A MESSIEURS LES CURATEURS
de l'académie et de la ville de leyde.
(Lettre ai du tome H. Version.) Messieurs,
Gomme je tiens à très grand honneur la faveur que vous m'avez faite d'avoir eu quelque égard à mes lettres, et d'y avoir répondu avec tant d'honnêteté; de même aussi je m'étonne fort de ce que je ne puis comprendre votre pensée , ou plutôt de ce que je n'ai pu exposer la mienne assez clairement pour vous donner à entendre ce que je désirois de vous : car je vois que vous me priez que je m'abstienne de parler et d'agiter davantage cette question que j'ai dit avoir été impùgnée par deux de vos théologiens. Mais permettez -moi de vous dire que je ne sache point avoir jamais dit qu'ils r aient impugné aucune de mes opinions, ou, du moins, aucune dont j'aie fait bruit et dont je me sois vanté; mais je me suis plaint de ce que, par une calomnie noire et tout-à-fait inexcusable, ils m'ont attribué à dessein dans leurs thèses des choses que je n'ai jamais écrites ni pensées. Par exemple, j'ai écrit que Dieu est très grand, et
plus grand sans comparaison que toutes les créatures; et votre régent, au contraire, feint que j'aie écrit que l'idée de notre libre arbitre est plus grande que l'idée de Dieu, ou bien que notre libre arbitre est plus grand que Dieu même; et, par cette médisance puérile, il m'attribue plus que le pélagianisme. De plus, j'ai écrit que Dieu n'est point trompeur, et même qu'il répugne entièrement qu'il puisse être trompeur; et votre principal régent de théologie assure que je tiens Dieu pour un imposteur et pour un trompeur, et ainsi il me fait passer pour un blasphémateur : voilà de quoi je me suis plaint. Ce n'est pas que je ne veuille bien que mes opinions soient examinées par vos professeurs, ou par toute autre sorte de personnes 5 . car au contraire, lorsque je les ai données au public , j'ai supplié toutes les personnes de lettres tle se donner la peine de les examiner, afin que, si j'étois tombé dans quelque erreur, elles me fissent la faveur de me les montrer; ou, si j'avois rencontré la vérité en quelque chose, qu'elles n'en eussent point de jalousie. Qr, voyant que vos deux, théologiens n'im- - pugnoient aucune de mes opinions, mais seulement qu'ils m'en attribuoient quelques unes qui sont fort éloignées de ma pensée, j'ai bien cru qu'il m'étoit permis de leur répondre par un écrit public, et, par ce moyen, de faire connoître à tout le monde leur malice et leur calomnie. Car je ne
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pense pas qu'ils soient venus à ce point d'orgueil, que de croire qu'il leur soit permis , ou même qu'il leur ait été permis de nous attaquer par des écrits publics , et de nous charger d'injures outrageuses sans qu'à nous autres, chétifs et misérables, il nous soit presque permis d'ouvrir la bouche pour la juste et légitime défense de notre honneur ; cela seroit contre tout droit des gens, et Ton n'a même jamais vu, dans pas un siècle, ni parmi aucune nation, du moins qui se vantât d'être libre, qu'il fût permis à dçs, personnes d'en calomnier d'autres publiquement sans qu'il leur fût aussi permis de les accuser publiquement de leurs calomnies. Mais d'autant que j'aurois pu négliger de si lâches et de si ridicules calomniateurs , n'étoit qu'ils sont parmi vous dans des emplois qui leur donnent quelque autorité; et par conséquent, quand j'aurois voulu mépriser leurs propres noms (que je ne rendrai jamais plus célèhres en les attaquant à découvert* de peur que l'amour d'un pareil châtiment n'en portât d'autres à une semblable médisance), il me les eût toujours fallu désigner par ceux qui leur donnent chez vous cette autorité; j'ai cru que cela ne pouvoit être honorable à votre académie ; c'est pourquoi j'ai mieux aimé- vous donner avis de ce qui se passoit, non que cela me fût avantageux, car je pouvois bien toujours me venger de telles injures par d'autres voies très faciles et très justes;
