissions actuellement connaître* Or est-il néanmoins que l'esprit humain semble n'avoir pas connoissance de cette vertu qui conduit les esprits animaux dans les nerfs , puisqu'il y en a même plusieurs qui ignorent s'ils ont des nerfs , si ce n'est peut-être d$ nom., et beaucoup plus s'ils ont des esprits animaux , et quels ils sont. En un mot, autant que j'ai pu conjecturer de vos Principes , cela seul se fait par notre esprit, lequel de sa nature est une chose qui pense, qui $e*fait par nous lorsque nous y pensons, et que nous nous en apercevons; mais de quelque façon que les esprits animaux soient conduits dans les nerfs, cela se fait sans que nous y pensions , et que nous nous en apercevions; et partant, cela se fait en nous sans que notre esprit y contribue : à quoi l'on peut encore ajouter qu'il est très difficile de comprendre comment une chose incorporelle en peut faire mouvoir une corporelle.

Pour ce qui est de la durée, j'ai vu le lieu que vous m'aviez marqué, et il m'a grandement plu, quoique je ne comprenne pas bien encore ce que, dans la durée successive d'une chose qui ne se meut point, il faut prendre pour le devant et pour

Paprès, qui sont des différences qui se doivent rencontra: dans toute succession.

Pour ce qui est du vide, j'avoue que je ne puis encore m accoutumer à penser qu'il y a une telle connexion entre les choses corporelles, que Difeu n'ait pu créer un monde, s'il ne le crédit infini, et qu'il ne puisse encore maintenant anéantir aucun corps , que par cela même il ne soif obligé d'en créer un autre de pareille grandeur ; ou même que sans aucune nouvelle création il ne s'ensuive que l'espace que ce corps anéanti occupoit est véritablement et réellement un corps.

Vous m'obligerez beaucoup de me communiquer quelque chose touchant la façon dont Jésus-Christ est en l'Eucharistie. Adieu.

N (Lettre 6 du tome IL Version.)

Ayant reçu ces jours passés des objections comme de la part d'une personne qui demeuroit en cette ville, j'y ai répondu fort brièvement, poureeque je croyois que si j'oubliois quelque chose, l'entretien le pourrait facilement réparer ; mais aujourd'hui que je sais qu'il est absent, puisqu'il prend la peine de me récrire, je ne serai pas

paresseux à lui répondre : et puisqu'il ne veut pas dire son nom, de peur de faillir dans l'inscription, je m'abstiendrai de tout prélude.

1 . Il me semble qu'il est très vrai de dire que pendant que l'âme est unie au corps, l'âme ne peut en aucune façon détourner sa pensée des impressions que les sens font sur elle, lorsqu'elle est touchée avec beaucoup de force par leurs objets^ soit extérieurs , soit intérieurs. J'ajoute aussi qu'elle ne s'en peut dégager, lorsqu'elle est jointe à un cerveau trop humide, ou trop mou , tel qu'il est dans les enfants ; ou à un cerveau dont le tempérament est autrement mal affecté, tel qu'il est dans les léthargiques, dans les apoplectiques et dans les frénétiques ; ou même tel qu'il a coutume d'être en nous, lorsque nous sommes ensevelis dans un profond sommeil : car toutes les fois que nous songeons à quelque chose dont nous nous ressouvenons par après , nous ne faisons que sommeiller.

2. Il ne suffit pas pour nous ressouvenir de quelque chose que cette chose se soit autrefois présentée à notre esprit , et qu'elle ait laissé quelques vestiges dans le cerveau, à l'occasion desquels la même chose se présente derechef à notre pensée ; mais de plus , il est requis que nous reconnoissions , lorsqu'elle se présente pour la seconde fois , que cela se fait à cause que nous l'avons auparavant

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aperçue; ainsi, souvent il se présente à l'esprit des poètes certains vers qu'ils ne se souviennent point avoir jamais lus en d'autres auteurs, lesquels néanmoins ne se présent eroient pas à leur esprit s'ils ne les avoient lus quelque part.

