Oeuvres de Descartes
L'édition de Descartes que nous avons donnée, pouvait être considérée comme finie après la publication du tome XI. Il n'y manquait qu'un Index général des matières (nous nous réservions d'ailleurs de le publier séparément). Mais cette édition n'avait-elle pas besoin, en outre, d'être complétée par une étude sur la vie et les œuvres du philosophe ? Le lecteur l'attendait, ce semble, et aurait été déçu de ne point la trouver. Nous avons cependant beaucoup hésité à entreprendre une telle étude. A notre avis, dans l'état actuel de nos connaissances, il n'est pas possible, avant longtemps encore, de la mener à bien. Elle exige un grand nombre d'études préparatoires, dont deux ou trois à peine ont été faites, sur l'état des questions philosophiques et scientifiques au temps de Descartes, sur les influences que lui-même a subies, sur ses relations personnelles avec tel ou tel de ses contemporains. Une-vingtaine de monographies au moins, qui demanderaient encore des années de recherches, seraient nécessaires au préalable : faute desquelles on ne peut que fournir des indications, effleurer les problèmes, sans presque en traiter aucun définitivement.
Nous nous sommes résignés cependant à ce travail, forcément imparfait; et nous avions pour cela deux
Vie de Descartes. a
Vie.de Descartes.
raisons. La première, c'est qu'on aura toujours de la peine à se retrouver au travers de ces on^e volumes d'œuvres ou de lettres, malgré l'index général que nous annonçons : un fil conducteur est indispensable, et cette étude, telle quelle, au moins en tiendra lieu . La seconde raison, c'est que, a,u cours de ces quinze à vingt années bientôt d'un labeur assidu, nombre de matériaux ont été rassemblés par nous, outre ceux que nous avons déjà publiés à propos de chaque lettre de la correspondance, et dans les introductions, les notes et les appendices, au sujet de chaque ouvrage. Comme cette édition est à l'usage de ceux que l'histoire de la philosophie intéresse, nous en avons fait un instrument de travail aussi utile que possible, n'hésitant pas à y prodiguer les renseignements sans compter : chaque lecteur saura bien y choisir ce qui lui convient, et laisser là le reste. Néanmoins, quantité de documents n'ont pu être utilisés de la sorte, qui méritaient d'être publiés aussi; leur place était donc indiquée dans une Étude sur la vie et les œuvres de Descartes.
Ce titre a paru préférable à tout autre. C'est, en effet, une étude sur Descartes seulement, que nous avons voulu donner, et non pas sur le Cartésianisme. Aussi n'avionsnous que faire de cette longue liste de livres qui se sont succédé depuis plus de deux siècles et demi, et qui ont pour objet le commentaire ou la critique de la philosophie cartésienne, sans ajouter un document à ceux que possédait déjà le xvii^ siècle sur la personne de Descartes : chacun de ces livres nous expose la pensée, sans doute fort intéressante, de son auteur propre, bien plus que celle du philosophe lui-même, et sous une apparence
Préface. • m
historique, il a toujours en réalité un caractère plus ou moins dogmatique. (Et nous craignons bien de n'apporter aussi, en dépit de nos efforts, qu'un livre de plus qui ne sera pas exempt de cet inévitable défaut, un livre à prétentions objectives, mais qui sera seulement peut-être un peu moins subjectif que les précédents.) Pourtant nous étudierons, non pas l'œuvre de Descartes, son œuvre de philosophe, ou son influence sur les siècles suivants et qui dure encore aujourd'hui, mais plutôt ses ouvrages, et les conditions et circonstances dans lesquelles chacun a été composé et publié. Le présent volume n'est pas un livre de philosophie, à proprement parler, mais un livre d'histoire : ajoutons, si Von veut, d'histoi de la philosophie, et aussi de la science, ou plus simplement une contribution- à l'histoire des idées en France et de l'esprit français au xvii' siècle.
