LA PRINCESSE ELISABETH
La correspondance de Descartes comprend bien des parties intéressantes; aucune ne l'est autant que l'échange de lettres entre lui et la princesse Elisabeth. Celle-ci était née à Heidelberg, le 26 décembre 16 18. Son père, Frédéric V, électeur palatin, fut élu roi de Bohême, le 5 septembre 1619, et couronné à Prague, le 4 novembre suivant: « royauté d'un hiver », car il la perdit l'année suivante à la bataille de la Montagne blanche, oii Descartes assista peut-être^, le 8 novembre 1620. Dès lors commença pour le roi déchu et pour les siens, durant toute la guerre de Trente Ans, une vie de princes en exil. Elisabeth passa, semble-t-il, ses premières années auprès d'une sœur de son père, mariée à l'électeur de Brandebourg, Georges-Guillaume'', et qu'elle appelle « sa tante l'électrice ».
a. Voir ci-avant, p. 60-61.
b. Elisabeth-Charlotte, fille de Frédéric IV, et sœur de Frédéric V (le père d'Elisabeth;, naquit le 7 nov. 1597, épousa Georges-Guillaume le 14 juillet 1616, devint veuve le 21 nov. 1640, et mourut le 16 avril 1660. Elisabeth ira la retrouver en 1646.
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Mais bientôt elle vint rejoindre ses parents en Hollande ; Frédéric y avait trouvé un refuge auprès de sa mère, l'électrice douairière palatine, Louise-Juliane de Nassau, qui ne mourut qu'en 1644, et auprès de ses deux oncles, frères de celle-ci, les princes Maurice et Frédéric-Henri. En outre, champion malheureux de la cause protestante, il obtint des Etats une hospitalité honorable : un palais pour l'hiver à La Haye, et pour l'été une maison des champs à Rhenen, près d'Arnhem, plus une dotation annuelle. Mais le malheur s'acharnait après cette famille. Le 17 janvier 1629, le fils aîné périt misérablement : un bateau, sur lequel il se trouvait, coula dans le lac de Harlem; le jeune prince fut noyé. Le 29 novembre i632, son père, Frédéric lui-même, dit le Patient ou le Constant, mourut de la peste à Mayence : il avait juste l'âge de Descartes, étant né le 16 août iSgô. Sa veuve, Elisabeth Stuart, resta donc seule avec dix enfants*, dont le plus âgé n'avait pas quinze ans. Elle ne désespéra pas toutefois de rentrer au moins en possession du Palatinat, et mit son orgueil à se faire appeler reine de Bohême ; elle comptait sur l'Angleterre, comme fille de Jacques I" et sœur du roi régnant, Charles P*"; plus tard elle compta aussi sur la France. La princesse Elisabeth, l'aînée des filles, joignait à une grande intelligence une instruction étendue et solide. Elevée sans doute à la française'', toute petite elle apprit par cœur les
a. Fille de Jacques I", née Je 19 août iSgô, elle épousa Frédéric V, le 14 févr. i6i3, et mourut le 23 févr. 1662. Elle eut jusqu'à treize enfants, dont trois mourureat jeunes, outre son aîné, noyé en 1629. Les neuf qui vécurent, cinq fiis et quatre filles, sont, dans l'ordre de leur naissance : i" Charles-Louis, né à Heidelberg, 22 déc. 1617 ; 2" Elisabeth, née aussi à Heidelberg, 26 déc. 1618; 3» Robert (ou Ruppert), né à Prague, 27 déc. 16 19; tous les autres naquirent à La Haye : 4» Maurice, 6 janvier 1621 ; 5" Louise -Hollandine, 18 avril 1622; 6° Edouard, 6 oct. 1624 ; 7° Henriette-Marie, 7 juillet 1626; 8° Philippe, 26 sept. 1627 ; 9° Sophie, 14 oct. i63o.
b. Tome V, p. 96-97 : «... la traduition (françoife des Méditations) » rend vos penfées d'autant plus miennes, que ie les vois bien exprimées » en vne langue dont ie me fers ordinairement. »
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quatrains de Pibrac, et plus tard elle était capable, en manière de divertissement, de jouer son rôle dans une comédie de Corneille, la Médée^. Elle savait l'anglais, qui était la langue de sa mère ; l'allemand, langue de son père ; le flamand, puisqu'elle vécut en Hollande; l'italien, car elle demanda à Descartes d'étudier avec elle Machiavel ; enfin le latin, au point de lire les Méditations du philosophe avant qu'elles ne fussent traduites en français : de même pour les Principes, qui lui furent dédiés ; elle avait même pensé un moment à apprendre le polonais, en vue d'un mariage qui d'ailleurs n'aboutit pas. D'autre part, elle savait assez de mathématiques pour résoudre un problème difficile que lui indiqua Descartes, et assez d'astronomie pour s'intéresser aux perfectionnements apportés au télescope, ainsi qu'aux découvertes de ce temps-là,
a. La plus jeune sœur, Sophie, dira plus tard, Memoiren der Her- \ogin Sophie (édit. Adolf Koecher, Leipzig, 1879), p. 34 : « On m'apprit » les quadrains de Pebrac, & le catechifme de Heidelberg en allemand, » que je fçavois tout par cœur fans le comprendre. » Elisabeth avait sans doute été élevée de même.
Et plus loin, cette même Sophie, ibid., p. 37 : « La reine fe retiroit » ordinairement tous les eftés dans une maifon de chaffe, nommée » Rhenen. S. M" y eftoit une fois, comme mes fœurs pour la divertir » refolurent de reprefenter la comédie de Medée & me firent connoiftre » que je ne pourrois en eftre, parce que je ne ferois pas capable d'ap- » prendre tant de vers par cœur. Cela me piqua fi fort d'honneur, que » j'apprenois toute la comédie par cœur, quoyque je n'avois befoin de » fçavoir que le roolle de Nerine, qu'on me permit de reprefenter. La » reine en fut fatisfaite. . . Je n'avois qu'onze ans. » La princesse Sophie étant née le 14 oct. i63o, la date de ce divertissement est en 1641 ou 1642.
Voici, de la même main, un portrait d'Elisabeth à citer, ibid., p. 38 : « Ma fœur, qui s'appelloit Mad. Elifabet,... avoit les cheveux noirs, le » teint vif, les yeux bruns & brillans, les fourcils noirs & larges, le front » bien fait, la bouche belle & vermeille, les dens admirables, le nez » aquilin & menu, fujet à rougir; elle aimoit l'étude, mais toute fa phi- » lofophie ne l'empefchoit point d'eftre fort chagrinée aux heures que la » circulation du fang luy caufoit le malheur d'avoir le nez rouge; elle fe
» cachoit dans ce moment devant le monde Elle fçavoit toutes les
» langues & toutes les fciences, & avoit un commerce réglé avec M. Def- » cartes; mais ce grand fçavoir la rendoit un peu diftraite & nous don- » noit fouvent fujet de rire. »
404 Vie de Descartes.
par exemple les satellites de Jupiter ; assez de physique enfin, pour que ses premières objections contre les Principes fussent au sujet de l'aimant. D'ailleurs, ce goût décidé pour la philosophie et pour les sciences ne l'empêchait point d'avoir des sentiments de religion : elle était calviniste dans l'âme, et se serait fait conscience, dit-on, d'épouser le roi catholique de Pologne, lequel avait fait mine de la rechercher en i635 et i636; elle n'avait que dix-sept ans\ Mais en 1645, elle en avait vingt-sept,
a. Il est question de ce mariage dans les lettres de Brasset, de l'année i635 : 22 janvier, 5, i5 et 26 février, 19 mars, 14 et 18 juin, 2 juillet et i3 octobre. (Paris, Bibl. Nat., MS. fr, 17893, f»» 88, 97, io5 v., ii3 v., 129, 192 V., 194 V., 204 V. et 256 V.) En voici quelques extraits : « . . .11 » eft vray que celle-cy {la princesse Elisabeth) en fai£t vn peu la rencherie, » à caufe des accez de haut mal dont il [le Roy de Pologne) eft fouvent » touché. » (Folio 192 verso, 14 juin i635.) « L'on reparle du mariage de » fon ayfnée {la princesse Elisabeth, Jille aînée de la Princesse palatine) » auec le Roy de Pologne, & quelcun m'a di£l que cette ieune princeffe » apprend la langue polaque. » (Folio 204 verso, 2 juillet i635.)