D'où il paroît manifestement que, pour se ressouvenir, toutes sortes de vestiges que les pensées précédentes ont laissés dans le cerveau ne sont pas propres, mais seulement ceux qui sont tels qu'ils peuvent donner à connoître à l'esprit qu'ils n'ont pas toujours été en nous, mais ont été .autrefois nouvellement imprimés. Or, afin que l'esprit puisse reconnoître cela, j'estime que lorsqu'ils ont été imprimés la première fois, il a dû se servir d'une conception pure, afin d'apercevoir par ce moyen que la chose qui lui venoit alors en l'esprit étoit nouvelle, c'est-à-dire qu'elle ne lui avoit pas auparavant passé par l'esprit; car il ne peut y avoir aucun vestige corporel de cette nouveauté : ainsi donc, si j'ai écrit en quelque endroit que les pensées qu'ont les enfants ne laissent d'elles aucuns vestiges dans le cerveau , j'ai entendu parler de ces vestiges qui sont nécessaires pour le souvenir, c'està-dire de ceux que par une conception pure nous apercevons être nouveaux, lorsqu'ils s'impriment; en même façon que nous disons qu'il n'y a aucuns vestiges d'hommes danénne plaine sablonneuse , où nous ne remarquons point la figure d'aucun pied

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d'homme qui y soit empreinte, encore que peutêtre il s'y rencontre plusieurs inégalités faites par les pieds de quelques hommes, lesquelles par conséquent peuvent en un autre sens être appelées des vestiges d'hommes: Enfin, comme nous mettons distinction entre la vision directe et la réfléchie, en ce que celle-là dépend de la première rencontre des rayons, et l'autre de la seconde; ainsi j'appelle lés premières et simples pensées des enfants qui leur arrivent, par exemple, lorsqu'ils sentent de la

I douleur de ce que quelque vent enfermé dans leurs »

entçailles les fait étendre , ou du plaisir de ce que le sang dont ils sont nourris est doux et propre à /

I leur entretien; je les appelle, dis-je, des pensées

directes et non pas réfléchies: mais lorsqu'un jeune

I homme sent quelque cho$e de nouveau, et qu'en

même temps il aperçoit qu'il n'a point encore senti auparavant la même chose, j'appelle cette seconde perception une réflexion, et je ne la rapporte tju'à l'entendement seul , encore qu'elle soit

\ tellement conjointe avec la sensation, qu'elles se

fassent ensemble, et qu'elles ne semblent pas être distinguées l'une de l'autre.

| 5. J'ai tâché d'ôter l'ambiguïté qui est en ce

mot de pertsée dans l'article 63 et 64 de la première partie des Principes ; car comme l'extension qui constitue la nature du corps diffère beaucoup des diverses figures ou manières d'extension qu'elle

160 'lettres.

prend; ainsi la pensée, ou la nature qui pense , dans laquelle je crois que consiste l'essence de l'esprit humain, est bien différente d'un tel ou tel acte de penser en particulier. Et l'esprit peut bien lui-même .être la cause de ce qu'il exerce tels ou tels actes de penser, mais non pas de ce qu'il est une chose qui pense. Tout de même qu'il dépend de laf flamme comme d'une cause efficiente, de ce qu elle s'étend d'un côté ou d'un autre, mais non pas de ce qu'elle est une chose étendue. Par la pensée donc, je n'entends point quelque chose d'universel qui comprenne toutes les manières de penser , mais bien une nature particulière qui reçoit en soi tous ces modes , ainsi que l'extension est aussi une nature qui reçoit en soi toutes sortes de figures,

