AFFAIRES D LTRECHT, DE GRONINGUE ET DE LEYDE
La seconde édition des Méditations, celle de Louis Elzevier, à Amsterdam en 1642, contient un long appendice que n'avait pas la première, celle de Michel Soly, à Paris en 1641 : à savoir les septièmes Objections avec les Réponses de Descartes, plus, en latin également, une Lettre au P. Dinet, Provincial de France'. Les septièmes Objections venaient d'un Jésuite, le P. Bourdin, professeur de mathématiques au Collège de Clermont, à Paris. Dès 1640, dans des thèses soutenues selon la coutume à la fin de Tannée scolaire, il avait fait attaquer par un de ses écoliers certaines propositions tirées de la Dinptriquc, et avait lui-même rédigé une Préface ou « Véli- » tation"" ». Descartes s'en était ému au fond de la Hollande : le procédé lui paraissait discourtois, de l'attaquer, lui, un ancien élève des Pères, sans le prévenir et sans qu'il fût là pour se défendre. 11 sut donc beaucoup de gré à deux de ses amis, Mersenne et Mydorge, d'avoir pris sa défense S Lui-même écrivit au supérieur hiérarchique du P. Bourdin, le P. Hayneuve, recteur du Collège, pour le prier d'user de son autorité sur ce professeur d'un zèle si indiscret et qu'il convenait de rappeler à son devoir. Qu'au moins celui-ci voulût bien
à. Tome VU, p. 449-5Ô1 et p. 563-6o3.
b. Tome III. p. 90. Surtout p. loj-iig : du 29 juillet 1040.
c. liid.. p. 94-96.
528 Vie de Descartes.
s'adresser à lui, qui pourrait lui répondre, et que le débat eût lieu au grand jour et contradictoirement, au lieu de rester enfermé dans une salle entre un maître et ses écoliers, le dernier mot demeurant aux adversaires * Ainsi mis en demeure, le P. Bourdin se soumit. 11 rédigea ses objections, mais trop tard pour qu'elles pussent figurer dans la première édition. Descartes, qui les attendait avec impatience et les réclamait presque à chaque courrier, ne les reçut qu'à la fin de janvier 1642. La question était capitale, pour lui, de savoir s'il aurait la guerre ou la paix avec cette Compagnie si puissante''. S'il avait les Jésuites pour adversaires, c'en était fait par avance de sa philosophie dans leurs collèges; elle s'en trouvait exclue à tout jamais. C'est pourquoi, en novembre 1640, ne croyant plus pouvoir compter sur eux après la petite affaire du Collège de Clermont, i! s'était tourné vers la Sorbonne, escomptant auprès de la Faculté de théologie les bons offices de l'Oratoire, en particulier du P. Gibieuf. Mais celui-ci, nous l'avons vu, ne put rien obtenir. Descartes ne s'en montra pas autrement affecté. Il s'explique là-dessus avec le P. Gibieuf, d'un ton assez dégagé, précisément en janvier 1642 : puisque la Sorbonne lui refuse son approbation, il saura bien s'en passer*^. D'ailleurs aussi, à ce moment, il paraît avoir changé de tactique. On lui avait sans doute écrit de Paris, pour le calmer, que le P. Bourdin n'avait parlé qu'en son nom propre, sans engager le moins du monde ses confrères et encore bien moins tout l'Ordre des Jésuites. Descartes se reprit à espérer : il comptait parmi eux ses anciens maîtres, d'anciens condisciples, des parents même, parvenus aux premières dignités. S'il leur demandait de désavouer le P. Bourdin, qui n'était après tout qu'un simple religieux, de le tancer même et de le réprimander, et surtout de témoigner quelque intérêt à la
a. Tome III. p. 97-101.
b. Jbi.i., p. .523, 1. 6-12 : du 3i janv. 164-2.
c. IbiJ., p. 416, 1. 8-0 : et p. 473. 1. i3. à p. 474. 1. 8 : du 22 juillet 1641. et du 19 janv. 1042.
Affaire dUtrecht. 329
philosophie nouvelle qu'il allait enfin publier : non seulement tout le mal était réparé, mais un grand bien sortait de là, puisque l'occasion s'offrait pour Descartes, et qu'il avait aussitôt saisie, d'amener la Compagnie de Jésus tout entière à se déclarer en sa faveur.
Ses Réponses aux Objections du P. Bourdin furent donc suivies d'une Lettre ou Êpitre, beaucoup plus importante, à ce haut dignitaire, qu'était devenu son ancien préfet des études au Collège de La Flèche, le R. P. DinetS II ne se contenta pas de lui narrer tout au long les procédés si peu corrects du P. Bourdin en son endroit. Il y joignit, par occasion, un récit de tout ce que lui, catholique, venait de souffrir pour la bonne caiise, de la part des huguenots '^ en Hollande. C'était bien, en efFet, l'ancien élève des Jésuites, qualifié de Jésuite lui-même, que ces ennemis de Ron:ie avaient persécuté. Pour avoir enseigné la doctrine nouvelle à l'Université d'Utrecht, un docteur en médecine s'était attiré à la fois la faveur des étudiants et la méfiance et la haine d'un collègue, le professeur de théologie protestante. Descartes ne nomme ni l'un ni l'autre, et ne prononce même pas le nom d'Utrecht, pas plus qu'il n'avait nommé le P. Bourdin. Peu importaient ces noms en France ; et en Hollande, on n'avait point de peine à les deviner : le professeur en médecine était Henri de Roy ou RegiusS et le théologien, en même temps ministre de
a. Tome III, p. 468, 1. 9-1 3. Dinet (Jacques), né à Moulins en 1584. admis au noviciat des Jésuites en 1604, recteur des collèges d'Orléans. Tours, Reims et Paris, provincial de la province de France de lôSg jusqu'au 28 février 1642, confesseur de Louis XIII, puis de Louis .\IV. mourut à Paris, le 12 déc. i653. — Notons que Pierre Bourdin était ne aussi à Moulins, en iSçS : entré au noviciat en 1612, il enseigna au collège de La Flèche la grammaire et les humanités ^i6i8-i623). puis la rhétorique i633) et les mathématiques {1634). enfin au collège de Clermont à Paris la physique et les mathématiques, depuis i63.^ jusqu'à sa mort, 27 dec. i633.
l->. Tome VII, p. 566-574 (sur le P. Bourdin). Affaire d'L trechi : p. 582-399.
c. Voir ci-avant, p. 112.
) }o Vie de Descartes.
la parole de Dieu, était Gisbert ^'oët^. La première escarmouche remontait à lôSg : le professeur Reneri, un des plus anciens amis de Descartes en Hollande, venait de mourir; un de ses collègues, Emilius, ne manqua pas, dans son éloge funèbre, de célébrer cette amitié et en même temps le philosophe lui-même. Le Conseil de Vûle. décida l'impression de cet éloge, qui revêtait ainsi un caractère officiel *". ^'oët sentit le danger pour l'ancienne philosophie, à laquelle était liée, à ses yeux, la fortune de la théologie. Donc, aux prochaines thèses qu'il fit soutenir et sans nommer encore Descartes, en bon théologien qu'il était, il cria à l'athéisme. Descartes averti prit l'alarme; mais un an ou deux se passèrent sans incident nouveau. Le philosophe ne ménageait pas d'ailleurs ses conseils de prudence à Regius, qui quelque temps les suivit, allant jusqu'à soumettre d'avance le manuscrit de ses thèses à Voët lui-même. Trop heureux que la philosophie nouvelle pût s'introduire ainsi dans une Université, il ne fallait pas compromettre, par un zèle excessif, de si beaux commencements. Mais enfin la guerre éclata, en décembre 1641 ^ Certaines thèses de Regius parurent trop dangereuses à ^'oët par leurs nouveautés. Elles parlaient de la circulation du sang, et ne disaient mot des formes substantielles, sinon pour les décrier en montrant qu'on pouvait se passer d'elles. Or la question des formes substantielles n'était rien moins que la question de Tâme elle-même : si on les supprime partout, on en viendra à la supprimer également chez Tliomme. Et \'oët de
a. Gisbert \'oët, né a Heusden. 5 mars 15S9. mort à Utrecht. i'' nov. 1676. a été Tobjet d'une étude approfondie, en ces derniers temps, de la part d'un érudit de Hollande. A.-C. Duker : Gisbertcs \'oktius. Eerste Deel Leydëy E.-J.Brill, 1897. in-S, ?9r plus cxl p.). Twede Deel 1634- 1676): eerste stuk {ibid., 1904, in-8, r3i et xl p.;: twcde stuk {ibid., 1907, in-8. I 32-270 et xli-xcvi p. . — Voir notre Avertissemetit. t. VIII, 2' partie, p. i-xiii. et la longue lettre qui suit : Epijîola Renati Des- Cartes ad Celeberrimum Virum D. Gifbertuin Voetium. etc.