La seule Vie de Descartes, un peu complète, que l'on eût jusqu'alors, était celle d'Adrien Baillet; et elle date de i6gi *. Lui-même raconte, dans sa Préface, que Chanut, bien mieux que personne, eût écrit cette vie, et après
a. La Vie de Monfteur Des-Cartes. (A Paris, Chez Daniel Horthemels, rue Saint Jacques, au Mécénas. M.DC.XCI.) « Epitre à Monfeigneur » Le Chancelier », signée : A. B. (6 pages, non numérotées). Ce Chancelier était Louis Boucherat, exécuteur de la révocation de l'Édit de Nantes. Préface, p. i-xxxvi. Tables, p. xxxvii-lix. Privilège du iHmars 1691, au fieur Adrien Baillet. Achevé d'imprimer, 6 juillet 1691. Première partie, in-4, pp. 417; seconde partie, pp. 602. Abrégé du même ouvrage en 1693, pet. in-12, pp. 3i8. — Adrien Baillet naquit à La Neuville-en-Hez, près de Beauvais, le i3 juin 1649, et mourut à Paris, le 21 janvier 1706, bibliothécaire de M. de Lamoignon depuis 1680, et prêtre depuis 1676. Publications, entre autres : Traité de la dévotion à la Sainte Vierge, 1693; Traité de la conduite des âmes, 1694; et surtout Les Vies des Saints, 17 vol. in-8, de 1695 à 1701.
IV Vie de Descartes.
Chanut, Clerselier, qui avait aussi connu « intérieurement » le philosophe. Après eux, il nomme un Oratorien, le P. Nicolas Poisson, qui en fut vivement sollicité par la reine Christine et par Clerselier lui-même, et qui se contenta de donner, en iffyo, un petit livre de Commentaires ou Remarques sur la Méthode de René Descartes. Enfin, il nomme encore l'abbé Jean-Baptiste Legrand, devenu, après la mort de Clerselier en 1684, le dépositaire des papiers du philosophe, et qui préparait une nouvelle édition de ses œuvres ; Legrand s'empressa de mettre à la disposition de Baillet tous les documents qu'il avait recueillis déjà^.
Nous pouvons dire que les deux tomes publiés par Baillet sont passés presque en entier dans les on:^e volumes de notre édition et dans ce volume XII. C'était, pour une bonne part, un assemblage de documents, dont les originaux sont maintenant perdus, et que nous ne connaissons que par les extraits qu'il en a imprimés : bien des pages ont été découpées, pour être mises chacune à sa place au cours de la correspondance ou des œuvres, comme il a été dit dans l'Introduction du tome 1"°. En outre, Baillet avait rempli en conscience son devoir de biographe, s'adressant de toutes parts à qui pouvait le renseigner : la famille de Descartes, c'est-à-dire ses neveux, fils du frère aîné Pierre (mort en 1660) et du cadft Joachim (mort en 1680J, ainsi que les fils de ses amis. C'était déjà la seconde génération, mais par
a. Baillet, loc. cit., préface : pp. x-xi (Chanut), xi-xii (Clerselier), xii-xiii (Poisson), et xxii-xxiii (Legrand).
b. Ibid., pages xlix-l.
Préface. v
elle on remontait à la première, contemporaine du philosophe; Baillet eut entre les mains des mémoires laissés par des hommes qui avaient connu celui-ci personnellement : Clerselier, Chanut, Mydorge, Hardy, Le Vasseur, etc. Il écrivit à quelques rares survivants, un M. de la Barre, à Tours, et Adrien Au^out, à Rome, celui-ci bien près de sa mort, en i6gi ". Baillet fit écrire aussi en Hollande, oit vivait toujours Jean de Raey, qui surveilla, avec Schooten, l'édition latine donnée à Amsterdam. Raey, pour toute réponse, se contenta de dire que la vie de Descartes était la chose la plus simple du monde, res simplicissima, et les Français feraient mieux de n'y pas toucher : ils la gâteraient, Galli eam corrumperent ! Nous avons cependant les souvenirs personnels de Jean de Raey sur Descartes : il les avait confiés, une quarantaine d'années plus tôt, à un jeune indiscret, et on les avait mis à profit, en oubliant de nommer l'auteur : d'oii la répo'i e maussade de i6go ^. Cet oubli avait été commis par un Allemand de Lubeck, Daniel Lipstorp, qui publia en li 3 une vie de Descartes. Baillet ne manqua pas de puiser abondamment à cette source, simple abrégé d'ailleurs de vingt-cinq
a. Baillet, loc. cit., p. xlvii-xlviii.
