P0[.ÉM1QUES
également. Mais les doctes, qui étaient les faiseurs habituels d'objections, prirent-ils tous au sérieux ce livre qui était en français, et qu'on leur disait écrit pour des femmes? Beaucoup s'abstinrent donc ; ou s'ils le critiquèrent, ce fut en leur langue, qui était le latin.
Les premiers à qui notre philosophe envoya des exemplaires de son livre, furent ses anciens maîtres du collège de la Flèche, non pas le P. Véron, qui avait quitté l'enseignement pour la controverse religieuse*, ni même le P. Charlet, peutêtre alors en Amérique^, mais au moins trois autres religieux, les PP. Noël, Vatier et Fournier. Avec une humilité feinte, il demande si l'on se souvient encore du petit élève d'autrefois ' ? On le rassure, on ne l'a pas oublié; seulement, le P. Noël est recteur; le temps lui manque pour lire lui-même ce livre de philosophie, et il le donnera à examiner. Le P. Vatier envoie quelques remarques plutôt louangeuses, que Descartes prend pour de bon argent'' ; on trouvait un peu courtes ses preuves de l'existence de Dieu ; il promit de les développer. Il attendait autre chose ;
a. Voir ci-avant, p. 23, note a.
b. Ce n'est qu'une conjecture. Mais comment expliquer, sans cela, que Descartes n'ait pas envoyé son livre au P. Charlet? Voir t. IV, p. 345, note b, et surtout p. 585, 1. 3-6.
c. Tome I, p. 383-384 : lettre du 14 juin 1637. Le P. Noël avait été repetitor philosophiœ à La Flèche, et Descartes le lui rappelle : « il y a » vingt-trois ou vingt-quatre ans », dit-il. Ces chiffres nous inquiétaient, attendu qu'ils nous reportaient en arrière à 1614 ou i6i3; nous pensions que Descartes avait quitté le collège en 161 2. Mais cette première date ne nous parait plus aussi sûre ; et nous avons vu, p. 39 ci-avant, que le séjour de notre philosophe à La Flèche a fort bien pu se prolonger davantage. Il suffirait (et pourquoi pas, en l'absence de toute donnée certaine?) de faire commencer ce séjour un peu plus tard, puisqu'il a duré tout de même « huit ou neuf ans » 't. IV, p. 122, 1. 10-11). Le texte ci-dessus viendrait à l'appui de notre conjecture, et nous ne iiroposons plus de le corriger, comme nous avions fait,i. I, p. 384. — Voir la seconde lettre de Descartes au P. Noél, où l'on entrevoit la réponse de celui-ci, ibid., p. 454-455.
d. Ibid., p. 558-565 : lettre du 22 févr, 1628. Et t. II, p. 2S, 1. 19-25 ; p. 5o, 1. 8-14 : lettres de mars i638.
ne recevant plus rien, il pria Mersenne, au bout d'un an, le 27 juillet i638, de rappeler discrètement aux bons Pères son livre ^. Mersenne n'y manqua pas ; le [8 septembre, il informa Descartes que sa commission est faite. On lui répondit de La Flèche, et la réponse est à retenir. L'ancien élève des Jésuites avait voulu jouer avec eux au plus habile et au plus fin ; il y perdit sa peine. Il n'avait point livré le fond de sa pensée ; il s'était contenté de mettre en avant quelques suppositions, espérant qu'on les accepterait à la faveur de l'ordre et de l'enchaînement qu'elles permettent d'introduire dans les phénomènes. Les Jésuites éventèrent la tactique : craignant sans doute, s'ils approuvaient le tout, d'être engagés plus loin qu'ils n'auraient voulu, ils répondirent qu'ils ne pouvaient faire d'objections, tant que Descartes n'aurait point déclaré ses principes entièrement. Notre philosophe ne fut point dupe d'une telle défaite, et il le laissa entendre à Mersenne, le 1 5 novembre ''. En somme, à La Flèche on se réservait ; et, en attendant, on se dérobait. Cependant un des professeurs, le P. Fournier, fera son profit, nous l'avons vu % de la Dioptrique et surtout des Météores ; il s'en appropriera maint passage dans son Hydrographie, en 1643. Ceci n'était-il pas autrement flatteur pour Descartes, que toutes les objections qu'il eût pu souhaiter ? Mais remarquons la date de 1643 : les Méditations avaient paru, à deux reprises, en 1641 et 1642 ; elles rassurèrent, sans doute, le religieux sur l'orthodoxie du philosophe.
En même temps qu'à La Flèche, Descartes avait pensé à Rome. Là, il connaissait au moins un cardinal, Bagni, ou Baigné, chez qui il avait fréquenté, lorsque celui-ci était nonce à Paris. Il lui écrivit donc, en lui envoyant deux exemplaires. Puis, comme l'observation des parhélies avait été connue en
a. Tome II, p. 267, 1. 18, à p. 268, 1. 2; p. 400, I. 6-8 : lettres du 27 juillet et du 1 1 oct. i638.
b. Ibid., p, 424, 1. 23, à p. 425, 1. i3 : lettre du i5 nov. i638. Déjà le P. Vatier demandait à Descartes .de publier sa Physique et sa Métaphysique, ibid., p. 5o, 1. 12-14.
c. Ci-avant, p. 2o3, note a
Polémiques. 2^9
France, et de là en Hollande, grâce à un autre cardinal, qui l'avait mandée à Peiresc, le cardinal Barberini, neveu du pape Urbain VIII, il était bienséant de lui faire hommage d'un livre qui donnait une explication de ce phénomène '. Descartes s'en remit de ce soin à Peiresc lui-même. Mais celui-ci vint à mourir, cette même année lôSy, le 14 juin, et on ne reçut aucune nouvelle de Rome. Descartes pria Mersenne de s'informer. Le nonce Bologneti oflFrit alors lui-même de faire parvenir de nouveaux exemplaires aux deux éminences. Point de nouvelles encore. Notre philosophe avait quelque raison de s'inquiéter : son libraire de Leyde ayant offert, en lôSy, d'envoyer le livre à un libraire de Rome, celui-ci avait répondu qu'il en voulait bien une douzaine d'exemplaires, « pourvu qu'il n'y eût rien » qui touchât le mouvement de la terre ^ ». Il les reçut donc, mais les renvoya aussitôt en Hollande, ou du moins voulut les renvoyer. Malgré les précautions prises par Descartes, son sentiment intime sur ce dangereux sujet se laissait deviner, et n'avait pas échappé, par exemple, au P. Ciermans, Jésuite et professeur à l'Université de Louvain ".
Dans cette Université catholique. Descartes connaissait au moins un professeur, le médecin Plemp, ou Plempius (Vopiscus-Fortunatus). Il l'avait vu à Amsterdam jusqu'en i633, et revu tout récemment aux vacances de lôSy*. Cette année, Plempius était « recteur magnifique » : raison de plus de ne
a. Tome II, p. 85, 1. 20-23 ; p. 400, 1. 6-8; p. 464, 1. 16, à p. 465, 1. i : lettres du 3i mars, ii oct. et déc. i638, du 19 juin 1639. Descartes avait connu Bagni à Paris (voir ci-avant, p. g5). Quant à Barberini, il ne donne pas d'autre raison de lui envoyer son livre, que celle qui est rappelée ici, et qui suffit : t. II, p. 464, 1. 23. Il est inutile de supposer qu'il l'avait vu autrefois à Rome, sous prétexte qu'il se trouvait en cette ville, lorsque le pape, par un bref du 26 mars i625, nomma son neveu François Barberin légat en France. Descartes, assure Baillet sans autre preuve, ne manqua pas d'aller lui rendre aussitôt ses devoirs. (Baillet,
b. Ibid., p. 565, 1. 6-17 : lettre du 19 juin 1639.
c. Ibid., p. 59, 1. 23.
d. Tome I, p. 401.
pas l'oublier. Notre philosophe lui envoya donc trois exemplaires de son livre. Plempius en garda un pour lui, confia le second à un de ses collègues, Fromondus, jadis auteur d'une Météorologie, et fit parvenir le troisième à un Jésuite en Flandre, à Lille ou à Douai, le P. Fournet".
Fromondus (ou Libert Froidmond)^ fut si diligent à lire son exemplaire, que, dès le i3 septembre lôSy, il remettait à Plempius dix-huit objections : trois contre des passages du Discours de la Méthode, six contre la Dioptrique et neuf contre les Météores. Plempius envoya le tout, avec une lettre de lui du i5 (ou du 19) septembre, à Descartes, un peu surpris de recevoir si vite des objections qu'il n'attendait que beaucoup plus tard. Ne voulant pas toutefois demeurer en reste, il se mit aussitôt en devoir de répondre, et le 3 octobre, il renvoyait à Louvain une lettre qui, comme étendue, est presque le double des objections reçues =. Fromondus restait fidèle à la scolastique. Il prenait la défense des qualités réelles (une qualitas dolorifica, entre autres), et des espèces intentionnelles, et des formes substantielles surtout. 11 avait celles-ci à cœur: car ou bien elles sont partout nécessaires, chez l'animal aussi bien que chez l'homme, et Descartes avait tort de les supprimer chez l'animal ; ou bien elles ne sont nécessaires nulle part, ni chez l'animal, ni, par conséquent, chez l'homme, où Descartes
a. Tome I, p. 399, 1. 2-7.
b. Né à Haccourt, près de Visé (Belgique), en i58-, professeur de philosophie à Anvers, puis à l'Université de Louvain, où il succéda à Jansénius en r634. Il édita V Augustinus de celui-ci, en 1640. En i63i et 1634, il avait pris la défense des décrets de Rome, de 1616 et de i633, contre le mouvement de la terre. D'autre part, il eut une polémique avec Voët, qui avait attaqué Jansénius : Defperata caufa papatûs. Fromondus répliqua en défendant son maître : Caufce defperatœ Gifb. Voetii crijis, i636. Descartes connaissait de Fromondus au moins deux ouvrages, qu'il cite : Labyrinthus de compofitione continui, i63i, cité aussi plus tard par Leibniz; ei surtout Meteorologicorum lib. VI (Anvers, 1637), que lui avait peut-être indiqué à Amsterdam en i63o ou i63i Plempius, redevable aussi au même auteur pour son Ophtalmographia. Voir t. J, p. 422, 1. n, et p. 449, 1. 12-14.
c. Tome I, p. 412-431.
Polémiques. 241
prétendait, en vain, les maintenir. C'est la grande objection que l'on faisait déjà, en 1624, à Villon et à Bitault, ennemis, eux aussi, des formes substantielles '. Elle embarrassait fort les esprits et inquiétait les consciences. Aussi le débat excitait-il une vive curiosité. Des copies de la lettre de Fromondus et de la réponse de Descartes circulèrent en Hollande"". Avant la fin de lôBy, Pollot s'en était procuré une, et la communiquait à Huygens, qui la faisait aussitôt transcrire : c'est ainsi qu'on l'a retrouvée dans ses papiers. Le ministre protestant Rivet en eut également connaissance. El plus tard, à Groningue, au cours d'un procès devant le Sénat académique, un professeur, Schoock, citera ce même passage de la lettre de Fromondus, pour s'en autoriser contre Descartes.
Plempius avait aussi promis des objections, non pas précisément contre le mouvement du cœur, mais contre l'e.xplication que le philosophe en donnait., Averti par Descartes luimême, qui n'aimait pas qu'on mît trop de hâte à le lire, il prit son temps, au point de se faire rappeler plus d'une fois sa promesse ^ Il s'exécuta en janvier ou février, il répliqua même à une première réponse de Descartes, qui répondit de nouveau. Nous avons ainsi deux longues lettres du philosophe, datées du i5 février et du 23 mars lôSS"*. Plempius défend l'ancienne médecine, et se réclame de Galièn, contre Aristote d'ailleurs aussi bien que contre Descartes. Son principal argument est une force ou faculté pulsifique, pis pulsifica, indispensable selon lui pour expliquer le battement des artères et du cœur. Mais il ne nie pas le fait de la circulation. Là-dessus, Descartes invoque ses propres observations et expériences, faites
a. Voir ci-avant, p. 85-89.
b. Tome I, p. 309, 1. 22, à p. 5 10, 1. 2 ; p. 5i5, 1. 25-26. Tome II, p. 33 et p. 48, 1. 24, à p. 49, 1. 9. Tome III, p. 86, 1. i5-i6. Tome IV, p. 180.
c. Tome I, p. 409-4, . 1 p. 475-477 : lettres du ? cet. et du 20 déc.
d. Ibid., p. 521-536, et t. II, p. 62-69. " Confugls ad l'piritum vitiiji- » ctim », p. 65, 1. 7-8.
Vie de Descartes. 3i
242 Vie de Descartes.
parfois le matin même sur des animaux vivants ou fraîchement tués *. Les idées de notre philosophe reçurent une publicité nouvelle, du fait de Plempius : celui-ci résuma, en effet, la polémique dans une première édition de ses Fundamenta Medicinœ, en septembre i638''. Seulement, le résumé fut trouvé inexact, notamment par Regius ; et plus tard Beverovicius demanda à Descartes le brouillon de ses deux lettres, pour les imprimer dans des Quœstiones epistolicœ, en 1644^ Plempius se piqua d'honneur : il donna aussitôt le texte en entier dans une seconde édition de son ouvrage en 1644, et dans une troisième encore en 1654. I^ gardait d'ailleurs ses positions, et tenait toujours pour sa vertu pulsifique.
Le troisième exemplaire de Descartes avait été remis à un Jésuite, le P. Ciermans, collègue aussi de Plempius à l'Université de Louvain, où il professait les mathématiques'^. Ciermans voit d'abord en Descartes une sorte de Christophe Colomb, un
a. Voir ci-avant, p. i52, note/. — Tome II, p. 66, 1. 7-1 1 : « Si mihi » nunc hic adeffes, ...videres anguiilae corculum, quod hodiè manè s ante horas feptem vel o£lo excidi. » Et p. 68, 1. 9-1 1 : « Quod confir- » mare iibet alio cafu hodiè etiam à me obferuato : nempè abfcidi cor- » culi anguillaï partem fupremam. . . »
b. Vopisci FoRTUNATi Plempii Amfterodamenfis, Artium & Medicinae Doftoris, atque in Academiâ Louanienfi Praflicen primo loco profitentis, De Fundamentis Medicince Libri fex Acribologiâ Scholafticâ accurati. (Lovanii, Typis ac Sumptibus lacobi Zegerfii, M. DC. XXXVIII.) Dédicace : « proprid. Calend. Septemb. i638 ». Privilège : « Bruxellae, » XVI lunij i638. Genfura, die 28 Augufti i638.» Sujets traités, p. 261- 268 : « Facultas vitalis quid & quotuplex. — Facultas pulfifica movet » cor. — Cor à facultate non à fanguine pulfat, contra Ariftotelem, Carte- » fium, Harvïum. » Et p. 265, on lit : « ...Cartefio amiciffimo vire ac » mihi familiariffimo. »
c. Tome III, p. 682, et t. IV, p. 3-6. Lettres du 10 juin et du 5 juillet 1643.
d. Ciermans (Jean), né à Bois-le- Duc, le 7 avril 1603, entra au noviciat des Jésuites, le 6 nov. 1619, fut professeur de mathématiques à Louvain et à Anvers; ayant demandé à être envoyé en Chine, il mourut en Portugal au moment de s'embarquer, l'an 1648. Auteur d'un recueil de thèses mathématiques et physiques : Annus pofitionum mathematicarum (Lovanii, 1641), dont quelques-unes contre Descartes. Voir leur polémique, t. II, p. 55-62 et p. 69-81 : lettres de mars i638.
Polémiques. 243
hardi navigateur, qui a découvert aussi un Nouveau Monde : c'était le compliment à la mode'\ Puis, comme sujet de ses objections, il choisit l'arc-en-ciel, et se plaçant au point de vue même de Descartes, il engagea avec lui une discussion très habile et très serrée. Notre philosophe en profita pour éclaircir cette matière, qu'il estimait des plus difficiles, et fut amené à découvrir un peu plus le fond de sa pensée. La lutte reste courtoise; Descartes ménage plutôt les trois professeurs, qui, s'ils étaient gagnés, pourraient introduire dans leur enseignement la philosophie nouvelle. Illusion pure : le cartésianisme sera condamné à Louvain, en 1662, iin peu avant même de l'être à Rome; et Plempius, devenu un personnage après avoir accompagné comme médecin l'ambassadeur du roi d'Espagne au congrès de Munster, s'emploiera de toutes ses forces, dès son retour en 1648, contre la doctrine de son ancien ami : il sera un des principaux artisans de la condamnation '".
