A LÀ REINE DE SUÈDE
(Lettre iTt du tome III.) Madame,
J'ai appris de M. Chanut qu'il pkit à votrte majesté que j'aie l'honneur de lui exposer l'opinion
que j'ai touchant le souverain bien , considéré au sens que les philosophes anciens en ont parlé; et je tiens ce commandement pour une si grande faveur, que le désir que j'ai d'y obéir me détourne de toute autre pensée, et fait que sans excuser mon insuffisance , je mettrai ici en peu de mots tout ce que je pourrai çavoir sur cette matière. On peut considérer la bonté de chaque chose en elle-même , sans la rapporter à autrui , auquel sens il est évident que c'est Dieu qui est le souverain bien , pourcequ'il est incomparablement plus parfait que les créatures; mais on peut aussi la rapporter à nous , et en ce sens je ne vois rien que nous devions estimer bien, sinon ce qui nous appartient en quelque façon , et qui est tel que c'est perfection pour nous de l'avoir. Ainsi -les philosophes anciens, qui, n'étant point éclairés de la lumière de la foi , ne savoient rien de la béatitude surnaturelle , ne considéroient que les biens que nous pouvons posséder en cette vie, etc'étoit entre ceux là qu'ils cherchoient lequel étoit le souverain, c'est-à-dire le principal et le plus grand. Mais afin que je le puisse déterminer, je considère que nous ne devons estimer biens à notre égard que ceux que nous possédons , ou bien que nous avons pouvoir d'acquérir; et cela posé, il me semble que le souverain bien de tous les hommes ensemble est un; ^mas
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ou un assemblage de tous les biens , tant de l'âme que du corps et de la fortune , qui peuvent être ^n quelques hommes ; mais que celui d'un chacun en particulier est tout autre chose, et qu'il ne consiste qu'en une ferme volonté de bien faire, et au contentement qu'elle produit: dont la raison est que je ne remarque aucun autre bien qui me semble si grand , ni qui soit entièrement au pouvoir d'un chacun. Car pour les biens du corps et de la fortune , ils ne dépendent point absolument de nous: et ceux de l'âme se rapportent tous à deux chefs, qui sont, l'un de connoître , et l'autre de vouloir ce qui est bon ; mais la connoissance est souvent au-delà de nos forces; c'est pourquoi il ne reste que notre volonté dont nous puissions absolument disposer. Et je ne vois point qu'il soit possible d'en disposer mieux , que si l'on a toujours une ferme et constante résolution de faire exactement toutes les choses que Ton jugera être les meilleures, et d'employer toutes les forces de son esprit à les bien connoître ; c'est en cela seul que consistent toutes les vertus; c'est cela seul qui, à proprement parler , mérite de la louange et de la gloire; enfin, c'est de cela seul que résulte toujours le plus grand et le plus solide contentement de la vie : ainsi j'estime que c'est en cela que consiste le souverain bien. Et par ce moyen je pense accorder les
deux plus contraires et plus célèbres opinions des anciens, à savoir celle de Zénon , qui Fa mis en la vertu ou en l'honneur , et celle dTîpicure , qui Ta mfc au contentement auquel il a donné le nom de volupté. Car comme tous les vices ne viennent que de l'incertitude et de la foiblesse qui suit l'ignorance, et qui fait naître les repentirs; ainsi la vertu ne consiste qu'en la résolution et la vigueur avec laquelle on se porte à faire les choses qu'on croit être bonnes, pourvu que cette vigueur ne vienne pas d'opiniâtreté , mais de ce qu'on sait les avoir autant examinées qu'on en a moralement de pouvoir; et