mais, pour ne rien faire qui vous put déplaire, et pour vous témoigner qu'après de si grandes injures rèçues, je me contenterois d'une médiocre satisfaction, pourvu seulement qu'elle fût telle qu'elle réparât le tort qui a été fait à mon honneur. Mais pardonnez-moi si je dis que je ne puis reconnoître la moindre ombre de satisfaction dans vos lettres; car vous me mandez avoir expressément défendu à tous, et à chacun de vos professeurs en particulier, de faire le moins du monde mention de moi ou de mes opinions dans leurs exercices académiques. Je pe pense pas avoir rien fait qui mérite cela de vous; et je n'ai jamais cru qu'aucune de mes opinions fât si abominable, et, qui plus est, si infâme; et je n'ai jamais aussi ouï dire que les autres les aient tenues pour telles qu'il ne fut pas même permis d'en parler. Il n'y a que les personnes détestables et les scélérats de la terre qu'on tienne pour des infâmes, c'est-à-dire pour des personnes dont il n'est pas même permis de proférer le nom. Croyez-vous donc que désormais je doive être estimé pour tel parmi tous vos professeurs : cela même ne me peut encore tomber en la pensée; mais plutôt je me persuade que jë ne comprends pas bien le sens dé vos lèttres. De même aussi, lorsque vous demandez que je m'abstienne de parler et d'agiter davantage cette question que vous dites avoir été impugnée par les vôtres, je
ne puis encore comprendre votre demande. Voudriez-vous donc que je ne crusse pas que Dieu est plus grand que toutes les créatures ensemble, et qu'il ne peut être trompeur ; car c'a toujours été mon opinion, et je n'en ai jamais parlé autrement; ou bien voudriez-vous que je ne me défendisse point de ces monstres d'opinion qui m'ont été faussement attribués par les vôtres; car, comme j'en ai toujours été très éloigné, on ne sauroit désirer de moi que je m'abstienne d'en parier davantage et de les publier. C'est pourquoi je vous conjure autant que je puis que , si je ne conçois pas bien encore le sens de vos paroles, vous ne vous rebutiez point, en me l'expliquant, de soulager la tardiveté de mon esprit. Et si , par èi-devant, je ne me suis pas assez expliqué sur ce que je désirois de vous, je vous prie maintenant de le bien comprendre, et de ne pas croire que, pour m'être plaint à vous des injures que l'on m'a faites, il soit juste que j'en reçoive encore de plus grandes. Or, ce que je demande de votre justice et de votre clémence est que vos deux théologiens soient obligés de se dédire, et de me décharger des calomnies atroces et tout-à-fait inexcusables que j'ai ici marquées , et qu'ils m'en fassent une satisfaction qui soit égale à leur crime et à leur médisance. Et remarquez, je vous prie, qu'il n'est ici nullement question de la doctrine, mais seulement d'un
fait, qui est desavoir si ce qu'ils feignent que j'ai écrit se trouve ou non dans mes écrits , ce que toute personne qui entend tant soit peu la langue latine peut très aisément reconnoître. Vous saurez aussi que je me soucie fort peu que Ton fasse désormais mention de moi dans votre académie, ou que l'on n'en fasse point; mais, comme je ne m'étudie qu'à avoir des opinions très vraies, et que je compte même entre mes opinions toute sorte de vérités connues, je n'estime pas qu'on les puisse bannir d'aucun lieu, si l'on ne veut en même temps que la vérité en soit bannie; ni aussi qu'on puisse défendre à personne de bien parler de celui dont il a bonne estime, à moins que ceux qui font cette défense le tiennent pour un scélérat et pour un infâme , ou qu'ils le veuillent eux-mêmes charger d'injures et d'ignominie. Enfin, pourceque je sais assurément n'avoir point mérité cela de vous, j'attendrai, s'il vous plaît, de votre courtoisie une autre explication de vos lettres, et de la part de mes adversaires une autre satisfaction des injures qu'ils m'ont faites. Et cela étant, je serai toute ma vie, etc.
A M. WEVELIGHOVEN. /
(Lettre a 2 du tome II. Version.) /
Monsieur,
Je vous suis bien obligé de ce que vous avez eu la bonté de joindre vos lettres à celles de MM. les curateurs; et l'offre que vous me faites de' nouveau de votre service, si jamais l'occasion se présente que j'en aie besoin, est une faveur qui accroît de beaucoup me» premières obligations; et, pour ne vous rien dissimuler, je vous dirai qu'il s'en présenté déjà une où vous me pouvez beaucoup servir; car vous verrez par la réponse que j'ai faite k MM. les curateurs que je ne comprends pas bien le sens de leur lettre , à cause que , sachant la bonté, la justice et la prudence qu'ils observent en toutes choses, je ne puis m'fenaginer que, pour m 'être plaint à eux des injures que j'ai reçues, et dont je pouvais très aisément et avec justice me venger par «ne autre voie , ils aient eu dessein de m'en faire de plus grandes : c'est pourquoi je les supplie de me vouloir expliquer plus ouvertement leur pensée; et d'autant que la dextérité
que vous apportez dans les affaires , et le crédit
que vous avez auprès de MM. les consuls , nje fait croire que vous aurez la meilleure part à tout ce qu'ils résoudront, je vous aurai aussi le plus d'obligation de fout ce qui sera résôlu par eux à mon avantage, et en attribuerai la plus grande partie à l'affection que vous avez pour moi. Je suis, etc.
A MONSIEUR *** '
(Lettre 114 du tome II.)
