‹ Œuvres de Descartes (volume 5)Chapitre 2 sur 63 · A MADAME · texte numérisé non relu

A MADAME

(Lettre 22 du tome II.)

Madame,

La satisfaction que j'apprends que votre altesse reçoit au lieu où elle est fait que. je n'ose souhaiter son retour , bien que j'aie beaucoup de peine à m'en empêcher, principalement à cette heure que je me trouve à La Haye; et pourceque je remarque par votre lettre du 2 1 février qu'on ne vous doit point attendre ici avant la fin de l'été , je me propose de faire un voyage en France pour mes affaires particulières , avec dessein de revenir vers l'hiver; et je ne partirai point de deux mois?

1 « Comme Descartes répond à une lettre du ai février, il n'y a pas de doute que cette lettre ne soit écrite du i5 mars 1647 > car M. Descartes parle du livre de Régins, qui n'a été achevé d'imprimer qu'au i5 septembre 1646.»

afin que je puisse auparavant avoir l'honneur de recevoir les commandements de votre altesse , lesquels auront toujours plus de pouvoir sur moi qu'aucune autre chose qui soit au monde. Je loue Dieu de ce que vous avez maintenant une parfaite santé; mais je vous supplie de me pardonner si j'ose contredire à votre opinion touchant ce qui est de ne point user de remèdes, pourceque le pial que vous aviez aux mains est passé; car il est à craindre, aussi bien pour votre altesse que pour madame votre sœur, que les humeurs qui se purgeoient en cette façon aient été arrêtées parle froid de la saison, et qu'au printemps elles ne ramènent le même mal, ou vous mettent en danger de quelque autre maladie, si vous n'y remédiez par une bonne diète, n'usant que de viandes et de breuvages qui rafraîchissent le sang et qui purgent sans aucun effort; car pour les drogues, soit des apothicaires, soit des empiriques, je les ai en si mauvaise estime que je n'oserois jamais conseiller à personne de s'en servir. Je ne sais ce que je puis avoir écrit à votre altesse, touchant le livre de Régius, qui vous donne occasion de vouloir savoir ce que j'y ai observé; peut-être que je n'en ai pas dit mon opinion, afin de ne pas prévenir votre jugement en cas que vous eussiez déjà le livre ; mais , puisque j*apprends que vous ne l'avez point encore, je vous dirai ici ingénument que je n'estime pas qu'il mé-

rite que votre altesse se donne la peine de le lire. Il ne contient rien touchant la physique, sinon mes assertions mises en mauvais ordre et sans leurs vraies preuves , en sorte qu'elles paroissent paradoxes, et que ce qui est mis au commencement ne peut être prouvé que par ce qui est vers la fin. Il n'y a inséré presque rien du tout qui soit de lui , et peu de choses de ce que je n'ai point fait imprimer ; mais il n'a pas laissé de manquer à ce qu'il me devoit, en ce que, faisant profession d'amitié avec moi, et sachant bien que je ne désirois point que ce que j'ayois écrit touchant la description de l'animal fût divulgué, jusque là que je n'avois pas voulu lui montrer, et m'en étois excusé sur ce qu'il ne s§ pourroit empêcher d'en parler à ses disciples s'il l'avoit vu , il n'a pas laissé de s'en approprier plusieurs choses; et, ayant trouvé moyen d'en avoir copie sans mon su, il en a particulièrement transcrit tout l'endroit où je parle du mouvement des muscles, et où je considère, par exemple, deux des muscles qui meuvent l'œil , de quoi il a deux ou trois pages qu'il a répétées deux fois de mot à mot en son livre, tant cela lui a plu. Et toutefois il n'a pas entendu ce qu'il écrivoit, car il en a omis le principal , qui est que les esprits animaux qui coulent du cerveau dans les muscles ne peuvent retourner par les mêmes conduits par où ils viennent, sans laquelle observation tout ce qu'il écrit ne vaut