bien que ce qu'on fait alors puisse être mauvais, on est assuré néanmoins qu'on fait son devoir; au lieu que si on exécute quelque action de vertu, et que cependant on pense mai faire, ou bien qu'on néglige de savoir ce qui en est, on n'agit pas en homme vertueux. Pour ce qui est de l'honneur et de la louange, on les attribue souvent aux autres biens de la fortune; mais pourceque je m'assure que votre majesté fait plus d'état de sa vertu que de sa couronne , je ne craindrai point ici de dire qu'il ne me semble pas qu'il y ait rien que cette vertu qu'on ait juste raison de louer. Tous les autres biens méritent seulement d'être estimés , et non point d'être honorés ou loués , si ce n'est en tant qu'on présuppose qu'ils sont acquis ou obtenus de Dieu , par le bon usage du libre ar-
bitre ; car l'honneur et la Iduange est une espèce de récompense, et il n'y a rien que ce qui dépend de la volonté qu'on ait sujet de récompenser ou de punir. Il me reste encore ici à prouver que c'est de ce bon usage du libre arbitre que vient le plus grand et le plus solide contentement de la vie , ce qui me semble n'être pas difficile, pourceque considérant avec soin en quoi consiste la volupté ou le plaisir, et généralement toutes les sortes de contentements qu'on peut avoir, je remarque en premier lieu qu'il n'y en a aucun qui ne soit entièrement en lame, bien que plusieurs dépendent du corps; de même que c'est aussi l'âme qui voit , bien que ce soit par l'entremise des yeux. Puis je remarque qu'il n'y a rien qui puisse donner du contentement à l'âme, sinon l'opinion qu'elle a déposséder quelque bien , et que souvent cette opinion n'en est qu'une représentation fort confuse, et même que son union avec le corps est cause qu'elle se représente ordinairement certains biens incomparablement plus grands qu'ils ne sont; mais que si elle connoissoit distinctement leur juste valeur, son contentement seroit toujours proportionné à la grandeur du bien dont il procéderoit. Je remarque aussi que la grandeur d'un bien à notre égard ne doit pas seulement être mesurée par la valeur de la chose en quoi il consiste, mais principalement aussi par la façon dont il se rapporte à nous;
et qu'outre que le libre arbitre est de soi la chose la plus noble qui puisse être en nous , d'autant qu'il nous rend en quelque façon pareils^ à Dieu, et semble nous exempter de lui être sujets, et que par conséquent son bon usage est le plus grand de tous nos biens , il est aussi celui qui est le plus proprement nôtre, et qui nous importe le plus; d'où il suit que ce n'est que de lui que nos plus grands contentements peuvent procéder ; aussi voiton , par exemple , que le repos d'esprit et la satisfaction intérieure que sentent en eux-mêmes ceux qui savent qu'ils ne manquent jamais à faire leur mieux, tant pour connoître le bien que pour l'acquérir, est un plaisir sans comparaison plus doux , plus durable et plus solide que tous ceux qui viennent d'ailleurs. J'omets encore ici beaucoup d'autres choses , pourceque me représentant le nombre des affaires qui se rencontrent en la conduite d'un grand royaume , et dont votre majesté prend ellemême les soins, je n'ose lui demander plus longue audience ; mais j'envoie à monsieur Çhanut quelques écrits où j'ai mis mes sentiments plus au long touchant la même matière , afin que s'il plaît à votre majesté de les voir, il m'oblige de les lui |jrésenter , et que cela aide à témoigner avec combien de zèle et de dévotion je suis , etc.
D'Egmond, ce a o novembre 1647.
A M. CHANUÏ.
(Lettre a du tome II.)