b. Tome III. p. 1-4. Tome VIII 2' partiel, p. 203-204.
c. Tome VIII z^^ partie . p. 204-20? et p. 208-211. Tome III. p. 454-
Affaire d'Utrecht. }ji
crier de nouveau à l'athéisme, et d'ameuter, par des thèses publiques, toute la gent dévote contre Descartes. Celui-ci soutint Regius, revoyant et corrigeant ses thèses, rédigeant même tout exprès un modèle de réponse à Voët". Rien n'y fit, au contraire. Voët était à ce moment recteur de l'Université d'Utrecht ; mais ses pouvoirs expiraient le 16 mars 1642. Il se hâta d'agir, et fit rendre, le i5 mars, un décret par le Conseil de Ville ou le « Magistrat >», et le lendemain par le Conseil de l'Université un jugement, en faveur de l'ancienne philosophie et contre la philosophie nouvelle''.
Voilà ce que Descartes expose dans la seconde partie de sa Lettre au P. Dinet. Puisqu'il est ainsi attaqué en Hollande, et au fond attaqué comme catholique, on ne peut pas se dispenser en France de le défendre. Aux malintentionnés de Paris qui le soupçonnaient d'être huguenot, parce qu'il s'était retiré parmi des huguenots', sa réponse était habile, de montrer que, précisément comme catholique, il souffrait, de la part de ceux-ci, persécution. Et l'habileté de Descartes était plus grande encore. Il répondait du même coup aux protestants, auprès desquels sa Lettre au P. Dinet pouvait lui rendre un service analogue. Ne contenait-elle pas, en effet, une longue diatribe contre un Jésuite, le P. Bourdin • Comment croire alors Voët, et ceux qui comme lui en Hollande accusaient Descartes d'être un Jésuite déguisé ? Un moment il put s'imaginer qu'il remporterait une double victoire, en attaquant à la fois Voët et Bourdin : les Jésuites ne pouvaient pas ne pas considérer comme un ami l'adversaire d'un ministre (et quel ministre ! le chef de la religion prétendue réformée aux Pays-Bas) ; et les protestants ne pouvaient traiter en ennemi un adversaire déclaré des Jésuites. Descartes toutefois eut le regret de voir sa double tactique ne lui réussir pleinement ni d'un côté ni de
a. Tome III, p. 485-320. La pièce imprimée est, malheureusement, encore à retrouver.
b. Ibid.. p. 325-542. Surtout, p. 52q-5?3.
c. Tome II, p. 619-620 et p. 623-624 : du i3 nov. i6?9.
l'autre. Mais aussi il avait affaire, des deux côtés, à des religieux ou à des théologiens de profession, et c'était un philosophe. D'ailleurs l'objet principal de la Lettre au P. Dinet était d'annoncer, dans les dernières pages, la publication prochaine de sa philosophie, c'est-à-dire enfin sa Physique, dont les Méditations, il l'avoue ici en propres termes, contenaient déjà tous les principes ^.
Cette publication, dont Descartes voulait préparer le succès, explique toute son attitude, l'hiver de 1642-1643, à l'égard de Voët, et l'affaire entre ainsi dans une phase nouvelle. La Lettre au P. Dinet n'était point pour plaire à Voët, surtout à cause d'un certain portrait de théologien trop aisément reconnaissable '^. Voët donc fit tant et si bien, qu'on s'en émut à Utrecht; le Conseil de Ville décida que l'Université y répondrait. Le jeune Paul Voët, fils de Gisbert Voët, fut chargé de la réponse ; mais celle-ci devait être un document officiel, dont tous les termes avaient besoin d'être pesés ; elle ne fut donc prête que neuf mois plus tard, en mars 1643, et on ne l'imprima qu'en septembre, c'est-à-dire quinze mois après la Lettre de Descartes ^
Bien des choses s'étaient passées pendant un si long temps. Gisbert Voët le père, dans son impatience de riposter à Descartes, aurait voulu un libelle, un pamphlet, et surtout quelqu'un qui consentît à l'écrire. Au mois d'août 1642, il décida un de ses anciens élèves, venu à Utrecht pour les fêtes : on tint conseil à la fin d'un repas, lorsque les esprits étaient échauffés; et le champion choisi, MartinSchoock, s'en retourna à Groningue, où il était professeur, dûment chapitré et stylé ^. On l'avait attiré dans un piège, et il s'était laissé prendre. Il
a. Tome VII, p. 599-603 ; surtout p. 598, 1. 20-21.
b. Ibid.. p. 584, 1. 8, etc.
c. Tome III. p. 568-569 Et t. IV, p. 34-35 : Tejlimonium Academiœ Vltrajeâince, etc.
d. Tome VIII 2* partie . p. 260-261.
Affaire d'Utrecht. jjj
avait accepté une besogne, dont ni Voët père ni Voët fils, ni personne à Utrecht ne se souciait : il prêtait sa plume et son nom à une œuvre de vengeance encore plus que de défense personnelle, et se trouvait engagé dans une querelle, dont il pourrait malaisément se tirer à son honneur.
Descartes, qui avait des amis à Utrecht, fut averti par eux, au moins en partie, de ce qui se tramait. Surtout on ne manqua pas de lui faire tenir, au fur et à mesure, les bonnes feuilles de l'ouvrage en cours d'impression ; il fallut pour cela sans doute la complaisance de l'imprimeur, Jean van Waesberge. Les six premières feuilles que notre philosophe reçut, étaient bien de nature à l'inquiéter. Rien que le titre semblait mis à dessein pour donner le change aux lecteurs : Admiranda Methodus sive Philosophia Cartesiana ; et en haut de chaque page, ces deux mots reproduits, Philosophia Cartesiana '\ Qu'était-ce donc, à première vue, sinon la philosophie de Descartes, celle qu'il avait promise dès lôSy, et qu'il venait d'annoncer en 1642, celle enfin qui était impatiemment attendue de tous ceux qui le connaissaient ? On pouvait d'autant mieux s'y méprendre, que l'ouvrage ne portait aucun nom d'auteur ; Descartes s'était nonmé dans son récent ouvrage des Méditations ; mais le Discours de la Méthode en lôSy était anonyme, et on pouvait croire que sa philosophie le serait également ; d'ailleurs l'épithète ne levait-elle pas le voile ? Cartesiana. A vrai dire, la lecture de quelques pages suffisait à détromper : elles indiquaient, sans aucun doute possible, un pamphlet contre la philosophie de Descartes. Mais celui-ci ne vit là qu'une manœuvre d'autant plus dangereuse ; on attaquait sa philosophie, on prétendait la réfuter, lorsqu'elle n'était pas encore publiée; on voulait donc l'étoufFer avant sa naissance. Il prit aussitôt ses mesures, pour que, le jour même où paraîtrait ce pamphlet, il en parût une réfutation. Le mauvais effet en serait ainsi conjuré, puisqu'à
a. Tome VIII (2« partie), p. i : Epijtola Renati des Cartes ad Celeberrimum Virum Gifbertum Voelium.
}}4 ^JE DE Descartes.
côté du mal on trouverait le remède. Il se mit à l'œuvre sans tarder, écrivant et sans doute aussi imprimant, à chaque feuille qu'il recevait, la réponse. Et dans l'intérêt de sa philosophie qu'il avait tant à cœur, il ne pouvait agir autrement : il fallait écarter tout obstacle, faire à celle-ci place nette, et surtout empêcher de se former dans les esprits aucun préjugé contre elle.