En mai i636, Zavasky, ambassadeur de Pologne, vint à La Haye, et de là passa, le 20, à Bruxelles. « Il auança quelques propoz de mariage » entre fon M"'= & la princeffe Elifabeth de Bohefme, dont il ne s'en- » fuiuit rien, luy ayant demandé vne déclaration de fe faire catho- » lique. »
Puis Brasset n'en parla plus, et annonça au contraire un autre mariage, lettre du 20 novembre i636 : avis donné par le sieur Aystema « du » mariage du Roy de Pologne auec la féconde fille de l'Empereur, » pratiqué par le Père Magno lefuite & demandé ouuertement par l'Amb. » de Pologne qui eft à Ratifbone. La Royne de Bohefme ne m'en a » tefmoigné aulcun eftonnement, fon opinion ayant toufiours efté que la » recherche de la princeffe Elizabeth fon ayfnée n'eftoit qu'vne feinte pour » en profiter durant le traiélé de trefve entre la Pologne & la Suéde, » & pour mettre l'Empereur en jaloufie. » {Loc. cit., 17893, f" 344.) Ladislas IV épousa, en cfÇet, Cécile-Renée, fille de l'empereur Ferdinand II, en 1637. On lit à ce. propos, aux Archives des Affaires étrangères, vol. Suède, p. 149, cette dépèche de M. de Charnacé, datée de La Haye, le 3° de juillet 1637 : « Le Roy de Pologne a efcrit à M'^ les Eftats & à D M. le Prince d'Orange pour leur donner aduis de fon mariage auec la » fille de ^Emp^ Ils s'eftonnent un peu de la forme de cette lettre, » laquelle ne faid mention d'aul'cune raifon de fon changement, après les » auoir cy deuant conuiez fort inftamment de fauorifer la recherche qu'il » faifoit de la Princeffe de Bohefme. »
Plus tard, Ladislas, devenu veuf, épousa en secondes noces une
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lorsqu'un de ses frères, le prince Edouard, n'eut pas tant de scrupule, et embrassa le catholicisme pour épouser en France Anne de Gonzague, connue plus tard sous le nom de « prin- » cesse palatine ». Elisabeth en fut outrée, au point de devenir malade : c'était, à ses yeux, « un acte de folie » , Elle n'était point cependant d'une dévotion étroite ni superstitieuse : à la prière de Descartes, elle accorda volontiers sa protection au jeune Schooten, candidat à la chaire de son père, le mathématicien de Leyde, et se moqua des professeurs de l'Université, qui craignaient qu'il n'introduisît dans ses leçons de mathématiques les doctrines arminiennes^. Plus tard, elle se moqua aussi de la crédulité de bonnes gens que la renommée d'une source faisait accourir de toute l'Allemagne et des pays Scandinaves pour la guérison miraculeuse de leurs maladies : cette source guérissait peut-être, mais en vertu de causes naturelles, propriétés chimiques de l'eau, etc. ''. Néanmoins, nous le verrons, les objections d'Elisabeth à la métaphysique de Descartes sont plutôt théologîques et tirées des dogmes de Calvin. Dans la dernière partie de sa vie, elle écouta d'une
princesse française, Louise-Marie de Gonzague. Le mariage fut célébré à Paris, par procuration, le 5 novembre 1645. Il avait été négocié par M. de Brégy-Flexelles. Brasset, dans une lettre à ce dernier, du 29 août 1645, revient sur le mariage- manqué dix ans plus tôt :
« le viens de receuoir vne lettre de M. de MeuUes où ie veoy l'heureux » fuccez de voftre négociation en Pologne pour la conclufion finalle de » ce mariage... La bonne Royne de Bohême me demandant l'autre n iour de voz nouuelles, que ie ne luy peuz dire, fçaura tantoft qu'elles » font bonnes; & ie m'alfeure que, fi Madame la Princefl'e Élifabeth s'y » trouue, elle fera marrie que M. Zavafky n'eut voftre adrelfe pour 1) donner vne femme à fon maiftre, fi ce n'eft qu'elle fe picque de ce » point de religion, qu'vne ame zelee comme la Tienne préféra à vne » couronne. C'eft comme l'on en parle, & ie me rapporte à ce qui en » eft. » {Bibl. Nat., MS. fr. 17897, f» 423 verso.)
a. Tome IV, p. 339-340 : lettre du 17 déc. 1645. Voir ci-avant, p. 109, note a, et p. 342, note c.
b. La source ou fontaine de Hornhausen. Tome X, p. 604-606; et t. IV, p. 523-524, 531-532 et 58o : oct. et nov. 1646.
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oreille complaisante les discours d'un mystique, Jean Labadie, puis d'un quaker, William Penn^; et dans sa jeunesse, en Hollande, elle fut liée avec Anne-Marie de Schurman, élève trop docile, au gré de Descartes, du fanatique Voët''; ellemême paraît avoir quelque temps admiré Voët, regrettant que notre philosophe entrât en lutte avec cet homme de Dieu*^. Puis peut-être se refroidit-elle, ainsi que la demoiselle de Schurman, lorsque ce ministre, par un zèle indiscret, s'érigea en censeur farouche de la coiffure des femmes, et même aussi des hommes'^. Elisabeth, en effet, n'avait rien d'austère dans
a. Tome IV, p. 700-701. Voir Foucher de Carcû, Descartes et la Princesse Elisabeth (Paris, Alcan, 1879), p. i5o-i52; et Victor de Swarte, Descartes directeur de conscience {Ibid., 1904), p. 163-171.
b. Tome III, p. 23i, 1. 13-19 : du 11 nov. 1640.
c. Tome VIII (2'^ partie), p. 197 : lettre d'Elisabeth à Colvius, 21 juin
d. On lit, dans une Vie MS. de Saumaise par Philibert de la Mare
« Leydam venerat Salmafii vifendi caufâ hoc anno {1644) Dordracenae » Ecclefias Paftor Andréas Colvius, qui cùm, quaerenti Salmafio : quid » novi? & an fatis falve? eo vocis fono refpondilTet qui dolorem animi » teltaretur : turbatam effe fcilicet nonnihil quam curabat Ecclefiam, » parvi quidem momenti re, fed quae utriufque fexûs animos mirum in » modum dilcruciabat, eô nempe rem devenifTe, ut viri cum longioribus B capillis, rtiulieres cum cincinnis templum ingredi & concionibus » intereffe nor) auderent amplius, Paftorum quorumdam metu hœc » ornatûs gênera in utroque fexu fevere adeô ac minaciter|increpantium, » ut in fupremo Judicii die capillati juvenes & comptae capite virguncula:, » fi fides penés illos effet, nihil mitius expeftare poffent quàm beatitu- I) dfhis aeternœ jacturam..Eum vero qui ejufmodi doftrinae princeps effet » Gifbertum effe Voetium Academiae Trajeftinae Profefforem, virum » certe multijugâ ledione & doftrinâ prœditum, fed veteris Ecclefiae » difciplina; adeô tenacem & aufterum rigidumque illius obfervatorem, » ut etiam eos non ferret, qui antiquum fefe in compotationibus falutandi » morem, quem tamen feveriores admittunt, velut impuras ethnici ritûs » reliquias, ufurparent. Addebat Colvius thefes fuper eo argumento » publicatas, fparfos etiam in vulgus libros fuiffe vernaculâ linguâ quàm- » plures, unumque inter alios cui quôd contra capillos declamaret » Abfalonis titulum fecerant, & quo magis didis fuis fidem aftruerent, » Pauli Apoftoli, quafi fententiœ illi faveret, primœ ad Corinthios » Epillolae caput undecimum allegabant. In novum Trajeilinorum
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sa conduite et dans sa vie privée ; elle menait le train d'une princesse, se prêtant aux jeux et passe-temps de sa petite cour, ne se refusant même pas aux aventures galantes, comme l'enlèvement, sur la promenade de La Haye, d'une jeune fille qui du reste fut aussitôt épousée par son ravisseur ; le prince d'Orange était complice , et avait envoyé tout exprès son carrosse". La chose se passait en i635, et
» dogma infurrexit Academia Dordracena, quas capillorum & comarum » partes amplexa. cùm neminem haberet quem Voetio magnae eru- » ditionis juxta & famas viro opponeret, Colvio intercedente, ad Sal- » mafium confugit. Rogante Colvio, haud aegre pugnae immifcuit fe » Salmafius, & cum Voetio, à quo, caeco naturae inftinftu, abhorrebat, » commilTus eft. » (Dijon, Bibl. de la ville, Vie MS. de Saumaise, t. I, p. i5i-i52.)
« Non obmutuere ad Salmafii epiftolam Voetiani, nec ipfe quasftionis » auctor Voetius, aliunde Salmallo, praeter comarum controverfiam, » infenfus. Fertur quippe leftiffimam & eximiè doctam virginem Annam » Mariam Schurmannam, quae fe ipfi regendam & Theologiae myfteriis » imbuendam tradiderat, poftquam Salmafius aliquando iter Trajedo » habens cum eà fuifl'et collocutus, immenfà hujus eruditione obftupe- » fadam minus aliquanto VoeHo exinde quàm antea tribuilTe. Hinc w Voetii potiorem ferre non foliti occultus in Salmafium livor, quem » tamen, donec erupit controverfia comarum, animo prefferat. » [Ibid., t. I, 153-154).
a. Cette historiette était moins compromettante, somme toute, que d'autres promenades dont parle Sorbière, t. IV, p. 462. La voici :
Brasset à M. Bouthillier, 10 mai i635 : « Il s'eft faiél ce matin vne » aftion qui apprefte bien à difcourir, le Rhingraue Frederik ayant » enleué M"« de Tournebut. Tout cela s'eft paffé de fi bonne grâce, qu'il » n'y a nulle apparence de force. Car la Princeffe Elizabeth, ayfnée de » Madame la princeffe Palatine, ayant mené lad. Damoifelle au prefche, » & de la fe promener au Boys dans fon carrotfe, le Rhingraue y eftant » aulTy auec le vicomte de Machaut & fa femme, vn carroffe de M. le » prince d'Orange s'y eft trouué, attelé de fix cheuaux, dans lequel le » Rhingraue & lad(ite) Dam(oifelle) font entrez auec les deux derniers, » & ont tiré à Ifelftein ou à Bure. Il ne faut point demander, aprez cela, » qui s'eft meflé de l'affaire. Mad"« de Tournebut auoit efté amenée icy » par M. Houftain fon oncle, en fuitte d'vne femonce que i'entends luy » en auoir efté faide, de la part de lad. princefl'e Elizabeth, par le icune » Beringhen. Il ne lailfe d'y auoir beaucoup à confiderer en cette afiion.