b. Ces particularités nous sont connues par Baillet, qui les emprunte lui-même à une « Lettre de M. Van Limborch, du i5 avril 1690 : M. de » Raey avoit un difciple, nommé M. Van-Berhel, jeune homme de beau- » coup d'efprit & de grande capacité, à qui il avoit donné divers petits » mémoires curieux. M. Lipftorpius, ayant reçu de M. Van-Berhêl » quelques-uns de ces mémoires qui regardoient M. Defcartes, les avoit » donnez de bonne foy au Public, fans examiner s'il avoit befoin du » confentement de M. de Raey, ou s'il devoit les autorifer de fon nom. » (Baillet, loc. cit., Préface, p. xiv-xv ; et pour la réponse de Raey. pL xxix-xxx.)
VI Vie de Descartes.
pages seulement, mais d'une valeur inappréciable^. Il puisa de même, dans l'opuscule plus court encore de Pierre Borel, publié un peu après, en i656, et
a. Danielis Lipstorpii | Lubecensis, | Specimina \ Philojophiœ \ Cartefianœ. \ Quitus accedit \ Ejujdem Authoris \ Copernicus Redivivus. (Lugduni Batavorum, Apud Johannem & Danielem Elsevier. cId Idc lui. Marque : le Solitaire. In-4 : t. I, 10 ff. limin., y compris le titre rouge et noir, et 220 pp. ; t. II, 6 ff. limin., et 160 pp.) Dédicace : « Celfiffimo » & Reverendiffimo Principi Johanni, Elefto Lubecenfium Epifcopo... » Dabam Lug. Bat., Kal. April. Anni TrapÔEvcToxiaç cId Idc lui. » Signé : « Daniel Lipftorpius Lubecenfis, Phil. & Libéral. Artium Mag. » Au tome I, Lipstorp donne, dans un Appendix, une courte biographie de Descartes, p. 69-94; encore les cinq dernières pages sont-elles remplies par le texte des inscriptions ou épitaphes en l'honneur du philosophe, si bien que quinze pages et demie tout au plus sont consacrées au récit de sa vie.
Il se défend d'ailleurs d'avoir voulu donner une biographie complète : « Vitam hujus incomparabilis Viri defcribere, nec animus eft, nec facul- » tas fuppetit. Ea quippe tam nobilis & diffufa elt, ut integrum volumen » depofcat, & Scriptorem gravilTimum. » (Pag. 73.) Et déjà il avait dit, quelques pages plus haut : « Speramus enim omninô futurum, ut Vir » aliquis honoratior Vitam Nobiliflimi Cartefii proiixo & décente ftylo » concinnet, & ita fummo jure eximias hujus Viri laudes, & nobiliffima » ejus inventorum praeconia decantet, quas totus orbis literatorum magno » defiderio exfpeclat, & quafi depofcit. » (Pag. 69.) Ses témoins, pour la vie de Descartes, étaient Frans Schooten et Jean de Raey.
Lui-même s'exprime ainsi, Prcejatio ad Leâorem : « ...In Bataviam » progrediens, falutavi illuftria quaeque Numina ubique locorum, & » inter ea quoque Cl. Virum Dn. Johannem Adolphum Taflîum, Ham- » burgenflum Mathematicum & Philofophum graviflîmum, Amicum » plurimùm colendum, cum quo primo omnium in hâc peregrinatione » cœpi Philofophiœ Cartefianae pretium expendere. » (Pag. 2.)