Descartes attendait aussi des objections de Lille, 011 les Jésuites avaient un collège ^ Mais elles n'ont pas été conservées ; (ont-elles même été envoyées ?) Il semble avoir eti un moment l'espoir d'étendre sa propagande dans tous les Pays-Bas espagnols, en Flandre aussi bien que dans le Brabant, et aux deux Universités de Louvain et de Douai. Peut-être fit-il tout exprès dans cette vue le voyage de Douai en lôSy ? Un document postérieur l'assure, avec des détails tels, qu'on ne peut croire qu'il ait été inventé de toutes pièces : c'est le récit d'un
a. Tome II, p. 55, 1. lo-ii : « ...quod, notis quafi littoribus reliflis, » Noui Orbis periculum facere audeat ».
b. Déjà la 3' édition des Fundamenta Medicinœ, en i654, donnait cet appendice : Doâorunt aliquot in Academid Lovanienfi Virorum ludicia de Philofophid Cartefiand, avec une Cen/ura, du 6 oct. i653. Et la 4» édition, en 1664, donne dans une Préface tout l'historique de la condamnation de 1662. Plempius l'avait annoncée, et'mémî celle de Rome, Jans la 3' édition d'un autre ouvrage, Ophthalmographia, i65g (dont la première édition remontait à i632).
c. Tome II. p. 5o, 1. 6-7 : mars i638.
244 Vie de Descartes.
témoin'. Notre philosophe aurait été l'hôte du gouverneur de la ville, M. de la Bassecourt, grand amateur de philosophie; ce personnage se serait plu à réunir à sa table, pour les faire discuter après le repas, un professeur de l'Université et un gentilhomme polonais, compagnon de Descartes, celui-ci n'intervenant que comme arbitre. Il parle, en effet, d'un voyage
a. « Etant une fois forti de fa retraite, & fe voyant fur les frontières » des Pays-Bas catholiques, il peut avoir eu la penfée de paffer en » Flandre avant que de fe renfermer dans le poëlle. Il paroît au moins » qu'il fut à Doiiay vers ce têms-là, s'il eft fur de fe repofer fur la foy » d'une perfonne de probité [en marge : M. Maquets demeurant à Arras], » qui foùtient avoir vu M. Defcartes à Doiiay, & l'avoir revu environ » fept ans après à Paris, tant au collège de Boncourt avec le Chevalier » d'Igby, qu'aux Théatins avec le P. Chappuis, ce qui n'eft arrivé qu'en » 1644. Selon cette relation, M. Defcartes, accompagné d'un Gentil- » homme Polonois, vint rendre vifite à M. de la Baffecourt, Gouverneur » ou Commandant de la ville de Doiiay pour le Roy d'Efpagne, qui le » retint huit ou dix jours à le régaler & à l'entendre raifonner fur fa » Philofophie, dont il étoit devenu amoureux. Le Gouveineur s'applitt quant sur tout à defennuyer fon hôte par la diverfité des objets qu'ils » luy préfentoient, n'avoit pas oublié de luy procurer la compagnie des » plus habiles gens de l'Univerfité du lieu à fa table, afin de lier entre » eux de curieufes & fçavantes converfations après le repas. L'un des » plus renommez étoit un petit Dodeur bofl'u, appelle François Silvius, » habile Thomilte, l'un des grands Théologiens de fon fiécle, & le pré- » mier ornement de l'Univerfité depuis la mort d'Eilius. Il étoir de » Braine-le-Comte fur les extrémittez du Haynaut & du Brabant ; il » occupoit la Chaire Royale & ordinaire de Théologie depuis environ » dix-huit ans; & fa mon ne prévint celle de M. Defcartes que d'un an » & quelques femaines. M. de la Baffecourt ayant convié ce Dofteur de » venir manger tous les foirs chez luy tant que M. Defcartes y feroit, fe » procura à luy-même un plaifir dans leurs entretiens, dont il fe fit un » honneur le refte de fes jours; M. Defcartes y parloit peu, félon fon ordi- » naire; mais ce qu'il difoit étoit accompagné d'un flegme mêlé de » gayeté. L'ardeur du difcours étoit le plus foUvent entre le Dodeur Sil- » vius & le Gentil-homme Polonois. La converfation dégénéroit prefque » toujours en difpute, qui duroit fort avant dans la nuit, mais jamais hors » des termes de la Philofophie; & la chaleur les emportoit prefque toû- » jours, au grand divertilfement de M. de la Baffecourt. On en revenoit » toujours à M. Defcartes comme à l'arbitre d^s parties; & jamais il » n'abufoit de leur confiance, ny de leur foamiffion à fon jugement. Il » commençoit par les faire revenir ''un & l'autre des extrémittez où la
Polémiques. 24^
de six semaines % sans dire où cependant, du I','" mai au 14 juin 1637 environ; et il recommande à Piempius d'envoyer son livre au P. Fournet '', Jésuite flamand, comme s'il avait fait connaissance avec lui à ce voyage. Pourtant c'est Lille, et non pas Douai, qu'il cite dans une de ses lettres. Son livre eut-il ensuite quelque succès dans cette région ? On ne sait. A Louvain même, les libraires n'en reçurent que tardivement des exemplaires, et on ignore s'ils en vendirent beaucoup ^
V difpute les avoit jetiez, & il terminoit leur différent en peu de mots, » mais d'une manière qui contentoit l'un fans mécontenter l'autre, parce » qu'outre la douceur & l'honnêteté qu'il y apportoit, il propofoit fa » penfée d'un air de doute plutôt que de décifion. Autant que la modeftie » de M. Defcartes plaifoit à M. Silvius, autant celui-cy témoignoit-il être » peu fatisfait de h violence avec laquelle il le fentoit pouffé par le 1) Polonois Ce fut pourtant ce Dofteur qui fut caufe qu'on difputa de la » Philofophie jufqu'au départ de M. Defcartes, Car nonobftant la réfolu- » tion qu'il avoit prife dés le premier jour, de ne vouloir plus fe com- » mettre avec le Gentil-homme, il ne lailToit pas de revenir le lendemain » avec de nouveaux arguments pour réparer le mauvais fuccez de la a veille; & quoi qu'il s'en retournât toujours faifant de nouvelles pro- » teftations de ne plus entrer en lice, les civiiitez de M. Defcartes, » jointes à l'envie de tirer au moins une fois raifon du Polonois, luy » faifoient oublier fa proteftation; & il n'y eut que l'adieu de M. Def- » cartes, qui fut capable de luy faire garder enfin la promeffe qu'il » renouvelloit tous les Jours, de ne plus retourner à la charge. »
« M. Defcartes, comblé des amitiez de M. de la Baflecourt, s'en » retourna en Hollande vers le commencement de l'hyver. . . » \Baillet, t. I, p. 3o6-3o8.)
a. Tome I, p. 379, 1. 9-10 : lettre du 14 juin 1637.
b. Ibid , p. 399,1. 6-7. Le P. François Fournet naquit à Lens (Artois), en i58i. Entré dans l'ordre des Jésuites, en 1596 (avant le 4 oci., puisque ses premiers vœux sont du 4 0Ct. iSgS), ordonné prêtre le 19 mars 161 1, il fit profession le g oct. 1616; enseigna la philosophie trois ans à La Flèche, et deux ans à Douai ; la théologie, sept ans et demi à Douai. Recteur du collège de Lille, cinq ans et demi, et du collège d'Arras, trois ans, il mourut à Douai, le 10 janvier i638. Compagnon du provincial en 1637i63S. Ces détails complètent un opuscule de Georges Monchamp : Un correspondant belge de Descartes, le P. François Fournet, S. J. (Bruxelles, 1893), et le rectifient : ce n'est pas à ce religieux que s'adresse la lettre du t. I, p. 456-458.
c. Tome I, p. 476, 1. i-3.
246 Vie de Descartes.
A Paris, les exemplaires ne furent mis en vente que sur la fin de 1637, au mois de décembre \ Les objections qui comptèrent le plus tout d'abord, aux yeux de Descartes, furent celles de Jean-Baptiste Morin''. On se demande aujourd'hui pourquoi ? Serait-ce à cause de l'auteur ? Morin était professeur au Collège de France, et Descartes l'avait connu à Paris; c'était un partisan de l'ancienne astronomie, adversaire de Galilée, bien pis, un partisan de l'astrologie, ce qui n'était pourtant pas une recommandation. Serait-ce à cause du sujet que Morin choisit pour ses objections: à savoir l'explication de la lumière ? C'était, en effet, pour Descartes, le sujet capital, puisque lui-même y ramenait tout dans son traité du Monde. Mais n'y aurait-il pas encore une autre raison? Avec Morin, on pouvait se promettre une discussion en règle, semblable à celles qui avaient lieu entre les doctes; il représentait la doctrine de l'École. Morin, en effet, définit les termes, selon la logique d'Aristote, par le genre et la différence ; il examine successivement, et par ordre, la forme et la matière, la cause du mouvement ou le moteur, et le mouvement lui-même de ce corps à qui Descartes attribue la lumière. Notre philosophe, peut-être, était bien aise que ses' explications fussent mises à pareille épreuve : on verrait qu'elles pouvaient y résister victorieusement. Ne l'avait-il pas déclaré à Fromondus? Bien qu'il ne se fût pas servi du syllogisme, tous ses arguments, néanmoins, pouvaient revêtir cette forme consacrée : leur force n'en apparaîtrait que mieux ; seulement, cet appareil eût entraîné bien des longueurs '. Il répondit donc à Morin sur le même ton, et rivalisa avec lui de subtilité scolastique. Morin en fut tout surpris et ravi, et Mersenne également ; l'un et l'autre croyaient que Descartes avait complètement oublié la philosophie de ses maîtres''. Aussi Morin répartit par une longue lettre, le
a. Tome I, p. 485-486 : lettre de Chapelain, 29 déc. 1637.
b. Ibid., p. 536, et t. II, p. 196, 288, 362 et 408 : lettres du 22 févr., i3 juillet, 12 août, 12 sept, et oct. i638.
c. Tome I, p. 422-423 : lettre du 3 oct. 1637.
d. Tome II, p. 287 : lettre du i" août.i638.
Polémiques. 247
12 août, à laquelle Descartes riposta longuement encore, le 12 septembre, toujours dans le même style. Morin révint à la charge une troisième fois, en octobre ; mais comme il ne s'attendait plus à une réponse, Descartes le prit au mot, et s'en tint là désormais*. On se demande si, au fond, il ne s'était pas moqué de son adversaire ? Affectant de le prendre au sérieux, et se mettant lui-même en frais pour répondre, il pensait surtout à ses lecteurs, au cas où l'on imprimerait objections et réponses. Car, en dépit de ses compliments, il ne s'était point hâté : il s'en excusait à Mersenne, le 3i mars, le 17 mai, le 29 juin "i il n'avait pas le temps, et d'autres affaires pressaient davantage. Il ne répondit, en somme, que le i3 juillet à des objections du 22 février ! Puis, il reconnut vite que ses pensées et celles de Morin, au lieu de se rapprocher, devenaient de plus en plus divergentes. Un petit fait, surtout, dut l'éclairer : à la fin de sa seconde lettre, du 12 août, Morin, tout joyeux, annonce à Descartes, qu'il vient de découvrir, par hasard, sa « matière subtile » ; il l'a vue voltiger dans un rayon de soleil qui passait par la fente d'une fenêtre ^ Descartes fut édifié : Morin n'avait rien compris à sa théorie, et il était inutile de s'attarder avec un tel adversaire.
Il en est un autre à qui il refusa toujours de répondre, bien que Mersenne, sans se lasser, l'en priât presque à chaque courrier pendant plus d'un an. Mais Descartes ne voulut pas lui faire cet honneur : on ne se retourne pas, disait-il, contre un petit chien qui aboie dans la rue et ne saurait mordre '^. C'était Pierre Petit', intendant des fortifications, curieux de choses
a. Tome II, p. 43-, 1. 4-10 : lettre du i5 nov. i638.
b. Ibid.,p.SS, 1. 4-1 5 ; p. 145, 1. 17-21,61 p. i52, 1. 22-24; p. 191,1.24-25
c. Ibid., p. 304, 1. 28 à p. 3o5, 1. 5. Réponse de Descartes : p. 372- 373, du 12 sept. i638.
d. Ibid., p. 267, 1. 8-9 : p. 533. 1. t3-i5 ; et p. 542, 1. 9-i.i.
e. Petit (Pierre), né a Montluçon, le 3 1 déc. i 598, mourut à Paris, le 20 loùt 1677. Baillet lui donne, à la date de i637-i638, t. I, p. 326, la qualité de « Commiffaire provincial de l'Artillerie et d'Ingénieur » du Roy »; plus tard' seulement, en 1646, t. II, p. 3^8, il l'appelle « Intendant des Fortifications ».
248 Vie de Descartes.
scientifiques, et qu'on retrouvera plus tard avec Pascal, lors des premières expériences du vide. Pour le moment, il expérimentait sur les réfractions, et ceci eût intéressé Descartes, d'autant plus que Petit promettait d'écrire contre sa Dioptrique : qu'il écrive donc, et l'on verra"! Mais auparavant, le même Petit avait envoyé au philosophe des remarques sur les quelques pages consacrées par celui-ci à l'existence de Dieu''; et elles étaient sur un ton de raillerie, qui contrastait par trop avec le sujet : elles ne méritaient donc point de réponse. Descartes invoque cette raison de piété, et sans doute il était sincère. Mais il y ajoute une raison de prudence. Le discours de Petit lui parut renfermer, par endroits, des impiétés : « Si » même, disait-il, l'auteur était en un pays où l'inquisition » fût un peu sévère, il aurait sujet de craindre le feu"! » Descartes s'exagérait toujours les choses à distance ; mais on s'explique par là son refus péremptoire d'engager la lutte : il n'avait garde de se commettre avec un adversaire aussi compromettant.
Quant à 1' « Anti-Dioptrique » (c'est ainsi que Petit intitula son attaque contre la Dioptrique], Descartes, las de l'avoir trop longtemps attendue, ne voulut même plus la voir, lorsqu'il la reçut enfin. Il avait rencontré dans l'intervalle un esprit d'une autre trempe, à qui il renvoya Petit ''. C'était un conseiller au présidial de Blois, Florimond' de Beaune, dont le nom est ainsi écrit en deux mots par les contemporains ; mais il
a. Tome II, p. 32-33 : lettre du 20 avril i638. Page 86, 1. i3-2o; p. 96, 1. 20-25, et p. 97-98 : du 3i mars. Page 144, 1. 21, à p. 145, 1. 16 : du 17 mai. Page 391-392 : du '11 oct. Page 497-498 : du 9 févr. 1639. Page 533, 1. i3-25 : du 3o avril. Page 542, 1. 6-12 [id.]. Page, 564, 1. 3-io: du 19 juin 1639.
b. Ibid., p. 3o, 1. 9-17 : lettre du i" mars i638. Page 144, 1. i3-2i ; du 17 mai. Page 191-192 : du 29 juin. Page 266-267 : du 27 juillet. Page 344-345 : août i638. Page 391-392 : du 11 octobre.
c. Ibid., p. 260, 1. 19-21, et p. 392, 1. 1-4. : lettres du 27 juillet et du II oct. i638.
d. Tome II, p. 533, 1. i3-25 ; et p. 564, 1. 3-io : lettres du 3o avril et du 19 juin 1639. Voir aussi p. 225 ci-avant.