4- C'est autre chose d'avoir connoissance de nos pensées au moment même que nous pensons, et autre chose de s'en ressouvenir par après. Ainsi nous ne pensons rien dans nos songes, qu'à l'instant même que nous pensons nous n'ayons connoissance de notre pensée, encore que le plus souvent nous l'oublions aussitôt. Et il est vrai que nous n'avons pas connoissance de quelle façon notre âme envoie les esprits animaux dans les nerfs; car cette façon ne dépend pas de l'âme seule, mais de l'union qui est entre l'âme et le corps; néanmoins nous avons connoissance de toute cette ac*

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tion , par laquelle l'âme meut les nerfs , en tant qu une telle action est dans lame , puisque ce n'est rien autre chose en elle que l'inclination de sa volonté à un tel ou tel mouvement. Et cette inclination de la volonté est suivie du cours des esprits dans les nerfs, et de tout ce qui est requis pour ce mouvement, ce qui arrive à cause de la convenable disposition du corps, dont l'âme peut bien n'avoir point de connoissance , comme aussi à cause de l'union de l'âme avec le corps, de laquelle sans doute notre âme a connoissance ; car autrement jamais .elle n'inclineroit sa volonté à vouloir mouvoir les membres.

Maintenant que l'esprit, qui est incorporel, puisse faire mouvoir le corps , il n'y a ni raisonnement 1 ni comparaison tirée des autres choses qui nous le puisse apprendre ; mais néanmoins nous n'en pouvons douter, puisque des expériences trop certaines et trop évidentes nous le font connoître tous les jours manifestement. Et il faut bien prendre garde que cela est l'une des choses qui sont connues par elles-mêmes , et que nous obscurcissons toutes les fois que nous les voulons expliquer par d'autres. Toutefois, pour ne rien oublier de ce que je puis pour votre satisfaction, je me servirai ici d'une comparaison. La plupart des philosophes qui croient que la pesanteur d'une pierre est une qualité réelle , distincte de la pierre , croient en- 10. n

tendre assez bien de quelle façon cette qualité peut mouvoir une pierre -vers le centre de la terre , pourcequ'ils croient erç avoir une expérience manifeste : pour moi qui me persuade qu'il n'y a point de telle qualité dans la nature , et par conséquent qu'il ne peut pas y avoir d'elle aucune vraie idée dans l'entendement humain , j'estime qu'ils se servent de l'idée qu'ils ont en eux-mêmes de la sul> stance incorporelle pour se représenter cette pesanteur ; en sorte qu'il ne nous est pas plus difficile de concevoir comment l'âme meut le corps, qu'à eux de concevoir comment une telle qualité fait aller la pierre en bas. Et il n'importe pas qu'ils disent que cette pesanteur n'est pas une* substance; car en effet ils la conçoivent comme une substance, puisqu'ils croient qu'elle est réelle , et que par quelque puissance , à savoir par la puissance divine , elle peut exister sans la pierre. Il n'importe pas aussi qu'ils disent qu'elle est corporelle : car si par corporel nous entendons ce qui appartient au corps, encore qu'il soit d'une autre nature, * l'âme peut aussi être dite corporelle, en tant qu'elle est propre à Vunir au corps ; mais si par corporel nous entendons ce qui participe de la nature du corps , cette pesanteur n'est pas plus corporelle que notre âme même.

5. Je ne conçois pas autrement la durée successive des choses qui sont mues , ou même celle de

leur mouvement , que je fais la durée des choses non mues ; car le devant et l après de toutes les durées , quelles qu'elles soient , me paroît par lé devant et par Faprès de la durée successive que je découvre en ma pensée , avec laquelle les autres choses sont coexistantes.

6. La difficulté qu'il y a à connoître l'imposai^ bilité du vide semble venir principalement de ce que nous ne considérons pas assez que le néant ne peut avoir aucunes propriétés : car, autrement , voyant que dans cet espace même que nous appelons vide il y a une véritable extension , et par conséquent toutes les propriétés qui sont requises à la nature du corps , nous ne dirions pas qu'il est tout-à-fait vide, c'est-à-dire qu'il estjun pur néant* De plus, cette difficulté vient aussi de ce que nous avons recours à la puissance cfivine ; et comme nous savons qu'elle est infinie , nous ne prenons pas garde que nous lui attribuons un effet qui enferme une contradiction en sa conception , c'est-àdire qui ne peut être par nous conçu.