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Elisabeth était bien jeune encore. En 1646, elle fut mêlée, semble-t-il, à une aventure plus tragique, l'assassinat, en plein jour et en pleine rue de La Haye, par un de ses frères le prince Philippe, d'un gentilhomme français, amant d'une de ses sœurs, Louise -Hollandine : ce sang répandu paraît avoir quelque peu éclaboussé Elisabeth elle-même. Toutefois, Tallemant des Réaux, qui rapporte « l'historiette », (et il avait mauvaise langue et n'épargnait pas grand monde), sans mettre entièrement la princesse hors de cause, ne parle d'elle qu'avec respect : « une fille qui a mille belles connaissances », dit-il, « une vertueuse fille ^ » .
Le nom d'Elisabeth se lit pour la première fois, dans la correspondance de Descartes, à la date du 6 octobre 1642, dans une lettre à Pollot''. La princesse avait eu connaissance des Méditations, récemment publiées à Amsterdam, et Pollot lui avait sans doute parlé de l'auteur, qu'il connaissait depuis quelques années, lôSy au moins^ Ce Pollot, qu'Elisabeth
» de laquelle, en vn autre tems, pourroit tefmoigner de n'eftre pas fatis- » faia. » {Bibl. Nat., MS. fr. 17893, f» 175.)
Brasset au même, 14 mai i635 : « Mad"' de Tournebut a efté menée » à Bure, maifon dud. S. Prince (d'Orange), qui di£t que fon carroffe » a feruy en cet enleuement fans fon fceu. Et la princefTe Elizabeth » proteRe qu'elle n'en fçauoit rien. Chacun di£l, & en croyd ce qu'il veult. » Le Comte de Solms, père de Mad= la princelfe d'Orange, a aufly elle » de la partie. M. Houftain, oncle & tuteur de la damoifelle, a fai£l de » grandes plaintes & clameurs de cette aélion, de laquelle il demande » iuftice aud. S. Prince, & le prie qu'elle foLt fequeftrée, iufques à ce que » le père en foit aduerty. On le contente de bonnes paroles ; mais l'on » n'en eft pas venu fi auant, pour changer d'aduis. » [Ibid., i° 177 verso.)
« Le Rhingravie Frederik fut marié fabmedy dernier. Il reuint icy, il y » a troys iours, auffy froidement que fi de rien n'auoit elle. Et ce matin » il ell party dans le carro fe de M. le pr. d'Orange, auec les contes » Maurice & Henry de Naffau. » {Ibid., i" 179.)
a. Tome IV, p. 45 1.
b. Tome III, p. 577, 1. 2-17.
c. Tome I, p. 5o8, 1. 2-5. Voir ci-avant, p. 1 16-1 17. Pollot avait perdu une main, nous l'avons vu, t. III, p. 280-281. Et c'était la main droite. Nous le savons, oar un curieux document. (Amsterdam. Académie des
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appelle toujours de son nom italieq, « M. de Pollotti » ou même « Pallotti », était d'une famille protestante, originaire de Dronero, en Piémont, et réfugiée à Genève. Mais la famille était assez nombreuse, trois garçons et deux filles : deux des frères, Alphonse et Jean-Baptiste, vinrent chercher fortune en Hollande, otj leur titre de huguenots persécutés leur assurait d'avance un bon accueil auprès des princes de Nassau. Tous deux firent leur chemin à l'armée et à la cour ; Jean-Baptiste mourut, il est vrai, en janvier 1641, avec le titre de gentilhomme de la chambre de Frédéric-Henri; mais Alphonse poursuivit sa carrière, d'honneur en honneur; en 1647, ^^ princesse douairière d'Orange le nomma maréchal du palais. Il fréquentait aussi la cour de la reine de Bohême, et devint un des familiers de la mère et de la fille ; la princesse Elisabeth lui confiera ses lettres, pour les faire parvenir à Descartes. Le philosophe fut certainement flatté qu'une personne de ce rang et si jeune encore (Elisabeth aurait pu être sa fille) lui écrivît, et surtout du ton qu'elle prit aussitôt avec lui : la princesse lui faisait part, non seulement de ses difficultés et de ses doutes, en matière de science, mais de ses afl^aires personnelles et de celles de sa famille, de ses indispositions même et de ses maladies, lui demandant conseil comme à un médecin du corps aussi bien que de l'àme, mieux que cela comme à un ami. Et la correspondance revêtit, de part et d'autre, un
Sciences, Const. Hugenii Epijiolœ Latince MS., 238.) Lettre de Huygens à Barlaeus, « Hagae, X Cal. lan. cio id cxxxvi » :
« Pollotti dextera ad quam allulîlli, ne mihi quidem olim, amputata, > eualit : inuenio in fchedis anni i63o quae fequuntur
OJi dextra minus quàm fors mihi dextra fuijfet ! O quàm Iceua minus fors mihi lœuafuit !
O quâtn Iceua ma gis fors non malè lœua fuijfet ! O quàm dextra nimis non benè dextra fuit !
» Sed abunde nugarum eft. »
PoUot fut néanmoins nommé capitaine d'une compagnie, le 1 1 janvier i633, par les États; nomination confirmée, le3i janvier, par le Prince d'Orange.
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caractère d'intimité qui en fait le grand intérêt. Si la princesse s'habitua vite à ne rien cacher au philosophe, celui-ci, d'ordinaire si réservé, si fermé même en ce qui le concerne, lui révéla sur lui-même, sur ses idées, ses habitudes, sa vie, des choses qu'il n'a dites à nulle autre personne. Maintes fois, pour la rassurer et l'encourager, il invoque sa propre expérience*: comment il guérit d'une maladie semblable à celle de la jeune femme, fièvre lente et toux sèche, dont il avait hérité de sa mère, morte si peu de temps après sa naissance; comment, dans son pays de Poitou, les enfants en bas âge souffrent de petits accidents vite disparus, sans même qu'on ait besoin de les soigner; comment, par une certaine discipline de son esprit, il avait réussi à n'avoir plus de mauvais rêves, ni qui lui représentassent rien de fâcheux ; et comment les bonnes dispositions oia il s'entretenait, le rendaient heureux, même de ce petit bonheur de ceux qui jouent et qui gagnent au jeu ; comment il s'était imposé, comme une règle favorable à sa santé et à ses études, de n'employer que fort peu d'heures par an à la métaphysique, et fort peu d'heures par jour à la mathématique : le reste était donné au relâche des sens et au repos de l'esprit. De son côté, Elisabeth lui raconte ingénument'' toutes ses petites infirmités, obstruction de la rate, apostèmes aux doigts (qu'on prend pour de la gale), rougeole, etc. Elle le consulte sur les remèdes; elle lui fait analyser les eaux de Spa, avant d'en boire, et lui soumet le régime qu'elle doit suivre. Après une confidence, elle lui
a. Pour tous ces détails, voir t. IV : p. 220-221 (toux de sa mère); p. 589, 1. 10-22 (éruption infantile); p. 282, 1. 17-18 (rêves); p. 529-53o (Jeu) ; t. III, p. 692-693 (emploi du temps).
b. Tome IV, p. 208, 1. 17 (rate); p. 579, 1. i5-25 (apostèmes); t. V, p. 226, 1. 21-25 (rougeole); t. IV, p. 206-206, 208, etc. (eau de Spa); t. III, p. 662 et 668 (Hippocrate). Descartes donna des consultations, l'été de 1640, pour une enfant malade, fille de son ami Wilhem, et de loin à son ami de Paris, Clerselier : t. III, p. 90-93 ; et t. IV, p. S65-566. A Paris même, il dira son mot sur la maladie de Pascal : t. V, p. 73. — Voir encore, sur sa paresse relative, qui était plutôt un judicieux emploi de son temps : t. VII, p. 43o-4!Îi, et t. IX, p. 232.
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rappelle, en plaisantant, le serment d'Hippocrate, qui oblige au secret dans la profession médicale : précaution bien inutile, le petit-fils du médecin Pierre Descartes prenait trop au sérieux, avec elle et avec quelques amis, cet office de docteur bénévole, pour ne pas le remplir consciencieusement.
Il déclara publiquement son admiration pour la princesse Elisabeth dans la dédicace des Principes en 1644*. ^^ '^ louait surtout d'être un des rares esprits capables de comprendre également bien les mathématiques et la métaphysique. L'éloge était mérité. En octobre 1643, de concert avec Pollot, Descartes avait proposé à la princesse un problème qui lui paraissait le plus propre à exercer la sagacité des mathématiciens ^, le problème des trois cercles ; Elisabeth l'avait résolu. Descartes reconnaît la valeur de cette solution, qui était la meilleure qu'Elisabeth pût trouver avec le peu de mathématiques qu'elle savait ; mais il profite de l'occasion pour lui découvrir sa propre méthode, et lui donner, il le dit expressément, la clef de son algèbre ; en même temps il lui indique les deux théorèmes dont il fait constamment usage pour résoudre les problèmes, et qui résument à ses yeux toute la géométrie " : propriétés des triangles rectangles, et propriétés des triangles semblables. Descartes connaissait la princesse Elisabeth depuis six mois à peine, et dans ces deux lettres capitales, de novembre 1643, il n'hésite pas à l'introduire ainsi dans le secret de ses spéculations.
De même pour la métaphysique. Elisabeth, marquant d'un doigt sûr la principale difficulté, avouait ne pas comprendre comment l'âme, qui est immatérielle, peut agir sur le corps, qui n'est qu'étendue et matière <•. Elle s'était adressée d'abord au disciple de Descartes, Regius, qui l'avait renvoyée à son maître. Descartes reprit alors, mais cette fois d'une façon plus expli-
a. Tome VIII, p. 1-4, et t. IX (2' partie), p. 21-23.
b. Tome IV, p. 26, 1. ■26-27 : lettre du 21 oct. 1643. Voir surtout les lettres suivantes, de nov. 1643 : ibid., p. 37, 43, 44 et 45.
c. Ibid., p. 38, 1. 8, à p. 39, 1. 6, et p. 42, 1. 17-21.
d. Tome III, p. 660-661 : lettre du 16 mai 1642.