Polémiques. 249
signait en un seul, Debeaune, et on peut dire de lui ce que luimême disait, embarrassé pour l'adresse de notre philosophe : « Je ne sçay pas quelle qualité on luy donne ; je sçay mieux » celles de son esprit \ » Debeaune, donc, faisait force expériences sur les réfractions, et aussi force calculs; il en dressait des tables, qu'il envoya à Descartes. De plus, il avait une grande habileté manuelle, et taillait lui-même les verres dont il se servait, tandis que Petit était forcé de s'en remettre auxartisans , aussi bien que Descartes d'ailleurs, qui avouait n'avoir jamais pratiqué aucun art ni métier, « non plus que s'il était » venu au monde sans mains"^ ». Enfin Debeaune était capable, par ses propres observations astronomiques, de vérifier luimême ses mesures et de leur donner une parfaite justesse. Ce n'était plus seulement un amateur éclairé, comme Huygens en Hollande, ou peut-être aussi Du Maurier en France ; ce n'était pas non plus un pur savant, capable de donner une théorie sans rien davantage, et encore bien moins un simple praticien, incapable de science. Descartes fut ravi d'un tel ensemble de qualités réunies : le dioptricien de Blois lui parut vraiment « l'homme qu'il avait souhaité'' ». Un autre savant de France aurait aussi voulu réaliser le projet des lunettes, Girard Desargues, géomètre lyonnais. Il suivait depuis longtemps les travaux de Descartes sur 0 ce noble sujet des » réfractions », et en i63o, il avait annoncé à mots couvertSj dans un petit livre de Récréations mathématiques, les décou-
a. Tome V, p. 5i3, note, et p. 528 (au bas de la page) : lettre du i3 nov.
b. Ibid., p. 5i8 et p. 540-541 : lettres de Debeaune, 10 oct. i638 et 3 avril 1639. Et t. II, p. 542, 1. 6-9 : lettre de. Descartes, 3o avril.
c. Tome II, p. 452, 1. 5-9. Voir toutefois ci-avant, p. 32, note a.
d. Ibid., 1. 2-3. Voir aussi p. 5o5, 1. 17-23, et p. 5i2-5i3 : lettres du 20 févr. 1639. Voir enfin t. V, outre le passage cité ci-dessus, note a, p. 533 et p. 536 : fin des lettres du 26 févr. et du 5 mars 1639. Tout cela confirme la conjecture, que la lettre cl, t. II, p. 452, s'adresse bien à Debeaune; et Descartes l'avait annoncée à Mersenne, ibid., p. 466, 1. 22-25 (lire par conséquent 1. 25 : Petit ou Février (?), et non pas Roberval). Pourtant, voir aussi t. III, p. 286, 1. 7-17 : du 21 janv. t64i-
Vie de Descartes. Sa
2^o Vie de Dkscartes.
vertes du philosophe'. Plus tard, ce fut lui, semble-t-il, autant que Mersenne, qui, en considération de cela, voulut pour l'ouvrage de lôSy un privilège au-dessus de l'ordinaire, et fit auprès du chancelier Séguier des démarches pour l'obtenir ^ Il était prêt à en faire auprès de Richelieu lui-même, pour que le cardinal-ministre s'intéressât à la construction des lunettes. Descartes dut modérer ce zèle : il n'était pas assez sûr du succès, et il avait trop peur qu'un échec retentissant en cette matière ne jetât le discrédit sur lui-même et sur sa philosophie '^. Néanmoins il croyait toujours, pour les lentilles, à la supériorité de l'hyperbole ; et théoriquement, il avait raison, bien qu'on n'ait pu la faire réussir dans la pratique. Lui parlait-oii d'une lunette merveilleuse, celle de l'Italien Fontana, par exemple, à Naples : ilassurait que les verres devaient être hyperboliques'', tandis qu'il s'était moqué de Petit, qui les préférait sphériques". Mais Mersenne lui-même l'étonna encore davantage : le bon religieux continuait de se servir, pour observer le ciel, d'un seul verre convexe, sans se rendre compte qu'il en fallait deux pour une lunette, un convexe et l'autre concave; aussi ne vit-il rien du tout de l'éclipsé observée le i'' juin lôSg '. On
a. Tome X, p. 5 5o-55i. Nous adoptons, pour la signature de cette note, D. A. L. G., l'interprétation : Des Argues Lyonnois Géomètre. Voir à ce sujet t. XI, Errata, p. viii
b. Tome I, p. 391, 1. 16-19, ci t. II, p. 3i, 1. 5-8 : lettres du 22 fuin 1637 et du \" mars i638.
c. Tome I, p. 5oo-5oi, et t. II, p. 3i, 1. 9-12, et p. i5 1, 1. 14-19 : lettres du 25 janv., du \" mars et du 17 mai i638.
d. Tome II,p.493,l. 5-i2, et p. 5i3,l. 19-25: lettres du 20 février 1639.
e. Ibid., p. 145, I. i3-i4 : lettre du 17 mai i638.
f. Ibid., p. 562, I. 9 : lettre du 19 juin r639. Voir le P. Fournier, Hydrographie, 1643, p. 582-583 :
« Eclipfe du Soleil du i. de luin 1639, obferuéc à Paris : i» par Mon- » fieur de Roberual, Profclfcur en Mathématique, Monfieur le Threfo- » riér Mydorge & le R. P. Petaut lehiire ; 2° Monfîeur Beaugrand, » Secrétaire, aiïiHé de Mcfficurs le Prelident l'alcai iS( Monfieur Hardi, » Confeiller au Chaftelet ; 3" Monfieur Bouillaud. ">
« Obferuée h Blois par Monfieur de Beaune, Confeiller du Roy, l'vn » des bons efprits & des meilleurs Mathemaiiciens de l'Europe. )i
« A La Flèche : les Pères Vaticr, Dcriennes & Fournier, tous trois
Polémiques. 2 ^ i
a les noms des observateurs à Paris, à La Flèche, à Blois : on y chercherait en vain le nom de Mersenne.
Mais la polémique de beaucoup la plus importante, parce qu'elle contribua grandement aux progrès des sciences mathématiques, fut celle de Descartes avec les mathématiciens. L'histoire en est assez compliquée, et on a grand peine à en démêler les fils qui s'entrecroisent en bien des sens divers. Elle commence par une « friponnerie" », dira Descartes, dont le coupable était, à ses yeux, Jean de Beaugrand, bien que Mersenne fût aussi complice. Le mot nous semble gros, pour un méfait, somme toute, assez peu grave. Le 5 janvier lôSy, Huygens avait envoyé à Paris les épreuves du Discours et des Essais, pour obtenir d'abord le privilège nécessaire à l'impression et non pour autre chose. Mersenne ne put se tenir de communiquer auparavant ce texte si mpatiemment attendu à quelques curieux, entre autres à Beaugrand. Celui-ci le garda quelque temps, et le privilège en fut retardé jusqu'au 4 mai. Descartes s'imagina qu'on avait voulu étouffer l'ouvrage avant sa naissance, et Beaugrand paya cher ce qui n'avait été de sa part qu'une petite indélicatesse. Il avait publié, en i636, une dissertation latine, intitulée Géostatique, sur les variations du poids des corps pesants, selon qu'ils se trouvent plus ou moins proches du centre de la terre ''. Ce fut d'ailleurs une déception, même pour ses amis : Fermât dut en convenir, bien que la proposition qu'il substituait à celle de Beaugrand ne valût pas mieux. Mersenne otfrit à Descartes de lui envoyer cette Géostatique.
» Profeffeurs des Mathématiques, s'eftants rencontrez en ce temps au » Collège Royal de La Flèche, obferuerent feparement la mefme » Eclipfe. »
« Obferuée à Aix par Monlieur Gaffand. »
a. Tome II, p. 84-83; p. ijS, 1. 9-ro ; p. 272, 1. 5-7 : lettres du 3i mars, 29 juin et 27 juillet i638.
b. Tome I, p. 36i, note <j. Voir P. Duhem, Les Origines de la Statique (Paris, Hermann, igoS), t. I, p. 290-359, chap. xm et xiv : La Statique française.
2^2 Vie de Descartes.
Gelui-ci accepta sans empressement ; il se méfiait de ce qui pouvait venir de celui qu'il appelait dédaigneusement le « Géostaticien ». Beaugrand, piqué au vif, lui rendit la pareille, et ne l'appela lui-même, du titre du Discours de la Méthode, que le « Méthodique » et même le « Méthodique » impertinent" ». C'est qu'en effet, sitôt que Descartes eut entre les mains la Géostatique, enfin apportée en Hollande par un domestique qui lui venait de France, « le Limousin », en juin i638 : « jamais, dit-il, il n'avait vu tant d'erreurs jointes » ensemble en une seule proposition » ; et il ne ménagea pas les épithètes à un livre « si impertinent, si ridicule et si » méprisable'' ». Il voulut plus tard retirer ces paroles, qui lui étaient échappées, il l'avoue, en souvenir de l'ancienne « fri- » ponnerie » de l'auteur '^^; mais Mersenne, un peu à l'étourdie et sans grande discrétion, les avait déjà laissé voir à Beaugrand, qui ne pardonna pas. Il eut même à l'endroit de Descartes des insinuations perfides : il aff^ecta de l'appeler aussi « le soldat philosophe», miles philosophus "^ : c'était, on s'en souvient, le nom qu'avait pris Antoine de Villon, l'un des trois compagnons condamnés à Paris en 1624 pour leurs dangereuses nouveautés. Toutefois, cette communication de la
a. Tome V, p. 5o3, 5o6, 5 10, etc.
b. Tome II, p. i83, 1. 20-22, et p. 189, 1. 8-9. Critique du livre de Beaugrand : p. 182-189. Voir aussi, p. 190, 1. 14-15 : lettre du 29 juin i638.
c. Ibid., p. 271-272 : lettre du 27 juillet i638. La preuve que Beaugrand en avait eu déjà connaissance, se trouve dans la lettre de lui, publiée au t. V, p. 504. Voir aussi, pour la lettre xcvii bis de Descartes, t. I, p. 479, L 2-7 et 21-22, et p. 480, 1. 7-1 3, le 3« des pamphlets de Beaugrand, publics par Paul Tannery, La Correspondance de Descartes (Paris, Gauthicr-Viliars, 1893), p. 5o-5i.
d. Second factum de Beaugrand, publié par Paul Tannery, /oc. cit., p. 44. Voir aussi- t. III, p. 137. Et ci-avant, p. 86, note a. Il est encore question du « foldat philofophe » dans le petit livre, EJfays de lean Key Dodeur en Médecine fur la recerche (sic) de la caufe pour laquelle l'EJlain' & le Plomb augmentent de poids quand on les calcine (A. Bazas, par Guillaume Millanges, i63o, in-i8, pp. 144), ou plutôt dans les lettres qui accompagnent la réédition de ce livret, par Gobet, en 1777.
Polémiques. ^2^3
Géostatique à Descartes nous a valu de celui-ci un « Examen » de la même question, ou un petit écrit de Statique, comme il l'appelle, ou encore de Mécanique, qu'il envoya à Paris, le i3 juillet i638°. Laissant la Beaugrand, notre philosophe reprend le problème pour son propre compte, et le traite selon ses principes.
C'était le second écrit de ce genre. L'année précédente, Huygens, se trouvant à l'armée qui assiégeait Bréda, lui avait demandé, le 8 septembre, un petit traité « sur les fondements » de la mécanique, et les quatre ou cinq engins qu'on y » démontre''». II voyait là sans doute un utile complément à la Géométrie un peu abstraite de son ami ; en bon Hollandais, il s'intéressait aux travaux publics et aux machines pour élever les eaux, si nécessaires au pays de Hollande. Descartes lui répondit sans retard, le 5 octobre, par une lettre qui est un véritable traité'; l'autographe, conservé précieusement par Huygens, se trouve encore dans la collection de ses papiers à Leyde. Le philosophe énonce d'abord, brièvement, son principe; puis il passe en revue successivement la poulie, le plan incliné, le coin, la roue ou le tour, la vis, et enfin le levier. Huit mois après, lorsque Descartes reprit la question pour ses amis de France, après ceux de Hoiiande, il insista davantage sur le principe; il le fit précéder et suivre de considérations propres à l'établir ; il y revint même dans une lettre suivante, du 12 septembre i63S, pour 'expliquer encore, et déclara nettement
a Tome II, p. 222-245 et p. 247, 1. i3-i4'.
b. Tome I, p. 396-397, notamment, p. 396, 1. 25-27. O" lit dans Mersenne, La Vérité des Sciences, 1625 : « La Mechanique denend de la » Géométrie, d'autant qu'elle parle de la quantité ou grandeur de toutes » fortes de forces mouuantes, de poids, de mouuemens, & de temps. Ses » principaus engins font la balance, le leuier, les moufHeg ou poulies, la » grue, l'engin & tout ce qui s'i raporte, comme lo coin & la vis. Ceus » qui s'exercent en cet art font appelez ingénieurs. Cette fcience nommée » par les Grecs 15 xtôv [Aa-cYavapiôiv [AT|^aviu.âTa)v -zi/vi], l'art de faire des » machines pour éleuer toutes fortes de fardeaus, quelques grans, & » quelques pefans qu'ils foient... » (Page 23o.;
c. Ib'd., p 4^32-435 et p. 435-447.
254 Vie de Descartes.
que la poulie, le plan incliné et le levier (il n'a pas examiné d'autres a engins » dans son second écrit) ne viennent là que pour servir d'exemples, sans lesquels son écrit eût semblé « trop sec et trop stérile » ; mais le principe est si clair, de soi, qu'il n'a besoin d'aucune preuve^. Nous sommes avertis: la partie essentielle, capitale pour lui, c'est la partie purement théorique, l'établissement du principe lui-même.
Le premier titre, en octobre lôSy, était ; Explication des engins par l'ayde desquels on peut, avec une petite force, lever un fardeau fort pesant. Descartes a le même objet en vue l'année suivante, bien que le nouveau titre : Examen de la question géostatique, donne un peu le change, et annonce des considérations sur les centres de gravité des corps et les variations de pesanteur selon la distance de ceux-ci au centre de la terre. Le philosophe écarte sagement ces considérations, ou du moins ne s'y attarde pas, toujours « faute d'expériences ». Mais c'est la même chose, dit-il, d'élever de 2 pieds un poids de loo livres, ou d'un pied un poids de 200, ou de 4 un de 5o; dans les trois cas, et dans tous les autres du même genre, le travail est le même, comme on dirait aujourd'hui ; on se trouve en présence d'une quantité cou -tante. Et voilà, en quelques lignes, tout son principe''.
On le jugea trop simple à Paris. Descartes ne tenait compte que de deux choses : le poids, d'un côté, et de l'autre, Vespace que mesure le corps en s'élevant. Mais le temps employé ? Et la vitesse surtout, avec laquelle le corps s'élève ? Descartes y avait bien pensé ; mais, systématiquement, il exclut les considérations de temps et de vitesse, bien que conformes à la tradition de l'École (ou peut-être même à cause de cela) : c'eût été une complication en pure perte. Galilée, cependant, insistait sur la vitesse, et Descartes le savait bien, au moins par ouïdire. Mais quoi ? il n'approuvait pas en cela Galilée. Et Stevin non plus, et encore moins Roberval, n'étaient ses maîtres en
a. Tome II, p. 358, 1. i-i6 : lettre du 12 sept. i638.
b. Ibid., p 228, 1. 10-21. Voir aussi t. I, p. 435-436.
Polémiques. 2 ^ ^
cette matière. Descartes avait lu la Statique de Stevin, au moment où il rédigeait son second écrit, sinon même après, par hasard et sans doute à la hâte». Il eut aussi connaissance par Mersenne, mais cette fois après coup, d'un opuscule de Roberval sur la mécanique'': bien des choses s'y trouvaient, qu'il n'y vit pas, soit qu'il ne voulût pas les voir, ou qu'il n'en prît pas la peine. Un seul point le frappa: c'est que l'auteur parlait du temps et de la vitesse. C'était assez : Descartes referma le livre, et il n'en fut que plus affirmatif sur son principe. Ami des idées claires et distinctes, il retrouvait cette clarté et cette distinction dans la considération de l'espace, mais nullement de la vitesse, laquelle, disait-il, suppose la connaissance de la pesanteur, et de tout le système du monde'. En France, même le mathématicien le plus favorable à Descartes, Florimond Debeaune,eut quelques scrupules. Mersenne qui, dès le i" août, avait remercié Descartes de sa Statique^ en envoya une copie à Blois. Dans une lettre du i3 novembre, Debeaune y donne franchement son approbation''. Il approuve la consiération de l'espace, et nous verrons aussi tout le reste ; il regrette cependant qu'on laisse de côté la vitesse, et pense
a. Tome II, p. 247, 1. 14-15 : lettre du i3 juillet !638.
b. Ibid., p. 390, 1. i5, à p. Bgi, 1. 12 : lettre du 1 1 oct. i638. « Je viens » de lire le Traitté de Mechanique du (leur Roberual », dit Descartes, et cela pour vérifier si celui-ci, comme il le prétendait, avait dit la même chose que lui dans son écrit de statique. Donc Descartes ne l'avait point lu auparavant. Et pourtant, il eut entre les mains, l'hiver précédent, le livre de Mersenne, V Harmonie Vniuerfelle, où le petit traité de Roberval est imprime : voir t. II, p. i5o, 1. 19-20, lettre du 17 mai i638, et t. X, p. 572-573. Mais peut-être aussi l'opuscule de Roberval ne se trouvait point dans tous les exemplaires de L'Harmonie Vniuerfelle?
c. Tome II, p. 353-355; p. 391, 1. 9-12; p. 433-434; p. 543-544 : lettres du 12 sept., i5 nov. i638, et 28 avril 1642. Surtout la phrase, p. 355, 1. 5-8, que nous résumons. Voir aussi t. III, p. 614, 1. 1-28 : lettre du 2 févr. 1643, avec des expériences à l'appui de son opinion sur la vitesse.
d. Tome V, p. 520, même lettre. Lire tout l'alirtéa : « Pour le regard » du principe de M' Des Cartes. . . belles & excellentes chofes d'un tel » efprit. »
2^6 Vie de Descartes.
pouvoir l'expliquer par ses principes, et l'introduire ensuite dans un Traité de iMécanique de sa façon. Descartes y fut trompé d'abord : il se crut en présence d'un partisan de la vitesse selon Galilée, et déclara que Debeaune se mécomptait '. Mais lorsqu'il sut ensuite que celui-ci avait une autre doctrine, il voulut bien l'examiner; et ce lui fut une occasion de faire connaître lui-même quelque chose de ses pensées. Il maintint d'ailleurs que la considération de l'espace seul et du poids suffisait à établir le principe de la Statique"".