« Quàm primùm igitur Lugdunum rurfus appuleram ex Flandriâ & » Brabantià redux, nihil prius habui, nihil antiquius, quàm ut fitim » meam Mathematicam & Philofophicam fedarem : nec diu moratus, » perrexi ad ClarilT. Dn. Scotenium, cui jam ab aliis Viris elegantio- » ribus eram commendatus, ejufque fummam in me benevolentiam pro- » vocavi, ut mecum amicitiœ dexteras jungeret, & artem Analyticam » atque hanc Methodum lummà fidelitate doceret. » (Pag. 3.) — Daniel Lipstorp naquit à Lubeck, le 10 mai i63i, et y mourut, le 1" septembre 1684. En i652, il était à Leyde, et se fit inscrire à l'Université, comme étudiant en philosophie, le 4 juillet. Il était dans sa vingt-deuxième année.
Préface. vu
composé aussi avec les souvenirs d'un autre ami de Descartes, Etienne de Ville-Bressieu ^. Ces deux essais, ainsi que les Préfaces de Clerselier, de i65y à 1666, étaient, jusqu'en i6gi, à peu près tout ce qu'on avait
a. Vitœ Renati Cartefij, fummi Philofophi, Compendium. Authore Petro Borello, Medico Regio. (Parifiis, Apud loannem Billaine, fub figno S. Auguftini, & Viduam Mathurini Dupuis, fub figno Coronae Aures, via lacobîeà. M.DC.LVI. Cum privilégie Régis.) Pet. in-8, pp. 59. A la fin du volume se trouve un extrait du privilège, avec la date de celui-ci : « ...anni i653. loNouembris. » Cette date de i653 est parfois donnée comme celle de la première édition de l'opuscule de Pierre Borel. Mais, dans les exemplaires que nous avons eus sous les yeux, cet opuscule est imprimé à la suite d'un autre ouvrage et dans le même volume, qui porte ce titre général : Pétri Borelli, Medici Regij Cajlrenfis, Hijloriarum & Obferuationum Medico-Phyjicarum Centurice IV... Accejferunt D. IsAAci Cattieri, Doâoris Monfpelienjis, & Medici Regij, Obferuationes Médicinales rarce, Dom. Borello communicatce : & Renati Cartefij Vita eodem P. Borello Authore. Quce omnia nunc primitm in lucem prodeunt. (Parifiis, &c., mêmes noms de libraires. M.DC.LVI. Cum privilegio Régis.) Cette Vie de bescartes n'aurait donc été imprimée pour la première fois qu'en i656. (Borel cite d'ailleurs, p. 26 et p. 47, non seulement l'ouvrage de Lipstorp, qui porte la date de i653, mais encore, p. 26, d'autres ouvrages datés de 1654.) Dédicace à Pellisson : « Domino Paulo PellilTonio.Fontanerio, Confiliario & SecretarioRegis, » Domûs & Coronas Franciae. » Borel parle ainsi de son travail . « Patere, » Vir Clariflime, opufculum hoc, maioris expromilTorem, tuo nomini » dicari. » A plusieurs reprises, Borel cite son principal témoin : « Stephanus Breffieus nofter (p. 5), ...cum familiari noftro Brelfieo » [ibid.]. . . » ; trois fois encore, p. 8 ; « audiuique à D. Breffiaeo », p. 34 et enfin p. 41-42 : « ...D. Brefllasum Gratianopolitanum, Medicun" » Chimicum, qui eius Philofophias amafius eum acceflit & diu cum eo » ad expérimenta facienda remanlît; ingeniofilfimus enim eft (sic) & » optimus artifex. » — Peut-être cependant une première édition avaitelle été donnée en i653, à Castres : « Sur la fin de la même année (i653) » l'on vid paroître à Caftres en Languedoc [en marge : Avec les Centur. » de fes Hift. & Obferv. Médico-Phyf.] uneefpece d'Abrégé de la même » vie, compofé par le Sieur Pierre Borel Médecin du Roy, & dédié à » M. Péliffon. Il fut réimprimé à Paris trois ans après, puis à Francford » & à Leipfick en 1670 & en 1676, & enfin inféré parmi les Mémoires du » fieur Henning Witte, imprimez à Francford l'an 1677. « (Baillet, loc. cit., Préface, p. xv.) — ^ierre Borel naquit à Castres, vers 1620, et mourut en 1689.