412 Vie de Descartes.
cite, une théorie seulement esquissée dans les Méditations : à savoir, que toute la réalité que nous pouvons connaître, se compose de trois parties, l'âme seule d'abord, puis le corps seul, enfin l'union de l'âme et du corps. Et l'action réciproque de l'âme et du corps est précisément un effet de cette union. C'est là pour Descartes une notion primitive à l'égal des deux autres ; c'est un principe distinct des deux autres, et qui en diffère autant que ceux-ci diffèrent entre eux". Si l'on objecte qu'il est loin d'avoir la même clarté, notre philosophe en appelle à l'expérience de chacun : n'expérimentons-nous pas, en nous-mêmes, que notre âme agit sur notre corps et notre corps sur notre âme? C'est là un fait indéniable, et Descartes voit même dans l'extension abusive qu'on lui a donnée la grande erreur de toute la Scolastique. L'action mystérieuse des qualités occultes, au dehors, et par exemple de la pesanteur, est calquée sur ce modèle intérieur de l'action de notre âme sur notre corps. La philosophie de l'Ecole projette au dehors (et elle se trompe en cela) une notion que nous sentons tous au-dedans de nous (et en cela nous ne nous trompons pas). Dans les limites de notre expérience intime, cette notion demeure vraie ; elle ne cesse de l'être, que transportée aux choses extérieures et supposée en elles sans vérification possible. Mais cette supposition fausse prouve au moins que la notion existe, une notion vraie, et qui, prise à son origine, et dégagée de l'application hasardeuse qu'on en fait, s'impose par son évidence. Ainsi tout n'est pas erreur dans la Scolastique, et sa fausseté même, que Descartes explique et réfute du même coup, recouvre un fond de vérité, dont il se prévaut contre elle et que doivent admettre désormais les partisans de celle-ci comme ses adversaires.
C'est pourquoi il revient, à plusieurs reprises et longuement, sur cette troisième notion, dans ses lettres à Elisabeth, l'été de 1643. Pour lui, ce n'est pas là seulement un principe à la fois
a. Tome III, p. 664, 1. 20, à p. 668, I. 4; p. 684, 1. 10, à p. 685 1. i3, et p. 691, I. 3, à p. 695, 1. i5 : lettres du 21 mai, 10 juin et 28 juin *643.
Prfncesse Elisabeth. 41 j
de la connaissance et de l'existence ; c'est de plus un principe ou une règle de conduite. C'est presque le tout de l'homme, l'ame seule n'en étant qu'une partie, et le corps seul aussi une partie. Et on s'explique le peu d'heures qu'il accorde dans sa vie à la métaphysique, laquelle regarde surtout l'âme, le peu de temps encore, bien que déjà plus largement mesuré, qu'il accorde à la mathématique, laquelle regarde l'étendue ou le corps : la majeure partie de notre vie est réclamée par la vie elle-même, et cela dans l'intérêt de la science et de la philosophie. Nous avons besoin de beaucoup de relâche, pour vaquer quelquefois à l'étude avec d'autant plus de profit. On pourrait croire d'abord que Descartes ait voulu ménager les forces d'une jeune femme, d'ailleurs de médiocre santé, en lui déconseillant par son propre exemple tout excès de travail ; mais non, c'est sérieusement qu'il parle; il l'affirme du moins, et on doit le croire ". Descartes nous donne une nouvelle variante de l'antique formule, primo uirere, deinde philosophari : la vie réelle, avec ses nécessités, et la conduite de cette vie ou la morale, voilà le fond des entretiens du philosophe et de la princesse Elisabeth.
L'hiver de 1644- 1645 fut mauvais pour celle-ci. Descartes, retiré dans sa solitude d'Egmond, ne le sut que tardivement, par une lettre de Pollot''. Il s'en émut, et envoya à la malade une consultation, à la fois pour le physique et pour le moral, sur les remèdes à prendre et sur la façon de les prendre " : ils ne pouvaient être efficaces, que si on les prenait, l'esprit en paix et presque l'âme en joie. Point de travail intellectuel donc, point de contention du cerveau ; mais se laisser vivre, se promener, se reposer les yeux, en regardant la verdure d'un pré, le vol d'un oiseau, le coloris d'une fleur. Elisabeth recevait de ses médecins les mêmes conseils, entre autres l'interdiction de travailler. C'est alors que le philosophe, pour
a. Tome III, p. 690, 1. 10, à p. 693, 1. 17, ei , '-yj, 1. 4-15.
b. Tome IV, p. 204, 1. 2-17 : du 18 mai 1645.
c. Ibid., p. 200-204 ^ï P- 2o5-2o6.
4^4 Vie de Descartes.
distraire sa malade et prévenir l'ennui, lui écrivit, tous les quinze jours, des lettres sur la morale, et qu'elle y répondit. Nous avons six lettres de Descartes, du 21 juillet au 6 octobre, et même sept, en comptant celle du 3 novembre 1645''. De concert avec Elisabeth, il avait choisi pour ces entretiens, qui ne devaient être qu'un divertissement et comme un bon usage philosophique de la maladie, le petit traité de Sénèque, de Vitâ Beatâ.
Mais Descartes n'était pas homme à suivre servilement un texte, et son esprit répugnait à bien entrer dans une pensée qui n'était pas la sienne. Après avoir lu le titre d'un ouvrage, il commençait toujours par rechercher ce que l'auteur avait pu dire, et il trouvait, naturellement, ce que lui-même aurait dit à sa place. Ainsi Sénèque s'attaque d'abord à Epicure. Notre philosophe en prend occasion de dire ce qu'il pense des principales définitions que les Anciens nous ont laissées du souverain bien. Il les réduit à trois : celle d'Aristote, qu'il écarte, et celles d'Epicure et de Zenon, ou des Epicuriens et des Stoïciens, qu'il prétend réconcilier ''. Selon Aristote, en eflPet, le souverain bien se compose de toutes les perfections dont la nature humaine est capable, tant celles du corps que de l'esprit. Mais ce qui intéresse chacun, c'est de savoir de quel bien lui-même est capable en particulier, celui-ci plus, celui-là moins, chacun selon sa capacité. Voici plusieurs vases, plus ou moins grands, et qui peuvent par conséquent contenir plus ou moins de liqueur : mais tous peuvent être remplis jusqu'aux bords, tous seront alors également pleins. Ainsi chacun de nous peut avoir comme sa plénitude de vertu, ce qui est le bien de Zenon, et avoir par suite tout le contentement d'esprit, toute la joie, qui accompagne la vertu, ce qui est le bien d'Epicure. Descartes ne pensait pas que ce philosophe eût recommandé la seule
a. Tome IV, p. 252-253, p. 263 (du 4 août), p. 268 [du 16 août), p. 271 (du 18 août), p. 278 (août), p. 280 [i^' sept.), p. 287 [i3 sept.), p. 290 (i5 sept.), p. 3oi {3o sept.), p. 304 (6 cet.), p. 320 [du 28 oct.), p. 33o (du 3 nov.).
b. Ibid., p. 275, 1. 22, à p. 277, 1. 14.
Princesse Elisabeth. 41")
volupté du corps, mais plutôt la satisfaction que donne le devoir bien rempli. Dès lors, il n'y a plus incompatibilité entre Epicuriens et Stoïciens : au contraire, leurs définitions s'appellent l'une l'autre, et se complètent. Descartes emprunte une comparaison aux exercices de tir, si fort en honneur dans les Pays- Bas. Deux choses sont également nécessaires : un but où l'on vise, et un prix pour qui atteint le but. Epicure a montré surtout le prix, qui est le plaisir, et avec une insistance telle qu'il semble n'avoir rien vu d'autre. Zenon affecte de détourner les yeux de la récompense ou du prix, et de montrer seulement le but, qui est la vertu. Mais le plaisir ne va pas sans la vertu, et la vertu pas davantage sans le plaisir, un certain plaisir d'ailleurs, qui est le seul vrai et solide. Après cette façon originale d'envisager la morale antique, Descartes n'avait que faire d'étudier les opinions de Sénèque.
Dès le commencement, d'ailleurs, avant même de savoir ce que Sénèque avait dit du bonheur ou plutôt de la béatitude en cette vie, il avait indiqué ce que Sénèque aurait dû dire. Descartes distingue, bien entendu, entre le bonheur et le malheur, qui sont le fait du hasard et de la bonne ou mauvaise fortune, et la béatitude, que nous pouvons acquérir par nous-mêmes, au moyen de la vertu. Dès 1619, il s'était tracé à ce sujet certaines règles, qu'il publia en lôSy*. Il les reprend en 1645, mais dans un autre ordre, qui en change tout le caractère''. D'abord la première règle, bonne pour un voyageur, qui doit parcourir bien des pays, avec une philosophie accommodante à la Montaigne, a disparu : Descartes ne parle plus d'obéir, sans examen, aux lois et aux coutumes du pays où l'on est appelé à vivre, ou s'il en parle, c'est à titre de simple conseil, qu'Elisabeth d'ailleurs n'accepte pas sans réserve. Mais surtout, et c'est là le changement capital, il place résolument en premier lieu une règle, qui n'était que la quatrième en lôSy, et qu'il semblait s'être réservée pour lui-même : à savoir, d'employer
a. Voir ci-avant, p. 56-38.
b. Tome IV, p. 265, 1. 7, à p. 267, 1. ig.