rien; et pourcequ'il n'avoit pas ma figure, il en a fait une qui montre clairement son ignorance. On m'a dit qu'il a encore à présent un autre livre de médecine sous la presse , où je m'attends qu'il aura mis tout le reste de mon écrit, selon qu'il aura pu le digérer. Il en eût sans doute pris beaucoup d'autres choses , mais j'ai su qu'il n'en avoit eu une copie que lorsque son livre s achevoit d'imprimer. Mais comme il suit aveuglément ce qu'il croit être de mes opinions en tout ce qui regarde la physique ou. la médecine, encore même qu'il ne les èntende pas, ainsi il y contredit aveuglément en tout ce qui regarde la métaphysique, de quoi je Pavois prié de n'en rien écrire, pourceque cela ne sert point à son sujet, et que j'étois assuré qu'il ne pouvoit en rien écrire qui ne fût mal. Mais je n'ai rien obtenu de lui , sinon que, n'ayant pas dessein de me satisfaire en cela, il ne s'est plus soucié de me désobliger aussi en autre chose. Je ne laisserai pas de porter demain à mademoiselle la P. S. un exemplaire de son livre , dont le titre est Henrici regii fundamenta physice*, avec un autre petit livre de mon bon ami monsieur de Hogelande, qui a fait tout le contraire de Régius , en ce que Régius n'a rien écrit qui ne soit pris de moi, et qui ne soit avec cela contre moi, au lieu que l'autre n'a rien écrit qui soit proprement de moi (car je ne crois pas même qu'il ait jamais bien lu mes écrits); et

toutefois il n'a rien qui ne soit pour moi , en ce qu'il a suivi les mêmes principes. Je prierai madame L. de faire joindre ces deux livres, qui ne sont pas gros, avec les premiers paquets qu'il lui plaira envoyer par Hambourg, à quoi je joindrai ,1a version françoise de mes Méditations, si je les puis avoir avant que de partir d'ici, car il y a déjà assez longtemps qu'on m'a mandé que l'impression en est achevée. Je suis , etc.

A M. DESCARTES

(Lettre 19 du tome II. Version,) Monsieur,

Nous n'avons pas plus tôt reçu les lettres que vous avez pris la peine de nous écrire dTïgmond le quatrième de ce mois, que nous avons donné jour au recteur de l'académie, et aux professeurs en théologie et philosophie , et aussi aux recteurs du collège de théologie, pour comparoître devant nous; et nous leur avons défendu très expressément à tous , et à chacun d'eux en particulier, de faire dorénavant aucune mention de vous, ni de vos opinions, dans leurs leçons, disputes, ou autres exercices académiques, et leur avons ordonné

de s'en taire entièrement; en quoi ayant satisfait, comme nous pensons, autant que nous avons pu à votre désir, nous ne doutons point que de votre côté vous ne correspondiez au nôtre. C'est pourquoi nous vous prions aussi de tout notre pouvoir de vous abstenir de parler et d'agiter davantage cette question, que vous dites avoir été inipugnée par les professeurs de notre académie, par un régent de notre collège et par nos théologiens, de peur des inconvénients qui en pourroient arriver de part et d'autre, que nous jugeons être de notre devoir et du bien de la république de prévenir. Enfin, nous prions Dieu qu'il veuille vous conduire par son esprit et vous conserver en santé. Donné à Leyde le i3 des calendes de juin 1647.

Par les curateurs de l'académie, et les consuls de la ville de Leyde. Par leur secrétaire, Jean de Wevelichoven.

A M. DESCARTES

(Lettre 20 du tome IL Version.)

Monsieur,

Puisque , dans le même temps que vous avez bien voulu exposer les sujets de vos plaintes

à MM. les curateurs de l'académie, et à MM. les consuls de la ville de Leyde, vous m'avez aussi fait l'honneur de m'écrire, j'ai cru que, pour répondre à votre attente, il étoit de mon devoir d'accompagner leurs lettres publiques des miennes; et je me suis acquitté d'autant plus volontiers de cette partie de mon devoir, que j'ai reconnu que vous aviez quelque confiance en moi et en ma recommandation; non que pour cela je veuille me vanter que le soin que j'ai apporté en cette affaire vous ait en aucune façon été i^tile ; car ce n'est qu'à vous seul, et à l'équité de MM. les curateurs et de MM. les consuls, que vous devez attribuer ce dont votre courtoisie me vouloit aussi être redevable. Mais pourceque je vois par là que je puis avoir quelque espérance de pouvoir vous rendre service quand l'occasion s'en présentera , c'est pourquoi je prie Dieu qu'il vous conserve toujours en bonne santé. À La (Haye, le i3 des calendes de juin 1 647.

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