vni Vie de Descartes.
sur la vie du philosophe ^. Baillct trouvait donc une matière presque intacte, et il sut la traiter, rendons-lui cette justice, avec un soin et un scrupule religieux, en tous les sens du mot. I: écrivain, en effet, était prêtre, l'abbé Baillet, futur auteur des Vies des Saints, et il écrivait, n'oublions pas la date, aux environs de i6go, c'est-à-dire au plus fort de la réaction religieuse du
a. Baillet cite encore trois autres ouvrages imprimés :
" Un Allemand. .., fans s'épouvanter des obftacles qui rehutoient les )) ai:tres, a voulu enfin donner au Public le grand ouvrage qu'on aiten- » doit depuis tant de tems. 11 le fit paroîrre à Nuremberg, l'an 1674, » fous le titre magnifique de : M. Joh4nnis Tepelii Hijioria Philofophioe » Cartefiance. C'eft un ouvrage de quatre petites feuilles d'impreflion, » divifé en fix Chapitres, dont il n'y a que le premier qui regarde préci- » fément la vie de M. Defcartes. Il feroit peut-être plus utile, s'il étoit » moins fuperficiel, ou s'il avoit pu fe garantir des fautes de ceux qu'il a » Copiez. » (Pages xvi-xvii.)
« ...M. DK Vries, Profeffeur en Philofophie à IJtrecht, a donné de » fon côté une Introduâion hijiorique à la Philofophie de M. Defcartes » en forme de théfes qu'il a fait foùtenir par deux de fes écoliers en i683. » Mais fon delfein a été de nous repréfenter les âges difîerens ou du » moins quelques avantures delà Philofophie en général jufqu'à M. Des- » cartes, plutôt que d'entrer dans un détail particulier de ce qui le » regarde, fi l'on en excepte la troifiéme partie de fon Introduction, où il » employé la valeur d'une feuille d'impreflion pour quelques faits qui » concernent la perfbnne ou la doffrine de nôtre Philofophe. » (Pages xvii-xviii.) L'ouvrage- en question est ainsi intitulé : Gerardi de Vries, Prof. Philof. Ultraj., De Renati Cartejii Meditationibus à Petro Gajfendo impugnatis Dijfertatiuncula Hijiorico- Philo fophica. (Ultrajecli, apud Guillielmum van de Water, i6qi, in-8, p. 11 5.)
Le troisième ouvrage dont parle Baillet, venait de paraître, « en 1690, » fur la fin ». C'était un livre anonyme, avec ce titre : Voyage du Monde de Defcartes. « On ne peut refufer à l'Auteur la gloire d'avoir bien éxé- » cuté le delTein qu'il a en de faire un roman. . . » Il avait le droit « de » bâtir même des véritez hiltoriques fur un fondement fabuleux. Mais » puifqu'il a jugé à propos de dépouiller ces vcritez de la plupart des » circonftances qui pourroient les faire reconnoître, nous n'oferions les » regarder comme des véritez.. » Ce petit livre était d'un .lésuite, le P. Daniel : Voyage du Monde de M. Defcartes. (A Paris, chez la Veuve de Simon Benard, 1691, in- 12, pp. 3o8.)
Préface. ix
règne de Louis XIV. Descartes était fortement suspect : n'avait-il pas été condamné à Rome ? Le pieux biographe s'applique manifestement a le réhabiliter, et à présenter son philosophe comme un bon catholique, croyant et pratiquant, dont il exagérerait plutôt la religion. Il en dit trop à cet égard, et les protestants réfugiés en Hollande n'ont point manqué d'en faire la remarque : M. Baillet, ont-ils dit, a fait de Descartes n presqu'un dévot" ».