Monsieur,
Il est vrai que j'ai coutume de refuser d'écrire mes pensées touchant la morale, et cela pour deux raisons : Tune, qu'il n'y a point de matière d'où les malins puissent plus aisément tirer des prétextes pour calomnier ; l'autre , que je crois qu'il n'appartient qu'aux souverains, ou à ceux qui sont autorisés par eux, de se mêler de régler les moeurs des autres. Mais ces deux raisons cessent en l'occasion que vous m'avez fait l'honneur de roè donner en m'écrivant , de la part de l'incomparable reine auprès de laquelle vous êtes, qii*it lui plaît que je lui écrive mon opinion touchant le souverain bien ; car ce commandement m'autorise assez, et j'espère que ce que j'écris? ne serâ vu que d'elle et de vous : è'est pourquoi je souhaite avec tant de passion de lui obéir que, tant s'en faut que je mé réserve, je voudrois pouvoir entasser 'en une lettre tout ce que j'àî jamais pensé sur ce sujet. En effet , j'ai voulu'mettre tant de choses en celle que je me suis hasardé de lûi écrirej que j'ai peur de n'y avoir
rien assez expliqué; mais, pour suppléer à ce défaut, je vous envoie un recueil de quelques autres lettres, où j'ai déduit plus au long les mêmes choses; et j'y ai joint un petit Traité des Passions, qui n'en est pas la moindre partie : car ce sont principalement elles qu'il faut tâcher de connoître pour obtenir le souverain bien que j'ai décrit. Si j'avois aussi osé y joindre les réponses que j'ai eu l'honneur de recevoir de la princesse à qui ces lettres sont adressées, ce recueil auroit été plus accom*pli; et j'en eusse encore pu ajouter deiix ou trois des miennes , qui ne sont pas intelligibles sans cela : mais j'aurois dû lui en demander permission , et elle est maintenant bien loin d'ici. Au resté, je.ne vous prie point de présenter d'abord ce recueil à. là reine, car j'aurois peur de ne pas gâirder assez le respect et la vénération que je dois à sa majesté, si je lui envoyois des lettres que j'ai faites pour une autre personne, plutqt que de lui écrire àellemêiïie ce que je pourrai juger lui être agréable; mais si vous trouvez bon de lui en parler*; disant que c'est à vous que je les ai envoyées , et ^'après cela elle désire de les voir, je serai libre de ce scrupule; et je me suis persuadé qu'il lui sera peutêtre plus agréable de voir ce quç j'ai ainsi ^qrit k une autre , que s'il lui avoit été adressé , pqur&e* quelle pourra s'assurer davantage que je n'ai rjen changé ou déguisé en sa considération. Mais je
vous prie que ces écrits ne tombent point, s'il est possible, en d'autres mains, et de vous assurer que je suis autant que je puis être, etc.
D'Egmoat, ce aa novembre 1647.
A MADAME ELISABETH
'£I1P*INCESSE PALATINE, etc. «.
(lettre 3i du tome h) Madame,
Puisque j'ai déjà pris la liberté d'avertir votre altesse de la correspondance que j'ai commencé d'avoir en Suède, je pense être obligé de continuer, èt de lui dire que j'ai reçu depuis peu des lettres de l'ami que j'ai en ce pays-là,par lesquelles il m'apprend que la teine ayant été à Upsal, où est l'âcadémie dn pays, elle a voit voulu entendre une harangue du professeur en l'éloquence qu'il estime pour le plus habite et le plus raisonnable de cette académie, et qu'elle lui avoit donné pour son sujet à discourir du souverain bien Aé cette vie : mais
« « Comme la lettre à la reine de Suède est écrite du ao novembre 1647, et que celle-ci. est écrite le lendemain on deux jours après, on pent aisément s'en convaincre par la seule lecture de cette lettré, je la fixe an ao novembre 1647* *
qu'après avoir ouï cette harangue, elle avoit dit que ces gens-là ue faisoient qu'effleurer les matières, et qu'il en faudroit savoir mon opinion; à quoi il lui avoit répondu qu'il Savoit que j'étois fort retenu à écrire de telles matières; mais que , s'il plaisoit à sa majesté qu'il me la demandât de sa part, il ne croyoit pas que je manquasse à tâcher de lui satisfaire ; sur quoi elle lui avoit très expressément donné charge de mé la demander, et lui avoit fait promettre qu'il m'en écriroit au prochain ordinaire; en sorte qu'il me conseille d'y répondre, et d'adresser ma lettre à la reine, à laquelle il la présentera, et dit qu'il est caution qu'elle sera bien reçue. J'ai cru ne devoir pas négliger