Il est amené à éclaircir de même cette autre idée de force qui, jointe à celle de l'espace parcouru, constitue le principe : il veut dire la force ou puissance qui sert à élever un fardeau à l'aide d'un engin : ce qui doit dissiper tout malentendu. Le terme de force, en effet, était l'un des plus usités dans la terminologie scolastique, et de ceux aussi dont on abusait le plus. Il exprimait une notion confuse, empruntée à l'union de l'âme et du corps : par exemple, la force que déploie un homme pour soulever un fardeau, laquelle n'est point exactement mesurable ; l'épreuve actuelle que cet homme fait de sa force, n'épuise pas celle-ci, et il en a une réserve qu'on ne saurait non plus calculer ; deux choses sont ici mêlées, une action qui produit un effet utile au dehors, et un sentiment intérieur d'effort plus ou moins pénible. Tout autre est la force dont parle Descartes : ce sont les 200 livres au moment où ils font monter le fardeau à la hauteur d'un pied, ou bien les 5o livres qui le haussent de 4 pieds ; c'est la force appliquée, au moment même où elle s'applique, qu'elle provienne d'un homme, ou d'un instrument inanimé, poids ou ressort. Le philosophe restitue ainsi au mot de force un sens tout matériel, ou plutôt mécanique ou mathématique, qui le rend susceptible d'une mesure exacte, et d'être introduit dans un rapport, dans une proportion : c'est le nombre qui, multiplié par la dimension de
a. Tome II, p. 443, 1. 4-6, et p. 467, i. 13-17 : lettres du i5 nov. i638, et de déc. i638.
b. fbiJ., p. 543-544 : lettre du 3o avril 1639.
Polémiques. 257
l'espace parcouru, donnera un produit constant". Debeaune, dont l'esprit n'était pas encombré, comme tant d'autres, par les entités de l'École, avait bien entendu ainsi la force : avant même d'avoir reçu à Blois cette explication nécessaire, il approuvait hautement ce que Descartes appelait « la force » appliquée •> ».
Il avait compris encore une autre innovation du philosophe, conséquence des précédentes : c'était de réduire le mouvement étudié à des dimensions S à deux seulement, dont l'une correspond à la hauteur où le fardeau est soulevé, c'est-à-dire à l'espace parcouru, et l'autre précisément à la force appliquée ou au poids qui soulève. Descartes en fut ravi : un homme enfin se rencontrait, qui comprenait d'emblée les avantages de sa méthode ; car ces deux dimensions s'expriment elles-mêmes par des lignes, et leur rapport s'exprime par un rectangle, autant de rectangles qu'il y a de rapports, et tels que le produit des côtés demeure toujours le même, 2 multiplié par 100, ou 4 multiplié par 5o, etc. <*. Mais si l'on considérait encore la vitesse, ce serait (outre les inconvénients déjà signalés) une troisième dimension, qui s'ajouterait aux deux autres ; et cette considération nouvelle, introduite dans le principe, en compromettrait la simplicité irrémédiablement. Toutes ces idées sont reprises par Descartes dans sa même lettre du 12 septembre i638, et exposées tout au long, avec une explication supplémentaire du plan incliné ', laquelle met bien en lumière les deux dimensions examinées, le rectangle construit en conséquence, bref, la représentation géométrique (en attendant qu'elle devienne algébrique) de notions mécaniques, qu'il a su enfin rendre intelligibles.
a. Tome II, p. 35;, 1. 12-27, «« P- 432. I. 7, à p. 433, 1. 8 : lettres du 12 sept, et du i5 nov. i638.
b. Tome V, p. 526 : lettre du i3 nov. i638.
c. Ibid.No'ir aussi t. II, p. 5i8, 1. 10-14, et p. 542-543 : lettres du 20 févr. et du 3o avril i63g.
d. Tome II, p. 352, i. 14, à p. 353, 1. 5 ; p. 354, 1- 28, à p. 355, 1. 2 : lettre du 1 2 sept. i638.
e. Ibid., p. 358, 1. 17, à p. 36o, 1.5.
Vie de Descartes. 33
2^8 Vie de Descartes.
Il pousse même une pointe hardie, comme cela lui arrive souvent, dans un sens ou cette fois on ne paraît pas l'avoir suivi. Il indique d'un mot, mais en insistant, que la pesanteur relative d'un corps doit se mesurer par le commencement du mouvement : « Notez que je dis, lorsque le corps commence » à descendre, et non lorsqu'il descend ". » C'était comme une lueur jetée sur l'infiniment petit. Et il ne s'agissait pas seulement d'écarter une fois de plus la considération de la vitesse : le philosophe avait ici le sentiment juste du (Caractère infinitésimal du mouvement en question *>. Mersenne ne comprit pas l'importance de cette remarque, lorsqu'il la reproduisit plus tard dans un de ses ouvrages'.
Il avait été, en effet, si frappé de ce petit écrit de Statique, qu'il parla aussitôt de le faire imprimer. Descartes s'y refusa d'abord ; ou du moins il recommanda de supprimer quelques lignes à la fin, qu'il avait écrites à moitié endormi '^. Mersenne ne donna pas de suite immédiate à son projet ; mais quatre ou cinq ans plus tard, lorsqu'il s'occupa de réunir en un volume ses Cogitata Physico-Mathematica, il demanda de nouveau à Descartes, le 2 février 1643, la permission d'y insérer sa Statique, et Descartes y consentit*. Le livre parut en avril 1644 : la longue lettre du i3 juillet i638, et une partie de celle du 12 septembre s'y retrouvent en latin, et sans que l'auteur soit nommé ^ Mais Mersenne n'en donne que la partie qu'il jugeait la plus intéressante pour ses lecteurs, et qui n'était pas, tant s'en faut, la plus importante : il traduit les4)assages sur le
a. Tome II, p. 2j3, 1. 25-3o: lettre du i3 juillet i638.
b. P. DuHEM, Les Origines de la Statique (Paris, Hermann, igoS), t. I, p. 337-338 et p. 35o.
c. Tome X, p. 596.
d. Tome II, p. 592, 1. 3-23 : lettre du 11 oct. i638.
e. Tome III, p. 6i3, 1. 22-27.
f. Tome X, p. 595-597. Les Cogitata reproduisent (en le traduisant} le texte de Descartes dans l'ordre suivant : le levier [veâis], la poulie [trochlea\ et le plan incliné (plaiium inclinatum) : Prop. III, VII et IX. — Aux pages 5q5 et 596 de notre édition, lire partout /. // (au lieu de
Polémiques. 2^9
levier, sur le plan incliné, sur la poulie, sans même suivre l'ordre de Descartes, sans non plus les laisser ensemble, et surtout sans y joindre le principe essentiel que Descartes énonçait d'abord, ni les explications d'une importance capitale qu'il y avait ajoutées. Une publicité aussi défectueuse ne servait qu'à demi les intérêts du philosophe ; une fois de plus, le bon religieux, dont Tesprit n'était qu'un pêle-mêle incroyable d'idées de toute sorte, montrait pour son ami plus de zèle que de discernement.
Ce n'est pas la seule fois qu'il agissait ainsi. Beaugrand, nous l'avons vu, avait obtenu de lui les épreuves du livre de Descartes en 1637, au grand déplaisir de ce dernier. Il ne garda même pas pour lui cette faveur ; il en fit part à un conseiller au Parlement de Toulouse, excellent mathématicien, Pierre de Fermât. Celui-ci s'attaqua d'abord à la Dioptriqite, et combattit les démonstrations de la réfraction et même de la réflexion \ Il se tenait d'ailleurs sur le terrain scientifique, et engageait un corps à corps qui ne déplut pas à son adversaire. Mais afin de montrer à Descartes à qui il avait affaire, Mersenne joignit aux objections contre la Dioptriqite, un écrit de Fermât, De Maximis et Minimis, où celui-ci donnait une méthode pour trouver les tangentes des lignes courbes, comme si notre philosophe avait omis une matière de cette importance''. Aussitô la querelle dévia, mais pour prendre autrement d'ampleur. Descartes répondit qu'il avait traité cette matière dans sa Géométrie, et qu'on n'avait pas su l'y voir. Il n'en était pas surpris d'ailleurs : son procédé était si différent. Les géomètres du temps aimaient à se rattacher aux Anciens, conservant leur terminologie, les maxima et minima, par exemple, reprenant les débris de leurs oeuvres pour les réparer, comme on faisait des ruines des monuments antiques, mettant leurs propres ouvrages sous la protection d'un grand nom : Apol-
a. Tome I, p. 355-363 : Fermât à Mersenne.
b. Ibid., p. 486-490 et p. 493-495.
26o Vie de Descartes.
lonius Galtus, disait Viète, Apollonius Batavus, disait Snellius, et en Italie Getaldus, Apollonius redivivus^. Au contraire, Descartes, à l'égard du passé, entendait rester libre et indépendant, et ne rien lui devoir, pas même les termes dont il se servait, pour les problèmes qu'il se posait à lui-même. On pouvait donc ne pas reconnaître ceux-ci sous leur air de nouveauté ; ou bien on ne croyait pas à cette nouveauté, et on cherchait à y retrouver quand même, comme sous un déguisement, les idées de ses prédécesseurs. Descartes revendiqua donc la supériorité de sa méthode sur celle de Fermât pour les tangentes ; il critiqua vivement celle-ci, et pour les mettre toutes deux à l'épreuve, il proposa un nouveau problème'', qu'il se faisait fort de résoudre aisément par sa méthode; et il mettait au défi d'en venir à bout avec celle qu'on lui vantait. Mersenne aurait dû, peut-être, envoyer directement cette réponse à Fermât, au fond du Languedoc. Il préféra la montrer d'abord aux géomètres de Paris, et ce fut ainsi que Roberval fut engagé dans la querelle ^ Mersenne eut tort, certainement, aux yeux de Descartes. Mais est-ce à nous à le regretter ? Entre Descartes et Fermât, la discussion avait des chances de demeurer courtoise, et on se serait mis assez vite d'accord. Mais Roberval, dont la rusticité et la pédanterie ne sont que trop connues"*, ne pardonnait pas à Descartes de ne pas l'avoir
a. Tome I, p. 478, 1. 18-21, et p. 491, 1. 13-24. Voir ci-avant, p. 209-
b. Ibid., p. 490,1. 1 5, à p. 491, 1. 12. C'est ce qu'on appellera \efolium de Descartes, ou le «^galand » de Roberval, p. 495.
c. Le premier écrit de Roberval pour Fermât contre Descartes est malheureusement perdu. Descartes y répondit, t. II, p. i-i5, lettre du i" mars i638.
d. « Il étoit né le 8 d'Août de l'an 1602, non dans le diocéfe de Soif- » fons, mais dans celuy de Beauvais, quoique fa mère eût été furprife » dans les champs de celuy de SoilTons, où elle faifoit la moiffon. Il » s'appeloit Gille Perjonne; mais étant venu à Paris, il prit le nom de )i Roberval, lieu de la demeure de fes parents. S'étant trouvé en état » d'enfeigner les Mathématiques, il avoit obtenu la chaire qui s'appelle » de Maitre Gervais à Paris, l'an i632, & dix-huit mois après il avoit » emporté à la difpute celle de Ramus, qu'il remplit jufqu'à la mort [en
Polémiques. 261
compris parmi ceux à qui il fit présent de sa Géométrie. Ce fut donc entre eux une lutte violente, ou ils échangèrent force coups . mais chaque coup donné ou rendu marquait un point acquis au progrès de la science. L'affaire prit les allures d'un duel : du côté de Fermât, deux géomètres se portèrent en avant, Roberval et Etienne Pascal", qui d'ailleurs se retira presque aussitôt, forcé de se cacher à la suite d'une petite émeute de rentiers auxquels on supprimait un quartier de leurs rentes. Descartes constitua aussi ses seconds, qui devaient être arbitres du combat : les mathématiciens Hardy et Mydorge '', tous deux autrefois ses amis à Paris. Au fond, on ne s'entendit point, parce qu'on ne voulut point s'entendre"^. Descartes affectait de prendre à la lettre la démonstration de Fermât, et profitant d'une petite lacune qui s'y trouvait, il montra qu'on pouvait dire la même chose de l'ellipse et de
» marge: arrivée en i6yS], quoiqu'il en eut encore une autre au Collège » Royal après M. Morin [en marge : ou M. Gaflendi félon d'autres]. » (Baillet, t. I, p. 3o4-3o5.) Nous avons donné la suite de ce passage, t. I, p. 5ig, et t. II, p. 14, où Baillet indique la cause de l'animosité de Roberval contre Descartes. Voir aussi t. I, p. 288, 1. 25, à p. 289, 1. 1.
Voici encore une curieuse anecdote, tirée d'une lettre d' « Ism. Boul- » liau à Chriftiaan Huygens », Paris, 6 déc. i658 : « Pour Monfieur de » Roberval, il a faid une fottife chez Monfieur de Montmor, qui ell » comme vous fçavez homme d'honneur & de qualité. Il a efté fi incivil » que de luy dire dans fa maifon, s'eftant picqués fur une des opinions » de Monfieur des Cartes que Monfieur de Montmor approuvoit, qu'il » avoit plus d'efprit que luy, & qu'il n'avoit rien de moins que luy que » le bien & la charge de Maiftre des requeftes ; & que, s'il eftoit Maiftre » des requeftes, qu'il vaudroit cent fois plus que luy. Monfieur de » Montmor, qui eft très fage, luy dift, qu'il en pourroit & devroit ufer plus » civilement, que de le quereler & le trai£ler de mefpris dans fa maifon. » Toute la compagnie trouva fort eftrange la rufticité & pédanterie de 1) Monfieur de Roberval. » {Œuvres de Huygens, t. II, p. 287.)
a. Tome II, p. 104-114 : second écrit de Roberval (et d'Etienne Pascal ?).
b. Ibid., p. i3, 1. 14-17, et p. i5-23.
c. C'était l'avis de Desargues, que Descartes eût pu aussi prendre pour arbitre. Voir la lettre retrouvée du 4 avril i638, à la fin de notre tome XI. Errata, p. ii-viii. Voir enfin ci-avant, p. 222-223.
202 Vie de Descartes.
l'hyperbole, que Fermât disait de la parabole " : preuve que la méthode ne valait pour aucune de ces figures, semblable à ces étrivières qu'on peut allonger ou raccourcir à volonté. Au contraire, elle devenait bonne pour toutes, si elle était un peu corrigée ; et Descartes fait lui-même la correction. Mais il ne la livre pas tout de suite à ses adversaires, et se contente de la confier à ses deux seconds ''. Il assure que précisément le point que lui-même avait indiqué dans sa Géométrie pour sa propre méthode, suffit à rendre l'autre bonne.
Il s'agissait toujours de la théorie générale des tangentes ; mais d'autres questions vinrent bientôt s'y ajouter. D'abord, pour ne pas demeurer en reste avec Descartes, et peut-être pour se donner le temps de résoudre le problème qu'il avait proposé, on lui en proposa à lui-même plusieurs autres, pour l'éprouver. Ce fut d'abord, de la part de Fermât, le problème du centre de gravité du conoïde parabolique ". Là Descartes se montra vraiment supérieur. Plus tard il remarqua que ce problème avait été résolu déjà par Stevin ^ (et la remarque était de bonne guerre avec des gens qui lui reprochaient sans cesse à lui-même de ne faire que démarquer Viète). Séance tenante et sans délai, il résout non seulement la question proposée, mais toute une série de questions semblables qu'il y ajoute, donnant les centres de gravité, donnant les aires, donnant les tangentes, attestant ainsi sans aucun doute possible la valeur générale de sa méthode'. Il fait même mieux : il donne tout cela à résoudre au jeune Gillot, autrefois son domestique, instruit par lui aux mathématiques, et devenu un camarade
a. Tome I. p. 487-489, et t. II, p. i. La propriété spécifique de la parabole avait été omise par Fermât, t. II, p. i3o, 1. i5-2o, et p. 176, 1. 20-22. Descartes n'eut garde de l'omettre, p. 171,1. 5-i5. Lire surtout une lettre de Desargues à Mersenne, du 4 avril i638, qui met bien les choses au point : t. XI, Errata, p. ii-viii.
b. Tome II, p. i32-i34 et p. 169-173.
c. Ibid., p. 120,1. 1-6 : 28 avril i638.
d. Ibid.„p. 247, 1. 14-21 : lettre du i3 juillet i638.
e. Ibid., p. I 39, 1. 20, à p. 140, 1. 3 (lettre du 17 mai) ; p. 180, 1. 23, à p. 181, 1. i3 (29 juin); et surtout p. 247-250 (du i3 juillet i638).
Polémiques. 265
et comme un frère'. Rien ne pouvait dépiter davantage les géomètres de Paris. Mais Mersenne fut enthousiasmé de la réponse de son ami. Il n'attendit point, comme pour la 5/^tique; il l'inséra aussitôt, bien que sans nommer l'auteur, dans la préface d'un ouvrage qu'il imprimait, et qui parut l'année suivante, en lôSg, Les Nouvelles Pensées de Galilée^; ce qui ne l'empêcha pas de l'insérer encore, traduite en latin cette fois, dans ses Cogitata de 1644'. Descartes eut ainsi pour cette question, et sans retard, grâce au bon religieux, les honneurs de la publicité.