On ne trouvera plus ici, cela va sans dire, les mêmes préoccupations, et tous nos efforts tendront à restituer (si cela est possible) un Descartts historiquement vrai. La principale différence entre l'œuvre de Baillet et la nôtre sera dans l'esprit général qui anime chacune d'elles. Mais les grandes lignes restent à peu près les mêmes, et de nombreux détails se trouvent confirmés, avec d'autres qui s'y ajoutent, grâce à une documentation nouvelle.
Celle-ci consiste d'abord dans des pièces d'archives, publiques et privées, notamment sur la famille de Descartes : bon nombre ont été découvertes et publiées, ces cinquante dernières années, par des érudits de Touraine, de Poitou, de Bretagne. Quelques-unes ont été recueillies en Hollande. On les trouvera, chacune à sa place, avec l'indication de leur provenance. Puis nous avions la correspondance complète (ou peu s'en faut) du philosophe, et surtout rétablie dans l'ordre chro-
a. Le propos se trouve, Histoire des Ouvrages des Savans. juin 169 3, art. I, p. 540 (3» édit.). Clerselier, d'ailleurs, était dans les mêmes sentiments ; lorsqu'il mourut à Paris, le 1 3 avril 1684 {h l'âge de soixante-dix ans, étant né le 21 mars 1614), les Nouvelles de la République des Lettres, juin 1684, crurent devoir mentionner spécialement sa piété : on ne croyait pas « qu'il y eut aucun bourgeois de Paris qui allât plus fouvent » à la melVe ».
Vie uic Desoaktes. b
X Vie de Descartes.
nologique, ce qui la rend bien plus instructive, et permet de suivre pus à pas la marche de sa pensée. En outre, plusieurs collections de lettres ont été retrouvées et imprimées, que Baillet n'a point connues : lettres de Pollot (publiées en i86g), et de la princesse Elisabeth (en i8yg), lettres de Constantin Huygehs le père, de Brégy, de Chanut, de Brasset, de Beeckman, la plupart publiées dans cette édition pour la première fois. Sans doute la physionomie générale de Descartes n'en est point changée du tout au tout ; mais elle est mieux éclairée, et bien des particularités curieuses s'y révèlent ou y apparaissent dans un meilleur jour.
Outre cela, plusieurs Recueils MS. ont été pour nous autant de mines précieuses. Ce fut, par exemple, en Hollande, le Journal d'Isaac Beeckman, signalé seulement en igo5 à Middelbourg, et dont la publication est si désirable pour l'histoire des sciences. Ce sont aussi les Lettres latines et françaises, de Constantin Huygens, ami particulier de Descartes, et père de celui qui fut le grand Huygens ; elles sont conservées à la Bibliothèque de l'Académie des Sciences d' Amsterdam ; ajoutons -y le Dagboek du même Huygens, qui seul a été imprimé jusqu'ici, l'année 1884. En France, nous avons utilisé, comme recueils de ce genre, à Paris, Bibliothèque Nationale, d'abord les trois volumes de Lettres au P. Mersenne (MS. fr. n. a.., 6204, 620c et 6206), déjà connues de Baillet, mais où. il a emprunté moins largement que nous (et nous avons pu y joindre quelques lettres d'un grand intérêt, des mathématiciens Desargues et Debeaune) ; puis un cahier de Lettres de Saumaise (MS. fr., Collection Dupuy, 713) écrites en Hollande ; enfin deux docu-
Préface. xi
ments tout à fait de première main : la correspondance de Chanut, résident, puis ambassadeur à Stockholm, (MS. fr. 17962-1796^)^ laquelle avait à peine été utilisée (si même elle l'avait été); et une autre, plus importante encore, qui ne lavait jamais été que nous sachions, celle de Brasset, secrétaire de l'ambassade, puis résident à La Haye (MS. fr. 17891-1790^, quinze volumes 'm-{°, de 1616 à 1654). C^est peut-être cette correspondance, avec celle de Chanut, qui nous a fourni le plus de ces détails si propres à reconstituer le cadre où a vécu notre philosophe.