Pour moi , il me semble qu'on ne doit jamais dire

d'aucune chose qu'elle est impossible à Dieu; car

tout ce qui est vrai et bon étant dépendant de sa

toute-puissance, je n'ose pas même dire que Dieu

ne peut faire une montagne sans vallée , ou qu'un

et deux ne fassent pas trois; mais je dis seulement

qu'il m'a donné un esprit de telle nature , que je

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ne saurois concevoir une montagne sans vallée, ou que l'agrégé d'un et de deux ne fasse pas trois , etc. Et je dis seulement que telles choses impliquent contradiction en ma conception. Tout de même aussi il me semble qu'il implique contradiction en ma conception de dire qu'un espace soit tout-àfait vide, ou que le néant soit étendu, ou que l'univers soit terminé; pourcequ'on ne sauroit feindre ou imaginer aucunes bornes au monde, audelà desquelles je ne conçoive de l'étendue ; et je ne puis aussi concevoir un muid tellement vide , qu'il n'y ait aucune extension en sa cavité , et dans lequel par conséquent il n'y ait point de corps; car là ou il y a de l'extension , là aussi nécessairement il y a un corps , etc.

A MADAME ÉLIZABETH

PRINCESSE PALATINE, etC.

( Lettre 26 du tome I. )

Madame,

J'ai eu enfin le bonheur de recevoir les trois lettres que votre altesse m'a fait l'honneur de m'é-

• « La 36e lettre du Ier volume est de M. Descartes à madame Élizabeth , princesse Palatine ; elle n'est point datée, mais deux raisons me persuadent

crire, et elles, n'ont point passé en de mauvaises mains ; mais la première , du 3o j?uin > ayant été portée à Paris pendant que j'étois déjà en chemin pour revenir en ce pays , ceux qui l'ont reçue pour moi ont attendu des nouvelles de mon arrivée àva&t que de me l'envoyer , et ainsi je ne l'ai pu avoir qu'aujourd'hui, que j'ai aussi reçu la dernière du a5 août, par laquelle j'apprends un procédé injurieux que j'admire, et je veux croire avec votre altesse qu'il ne vient pas de la personne à qui on l'attribue. Quoi qu'il en soit, je n'estime pas qu oji doive être fâché de ne point faire un voyage ou comme votre altesse remarque fort bien , les incommodités étaient infaillibles, et les avantages fort incertains. Pour moi, grâce à Dieu, j'ai achevé celui qu'on m'avoit obligé de faire en France, çt je né suis pas marri d'y être allé , mais je suis encore pju$ aise d'en être revenu. Je n'y ai vu personne

qu'elle a été écrite le ier d'octobre 1648 : premièrement parceque dans la 37e lettre à Picot , datée da 6 septembre , M. Descartes dit à cet ami qu'il a appris de M. d'Hogheland qu'il lui avoit envoyé à Paris des lettre* de Berlin, qui sont celles auxquelles il répond dans cette lettre, et qu'il le prie de les renvoyer incessamment ; or, pour écrire à Paris et renvoyer ces lettres , il a bien fallu trois semaines , c'est pourquoi j'ai passable raison de fixer cette lettre au ier octobre. Secondement, parceque, page 81 de cette lettre , M. Descartes dit qu'il y a cinq mois qu'il n'a reçu de nouvelles de Suède ; or, la dernière qu'il avoit reçue à Egmond était datée du 4 avril 1648, et il l'avoit reçue sur la fin de ce mois d'avril, si l'on ajoute cinq mois nous venons en octobre, et je fixe donc bien cette lettre au i*r oc* tobre 1648. la princesse I&itbetb était pour lors à Berlin. ».