4i6 Vie de Descartes.
toute sa vie à cultiver sa raison, et à s'avancer en la connaissance de la vérité. Viennent ensuite les deux autres règles, qui recevront de celle-ci leur contenu, faute de quoi elles ne seraient que des formes vides : résolution ferme et constante de faire toujours ce que dicte la raison, et distinction de ce qui dépend de nous et de ce qui n'en dépend pas. Cette distinction est toute stoïcienne, et Descartes ne prétend pas non plus l'inventer ; mais il revendique comme sienne la définition de la vertu *, fermeté et constance dans la résolution de bien faire. Au fond, c'est la bonne volonté : non pas l'intention seule, mais déjà aussi l'action, dans la mesure où celle-ci est possible; et, ne l'oublions pas, cette volonté est éclairée par la raison. Ainsi entendue, la définition de Descartes comprend tout : elle n'exclut pas, elle implique, au contraire, la raison ou l'entendement qui doit fournir à la volonté son objet ; et elle n'est point stérile en oeuvres, puisqu'elle enveloppe aussi dans la pratique les actes qui sont les effets de cette volonté. D'une part, elle fait de la spéculation un devoir, pour connaître le bien, et de l'autre, un devoir aussi de l'action, pour l'accomplir, la volonté étant placée à l'origine et reconnue et proclamée le principe des deux. Toute la difficulté théorique est de bien éclairer cette volonté, à la pure lumière de l'entendement. Et c'est aussi ce qui inquiète Elisabeth, et sur quoi Descartes s'efforce de la rassurer.
Il énonce quatre vérités'' qui, selon lui, doivent servir de principes à l'entendement pour juger de ce qui est bon ou mauvais dans la conduite de la vie. La première est qu'il y a un Dieu, avec tous les attributs que nous pouvons connaître de lui, omniscience, omnipotence, etc.; la seconde, que nous avons une âme, absolument distincte de notre corps ; la troisième, que ce monde ou plutôt cet univers est infini, disons au moins indéfini ; la quatrième enfin, que chacun de nous n'est pas à lui seul un tout, mais une partie de ce premier tout qui est
a. Tome IV, p. 265, 1. 19-21.
b. Ibid., p. 291, 1. 1 1, à p. 294, 1. 21.
Princesse Elisabeth. 417
la famille, de ce tout déjà beaucoup plus grand qui est l'État, et de ce tout plus grand encore qui est la société humaine tout entière. De ces quatre vérités, les deux premières, Dieu et Tâme, sont d'ordre métaphysique : elles font l'objet des Méditations, et de la première partie des Principes. Les deux autres appartiennent plutôt à la physique, au sens large du mot ; on les qualifierait aujourd'hui de vérités positives. C'est à elles sans doute que Descartes pensait, lorsqu'il déclarait en confidence à son ami Chanut, que la physique « lui » avait grandement servi pour établir des fondements certains » en la morale" »; et pour plus de précision, il indiquait à Elisabeth justement le passage des Principes relatif à la grandeur de l'univers ''. Si le monde est infini, l'homme peut bien encore, au moins partiellement, en prendre possession par la pensée, et jouir de l'extension ainsi donnée à son être; mais il ne peut plus rapporter T'univers à lui, se croire le centre de tout, sous peine d'ériger en loi de la nature un égoïsme vraiment monstrueux. D'autre part, cependant, \\ n'est pas isolé ni perdu dans cette infinité, puisqu'il se trouve engagé, comme partie d'un tout, dans ces sociétés où l'on s'élève, comme par degrés, de la famille à l'État, puis au genre humain, et qu'il ne peut être heureux qu'en s'intéressant au bonheur de toutes, et en y travaillant lui-même. Cette dernière maxime, qui assigne à chacun sa place dans le monde, et en même temps sa tâche ou sa fonction, son office ou son devoir, est préparée par la précédente et la complète. A ce prétendu roi de la création, qui se regardait volontiers comme la cause finale de tout l'univers, comme la fin principale sinon unique qu'avait en vue la divinité elle-même, il fallait d'abord rappeler sa condition véritable, infime, infinitésimale, si l'on ose dire, un simple trait, un point, dira Pascal % dans l'ample sein de la nature, avant de lui tracer autour
a. Tome IV, p. 441, 1. 24-27 : lettre du i5 juin 1646.
b. Ibid., p. 292, 1. 14-16.
c. Pensées, X. I, p. 72-73. (Édit.Brunschvicg, Paris, Hachette, 1904, in-8.)
Vie de Descartes. 53
41 8 Vie de Descartes.
de lui, tout près de lui, comme trois cercles de plus en plus larges de devoirs réels à accomplir dans sa vie qui ne devient vraiment humaine qu'en revêtant un caractère moral et social.
Contre cette morale de Descartes, les objections vinrent aussitôt à l'esprit d'Elisabeth, objections surtout théologiques ^. Si les deux vérités métaphysiques, Dieu et l'âme, ont l'évidence des vérités mathématiques, et ne sont plus enveloppées de mystère, d'abord l'homme n'est-il pas vraiment accablé de la grandeur de Dieu et comme réduit à néant ? L'omnipotence et l'omniscience divine ne rendent-elles pas inconcevable et impossible Ja liberté humaine ? Ensuite, si l'âme est distincte du corps au point d'avoir ses fonctions propres, ses joies propres, auxquelles celui-ci est plutôt un obstacle, que ne se délivre-t-elle au plus tôt de ce corps de mort, afin de jouir de la vie spirituelle dans toute sa plénitude et sa pureté ? Un anéantissement complet de l'homme en Dieu, et de la vie présente dans la vie future, c'est-à-dire un absolu mysticisme, tel serait l'aboutissant logique d'une métaphysique aussi sûre d'elle-même; et Elisabeth avait à la fois l'esprit trop clairvoyant et le cœur trop haut placé, pour ne pas signaler à Descartes cette inévitable conséquence.
Mais Descartes n'admet pas que sa métaphysique aboutisse à ces sublimes folies, et il se sauve encore une fois en invoquant l'expérience''. Chacun de nous n'expérimente-t-il pas en lui-même qu'il est libre, tout en sachant bien que Dieu est omniscient et omnipotent, et que ses décrets sont immuables î Ne soyez pas libre, si bon vous semble, avait-il dit déjà à Gassend; quant à moi... A cette boutade il ajoute maintenant une comparaison, qui ne vaut guère mieux, celle des duels S interdits comme on sait en France sous Louis XIIL Deux gentilshommes sont ennemis jurés ; le roi le sait, et leur donne cependant des ordres qui doivent amener entre eux une rencontre, et provoquer par suite un défi ; ils se battront sùre-
a. Tome IV, p. 3o2, I. 5, à p. 3o3, 1. i6.
b. Ibid., p. 3i3, 1. 9, à p. 317, 1. 17. Voir ci-avant, p. i33, note *.
c. Ibid., p. 352, 1. 28, à p. 354, 1. 14.
Princesse Elisabeth. 419
ment, mais le roi n'en sera pas cause, dit Descartes : ils se battront librement. Au fond, leur action sera quand même toute spontanée, et le sentiment qu'ils auront de cette spontanéité, suffira pour qu'elle soit réelle, comme suffisait tout à l'heure le sentiment de la liberté. De même pour la vie présente, comparée à la vie future. Théoriquement, notre vie semble n'être qu'un néant par rapport à la vie éternelle, et on se demande si elle vaut la peine d'être vécue. Pourtant, en fait, nous éprouvons qu'elle est bonne, et que la somme des biens l'emporte sur celle des maux en ce monde ^. Elisabeth proteste d'abord : toutefois elle continue de vivre, elle tient donc à la vie, laquelle en effet a sa valeur. Descartes, semble-t-il, a pris avec elle le bon parti : le mysticisme ne se combat point par la logique, ni à coups d'arguments, mais par un simple rappel à la réalité.
Quant aux deux autres vérités, fondements physiques de la morale, selon Descartes, Elisabeth hésite à les accepter, non pas comme vérités, certes, mais comme de tels fondements. La morale a reposé si longtemps sur des bases religieuses, que l'on ne saurait les lui ôter sans appréhension : d'autres serontelles aussi solides ? Mais Elisabeth a l'esprit trop philosophique et trop scientifique à la fois, pour ne pas s'incliner devant l'étendue infinie de l'univers : elle se demande seulement ce qu'il advient alors de la providence particulière de Dieu '' ; ou plutôt, dit-elle, ce sont les théologiens qui se demandent cela, et elle ne prend pas l'objection à son compte. Descartes en profite pour dire qu'il n'a pas à répondre aux théologiens ; et puis. Dieu n'est-il pas l'Etre parfait, à qui rien n'est impossible?
La dernière question est plus délicate, et c'est aussi la plus intéressante, celle à laquelle les trois vérités précédentes nous acheminaient : dans quelle mesure, et jusqu'à quel point, chacun est-il tenu de se sacrifier à sa famille, à son prince ou à son pays, à tous ses semblables ? La morale religieuse présen-
a. Tome IV, p. 3i5, 1. 7-10 ; p. 323, 1. 7-21, et p. 333, 1. 8-20.
b. Ibid.. p. 323-324, et p. 333-334.