D'autres questions lui furent posées, qui étaient fort à la mode en ce temps-là : parties aliquotes des nombres, nombres amiables, nombres parfaits, et diverses propriétés pour lesquelles on s'était adressé à un maître en la matière. Jumeau de Sainte-Croix ''. Descartes répondit à tout, de façon à satisfaire, et au delà, ce juge réputé. Pourtant il déclare qu'à la date de i638, il ignorait ce qu'on entendait par les parties aliquotes d'un nombre, et dut, pour s'en instruire, emprunter un Euclide*: il n'en avait point dans sa bibliothèque. Et dès le 3i mars, il envoyait une règle générale, qui étonna à Paris. Bien qu'il ne se fût pas occupé de questions numériques depuis dix-huit ans, dit-il encore ', il voulut bien s'y remettre, et y appliquer son analyse : les effets furent merveilleux. Non seulement il ajoutait de nouveaux nombres amiables, à ceux que Ton connaissait déjà; mais, pour chaque question, il ne
a. Tome II, p. 145-146 et p. 149-150 : lettre du 17 mai i638.
b. Tome X, p. 56 1 -563. Corriger, p. 563, 1. 8 : 164-;, en 1644.
c. Ibid., p. 592-595.
d. Tome II, p. 93-94, p. 148-149 et p. 149; p. 158-167; P- zSo-zSz; p. 254-257 et p. 273-274; p. 337-338; p. 427-430, et p. 472. Lettres du 3i mars, 17 mai, 3 juin, i3 et 27 juillet, 23 août et i5 nov. i638; du 9 janv. 1639.
e. Ibid., p. 472, 1. 1-3 : lettre du 9 j'anv. 1639. C'est a propos des nombres, qu'il dit que « chaque trait de plume luy apprend quelque » Théorème femblable », p. 428, 1. i-3. Et il se félicite que « fon Ana- » lyfe » réussisse là comme ailleurs, p. 25o, 1. 17-19, et p. 429, 1. 6-7.
f. Ibid., p. 168, 1. 5-1^ : lettre du 3 juin i638.
264 Vie de Descartes.
manquait pas d'indiquer la méthode générale qui permettait de découvrir des séries indéfinies, là où jusqu'alors on avait eu tant de peine à trouver quelques cas isolés. Et tout cela avec une virtuosité, que seul rebutait ensuite le travail du calcul : il s'en remettait alors au fidèle. Gillot^', lorsque Fermât demeurait court ; c'était sa façon de montrer le peu de cas qu'il faisait lui-même de pareilles questions. On ne pouvait être plus dédaigneux, et le gentilhomme reparaît ici au travers du mathématicien. Mais Mersenne recueillait précieusement ces nouvelles découvertes, et leur faisait place, entre autres à la règle donnée le 3i mars i638, dans ce même ouvrage qu'il avait en préparation, et qu'il publia en 1639''. Il soignait de mieux en mieux la réputation de son ami.
Roberval cependant, très fier de quelques problèmes résolus par lui, demanda à Mersenne de les envoyer à Descartes, toujours afin d'éprouver sa méthode : en particulier le problème de la roulette, ou de l'espace compris entre le plan horizontal et la courbe décrite au-dessus par le point d'une roue qui fait un tour entier, depuis le moment où ce point quitte le sol jusqu'au moment où il le rejoint. L'envoi est du 28 avril lôSS*^. Le 17 mai, Descartes y répondit : la question lui paraît assez belle, mais elle est vraiment trop simple ; et qui s'émerveille de l'avoir trouvée, lui fait l'efiFet d'un homme qui coupe une pomme en deux, et admire ce qu'il voit dedans '^. L'espace compris entre cette courbe et le plan horizontal, est juste trois fois le cercle qui la décrit : il le démontre succinctement,
a. Tome II, p. 149, 1. 20-23, et surtout p. 195-196 : lettres du 17 mai et du 29 juin i638.
b. Tome X, p. 56i et p. 563-566. Corriger, p. 565, 1. 4 (note) : t. I, au lieu- de t. II. Mersenne avait déjà parlé, dans La Vérité des Sciences contre les Septiques, 1628, du nombre 120 et de ses parties aliquotes (p. 332). Il les disposait ainsi :
Ces nombres, se multipliant les uns les autres, font tous le nombre 120.
c. Tome .JI, p. 116-H7.
d. Ibid.,p. 135-137. Surtout p. i35,l. 14, et p. 137, 1. 4-8.
Polémiques. 26^
suivant la méthode analytique. Roberval avoua ne pas bien comprendre. Descartes, qui s'attendait sans doute à cet aveu, reprit sa démonstration, et la développa, suivant la méthode synthétique, le 27 juillet». 11 ne s'en tint pas là. Après avoir ainsi démontré l'aire de la roulette, il envoya, un mois après, le 23 août, une démonstration fort courte et fort simple, de la tangente de cette courbe'', faisant remarquer qu'elle n'avait pas dû trouver place dans sa Géométrie, qui ne traitait que des courbes géométriques : or la roulette est une de ces courbes qu'il appelait mécaniques, ce qui n'empêchait pas d'ailleurs sa méthode de s'étendre au besoin jusque-là, et il le prouve présentement. De son côté, à Toulouse, Fermât avait aussi trouvé la tangente de la roulette, et parlait de chercher maintenant le solide. Mais Descartes refuse d'aller plus loin % ayant d'autres occupations en effet. Toutefois il approuve la démonstration de Fermât pour la tangente '' ; il le dit à Mersenne, il le dit à Fermât lui-même, et c'est peut-être la première fois qu'il adressait à son émule un compliment sincère ; d'habitude, en homme de l'ouest, sinon du nord de la France, il parlait plutôt avec un certain mépris de ce méridional : « Monsieur » Fermât est Gascon », disait-il, « moi non^ ». Par contre, il ne voulue approuver aucune des cinq ou six démonstrations de la même tangente, que Mersenne lui envoya successivement de la part de Roberval ^ : il en était excédé à la fin, comme du
a. Tome II, p. 257-263. « Ce que i'ay mis icy fort au long, affin de » pouuoir eftre entendu par ceux qui ne fe feruent point de l'analyfe, peut » eftre trouué en trois coups de plume par le calcul », ajoute-t-il, p. 2Ô3, 1. 4-7. Voir aussi p. 400, i3-2i : lettre du 11 oct. i638.
b. Ibid., p. 3o8-?i3, et p 00, 1. 21-29.
c. Ibid., p. 395, 1. 20-23 etire du ii oct i638. Tome III, p. 8, 1. i3-ig, et p. 5o, 1. 21-23 : lettres du 29 Janv. et du i" avril 1640.
d. Tome II, p. 394, 1. i-5, et p. 406-407 :lettres du 1 1 octobre. Pourtant il l'avait fort mal jugée d'abord, p. 333, 1. 9-21 : lettre du 23 août.
e. Témoignage de Schooten fils à Christian Huygens : lettre du 19 septembre i658 (t. III, p. i33).
f. Tome II, p. 434,1. 12-2 3, et p. 532,1. 12: lettres du i5 nov. i638 et du 3o avril 1639. « Quatreou cinq fois », dit-il d'abord ; puis « 5 ou 6 fois ».
Vie de Descartes. 34
206 Vie de Descartes.
même cri d'un perroquet pendu à une fenêtre quand on passe dans la rue ^. Telle est la part qu'il eut, du mois de mai au mois de novembre i638, avec les géomètres français, à l'étude de cette question, qui leur avait été envoyée d'Italie.
Revenons maintenant à ce problème que lui-même avait posé à Fermât, dès le début, fin de lôSy ou commencement de i638. Il s'agissait toujours de déterminer la tangente d'une certaine courbe qu'il indiquait '' : laquelle des deux méthodes, celle de Fermât ou la sienne, y réussirait le mieux? 11 attendit, et l'attente fut longue : six à sept mois. Le 29 juin, il demanda, ironiquement, si l'on n'avait pas encore résolu sa question. Le retard était un peu de la faute de Mersenne qui, au lieu d'envoyer aussitôt la question à Toulouse, l'avait encore retenue pour la montrer d'abord à Roberval ; et celui-ci n'avait pas le travail prompt ni facile. Le 29 juin, Descartes en reparla à Mersenne'; puis, le 27 juillet, il se moqua de Roberval, qui avait trouvé, non pas la tangente qu'on demandait, mais la figure de cette courbe, que notre philosophe connaissait bien, puisqu'il en avait envoyé la définition''. Seulement Roberval donnait un nom à la courbe, comme pour s'en attribuer la paternité : il l'appelait le « galand », nom d'un noeud de ruban à la mode parmi les femmes, ou encore « fleur de jasmin », à cause des quatre parties symétriques qu'il y trouvait, semblables à des pétales. Y avait-il là de quoi tant se vanter ? Descartes vit bien que ses prévisions étaient justes : on ne pouvait trouver la tangente sans sa méthode. 11 en donna donc, le 23 août, une démonstration *=, succinctement, comme toujours, et laissant quelque chose à faire à ses rivaux. En même temps il leur proposait encore une courbe, différente de la première, semblait-il, en réalité la même ; il le savait bien, et le dit à
a. Tome II, p. 148, 1. 3-5.
b. Tome I, p. 490, 1. 20, à p. 491, 1. 12.
c. Tome II, p. 177-178.
d. Ibid., p. 274-275.
e. Ibid., p. 3 1 3-3 16.
Polémiques. 267
Mersenne en confidence". On retrouve ici ce goût de la mystification, que nous avons déjà noté chez notre philosophe. Mais il avait bien calculé : Roberval ne reconnut pas la courbe; il ne comprit même pas toute la démonstration de la tangente envoyée le 23 août. Descartes se montra bon prince : il ajouta une explication, le i5 novembre '". Il triomphait, et peut-être même un peu trop. Fermât avait fini par trouver aussi une démonstration de la tangente demandée. Mais Descartes ne voulut pas croire que ce fût par son ancienne méthode, sinon corrigée suivant les indications que lui-même avait données ; ce n'était plus alors la méthode de Fermât, mais bien la sienne propre, qui réussissait ^
Un triomphe incontestable lui était réservé ailleurs. Il avait reçu comme un renfort inattendu d'un autre mathématicien de province, Florimond Debeaune, en sa petite ville de Blois. Ce dernier s'étonna que les géomètres de Paris ne fussent pas capables au moins de développer l'équation du galand, qui leur avait été envoyée. Il l'écrivit à Mersenne, dans une lettre du 26 février iôSq**, annonçant qu'il s'était mis lui-même à ce travail et qu'il comptait bien le mener à bonne fin. En eflFet, le 3 avril, il l'envoyait à Mersenne, pour le faire voir à Roberval d'abord, ensuite à Descartes «. Notre philosophe ne pouvait souhaiter un plus beau couronnement à ce petit épisode de sa vie scientifique : d'autant plus que Debeaune n'avait eu besoin, lui aussi, que d'un quart d'heure, disait-il, pour développer cette équation : encore l'avait-il expliquée tout au long, et sans la brièveté coutumière de Descartes ^ De même, pour une
a. Tome II, p. 3i6-3i7, et p. 336, 1. 6-10.
b. Ibid., p. 425-426.
c. Ibid., p. 272-273 : lettre du 27 juillet. Pourtant voir aussi l'opinion de Paul Tannery, p. 279.
d. Tome V, p. 532.
e. Ibid., p. 539-540.
f. Ibid., p. 532 et p. 542. Voir t. II, p. 427, 1. 4-6, et antérieurement, p. 317-320 et p. 394-395. Et encore plus tard, t. IV, p. 55o, 1. 9-1 3 : du 2 nov. 1646.
autre question que Roberval avait posée, et que Descartes avait aussi résolue, celle d'un certain quadrilatère : avec la géométrie commune, déclare Debeaune qui venait également de la démontrer, cette question ne demanderait pas moins d'une main de papier; avec la méthode nouvelle, ou « l'analyse » spécieuse », c'est l'affaire de quelques paroles seulement^. Debeaune avait étudié à fond, cet été de i638, la Géométrie de Descartes, sans s'arrêter aux difficultés qui rebutaient à la première lecture''. Il avait rédigé, à son usage, des notes qui furent soumises ensuite au philosophe et publiées plus tard comme un utile éclaircissement. Persuadé aussi qu'on ne possède bien une méthode géométrique, que si l'on en peut faire l'application à des problèmes nouveaux, que l'auteur n'a pas traités, il tenta de l'appliquer à deux lignes de son invention. En même temps qu'il cherchait lui-même la solution, il pria Mersenne de la demander aux géomètres de Paris, et aussi à Descartes en Hollande. Il reçut d'abord une solution de Beaugrand pour sa première ligne, il en remercia Mersenne le 25 septembre; puis, de Roberval, et il remercia encore, le 10 octobre. Dans l'intervalle il avait trouvé, de son côté, d'autres solutions, dont l'une le rendait perplexe. Mais, quelque temps après, il reçut la réponse de Descartes, envoyée à Mersenne le 1 1 octobre. Il y vit, ce qui le tira de sa perplexité, que la première ligne était une hyperbole : ce qu'il n'avait pas su voir d'abord, non plus que Roberval, ni Beaugrand. Il en fut un peu confus, pour eux, sinon pour lui; et reprenant la question, il reconnut, en effet, que Descartes avait raison s Quant à la deuxième ligne, l'idée que s'en étaient faite les deux géomètres parisiens, était tout à fait erronée, et Descartes s'en moquait fort. Mais Debeaune lui-même, qui pensait d'abord l'avoir résolue, s'aperçut vite que sa solution
a. Tome V, p. 542, dernier alinéa : lettre du 3 avril i63q. Et l'appréciation de Descartes, t. II, p. 56i-562, du 19 juin i63y.
b. /bùi., p. 5i5 : lettre du 25 sept. i638.
c. Sin celle première ligne, voir t. V, p. 514, 5i5-5i6, 517 et 528. Et I. 11, p. 420,1. 8 ; p. 424, 1. i3-22 ; p. 435, 1. i-3, et p. 444-445.
Polémiques. 269
n'était pas bonne ; il regretta de l'avoir envoyée à Roberval, et écrivit à Mersenne de ne pas la faire connaître à Descartes surtout. Mais il était trop tard : la solution avait pris le chemin de la Hollande, le 25 octobre. Notre philosophe ne la jugea pas, en efïet, satisfaisante, et en marqua nettement le défaut, qui n'était rien moins, selon lui, qu'un cercle vicieux*. Mais, quoi! Debeaune demanda alors une autre solution pour sa seconde ligne : que Roberval en donne une, puisqu'il a déjà envoyé l'asymptote, et que Descartes surtout veuille bien communiquer la sienne! Debeaune l'en pria instamment dans une lettre du i3 novembre, que Mersenne était chargé de faire parvenir ''. Mais celui-ci la retint sans doute quelque temps, d'autant plus que les Notes sur la Géométrie y étaient jointes, et que le bon religieux, selon sa coutume, ne put s'empêcher de les faire voir aux curieux de Paris. Toujours est-il que Descartes ne répondit à Debeaune que le 20 février 1639 : dans une lettre particulière, il lui donnait tout au long l'explication de la seconde ligne, plus quelques mots, sur une troisième que Debeaune lui avait aussi envoyée, assez semblable à la seconde ; il en avait même ajouté une quatrième, mais le philosophe laissa à son correspondant le soin delà trouvera Cependant la solution de Robervai, réclamée par Debeaune dans toutes ses lettres, se faisait attendre : Descartes avait bien recommandé qu'on ne divulgât point la sienne^. Finalement, Roberval n'envoya rien. La victoire restait donc encore une fois acquise à Descartes, au moins dans l'esprit de Debeaune,
a. Sur la seconde ligne : t. V, p. 5i6, 5i7-3i8, 319-524. 528 et 335. El t. II, p. 435, 1. 1-3 ; p. 438-439; p. 491, 1. 1 5-20.
b. Tome V, p. 528, dernier alinéa, et p. 529. La lettre de Descartes, 20 février 1639, répond, point par point, à quatre questions, dont trois sont résumées ici : dans la première, Debeaune lui demandait sans doute son opinion sur les notes qu'il lui envoyait, i3 nov. i638.
c. Tome II, p. 3x3, 1. 26, à p. 3i8, 1. 6. Et t. V, p. 53/ : lettre du 26 mars 1639.
d. Tome II, p. 532, 1. i-n, et p. 563-564 : lettres du 3o avril et du 19 juin 1639. Surtout t. IV, p. 229, 1. 20. à p. 23o, 1. i3, et p. 55o, 1. 14-17.