Est-il besoin de dire que chacun a bien voulu aider, à l'envi, l'éditeur de Descartes dans ses longues et laborieuses recherches. Toutes facilités lui ont été accordées à la Bibliothèque Nationale par Léopold Delisle et M. Henri Omont, et aussi par deux bibliothécaires, entre autres, MM. Blanchet et Dore^; à la Bibliothèque de l'Institut, par Ludovic Lalanne, et son successeur, mon ami Alfred Rébelliau ; à la Bibliothèque de l'Université enfin, par M. Emile Châtelain
A l'étranger, je dois une mention particulière au Directeur de la Bibliothèque Royale de Hanovre, Eduard Bodemann, et au D'' Karl Kun^e, qui l'a remplacé. Mais c'est surtout en Hollande que j'ai eu la bonne fortune de rencontrer de véritables collaborateurs, aux Universités de Groningue, Utrecht, Leyde et Amsterdam. A Leyde notamment, le vénéré Bierens de Haan, éditeur de Christian Huygens, le bibliothécaire, W. N. du Rieu, et son successeur, S. G. de Vries, s'étaient mis tout à ma disposition ; de même
XII Vie de Descartes.
à Amsterdam, le professeur D.-J. Kortetveg; et à Harlem, des savants tels que J. Bosscha, et des érudits tels que C.-A. Duker ; enfin à Middelbourg, le jeune Cornelis de Waard.
C'est ainsi qu un tel travail a pu être mené jusqu'au bout. En y mettant la dernière main, cet automne de igio, je songe avec mélancolie à mon professeur de philosophie au Lycée de Douai en iSyS-iSyô, Victor Brochard : ce fut lui qui, en janvier i8g4, voulut bien désigner, pour cette tâche de confiance, son ancien élève, et lui donna le courage de s'en charger ; il en a suivi l'avancement, de volume en volume, avec un intérêt passionné, jusqu'à sa mort, le 25 novembre i goj. J'avais déjà perdu, le 2 janvier igoi, le maître-imprimeur, qui s'était enthousiasmé pour cette édition de Descartes, Léopold Cerf, dont le fils, M. Paul Cerf, a tenu à honneur de recueillir cette part de l'héritage paternel. Savais aussi perdu, le 2y novembre i go4, le savant, dont la collaboration pour les mathématiques ne pouvait être remplacée, Paul Tannery, dont j'ai voulu que le nom continuât de figurer quand même en tête des volumes suivants à côté du mien^. L'édition a pu s'achever, en effet, sous les auspices de la Direction de l'Enseignement supérieur au Ministère de l'Instruction publique, laquelle avait trouvé dès le début un organe auprès du grand public dans la Revue de Métaphysique et de Morale, avec son dévoué directeur, M. Xavier Léon ^.
a. Voir en tête du t. VII, et surtout du t. VIII, p. v-xiv, la part de Paul Tannery dans cette édition.
b. Voir surtout le numéro spécial de la Revue, en juillet 1896 : Troisième centenaire de la naissance de Descartes. (Paris, A. Colin, in-8, p. 385-572.)
Préface. xiii
Mais il est surtout deux hommes, à qui je fais respectueusement hommage de cette œuvre accomplie, grâce à eux : M. Emile Boutroux, mon maître en histoire de la philosophie, de i8jy à 1880, à l'École Normale supérieure, et M. Louis Liard : celui-ci, sans lequel l'édition de Descartes n'aurait pas été entreprise, ni continuée, ni peut-être même achevée, et dont la haute approbation m'a constamment soutenu au cours de tant d'années, et m'a permis de conduire cette œuvre à bonne fin.
Ch. ADAM.
Nancy, 2 novembre igio.