Après les six premières feuilles (144 pages), V Admirauda Methodus subit un temps d'arrêt ; et ceci montre bien que Voët en était le véritable auteur, et non pas seulement Schoock. Voët, dont l'activité littéraire était inlassable, venait d'entreprendre un autre ouvrage, qu'il voulait achever auparavant : la religion cette fois était en cause, la philosophie pouvait donc attendre ^ Un cas de conscience lui avait été soumis par des réformés de Bois-le-Duc. Cette ville, située dans le voisinage des Pays-Bas espagnols et demeurée en partie catholique, avait une Confrérie de Notre-Dame ou de la Vierge- Marie. Les confrères bénéficiant de certains avantages, les réformés avaient obtenu d'être admis parmi eux. La Confrérie perdait ainsi son caractère religieu.x, pour devenir plutôt une association de bienfaisance entre protestants et catholiques. C'en était trop pour un ministre seulement rigoriste, et à plus forte raison pour un fanatique comme Voët : consulté sur ce point, il répondit, selon son habitude, par des thèses publiques, où il réprouvait hautement, comme pactisant avec des papistes et partageant leur idolâtrie, les membres réformés de la Confrérie de Notre-Dame. Mais le ministre de Bois-le-Duc, un des ministres tout au moins, était un Français, desprit libéral et d'humeur conciliante, Samuel Desmarets*", attiré en Hollande
a. Tome VIII (2= partie), p. 64-107 : De libro GiJ'berii Voetij adverfus Confraternitatem Marianam. C'est la ô« partie de l'EpiJiola de Descartes à Voët.
b. Maresius (Samuel), ou Dès-Marets. né à Oisemont en Picardie. y août iSgg. d'une famille protestante, étudia à Paris, à Saumur et à Genève, fut reçu ministre au synod e de Charenton en mari 1620, H en remplit les fonctions à Laon jusqu'en 1624, puis quelques mois à
Affaire d'Utrecht. )}<,
par la princesse Louise de Nassau, et choisi à dessein pour ces postes difficiles où protestants et catholiques vivaient ensemble aux frontières des deux pays et des deux religions. Il avait été d'abord ministre à Maastricht, lorsque cette place fut enlevée aux Espagnols par Frédéric- Henri en 1634 '■> P"is il passa à Bois-le-Duc, prise en 1629, et qui était considérée comme la Rome des Provinces-Unies, tandis qu'Utrecht y tenait la place de Genève. Desmarets prit la défense de ses coreligionnaires, membres de la Confrérie de Notre-Dame ; il se porta garant de leur piété et de leur bonne foi, et protesta contre les thèses théologiques de l'Université d'Utrecht. Voët fit d'abord rédiger une courte réplique par un de ses fidèles, Cornélis Lemann. Puis il composa lui-même tout un livre, avec un double titre : Spécimen Assertionum, etc. ou Confraternitas Mariana^, comme é:ait déjà V Admiranda Metliodus ou Philosophia Cartesiana. C'est pour cela qu'il avait interrompu ce premier livre à la page 144.
Descartes n'hésita pas à engager un nouveau combat. Ce n'était pas lui, cependant, qu'on visait; mais la publication simultanée de deux ouvrages du même auteur, le rapprochement des deux titres, Philosophia Cartesiana et Confraternitas Mariana, sous la plume d'un huguenot renforcé, pouvait
Falaise, et enfin à Sedan, d'octobre 1624 jusqu'en i63i ; là il fut en même temps professeur en théologie, après s'être fait recevoir docteur à Leyde. 8 juillet 1623 ; son oratio inauguralis est du 24 nov. suivant. En i63i, le duc de Bouillon Temmena avec lui à Tarmée en Hollande. En i6?3, les État» de ce pays le retinrent comme ministre à Maestricht ; en i636, il passa en la même qualité à Bois-le-Duc, où il fut en même temps, l'année suivante, professeur à « l'École illustre » ; en 1640, il refusa d'aller à l'Université de Franeker ; mais, en 1642, il accepta celle de Groningue où il succéda à Gomar, et fit sa harangue inaugurale le 20 janvier 1643. Il y demeura jusqu'à sa mort, 18 mai 1673. Le nombre de ses ouvrages est prodigieux; le principal est un Syjlema theologicum, qui fut trouve si méthodique, qu'on s'en servit dans toutes les autres Universités ou Académies, et qu'il fallut le réimprimer plusieurs fois; la dernière édition parut à Groningue en 1673. — Voir ci-avant, p. io5-io6, note., a. Tome VIII (2« partie), p. 6, note g.
}}6 Vie de Descartes.
confirmer le lecteur crédule dans cette idée, qu'il était bien un papiste, un Jésuite déguisé, un dévot à la Vierge-Marie, un idolâtre, non moins qu'un philosophe. D'autre part, puisque Voët s attaquait à deu.x ennemis à la fois, il était naturel que tous deu.x unissent leurs efforts pour une défense commune. Descartes ne connaissait pas jusque-là Desmarets, il est vrai' ; mais c'était un compatriote, et la haine de l'étranger était pour quelque chose dans les attaques de Voët contre ces deux Français (ainsi que contre un troisième encore, Claude Saumaise). De plus Desmarets était aussi ministre de la parole de Dieu, et le philosophe, attaqué par le ministre Voët, n'était pas fâché de montrer que lui n'avait pas de parti pris, puisqu'il faisait cause commune avec un autre ministre protestant; et il se conciliait d'autres religionnaires encore, amis» de Desmarets, lequel en avait appelé contre les thèses d'Utrecht à tous les synodes des Provinces-Unies, leur demandant d'approuver, autant que l'esprit de corps le permettait, la tolérance dont lui-même avait cru devoir user à Bois-Ie-Duc. Enfin, et \'oët n'a pas manqué de dénoncer cette arrière-pensée de Descartes, celui-ci pensait, en effet, à ses amis et surtout à ses ennemis de France : belle réponse à faire aux suspicions et aux calomnies de quelques-uns, au sujet de sa foi religieuse, s'il se déclarait derechef l'adversaire du grand pontife, sorte de pape des huguenots aux Pays-Bas, et en même temps le défenseur d'une œuvre de dévotion comme la Confrérie de Notre-Dame! A distance, aux yeux des RR. PP. Charlet, Dinet et consorts, l'ancien élève de La Flèche pouvait apparaître comme le champion de la \'ierge-.Marie, à laquelle, deux ou trois ans plus tôt, Louis XIII venait précisément de consacrer son royaume''.
Descartes se fit donc l'avocat de Desmarets, dont il confondit la cause avec la sienne. Puis, après avoir exposé ce qu'il pensait de l'affaire de Bois-le-Duc, il revint à VAdmiranda Methodus, à laquelle \'oët était aussi revenu, et le dernier tiers
a. Tome VIII (2; partie . p. 319-324.
b. Voir ci'avant, p. io3.
Affaire d'Utrecht }}J
de sa Lettre réfute la dernière partie du pamphlet, comme le premier tiers réfutait le commencement. Le philosophe se défendait avec vigueur, et avait toute raison de le faire, dans son intérêt personnel et privé, comme dans l'intérêt de sa philosophie. Voët, en effet, ne le ménageait pas*". Il l'assimilait à un vulgaire aventurier, forcé de s'expatrier à la suite d'un mauvais coup, presque à un criminel ; ou bien encore à un charlatan, qui par des promesses* fallacieuses ne songeait qu'à soutirer de l'argent à ses dupes. Un tel imposteur devait être de la Rose-Croix (Descartes ne répond pas à cette insinuation) ; et s'il vivait dans la retraite, c'était pour mieux cacher ses vices. Ses petites maisons des champs recevaient bien des visites, dont s'effarouchait la pudibonderie du pasteur: le philosophe n'y donnait-il pas des rendez-vous aux Phrynés de la Hollande? Et d'ailleurs n'avait-il point laissé en maint endroit derrière lui des fils naturels? A quoi Descartes répond cavalièrement qu'après tout, il a été jeune ; jamais il n'a fait vœu de chasteté, ni voulu passer pour un saint; s'il avait des fils naturels, certes, il ne les renierait pas; mais on se trompe, il n'en a point'. (Il n'avait eu, en effet, qu'une fille, sa petite Francine, et qui était morte denuis bientôt trois ans.)