Monsieur,
La générosité, la franchise, l'amour de la vérité et de la justice, que j'ai éprouvées être en vous, et que j y estime d'autant plus que je vois que ce sont des qualités inconnues à plusieurs autres, sont cause que j'ai derechef recours à vous à l'occasion d'une lettre que j'ai reçue ce matin de MM. les curateurs de l'université de Leyde. Vous en trouverez ici la copie avec celle de la réponse que j'y ai faite à l'heure même, par où vous verrez de quelle façon je suis traité, et comment, après avoir été calomnié par leurs théologiens, et leur en avoir demandé justice, au lieu de me la faire, ils me met-
* <* Cette lettre est écrite par Descartes à un de ses intimes amis dont nous ignorons le nom , mais qui était protestant. Elle est datée , comme les ai' et 22e, du aa mai, 1647. 1
tent au nombre des Érostrates et des plus infâmes qui aient jamais été au monde, en défendant qu'on ne parle de mot ni en bien ni en mal. Je n'avois pas attendu d'eux une telle réponse, et l'affaire est maintenant en tel point qu'il est nécessaire qu'on me fasse raison, ou bien qu'on déclare publiquement que messieurs vos théologiens ont droit de mentir et de calomnier, sans que les personnes de ma sorte en puissent aucunement avoir justice ,en ce pays. Et je vous prie de remarquer ces mots en la lettre de MM. les curateurs, ab opinione^ quant a profe&soribus academiœ, et régente collegii theola* gis impugnatam relu lis li; car le mot opinio, mis en iellè sorte, semble signifier quelque hérésie; et en parlant en pluriel, de profe&soribus tkeologis, bien que je ne me fusse plaint que d'un seul qui soit professeur , ils semblent insinuer que toute la faculté théologique de Leyde a souscrit auk calomnies dont je me suis plaint. Si cela est, et que la chose demeure en ce point, c'est principalement m avertir que j'ai vos théologiens en corps pour ennemis , et ainsi que je dois dorénavant étudier les controverses et faire trois pas en arrière, afin de me mettre en mesure pour me défendre, C'est à quoi je serois très marri d'être contraint , bi^n qu'il me seroit peut-être plus avantageux que la complaisance dont j'ai usé jusqu'à présent. Au reste, ce n'est point que je désire qu'on parle de
moi en leur académie ; je voudrois qu'il n'y eût aucun pédant ea toute la terre qui sût mon nom ; et si entre leurs professeurs il sé trouve des chatshuants qui n'en puissent supporter la lumière, je yeux bien que, pour favoriser leur faiblesse, ils mettent ordre en particulier que Ceux qui jugent bien de moi ne le témoignent point en public par des louanges excessives : je n'en ai jamais recherché ni désiré de telles ; au contraire, je les ai toujours évitées ou empêchées autant qu'il a été en. mon pouvoir4, mais de défendre publiquement qu'on ne parle de moi ni en bien ni en mal , et , qui plus est, de m écrire qu'on a fait cette défense, et vouloir que je cesse de maintenir les opinions que j'ai, comme si elles avoient été bien et. légitimement impugnées par leurs professeurs, c'est vouloir que je me rétracte après avoir écrit la vérité, au lieu que j'attendois qu'on fît rétracterceux qui ont menti en me calomniant; et, au lieu de me rendre la justice que j'ai demandée, ordonner contre moi tout le pis qui puisse étTe imaginé. Ydilà^ monsieur, les sentiments que j'ai touchant Jalettre* qu'on m'a envoyée, et je les déclare ici en confidence? à cause que je sais que voua m'aimez, et que vous aimez aussi la raison et la justice, l'ajoute que je vous demande conseil et assistance, comme ayant toujours éprouvé votre secours très prompt, très utile et très efficace. Le chemin que, j'estime le
v plus court pour sortir que bien que mal de cette affaire , si tant est que MM. les curateurs aient tant soit peu d'envie de ne me pasentièrement désobliger, c'est que, sur ce que je leur mandai que je n'entends pas le sens de leur lettre, ils pourroient répondre que leur intention n'est point de condamner mes opinions, ni de bannir mon nom de leur académie, mais que, pour maintenir la paix et l'amitié entre leurs professeurs, ils ont trouvé bon de leur défendre de disputer dorénavant dans leurs thèses, ou autres exercices, touchant ce qui est ou ce qui n'est pas en mes écrits, afin qu'ils s'occupent seulement à examiner ce qui est ou ce qui n'est pas vrai , plutôt que ce qu'un tel a dit ou n'a pas dit; et que, pour les. deux théologiens dont je me suis plaint, ils ont eu tort de m'attribuer des opinions directement contraires à celles que j'ai écrites, et qu'ils leur en ont É*it une telle réprimande qu'ils jugent que j'en dois être content. C'est, selon mon avis, toute la moindre satisfactiQn que je çloive avoir d'eux pour y pouvoir acquiescer; et s'il&ip'en veulent donner un gçain de moins , j'aime mieux n'en recevoir point du tout; car jna ç^use sera d'autant meilleure que le tort qu'on m'aura feit sera plus grand. Si donc vous approuvez et! célfc mon opinion, je vous prie de vouloir prendre la peine de communiquer le tout à M. Brasset, gijquel je n'aurai loisir d'écrire que trois lignes, et d'agir
4o lettres.
avec lui envers MM. les curateurs , ou autres, âfin que les choses aillent comme elles doivent. Je ^'ajoute point ici de compliments, car je n'en sais point qui ne soient fort au-dessous de ce que je vous dois , et je suis déjà plus que je ne dois exprimer, etc.
A MADAME ÉLIZABETH
PRINCESSE PALATINE, etc. '!