270 Vie de Descartes.
excellent juge, s'il en fût. Personne n'était entré davantage dans la pensée du philosophe. Non seulement, il était d'accord avec lui sur l'utilité de la géométrie, qui doit toujours avoir un usage pratique, soit pour les lunettes, ce qui était le cas de l'ellipse et de l'hyperbole, soit (comme ce devait être le cas de ses lignes courbes) pour expliquer, par exemple, les relations entre des sons ou bien entre les vitesses de chute des corps. Mais surtout il envisageait, lui aussi, une « science » des proportions », qui comprît toutes les recherches de géométrie et d'arithmétique, une « science de rapports » qui considère ceux-ci universellement, aussi bien entre les lignes commensurables et incommensurables". Enfin, et ceci est à noter dans l'histoire des mathématiques, les lignes de Debeaune donnaient le premier exemple du problème inverse des tangentes, qui consistait à trouver non pas seulement la la tangente d'une courbe, mais cette courbe elle-même en connaissant d'abord la tangente'': précieuse ouverture sur le calcul intégral après le calcul différentiel, extension capitale de la méthode cartésienne.
Telles sont, résumées à grand traits, les principales questions que, pendant plus de deux ans. Descartes eut à débattre avec les mathématiciens de Fî nce. Nous ne pouvons nous prononcer ici sur le fond même du débat : c'est affaire aux historiens des sciences mathématiques, qui voudront en prendre la peine. Nous n'avons voulu que donner un fil conducteur, qui permît de suivre chaque question en particulier au milieu de l'enchevêtrement général. Nous ne nous prononcerons même pas sur le fond de la querelle entre Descartes et Roberval. Toutefois, à ce sujet, une remarque s'impose. Descartes ne craignait point qu'on mît au jour ses moindres faits et gestes et ceux de son adversaire. A deux reprises il envoie à Mersenne la liste complète de ce qu'il appelle les pièces du procès,
1. Tome V, p. 537, dernier alinéa : lettre de Debeaune, 2C mars 1639. 5. Ibid., p. 335 : problètiie général posé par Debeaune. 5 mars lôig. Vdr aussi t. 11, p. 520-523 (Paul 'l'annery).
Polémiques. 271
avec mandat de les communiquer, non seulement à Mydorge et Hardy, ses deux seconds, mais à d'autres encore, tel que Desargues, et même à quiconque désirerait en prendre connaissance*. Mersenne, d'ailleurs, comme nous le connaissons, n'était pas homme à rien garder pour lui. Plus tard, Descartes refit lui-même, par deux fois, et la seconde, d'une façon qui n'avait rien de flatteur pour Roberval, l'historique de toute l'afifaire, dans des lettres manifestement écrites aussi pour être montrées *>. Par contre, quelle fut l'attitude et la conduite de Roberval? Mersenne aussitôt mort, le i" septembre 1648, il pénétra dans la cellule du religieux, dont il devait publier un écrit posthume, fit main basse sur les lettres que celui-ci avait reçues, et les emporta. Plus tard, après la mort de Descartes, lorsque Clerselier s'occupa de réunir, en vue d'une publication, la correspondance du philosophe, il ne manqua pas de s'adresser à Roberval, qu'on savait en possession du précieux dépôt, par suite de son larcin ; il lui demanda de lui confier les lettres de Descartes. Roberval refusa obstinément, et Clerselier dut publier une bonne partie de la correspondance d'après les minutes que Descartes avait conservées, et qui furent retrouvées dans ses papiers ''. Par bonheur, Roberval ne détruisit point les lettres mêmes du philosophe; sa rancune n'alla pas jusque-là, et quand il mourut, en lôyS, elles furent remises au mathématicien La Hire, qui en fit présent à l'Académie des Sciences <*. Mais le refus obstiné qu'avait opposé Roberval d'en donner communication, sa vie durant, n'est-il pas une présomption contre lui? De même que nous avons aussi une présomption en faveur de Descartes, ne, demandant qu'à laisser voir ses lettres à tout le monde, et loin de redouter la lumière, la désirant, la réclamant pleine et entière. Ne semble-t-il pas que Descartes n'avait rien à y perdre, mais Roberval rien à y gagner ?
a. Tome II, p. 16, 1. 4, à p. 17, 1. 7 : p. 22, 1. 12-19 ; p. 27-28.
b. Ibid., p. 320-326, et t. IV, p. 549-551.
c. Tome I, p. xxxvii-vin. Surtout t. V, p. 649-650.
d. Tome I, p. xlvi.
272 Vie de Descartes.
Ce ne fut pas seulement du côté de la France, que Descartes eut des querelles mathématiques ; ce fut aussi en Hollande même. Les géomètres de Paris avaient suscité contre lui comme champion Fermât de Toulouse. A La Haye, il en surgit un autre, de lui-même, Stampioen de Jonge, tout jeune encore, puisqu'il était né en 1610. Mais il passait, de l'aveu de Descartes, pour le plus savant de ceux qui enseignaient les mathématiques aux Pays-Bas"; et plus tard, en 1644, c'est à lui que s'adressera Huygens pour instruire dans cette science ses fils'', dont l'un devait être le grand Huygens. Il fallait bien, en effet, que Stampioen eût une certaine notoriété. On ne s'expliquerait pas sans cela que Descartes prit tant à cœur, comme nous allons voir, son affaire avec lui, au point de s'en occuper toute une année", payant lui-même de sa personne comme si ce n'était pas un autre qui y fût d'abord engagé, faisant intervenir ses amis'' au risque de les importuner, sacrifiant même un voyage en France qu'il avait projeté pour cet été de 1640 % et faisant craindre ensuite à plusieurs
a. Tome III, p. 5, 1. 4-5. Descartes fait d'ailleurs, quant à lui, les plus fortes restrictions.
b. Pourtant Huygens, lui-même, est assez sévère pour Stampioen (comme homme, il est vrai, et non comme mathématicien), dans une lettre à Descartes, du 28 déc. 1639 : t. II, p. 639-641.
c. D'octobre 1639 (et peut-être même plus tôt), jusqu'en octobre 1640. Tome II, p. 61 i-6i3, et t. III, p. 16, et p. 200, note b.
d. Huygens, Golius, Pollot, Wilhem. Lettres du 28 déc. 1639, du 3 avril, 7 mai, 14 août, 17 août et 5 oct. 1640 : t. II, p. 639-641, et t. III, p. 56, 62, i5o, i54 et 199.
e. « l'ay eu delfein de faire vn tour cet efté en France », 3o juillet 1640. (Tome III, p. 127, 1. 1-2.) « Dans cinq ou fix femaines », et pour « affaires domeftiques », juillet 1640. (Pages 103-104.) Huygens proteste, craignant qu'il ne revînt plus, 14 août, et Descartes lui prqmet de revenir. (Pages i52-i53, et p. i58-i59.) « le ne perds pas encore le deflein de » palTer en France, & i'efpere que l'hiuer ne m'en empefchera point ; » mais ie ne partiray pas encore de fix femaines », i5 sept. (Page 178, 1. 2-5.) Finalement, il y renonce : « ie ne feray point encore mon voyafge » pour cet hyuer », 3o sept. 1640. (Page i85, 1, 1-2.) — Notons un passage curieux de la réponse à la lettre de Huygens, du 14 août 1640 : me prenez-vous pour une fera beftia, dit Descartes? « Car (ajoute-t-il) c'eft
Polémiques. 27}
que, s'il quittait la Hollande à c^use de cela, il n'y voulût plus revenir.
Déjà en i633 Stampioen, âgé de vingt-trois ans à peine, avait proposé aux mathématiciens, en manière de défi, suivant l'usage du temps, un problème que Beeckman, encore vivant alors, envoya à Descartes. Celui-ci le résolut, et en proposa deux autres en revanche au même Stampioen, qui, semble-t-il, ne put les résoudre ^ Les choses en restèrent là quelque temps. Mais en i638 Stampioen publia de nouveau, sous forme de placard, avec un pseudonyme qui d'ailleurs ne trompa personne, une « Question de Jean-Baptiste d'Anvers aux ingé-
» ainfi que luftinien nomme ceux qui n'ont pas animum redeundi », l'esprit de retour. (Pages iSS-iSg.) Voir un autre souvenir des études juridiques de Descartes, dans la lettre qui précède immédiatement celle-ci, p. i56, 1. 8 et lo. A ce propos, revenons sur les attestations de diplômes, p. 40 ci-avant, notes a et b. M. Félix Senn, professeur agrégé de Droit romain à l'Université de Nancy, propose de les lire ainsi :
René Descartes fut examiné « ad 40 Thefes de tejlamentis orditfandis » in utroque jure ». Voir à ce sujet : 1° les Instirutes de Justinien, Inst. lust., lib. Il, tit. X, De testamentis ordinandis ; 2" Decrétales de Grégoire IX. Décrétai. Gregor. IX, lib. III, tit. xxvi, De textamentis et ultimis volunlatibus.
Pierre Descartes : « Examinatus ad /. E te eji, ff., de rébus crédit., & » ad cap. Antigonus, depaâis, etc.; pure & fimpliciter de jujlitid & jure : * & laudetur. »
E re ejl sont les premiers mots de la loi i . Dig. lib. XII, tit. i, De rébus creditis. Les deux jf. qui suivent, désignent dans les anciens MSS. le Digeste de Justinien. — Antigonus est le premier mot du cap. Antigonus, Décrétai. Gregor. IX, lib. I, tit. xxxv, De paâis, cap. I. — Ici, comme tout à l'heure, il y eut deux épreuves, l'une sur le droit civij. l'autre sur le droit canon : d'où la mention « in utroque jure ».
Pour les termes De jujîitia & jure, qui se retrouvent dans les deux attestations, voir Dig. lib. I, tit. 1, De juJlitia & jure.
a. Tome I, p. 2-5-279, et surtout p. 573-578, où toute la première partie de cette règle' (question de Stampioen) est rectifiée. Quant aux deux questions de Descartcs, la première,- p. 277, 1. 3, à p. 278, 1. i5, est à rapprocher du texte si curieux que nous avons publié, t. X, p. 269-276 ; le tableau, en particulier, qui suit la p. 276, en contient les éléments. La deuxième question, p. 278, 1. 16-24, ^^^ celle de Pappus, que Descartes avait résolue depuis bientôt deux ans. (Voir ci-avant, p. 108-109 et p. 209.)
2 74 Vie de Descartes.
» nieurs bataves^ » ; il annonçait en même temps la publication d'une Algèbre de son invention, qui permettrait de résoudre cette question et bien d'autres. Cette fois Descartes semble avoir pris l'alarme, comme si l'on menaçait de supplanter sa Géométrie et de l'étouffer au lendemain de sa naissance ; il s'exagérait, certes, le danger. Or il avait à Utrecht un jeune ami, Waessenaer, qui connaissait bien les règles de son calcul, et surtout savait s'en servir ; Descartes l'aida, en outre, de ses propres notes pour répondre à la question posée par Stampioen''. Celui-ci ne s'avoua pas encore vaincu. Non seulement il publia son Algèbre, qu'il intitula Méthode nouvelle, en lôSg (le privilège est du 25 mars) : Waessenaer, toujours aidé par Descartes, la critiqua aussitôt. Mais de plus, Stampioen lança coup sur coup jusqu'à trois défis, en octobre, le 5 et le i5 novembre lôSg. Et le jeu devenait sérieux : pressé par ses adversaires, il s'était engagé, par acte notarié du 20 octobre, à déposer entre les mains d'un tiers 600 gulden pour les pauvres, au cas où il perdrait, et il les remit en effet le 5 novembre. De son côté, Waessenaer en fit autant^ Descartes, suivant sa tactique antérieure, ne voulut pas entrer lui-même en lice, bien que Stampioen l'eût nommé dans son troisième défi; mais Waessenaer continua d'être son champion, poussé et dirigé par lui. Notre philosophe n'alla-t-il point jusqu'à lui envoyer une solution écrite, que celui-ci n'aurait qu'à copier, signer et dater : nous avons encore cette lettre du i^"^ février 1640''. Il s'agit des équations du troisième degré, et d'un moyen de les résoudre.
Cependant des arbitres avaient été constitués, dès décembre
a. Tome II, p. 601, et surtout p. 6ii-6i5.
b. Ibid., p. 6o5, 1. S-g. Pour le « nouveau livre », ou la « nouvelle » règle », de Stampioen, voir p. 604, 1. 9-12, et p. 608, 1. 10-20. Voir surtout auparavant, p. 58 1-582 : Algebra ofte Nieuwe Stel-Regel, etc.
c. Tome II, p. 609, I. 3-9, etp. 6i5. Tome III, p. 16.
d. Tome III, p. 21-28 et p. 28-3o. A rapprocher de cette lettre : 1° la règle donnée au t. II, p. 609-610, et 2" l'explication à Dounot, t. III,
Polémiques. 275
et peut-être même novembre lôSg : deux professeurs de Leyde, Golius et Schooten le père, et un professeur de Rotterdam, où Stampioen avait aussi enseigné, Berlikum; le 8 janvier 1640, on pn ajouta un quatrième, de l'Université d'Utrecht, Bernard Schotanus''. Descartes avait pleine confiance. Il espérait que le jugement serait rendu dans le courant de mars, au plus tard vers la fin de mars ; le 3 avril, impatienté, il le réclama pour Pâques, ne comprenant pas ces retards, que son esprit soupçonneux interprétait: fâcheusement : Golius n'en avait pas pour un quart d'heure de rédaction cependant''. L'arrêt ne fut rendu à Leydc que le 24 mai : « Enfin, enfin », s'écrie notre philosophe, qui avait perdu patience ■■■. Waessenaer, bien entendu, obtenait gain de cause ; mais on ménageait trop son adversaire, au gré de Descartes. Visiblement, les juges ne condamnaient pas volontiers un de leurs compatriotes, à la requête et sur les instances d'un étranger, quelque amitié qu'ils eussent pour ce dernier. On continua, d'ailleurs, de montrer peu d'empressement. L'arrêt n'avait de valeur pour le public, que s'il était accepté des deux parties, et surtout exécuté : il fallait que les 600 gulden fussent remis aux curateurs des pauvres. Stampioen avait déposé la somme entre les mains du recteur de l'Université de Leyde, lequel était alors Dedel. Celui-ci s'en était dessaisi, en faveur d'un hôpital, le Pestehuis. De quel droit ? demande Descartes. Quo jure? Un dépôt est chose sacrée: depositiim res sacra. Va il exige qu'on remette la somme, ainsi qu'il était convenu, au Conseil des Églises qui était comme le bureau d'assistance ou de bienfaisance de Leyde. Trois mois après le jugement, l'affaire traînait toujours en longueur : le 17 août, Descartes
a. Tome III, p. 33, cclaircissemeni.
b. Ibid., p. 56-59 : « pas vn demi quart d'heure », dii-il, p. 58, 1. 22-23. Voir aussi auparavant, p. 41, 1. 2-4, et p. 7, 1. 6-9.
c. IbiJ.y p. 69, 1. 25 : « Tandem tandem hodie accepimu? feiiieniiaiTi » pro i.-A. Wacllciiacr. . . Ita fada eft vt, li Magnus aliquis fuilloi con- » dcmnamlus, non potuiirent ludices mitioribus vcrbis cius crrores » ligniticare. » (Papes Oy-jo, cl p. 7 1.)
276 Vie de Descartes.
écrit à son ami Wilhem, pour qu'on en finisse*. Six semaines se passent encore, et le 5 octobre il écrit une seconde lettre au même Wilhem". Enfin, il reçoit une quittance, datée du 17 octobre seulement, et signée, non pas comme il le demandait, des curateurs des pauvres, mais des régents du Pestehuis, qui gardaient pour eux les 600 gulden. Peu importe après tout : Descartes avait en mains la pièce nécessaire, sanction du jugement rendu, et qui attestait auquel des deux adversaires, Waessenaer ou Stampioen, demeurait la victoire.
Notre philosophe n'attendait plus que cela pour la dernière page d'un livre qui s'imprimait depuis deux mois. C'était un récit de toute cette affaire Stampioen- Waessenaer . Son honneur, disait-il, était engagé à cette publication <= ; il voulait dire sans doute son honneur de mathématicien, de même que, selon lui, le sort même de sa Géométrie en dépendait. Désormais elle avait pour elle le jugement des mathématiciens, qui faisaient loi. Descartes voulut mieux encore : il écrivit à Huygens, qui non seulement était de bon conseil, mais qui, lui aussi, par sa situation officielle, faisait autorité. Il lui soumit au moins la préface du livre projeté : elle était en flamand, puisque le livre devait paraîtra sous le nom de Waessenaer et s'adressait aux Hollandais. Elle relatait la première partie de la querelle : question aux ingénieurs bataves, avec la réponse de Stampioen, et celle de son adversaire, déjà aidé de Descartes. Huygens lut et approuva sans réserves, dans une lettre du 14 août 1640'^. On pouvait donc imprimer. La seconde partie donnait le problème d'équations cubiques, qui avait été le sujet du défi, avec les deux règles envoyées aux arbitres : la mauvaise et la bonne, pour que le lecteur pût juger par comparaison ; la règle de Waessenaer avait été cette fois entièrement dictée par Des-
a. Tome III, p. 1 54-1 56. C'est dans cette lettre que se trouvent p. i56, 1. 8 et 10, les expressions juridiques signalées ci-dessus.
b. Ibid., p. 198-201. Voir p. 200, note b.
c. Ibid., p. 104, 1. 5-6.
d. Ibid., p. i5o-i53 : réponse de Huygens à une lettre de Descartes, p. I01-.I04. Descartes répondra lui-même à Huygens, p. 157-159.