420 Vie de Descartes.
tait ici le devoir comme un commandement de Dieu : l'homme n'avait qu'à obéir. Mais se soumettra-t-il encore à cette même règle, si on la conserve dépouillée de toute consécration théologique, et si on n'allègue que des raisons physiques en sa faveur"? Des considérations en quelque sorte mathématiques de partie et de tout, où la partie est moindre que le tout et ne le vaut pas, suffiront-elles désormais à la volonté pour se décider? A quoi l'on peut répondre, que les termes de tout et de partie ne sont que la forme extérieure d'une vérité profonde; et une fois de plus, le philosophe invoque la réalité que nous sentons en nous : notre nature humaine, c'est-à-dire cette union d'une âme et d'un corps, est ainsi faite que nos passions, ou nos douleurs et nos joies les plus vives, se trouvent attachées à des actions qui ont précisément pour objet ces autres nous-mêmes, avec qui nous ne faisons qu'un tout, duquel même souvent nous nous estimons la moindre partie. Notre bonheur ou notre malheur dépend de cette réalité ; et dès lors doit cesser toute hésitation. C'est là encore une vérité d'expérience, irréfutable comme indémontrable, mais qui n'a pas besoin non plus d'être démontrée, puisqu'elle est connue en elle-même, par intuition, et que nous en avons tous une notion primitive.
Descartes est ainsi amené, par les objections d'Elisabeth, à expliquer de plus en plus sa pensée. Son petit traité des Passions de l'âme n'a pas d'autre origine''. L'aurait-il écrit de lui-même ? On ne saurait dire. Mais ce fut pour répondre à une question d'Elisabeth, qu'il se mit à définir et à dénombrer les passions. Cette étude préalable, d'ailleurs, n'était pas moins nécessaire à la morale, que celle des perceptions de nos sens ne l'avait été à la physique. Nous avons vu que la grande erreur dans les sciences était de prendre le chaud et le froid, le pesant et le léger, le dur et le mou, la lumière, le son, les odeurs, les saveurs, etc., qui ne sont que des senti-
a. Tome IV, p. 3o3, 1. 5-i6 ; p. 3o8-3oq ; p. 3.i6-3i7, et p. 324, 1. 7-18.
b. Ibid., p. 289, 1. 25; p. 309. 1. 27. et p. 3i3, 1. 14-18.
Princesse Elisabeth. 421
ments de l'âme (nous dirions aujourd'hui des sensations), de les prendre, dis-je, pour des qualités des objets eux-mêmes, et de les transporter, de les réaliser dans ces objets. De même la grande erreur en morale est de nous fier trop aussi à ce que nous éprouvons d'agréable ou de pénible, en un mot à nos passions : elles nous induisent à attribuer indûment les qualités de bonhes et de mauvaises aux causes extérieures de ces passions, c'est-à-dire à des choses qui en elles-mêmes ne sont rien moins que telles. Il convient donc d'examiner aussi nos passions, de ne voir en elles que ce qu'elles sont, à savoir de pures modifications de nous-mêmes, sans renseignements dignes de foi sur la valeur des objets, et de dissiper le mirage trompeur qu'elles répandent sur la nature au point de vue de ce qui est bon ou mauvais, comme les perceptions au point de vue du vrai et du faux. Nous étudierons en son lieu ce petit Traité des passions; mais dès maintenant il importait d'en marquer la place dans l'œuvre de Descartes, et l'intérêt qu'il présente à la fois pour sa physique, dont il est une suite et une dépendance, et pour sa morale, dont il est une préparation nécessaire et comme une introduction.
Cette série de lettres morales fut interrompue brusquement par un événement qui bouleversa toute la petite cour palatine à La Haye : à savoir la conversion au catholicisme du prince Edouard, condition de son mariage en France avec une princesse catholique, Anne de Gonzague. La douleur d'Elisabeth montre combien était sincère son attachement au protestantisme, et combien profond en elle le sentiment religieux *. Mais par contre, la lettre que lui écrivit Descartes, montre aussi qu'il était loin de prendre la chose au tragique. D'abord, en sa qualité de catholique, il ne pouvait pas désapprouver. Puis le prince Edouard n'avait fait qu'imiter, en sens inverse, ses ancêtres, convertis jadis du catholicisme au protestantisme : envisagé ainsi dans la suite des temps, un changement de religion ne
a. Tome IV, p. 335-336 : lettre du 3o nov. 1645. Voir aussi p. 337-338 et p. 667-668. Réponse de Desca'-tes, janv. 1646 : ibid., p. 35i-352.
422 Vie de Descartes.
lui paraissait pas une si grande affaire. Et même il va jusqu'à trouver un biais, qui présente cette conversion sous un jour plutôt avantageux : la maison palatine, dans ses malheurs, n'at-elle pas intérêt à compter quelques-uns de ses membres dans les divers partis, disons dans tous les camps? Ceci est peut-être de la bonne politique, mais ne prouve pas que Descartes considérât la religion, c'est-à-dire pourtant la question du salut éternel, comme le tout de l'homme. Descartes était au plus haut degré un esprit philosophique : ce n'était pas une âme religieuse. Elisabeth n'avait point sujet d'être autrement satisfaite de telles consolations, et peut-être faut-il attribuer à un petit refroidissement l'intervalle entre cette lettre de janvier 1646 et la suivante du 25 avril ^. Toutefois cela ne dura pas : la princesse et le philosophe avaient dû se revoir en mars 1646, s'expliquer sans doute de vive voix, et l'intimité fut rétablie, si tant est qu'elle eût besoin de l'être; à peine y eût-il un léger nuage dans un ciel aussitôt rasséréné.
Ce fut alors qu'éclata ce drame, dont nous ne connaissons que les événements extérieurs et publics, le meurtre, disons franchement, l'assassinat d'un gentilhomme français, L'Espinay, par un autre frère d'Elisabeth, le prince Philippe, âgé de vingt ans^. L'honnête Brasset, malgré sa prudence et sa réserve habituelle, contient à grand peine son indignation : ce sang, dit-il, crie vengeance. Philippe n'échappa que par la fuite à des poursuites judiciaires, abandonnées d'ailleurs presque aussitôt. Le crime fut commis un jeudi 20 juin 1646. Le i 5 août suivant, Elisabeth quittait La Haye, sur l'ordre de sa mère, semble-t-il, avec une de ses jeunes sœurs, Henriette, pour se rendre chez leur tante, l'électrice de Brandebourg ^ Son absence ne devait
a. Tome IV, p. 404-406 et p. 404, note a.
b. Ibid., p. 449-452 et surtout p. 670-675.
c. Voir ci-avant, p. 401, note b. La princesse Elisabeth partit avec « Madame Catherine », dit Brasset (cité t. IV, p. 673), c'est-à-dire, non pas Catherine de Lorraine, comme nous avions conjecturé à tort (ibid.), mais la princesse Catherme de Brandebourg, sœur de Georges-Guillaume (voir t. V, p. 225, note e), lequel était oncle d'Elisabeth par
Princesse Elisabeth. • 42 j
durer d'abord que six à sept mois; en réalité, la princesse ne revint jamais en Hollande, mais passa les années suivantes en Allemagne; plus tard, son frère aîné étant rétabli dans le Palatinat, elle ira l'y rejoindre quelque temps. A distance, le rapprochement des dates ferait croire que l'événement du 20 juin ne fut pas sans influence sur un départ qui suivit d'aussi près. Elisabeth aurait-elle trempé dans ce drame de famille, et son éloignement serait-il devenu nécessaire ? La reine de Bohême, qui ne pardonnait pas au prince Philippe son crime, aurait-elle pris en aversion sa fille, soupçonnée sinon convaincue de complicité ? Elle-même, la mère, aurait eu des bontés, s'il faut en croire Tallèmant des Réaux", pour le jeune gentilhomme français. Mais surtout, et la chose est avérée, celui-ci aurait obtenu les faveurs d'une sœur d'Elisabeth et de Philippe, la légère et inconstante princesse Louise-Hollandine, dont la conduite plus tard en France, comme abbesse de Maubuisson (elle aussi se fit catholique), ne sera rien moins qu'édifiante. Elisabeth était sensible à tout ce qui touchait l'honneur de sa maison, au point de ne pas reculer peut-être devant une vengeance, fût-ce une exécution capitale, qui
alliance. Outre sa tante, celle-ci trouva en Brandebourg un cousin germain, l'électeur régnant, Frédéric-Guillaume, né le 6 février 1620 (qui vint épouser à La Haye, cette même année 1646, le' 7 décembre, la princesse Marie, fille aînée du prince d'Orange : peut-être Catherine était-elle venue en août préparer ce mariage); et une cousine-germaine, Hedwige-Sophie, sœur de l'électeur, née le 4 juillet 1623, qui épousa en 1649, Guillaume, landgrave de Hesse-Cassel. Elisabeth complétera l'éducation de cette cousine.
a. Cité t. IV, p. 431 : « Il cajolla d'abord la mère. « Brasset écrivait à M. de La Barde, 29 août 1639 : « Avant hier arriva icy vn gentilhomme » de Normandie, nommé de l'Efpinay, qui a efté à Monfieur. Il di£l » venir chercher les occafions de la guerre en ce pays, & que le meilleur » ell de s'ellongner de France, afin d'efvitcr d'eltrc fufpecl en beaucoup » d'accidens qui arrivent... »<Paris, Bibl. Nat., MS. fr. 17893, f» 566.) Rappelons que la reine de Bohême, Elisabeth Stuart, était née le 19 août 1596. Elle avait donc, entre 1639 et 1646, de quarante-trois à cinquante ans. Sa fille, Louiçe-HoUandine, était née le 18 avril 1622. (Voir ci-avant, p. 402, note a.)
424 Vie de Descartes.
pouvait paraître un acte de justice (ainsi plus tard, à Fontainebleau, la reine Christine de Suède fera exécuter sous ses yeux Monaldeschi) ; et elle aurait été jusqu'à approuver son frère, sinon jusqu'à s'associer au complot et armer elle-même sa main.