; (Lettre 19 du tome L)
Madame,
Encore que je pourrai trouver des occasions qui me convieront à demeurer en France, lorsque j'y serai, il n'y en aura toutefois aucune qui ait la force de m'empêcher que je ne revienne avant l'hiver, pourvu qiie la vie et la santé me demeurent, puisque la lettre que j'ai eu l'honneur de recevoir de votre altesse me fait espérer que vous retournerez à La Haye vers la fin de l'été. Mais je puis dire que
« « Cette lettre n'est pas datée, mais comme elle est écrite huit [jours après la lettre aux curateurs de Ley de , datée du 4 mai 1647, cette lettre est datée du 12 mai 1647. "
LETTRES. 41 v
c'est la principale raison qui me fait préférer la demeure de ce pays à celle des autres; car, pour le repos que j'y étois ci-devant venu chercher, je prévois que dorénavant je ne l'y pourrai avoir si entier que je désirerois, à cause que, n'ayant pas encore tiré toute la satisfaction que je devois avoir des injures que j'ai reçues à Utrecht, je vois qu'elles en attirent d'autres, et qu'il y aune troupe de théologiens, gens d'école, qui semblent avoir fait une ligue ensemble pour tâcher à m'opprimer par calomnies; en sorte que, pendant qu'ils machinent tout ce qu'ils peuvent pour tâcher de me nuire, si je ne veillois aussi pour me défendre, il leur seroit; aisé de me faire quelques affronts. La preuve de ceci est que, depuis trois ou quatre mois, un certain régent du collège des théologiens de Leyde , nommé Révius, a fait disputer quatre divèrses thèses contre moi , pour pervertir le sens dé mes Méditations, et faire croire que j'y ai mis des choses fort absurdes et contraires à la gloire de Dieu, comme, qu'il faut douter qu'il y ait un Dieu, et même que je veux qu'on nie absolument pour quelque temps qu'il y en ait un , et choses semblables. Mais pourceque cet homme n'est pas habile, et que même la plupart de ses écoliers se moquoient de ses médisances, les amis que j'ai à Leyde ne daignoient pas seulement m'avertir de ce qu'il faisoit, jusques à ce que d'autres thèses ont aussi été faites
4a LETTRES.
par Trigl. % leur premier professeur en théologie, où il a mis ces mots Sur quoi mes amis ont jugé, même ceux qui sont aussi théologiens, que l'intention de ces gens-là, en m'accusant d'un si grand crime comme est le blasphème, n'étoit pas moindre que de tacher à faire condamner mes opinions comme très pernicieuses , premièrement par quelque synode où ils seroient les plus forts, et ensuite de tâcher aussi à me faire faire des affronts par les magistrats, qui croient en eux; et que, pour obvier à cela, il étoit besoin que je m'opposasse à leurs desseins : ce qui est cause que depuis huit jours j'ai écrit une longue lettre aux curateurs de l'académie de Leyde, pour demander justice contre les calomnies de ces deux théologiens. Je île sais point encore la réponse que j'en aurai ; mais , selon que je cbnnois l'humeur des personnes de ce pays , et combien ils révèrent, non pas la probité et la vertu, mais la barbe, la voix et le sourcil des théologiens, en sorte que ceux qui sont les plus effrontés et qui savent crier le plus haut ont ici le plus de pouvoir (comme ordinairement en tous les états populaires), encore qu'ils aient le moins de raison, je n'en attends que quelques emplâtres, qui, n'ôtant point la cause du mal, ne serviront qu'à le rendre plus long et plus importun ; au lieu que de mon côté je pense être obligé de faire mon mieux pour tirer
> « Triglandius. »
une entière satisfaction de ces injures, et aussi par même occasion de celles d'Utrecht; et , en cas que je ne puisse obtenir justice (comme je prévois qu'il sera très malaisé que je l'obtienne ) , de me retirer tout-à^fait de ces provinces. Mais, pourceque toutes choses se font ici fort lentement, je m'assure qp'ii se passera plus d'un an avant que cela arrive. Je ne prendrais pas la liberté d'entretenir votre altesse de ces petites choses, si la faveur qu'elle me fait de vouloir lire les livres de M. Hoguelande , et de Régius, à cause de ce qu'ils ont mis qui mé regarde, ne me faisoit croire que vous n'aurez pas désagréable de savoir de moi-même ce qui me touche, outre que l'obéissance et le respect que je vous dois m'obligent à vous rendre compte de mes actions. Je loue Dieu de ce que ce docteur, à qui votre altesse a prêté le livre de mes Principes, a été longtemps saps vous retourner voir, puisque c'est une marque qu'il n'y a point du tout de matantes à la cour da madame l'électrice; et il semble qu'on a un degré de santé plus parfait quand elle est générale au lieu oA l'on demeure, que lorsqu'on est environné de malades. Ce médecin aura eu d'autant plus de loisir de lire te livre qu'il a plu à votre altesse de lui prêter, et vous çn aura pu mieux dire depuis son jugement. Pendant que j'écris ceci, je reçois des lettres de La Haye et de Leyde, qui m'ap prennent que l'assemblée des curateurs a été dit*
férée, en sorte qu'on ne leur a point encore donné • mes lettres; et je vois qu'on fait d'une brouillerie une grande affaire. On dit que les théologiens en veulent être juges , c'est-à-dire me mettre ici en une inquisition plus sévère que ne fut jamais celle d'Espagne, et me rendre l'adversaire de leur religion ; sur quoi on voudroit que j'employasse le crédit de M. l'ambassadeur de France , et l'autorité de M. le prince d'Orange , non pas pour obtenir justice, mais pour intercéder et empêcher que mes ennemis ne passent outre. Je crois pourtant que je ne suivrai point cet avis, je demanderai seulement justice, et si je ne la puis obtenir, il me semble que le meilleur sera que je me prépare tout doucement à la retraite ; mais, quoi que je pense ou que je fasse, et en quelque lieu du monde que j'aille , il n'y aura jamais rien qui me soit plus cher que d'obéir à vos commandements, et de témoigner avec combien de zèle je suis , etc.