Mais la calomnie la plus dangereuse, et qui suffirait à expliquer l'émotion de Descartes et la véhémence de sa réponse, est ce nom de Vanini que Votit lui jette continuellement au visage (avec un solécisme, d'ailleurs : ce Hollandais ne sachant pas sans doute l'italien, et traduisant Vaniiiius, au lieu de Vanimis'^). En ce temps-là, Vanini était le type du philosophe athée; on l'avait brûlé à Toulouse, et on ferait bien de brûler
a. Tome VIII, f2' pariic), p. 107-1^)4.
b. Voir, pour tomes ces imputations, ibid., p. 142, note b.
c. Ibid. {2" partie), p. 22, I. 7-11 : « Et fane, li ^uos taies habercm ./ [filios illegitimos), non negarcm ; nuper enim juvenis fui, & nunc 1 aiihue homo fum, nec vnquam caftitatis voium feci, nec fanftus pra; ). céleris volui vidcri : fetl cùm rêvera nullos habeam... •■
d. Ibid., p. 22-23, et surtout, p. 173-182. Voir ci-avant, p. 82-.S3.
Vit UK DliSCAICfES. 4^
^}8 Vie de Descartes.
de même tous ses pareils. Sans doute, Descartes prouvait l'existence de Dieu; ainsi faisait déjà Vanini, et chacun sait qu'un philosophe athée ne procède pas autrement : c'est une feinte grossière, et par la faiblesse calculée des preuves qu'il apporte, il ne réussit, comme il le désire, qu'à ébranler la foi. Que répondre à de telles imputations ? Il n'était que temps toutefois de détromper le public prévenu. Descartes était à la veille d'imprimer sa philosophie; il ne fallait pas que le lecteur ouvrît le volume, avec l'idée préconçue que c'était un nouveau traité d'athéisme. Cette note d'impiété, dont était d'avance entaché le livre, pouvait en arrêter le débit, et qui sait? le faire supprimer, et même brûler par la main du bourreau.
(-omnie la l.cltrc an P. Dinet, l'Epîtrc à Voct, Epistola ad Cclcbc'iriiim Virum Gisbcrlum Voelium, parut à Amsterdam, chez l,ouis£l/,cvier, juste un an après, au mois de mai 1643. Huygens en eut aussitôt un exemplaire, dont la lecture le divertit fort : les deux complices, Voët et Schoock, avaient doublement mérité le fouet qu'on leur administrait ainsi de main de maîtres Au contraire, le pasteur Colvius en gémit : il aurait voulu réconcilier les deux ennemis, Descartes et Voët, le philosoi'>hc et le théologien ''. A Utrecht, le Conseil de Ville, bien que favorable en partie à notre philosophe, ne pouvait pas ne pas défendre un ministre, il faut bien le dire, tout-puissant sur le peuple. Descartes reçut donc une citation, pour justifier ce qu'il avait écrit contre Voët. Le philosophe voulut d'abord consulter un avocat : au lieu de comparaître en personne, ce qui eût été reconnaître la juridiction des gens d'Utrecht, il leur adressa une lettre publique en flamand, datée d'Egmond, f) juillet 1643^ On délibéra de nouveau; puis on le cita une seconde fois, mais de telle sorte qu'il n'eût pas connaissance de hi citation ; et on rendit contre lui, par défaut,
a. Tome III, p. 677, 1. 16, k p. 678, I. 18 : du G juin 1643.
b. IbiJ., p. 647, 1. i-ii ; p. 680-Ô82. El t. IV, p. '^-6. Lciircs du 23 avril, 9 juin Cl 5 juillet i(q'.
c. Tome IV, p. 8-i3 cl p. 1)46-648. Voir aussi p. 1C-17.
AFFAIRE d'UtRECHT. J J9
le 23 septcmbie, un arrêt dont il se plaint de n'avoir jamais connu exactement les termes. Il était menace d'expulsion, plus une amende, et ses livres d'être brûlés par la main du bourreau : Voct, disait-on, avait même fait marché avec celui-ci, pour que la flamme montât bien haut, et qu'on la vît de plus loin'. Descartes ne fut informé de tout cela que tardivement, et encore par deux lettres anonymes, la correspondance avec lui étant surveillée ; une des deux lettres, détail intéressant, venait d'une femme*'. Il n'était plus en sûreté à Egmond. Cet endroit se trouvait sans doute dans la province de Hollande; mais par suite d'un accord avec la province d'Utrecht, un arrêt rendu dans l'une, pouvait être exécuté dans toutes deux Descartes n'hésita pas : il avait des amis à La Haye, Huygens et PoUot à la cour du prince d'Orange, Brasset à l'ambassade de France; il s'adressa à tous, et obtint en sa faveur les plus hautes interventions. Le prince d'Orange fit écrire par un de ses secrétaires aux bourgmestres d'Utrecht, et l'ambassadeur La Thuillerie écrivit lui-même'. Les poursuites engagées s'arrêtèrent net. Et même, aux Etats de la province d'Utrecht qui se tinrent un peu après, en novembre 1643, les Chanoines et les Nobles obligèrent la Ville à rapporter certains privilèges de l'Université '^.
Grâce à ces coups d'autorité, Descartes était hors de danger. Avait-il cependant pleine satisfaction? Pas encore. Il accusait Gisbert Voët d'être l'auteur de V Admiranda Mcthodus, pamphlet dirigé contre lui. Voct s'en défendait, et étant donné les dispositions des juges d'Utrecht, il était impossible de rien obtenir contre lui. Voct échappait donc à une condamnation, et moralement Descartes restait sous le coup du pamphlet. Toutefois celui-ci. sans être signé ni de Voct ni de personne,
a. Tome IV, p. 20-23, et p. 65o-652. Va t. VIII f^"^^ partie), p. 217, I. 20, à p. 219, 1. I .
11. Ibid., ]i. 1X-H5 et p. 5o-53. lui particulier, ji. 3r, 1. 2-'^.
c. Ibid., p. 52-53 : Vroedschap d'Utrecht, 16 novcmlirt. Voir aussi p. '02-^04 : lettre de l-irasseï, xo nov. 1(143.
d. fbid., p. 5i, I. 17-23 cl p. 034-633.
Î40 Vfe '>e Descartes.
avait une préface avec un nom d'auteur, Martin Schoock". Or, Schoock était professeur à l'Université de Gronini>uc. C'est de ce côté que se tourna Descartes, pour obtenir l'aveu que l'ouvrage en question était, non pas de Schoock qui n'avait fait que prêter sa plume pour l'écrire, mais de son ancien maître Voct. Notre philosophe s'adressa donc aux États de Groningue, de qui relevait l'Université, et les saisit d'une plainte en règle contre Schoock''. Celui-ci était alors recteur de l'Université, ce qui mettait ses collègues dans un fâcheux embarras. De plus, parmi eux se trouvait, depuis le 20 janvier 1643 (date de sa leçon inaugurale), Samuel Desmarets ou Maresius, si bien que la plainte de Descartes, portée devant l'Université, mettait aux prises, dans une affaire personnelle, un professeur et son recteur. Le philosophe n'y prit pas garde ; seulement, pour plus de sûreté, il recourut une seconde fois à l'ambassadeur de France. La Thuillerie écrivit aux États de (îroningue une lettre, qui a été conservée'. Mais il reçut prcsqu'aussitôt son changement pour la Suède, et quitta la Hollande vers le milieu d'avril 1C44. D'autre part, à Groningue, on paraît avoir attendu que Schoock ne fût plus recteur: son rectorat d'une année prenait (in le 'J(") août 1644. L'affaire ne fut réglée devant l'Université que le 20 avril ir)45. Schoock fit des déclarations de désaveu de l'ouvrage, malgré les cllorts de Voct pour l'en empêcher. Lesditcs déclarations furent communi(]uées à Descartes, qui les envoya, lui-même, aussitôt au " Magistrat » d'Utrechl''.
Le Conseil de Ville était excédé de tout cela. Il se contenta de rendre un cdit, en quelques mots, le 12 juin 1645, défendant de rien publier désormais (défense illusoire) pour ou contre la philosophie de Descarlcs. Celui-ci s'attendait à mieux, et il l'écrivit au (>onseiI, dans une lettre latine du 16 juin, où il
a. Tome VIII (:f partie), p. 3, noie b.
h. Tome III, p. .S,^-!)^ et p. 177-iî^o ; letires du 22 janvier 1644, el tlii 1 7 iLvricr id^^.
e. Jbid.y p. yi) ei p. 107.
d. Tome IV, |>. f77-i.S<). p. ! ip- 1')"» el p. ^ 14-2 1 5 : leures du 17 lévrier, D el ii> m;ii i(i4.S. l'ome VIII (2' pariic), p. jj î-2-25.