cette occasion; et considérant que , lorsqu'il m'a écrit cela , il ne pouvoit encore avoir reçu la lettre où je parlois de celles que j'ai eu l'honneur d'écrire à votre altesse touchant la même matière , j'ai pensé que le dessein que j'avois en cela étoit failli f et qu'il le falloit prendre d'un autre biais : c'est pourquoi j'ai écrit une lettre à la reine, où, après avoir mis brièvement mon opinion, j'ajoute que j'omets beaucoup de choses, parceque, me représentant le nombre des affaires qui se rencontrent en la conduite d'un grand royaume , et dont sa majesté prend elle-même les soins, je n'ose lui demander plus longue audience ; mais que j'envoie à M. Chanut quelques' écrits où j'ai mis mes sentiments plus au
long touchant la même matière, afin que, s'il lui plait de les voir, il puisse les lui présenter. Ces écrits que j'envoie à M. Chanut sont les lettres que j'ai eu l'honneur d'écrire à votre altesse touchant le livre de Sénèque, De Vita beata 9 jusques à la moitié de la sixième, où, après avoir défini les passions en général , je mets que je trouve de la difficulté à les dénombrer; en suite de quoi je lui envoie aussi le petit Traité des Passions , lequel j'ai eu assez de peine à faire transcrire sur un brouillon fort confus que j'en avois gardé ; et je lui mande que je ne le prie point de présenter d'abord ces écrits à la reine, pourceque j*aurois peur de ne pas garder assez le respect que je dois à sa majesté si je lui enroyois des lettres que j'ai faites pour une autre, plutôt que de lui écrire à elle-même ce que je pourrois juger lui être agréable; mais que, s'il trouve bon de lui en parler, disant que c'est à lui que je les ai envoyées, et qu'après cela elle désire de les voir, je serai libre de ce scrupule; et que je me suis persuadé qu'il lui sera peut-être plus agréable devoir ce qui a été ainsi écrit à une autre que s'il lui étoit adressé, pourcequ'elle pourra s'assurer davantage que je n'ai rien changé ou déguisé en sa considération. Je n'ai pas jugé à propos d'y mettre rien de plus de votre altesse, ni même d'en exprimer le nom, lequel toutefois il ne pourra ignorer à cause de mes lettres précédentes; mais considérant que ,
nonobstant qull soit homme très vertueux et grand estimateur des personnes de mérite, en sorte que je ne doute point qu'il n'honore votre altesse autant qu'il doit, il ne m'en a toutefois parlé que rarement en ses lettres, bien que je lui en aie écrit quelque chose en toutes les miennes , j'ai pensé qu'il faisoit peut-être scrupule d'en parler à la reine, pourcequ'il ne sait pas si cela plairoit ou déplairoit à ceux qui l'ont envoyé. Mais, si j'ai dorénavant occasion de lui écrire à elle-même , je n'aurai pas besoin d'interprète; et le but que j'ai eu cette fois en lui envoyant ces écrits est de tâcher à faire qu'elle s'occupe davantage à ces pensées, et que si elles lui plaisent, ainsi qu'on méfait espérer, elle ait occasion d'en conférer avec votre altesse, de laquelle je serai toute ma vie, etc.
A MONSIEUR ***
(Lettre 99 du tome I.)
Monsieur,
Sans user aujourd'hui de l'autorité que vous avez sur moi, qui seroit capable (si vous me le comman-
1 « Remarques à l'occasion d'un placard imprimé aux Pays-Bas vers la fin de Tannée 1647. Ces remarques sont du 20 décembre 1647. "
cjiez) de me faire supprimer des choses que j'aurois estimées les plus justes et les plus raisonnables, je vous prie de ne faire intervenir que votre raison au jugement que je vous demande sur la réponse que j'ai faite à un certain placard qui contient une vingtaine d'assertions touchant Vâme raisonnable. Mon écrit que je vous envoie vous fera connoître les raisons qui m'ont porté à y faire réponse; et, quoique leur auteur ait supprimé son nom, je ne doute point que vous ne le reconnoissiez par le style, ou même que vous ne l'appreniez du bruit commun , ainsi que je l'ai appris et reconnu moi* même; mais, puisqu'il a tâché de se mettre à couvert, je ne vous le décèlerai point. Seulement je vous demande un peu de patience pour cette leo ture , et beaucoup d'attention ; car j'attends votre jugement pour me déterminer si je le dois donner au public, et pour cela je vous l'envoie tel que je me propose de le faire paroître, si vous ne Kmprouvez point.