A M. CHlNUT.
(Lettre 36 du tomel.) ly Monsieur,
Comme je passois par ici pour aller en France, j'ai appris de M. Brasset qu'il m'avoit envoyé de vos lettres à Egmond , et bien que mon voyage soit assez pressé, je me proposois de les attendre; mais ayant été reçues en mon logis trois heures après que j'en étois parti , on me les a incontinent renvoyées. Je lésai lues avec avidité. J'y ai trouvé de grandes preuves de votre amitié et de votre adresse. J'ai eu peur en lisant les premières pages, où vous m'apprenez que M. Durier avoit parlé à la reine d'une de mes lettres , et qu'elle demandoit de la voir. Par après je me suis rassuré étant à l'endroit où vous écrivez qu'elle en a ouï la lecture avec quelque satisfaction ; et je doute si j'ai été touché de plus d'admiration de ce qu'elle à si facilement entendu des choses que les plus doctes estiment très obscures , ou de joie, de ce qu'elles ne lui ont pas déplu. Mais mon admiration1 s'est redoublée , lorsque j'ai vu la force et le poids des objections que sa majesté a remarquées touchant la
grandeur que j'ai attribuée à l'univers. Et je souhaiterais que votre lettre m'eût trouvé en mon séjour ordinaire, pourceque, y pouvant mieux recueillir mon esprit que dans la chambre d'une hôtellerie, j'aurois peut-être pu me démêler un peu mieux d'une question si difficile, et si judicieusement proposée. Je ne prétends pas toutefois que cela me serve d'excuse; et pourvu qu'il me soit permis de penser que c'est à vous seul que j'écris, afin que la vénération et le respect ne rencJent point mon imagination trop confuse, je m'efforcerai ici de mettre tout ce que je puis dire touchant cette matière.
En premier lieu, je me souviens que le cardinal de Cusa et plusieurs autres docteurs ont supposé le monde infini , sans qu'ils aient jamais été repris de l'église pour ce sujet; au contraire, on croit que c'est honorer Dieu que de faire concevoir ses œuvres fort grands; et mon opinion est moins difficile à recevoir quela leur, pourceque je ne dis pas que le monde soit infini, mais indéfini seulement. En quoi il y a une différence assez remarquable : car pour dire qu'une chose est infinie, on doit avoir quelque raison qui la fasse connoître telle, ce qu'on ne peut avoir que de Dieu seul ; mais pour dire qu'elle est indéfinie, il suffit de n'avoir point de raison par laquelle on puisse prouver qu'dle ait des bornes. Ainsi il me semble qu'on ne peut prou-
ver, ni même concevoir qu'il y ait des bornes en la matière dont le monde est composé. Car en examinant la nature de cette matière, je trouve qu'elle ne consiste en autre chose qu'en ce qu'elle a de l'étendue en longueur, largeur et profondeur, de façon que tout ce qui a ces trois dimensions est une partie de cette matière, et il ne peut y avoir aucun espace entièrement vide , c'est-à-dire qui ne contienne aucune matière , à cause que nous ne saurions concevoir un tel espace, que nous ne concevions en lui ces trois dimensions, et par conséquent de la matière. Or , en supposant le monde fini , on imagine au-delà de ses bornes quelques espaces qui ont leurs trois dimensions , et ainsi qui ne sont pas purement imaginaires , comme les philosophes les nomment , mais qui contiennent en soi de la matière , laquelle ne pouvant être ailleurs que dans le monde , fait voir que le monde s'étend au-delà des bornes qu'on avoit voulu lui attribuer. N'ayant donc aucune raison pour prouver et même ne pouvant concevoir que le monde ait des bornes, je le nomme indéfini; mais je ne puis nier pour cela qu'il n'en ait peut-être quelques unes qui sont connues de Dieu, bien qu'elles me soient incompréhensibles : c'est pourquoi je ne dis pas absolument qu'il est infini.