AiTAiRH nUTRErirr. J41
lui fait honte de sa partialité pour Voct et contre lui '. IMus tard, songeant peut-être à quitter la Hollande sans esprit de retour, et voulant régler cette affaire définitivement, il reprit cette Lettre apologétique, la développa et l'envoya comme son dernier mot, en français et en flamand, au Vroedschap d'Utrecht, le 21 février 1648''. Il refaisait à grands traits tout l'historique de l'affaire, depuis 1639 jusqu'en 1645, ne ménageant pas à Voct père et à Voct fils ses invectives et ses sarcasmes, faisant même aux deux huguenots une application ironique des textes de la Bible : ce qui fut, sans doute, jugé abusif. Car lorsqu'on imprima la lettre latine à Amsterdam en 1654, après sa mort, on supprima "allusion à Suzanne entre les deux vieillards "(c'est-à-dire Voët et son complice Dematius, tentant de séduire le jeune et vertueux vSchoock), ainsi que le jugement de Salomon, au sujet d'un enfant réclamé par deux mères (au rebours de l'ouvrage en question, que ses deux pères désavouaient''). Emporté par sa verve. Descartes battait le ministre avec ses propres armes, oubliant qu'en pays protestant il n'était pas permis, et à un catholique moins qu'à personne, de faire de la Bible cet usage irrévérencieux et presque sacrilège. De sorte qu'on se demande, une fois de plus, si cette Lettre apologétique, adressée au « Magistrat » d'Utrecht, n'était pas destinée aussi bien à ses lecteurs de France, pour les édifier complètement sur son orthodoxie; d'autant plus qu'il y déclare hautement son amitié avec le P. Mersenne, religieux de Saint-Françoisde-Paule, avec le P. Dinet, confesseur du roi, et avec d'autres Jésuites encore ; il n'avoue sa petite brouillerie avec l'un d'eux, le P. Bourdin, que pour proclamer aussitôt leur réconciliation*^.
a. Tome JV, p. 22(j. Tome VIII {2' pariic), p. ?26.
b. Tome V, p. 125, cl t. VIII (2'= punie), p. 274-275. Au même i. VIII (2^ parnc), se trouve celte Lettre apolo^rtique en lrani,ais d'abord, p. 199-27^, puis en latin, p. 277-1^17, avec des éciaircissenients, p. 278-333. Voir l'appréciation de lîrasset, t. V, p. i32, note a.
c. Tome VIII (2'^ partie), p. 2(13, I. i5, à p. 2'i5, I. 29, et p. 3i3.
d. Ibid., p. 2o5, 1. 16, il p. 20X, I. 4; et p. 221, 1. i<), ;i p. 223, I. 24. Voir, en outre, i. IV, p. 143-144.
^42 Vie de Descartes.
D'ailleurs, en Hollande, s'il n'avait pas obtenu tout ce qu'il souhaitait, sa cause était gagnée cependant, et c'était l'essentiel, auprès de tous ceux qui comptaient le plus à ses yeux. Déjà, dans le Discours de la AIcthodc, en 1637, il faisait une distinction entre les honnêtes gens et les doctes '; et ce n'était pas ceux-ci dont le jugement lui importait le plus. Or, depuis octobre i6^;< jusqu'en mars 1G4.1, il avait fait appel à de grands personnages, à des hommes en place, et on lui avait répondu favorablement. Il en fut touché, ce semble, ne se sachant pas tant d'amis en Hollande. Mais, lorsque Huygens et l'cjliot firent démaichcs sur démarches auprès du prince d'Orange, lorsque celui-ci lui fit l'honneur de le consulter sur une question de limites des eaux du lac de Gertruidenberg'', lorsque l'ambassadeur de France intervint lui-même en sa faveur, et que de maints endroits on envoya à Descartes avertissements et conseils, il vit bien qu'on s'intéressait à sa philosophie et à sa personne même. Il n'était pas un isolé, en butte sans défense aux attaques des théologiens. Il avait pour lui d'autres théologiens d'abord, les modérés, les libéraux, plus ou moins suspects d'Arminianisme' ; quant aux exaltés, Huygens lui conseillait de n'y pas faire attention. Il les comparait à un troupeau de porcs : quand on en tire un par la queue, tous se mettent à grogner'. Descartes avait surtout pour lui les ennemis habituels des théologiens, les esprits cultivés, les honnêtes gens, hommes de guerre et hommes d'Etat, l'élite intellec-
a. Tome VI, p. jy, I. 24, à p. 78, I. 3.
h. 'l'orne IV, p. 70-72 ei p. 75 et p. 81^-85 : lettres du \" et du 22 janviei 1644.
c. Descartes, lors de son premier séjour en Hollande, s'était trouve au plus i'ort de la lutic entre Arminiens et Gomaristcs, ceux-ci soutenus par je prince d'r)range, Maurice. Le Synode de Dordreclit, qui fixa la doctrine, se tim du \'S nov. i()i8 au <) mai ifii'j. 11 se termina parle iriomiiludes (jomarisies. Les Arminiens lurent déclarés lKrciii|ues, et leur principal cher politique, Rarneveld, vieillard de soixante-seize ans, (ut décapité, le 12 mai rôiQ. Descaries venait de quitter la Hollande, lin d'avril i(jii). (Voir ci-avant, p. 46.;
d. Tome III, fi. (>-ji<:, 1. 2-5.
Affaire d'Utrecht. )4J
tuelle de la nation hollandaise. Ces magistrats, en habit de velours noir avec la large fraise et la barbe carrôe % savaient que le philosophe français appartenait, comme eux, par sa famille, ù la haute magistrature de son pays : il avait son père et ses deux frères conseillers au parlement de Rennes. Et ces capitaines, à collet de buffle avec l'écharpe couleur orange et le cimeterre, reconnaissaient aussi dans notre philosophe un des leurs, qui, comme eux, avait porté l'épée, et comme eux était gentilhomme : Huygens ne manque pas de lui donner ce titre dans ses lettres, et il a soin d'ajouter « gentilhomme chrétien ». LaThuillerie le rappelle aussi ; et de quel ton, dans sa note aux Etats de Groningue en faveur de son compatriote, n'insiste-t-il pas sur la noblesse de sa naissance ? Voct lui-même, bien qu'il afiFecte de suspecter cette noblesse, en paraît impressionné ; et Descartes, dans sa lettre imprimée, du 6 juillet 1 643, au Conseil de la ville d'Utrecht, ajoute à son nom patronymique sa qualité de « seigneur du Perron'' ». Rassuré désormais sur le sort de sa philosophie, et persuade qu'il avait détourné d'elle le danger qui la menaçait, il se désintéressa quelque peu de l'affaire de Groningue ou d'Utrecht. Peu importait le jugement de quelques pédants; ce petit incident avait été l'occasion d'une belle manifestatfon en sa faveur. Elle l'avait grandi dans l'opinion publique, elle avait fait de lui le champion de la philosophie et de la science, c'est-à-dire de la raison, contre une intransigeante et intolérante théologie. Le beau rôle était donc pour lui, avec l'avantage en sus d'être calomnié et persécuté injustement. Sa philosophie pouvait paraître enfin : par avance elle avait presque l'auréole du martyre.
Descartes n'en avait pas fini cependant avec les attaques des théologiens. Ce fut le tour de Leydc, après Utrecht. Là
a. Tome III, p. 33i-!i53.
h. fbid., p. '177, I. .JQ (gentilhomme chréticni- l'onic IV, p ')h fj^a Thuillerie). Tome VIII (2" partie), p. 21-22 'Voi.ti. Tome IV encore, p. 12-1 3 : Antiuoitrl van den Wel Edelen Hecre René Des Cartes, Heere du Perron. Voir ci-avani, p. 338, note c.
