CHAPITRE II
Q.UERELLES PHYSICO-MATHÉMATIQUES
Descartes n'avait pas attendu la publication de son livre pour quitter Leyde *. Dès le mois de mai lôSy, peut-être même sur la fin d'avril, on ne le vit plus en cette ville ; il fit d'abord un voyage de six semaines, puis se retira « en un coin de la » NorthoUande'' », qu'il ne nomme pas, si ce n'est une seule fois, au bas d'une lettre à Pollot, du 6 mai lôSg : et c'était le village de « Santporte, à une lieue de Harlem vers Alkmaer^ ». On a tout lieu de croire que jusqu'en avril 1640, c'est-à-dire près de trois années, il demeura en ce « coin ». C'est, en eflPet, dans une maison des champs aux environs de Harlem, que Plempius le visita aux vacances de ibSy. Dès le mois d'août, et après s'être assuré sans doute par un séjour de quelques semaines qu'on y serait commodément, il s'occupa d'y faire venir auprès de lui son enfant, âgée de deux ans, qu'il appelait sa nièce, et aussi la mère de son enfant, Hélène^ : ce n'était pas, comme
a. Tome 1, p. 412,1. i.
b. Tome II, p. 1 5 r , 1. 20, à p. 1 52, 1. 9 : lettre du 17 mai t638.
c. Ibid., p. 546, 1. 1 1.
d. Tome I, p. 401, note : « in priedio circa Harlemum ».
e. Ibid., p. 3o3-?94 : lettre du 3o août 1637.
2p Vie de Descartes.
on eût dit au xvii^ siècle, une personne de condition, loin de là; elle était en service, et il s'agissait d'abord de l'en retirer. Une fois en sa vie, au moins, le philosophe n'avait pas été exempt des faiblesses humaines ; il en acceptait résolument les conséquences. On comprend toutefois que, sans se cacher, mais n'étant plus seul, il ait préféré, encore plus qu'auparavant, vivre à l'écart. Or, à Santpoort, il n'avait pas à craindre d'être gêné par les voisins ; et cependant il était sûr de trouver, à deux pas, quand il voulait, la conversation d'un ou deux amis : dans les lettres de cette période, il fait assez souvent mention de visites à Harlem chez Bannius ou Bloemaert. Il donne même àMersenne l'adresse de Bloemaert, pour les lettres qu'on lui écrit à lui-même''; c'est là qu'il les fera prendre, et la distance n'était pas grande, puisqu'un jour, au moment de cacheter ce qu'il venait d'écrire, il se ravise, envoie un exprès à Harlem pour voir s'il n'y avait pas quelque chose pour lui, et a encore le temps de répondre le même soir à trois lettres qu'on lui rapporte^. Plus tard, en octobre lôSg, après une visite à La Haye, il prend, pour rentrer chez lui, le bateau de Harlem'-". Plus tard encore, parlant d'une violente tempête, il ajoute que pourtant elle ne s'est pas fait sentir dans la mer, a à dix ou douzes lieues de là^ » ; il voulait dire la haute mer, celle qu'on va voir à la pointe du Helder, et c'est bien à peu près la distance où elle se trouve de Santpoort. Enfin, lorsque, après avril 1640, il est revenu demeurer à Leyde, il envoie à Mersenne l'adresse de Bannius % ne pouvant plus, comme il l'avait fait jusque-là, remettre lui-même à celui-ci les lettres qu'il recevait pour lui dans son propre paquet.
a. Tome II, p. 191, 1. 10-21 : lettre du 29 juin i638. Voir aussi, ibid., p. 36i, 1. 10-16 : p. 399-400 ; p. 457, 1. 17-18 ; p. 570, 1. 1 1-12.
b. Ibid., p. 437, I. 19, à p. 438, 1. S : lettre du i5 nov. i638.
c. [bid.. p. 601, 1. 2-3 : oct. 1639.
d. Tome III, p. 14, 1. 'S-i4 : lettre du 29 janvier 1640.
e. Ibid.. p. 127, 1. 21-23 : lettre du 3o juillet 1640 : « En la rue de » Saint-Iean, vis à vis de la Commanderie à Harlem. » Voir aussi t. II, p. i5o, 1. 12 : lettre du 17 mai i63S.