Polémiques. 277
cartes". Enfin les deux auteurs du livre ne s'en tiennent pas là : dans une troisième partie, comme pour achever la déroute de l'ennemi, Waesscnaer rappelle ce problème de i633, déjà proposé par Stampiocnet résolu par Descartes, del'aveude Stampioen lui-même , puis un autre problème, proposé par celui-ci dans un placard, ProblemaAstronomictim*', et queWaessenaer ne manque pas de résoudre encore : la solution ne lui coûtait guère, c'était Descartes qui la fournissait. Le triomphe était donc complet; personne ne pouvait plus en douter aux Pays-Bas. Mais ce n'était pas seulement pour ses amis de Hollande, que notre philosophe s'était montré si désireux d'obtenir gain de cause : il pensait aussi, à part lui, et peut-être même encore plus, aux mathématiciens de France. Un échec de sa méthode à Leyde aurait ea à Paris le plus fâcheux retentissement ; et les Roberval, les Beaugrand, et consorts, ne se seraient pas fait faute d'en triompher. Ils avaient été avisés, sans retard, du défi de Stampioen ; André Rivet"^ s'était chargé de ce soin, par une lettre de La Haye,oij il n'oubliait pas de dire que l'ennemi visé était, non pas Wacssenaer, mais Descartes lui-même. Mersenne aussitôt s'informa : il écrivit le 10 décembre 1639, puis le 3i, puis en janvier 1640*^. Descartes ne lui répondit d'abord que quelques mots, le 25 décembre ; mais comme son ami insistait, il lui exposa l'aflFaire tout au long, le 3i janvier,
a. Les irois parties de cet écrit, qui a pour titre : Den ott-wijfcn Wis- Iconjlenacr 1. 1. Stampioenius ontdeckt, etc., sont analysées, t. III, p. 30-3 I.
b. l'onie X. p. 646-647, Voir aussi t. II. p. 582 ; t. III, p. 3o-3i ; et t. IV, p. 228-229 et p. 232.
c. Kiviii (André), né h Saint-Maixeni, le 5 août 1573. Ministre protestant à Sedan, puis à Thoiiars, 01^1 Wilhem, qui voyageait en France, loncii chez lui en i6i3. Il fit à l'Université de Leyde, le 12 oct. 1620, sa lf(,(>n duuvciiinc, comme docteur et professeur en théologie; précepteur du prince d'Or.ingc, enfin directeur de l'Académie (Schola Illitjiris) fondée à Bréda en 1 (>46, il mourut en cette ville, le 7 janv. 1 65 1 . Il avait collahoré, avec ses collègues, Polyander, Waheus et Thysius, à la publication d'une Syiiopjis piirioiis Thcologicc en 1625, réimprimée en i632, i(>4i, i(..S2 et i658.
d. Tome II, p. 636-637 (voir aussi p. 634, 1. 9-10). Tome III, p. 4-7.
278 Vie de Descartes.
au point où elle en était à cette date, ne ménageant pas les épithètes à Stampioen : badin, charlatan =>, etc. Il tint au courant Mersenne, le 1 1 mars, puis le 1 1 juin, où il lui fait part de l'arrêt rendu le 24 mai en sa faveur'', Mersenne n'aurait pas douté un instant de la parole de son ami. Mais le petit clan des géomètres hostiles à Descartes aurait encore bien moins douté de la parole de Stampioen, si ce dernier leur avait raconté la chose à sa façon, c'est-à-dire à son avantage propre et au détriment de Descartes. Justement Stampioen eut cette idée : il prépara un écrit en ce sens, qu'on aurait traduit en français, et qui était trop sûr d'avance de trouver bon accueil auprès de quelques-uns à Paris. Mais notre philosophe en fut avisé par Golius*^ (et même cet avis charitable dut dissiper les soupçons que le retard du jugement avait fait concevoir contre lui). Descartes put donc prévenir la manœuvre de Stampioen : il se hâta d'envoyer à Mersenne, le 6 août (ce qu'il n'avait pas encore fait), et le sujet de la gageure, et les deux solutions, celle de Stampioen et celle de Waessenaer, afin que l'on ne prît pas l'une pour l'autre : ce précieux papier, par malheur, n'a pas été retrouvé''. Non content de cela, et sans doute pour faire connaître le fond du débat à d'autres encore qu'à Mersenne, il écrivit tout exprès, à la date du 3o septembre, une solution nouvelle pour un mathématicien dont il avait jadis entendu parler, «il y a vingt ans», par son excellent ami Le Vasseur : il s'appelait Dounot'. Ce Dounot s'intéressait
a. Tome III, p. 5, 1. 3 ; p. .6, 1. 6 et 11. Descartés écrit même une fois, 1, 18 : « ce cherlatan » {sic).
b. Ibid., p. 40-41 et p. 88, 1. 3-6.
c. Ibid., p. 148, 1. 3-17.
d. Ibid., p. ,148, 1. 17, à p. 149, 1. 3.
e. Tome III, p. 187, 1. 17, à p. 188, 1. 2. Voir ci-avant, p. 73, note a. — L'explication remplit plusieurs pages, p. 187, 1. 10, à p. 190, 1. 20. Il est intéressant de remarquer que Descartes abandonne ici sa notation algébrique, pour reprendre une de celles qui étaient en usage et que suivait Dounot; voir la note de Paul Tannery, p. 196-197. — L'année précédente, t. II, p. 5o3, 1. 12-1 5, il avait d'abord reproduit la notation de Dounot : i C — g Q -\- i3N eg. [^288 — i5. Mais il l'avait aussitôt
PoLIiMIQUES. 279
prcciscmcnt à la question ; Tannée précédente, il avait luimême posé à Descartes une question semblable, sur la racine de réquation cubique, et chose curieuse, il faisait déjà, sur la règle proposée dans la Gcoinétrie, les mêmes remarques qu'allait faire aussi de son côté Stampioen '. Descartes ne pouvait donc trouver à qui mieux s'adresser. Y prit-on garde à Paris ? Cela est fort douteux. Dounot mourut avant la fin de cette année 1640. Presque en même temps, l'ennemi de Descartes,
transposco dans sa notation nouvelle -.y^ — 9J''-|- ^^X — '2 v/^^- t5 cxt o. — Avec Fermât et Robcrval, il suivait tic même leur notation plutôt que la sienne, par ex., t. II, p. i25 et suiv. : Aq -\- Bq -\- A in Ji bis, etc., au lieu de : a' -\- b' -{- 2 ab.
DouNOT (Didier), de Bar-le-Duc (comme il si^ne ses ouvrages), en réalité était né à Ligny-en-Barrois, le 14 févr. 1574. Outre l'ouvrage de 1610, signalé au t. II. p. Sog : Les Elemens de la Ceometrie ci'Euclide, etc., on connaît de lui : i« Con/ittation de l'Invention des Longitudes ou de la Mecometrie de l'Eymanl. Cy devant mifc en lumière fou\ le nom de Guillaume le Nautonnicr fieur de Cajiel- franc au haut Languedoc. Par Dounot de Bar-le-Duc, Dodeur es Droiirls iSt Profelléur en la divine Mathématique aux Académies du Roy. Dediee h t'a Majellé. (A Paris, Par Frani^ois Huby, rué S. laques, au Soufllci vert, devant le Collège de Marmoutier. MDCXI, 4-42 feuillets. — 2» Confutalion de l'HydroJîatique, ou Balance en l'eau. (Paris, 161 5, in-4.) Vui;- L'Intermédiaire des Mathématiciens, t. Vil, r<)oo, p. 33 et iSo; 1. XIV, 1907, p. 58-59. — Voici encore un renseignement de Merscnnc : « Memini » vcrô Dounotium Geomctram metalla omnia fuilTc folitum ad liemi- » nam Pariricnfem reducere. » [Cogiiata Phyfieo-Malliematica, i<Î47. Hydraulica Phcenomena. Pag, 190.)
a. Tome II, p. 5o3, I. 20-23 ; et t. III, p. 190, 1. lo-ii. Des deux cotes, c'est la même équation cubique : iC — ON eg. 40, ou bien : iC — 6N 40 (Descartes l'écrit ainsi la seconde fois, et non pas AT' — 0 X ro 40^. Quant aux remarques (|ui visent la règle qu'il donne dans sa Géométrie, i. VI, p. 454-455, comparer Dounot, t. II, p. 5<i3, I. 24-25, et Stampioen, ibid., p. 607, 1. 7-1 1 et 1. 13-17. Heniaïqiions nous-mëincs, h ce propos, qu'on ne s'explique pas Dcscaries déclarant, le 0 janvier ir)3y, « qu'il ignoroit, il n'y a pas encore vn an, ce qii'mi » nomine les parties Aliquotcs d'vn nombre », t. il, p. 472, 1. 1-2, et se servant en 1637, dans sa Géométrie, de ces parties aliquoies, sans leur tlonner ce nom, il est vrai, qu'il avait pu oublier :« le lernic lif peut «-llir » ditiilé fans fraclion par i, 2, 4, 8, i(i, 32 et 64 », t. VI, p. p5, I. 1-2, el p. .|54, I. 17-1.J.
28o Vie de Descartes.
Beaugrand, le « géostaticien », mourut aussi. Je prie Dieu pour leurs âmes à tous deux, répondit Descartes, lorsque Mersenne lui en annonça la nouvelle '^. Parmi tant de questions dont était assailli de tous côtés ce correspondant affairé de notre philosophe, il est peu probable qu'il se soit arrêté, bien que celui-ci y fût mêlé personnellement, à la querelle de deux mathématiciens de Hollande, Stampioen et Waessenaer, qu'on ne devait pas plus connaître l'un que l'autre à Paris.
Le mathématicion Dounot n'apparaît qu'une ou deux fois dans la correspondance de Descartes. Mais combien d'autres noms pourrait-on y relever ! Mersenne s'empressait d'envoyer en Hollande toute observation ou expérience, toute idée, parfois même toute anecdote, plus ou moins vérifiée, qu'il pensait devoir intéresser son philosophe, lequel d'ailleurs n'a garde d'ajouter foi à tout ce qu'on lui raconte : j'admire votre crédulité, dit-il assez souvent à Mersenne. Ce «maistre moine », comme l'appelle Huygens, ne donne pas toujours les noms propres, et il a fallu compulser trois volumes de lettres qui lui sont adressées'', pour identifier tels correspondants qu'il ne désignait à Descartes que par leur profession et le nom de la ville qu'ils habitaient. C'est ainsi que le « médecin de Sens^ se nommait
a. Tome III, p. 277, 1. 7-9 : lettre du 3i déc. 1640.
b. MS. fr. n. a., 6204, 62o5 et 6206. (Paris, Bibl. Nat.).
c. Tome III, p. 121, 1. 26, et p. i37-i38, p. 2ii,l. 19: lettres du 3o juillet et du 28 oct. r64o. Outre les passages déjà cités, des lettres à Mersenne, de Villiers, de Sens, en voici quelques autres :
Du 3 févr. 1641 : « Apres vous auoir remercié du témoignage que » vous rendez auec quelque forte d'approbation de noftre piiilofophie » particulière, ie vous prieray de rechef à l'auenir, puifqu'il vous » plaift, ie puiffe eftre informé de voftre fentiment comme de vos » objeftions & dificultez, à cette fin que par la diuerfe rencontre » d'efprits, ainfy que des froilTements de caillous, le feu & la lumière » de la vérité fe defcouure, du moins qu'on puiffe rendfe raifon » pourquoy la chaleur & lumière ne peuuent faire les adions vitales des w brutes fans les formes qui nous font fi cachées, veu que tous les phi- » lofophes & médecins eflimeni cette chaleur naturelle eftre leur i" & )•• principal indrument, fans confidercr fi elle mefme ne pouuoit point
Polémiques. 281
Villiers : il s'était intéressé jadis à Villon, De-Clavcs et Bitault, en 1624, et se montrait encore favorable aux nouveautés ; il méditait une philosophie avec le sel pour principe, « le sel » universel », à l'aide duquel, comme notre philosophe, il espérait bien se passer aussi des « formes substantielles ». Le f médecin de Lyon » auquel Descartes répondit lui-même une fois directement, était Lazare Meyssonnier-', qui pouvait faire illusion d'abord avec ses curiosités de savant, mais ne gagnait pas à être vu de trop près avec ses extravagances d'alchimiste. L' « homme de Grenoble '' » était un Ecossais, devenu trésorier
» l'eruir de forme... » (Bibl. Nat., MS. fr. n. a., 62o5, p. 768.) Et encore ceci : « ...la vie des plantes, explicable par la chaleur naturelle. » {Ibid., p. 770. tin.)
Du 23 mars 1641 : « l'oubliois à vous dire quelque mot du plus » excellent de nos sens, la vue... : « Et fur la lumière »... M. des Cartes » en a tellement efcrit, que ie ne penfe pas que ma pbilofophie y puisse » rien adioullcr. » {Ibid., p. 802.)
De Sens, ce 21 juin 1641 : « Ainfy ie penfe auoir fatisfaii à ce que » me demandiez, vous alfeurant que (1 colligez iSt liez mes pro- » pofitions précédentes auec cette cy que ie vous fais, vous n'aurez, » comme ie crois, que faire d'ames ou formes es animau.v. F]t » pourquoy faire ces formes, tirées de la puiffance de la inaiiere? » Soni-elles plus fçauantes que nos elprits i^ feu naturel cy denanl » meniionez ? Paflibles qu'elles font, comme tirées de la matière, » font-elles plus puilfantes ? le ne vois ni ne cojjnois rien h loin cela : » myjîerium cjl, en etl'ecl, hoc quod audimiis i' ccrnimtis non rcuclan- » ditm, ficitt nec alla fere aniwalis. philofophia. Nous verrons (i les » Mechaniques de M. des Cartes nous feront plus facilement pénétrer ce » fecret, fecret di-ie que i'ellime conllller en la fabrique (?) des partyes de » l'animal, laquelle conllituée iS( faite par quelque inuention que ce foii, » ne faudra plus douter de toutes les aftions de la phantalie. . . » {Ibid.,
l'A enfin, du 14 juillet 1642 : « Voila allez de ces doutes fur lefquels ic » defirerois fçauoirde vous ce qu'en ellime M. des Cartes en fa phyllque, » tfi principalement (i elle ell imprimée. » {Ibid., p. Bi5.)
a. Tome 111, p. i5, 1. i5 ; p. 18-21 ; p. 47, I. i3; p. 120, 1. 2-3 : lettrtv du 20 janv., i^' avril et 3o juillet 1640.
b. Ibid., p. 43, I. 8 : lettre du 1 1 mars 1640. Plus tard, .laci.|ues de Valois écrira- encore à Mersenne, de Grenoble, le 11 oct. 1643 : « le me » contente d'auoir la Dioptriquc ik Météores île M. des Caries en fran- » çois, (i ce n'ell qu'il les augmente en fon édition latine. Quand la Pliy-
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282 Vie de Descartes.
de France en Dauphiné, Jacques de Valois, curieux d'astronomie, et qui s'occupait des longitudes. L'« homme de Nîmes*», qui n'admettait pas la théorie mathématique de la lumière, s'appelait Guiraud. Enfin «votre religieux de Blaye», comme disait Descartes à Mersenne en parlant d'un minime, était le P. Lacombe'', philosophe plutôt que physicien, et tout prêt à accepter, sinon même à inventer aussi, une métaphysique nouvelle. A ces quelques noms on pourrait encore ajouter plus tard celui de Deschamps, médecin à Bergerac, et de Bonnel à Montpellier". N'oublions pas que Fermât était à Toulouse et
» ftque fera imprimée, ie tafclieray de l'auoir. S'il fuit le ftile & le génie » de fes Météores, la pièce fera bien particulière, & nous aurons des » principes tout nouveaux des chofes. Lorfque la reponfe de M. Gaffendi » à ses Méditations metaphyfiques fera en vente, i'en acheteray une. . . » {Bibl. Nat., MS. fr. n. a. 6206, f» 164.)
a. Tome III, p. 192, 1. 25 : lettre du 3o sept. 1640.
b. Ibid., p. 191, 1. 8; p. 212, 1. 19-20 : lettres du 3o sept, et du 28 oct.
c. Tome II, p. 33, et t. III, p. 332-333. Deschamps écrivait à Mersenne, de Bergerac, en août ou septembre 1643 (réponse à une lettre du 5 août) : « le fuis grandement obligé à voftre bonté » de m'auoir enuoyé vos manufcrits pour accompagner le liure » de Monf' des Cartes que mon nepueu a apporté, qui font de » très belles pièces. l'ay leu fon liure, & pour vous en dire mon fenti- » ment, ie fuis efté efmerueillé de tant de belles chofes qui font expliquées » en fon liure. Mais i'ay trouué fort eftrange qu'il face les petittes parties » de l'eau comme de petittes anguilles fort ployables & glilTantes, & » celles du fel comme des petittes aiguilles difficiles à ployer, mais qui » pourtant peuuent eftre ployees, par le moyen de la matière fubtile. Or » pour vous dire mon aduis defdites parties de l'eau douce & du fel, il » me femble que Monf' de Cartes fe trompe de les croire telles qu'il les » dit. . . » [Bibl. Nat., MS. fr. n. a., 6206, f» 228.)