Mais on peut donner aussi de ce voyage en Brandebourg une autre explication. Elisabeth s'occupait activement des intérêts de sa famille ; elle pouvait les servir auprès de l'électeur de Brandebourg, comme faisaient ses frères à la cour d'Angleterre, et même le prince Edouard à la cour de France. Et de fait, nous la verrons l'année suivante sur le point de passer en Suède, auprès de la reine Christine, fille de Gustave-Adolphe, afin d'intéresser celle-ci aux affaires de la maison palatine : elle demandera là-dessus les instructions de sa mère et de son frère aîné, restés en Hollande, et même l'avis de Descartes*. Peut-être donc le voyage à Berlin, annoncé d'ailleurs comme une promenade en compagnie d'une de ses jeunes sœurs, sous la conduite d'une parente qui était presque une tante, n'avaitil d'abord qu'un but politique ; et s'il se prolongea outre mesure, c'est qu'Elisabeth se plaisait mieux dans le Brandebourg qu'en Hollande, où la petite cour de la reine de Bohême, bien qu'on y jouât quelquefois du Corneille, n'offrait pas tous les jours un modèle de bon goût ni de délicatesse''.
a. Tome V, p. igS, 1. i3 ; p. 210, 1. 3 ; p. 225-226, et p. 282, 1. io-i3 : lettres de Juin à octobre 1648.
b. Voici, à ce sujet, quelques textes curieux, empruntés à la corresponc'ance (diplomatique) de notre Brasset :
Lettre à M. de La Tliuillerie, 29 août 1645 : anecdote contée à Brasset par la reine de Bohême sur une certaine comtesse de Levestein, « laquelle, eftant l'autre iour à Breda, en la Cour d'Angleterre & » d'Orange, eut àprez auoir trop beu de double bière vne collique qui la » hafta de fortir du prefche pour ne pas polluer le temple. Voila ce que » vous aurez de cette bonne princelfe, auec vne forte recommandation » & fouhaiil que vous n'alliez point à Stokholm. » (Paris, Bibl. Nat., MS. fr. 17897, f 425.)
A M. d'Aiguebère, 3i août 1649 : « La Reyne de Bohefme eit en fa » maifon de Rennes, tandiz que l'on neftoye les ordures de celle de la*
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Il ne s'agirait plus alors d'exil pour la princesse, et le meurtre de L'Espinay n'aurait été pour rien dans son départ, le prince Philippe lui-même ayant fini d'ailleurs par rentrer en grâce, à la longue, auprès de la reine sa mère.
Mais ce qui serait intéressant à connaître, et que sans doute nous ne connaîtrons jamais, ce furent les entretiens de Descartes et d'Elisabeth, qui suivirent le tragique événement du 20 -juin 1646. Descartes vint au moins deux fois à La Haye, et vit la princesse : ce qui explique qu'il ne dit mot, dans ses lettres, de ce que celle-ci appelle « un nouveau malheur de sa » maison'' ». Et ce terme même dont elle se sert, ne montre-t-il pas qu'elle le déplorait, et sans doute le regrettait ? Ne dirat-elle pas encore, dans une lettre suivante, que la violence était tout à fait contraire à sa nature ? Et Descartes aussi, dans une lettre de Tannée précédente, n'avait-il pas, comme par un singulier pressentiment, condamné la vengeance? Toutefois,
» Haye, où il y a fept ans que le frottage de Hollande n'a opéré. A fon » arriuee en ce beau lieu la, elle fe donna tellement au cœur ioye de » manger des fruidz qu'elle en ioùa du bafton à deux boutz. Mais » s'eftant bien efcuree, elle en a vie du depuis libéralement & fainement. » {Ibid., 17901, f" 610.)
A M. de La Thuillerie, 21 sept. 1649 : « ...Noftre Cour eft renforcée de » celle de la Reyne de Bohefme, qui n'a non plus changée en fon voyage » de Gueldres, que M. fon filz en celuy d'Anglet^». Et pour preuue, ie » vous diray, Monfieur, qu'ayant à fon arriuee enuoyé fçauoir de fes » nouuelles, la refponce fut qu'elle auoit impatience de me veoyr pour » m'en compter. Que fut-ce ? C'eft que la pauure conteffe de Leueftein, » louant aux cartes auec Creuent, adolfee contre la portière du carrofTe, n vn cahot la feit ouurir, & la pauure dame feit le chefne fourchu. Voyla » de quoy fut la [sic] triomphe. . . » {Ibid., f" 649.)
A M. de La Cour (résident de France à Osnabruck), i5 nov. 1649 : a ...Vous fçauez, Meffieurs, les incommoditez de la Maifon palatine, & » ie veoyauec beaucoup d'autres les fouffrances de la Reyne de Bohefme, » reduicle quafy à ne pas auoir du pain pour fa Cour... » {Ibid., {"•^gi.)
A M. de La Thuillerie, g déc. 164g : « . . .La Reyne de Bohefme veut » que vous fçachiezque, fe trouuant prelfee du derrière, elle donna bien » de l'exercice à fa femme de chambre. le ne vous fçaurois dire plus » ciuilement, Monfieur, ce que vous entendrez a(Tez. » {Ibid., f» 836.) • a. Tome IV, p. 449, 1. 4-5. Voir aussi, p. 52r, 1. ii-ij.-Sur la vengeance : ibid., p. 285, 1. 5-22.
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426 Vie de Descartes.
dans leur dernier entretien, le philosophe et la princesse convinrent de prendre comme sujet de correspondance le livre de Machiavel, Il principe, de même qu'ils avaient ciioisi d'abord le De Vitâ Beatâ de Sénèque. N'y a-t-il pas là encore un rapprochement qui donne à penser ? Ou bien n'y faut-il voir que la suite naturelle d'un dessein prémédité ? Etudier les devoirs de la vie civile, après ceux de la vie particulière : après la morale, la politique".
Les réflexions de Descartes et d'Elisabeth sur Machiavel sont telles qu'on pouvait les attendre d'esprits philosophiques, mais qui ont le souci des réalités. L'un et l'autre réprouvent, en principe, des maximes et des pratiques si contraires à la morale ; l'un et l'autre comprennent cependant qu'en certains cas, en certaines circonstances, un tyran qui s'empare du pouvoir, soit amené, pour s'y maintenir, à une série d'actes que sa situation commande. La violence appelle la violence, le mensonge engendre le mensonge, le mal ne produit que le mal ; et c'est pourquoi dès l'origine mieux vaut l'éviter. Mais le philosophe et la princesse abandonnent vite Machiavel, pour ne s'occuper que du présent et de l'avenir de la maison palatine.
Nous avons dit qu'Elisabeth projeta, en 1647, d'accompagner en Suède la reine-mère, veuve de Gustave-Adolphe, et de se rendre à la cour de Stockholm. Descartes conseilla fortement ce voyage ; lui-même, dans des lettres qu'il écrivit alors à notre résident en ce pays, Chanut, prépara les voies, en faisant l'éloge d'Elisabeth, Mais la reine Christine ne parut pas se soucier de voir cette princesse, et fit manquer le voyage par des procédés que ressentît vivement celle-ci, et que Descartes lui-même ne put se refuser de blâmer, malgré tout son respect pour une tête couronnée.
Un peu plus tard, il eut l'occasion d'intervenir encore dans deux circonstances mémorables. La paix de Westphalie, qui
a. Tome IV, p. 486-493 : sept. 1646. Voir aussi p. 493-494. Réponse d'Elisabeth, 10 oct. : p. 519-524. Descartes y revient, p. 53i, 1. 9-20. Mais déjà, p. 405-406 : du 25 avril 1646.
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devait terminer cette longue guerre de Trente Ans, rétablissait enfin la maison palatine dans ses biens et dignités, non pas entièrement toutefois. Le prince héritier ne recouvrait pas son titre héréditaire d'électeur palatin, transféré depuis 1623 au duc de Bavière ; mais un électoral nouveau était créé en sa faveur. Surtout il ne recouvrait que la moitié de ses États, à savoir le Bas-Palatinat sur le Rhin ; l'autre moitié, le Haut- Palatinat demeurait également annexé à la Bavière. On fut quelque temps perplexe à la cour de la reine de Bohême : celle-ci, et surtout son fils aîné, Charles-Louis, hésitaient à accepter. Elisabeth, qui était toujours à Berlin, paraît avoir eu la même hésitation ; on la consultait donc, et elle donnait son avis ; elle demanda même l'avis de Descartes, puisque celui-ci le donne tout au long et avec force raisons à l'appui \ Pour notre philosophe, que n'embarrasse pas le point d'honneur d'une famille royale qui a régné, il n'y a pas à hésiter : on doit accepter ce qui est offert ; la moindre partie d'un pays tel que le Palatinat (et Descartes le connaissait un peu, pour l'avoir traversé en 1619) vaut mieux, assure-t-il, que tout l'empire des Moscovites. Et il parle même de s'y retirer un jour auprès de la princesse Elisabeth ; il se considère déjà comme de sa maison, comme « son domestique » '', dit-il, employant ce tefme au sens qu'il avait en ce temps-là auprès des grands, titre d'honneur plutôt que marque de servitude.
L'autre occasion fut la mort tragique de Charles 1", roi d'Angleterre, décapité à Londres le 9 février 1649. C'était l'oncle maternel d'Elisabeth. Descartes écrivit donc à la princesse une lettre de consolation", lettre qui n'a, certes, rien de banal, et telle qu'un philosophe seul pouvait avoir l'idée de l'écrire à un esprit qu'il croit aussi philosophe que le sien.
a. Tome V, p. 284, 1. 3, à p. 285, I. 2') ; lettre du 22 févr. 1649. Voir aussi p 286-289. Descartes connaissait le Palatinat : voir ci-avant, p. 46-47 et p. 61-62.
b. Ibid., p. 33 1,1. 4-6 : du 3 1 mars 1649.
c. Ibid., p. 281-283 : même lettre du 22 févr. 1649. Voir aussi, p. 285- 286, plusieurs lettres de Brassât.