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Descartes passa donc ces trois années à la campagne, son séjour préféré. Il avait toute commodité pour disséquer, et rien ne lui manquait pour cela : anguilles qu'on lui apportait toutes vives, et poissons de mer, comme le cabillaud et la morue, et même des animaux vivants, comme des chiens et des lapins". Il avait aussi son jardin, dont il tirait des légumes et qui lui servait aussi pour des observations : on y trouvait des herbes potagères, bettes et chicorée, qui même une fois lui jouèrent un singulier tour par leur bruissement insolite'' ; d'autre part, on lui envoyait de Paris, des graines d'une herbe sensitive, qu'il Semait lui-même et donnait à semer autour de lui poui des expériences ^ Il recevait quelques amis dans sa solitude : Gillot vint une fois de Leyde passer quelques jours avec lui, et Reneri vint aussi d'Utrecht ; Huygens et Pollot le visitèrent de La Haye^. Mais ces visites étaient rares, et le philosophe avait presque tout son temps à lui, comme il le désirait. Il n'en avait point trop pour répondre aux questions multiples, dont Mersenne l'assaillait presque à chaque courrier. Jamais vos lettres ne sauraient m'être importunes, lui disait le philosophe^ Et il rédigeait de longues épîtres,
a. Tome I, p. 522-523 {cor piscium); p. 525, 1. io-i5 (arteriœ et venœ) ; p. 526, 1. 20, à p. 527, 1. 28 {vivi cuniculi thorace aperto). Tome II, p. 66, 1. 6, à p." 67, 1. 18 {anguillœ corculum); p. 68, 1. i-3, et 1. 9-29 (id.); p. 86-88 (œil d'un bœuf ): lettres du i5 février, 23 et 3 1 mars i638. Tome III, p. 139, 1. 19-21 ; p. 141, 1. lo-ii {chiens ouverts tout vifs): 3o juillet i6^o. Et surtout t. XI, p. 583-594, avec la date de 16J7 ; p. 599-600, déc. i63-j ; p. 617-619 {cabeliau sic, et stokvisch).
b. Tome II, p. 33o, I. 3-23; p. 396, 1. 20, à p. 397, 1. 12; p. 421, 1. 1-4 : lettres du 23 août, 11 oct. et i5 nov. i638.
c. Ibid., p. 595, 1. i3-i6; p 619, 1. 11-14 i P- 6^3, 1. 4. Tome III, p. 40, 1. lo-i 3 ; p. 47, I. 3-6 ; p. 78, 1. 22-24; P- '76. '• 17-21. Lettres du 16 cet., I 3 nov., 25 déc. 1639 ; puis du 1 1 mars, i" avril, i r juin et 1 5 sept. i64(j.
d. Ibid., p. 179, 1. 11-12; p. 527, 1. 17-19; p. 545, 1. 6-14 : lettres du 29 juin i638, du 9 mars et du 6 mai 1639.
e. Huygens ne partageait pas ces sentiments de Descartes sur le bon religieux. Il déconseillait à Anne-Marie de Schurmann d'avoir un commerce de lettres avec Mersenne, 26 août 1639 :
« Nobilidima Virginum, » Impoluii mihi, ut vides, curam epillolij huius P. Marinus Merfen- ViK oK Dkscaktes 3a
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qui ressemblaient parfois à de véritables traités : des cinq volumes de la correspondance, l'année i637-i638 à elle seule en remplirait presque un tout entier. Une lettre de lui est souvent une réponse à deux, trois, quatre, quelquefois six et jusqu'à sept lettres de Mersenne-^ Le bon religieux ne craignait pas d'abuser : il entassait questions sur questions; encore
» nus, monachus Parifienlis, non de minimis ex eorum ordine quos oi « oSyiVo; tuoXiôv tj^Xo; Minimos appellant. Et gerendus nios fuit amico, » multà mihi fcriptione, cum publicâ, tum ad ine & alios priuatà notus. » De cxtero, non is lum, qui amicitiie inter vos copulandae autor vel » proxeneta dici geftiam. Sacra enim ut omittam, & pertinacem à nobis » de i'ummâ veritate dillenl'um, vir ell hic c;çnobita eruditionis vaftœ, » difful'as, indigeftx : faciem dicas Uniuerfi, quam Poeta fabulatus eft, » ante mare & terras : ingenium denique, quocum li commercia literarum )' inis, priedico, non ignarus mali, epilloiis, quceltionibus, problematis » quotidie te exercendam, fatigandam, obruendam. Quid hîc ftudijs tuis » tibique expédiât, l;a--'(ipaCoa;vy, , ut facis, longe pretiollffimam rerum, » xa'pov, tute videris. Ad primam hanc, ni failor, lalutationem ut nihil » reponas, vix, opinor, humanitati tuas imperabis. Nilî facis, curandis » literis operà meà, li- gratani habes, uti licet. Vale, decus Belgij ab » AddiclilTimo tibi C. H.
