‹ Œuvres de Descartes (volume 5)Chapitre 23 sur 63 · A M. MORUS · texte numérisé non relu

A M. MORUS

(Lettre 67 du tome I. Version.) ^ ,

Monsieur,

Les louanges dont vous o}e comblez spnt plutôt des marques de votre bonté qu'un effet de moa mérite, qui ne sauroit jamais les égaler.

Cette bienveillaçcc que vous m'accordez, et <$lgje dois à la lecture que vous avez faite de irçes> écrits , me découvre si à plein la candeur et la générosité de votre âme., qu'elle vous a gagné toute mon amitié, quoique je n'aie pas l'honneur de vous connoître d'ailleurs; c'est pourquoi je me ferpi un véritable plaisir de répondre à vos questions.. Vot;re première difficulté est sur la définition ducorp^, que j'appelle une substance étendue, et q^ie vous aimeriçz mieux nommer une substance sensible,

1^4 lettres.

tactile, ou impénétrable; mais prenez garde, s'il vous plaît, qu'en disant une substance sensible , Vous ne la définissez que par le rapport qu'elle a à nos sens, ce qui n'en explique qu'une propriété, au lieu de comprendre l'essence entière des corps, qui , pouvant exister quand il n'y auroit point d'hommes , ne dépend pas par conséquent de nos sera., Jty jiqf tot$ /donc. pas. pourquoi voœ dites qu'il est absolument nécessaire que toute matière soit sensible; au contraire , il nry en a point qui ne soit entièrement insensible, si elle est divisée en parties beaucoup plus petites que celles de nos nerfs , et si elles ont d'ailleurs chacune en particulier un mouvement assez rapide. ,

A l'égard de ma preuve, que vous appelez louche ét'' presque sophistique, Je ne l'ai employée que jibur réfuter la proposition de ceux qui croient avec vous que tout corps est sensible, ce que je fais, £mott avis; chine manière claire et démonstrative; car un corps peut conserver toute sa nature corporelle , bien que les sens ia'y aperçoivent ni ritoôltesée, ni dureté , ni froideur, ni chaleur, ni enfîh atoctkhe autre qualité sensible.

fl A.brégard dfe Ferreur que vous semblez vouloir itt!attribuér pàt là comparaison que vous faites de a cire, qui peut bien à la vérité n'être ni carrée ni rônde, mais qui ne peut pas absolument n'avoir point dfe figure , faites , s'il vous plaît, attention

an principe que j'ai établi , qûe toutes les qualités sensibles du corps consistent dans le seul mouvement , ou le seul repos de ces petites parties ; ainsi, pour tomber dans Terreur dont vous parlez, j'àûrois dû soutenir que le corps peut exister sans que ses petites parties se meuvent ou soient en repos: c'est ce qui ne m'est jamais venu dans l'esprit; donc on ne définit pas bien le corps une * substance sensible.

Voyons présentement si on ne pourroit pas mieux le définir une substance impénétrable ou tactile dans le sens que vous l'expliquez. Mais encore uû coup , ce pouvoir d'être touché , ou cette impénétrabilité dans le corps, «st seulement comme la faculté de rire dans Fhomme, le proprium quarto modo des règles communes de la logique : mais cé n'est pàs sa différence véritable et essentielle , qui , selon moi, consiste dans l'étendue; et par conséquent comme on ne définit point l'homme un animal risible, mais raisonnable, on ne doit pas aussi définir le corps par son impénétrabilité, mais pair retendue, d'autant plus que la faculté 'dè toucher et l'impénétrabilité ont relation à des parties, et* présupposent daris notre esprit l'idée d'un corps divisé ou terminé, au lieu que nous pouvons fort bien concevoir un corps continu d'utié grandeur indéterminée ou indéfinie ; d'ans lequèl ôn rie considère1 que l'étendue. Mais Dieu, dites-Vous, un