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On se demande, toutefois, si quelques paroles, mais parties du cœur, fussent-elles semblables à ce qui se dit communément en pareil cas, n'auraient pas autrement consolé que les considérations même les plus raisonnables. Pourtant un prédicateur, dans une oraison funèbre, prononce parfois aussi du haut de la chaire, à son point de vue théologique, des discours bien inhumains ; et on n'en est pas toujours scandalisé. Descartes se transporte de même à des hauteurs 'métaphysiques ; il dépouille le fait de tout ce qui en fait l'horreur pour les sens, et ne retient que ce qui est à la louange de la royale victime. Ce roi méritait mieux aussi qu'un éloge ordinaire, lui qui, le matin de sa mort, avait voulu qu'on le parât «comme » un marié » : bas de soie et souliers à boucles d'or, culotte et pourpoint de velours noir, manchettes au petit-pli et col en point de Gênes, les cheveux bouclés et parfumés. C'est ainsi que, superbe d'élégance et de fierté, la tête haute, et d'un pas de promenade, Charles I" avait marché à l'échafaud^.
Une chose en tout cas est indéniable : c'est l'intérêt que Descartes porte à Elisabeth, et le zèle qu'il témoigne en ce qui la regarde. Jamais il ne l'oublie, quand il écrit en Suède; et à peine arrivé à Stockholm, dès la première audience que lui accorde la reine, il s'empresse de l'entretenir de la princesse palatine".
Chanut ne se trompait donc pas, lorsque, faisant part à Elisabeth de la mort du philosophe, il assura que, si celui-ci avait eu le temps de se reconnaître, il aurait eu pour elle une dernière parole de respect". En fidèle exécuteur testamentaire, Chanut mit à part, comme un trésor, les brouillons des lettres à Elisabeth et les réponses de celle-ci. Il aurait bien voulu conserver ces dernières et les publier ; il en demanda la
a. Eugène Dekrance, L'esprit mystique de la Révolution d'Angleterre, d'après les mémoires d'un serviteur, sir Thomas Herbert, sur les derniers moments du roi. (Mercure de France, 16 nov. 1909, p. 284-292.)
b. Tome V, p. 429-480 : du 9 oct. 1649.
c. Ibid., p. 474. Et pour ce qui suit, p. 471-475 ; lettres du 19 et du 22 févr. i65o.
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permission. Mais Elisabeth, qui gardait peut-être rancune à Chanut de son voyage manqué en 1647, refusa, et se fit renvoyer tout ce qui était de sa main. Il fallut attendre jusqu'en 1879, qu'une copie de ses lettres, qu'elle avait tout de même laissé prendre, copie conservée dans la bibliothèque du baron de Pallandt, au château de Rosendaal, près Arnhem, fût publiée par Foucher de Careil*. Mais les lettres de Descartes à Elisabeth, ainsi qu'à la reine Christine, figuraient depuis longtemps à la place d'honneur, c'est-à-dire en tête du premier volume publié par Clerselier en i65j^. Elisabeth, d'ailleurs, bien que certainement elle regrettât Descartes, n'avait pas dédaigné en i652 un hommage qui lui serait venu du principal adversaire de son philosophe, Gassend lui-même : Sorbière préparait une traduction française du Syntagma Philosophicum de ce dernier, et il écrivit (en son nom, il est vrai, et non pas de Gassend), comme dédicace à la Sérénissime Princesse*^,
a. Foucher de Careil, Descartes, la Princesse Palatine et la reine Christine (Paris, Germer-Baillière, 1879, in-8, p. 219; 2' édit., Alcan, 1909). Les fautes de cette publication un peu hâtive ont été corrigées dans la présente édition, après une revision de la copie MS. au château de Rosendaal près Arnhem, en sej'fembre 1894.
b. Tome I, p. xx-xxi, p. xx:' et p. xlvii. De bonne heure on avait réuni, au moins en un cahier sï.anuscrit, les sept lettres principales de Descartes à Elisabeth, celles que Clerselier a imprimées les premières. Voir t. IV, p. 666-667..
c. Sorbière, Lettres & Difcours, etc. (Paris, 1660.) Lettre XV, « d'Orange, le 5 de juin i652. A la fereniffime Princeffe Elizabeth, pre- > miere fille de Frédéric, Roy de Bohême, Comte Palatin & Prince » Eleéleur de l'Empire. »
« Madame, « Il y a quelques années qu'il plut à Voftre Alteffeme commander, à » La Haye, de lui dire mes fentimens fur une quellion curieufe & diffi- » cile, de la preuve de laquelle, par des raifons naturelles, les deux plus » grands philofophes de ce liecle ne dcmeuroient pas bien d'accord, » pource qu'ils ne fuivoient pas une mefme méthode, quoiqu'ils vou- » luffent tirer une mefme conclufion. Ils polbient tous deux, comme une » vérité inébranlable, que l'ame de l'homme eftoit immatérielle. Le pre- » mier fouflenoit que les raifons qu'il avoit apportées dans fes Medi- » tations Meiaphyfiques, avoient la force de Demonftrations Mathema-
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une lettre qui était le pendant de celle de Descartes en tête des Principes. La traduction du. Syntagma ne parut pas ; mais Sorbière publia sa lettre en 1660. Ainsi la princesse palatine, devenue en 1667 abbesse de Herford, monastère luthérien de Westphalie, et en même temps résidence princière, put jouir jusqu'à sa mort, le 8 février 1680, de la
» tiques, & eftoient les feules que l'on pouvoit inventer. L'autre n'y 1) voyoit pas cette évidence, ne defefperoit pas que la pofterité n'en pût » découvrir de plus fortes, & croyoit au fond que celte matière, eilant de » la Foy Divine, dependoit principalement de l'autorité de l'Eglife, & de » la révélation que Dieu nous a faite dans les Saintes Ecritures, plutoft » que d'aucun raifonnement humain. Ce fut. Madame, la différence que » je dis alors à Voftre Altefle qu'il y avoit entre la méthode de M. Def- » cartes & la Difquifition de M. GalTendi. Sur quoi vous prîtes occafion » de vous informer plus particulièrement de ce dernier, & je fatisfis à » cette louable curiofité, félon l'exade connoiffance' que j'avois de la » pieté, des mœurs & du favoir de cet homme incomparable. Je ne veux » pas, Madame, en faire ici l'éloge; car c'eft affez le louer que de dire » que Voftre AltelTe fe fouvient de lui, & qu'elle ne fera pas marrie de » voir en françois ce qu'elle a déjà pu voir de lui en une autre langue. » Il eft vrai que je n'euffe jamais ofé entreprendre de l'offrir à Voflre » Alteffe, fi ce qu'il lui a pieu de me faire écrire, par M. le Comte » Chriftophle de Dona, de continuer J'i'crit dont ce feigneur lui avoit s prefenté quelques cahiers, ne m'en v\'.\ donné la hardieffe. J'ay confi- » deré d'ailleurs qu'il ne feroit pas uie chofe nouvelle de voir le » nom de Voftre Alteffe au devant d'un ouvrage philofophique, & que » tout le monde fait que vous vous plaifez à cette forte d'étude... » (Pages 69-70.)
Sorbière rappelle dans cette lettre « Marie Stuart, reine d'Ecoffe, bis- » ayeule de Voftre Alteffe -> (p. 71), puis « une Marie de Gournay, la » Marie Schurman de noftre France » (p. j2>). Dans la lettre suivante. Lettre XVI, du 3 juin i652, « A M. le Comte Chriftophle Delphique » Burgrave de Dona », dont il avait reçu les commandements de la princesse, on lit cette phrase de Sorbière : « J'ai pris la liberté de tracer une » lettre à fon AltelTe, qui pourroit fervir de Dédicace, fi le corps entier » de celles que je vous écrirai avoit quelque jour à eftre publié. » (Pages 79-80.) Sorbière se proposait, dans une sérié de lettres, d'expliquer la philosophie de Gassend et d'Epicure. La publication ne se fit pas, et non plus celle de la traduction du Syntagma. Celle-ci s'imprimait cependant en i652 ; mais l'impression en fut arrêtée « pour complaire à Gaf- » fendi ». (Page 19 des Mémoires non paginés de Graverol, Sorberiana, Tolofae, M.DC.XCI.)
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haute réputation de science et de vertu, que lui assurait l'éclatant témoignage, comme dit Sorbière, des deux plus grands philosophes du siècle*.
a. Constantin Huygens, qui avait lui-même bientôt quatre-vingtquatre ans, a noté cette mort dans son Dagboek : « 8 Febr. {1680). Obit » Herfordiœ Princeps Elisabetha Palatina AbbatilVa, cui fuccedit Prin- » ceps Elizabetha Albertina Anhaltina coadjutrix ii defundà elecla. » Voir, à cause de quelques documents sur Herford, Victor de Swarte, Descartes Directeur Spirituel (.Paris, Alcan, i904\ Et antérieurement : Une amie de Descartes. Elisabeth, princesse de Bohême, par Joseph Bertrand (Revue des Deux Mondes. \" rtov. 1890). — Une amitié intellectuelle. Descartes et la princesse Elisabeth, par Dugas. [Annales Je Bretagne, janvier 1891, p. 223-263.)