PORTRAITS ET GRAVURES
La première eau-forte, en tête de ce volume, est l'œuvre d'Achille Jacquet, décédé depuis lors^. L'artiste s'est surtout inspiré du portrait de Descartes, qui figure au Musée du Louvre, et qu'on attribue (attribution de moins en moins sûre) au maître de Harlern, Frans Hais. Jacquet, avec sa conscience scrupuleuse, et pour mieux se pénétrer de la pensée du philosophe, se plaisait à relire, au cours de son travail, le Discours de la Méthode.
La seconde eau-forte est l'œuvre du même artiste. C'est une reproduction, ou plutôt une interprétation par la gravure, d'un petit tableau qui était en la possession de l'abbé Le Monnier, curé de Saint-Ferdinand des Ternes à Paris ; après le décès de celui-ci, le tableau fut acheté, dans une vente publique, par M. Jules Ferai, expert. L'abbé Le Monnier, qui l'avait signalé à Paul Tannery, voulut bien m'autoriser, en igo4, à le faire graver pour l'édition de Descartes ; il demanda seulement que le travail fût confié à Achille Jacquet. L'authenticité de ce petit
a. Achille Jacquet était né à Pau, le 28 juillet 1846. Prix de Rome, 1870. Médaille d'honneur au Salon de 1889. Membre de l'Académie des Beaux-Arts, 1893. Décédé à Paris, le 3o octobre 1908.
XVI Vie de Descartes.
tableau est attestée par une note à l'encre, écrite au dos sur le bois, d'une écriture du xvii" siècle. La voici textuellement : « C'eft le véritable Portraiél deMonfieur René » Defcartes, enuoyé par luy mefme de Suéde à Mon- » fleur l'Abbé Picot, qui a traduit fes Principes de » Philofophye en fra^çois, lequel en mourant le remit » à Monfieur Dalibert, qui a faid venir de Suéde les » os de Monf. Defcartes, & luy a faid efleuer à fes » defpens vn tombeau à Paris dans l'Eglife S'" Gene- » uiefue. Et après la mort de Monfieur Dalibert mon » beau frère, iay heu ce portraicl en 167 1 . Signé : Rol- » landt P. — N° 40 1 . » // est douteux que ce portrait ait été « envoyé de Suède ». Ce ne pouvait être, en effet, qu'à la fin de 164g ou au commencement de i65o : or il remonte à une date bien antérieure ; car il représente un Descartes asse^Jeune encore. Baillet parle d'un portrait du philosophe, que labbé Picot avait rapporté de son premier voyage en Hollande, l'année 1642 : voir ci-après, page y 5, note b. fin. Ce renseignement du biographe concorde, pour une faible partie, avec l'inscription de notre petit tableau; celui-ci sans doute aurait été fait quelques années plus tôt. On ne sait qui en est l'auteur : un artiste médiocre, disait Jacquet, et il avait raison. Mais le portrait est curieux, et nous le donnons entre les pages j4 et y5.
Nous avons reproduit encore, pour leur valeur documentaire, deux autres portraits de Descartes. L'un a été dessiné, d'après nature, par Frans Schooten le fils, en 1644; il fut gravé pour la traduction latine de la Géométrie, seconde édition, i65g. Le philosophe n'avait pas voulu le voir figuier, de son vivant, dans la première édition en
Portraits et Gravures. xvir
164g, bien qu'il le trouvât n fort bien fait », écrivait-il; mais c'était dans une lettre adressée à l'auteur : le moyen de s'exprimer autrement ? Plus tard, Huygens le trouvera, au contraire, « bien mal fait » ; et nous serions plutôt de l'avis de Huygens. Seulement ce portrait, qui n'est pas d'un artiste, mais de quelqu'un qui a bien connu Descartes et qui savait un peu dessiner, a pour nous un double intérêt : il est authentique, et nous en connaissons la date. Nous l'avons donc donné en photogravure , entre les pages 358 et 35g.