ange, et tout ce qui subsiste par soi-même estétendu , ainsi votre définition est plus étendue que le défini. Je n'ai pas coutume de disputer sur les mots; c'est pourquoi si l'on veut que Dieu soit en un sens étendu, parcequ'il est partout, je le veux bien.: mais je nie qu'en Dieu, dans les anges, dans notre âme, enfin en toute autre substance qui n'est pas corps, il y ait une vraie étendue, et telle que tout le monde la conçoit; car par un être étendu on entend communément quelque chose qui tombe sous l'imagination ; que ce soit un être de raison ou un être réel, cela n'importe. Dans cet être qn peut distinguer par l'imagination plusieurs parties d'une grandeur déterminée et figurée, dont l'une n'est point Vautre ; en sorte que l'imagination peut en transférer Tune en la place de l'autre, sans qu'on en puisse pourtant imaginer deux à la fois dans le même lieu. On n'en sauroit dire autant de Dieu ni de notre âme, car ni l'un ni l'autre n'est du ressort de l'imagination , mais simplement de l'intellection,et on ne sauroit les séparer par , parties , surtout en parties qui aient des grandeurs et des figures déterminées. Enfin nous comprenons aisément que l'âme, Dieu, et plusieurs anges ensemble, peuvent être en même temps dans le même lieu ; d'où l'on conclut visiblement que nulles sub- * stances incorporelles ne sauraient être proprement étendues, etqu'qn ne peut les concevoir que comme

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une certaine vertu ou force, qui, bien qu'appliquée à des choses étendues, ne sont pas pour cela étendues, comme le feu est dans le fer rouge, sans qu'on puisse dire pour cela que le feu est fer. Si quelques uns confondent l'idée de la substance avec la chose étendue, cela vient du préjugé où ils sont que tout ce qui existe ou est intelligible, est en même temps imaginable. En effet, rien ne tombe sous l'imagination qui ne soit en quelque manière étendu ; et comme on peut dire que la santé ne convient qu'à l'homme seul, quoiqu'on puisse dire par analogie que la médecine , l'air tempéré , et plusieurs autres choses sont saines; ainsi, je dis qu'il n'y a d'étendue que dans les choses qui tombent sous l'imagination, comme ayant des parties distinctes les unes des autres, et qui sont d'une grandeur et d'une figure déterminées , quoiqu'on nomme aussi d'autres choses étendues, mais seulement par analogie.

A l'égard de votre seconde difficulté , si nous examinons ce que c'est que cet être étendu que j'ai écrit, nous trouverons que ce n'est autre chose que l'espace que le vulgaire croit être quelquefois plein , quelquefois vide , quelquefois réel , d'autres fois imaginaire; car dans un espace, quelque vide qu'on se l'imagine , on se figure aisément différentes parties de grandeur et de figure déterminées, et on les peut transférer par un effet de la mêmç

imagination les unes dans le lieu des autres * mais on n'en sauroit concevoir en aucune manière deux se pénétrer mutuellement ensemble dans le même lieu , parcequ il répugne au bon sens que cela arrive, et qu'aucune partie de l'espace ne soit ôtée-Or, comme je faisois attention que des propriétés si réelles ne pouvoient se trouver que dans un corps réel, j'ai osé assurer qu'il n'y avoit aucun espace absolument vide, et que tout être étendu étoit véritablement corps; en quoi je n'ai pas fait difficulté d'être d'un sentiment contraire à celui de ces grands hommes dont vous parlez : je veux dire Épîcure, Démocrite et Lucrèce; car j'ai vu que, bien loin de s'attacher à une raison solide, ils se sont laissés entraîner aux préjugés communs de^ l'enfance ; car bien que nos sens ne nous représentent pas toujours les corps qui sont hors de nous tels qu'ils sont absolument selon le rapport qu'ils ont avec nous, et qu'ils peuvent nous être utiles ou nuisibles (comme j'ai dit dans l'art. 3 de la seconde partie, pag, 67), nous avons cependant porté ce jugement dans notre enfance , qu'il n'y a dans le monde que ce que les sens nous représentent; qu'ainsi il n'y avoit point de corps qui ne fût sensible , et que tout lieu où nous ne sentons rien étoit vide. Puisque Épicure, Démocrite et Lucrèce ont donné dans ce préjugé comme les autres, je ne dois rien à leur autorité.