Lorsque son étendue est considérée en cette sorte, si on la compare avec sa durée, il me sem-
ble qu'elle donne seulement occasion de penser qu'il n'y a point de temps imaginable avant la création du monde auquel Dieu n'eût pu le créer, s'il eût voulu ; et qu'on n'a point sujet pour cela de conclure qu'il Ta véritablement créé avant un temps indéfini, à cause que l'existence actuelle ou véritable que le monde a eue depuis cinq ou six mille ans n'est pas nécessairement jointe avec l'existence possible ou imaginaire qu'il a pu avoir auparavant; ainsi que l'existence actuelle des espaces qu'on conçoit autour d'un globe (c'est-à-dire du monde supposé comme fini ) est jointe avec l'existence actuelle de ce même globë. Outre cela, si de l'étendue indéfinie du monde on pouvoit inférer Téternité de la durée au regard du temps passé , on la pourroit encore mieux inférer de l'éternité de la durée de l'avenir. Car la foi nous enseigne que bien que la terre et les cieux périront , c'est-àdire changeront de face, toutefois le monde, c'està-dire la matière dont ils sont composés, ne périra jamais; comme il paroît de ce qu'elle promet une vie éternelle à nos corps après la résurrection, et par conséquent aussi au monde dans lequel ils seront; mais de cette durée infinie que le monde doit avoir à l'avenir, on n'infère point qu'il ait été ci-devant de toute éternité , à cause que tous les moments de sa durée sont indépendants les uns des autres.
Pour les prérogatives que la religion attribue à l'homme, et qui semblent difficiles à croire, si l'étendue de l'univers est supposée indéfinîe , elles méritent quelque explication : car bien que nous puissions dire que toutes les choses créées sont faites pour nous , en tant que nous en pouvons tirer quelque usage, je ne sache point néanmoins que nous soyons obligés de croire que l'homme soit la fin delà création. Mais il dit que omnia propter tpsum (Deum) facta «tmf, que c'est Dieu seul qui est la cause finale, aussi bien que la cause efficiente de l'univers; et pouy les créatures, d'autant qu'elles servent réciproquement les unes aux autres , chacune se peut attribuer cet avantage, que toutes celles qui lui servent sont faites pour elle. Il est vrai que les six jours de la création sont tellement décrits en la Genèse , qu'il semble que l'homme en soit le principal sujet; mais on peut dire que cette histoire de la Genèse ayant été écrite pour l'homme, ce sont principalement les choses qui le regardent que le Saint-Esprit y a voulu spécifier, et qu'il n'y estparlé d'aucunes, qu'en tant qu'elles se rapportent à l'homme. Et à cause que les prédicateurs ayant soin de nous inciter à l'amour de Dieu, ont coutume de nous représenter les divers usages que nous tirons des autres créatures, et disent que Dieu les a faites pour nous, et qu'il ne nous faut point considérer les autres fins pour lesquelles on peut 10, 4
aussi dire qu'il les a faites, à cause que cela ne sert point à leur sujet, nous sommes fort enclins à croire qu'il ne les a faites que pour nous. Mais les prédicateurs passent plus outre, car ils disent que chaque homme en particulier est redevable à Jésus- Christ de tout le sang qu'il a répandu en la croix, tout de même que s'il n'étoit mort que pour un seul ; en quoi ils disent bien la vérité ; mais comme cela n'empêche pas qu'il n'ait racheté de ce même sang un très grand nombre d'autres hommes ; ainsi je ne vois point que le mystère de l'incarnation , et les autres avantages que Dieu a faits à l'homme, empêchent qu'il n'en puisse avoir fait une infinité d'autres très grands à une infinité d'autres créatures. Et bien que je n'infère point pour cela qu'il y ait des créatures intelligentes dans les étoiles, ou ailleurs, je ne vois pas aussi qu'il y ait aucune raison par laquelle on puisse prouver qu'il n'y en a point; mais je laisse toujours indécises les questions qui sont de cette sorte, plutôt que d'en rien nier ou assurer. Il me semble qu'il ne reste plus ici autre difficulté, sinon qu'après avoir cru longtemps que l'homme a de grands avantages par-dessus les autres créatures, il semble qu'on les perd tous lorsqu'on vient à changer d'opinion. Mais je distingue entre ceux dé nos biens qui peuvent devenir moindres, de ce que d'autres en possèdent de semblables, ejt ceux que cela ne peut rendre
LETTRES. 5l
moindres. Ainsi un homme qui n'a que mille pistoles seroit fort riche s'il n'y avoit point d'autres personnes au monde qui en eussent tant , et le même seroit fort pauvre s'il n'y avoit personne qui n'en eût beaucoup davantage; et ainsi toutes les qualités louables donnent d'autant plus de gloire à ceux qui les ont -, qu'elles se rencontrent en moins de personnes; c'est pourquoi on a coutume de porter envie à la gloire et aux richesses d'autrui. Mais la vertu, la science, la santé, et généralement tous les autres biens étant considérés en eux-mêmes, sans être rapportés à la gloire, ne sont aucunement moindres en nous de ce qu'ils se trouvent aussi en beaucoup d'autres ; c'est pourquoi nous n'avons aucun sujet d'être fâchés qu'ils soient en plusieurs. Or les biens qui peuvent être en tdutes les créatures intelligentes d'un monde indéfini sont de ce nombre , ils ne rendent point moindres ceux que nous possédons : au contraire lorsque nous aimons Dieu, et que par lui nous nous joignons de volonté avec toutes les choses qu'il a créées, d'autant que nous les concevons plus grandes, plus nobles, plus parfaites, d'autant nous estimons-nous aussi davantage, à cause que nous sommes des parties d'un tout plus accompli; et d'autant avons-nous plus de sujet de louer Dieu, à cause de l'immensité de ses œuvres. Lorsque l'Écriture sainte parle en divers endroits de la multitude innombrable des anges
5a LETTRES. ^
elle confirme entièrement cette opinion : car nous jugeons que les moindres anges sont incomparablement plus parfaits que les hommes. Et les astronomes , qui en mesurant la grandeur des étoiles les trouvent beaucoup plus grandes que la terre, la confirment aussi : car si de l'étendue indéfinie du monde on infère qu'il doit y avoir des habitants ailleurs qu'en la terre , on le peut inférer aussi de l'étendue que tous les astronomes lui attribuent, à cause qu'il n'y en a aucun qui ne juge que la terre est plus petite au regard de tout le ciel, que n'est un grain de sable au regard d'une montagne.