» Rhenobergœ VII Cal. Septemb. CID lOC XXXIX. » {Amfterdam, Académie des Sciences, Constantini Hugenii Epijlolce Latinœ MS., Epift. 278.)
Et encore cette autre lettre : Bannio. Rhynberg. 26 Aug. 1639.
« Vir clarilTime ac doclifTime,
« A Merfenno noftro, omnigence, led indigeftœ eruditionis viro, non » unà, ut vides, plagà te ferio. Sequuta enim fêle funt h^ec epilloiia bre- » uiflimo interuallo. Quid facias ? Ita ingenium elt hominis, quem nili » plané fugis & abdicas, ferendum ell varia multàque qu^xliione ad nau- « leam exerceri. Ad alferam harum li ambigis, vide numquid heroe » Descartio digna (It. Latet hîc certè ous-i/.ov t;, ex quo nondum videre » memini qui le latis commode expediret. Quanquam inter Gallos Ger- » manolque peritiflimos & mulic;c non ignaros tibicines aiunt omnes » ab imo lurlum tonos exprimi, quod fateor equidem vix me adduci ut >..credam... Rhenobergas, VII Cal. Sept. CID IDC XXXIX. » Jbid., Epirt. 279.1
a. Tome II, p. 420, 1. 2, et p 438, 1. 2 sept lettres en tout); p. 493, 1. 3 ; p. 495, 1. 6 : p. 498, 1. 17 ; p. 5oo, 1. 1 ; et p. 5o3, 1. 20 (cinq lettres du 1", 8, i5, 25 et 28 janvier 1639), etc.
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une, ajoutait-il : elle ne vous demandera, pour y répondre, qu'un tour de chambre, fait tout doucement % en vous promenant. Et Descartes improvisait effectivement ses réponses, séance tenante, avec une facilité qui tient du prodige, ayant quelquefois à répondre à vingt ou trente choses différentes en une aprèssoupée. Il avait, il est vrai, des adresses particulières et qu'il gardait pour lui, qui lui épargnaient de longs et fastidieux calculs ; en deux ou trois lignes il expédiait ce qui eût coûté à d'autres une page entière; ou bien ce qu'il mettait tout au long pour ses lecteurs, lui-même l'avait trouvé « en trois coups de plume » ; bien mieux, excité et comme grisé par son propre travail, l'esprit allait plus vite que la main, les inventions se succédaient, se pressaient l'une l'autre, et à chaque trait de plume, c'était un théorème nouveau ''. Il écrivait ainsi fort avant dans la soirée, parfois jusqu'à minuit, ou plutôt jusqu'à tomber de sommeil : sauf à avertir, dans une lettre suivante, qu'on ait à corriger, ou même à supprimer les dernières lignes, écrites lorsqu'il était à moitié endormi". Il l'avoue de bonne grâce :
. . .Quandoque bonus dormitat Homerus.