Mais je suis surpris qu'avec toute votre pénér t ration, et voyait d'ailleurs que vous ne sauriez nier que tout espace ne soit rempli de » quelque substance R puisqu'il a réellement toutes les propriétés de l'étendue , vous auniez mieux dire que l'étendue divine remplit l'espace où il n'y juil corps , que d'avouer qu'il ne peut y Avoir absolument d'espace sans corps; car, comme j'ai dû ci-dessus, cette prétendue extension de Dieu ne sauroit être en aucune manière le sujet des pror priétés véritables qye nous apercevons distinb- . tement en tout espace; car enfin Dieu ne peut tomber sous TitnagiUation , on nie peut distinguer en lui des parties qui soient figurées et qu'on puisse mesurer. Vous n'avez point de peine;, dites-vous, à croire qu'il n'y a pas naturellement de vide; mais vous voudriez sauver la puissance divine, qui en ôtant tout ce qui est dans un vase, peut, selon vous, empêcher que ses côtés ne se réunissent.

Je sais que mon Intel lige nce est finie yet que 1& pouvoir de Dieu est infini, ainsi je n'y prétends pas mettre de bornes ; mais je me contente d'examiner ce que je puis concevoir ou non , et je me garde bien de porter aucun jugement contraire à ma perception: c'est pourquoi j'assure hardiment que Dieu peut faire tout ce que je conçois possible, sans avoir la témérité de dire qu'il ne peut

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pas foire ce qui répugne à ma manière de cottce* voir : je dis seulement, cela impKque contradiction. Ainsi, voyant qu'il répugne à ma manière d'e concevoir qu'on ôte tout corps <Fun vase , et qu'il y reste cependant une étendue que je ne conçois pas autrement que je eoncevois auparavant le corps qui y étoît contenu, je dis qu'il implique contradiction qu'une telle étendue y reste après que le corps en a été été , et que par conséquent les côtés d'u» vase doivent se rapprocher , ce qui s'accorde avec mes autres opinions ; car je dis ailleurs que tout mouvement est en quelque façon circulaire; d'où il s'ensuit qu'on ne comprend pas bien distinctement que Dieu ôte toute la matière d'un vase, sans qu'un autre corps ou du moins les côtés du vase prennent sa place par un mouvement circulaire. 1

3. C'est dans le même sens que je dis aussi qu'il y a de la contradiction k dire qu'il y ait des atomes qûe l'on conçoive étendus , et en même temps indivisibles , parceque , bien que Dieu ait pu les former tels qu'aucune créature ne peut les diviser certainement , nous ne pouvons comprendre qu'il ait pu se priver de la faculté de les diviser lui-même. Pour votre comparaison, que ce qui est fait ne sauroit ne pas l'être , elle n'est point du tout juste. Nous ne prenons pas pour marque d'impuissance quand quelqu'un ne peut

pas. foire ce que hom ne comprenons pas être possible, mais seulement lorsqu'il ne peut pas faire quelque chose que nous concevons clairement être possible. Or nous concevons que la division d'un atome est une chose possible , puisque nous le concevons étendu ; ainsi , si nous jugeons que Dieu ne peut pas faire ce que nous concevons pourtant être possible, nous ne concevons pas de la même manière qu'il puisse se faire que ce qui à été fait ne le soit pas ; au contraire, nous concevons bien clàiremeitf que cela est impossible, et qu'ainsi il n'y a aucun défaut de puissance en Dieu de ce qu'il ne le fait pas. A l'égard de la divisibilité de la matière, ce n'est pas la . même chose ; car bien que je ne puisse pas compter toutes les parties en quoi elle est divisible, et que par conséquent je çlise que leur nombre est indéfini , cependant je ne saurois assurer que Dieu ne puisse jamais terminer cette division , parceque je sais que Dieu peut faire plus que je ne saurois comprendre , et j'ai même avoué dans l'article 34 , page 98 , que cette division indéfinie de certaines parties de la matière devoit arriver,

4. Ne regardez point comme une modestie affectée , mais comme une sage précaution , à mon avis, lorsque je dis qu'il y a certaines choses plutôt indéfinies qu'infinies; car il n'y a que Dieu seul que je conçoive positivement infini. Pour le reste,

comme l'étendue du monde, le nombre des parties divisibles de la matière , et autres semblables, j'avoue ingénument que je ne sais point si elles sont absolument infinies ou non : ce que je sais*, Vest que je n'y connois aucune fin , et à cet égard je les appelle indéfinies. 1

Et bien que notre esprit ne soit ni la règle des choses ni celle de la vérité , du moins doit - il l'être de ce que nous affirmons ou nions : en effet, rien de plus absurde et de plus inconsidéré que de vouloir porter un jugement sur des choses auxquelles, de notre propre aveu, nos perceptions ne sauraient atteindre.