^44 ^"i ^^ Descartes.
aussi le philosophe comptait des partisans à l'Université : le mathématicien Golius, les deux Schooten, père et fils, mathématiciens également; il recommanda même le fils pour succéder à son père en décembre 1645, et réussit, bien que le jeune homme passât pour Arminien'. C'était aussi le professeur de médecine, Vorstius, et au dehors Heydanus, prédicateur, et Cornélis van Hogelandc, médecin catholique qui se mêlait de métaphysique : un livret de lui, De Deo, est même dédié à notre philosophe''. Mais le plus chaud partisan de Descartes était un jeune professeur de philosophie, Adrien Hcereboord, qui s'était donné pour tâche, lorsqu'il succéda au vieux Burgersdijk, un novateur en son temps, de rajeunir l'enseignement, et de remettre en honneur les thèses et soutenances publiques tombées en désuétude'. Il faisait preuve en cela d'un certain courage : après les affaires d'Utrecht, n'écrivait-il pas, le 8 avril 1642, qu'il redoutait presque pour son collègue Regius le sort de Ramus à Paris, assassiné en ibyz par les péripatéticiens '^ i' Cela ne l'arrêta pas cependant, et tout alla Bien au début, d'autant plus que Heereboord pouvait compter sur l'autre professeur de philosophie, Du Ban. Mais celui-ci mourut en 1643, et fut remplacé par un Ecossais, Adam Stuart, esprit médiocre, semble-t-il, et qui s'alarma des innovations de son jeune collègue. Il faut dire que celui-ci ne se gênait point pour soutenir des thèses favorables à Descartes, et pour faire dans une leçon publique un éloge pompeux du philosophe " Les théologiens s'émurent, peut-être aussi pur contre-coup de l'alfairc d'Utrecht : pouvait-on montrer moins tic /cie à Leyde, au foyer môme de l'enseignement théologique, que n'en avait fait paraître Voct, l'ardent apôtre de la religion réformée ? Le premier professeur de la Faculté de théologie, Triglandius, prépara donc d'autres thèses, où Descartes était
a. Tome IV, p. 339-341) : du 27 dOc. i()45.
b. Voir ci-avant, p. ic><S-! 1 1, noies.
c. Tome IV, p. 77-7S, Cl p. 78-80 : du 8 janv. 1644.
d. Tome VllI (2» pariiej, p. lyO : letlie à Colviiis. c. Tome IV, p. 634 : iei,on du 17 janv. 1647.
Affaire df, Leyde. J4^
accusé de pélagianisme (sans qu'il ait jamais su, déclare-t-il, ce que cela était). En outre, il y avait à Leyde, rattaché à l'Université, un Collège destiné à former de jeunes théologiens protestants, sorte de pépinière de futurs pasteurs pour les Provinces-Unies, et même pour tous les pays où l'on voulait prêcher le protestantisme, y compris l'Orient. Le régent ou le principal de ce Collège s'appelait Revius. Celui-ci paraît avoir eu contre Descartes une rancune personnelle. Il l'avait autrefois connu à Deventer, où notre philosophe avait habité un moment auprès de Reneri Ce dernier était un catholique des environs de Liège, passé au protestantisme et établi en Hollande. Revius s'imagina que Descartes n'avait cmig-ré de France que pour se convertir de même, et il l'entreprit sur la question religieuse. Quelle conquête c'eût été pour le protestantisme, après celle- de l'érudit Saumaise! Mais notre philosophe déclina poliment les avances du ministre trop zélé. Français, disait-il, il entendait garder fidèlement la religion de son roi. Revius insista, ne comprenant pas ce point d'honneur. Descartes répondit alors qu'il resterait fidèle à la religion de sa nourrice. Voilà deu.x beau.x fondements, rapporte le huguenot scandalisé, pour soutenir la foi d'un philosophe'! Le
a. L'anecdote csi rapporlcc dans un ouvrage de Dirck RiiMn«ANr>isz, Des Acrtrycks beu/eging en de Sonne Jïiljtant 'Amsterdam, i6Cj), p. 49 :
« Laet hier nu bij konrreii, het geenc dat J. du Hois verhaell in zijn » Naecktheydt der Cartefiaenfchc Philnfophie, pag. 5 : Hoe redenloos » on hartneckigh dat defen Defcartes was in zijn Paepl'e gelool, ailoo » dat hy tôt Deventer woonende, van een tretlelijck Predikant, die Ceer » gcmcenCaem met hem ommeging, aengemaent zynde, oni mee toi de » ware Gcreformeerde Religic te komun, hecft hy dit wat (achtjes » afgellagen, als niei willcnde in dil'puyl trcden, met eencn, die hier » in gcoeffent was. . . Soo iieeft hy gefeydl, dat hy \yn religie van den » Koninck hadde. Docii dclen Predikant hier wat harder op tiringende, » heeft Cartelius gcleydi : Ick hebbe de Religie van mijn Minneniocder. » — Op tpelcke twee Jclioone gnmdeii leydt J. du liois; :j/;« geloove » gebouift ^ijnde, is hy daer in hartneckigh gebleven loi den eynde » van ^ijn leven. » Notons ce mot de Descartes : t la religion de sa » nourrice » ; il n'avait pas connu sa luère. (Voir ci-avani, p. y et p. i5j.
Cette façon de penser c-tait d'ailleurs courante parmi les beaux esprits du
Vie ce Descartes. 44
j^6 Vie DE Descartes.
bon Hollandais n'avait pas compris l'ironie de ce gentilhomme du Poitou. Repoussé avec perte dans ses tentatives de prosélytisme, il ne lui pardonne pas son échec, et va maintenant le poursuivre des pires accusations.
Des thèses furent annoncées pour le 26 mars, et soutenues réellement le 7 avril 1647 • Descartes était traité de pélagien par Triglandius, et par Revins de blasphémateur. N'avait-il pas déclaré que la liberté en l'homme est infinie, à l'égal de la liberté en Dieu ? Ce qui était bien la doctrine de Pelage. . N'avait-il pas aussi supposé que Dieu lui-même (c'est-à-dire l'Esprit Saint, dit Revius) pouvait être trompeur? Et c'était là un abominable blasphème =".
Descartes averti se fit envoyer les thèses par Heereboord, Justement un nouvel opuscule venait de paraître, où la sentence de Groningue, rendue en sa faveur, et qui avait été attaquée par Voët fils, était justifiée avec pièces à l'appui, Bonce, Fidei Sacrum^. L'auteur, Desmarets lui-même, publiait tout au long les lettres écrites d'Utrecht par Voët père à Schoock, pour engager celui-ci dans sa querelle contre Descartes. Voët était homme à en écrire de semblables aux professeurs de Leyde,
temps. Ainsi Balzac écrivait à « Monficur de l'Eftang », 1=' nov. 1625, au sujet de quelqu'un qui venait de se faire huguenot : « Vous me ferez * plaifir de m'cîclaircir du fubjet qu'il a eu de nous quitter, <S; de fc def- » partir des maximes (]u'il m'a (i fouvent prefcliées : Que Icfage meurt » en la relifpon de fa mère, Qu'il ne change jamaJs li'opinion. Qu'il ne fe » repent point de fa vie paffée, Que tout ce qui efl nouveau luy cfl fuf- » pea. . . » {Œuvres de M. de Balzac, M DC LXV, t. I, p. i;<^.)
Et dans une autre lettre, « à Monreifi;neur rEvcfqlJe d'Ayrc », 20 scpi. 1623 : « ...fi'j'ay eu autrefois quelques Icntimens particuliers, je les » quitc de bon cœur, afin de me réconcilier avecque le peuple, l'if ne » paioiltre pas ennemi de ma patrie pour vn petit mot, ou vne choie de » peu d'importance... » Et plus loin : « ...dans la corruption de ce » fiecle, ou prefque tous les efprits (e révoltent do la Foy, vous aifrez à » faire à vn liomm*, qui ne veut rien croire de plus véritable que ce qu'il » a appris de fa mère & de fa nourrice. >> \Ibid., t. I, p. 22.)
a. Tome JV, p. 63i-632 : lettre du 19 avril 1647. Et p. 632-635, éclaircissements.
b. Tome V, p. 11. Et t. VIII, 2» partie, p. 248, noie d.