Je passe maintenant à votre question, touchant les causes qui nous incitent souvent à aimer une personne plutôt qu'une autre, avant que nous en connoissions le mérite; et j'en remarque deux , qui sont , l'une dans l'esprit , et l'autre dans le corps. Mais pour celle qui n'est que dans l'esprit, elle présuppose tant de choses touchant la nature de nos âmes, que je n'oserois entreprendre de les déduire dans une lettre; je parlerai seulement de celle du corps. Elle consiste dans la disposition des parties de notre cerveau, soit que cette disposition ait été mise en lui par les objets des sens, soit par quelque autre cause: car les objets qui touchent nos sens meuvent par l'entremise des nerfs quelques parties de notre cerveau , et y font comme certains plis,
qui se défont lorsque l'objet cesse d'agir; mais la partie où ils ont été faits demeure par après disposée à être pliée derechef en la même façon par un autre objet qui ressemble en quelque chose au précédent, encore qu'il ne lui ressemble pas en tout. Par exemple , lorsque j'étois enfant, j'aimois une fille de mon âge , qui étoit un peu louche; au moyen de quoi , l'impression qui se faisoit par la vue en mon cerveau, quand je regardois ses yeux égarés, « se joignoit tellement à celle qui s'y faisoit aussi pour émouvoir en moi la passion de l'amour, que longtemps après en voyant des personnes louches, je me sentois plus enclin à les aimer qu'à en aimer d'autres , pour cela seul qu'elles avoient ce défaut; et je ne savois pas néanmoins que ce fut pour cela; au contraire, depuis que j'y ai fait réflexion, et que j'ai reconnu que c'étoit un, défaut, je n'en ai plus été ému. Ainsi lorsque nous sommes portés à aimer quelqu'un sans que nous en sachions la cause, nous pouvons croire que cela vient de ce qu'il y a quelque chose en lui de semblable à ce qui a été dans un autre objet que' nous avons aimé auparavant, encore que nous ne sachions pas ce que c'est ; ' et, bien que ce soit plus ordinairement une perfection qu'un défaut qui nous attire ainsi à l'amour * toutefois à cause que ce peut être quelquefois un défaut, comme en l'exemple que j'ai apporté, un homme sage ne se doit pas laisser entièrement al-
1er à cette passion avant que d'avoir considéré le mérite de la personne pour laquelle nous nous sentons émus. Mais à cause que nous ne pouvons pas aimer également tous ceux en qui nous remarquons des mérites égaux , je crois que nous sommes seulement obligés de les estimer également; et que le principal bien de la vie étant d'avoir de l'amitié pour quelques uns , nous avons raison de préférer ceux à qui nos inclinations secrètes nous joignent, pourvu que nous remarquions aussi en eux du # mérite. Outre que lorsque ces inclinations secrètes ont leur cause en l'esprit, et non dans le corps, je croiç qu'elles doivent toujours être suivies ; et la marque principale qui les fait connoître , est que celles qui viennent de l'esprit sont réciproques , ce qui n'arrive pas souvent aux autres. Mais les preuves que j'ai de votre affection m'assurent si fort que l'inclination que j'ai pour vous est réciproque, qu'il faudroit que je fusse entièrement ingrat, et que je manquasse à toutes les règles que je crois devoir être observées en l'amitié, si je n'étois pas avec beaucoup de zèle , etc.
A La Haye, le 6 juin 1647.
A MADAME ÉLIZABETH
PRINCESSE PALATINE, etc.