Or je suis surpris que non seulement vous sembliez vouloir le faire, puisque vous dites, si l'étendue est seulement infinie par rapport à nous, elle sera véritablement finie , etc. , mais que vous imaginiez encore une étendue divine qui aille audelà de celle des corps; car c'est supposer que Dieu a des parties séparées les unes des autres f qu'il est divisible , et que toute l'essence des corps lui convient entièrement/

Mais pour lever tous vos doutes , lorsque je dis que l'étendue de la matière est infinie , je crois que cela suffit vpour empêcher qu'on ne s'imagine un lieu au-delà d'elle , où les petites parties de mes tourbillons puissent s'échapper ; car quelque part où Ton conçoive ce lieu -là, il y a selon moi

quelque matière, parcequen disant qu'elle est étendre d'une manière iftdéfinie , je dis qu'elle 6 'étend au-de^à de tout ce que nous pouvons

concevoir.

Cependant je crois qu'il y a une grande différence entre l'amplitude ou la grandeur de cette étendue corporelle et celle de Dieu que je ne nomme point étendue , parcequ a proprement parler il ji'y en a point ep lui, mais seulement immensité de substance ou d'essence * c'est pourquoi j'appelle celle-ci simplement infinie, et l'autre indéfinie.

Au reste je n'admets point ce que vous m'accordez honnêtement , que mes autres opinions peuvent subsister indépendamment de l'étendue de la matière ; car, selon moi, c'est là un des principaux fondements de ma Physique t et j'ajoute que rien ne me sauroit satisfaire dans cette science, que ce qui comprend cette nécessité logique ou contradictoire , comme vous l'appelez , c'est-à-dire nécessité où nous conduit notre raisonnement, pourvu que vous en exceptiez ce que l'on ne peut connoître que par la seule expérience , comme qu'il n'y a qu'un soleil, qu'une lune autour de cette terre, etc.

Et comme vous n'êtes pas éloigné de mes sentiments pour le reste , j'espère que vous admettrez facilement ceux-çi , si vous considérez que c'est un

préjugé de ne pas regarder comme vraîe substance corporelle tout être étendu qui n'a rien qui frappe les sens., et de lui donner seulement le nom de vide; enfin qu'il n'y a aucun corps qui ne soit sensible , et qu'il n'y a aucune substance qui ne tombe sous l'imagination , et qui par conséquent ne soit étendue.

Mais le plus grand de tous les préjugés que nous ayons retenu de notre enfance, est celui decroireque les bêtes pensent. La source de notre erreur vient d'avoir vu que plusieurs membres des bêtes n'étoient pas bien différents des nôtres pour la figure et les mouvements, et d'avoir cru que notre âme étoit le principe de tous les mouvements qui sont en nous, qu'elle donnoit le mouvement au corps, et qu'elle étoit la cause de nos pensées. Cela supposé , nous n'avons point fait de difficulté de croire qu'il y eût dans les bêtes quelque âme semblable à lajnôtre; mais ayant pris garde, après y avoir bien pensé, qu'il faut distinguer deux différents principes de nos mouvements, l'un tout-à-fait mécanique et corporel , qui ne dépend que de la seule force des esprits animaux et de la configuration des parties, et que l'on pourroit appeler âme corporelle, et l'autre incorporel, c'est-à-dire l'esprit ou l'âme-, que vous définissez une substance qui pense, j'ai cherché avec grand soin si les mouvements des animaux provenoient de ces deux principes ou d'un

seul. Or, ayant connu clairement qu'ils pouvoient venir d'un seul, c'estrà-dire du corporel et du mécanique, j'ai tenu pour démontré que nous ne pouvions prouver en aucune manière qu'il y eût dans les animaux une âme qui pensât. Je ne m'arrête point à ces tours et finesses des chiens et des renards, ni à toutes les choses que les bêtes font, ou par crainte, ou pour attraper à manger , ou enfin pour le plaisir : je m'engage à expliquer tout cela très facilement par la seule conformation des membres des animaux. Cependant , quoique je regarde comme une chose démontrée qu'on ne sauroit prouver qu'il y ait des pensées danà les bêtes , je ne crois pas qu'on puisse démontrer que le contraire ne soit pas, parceque Fesprit humain ne peut pépétrer dans le cœur pour savoir ce qui s'y passe : mais en examinant ce qu'il y a de plus probable là- dessus, je ne vois aucune raison qui prouve que les bêtes pensent, si ce n'est qu'ayant des yeux, des oreilles, une langue, et les autres organes des sens tels que nous, il est vraisemblable quelles ont du sentiment comme nous, et que comme la pensée est enfermée dans le sentiment que noufc avons , il faut attribuer au leur une pareille pensée. Or, comme cette raison est k la portée de tout le monde, elle a prévenu tous les esprits de l'enfance. Mais il y en a d'autres plus fortes , et en plus grand nombre, pour le sentiment contraire, qui ne se