Et encore, le i" mars 1644 : « Noftre marchand m'a apporté la Nou- » uelle Clef géométrique de M' du Billy, ou il conftruit par une tref- » grande fubtilité plufieurs beaux problefmes géométriques, fans pour- » tant employer en fon algèbre autres finales équations que celles de » Diophante. Monfieur des Cartes fe fert en outre de celles de Tartaglia » & de Cardan, comme fait auffi le S' Alexandre AndrilTon en fon liure » de angulorum fedione, que i'achetay à Bordeaux l'efté palTé. Cenaine- « ment auant auoir veu ces liures, ie ne penloy pas que perfonne euft » encore ufé pour l'algèbre de lignes au lieu de nombres, ce qui m'eftoit
Polémiques. 28 j
Debeaune à Blois, et que le « lyonnais » Desargues retournait parfois à Lyon. C'est donc de tous les points de la France, et non pas de Paris seulement, que par rintermédiaire de Mersenne, les nouvelles littéraires, comme on disait alors, entendez par là scientifiques, parvenaient à Descartes, dont les idées étaient aussi par le même canal répandues en tous lieux. Et partout on était frappé de leur originalité et de leur hardiesse, et partout elles trouvaient des esprits préparés à les recevoir. Non content de le tenir ainsi au courant, Mersenne lui envoyait les livres nouveaux. Non pas les siens, il est vrai : à quoi bon ? Descartes y aurait sans doute retrouvé, réuni en volumes, tout ce dont Mersenne l'avait tenu au courant par ses lettres. La chose cependant ne laisse pas de surprendre ; mais elle est bien réelle. En 1645, le philosophe revient sur les parties aliquotes des nombres, dans une lettre à Mersenne, sans paraître se douter que celui-ci avait publié ce qu'on lui en avait dit, dans son livre de 1639; il ignorait donc ce livre".
» pourtant venu en la penfee du temps que i'efloy efcolier... Or fi la » Dioplrique latine de Monf"' des Cartes eil acheuée d'imprimer, & qu'il » y aye quelque chofe d'adjoufté, vous m'obligerés fort de me le faire » fçauoir. Les moyens qui m'ont conduit à la cognoillance de l'hyper- » bole requife pour l'union en un poinft des rayons parallèles, à. de » fon ellipl'e correfpondante, font entièrement différents des fiens, plus » faciles, & leur demonrtration toutte autre. » [Ibid., i" 23o.)
Enfin, le 8 mai 1644 : « ...Pour les raifons qui m'ont mené à la » cognoiffaace de l'hyperbole & de rcUipfe unifiantes les rayons paral- » lelz, ie me referue à vous en entretenir de bouche, ik vous commu- » niquer quelques autres raretés de dioptrique & des lunettes, outre ce » que MonP des Cartes en a efcrit, parce que maintenant ie defire ref- » pondre aux autres parties de vodre lettre, & dauantage que la dcmon- » ftration s'en doit faire fur des concs de carton, & qu'il feroit malaifé de » la faire fur le plan en une briefue lettre. Or il n'eft befoing de fçauoir » la mefure des angles de la refraflion, que Monff des Cartes a trouuée, » & donnée fans demonllration; car il fulfit de fçauoir l'angle de la » réfraction horizontale du diaphane qu'on veut employer, pour trouuer » l'hyperbole & l'ellipfe qui font necelfaires pour l'union des rayons » parallelz en cedit diaphane, par lefquellcs apprés on peut trouuer, en » deux façons différentes de celle de Monf' des Cartes, ladite mefure; •> dequoy les demonftrations font très aifees. . . « {Ibid., f» 23 1.)
a. Tome X, p. 565, note b.
284 Vie de Descartes.
En i638, il avait bien eu connaissance d'un autre ouvrage de Mersenne, V Harmonie Universelle, mais parce que son ami Bannius le lui avait prêté ; il ne l'avait donc point reçu». Enfin il ne paraît avoir jeté un regard sur les Méchaniqiies de Galilée, publiées par Mersenne en 1634, Q^^ quatre ans après, les derniers mois de lôSS*"; et ce point est important, Descartes ayant déjà rédigé, avant de connaître ce livre, ses pensées sur la statique, au mois de juillet de la même année.
Mais on ne manquait de lui faire tenir d'autres livres, assurément d'un intérêt moindre. Ismaël BouUiaud avait publié en i638 un traité de la lumière, de Naturâ Lucis. Dèscartes le reçut par les soins de Saumaise'. Il y vit que la lumière était moyenne proportionnelle entre la substance et l'accident. Cela le fit rire, et il n'en lut pas davantage. II préférera le Philolaûs du même BouUiaud, en faveur du mouvement de la terre ''. Saumaise, de son côté, lui avait fait cadeau de son livre de l'usure, De Usuris, premier volume en i638 et second en 1639 : échange de politesses, Descartes lui ayant donné un exemplaire de son propre volume en 1637. Nous avons même la lettre d'envoi de Saumaise, du 22 novembre 1639*. Elle nous apprend que l'opinion si hardie du philologue en faveur d'une usure (modérée, s'entend), opinion naturelle dans un pays de négoce, mais qui heurtait la doctrine et peut-être aussi les habitudes
a. Tome II, p. i5o, I. 16-20 : leure du 17 mai i638.
b. Tome X, p. 573. Compléter le renseignement, t. II, p. 433, de la balance et du levier, par celui-ci encore, t. II, p. 469, de la romaine. Huygens s'était mieux tenu au courant : le 8 sept. 1637, à propos de Mécanique, il parlait à Descartes « de Galilœo, traduit par le P. Mer- » fenne », t. I, p. 397.
c. Tome II, p. 5i-52, et t. X, p. 556-557 : lettres de mars et avril i638.
d. Tome II, p. 622, et t. X, p. 557 : lettres du i3 nov. et du 3o oct.
e. Tome X, p. 557-561 : « . . .cette petite littérature qui n'eft pas digne » de defchauffer la voftre ». (Page 558, 1. lo-ii.) Huygens eut connaissance de ce mot, dont Descartes aura tiré vanité, et le trouve tout à l'honneur de Saumaise : t. II, p. 641-642.
Polémiques. 285
et les pratiques des théologiens, n'était point désaoprouvée par notre philosophe, qui se montre en cela encore favorable aux idées modernes. Chose plaisante également dans cette lettre : Saumaise, tout philologue qu'il est, et un grand philologue, met sa philologie aux pieds de la philosophie du maître. Etait-ce par ironie ? Ou pour se conformer à la phraséologie complimenteuse du temps J Peut-être aussi était-il sincère? N'écrivait-il pas de Descartes, précisément à Boulliaud, qu'un homme tel. que celui-là en valait bien cent autres ? Ille tinus pro centum^.
Mais un livre sur lequel nous sommes curieux d'avoir le jugement de notre philosophe, ce sont les Discorsi e Dimostra^ioni matematiche de Galilée Ce livre fut imprimé à Leyde, chez les Elzevier en i638; et cependant c'est de Paris que vinrent les instances auprès de Descartes, de le lire et d'en donner son avis : de lui-même, il ne l'aurait pas fait, et n'y pensait pas. Mersenne avait non seulement examiné, mais résumé et jugé ce nouveau livre dans un ouvrage prêt à paraître. Nouvelles pensées de Galilée ; et Descartes n'en avait pas encore pris connaissance''. Il s'exécuta enfin, à la demande de son ami, et nota pêle-mêle un certain nombre d'opinions, sans faire le départ entre ce qui en valait la peine et le restée La chute des corps, en particulier, qu'il avait pourtant étudiée lui-même dès 1618, et sur laquelle il était revenu en 1629, ne l'arrêta qu'un moment, le temps d'écrire deux ou trois lignes <*. Il y retrouvait, il est vrai, cette considération de la vitesse, qu'il avait exclue, comme trop peu claire, de ses propres spéculations. Mais surtout Descartes n'admirait presque rien ni personne. Dans cet esprit, sans cesse en travail, oîi fermentaient tant d'idées, les opinions du dehors pouvaient difficilement
a. Tome X, p. bbj : Saumaise à Boulliaud, 3o oct. lôSç.
b. Ibid., p. 568-572. Tome II, p. 194, 1. 12-18; p. 271, 1. 4-5 : lettres des 29 juin et 27 juillet i638.
c. Tome II, p. 336, 1. 17-22, et p. 38o-388 : lettres du 23 août et du 1 1 oct. i638.
d.Jbid., p. 386, 1. i3-i6, et p. 5i8, 1. 10-14.
286 Vie de Descartes.
trouver place, et étaient aussitôt repoussées comme des corps étrangers que l'on jette dans une cuve trop pleine et qui bouillonne.
Il consentit cependant à lire encore, à la prière de Mersenne, un livre de philosophie, de Herbert de Cherbury, récemment traduit en français'' : mélange de philosophie et de théologie, et qui ne lui plut point à cause de la théologie que l'auteur y mêlait imprudemment. Par hasard, il l'avait lu déjà Tannée précédente, dans l'original latin, et la chose est bien extraordinaire. Il fallait que cela lui eût été demandé par quelqu'un, à qui il ne pouvait refuser : peut-être le résident d'Angleterre en Hollande,William Boswell, qu'il avait dû rencontrer chez Bannius ou Huygens''. Ajoutons qu'il fut attiré un moment vers les Anglais, l'année 1640. On lui oflFrait en Angleterre toute facilité pour publier sa philosophie ; on l'aiderait même, s'il le fallait. Descartes avait paru réclamer l'aide du public, à la fin de son Discours de la Méthode, pour faire les expériences nécessaires. Mais il n'était guère d'humeur à l'accepter pour lui-même, ni à en profiter personnellement. Cependant il fut tenté : l'Angleterre ne lui aurait pas déplu ; quant au libre exercice de sa religion, chose capitale pour lui, il n'avait aucune crainte : le roi Charles \" passait pour catholique ^ Un moment même on crut à Paris que sa résolution était prise, et Mersenne y fut trompé : un grand seigneur, lord Digby, avait fait des offres si séduisantes. Mais Descartes ne quitta pas la Hollande pour l'Angleterre. 11 ne fit même pas en ce pays un voyage de courte durée ; il y avait pensé déjà, et même à s'y établir, il y a plus de dix ans, dira-t-il en 1640, c'est-à-dire vers i63o, sans que ce projet fût mis à exécution ''. Il paraît seulement avoir été en
a. Tome II, p. 566, 1. i2-i5 ; p. 570-571, et p. 596-599 : lettres du 19 juin, 27 août et 16 oct. i63g.
b. Ibid., p. i53 et p. 547.
c. Tome III, p. 5o, I. i3-20, et p. 87-88 : lettres du i" avril et du 1 1 juin 1640.
d. Tome I, p. 125, 1. 18-19; p. i3o, 1. i-3; p. 147, 1. 10; p. 191, 1. 14-15 : lettres des 4 et i8 mars, 1 5 .tvril, 2 déc. i63o,
Polémiques. 287
Danemark, mais pour peu de temps, vers i63i. Son ami Elichman y fit un séjour de quelque durée, d'octobre 1634 à mai i635, qui nous est connu par la correspondance de Saumaise-^; Descartes eût pu l'accompagner. Il y alla plutôt avec un autre compagnon, venu tout exprès de France pour passer quelque temps avec lui, l'ingénieur Etienne de Ville-Bressieu''. Mais en 1640, loin de songer à quitter la Hollande, il s'affermit plutôt, ce semble, dans la résolution d'y demeurer. Il quitta seulement Santpoort, où il venait de passer trois années heureuses, si l'on en juge par la verve et l'entrain de ses lettres. Au mois d'avril, il revint à Leyde% sans doute pour la même raison qu'en i636 : à cette date, il pensait à l'impression de son Discours de la Méthode; en 1640, il venait de rédiger en latin, du premier de l'an à Pâques, ses Méditations '' : le moment était venu de les imprimer aussi. Rien d'ailleurs ne le retenait dans ce coin perdu de la Northollande : sa petite fille, qui y avait grandi sous ses yeux à la campagne, allait avoir cinq ans ; le père songeait à lui faire donner une éducation convenable, et pour cela à l'envoyer en France. Il eut à ce sujet des pourparlers avec une sienne parente, qui habitait sans doute Paris*. En attendant, il était venu seul à Leyde ;
a. Voir ci-avant, p. io8, note a
b. Tome I, p. 209-21 1.
c. Le 3 avril, Descartes écrit à Golius : donc il n'était pas encore à Leyde. Le 7 mai, une lettre qu'il écrit à Pollot, est datée de cette ville. ;Tome III, p. 56 et p. 61.) Et il avait écrit, le 11 mars 1640, t. III, p. 35-36 : « le ne feray point imprimer mon Efîai de Metaphyfique que » ie ne fois à Leyde, où ie penfe aller dans cinq ou fix femaines; & vous > y adrefTerez, s'il vous plaift, vos lettres chez le fieur Gillot, vis à vis de » la Cour du Prince. »
d. Tome II, p. 622, 1. 16-18 : « l'ay maintenant entre les mains un Difcours... >) Et il vient de dire, ibid., 1. 3-6, qu'il n'aura pas le temps de faire autre chose, « de plus de fix mois » : lettre du i3 nov. 1639. — Voir aussi t. III, p. 35-36 : lettre du 1 1 mars 1640.
e. « M. Defcartes fongeoit à la tranfplanter en France, pour lui pro- » curer une éducation convenable; & fçachant quelle étoii la vertu de 1 Madame du Tronchci fa parente, mère de M. l'Abbé du Tronchet qui » eft aujourd'huy Chanoine de la Sainte Chapelle, il fit agir auprès de
288 Vie de Descartes.
la petite fille, peut-être avec sa mère, se trouvait (on ne sait pourquoi) à Amersfort. Mais tous les projets du père devinrent inutiles : l'enfant fut prise d'une fièvre maligne, qui l'emporta en trois jours, le 7 septembre 1640. Une note de Descartes lui-même, que nous n'avons plus, mais que Baillet avait sous les yeux, nous dit que cette mort lui laissa «le plus grand » regret qu'il eût jamais senti de sa vie », Rien cependant n'en témoigne dans sa correspondance, si ce n'est peut-être un mot énigmatique, le i5 septembre : il s'excuse de n'avoir pu envoyer ses lettres quinze jours plus tôt ; mais il dut, dit-il, partir inopinément hors de Leyde*. La cause de ce départ inopiné ne fut-elle pas la maladie de son enfant, à toute extrémité, et qu'il eut le malheur de perdre en ce temps-là ?
» cette Dame, afin qu'elle eût la bonté de vouloir veiller fur la perfonne » qu'elle feroit priée de choifir elle même pour mettre auprès de fa fille; » & que cette enfant pût être élevée dans la piété fous fes grands exemples. » Pendant que les chofes fembloient fe difpofer à cela, & que Madame du » Tronchct fongeoit aux mefures qu'il falloit prendre pour féconder de » fi louables intentions, M. Defcartes perdit fa chère Francine, qui mou- » rut à Amersfort le VII de Septembre de l'an 1640, qui étoit le troi- » fiéme jour de fa maladie, ayant le corps tout couvert de pourpre. Il la » pleura avec une tendrelfe qui lui fit éprouver que la vraye philofophie » n'étouffe point le naturel. Il protefta qu'elle luy avoit lailTé par fa mort » le plus grand regret qu'il eût jamais fenti de fa vie. » (Baillet, t. II, p. 89-90.)
a. Tome III, p. 175, 1. 3-4. Cette conjecture est confirmée par la remarque suivante : Descartes partit précipitamment de Leyde, le I" sept., sans même prendre le temps de cacheter ses lettres déjà écrites; mais il aurait pu, semble-t-il, les expédier par le prochain courrier, huit jours après, le 8 sept., et ce n'eût été qu'un retard d'une semaine; il ne le fit pas cependant, et attendit jusqu'au i5. C'est que le 8, lendemain du jour où mourut son enfant, il était encore absent de Leyde, et n'y revint que quelques jours après. — Voir aussi ibid., p. 278, 1. 10-12; mais ce second passage doit s'interpréter différemment, t. IV, p. 373.