dont il m'ait semblé que la condition fût digne d'en* vie , et ceux qui y paroissent avec le plus d'éclat m'ont semblé être les plus dignes de pitié. Je n'y pouvois aller en un temps plus avantageux pour i#e faire bien reconnoître la félicité de la vie tranquille et retirée, et la richesse des plus médiocres fortunes. Si votre altesse compare sa condition avec celle des reines et des autres princesses de l'Europe , die y trouvera la même différence qu'entre cctox qui sont dans le port, où ils se reposent, et ceux qui sont en pleine mer, agités par les vents d'une tempête; et bien qu'on ait été jeté dans le port p&r uh naufrage , pourvu qu'on n'y manque p&â des choses nécessaires à la vie , on ne doit pas y être moins content que si on y étoit arrivé d'autre façon* Les fâcheuses rencontres qui arrivent àttx personnes qui sont dans l'action , et dont la félicité dépend toute d'autrui, pénètrent jusqu'au fond de leur cœur, au lieu que cette vapeur venimeuse qui est descendue des arbres sous lesquels se promenoit paisiblement votre altesse n'aura touché, comme j'espère, que l'extérieur de la peau, laquelle si on eût lavée sur l'heure .arvec un peu d'eau-de^ vie , je crois qu'on en auroit ôté tout le mal* Je n'ai reçu aucunes lettres depuis cinq mois de l'ami dont j'avois écrit ci-devant à votre altesse, et pourcequ'en sa dernière il me mandoit fort ponctuelle* ment les raisons qui avoient empêché 1? personne

à laqueHe il avoit donné mes lettres de me faire réponse , je juge que son silence ne vient que de ce qu'il attend encore cette réponse, ou bien peut* être qu'il a quelque honte de n'en avoir point à m'envoyer, ainsi qu'il s'étoit imaginé. Je me retiens aussi de lui écrire le premier, afin de ne lui sembler point reprocher cela par mes lettres; et je ne laissois pas de savoir souvent de ses nouvelles lorsque j'étois à Paris, par le moyen de ses proches , qui en recevoient tous les huit jours ; mais lorsqu'ils lui auront mandé que je suis ici , je ne doute point qu'il ne m'y écrive, et qu'il ne me fasse entendre ce qu'il saura du procédé qui touche votre altesse, pourcequ'il sait que j'y prends beaucoup d'intérêt. Mais ceux qui n'ont point eu l'honneur de vous voir, et qui n'ont point une connoissance très particulière de vos vertus, ne sauroieiK pas concevoir qu'on puisse être aussi parfaitement que je suis, etc.

A MONSIEUR

(Lettre 83 du tome II. )

Le 18 décembre 1648.

Monsieur,

Je ne vous saurais commodément envoyer la proposition que vous me demandez, parcequ'il ne m'en souvient presque plus, et qùe je suis occupé à d'autres pensées ; c'est pourquoi je vous supplie de m'en dispenser, et je vous l'enverrois très volontiers, si vous ne la demandiez que pour vous seul ; mais parceque vous la voudriez faire imprimer, je vous dirai ici franchement que je suis trop mal satisfait de certains géomètres, pour leur vouloir plus rien apprendre. Tout le meilleur qu'ils savent vient presque de moi , et néanmoins ils veulent persuader aux ignorants qu'il n'y a personne qui les égale. Je vous prie, si vous écrivez à M. de Carcavi , de le remercier de ma part du souvenir qu'il a de moi, et de l'offre qu'il me fait de m'envoyer le livre d'Italie qui traite du vide ; je ne voudrais pas lui en donner la peine, mais si nous en avions le titre , peut-être que nous le trouverions

chez les libraires d'ici ; et s'il lui plaît de le faire voir à M. l'abbé Picot, je pourrai apprendre de lui ce qu'il contient.

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