Affaire de Leyde. ^47
afin de les exciter et de les pousser contre son ennemi. Et l'affaire renaissait, avec plus de gravité même. Le blasphème était un crime puni par les lois, et notre philosophe devenait justiciable des tribunaux. Aussi résolut-il d'agir sans retard. Le 4 mai 1647, il écrit aux Curateurs de l'Université de Leyde et en même temps aux Consuls de la Ville, se plaignant et de Triglandius et de Revius, et les mettant au défi de prouver par des citations de ses ouvrages leurs accusations contre lui ". Descartes se décida même à faire jouer le grand ressort. Le 12 mai, il écrivit à son protecteur naturel, le comte de Servien, qui faisait fonction d'ambassadeur de France en Hollande, et pria son ami Brasset, qui ne demandait pas mieux, d'appuyer sa requête''. C'est alors qu'il rappelle ses états de service à Bréda en 1618-1619 : il ne pensait pas, lorsqu'il portait les armes pour délivrer de l'Inquisition d'Espagne les Provinces- Unies, que celles-ci dussent sitôt après s'asservir elles-mêmes à un régime semblable. Enfin le prince d'Orange fut également sollicité '^. Les Curateurs et les Consuls, assez embarrassés sans doute et fort ennuyés, prirent un arrêté, le 20 mai, enjoignant aux professeurs de Leyde de ne plus parler de Descartes dans leurs thèses ni dans leurs leçons ; en même temps, ils répondirent à celui-ci, eximio matheinatico (ils le traitaient de mathématicien, et non de philosophe), en lui demandant de se taire aussi désormais sur les points de doctrine dont on l'accusait''. Descartes fut loin d'être satisfait ^ Il aurait voulu une rétractation en forme des professeurs, et qu'elle leur fût imposée d'office par les Curateurs. Au moins, et ce fut sans doute l'effet de ses démarches à l'ambassade de France ainsi qu'à la cour du prince d'Orange, il obtint que l'affaire n'eût pas de suite devant la Faculté de théologie, ni devant les
a. Tome V, p. 1-12 et p. i2-i5. Voir une nouvelle requête, p. 22-23.
b. Ibid., p. 24-27.
c. Ibid., p. 27-28 : du i5 mai 1647.
d. Ibid., p. 29-31 et p. 3i-32 : du 20 mai.
e. Ibid., p. 35-45 : lettres du 27 mai. Voir aussi p. 60, 1. 17-22, et p. 6i-63.
J48 ViE DE Descartes.
Synodes et les Consistoires : car il était menacé d'une condamnation de ce côté-là, bien qu'il alléguât que ses livres n'étaient point de jontroverse religieuse ni de théologie, et qu'à cet égard d'ailleurs il n'aurait à en répondre, lui Français et catholique, que devant la Faculté de théologie de Paris ou la Sorbonne, laquelle avait eu son traité de métaphysique en manuscrit plus de six mois sans le désapprouver.
La lumière continua donc de briller, en dépit des chatshuants qu'elle offusquait ^ En réalité, Descartes était sur le point de partir pour la France (il s'embarqua le 9 juin 1647), et ne savait pas s'il reviendrait en Hollande. Il avait choisi ce pays, espérant y trouver la paix; et voilà que, d'Utrecht et de Groningue et de Leyde, les théologiens huguenots, plus intolérants cent fois que n'eussent été les Jésuites à Paris, lui déclaraient de tous côtés la guerre. Très sincèrement, il pensa à quitter la Hollande pour n'y plus revenir; et ses amis hollandais en eurent peur quelque temps ^. Il y revint cependant, n'ayant pas trouvé à s'établir en France, et n'ayant obtenu à ce
a. Tome V, p. 43, 1. 9-10. Le mot est de Descartes. L'état d'esprit de certains ministres apparaît bien dans cette lettre de Brasset à M. de Bregy-Flexelles, 26 janvier 1646 :
« ...Vn de leurs miniftres feit icy dimanche dernier vn prefche tel » qu'il n'y eut pas vn des auditeurs qui n'en fortift très fcandalifé, à » prendre depuis M. le Prince d'Orange iufques au moindre de la com- » pagnie. Il le tourmenta fort pour prauuer que ceux qu'il appela de la » vraye Religion peuuent auoir paix & trefue auec tout le monde, fuffent » Turcz & Mahometans, mais de ligue offenliue & deffenfiue auec nui » Catholique, & qu'vn Prince ne doibt fouffrir dans fon Eftat autre reli- » gion que la fienne, non plus que dans fa maifon. La Gourde lulhce le » feit appeler, il y a deux iours, pour luy donner vne bonne reprimende. » Il dicl que, quand il entroit en chairre, il prioit Dieu de luy donner la » grâce de bien expliquer fon texte, »& que tout ce qu'il difoit en fuitte » eftoit par infpiration du Saint Efprit. La Cour repartit que, lorfqu'elle )) s'affemble, elle inuoque aully le Saint Efprit, & que le mefme l'auoit .' infpiree de luy faire vne bonne correction. le ne fçay qui ilz prendront » pour iuges de cette variété d'infpirations. . . » {Bibl. Nat., MS. fr. 17.898, f. jj verso./
b. Huygens avait eu pareille crainte déjà, lors de l'affaire Stampioen- Waessenaer : t. III, p. i52-i53, lettre du 14 août 1640.
Rupture avec Regius. 349
sujet que de vagues promesses. Peu après son retour, il apprit qu'à Leyde et à Utrecht, les hostilités reprenaient contre lui. Heereboord et Revius étaient de nouveau aux prises. Le philosophe se contenta d'envoyer à Revius une « chiquenaude », en quelques lignes à la fin d'un livret, et se tourna du côté d'Utrecht, où l'attaque lui paraissait autrement dangereuse ^
Là son ancien disciple, son ami, celui auquel il donnait le nom de frère, Henri de Roy ou Regius, s'était déclaré ouvertement contre lui*". Il n'était pas seulement professeur à l'Université d'Utrecht: c'était aussi un gros bourgeois de la ville, dune ancienne famille de riches brasseurs, presque un gentilhomme. Peut-être était-il las de lutter contre Voët, personnage influent, terrible dans ses rancunes, et qui ne désarmait pas. La volte-face de Regius datait de quelque temps déjà. En 1645, il s'apprêtait à faire paraître un livre, Fiindamenta Physices, où il ne faisait que reprendre la philosophie de Descartes, publiée l'année précédente, mais en la complétant et l'achevant, avec des additions sur les plantes, les animau-x et l'homme. Il apporta d'ailleurs lui-même auparavant le manuscrit à Descartes dans sa solitude d'Egmond. Le philosophe déconseilla cette publication. Deu.x choses lui déplaisaient, en effet : Regius lui avait emprunté, sans la bien comprendre, son explication du mouvement des muscles-, en physique : et en métaphysique, il s'était mépris totalement sur ses idées. Descartes avait toujours considéré Regius comme un métaphysicien, médiocre, qui ne saisissait pas bien sa pensée, et surtout lui donnait un tour suspect, susceptible d'interprétations fâcheuses. Regius passa outre au.\ observations de son maître, et en 1Ô46 publia tel quel son livre, Fundcimenta Physices. Cette fois Descartes se plaignit vivement,
a. Tome \'. p. 95-56 et p. iio-iii : lett.'-cs dv. :5 dec. ,104- e: du irjanv. 1648. Et surtout p. 120-128.
b. Xoui ne ferons que résumer ici tout un chapitre du t. XI. p. Ô-2- ■'.^-. ctudic dan? le détail avec les textes a l'appui.
c. Voir ci-avant; p. 1.^9-160.