De même pour un dernier portrait, récemment retrouvé en Suède. En i go6, Gustave Ret-^ius en avisa M. Gaston Darboux, secî'étaire perpétuel de l Académie des Sciences de Paris. Puis l'Académie des Sciences de Stockholm fit hommage à celle-ci d'une copie à l'huile, reçue dans la séance du 4 mai igo8, et qu'on peut voir maintenant dans la grande salle de la Bibliothèque de l'Institut. En même temps une photographie de l'original nous fut envoyée pour l édition de Descartes. Ce portrait aurait été fait à Stockholm, ce qui en fixe la date : novembre ou décembre 164g, ou bien janvier i65o. Ce serait l'œuvre d'un peintre de la reine Christine, David Beck, Hollandais de naissance, mais élève de Van Dyck. (Voir ci-après, p. 545, note f.) Quelques difficultés subsistent bien : Descartes parait plus jeune, bien qu'il ait près de cinquante-quatre ans, sur ce portrait, que dans le tableau attribué à Frans Hais, qui pourtant serait antérieur. Mais c'est Descartes à la cour, et en représentation, et non plus le philosophe, celui qui dit : Je pense. On s'est même demandé si on n était pas en présence d'une simple copie du Descartes de Frans Hais, et d'une copie médiocre :
Vie de Descartes. c
xvFii Vie de Descartes.
la physionomie, certes, est bien différente ; mais ce sont les mêmes détails de costume, la même attitude, et la tête regarde exactement de la même façon . Des mèches grises, cependant, apparaissent parmi les cheveux noirs ; et nous savons que, depuis 164g, Descartes portait des perruques un peu grisonnantes. (Voir t. V, p. 335.) D'ailleurs, le portrait est intéressant, et méritait également une photogravure^ ; elle est à sa place, entre les pages 546 et 54j. Nous donnons encore deux autres planches hors texte. L'une représente un pavillon habité par Descartes, lors de son séjour à Utrecht, en i635. Ce pavillon était situé à quelque distance de la ville, dont on aperçoit seulement le clocher , il se trouvait sur le Maliebaan, magnifique promenade plantée d'arbres, qui n'avait que deux maisons, et du même côté, sur les anciens plans. Notre planche est la reproduction d'un dessin du temps, qui appartient à la collection de la reine-mère Emma de Hollande, en son château de Soestdyk. Il nous fut gracieusement envoyé, sur notre demande, pour figurer dans l'édition de Descartes. A vrai dire, le philosophe n'habita pas longtemps ce
a. Toutefois un renseignement, fourni par Baillet (voir ci-après, p. SpS, 1. 27-28), donne à réfléchir : la reine Christine aurait fait « tirer un » tableau de Descartes après sa mort ». Ce tableau est sans doute le portrait récemment retrouvé : en ce cas, Beck l'aurait peint d'après ses souvenirs, et non d'après nature, d'où une ressemblance telle quelle !
Ajoutons que, dans une lettre du i6 mai 1821 (voir ci-après, p. 627, 1. i2-i3), Alexandre Lenoir parle de deux portraits de Descartes au Musée du roi (le Louvre), l'un de Bourdon et l'autre de Le Nain. Le tableau de Bourdon n'offre aucune ressemblance avec les traits de Descartes, tels que nous les connaissons, et doit représenter un autre personnage ; d'ailleurs Bourdon ne vint à Stockholm qu'en i652, deux ans après la mort du philosophe : il ne l'aurait donc pas non plus peint d'après nature. Quant au tableau de Le Nain (Lenoir était, paraît-il, coutumier de cette sorte d'erreur), c'est le portrait de Descartes attribué communément aujourd'hui à Frans Hais. (Voir ci-après, p. 546, note.)
Portraits et Gravures. xix
pavillon, pas même une année. Mais nous n'avions rien qui rappelât le séjour prolongé qu'il fit à Egmond. Et s'il demeura deux ans au petit castel d' Endegeest , on n'est pas sûr quil l'occupait tout entier; d'ailleurs le domaine a été singulièrement transformé depuis lors : n'y a-t-on pas installé, en ces derniers temps, un asile d'aliénés ? Le pavillon d'Utrecht donne bien une idée du genre d'habitation qui plaisait à notre philosophe.
Restait à donner un fac-similé de son écriture. On avait le choix entre les autographes de Descartes que possèdent la Bibliothèque Nationale, la Bibliothèque de l'Institut, et la Bibliothèque Victor Cousin à la Sorbonne. (Voir 1. 1, p. Lxviii-Lxix.j Nous nous en sommes rapportés à M. Henri Omont, conservateur des MS. à la Nationale, qui choisit lui-même le texte le plus propre à être photographié, pour la teinte du papier et la netteté des caractères : c'est la dernière partie d'une lettre à Mersenne, du 4 mars 1641. (Voir t. III, p. 33 1 -332, et Bibl. Nat., MS. fr. n. a. 5 160, f. 22-26.) Nous l'avons insérée entre les pages 268 et 26g du présent volume.