Descartes n'était pas seulement occupé à satisfaire, sans se lasser lui-même, son infatigable correspondant : il pensait aussi à une seconde édition de son livre de lôSy, mais cette fois en latin ''. Pour cela, il fallait d'abord le traduire, et tra-
a. Tome II, p. 119, 1. 27-29 : leure du 28 avril i638. Et p. 634, 1. 5-8 : du 25 déc. 1639.
b. Ibid., p. 263, 1. 4-7 ; p. 427, 1. 10-14, ^^ P- 428, 1. 1-2 : lettres du 27 juillet et du i5 nov. i638.
c. Ibid., p. 432, 1. I : lettre du i5 nov. i638.
d. Toine I, p. 379, 1. 2-6; p. 449, 1. 9-11, et p. 453-454; p. 56i, 1. 5-6 : lettres du 25 mai, 5 oci. 1637, et 22 févr. i638. Tome II, p. i2-i3; p. 26, 1. 10-14; P- 49-^0; P- 84, 1. 9-10; p. 85, 1. 8-1 3 ; p. 90 : lettres du i" au 3i mars i638. Puis il n'est plus aussi pressé et il hésite même, ibid., p. 147, I. 23; p. i52-i53 : du 17 mai. L'impression est décidément retardée, p. 221, 1. 6-12, et p. 247, I. 5-6 : du i3 juillet. Il n'abandonne pas cependant le projet, mais l'ouvrage devra être en latin, p. 267, 1. 13-17; et il n'y compte guère avant un an, p. 268-269 • «^^ 27 juillet. Pourtant,
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duire aussi les objections qui lui étaient adressées en français, ainsi que ses propres réponses. Il eut longtemps cette pensée, dès le mois de mai 1637 jusqu'à la fin de i63q, mais ne la réalisa pas. On peut croire cependant que la traduction du livre au moins, par les soins d'un ministre français à Amsterdam, Etienne de Courcelles, date de ce temps-là, et peut-être aussi la traduction de la Géométrie, par Schooten fils ; une explication complémentaire, que Descartes lui adresse pour ajouter à certaine page, est en latin ". Mais la raison pour laquelle il renonça à publier un livre d'objections et de réponses, c'est que peu d'objections, en somme, lui furent envoyées, qui se rapportaient vraiment aux sujets traités par lui ; la plupart soulevaient d'autres problèmes, surtout mathématiques, qui demandaient un ouvrage séparé. Et la raison du petit nombre d'objections contre le livre même, c'est peut-être que celui-ci était rédigé en français. Descartes l'avait fait à dessein, pour que les femmes mêmes, écrivait-il à un Jésuite '', pussent y entendre quelque chose ; et il semble bien que l'une au moins, et non des moindres, la duchesse d'Aiguillon, propre nièce de Richelieu, s'y intéressa'. Tous les curieux s'y intéressèrent
ce sera bientôt, dit-il, p. 334, 1- 6-8 : du 23 août. Il commencera dans trois mois environ, p. 344, 1. 4-7 et i5-i8, et p. 343, 1. i-3. Puis, le 1 1 oct., p. 3 92. 1. 19-19. Le i5 nov., p. 431-432, et p. 443, 1. i3-i7, il remercie des fautes qu'on lui corrige. De même, le 9 janv. 1639, p. 481, 1. 1-9; mais il hésite, la première édition s'étant si peu vendue. Il remercie toujours des corrections, le 9 février, p. 496, 1. 10- 1 5. Le i5 mai, Huygens compte sur une publication prochaine, p. 547, 1. io-i3. Et il insiste, le 28 mai, p. 55o, 1. i3-i5. Le i5 oct., nouveaux remerciements pour des corrections, p. 590, 1. u, à p. 592, 1. 1 1. Mais le 25 déc, il paraît dégoûté, p. 638, 1. 18-27. Et déjà, à cette date, il pensait à faire imprimer auparavant ses Méditations. Quant à la traduction latine de son livre de 1637, elle ne paraîtra (moins la Géométrie) qu'en 1644, avec les Principia, et sans aucune objection ni réponse.
a. Outre le passage cite dan^ la note précédente, t. II. p. 267, 1. 13-17, d'une lettre du 27 juillet i638, et cet autre passage, p. 638, 1. 21-22, du 25 dec, voir p. 5-7-578.
b. Le P. Vatier. Tome I, p. 56o, 1. 23-25 : lettre du 22 févr. i638.
c. Tome I. p. 376, 1. i3-i5. Conjecture fondée sur un fait certain, quatre ans plus tard, t. III, p. 388, 1. 6-9.