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présentent pas. si facilement à l'esprit de tout le monde; comme, par exemple, qu'il est plus probable de faire mouvoir comme des machines les vers de terre, les moucherons , les chenilles, et le reste des animaux, que de leur donner une âme iramortelle.

Parcequ'il est certain que dans le corps des animaux, ainsi que dans les nôtres, il y a des os , des nerfs, des muscles, du sang, des esprits animaux , et autres organes disposés de telle sorte qu'ils peuvent produire par eux-mêmes, sans le secours d'aucune pensée, tous les mouvements que nous observons dans îes animaux, ce qui paroît dans les mouvements convulsifs, lorsque, malgré l'âme même, la machine du corps se meut souvent avec plus de violence et en plus de différentes manières qu'il n'a coutume de le faire avec le secours de la volonté : d'ailleurs, parcequ'il est conforme à la raison que l'art imitant la nature , et les hommes pouvant construire divers automates, où il se trouve du mouvement sans aîucune pensée, la nature puisse dé son côté prodtlire ces automates, et bièn plus^ excellents , conimé les Bt-iïtes*, que ceux qui viennent demain d'homme, surtout ne voyant aucune rai^ph pour laquelle là pensée doive se trouver partout où nous voyons une conformation de membres telle que celle des animaux, et qu'il est plus surprenant qu'il y ait une âflfie dans chaque

corps humain, que de n'en point trouver dans les bêtes*

Mais la principale raison, selon moi, qui peut nous persuader que les bêtes sont privées de raison;, est que , bien que parmi celles d'une même espèce Igs unes "soient plus parfaites que les autres , comme dans les hommes , ce qui se remarque particulièrement dans les chevaux et dans les chiens, doat les uns ont plus de disposition que les autres à retenir ce qu'on leur apprend , et bien qu'elles nous fassent toutes connoître clairement Leurs* mouvements naturels décolère, de crainte, de faim, èt d'autres semblables, ou par la voix, ou par d'autres mouvements du corps , on n'a point cependant «ncore observé qu'aucun animal fût parvenu à ce degré de perfection d'user d'un véritable langage , c'est-à-dire qui nous marquât par la voix, ou par d'autres signes , quelque chose qui pût se rapporter plutôt à' la seule pensée qu'à un mouvement naturel-; car la parole est Tunique signe et la seule marque assurée de la pensée cachée et renfermée dans le corps; or tous les hommes les plus stupides et les plus insensés, ceux mêmes qui sont privés des organes de la langue et de la parole, se servent de signes, au lieu que les bêtes ne font rien de semblable /ce que l'on peut prendre pour la véritable différence entre l'homme et la bête.

Je passe, pour abréger, les autres raisons qui ôtept

la pensée aux bêtes. Il faut pourtant remarquer que je parle de la pensée , non de là vie, ou du sentiment; car je n'ôte la vie à aucun animal, ne la faisant consister que dans la seule chaleur du cœur. Je ne leur refuse pas même le sentiment autant qu'il dépend des organes du corps. Ainsi mon opinion n'est pas si cruelle aux animaux qu'elle est favorable aux hommes , je dis à ceux qui ne sont point attachés aux rêveries de Pythagore, puisqu'elle les garantit du soupçcm même de crime quand ils mangent ou tuent les animaux.

Je me suis peut-être plus étendu qu'il ne falloit, et que la vivacité de mon esprit ne le demandoit mais j'ai voulu vous montrer par là que, de toutes les objections qu'on m'a faites jusques ici, il n'y en a aucunes qui m'aient été aussi agréables que les vôtres , et que vos manières honnêtes et votre candeur vous ont entièrement gagné celui qui à un attachement inviolable pour tous les amateurs de la véritable philosophie. Je suis, etc.

A Egmont, près d'Amart, le 5 février 1649.

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