( Lettre ao du tome I. )
Madame,
Passant par La Haye pour aller, en France, puis* que je ne puis y avoir l'honneur de recevoir vos commandements , et vous faire la révérence, il me semble que je suis obligé de tracer ces lignes, af^ d'assurer votre altesse que mon zèle et ma dévo tion ne changeront point , encore que je change de terre. J'ai reçu depuis deux jours une lettre de Suède , de monsieur le résident de Fraiïce qui est là , où il me propose une question de la part de la reine, à laquelle il m*a fait coniaôître en lui montràht ina réponse à une autre lettre qu'il m'avoit ci-devant envoyée; et la façon dont il décrit cette reine, avec les discours qu'il rapporte d'elle, me la font tellement estimer, qu'il me semble que vous seriez di* gnes de la conversation l'une de l'autre ; et qu'il y
1 « Cette lettre est du 7 juin 1647, car elle est écrite. le. lendemain de la 36e da tome I , adressée à M. Chamit, et fixement datée du G juin 1647.*»
en a si peu au reste du monde qui en soient dignes, qu'il ne serait pas malaisé à votre altesse de lier une fort étroite amitié avec elle ; et qu'outre le contentement d'esprit que vous en auriez , cela pourrait être à désirer pour diverses considérations. J'avois écrit ci-devant à ce mien ami, résident en Suède , en répondant à une lettre où il parloit d'elle, que je ne trouvois pas incroyable cequ'ilm'en disoit, à cause que l'honneur que j'avois de connoître votre altesse , m'avoit appris combien les personnes de grande naissance pouvoient surpasser les autres, etc. Mais je ne me souviens pas si c'est, en la lettre qu'il lui à fait voir, ou bien en une autre précédente ; et pourcequ'il est vraisemblable qu'il lui fera voir dorénavant les lettres qu'il recevra de moi, je tâcherai toujours d'y mettre quelque chose qui lui donne sujet de souhaiter l'amitié de votre altesse, si ce n'est que vous me le défendiez. On a fait taire les théologiens qui me vouloient nuire , mais en les flattant, et en se gardant de les offenser le plus qu'on a pu , ce qu'on attribué maintenant au temps; mais j'ai peur que ce temps durera toujours, et qu'on leur lairra prendre tant de pouvoir, qu'ils seront insupportables. On achève l'impression de mes Principes en françois , et pourceque c'est l'Épître qu'on imprimera la dernière , j'en envoie ici la copie à votre altesse, afin que s'il y a quelque chose qui ne lui agrée pas, et qu'elle
juge devoir être mis autrement, il lui plaise me faire la faveur d'en avertir celui qui sera toute sa vie, etc.
A. MADAME ÉLIZABETH
PKINCESSE PALATINE, etC. ».
(Lettre 21 du tome I.) Madame ,
Mon voyage ne pouvoit être accompagné d'aucun malheur, puisque j'ai été si heureux en le faisant que d'être en la souvenance de votre altesse : la très favorable lettre qui m'en donne des marques est la chose la plus précieuse que je pusse recevoir en ce pays. Elle m'auroit entièrement rendu heureux, si elle ne m'avoit appris que la maladie qu'avoit votre altesse auparavant que je partisse de La Haye lui a encore laissé quelques restes d'indisposition en l'estomac. Les remèdes qu'elle a choisis, à savoir la diète et l'exercice, sont à mon avis
» « Il est constant, par la fin de cette lettre, qu'elle est datée de Paris; et comme il partit de Paris vers le i5 juillet pour la Bretagne et le Poitou, il est clair que cette lettre a été écrite de Paris vers le 10 juillet 1647.»
les meilleurs de tous, après toutefois ceux de l'âme, qui a sans doute beaucoup de force sur le corps , ainsi que montrent les grands changements que la colère, la crainte et les autres passions excitent en lui. Mais ce n'est pas directement par sa volonté qu'elle conduit les esprits dans les lieux où ils peuvent être utiles ou nuisibles , c'est seulement en voulant ou pensant à quelque autre chose : car la construction de notre corps est telle , que certains mouvements suivent en lui naturellement de certaines pensées ; comme on voit que la rougeur du visage suit de la honte, les larmes de la compassion , et les ris de la joie. Et je ne sache point de pensée plus propre pour la conservation de la santé, que celle qui consiste en une forte persuasion et ferme créance que l'architecture de nos corps est si bonne , que lorsqu'on est une fois sairi , on ne peut pas aisément tomber malade , si ce n'est qu'on fasse quelque excès notable , ou bien que l'air ou les autres causes extérieures nous nuisent ; et qu'ayant une maladie, on peut aisément se remettre par la seule force de la nature, principalement lorsqu'on est encore jeune. Cette persuasion est sans doute beaucoup plus vraie et plus raisonnable que celle de certaines gens qui , sur le rapport d'un astrologue ou d'un médecin, se font accroire qu'ils doivent mourir en certain temps , et par cela seul deviennent malades, et même en
meurent assez souvent, ainsi que j'ai vu arriver à diverses personnes. Mais je ne pourrais manquer d'être extrêmement triste, si je pensois que l'indisposition de votre\altesse durât encore; j'aime mieux espérer qu'elle est toute passée; et toutefois le désir d'en être certain me fait avoir des passions extrêmes de retourner en Hollande. Je me propose de partir d'ici dans quatre ou cinq jours pour passer en Poitou et en Bretagne, ou sont les affairesqui m'ont amené; mais sitôt que je les aurai pu mettre un peu en ordre , je ne souhaite rien tant que de retourner vers les lieux où j'ai été si heureux que d'avoir l'honneur de parler quelquefois à votre altesse : car bien qu'il y ait ici beaucoup de personnes que j'honore et estime, je n'y ai toutefois encore rien vu qui me puisse arrêter. Et je suis au-delà de tout ce que je puis dire , etc.