^yo Vie de Descartes.
dans des lettres d'abord, à Mersenne et à Huygens ^, à la princesse Elisabeth aussi, puis dans la préface imprimée en
a. Huygens jugea sévèrement, mais en toute Justice, le procédé de Regius, comme on peut voir dans la lettre suivante à Johnson, écrite de Berg op Zoom, « .lohnfono Doft. Theol. Bredas, 27 sept. 46 » :
« Reuerende doftiflîmeque Vir,
(c Gratam Principi fuiffe muneris literarij oblationem cuius me proxe- » netam autor voluit, diftuli per epiftolam fignificare, eô quod fpes erat » coràm id fieri pofle neque magno tempori^ intenialio. Quod cùm in » dies protrahatur, prœmitto paucis haec, ne quà vobis in fufpicionem » veniam mandat! vel neglefti vel fegniter exequuti. Eiufdem culpas ut » me purgem apud ipfum Regium, dabo operam ut et honorarioli » compos fiât, quale folet Princeps clementiffimus viris literatis, bene » canentibus, addere velut aureum calcar. At vero, ne hic fuiffe videatur » dedicantis Icopus, xô TrpeiTÔv poftulat ut quae hue fpectant lente procu- » rentur & fulpenfo gradu. Omnia ego fie prasftabo, ut utilitatis fimul & » exiftimationis viri amici ratio habeatur, quantum par eft & expedit. » Intérim hîc, Vir praeftantiflîme, non diffimulabo parum mihi alijfque » Regio bene volentibus probari ipfam operis infcriptionem. Si enim » Regiâ, ajunt, via ineeflîffet, potuiffet haec Cartesij Fundamenta nuneu- » paffe, induftriâ difcipuli [récrit au-dessus de- Regij écrit d'abord, puis » barré) vel illuftrata, vel exemplis auda, vel quid ejufmodi. Quod » autem hîc abfolutè pro fuis venditet quorum, abfque Cartefius fuiffet, » ne fyllaba quidem ei in mentem veniffet, & hoc opufculo ipfius Car- » tefij editionem, adeô nune recenu^rn, oecupet, folâ faflâ leui men- » tiunculâ de tanto viro, cuius prœconio totam feorfim prasfationem » impenfam oportuit, cum folenni 7raoaiTY|!j£i quôd in paucis & quidem » defignatifque (sic) locis à magiftro diffentire aufus effet, dubitans an » prudenter id omne fie patratum, & an faluâ prorfus amicitiâ abiturum » fit. Ad me quod attinet, faclum nolim, ne id contingere maleuolis » inuiti videamus, quo nihil, inquit ille, praeftare majus fortuna poteft, » hoftium difeordiam. Ignofce fententiam praseipitanti eâdem libertate » quâ hodie philofophari lieet. Si quis hoc aliud vocet quàm candorem, » injurius fit. Longius aliquid (?) deftinaram. Neque proinde otium » fuppetet ad ipfum Regium eadem perfcribendi. Quasfo, hac fidelià » utrumque parietem dealbari finatis. Tu verô ut me âmes, tuî longe » amantiffimum, Vir Reuer. » (Constantini Hugenii, Epist. lat. MS., Amsterdam, Acad. des Sciences, Epist. 3g6.)
Nous avons vu (t. XI, p. 680-681) que Regius n'avait pas craint de dédier son livre au prince d'Orange, Frédéric-Henri. Mais Descartes avait auprès du prince un puissant protecteur en la personne de son ami Huygens. Il est probable que cette lettre a été écrite sur l'ordre de Frédéric- Henri lui-même, ei pour être mise par .Tohnson sous les veux de Regius.
Rupture avec Regius. 351
tête de la traduction française des Principes, en 1647. Regius, piqué au vif, riposta par une sorte de Programme, affiché partout, où il maintenait ses positions contre Descartes. Celuici publia donc, en décembre 1647. quelques Notes sur ce programme, où il s'efforce de confirmer sa propre doctrine \
Notre philosophe (et il n'en était pas peu fier) avait distingué l'âme et le corps, comme personne ne l'avait fait avant lui. Regius crut pouvoir conclure de cette distinction, que rhonime, composé d'une âme et d'un corps, n'est tel que par accident, per accidens. Mais ce terme scolastique, restauré imprudemment, n'était pas sans danger. Un être qui n'est tel que par accident, n'est donc pas un être véritable, un être réel ; la simple rencontre, accidentelle et momentanée, de deux substances qui ne demandent qu'à se séparer, ne saurait faire une substance nouvelle, un être, dans la pleine signification de ce terme. Descartes reconnaît'' qu'on peut dire, à la rigueur, qu'il est en quelque sorte, quodammodo, accidentel à notre corps d'être joint à une âme, pourvu qu'on ajoute qu'il n'est pas moins accidentel à notre âme d'être jointe à un corps; mais il assure que les deux, joints ensemble, font un être réellement et véritablement. La distinction de l'âme et du corps n'exclut pas leur union. Ce sont deux points de vue diflPérents, aussi légitimes lun que l'autre : ici l'homme considéré par rapport aux deux parties dont il est composé, et là par rapport au tout que ces deux parties composent. Il a, certes, deux parties; mais il est aussi un tout, à savoir l'union substantielle des deux. Ainsi parlait Descartes en décembre 1641, et Regius se le tint pour dit, abandonnant sa malencontreuse formule : Homo Eus per accidens.
Mais il s'efforça, en revanche, n'ayant pas bien compris la distinction, de comprendre l'union de l'âme et du corps, et ne fut pas plus heureux. Cette fois encore, il fut mal servi par la ter-
a. Tome VIII 2« partie . p. 335-370 : Notcv in Programma, etc. \'oir aussi t. XI, p. 683-687.
b. Tome III. p. 460-401.
^^2 Vie de Descartes.
minologie scolastique. Il crut ne pouvoir mieux exprimer cette union substantielle de Tâme et du corps, qu'en disant que l'âme était un' mode du corps, modus. Ou plutôt, renonçant à une explication philosophique en un pareil sujet, il conclut que seule l'Ecriture Sainte pouvait nous garantir que l'âme est une substance. On ne pouvait rien dire qui fût plus, agréable à Voët : l'autorité de l'Écriture invoquée pour révéler la vérité. Et d'autre part, chose non moins agréable au même Voët, l'opinion attribuée à Descartes par un disciple notoire n'allait à rien moins qu'à ruiner l'existence de l'âme, réduite à la condition de simple mode du corps. Voilà ce qu'on trouvait dans le livre de Regius, en 1646. Voilà ce que des thèses de lui colportèrent l'année suivante dans toutes les Provinces-Unies, comme l'opinion, d'ailleurs condamnable, et que Regius promettait de rétuter, de l'auteur d'une philosophie nouvelle, qui prétendait remplacer toutes les autres.
Descartes ne pouvait pas garder le silence ; il publia donc, à la fin de 1647, le livret dont nous avons parlé, Notœ in Programma, etc. C'était une discussion, toute scolastique, sur les termes « substance, attribut, mode », et la façon de les employer avec justesse et exactitude. Mais la philosophie de Descartes se prêtait mal à ces vieux cadres, et n'y rentrait pas aisément. Il n'est jamais bon de mettre du vin nouveau dans des outres anciennes. Et puis, pourquoi ne pas l'avouer? On avait si bien taillé, qu'on ne savait comment recoudre. On avait distingué à fond l'âme et le corps, la pensée et l'étendue. Et pourtant l'homme est bien l'une et l'autre à la fois. Il n'est pas seulement un corps, et il n'est pas un esprit seulement; il est l'union des deux. Cette union. Descartes n'y tient pas moins qu'aux deux autres notions de l'esprit et du corps distincts et séparés; et en effet, c'est la réalité même et c'est la vie qui rentre par là dans son système de philosophie. Le monde de la science, le monde vrai par conséquent, n'est qu'étendue, figure et mouvement. Géométrie et Mécanique; mais cela ne supprime pas l'autre monde, où nous nous mouvons et où
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nous vivons. Le soleil des astronomes, avec ses dimensions et ses révolutions déterminées par le calcul, n'empêche pas de subsister ce foyer de lumière et de chaleur qui apparaît à nos yeux dans le firmament : et c'est là le soleil réel, qui luit pour nous, comme le monde réel est aussi ce monde de couleurs et de sons, d'odeurs, de saveurs, objet de nos sens, c'est-à-dire de ce composé d'àme et de corps que nous sommes effectivement, et qui est l'homme tout entier. Nul plus que Descartes n'a éprouvé le besoin de l'abstrait: mais nul aussi n'a eu davantage le sentiment du réel. Ni la distinction de l'àme et du corps ne doit faire tort à leur union, car celle-ci est la réalité: ni l'union de l'âme et du corps ne doit faire tort à leur distinction, car de là dépend à la fois la Physique (le corps n'étant qu'étendue), et la Métaphysique (l'âme étant pensée pure), c'est-à-dire à la fois la Science et la Religion.
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